Le tour de la France par deux enfants Devoir et Patrie
LVII.—Les grands hommes de l'Auvergne.—Vercingétorix et l'ancienne Gaule.
—Eh bien, dit Julien, voilà ce que nous allons faire. Je vous lirai une histoire de mon livre; je lirai tout bas; cela ne dérangera personne et cela nous amusera tous les deux sans vous faire perdre de temps.
Le visage de Jean-Joseph s'épanouit à son tour en un joyeux sourire:—Oui, oui, lisez, Julien. Quel bonheur! vous êtes bien aimable de partager avec moi votre récréation.
Julien tout heureux ouvrit son livre.
—Ces histoires-là, dit-il, ce ne sont pas des contes du tout, c'est arrivé pour tout de bon, Jean-Joseph. Ce sont les histoires des hommes illustres de la France; il y en a eu dans toutes les provinces, car la France est une grande nation; mais nous lirons l'histoire des hommes célèbres de l'Auvergne, puisque vous êtes né en Auvergne, Jean-Joseph.
—C'est cela, dit Jean-Joseph; voyons les grands hommes de l'Auvergne.
Julien commença à voix basse, mais distinctement.
LVII.—Les grands hommes de l'Auvergne.—
Vercingétorix et l'ancienne Gaule.
Il y a eu parmi nos pères et nos mères dans le passé des hommes
et des femmes héroïques; le récit de ce qu'ils ont fait de grand élève
le cœur et excite à les imiter.
La France, notre patrie, était, il y a bien longtemps de cela,
presque entièrement couverte de grandes forêts. Il y avait peu
de villes, et la moindre ferme de votre village, enfants, eût
semblé un palais. La France s'appelait alors la Gaule, et les
hommes à demi sauvages qui l'habitaient étaient les Gaulois.
Nos ancêtres, les Gaulois, étaient grands et robustes, avec une
peau blanche comme le lait, des yeux bleus et de longs cheveux
blonds ou roux qu'ils laissaient flotter sur leurs épaules.
Ils estimaient avant toutes choses le courage et la liberté. Ils se
riaient de la mort, ils se paraient pour le combat comme pour
une fête.
Leurs femmes, les Gauloises, nos mères dans le passé, ne leur
cédaient en rien pour le courage. Elles suivaient leurs époux à la
guerre; des chariots traînaient les enfants et les bagages;
d'énormes chiens féroces escortaient les chars.
—Regardez un peu, Jean-Joseph, l'image des chariots de guerre.
Jean-Joseph jeta un coup d'œil rapide et Julien reprit:
L'histoire de ce qui s'est passé en ce temps-là dans la Gaule,
notre patrie, est émouvante.
Il y a bientôt deux mille ans, un grand général romain, Jules
César, qui aurait voulu avoir le monde entier sous sa
domination, résolut de conquérir la Gaule.
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C G .—Nos ancêtres de la Gaule aimaient beaucoup la guerre et les voyages. Ils s'assemblaient par grandes multitudes: les uns montaient sur des chars, les autres allaient à pied, et ils partaient ainsi à la conquête de lointains pays. Dans les batailles, ils lançaient des flèches et des javelines du haut des chars comme du haut de tours roulantes.
Nos pères se défendirent vaillamment, si vaillamment que les
armées de César, composées des meilleurs soldats du monde,
furent sept ans avant de soumettre notre patrie.
Mais enfin la Gaule, couverte du sang de ses enfants, épuisée
par la misère, se rendit.
Un jeune Gaulois, né dans l'Auvergne, résolut alors de chasser
les Romains du sol de la patrie.
Il parla si éloquemment de son projet à ses compagnons que
tous jurèrent de mourir plutôt que de subir le joug romain. En
même temps, ils mirent à leur tête le jeune guerrier et lui
donnèrent le titre de Vercingétorix, qui veut dire chef.
Bientôt Vercingétorix envoya en secret dans toutes les parties
de la Gaule des hommes chargés d'exciter les Gaulois à se
soulever. On se réunissait la nuit sous l'ombre impénétrable des
grandes forêts, auprès des énormes pierres qui servaient
d'autels; on parlait de la liberté, on parlait de la patrie, et l'on
promettait de donner sa vie pour elle.
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G .—On trouve dans certaines
ontrées de la France, et surtout en Bretagne, des sortes de randes tables de pierre qui, construites depuis les temps les plus
eculés, servaient d'autels aux Gaulois, nos ancêtres. C'est sur
es tables qu'ils sacrifiaient leurs victimes, et ces victimes étaient arfois des hommes, des prisonniers de guerre, des esclaves. On ppelle ces monuments de pierre des dolmens.
Julien s'interrompit encore pour montrer à Jean-Joseph un autel des anciens Gaulois, puis il reprit sa lecture:
Au jour désigné d'avance, la Gaule entière se souleva d'un seul
coup, et ce fut un réveil si terrible que, sur plusieurs points, les
légions romaines furent exterminées.
César, qui se préparait alors à quitter la Gaule, fut forcé de
revenir en toute hâte, pour combattre Vercingétorix et les
Gaulois révoltés. Mais Vercingétorix vainquit César à Gergovie.
—Gergovie, dit Jean-Joseph, c'est un endroit à côté de Clermont, j'en ai entendu parler plus d'une fois. Continuez, Julien; j'aime ce Vercingétorix.
Six mois durant, Vercingétorix tint tête à César, tantôt vainqueur,
tantôt vaincu.
Enfin César réussit à enfermer Vercingétorix dans la ville
d'Alésia, où celui-ci s'était retiré avec soixante mille hommes.
Alésia, assiégée et cernée par les Romains, comme notre grand
Paris l'a été de nos jours par les Prussiens, ne tarda pas à
ressentir les horreurs de la famine.
—Oh! dit Julien, un siège, je sais ce que c'est: c'est comme à Phalsbourg, où je suis né et où j'étais quand les Allemands l'ont investi. J'ai vu les boulets mettre le feu aux maisons, Jean-Joseph; papa, qui était charpentier et pompier, a été blessé à la jambe en éteignant un incendie et en sauvant un enfant qui serait mort dans le feu sans lui.
—Il était brave, votre père, dit Jean-Joseph avec admiration.
—Oui, dit Julien, et nous tâcherons de lui ressembler, André et moi. Mais voyons la fin de l'histoire:
La ville, où les habitants mouraient de faim, songeait à la
nécessité de se rendre, lorsqu'une armée de secours venue de
tous les autres points de la Gaule se présenta sous les murs
d'Alésia.
Une grande bataille eut lieu; les Gaulois furent d'abord
vainqueurs, et César, pour exciter ses troupes, dut combattre en
personne. On le reconnaissait à travers la mêlée à la pourpre de
son vêtement. Les Romains reprirent l'avantage; ils
enveloppèrent l'armée gauloise. Ce fut un désastre
épouvantable.
Dans la nuit qui suivit cette funeste journée, Vercingétorix,
voyant la cause de la patrie perdue, prit une résolution sublime.
Pour sauver la vie de ses frères d'armes, il songea à donner la
sienne. Il savait combien César le haïssait; il savait que plus
d'une fois, dès le commencement de la guerre, César avait
cherché à se faire livrer Vercingétorix par ses compagnons
d'armes, promettant à ce prix de pardonner aux révoltés. Le
noble cœur de Vercingétorix n'hésita point: il résolut de se livrer
lui-même.
Au matin, il rassembla le conseil de la ville et y annonça ce qu'il
avait résolu. On envoya des parlementaires porter ses
propositions à César. Alors, se parant pour son sacrifice
héroïque comme pour une fête, Vercingétorix, revêtu de sa plus
riche armure, monta sur son cheval de bataille. Il fit ouvrir les
portes de la ville, puis s'élança au galop jusqu'à la tente de
César.
Arrivé en face de son ennemi, il arrête tout d'un coup son
cheval, d'un bond saute à terre, jette aux pieds du vainqueur ses
armes étincelantes d'or, et fièrement, sans un seul mot, il attend
immobile qu'on le charge de chaînes.
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, de la tribu des Arvernes (habitants de
Auvergne), vivait au dernier siècle avant J.-C.
Vercingétorix avait un beau et noble visage; sa taille superbe,
son attitude altière, sa jeunesse produisirent un moment
d'émotion dans le camp de César. Mais celui-ci, insensible au
dévouement du jeune chef, le fit enchaîner, le traîna derrière son
char de triomphe en rentrant à Rome, et enfin le jeta dans un
cachot.
Six ans Vercingétorix languit à Rome dans ce cachot noir et
infect. Puis César, comme s'il redoutait encore son rival vaincu,
le fit étrangler.
—Hélas! dit Jean-Joseph avec amertume, il était bien cruel ce César.
—Ce n'est pas tout, Jean-Joseph, écoutez:
Enfants, réfléchissez en votre cœur, et demandez-vous lequel
de ces deux hommes, dans cette lutte, fut le plus grand.