Le veilleur à la lisière du monde
Chapitre VI: Le Voilier de L’infini
CHAPITRE VI
LE VOILIER DE L’INFINI
Pendant un moment, je demeurai brisé, les yeux remplis de larmes, conscient d’être abandonné de tous et trahi depuis toujours. Jamais, depuis la mort d’Osa, je ne m’étais senti aussi lamentable et inutile. Je me dis avec amertume que j’aurais dû jeter l’éponge et laisser le robot faire son travail. Ce jeu du chat et de la souris dépassait les bornes de l’entendement. Je me reprochai mes cris et mes insultes, mes accès de vulgarité. À quoi bon ? J’avais été jugé, pesé, trouvé trop léger. ILS avaient décidé de… m’effacer. Jusqu’au moment où quelqu’un avait changé d’avis et transformé l’androïde-exécuteur en un tas de débris synthétiques. Non, il n’y avait aucune logique dans ce qui m’était arrivé. Logiquement, j’aurais dû être mort.
Oui… mort et effacé.
Mais j’étais vivant, même si ma peau ne valait pas très cher.
J’étais vivant.
Pour combien de temps ?
Oui, messieurs-dames, pour combien de temps ?
Je retournai dans la pièce où gisait la dépouille de mon amour et lui parlai longuement, tendrement, comme à une personne endormie dont on attend le réveil et qui vous tendra les bras en vous découvrant penché sur elle. Puis, quand je me rendis compte du ridicule de la situation, je ne pus m’empêcher de laisser couler mes larmes. Je demeurai prostré, la tête bourdonnante, l’esprit rempli de rêves malsains, d’images effrayantes et dévastatrices.
Plus tard, je retournai dans la salle de séjour et cherchai à meubler ma solitude. Mais il n’y avait rien à faire : je n’étais plus capable de me concentrer sur quoi que ce fût. Je compris alors que j’étais réellement en train de perdre la raison et que bientôt je ne serais plus qu’une enveloppe vide, un fantoche hurlant sa peur, sa haine, sa colère dans la station plutonienne désertée.
Une voix intérieure me disait : « Maintenant, mon vieux David, les choses ne sont plus ce qu’elles étaient : la plaisanterie est terminée. » À force de faire des cauchemars, ces cauchemars étaient devenus des créatures vivantes, complexes, cruelles. Elles venaient me chercher du fond des ténèbres où les couvait le Serpent.
LE SERPENT.
LE SERPENT…
Je me demandai où, pour la dernière fois, j’avais entendu parler d’un Serpent qui dévorait les Étoiles ? Qui balayait de sa queue aux squames rutilantes les étoiles par milliers.
OÙ EST LE SERPENT ?
Oui, quand m’avait-on parlé d’un serpent qui couvait son œuf redoutable dans les profondeurs de l’espace ?
Et où ?
Dans un rêve, peut-être.
Dans un rêve, sans doute.
Dans un de ces étranges messages mentaux que me faisaient parvenir les occupants du vaisseau mystérieux.
Je me laissai glisser dans une rêverie de plus en plus confuse. Je n’étais plus soucieux des menaces. J’avais vu mourir l’androïde et je me disais que, pour l’instant au moins, le danger semblait écarté. Les dieux étrangers qui revenaient du fond de la nuit avaient étendu sur moi leur ombre secourable et bienveillante… Maintenant, dans ce cocon de solitude, le temps ne représentait plus rien. Il n’y avait plus qu’à se laisser porter par les sommeils, le rêve. Le silence. L’absence ambiguë de la nuit plutonienne. Je demeurerais ainsi prostré jusqu’au moment où les sauveteurs – ou les meurtriers – pénétreraient dans la maison et résoudraient, d’une façon ou d’une autre, mes problèmes.
Pendant que je dérivais ainsi d’une réflexion bizarre à une pensée évanescente, je songeais que l’humanité n’avait plus beaucoup de chances de se survivre à elle-même ! Elle était parvenue aux frontières de son histoire en même temps qu’elle avait atteint l’orée du système solaire. Et à présent, les ultimes générations terrestres scrutaient les vastes ténèbres des territoires extérieurs avec des yeux emplis d’angoisse.
J’avais lu (ou parcouru) de nombreux livres traitant de la question. Des eschatologistes pervertis essayaient de mettre la catastrophe en équations métaphysiques ! Hélas ! De graves penseurs avaient émis l’hypothèse que l’homme, dans sa forme actuelle, avait atteint les limites de son évolution. Il s’était, pour ainsi dire, fourvoyé. Et la nature, disaient-ils, avait autant horreur des malfaçons que du vide… L’histoire de l’homo sapiens allait se fondre au néant. Purement et simplement. Sans larmes ni regrets, sans fleurs ni couronnes.
La nature – au sens premier du terme – allait reprendre ses droits.
Puis quand le monde, la Terre, aurait rejeté les squames qui lui obstruaient les pores, elle (la nature !) ferait peau neuve. Elle se dépouillerait de quelques milliers (ou de centaines de milliers ?) d’années de présence humaine comme d’un simple haussement d’épaules. Puis, avec la simplicité fonctionnelle qui marque les grandes étapes de l’Évolution, elle se préparerait à recréer des hommes et des femmes. Des êtres extrêmement primitifs, à la naïveté intacte… Des nomades effrayés dont la mémoire serait vierge des grands bouleversements qui avaient marqué les millénaires enfuis, les civilisations prétentieuses disparues sous la poussière du temps.
Ils referaient le monde… et peut-être même le referaient-ils mieux que nous autres !
Ou bien alors avec les mêmes entêtements et les mêmes bassesses.
En tout cas, cette théorie me semblait fort romanesque et finalement très peu vraisemblable.
Le sommeil me prit au beau milieu de ces songeries cosmologiques.
*
* *
Ce fut une sensation de froid qui me réveilla.
J’avais eu l’impression de me promener nu dans un vaste désert de brouillard neigeux. Mes pieds s’enfonçaient dans cette ouate grise et blanche. Pas un bruit, pas le moindre son ne me parvenait du décor qui m’environnait. J’étais égaré, tenaillé par l’angoisse. Je levai les yeux vers le ciel mais il avait disparu, gommé par les artifices de la brume. Avec un grand effort d’imagination, je crus discerner vaguement, dans toute cette pâleur extrême, un soleil diffus qui semblait appartenir à un autre système planétaire.
Puis, brisant le silence dans lequel j’étais comme emmuré, un étrange sifflement se fit entendre, qui monta rapidement dans les registres les plus aigus, et je pressai mes deux mains sur mes oreilles.
Quand le sifflement devint insoutenable, je me mis à hurler et me réveillai en sursaut.
Me souvenant de l’agression dont j’avais failli être victime, je me précipitai sur le ceinturon d’arme que j’avais placé à portée de main. Puis, le pistolet au poing, je m’aventurai dans la maison silencieuse. Une voix résonna dans ma tête, méconnaissable mais incontestablement humaine. Elle m’ordonna de me rendre dans la salle haute, celle qui permettait d’observer avec le maximum d’efficacité le vaste désert de méthane gelé. Je tentai de résister mais j’étais encore sous l’empire de mon demi-sommeil et je ne tardai pas à me plier à cette volonté étrangère qui venait de se planter dans la mienne, insidieuse comme un poignard de verre. Dans ma main, le pistolet tremblait.
D’abord, je ne vis que le désert plutonien, plongé dans la nuit. Un spectacle si familier qu’il me levait le cœur d’ennui et d’angoisse… Ensuite, je me rendis compte que plusieurs silhouettes se tenaient immobiles dans la nuit cosmique. Elles semblaient sorties de nulle part ou alors de mes rêves, de mon imagination malade.
La voix résonna une nouvelle fois dans ma tête :
« Tu n’as rien à craindre de nous. Ouvre-nous la porte de ta demeure. Nous sommes venus te « parler ». Nous savons que tu es seul, que ta compagne est morte… »
Ces paroles qui défilaient dans ma tête s’accrochaient les unes aux autres, telles les perles d’un fantastique collier de verre. C’étaient des paroles banales, presque des propos de circonstance. J’étais persuadé que je rêvais et que ces silhouettes étrangères ne pouvaient pas être réelles. D’ailleurs comment auraient-elles pu exister ? Le grand vaisseau dont j’avais pressenti la venue ne devait être qu’une vision de l’esprit, un produit de mes frustrations.
Pourtant, tandis que je me répétais que ce que je voyais n’existait que dans la dimension du rêve, je m’étais mis en devoir d’obéir aux sollicitations des étrangers.
Je déverrouillai le sas et projetai vers les nouveaux venus des pensées fraternelles et accueillantes. Bientôt je les vis se mettre en marche à travers le désert de méthane gelé, grands insectes luminescents qui s’avançaient avec une lenteur cinématographique. À un moment donné, je me dis qu’il ne s’agissait que de projections holographiques, que je m’étais endormi dans mon fauteuil et que l’on promenait devant mes yeux des simulacres destinés à tromper mon attente, à endormir ma vigilance. Je ne puis décrire comment les choses se passèrent ensuite, car je vécus dans une sorte de brume de pensées confuses, de messages subliminaux, de pulsions et d’impulsions. Tout ce que je puis dire c’est que durant tout le temps que les étrangers mirent à franchir la distance qui les séparait de moi et à pénétrer dans les entrailles de la base plutonienne, je vécus dans une sorte d’euphorie. Je m’enivrais de leur apparition, me convainquant d’une puissante sensation de supériorité : ILS étaient venus, et ceux qui avaient essayé de m’effacer comme on supprime un pion sans valeur sur un échiquier politique, oui, ceux-là, ces chiens, ces enfants de putain, ils ne pourraient plus jamais rien contre moi. J’étais venu ICI, aux confins de la nuit, au bord du précipice définitif. J’avais été mis à rude épreuve ; j’avais été soumis à la tentation ; j’avais enduré les feux de la passion ; j’avais connu les mirages de la folie ; j’avais été en butte à la malignité des assassins et j’étais toujours là, bien vivant, encore sain d’esprit, vaillant autant que faire se pouvait. Oui, en dépit de tout, j’étais là, seul homme de la Terre et j’étais devenu l’interlocuteur des dieux étrangers.
C’était une sensation extraordinaire : comme de boire après de pesantes heures de marche sous le soleil, comme de pénétrer dans le vagin d’une femme après des années de chasteté, comme de s’endormir après une longue – trop longue période de veille et d’alerte.
Je me souviens aussi des jacasseries des machines, des plaintes cybernétiques des robots commis à ma garde (ceux-là même qui s’étaient montrés si discrets lorsque l’Exécuteur avait parcouru les couloirs de la base pour accomplir sa sinistre mission !), de leurs exhortations à la prudence que je trouvais aussi ridicules et dérisoires que des vagissements d’enfants idiots. Bientôt, je fus entouré de la chaude sollicitude des dieux, et ce fut sans le moindre regret que j’acceptai de les suivre quand ils m’y engagèrent.
Je revêtis mon scaphandre et pénétrai avec eux dans le sas.
Un des étrangers avait posé sa main sur mon épaule droite et ses pensées me remplissaient d’une sorte d’allégresse. Nous quittâmes la base plutonienne et nous engageâmes dans le désert de méthane glacé. À même le gel, je foulai d’étranges billes de verre miroitant, je piétinai des formes gélatineuses qui semblaient puiser, contenir des formes de vie primitives et simplifiées, des fœtus iridescents.
Sans doute ne s’agissait que d’une sorte d’ivresse cérébrale, d’éclatements soudains de la pensée, d’une lente mais luxuriante accoutumance à une nouvelle forme de perception.
Les hommes de l’espace me guidèrent avec de grandes précautions vers une nacelle translucide que je n’avais pas encore remarquée (ou bien qui ne se trouvait pas là lorsque j’avais constaté la présence de mes singuliers visiteurs). Je ne pouvais me convaincre que ces êtres supérieurs – ces demi-dieux – étaient venus sur Pluton pour se mettre en quête de moi, pauvre larve humaine, abandonnée de tous.
Qu’étaient-ILS venus chercher sur cette planète ingrate, symbole de mort, d’oubli, de désolation ? Et pourquoi avaient-ILS pris la peine de sauver ma misérable existence ? Car je n’en doutais plus, à présent : ILS avaient détruit l’androïde assassin à distance, grâce à un procédé qui tenait du prodige…
Soudain, alors que je pénétrais dans l’appareil volant, je fus pris d’angoisse : Et s’ILS m’emportaient ? S’ILS me considéraient seulement comme un sujet d’expérience, un cobaye pratique, dont on pouvait se servir sans la moindre arrière-pensée, tant il se trouvait bas sur l’échelle des espèces intelligentes… un pantin que l’on jetterai après usage, avant de reprendre la route à travers les vastes étendues glacées ? Une main se posa sur mon épaule et me poussa en avant, très doucement, comme si elle craignait ma fragilité : « Ce sont des pensées absurdes, me dit une voix étrangement douce, feutrée. Essaie de quitter cette défroque, essaie de comprendre que nous sommes différents des tiens. Il ne t’arrivera rien, absolument rien… »
Un froissement léger : l’appareil avait pris son envol et voguait déjà dans les espaces noirs où les étoiles n’étaient plus des lumières lointaines, flageolantes.
Je m’assoupis dans la chaude atmosphère de l’habitacle : les autres s’étaient retirés ; m’avaient laissé seul. Mais cette solitude ne se doubla d’aucune crainte. Je me sentais aussi calme et protégé que si j’avais reposé dans le sein d’Abraham.
Le souvenir de cette étrange et fœtale solitude dans le giron du vaisseau étranger ne me remplira jamais de froid mais d’une sorte de chaleur inhumaine, infiniment souhaitable. Je me disais : « Je suis libre et je suis sans attaches : je flotte dans ce vaisseau qui m’emporte à travers la noirceur poudreuse de l’univers étoilé. Tout est bien. »
Oui ! pour la toute première fois, depuis la terrible mort d’Osa, je me sentais protégé contre la solitude et le froid, contre le désespoir et la mort, contre les crocs de l’espace et du temps. Je me sentais capable de flotter ainsi, à tout jamais, dans la matrice du vaisseau qui m’emportait à travers la Création, à travers les grandes étendues stellaires où se perpétuaient les galaxies.
Une voix douce me parla, qui était incontestablement celle de Formosa-Iryna. Une voix douce et caressante, qui me disait : « Tu vois, tu as manqué de confiance en moi. Tu as cru que je t’avais abandonné dans la nuit froide de Pluton, mais en réalité, je ne suis pas morte, je suis là, bien chaude et bien présente. Approche ta main de moi, mets-la entre mes jambes et sens-moi comme je suis chaude et moite et toute-présente et toute-vivante ! Comment as-tu pu manquer à ce point de confiance en moi, mon pauvre, infortuné David ? » Et, dans mon rêve, j’avançais effectivement ma main, et je rencontrais bel et bien la chaleur vivante de Formosa-Iryna ! C’était plus qu’un rêve : c’était un retour aux sources de l’existence, un renouement avec les forces les plus élémentaires et les plus primitives de la vie humaine. J’enfonçai mes doigts dans SA chaleur, fus emporté dans cette lave merveilleuse. Comme un fétu de paille par un fleuve impétueux.
Plus tard – bien plus tard – je revins à moi et constatai que le vaisseau ne bougeait plus. Un écran ne montra une immense construction métallique incrustée dans l’espace noir, et je compris que la nacelle qui m’avait emporté vers la nuit extérieure venait de s’amarrer contre le gigantesque navire interstellaire que j’avais entrevu à plusieurs reprises dans mes rêves.
J’avais l’impression qu’il remplissait le ciel tout entier et que ses immenses voilures translucides concentraient en elles la luminosité des constellations les plus lointaines. La beauté froide de cette vision m’impressionna au point de m’ôter toute initiative personnelle. J’étais en proie à une fascination quasi enfantine. Je demeurai là, les yeux fixés sur l’écran, remplissant ma tête de ce spectacle prodigieux. J’étais toujours seul dans l’habitacle et je me demandais combien de temps encore on me laisserait livré à moi-même au cœur du vaisseau étranger.
Puis, avec un froissement léger, la porte de la cabine s’ouvrit.
Par une sorte de tunnel opalescent qui semblait prendre sa substance dans la moelle des étoiles lointaines, nous nous rendîmes dans le grand vaisseau de l’espace. Mes guides marchaient à mes côtés, me tenant par les bras, comme si j’avais relevé d’une longue maladie et que, trop faible encore pour marcher seul, ils m’offraient avec sollicitude le secours de leur amitié. Je me laissais presque porter par eux, conscient de vivre un des moments essentiels de ma vie.
Le silence de leurs pensées m’environnait, et je cherchais vainement à leur faire parvenir un message mental. En vain : c’était comme s’ils s’étaient retranchés dans des lointains inabordables pour un homme de ma race et de ma condition.
Celui qui se tenait à ma gauche me serra doucement le coude, et je sentis très nettement le contact de ses doigts à travers la pellicule argentée de ma combinaison spatiale. Je tournai la tête vers mon étrange compagnon, et, pour la première fois, je vis son visage. Je vis le visage d’un être d’une autre planète… La vitre du scaphandre était ouverte, et dans la mouvance lumineuse qui baignait le corridor entre les deux astronefs, je vis briller les yeux de mon guide : des yeux étrangements patients et doux, tellement lointains qu’ils ressemblaient à deux étoiles ténues, d’une luisance si pâle qu’elle me fit battre le cœur d’une soudaine inquiétude.
« Vous pouvez me parler, dis-je, dans la langue-pensée, vous pouvez… »
« Patience, me fut-il répondu, patience. Tu n’as encore rien vu. Garde tes questions pour plus tard. »
Je me le tins pour dit.
La main de mon compagnon de droit pressa doucement mon bras, faisant naître dans ma chair des courants générateurs d’apaisement. C’était comme de sombrer doucement dans le sommeil après une longue, trop longue période d’insomnie.
Je me demandai où étaient passés les autres membres de l’équipage de la nacelle, mais nous étions parvenus, entre-temps, jusqu’au seuil du gigantesque vaisseau, et la magnificence de ce qui vint ensuite chassa de mon esprit toute considération pratique.
Car ensuite…
je découvris, étant
debout à l’extrême bord de la passerelle translucide et me croyant perdu, en train de tituber à la frontière de la nuit cosmique, la majestueuse flottaison du vaisseau.
Sur le moment, je me dis que je rêvais, que j’étais mort. Ou alors fou, n’ayant pas supporté la trop longue épreuve de la solitude, puis je me rendis enfin compte que tout, jusque dans le moindre détail, était vrai.
Le vaisseau, je puis le dire maintenant, bien que sa description totale ne me fût donnée que plus tard, alors que j’avais déjà rencontré les dieux étrangers, le vaisseau remplissait une énorme portion de l’espace, telle une voile immense, fantastiquement résiliée. On s’imaginait difficilement, à le découvrir, morceau par morceau, couloir après couloir, fenêtre après fenêtre, passerelle après passerelle, élément après élément, qu’il pût avoir réellement, et en raison même de sa géométrie radicalement « différente », un début et une fin.
Mais tout de suite, je fus en proie à un vertige fabuleux, oui, immédiatement je compris que ce vaisseau était une énigme. Une gigantesque énigme suspendue dans le ciel, entre Pluton et Charon. Entre la neuvième fille du Soleil et l’Œuf du Serpent.
À perte de vue, quand on se trouvait dans les parties intérieures de la voilure, on apercevait, se déployant et se lovant comme en des anneaux ophidiens, une très intense écharpe lumineuse, comme un incompréhensible ruban de Moebius, cherchant à se faufiler entre les dimensions de l’espace-temps. Il donnait, ce vaisseau aux proportions changeantes, une sorte d’avant-goût de la fragilité du monde, de la propension maléfique de l’Univers à se tordre en tous sens.
Il préfigurait également la personnalité si difficilement compréhensible des dieux.
Mais n’anticipons pas !
Quand la première surprise fut passée, lorsque j’eus assimilé quelque peu l’avant-goût du mystère, je fus soulagé de constater que l’intérieur du grand navire était relativement banal. Que je me trouvais dans un large corridor éclairé par une luminosité douce qui n’agressait fort heureusement pas le moins du monde mes yeux un peu larmoyants.
« Viens, me dit mon compagnon de gauche, nous allons maintenant te conduire aux Maîtres de la Maison. »
Cette remarque me surprit grandement. Car les termes mêmes de maîtres de la maison me semblaient d’une banalité extrême dans cet environnement fabuleux. Puis je me dis qu’ils avaient cherché des termes rassurants, susceptibles de me tirer d’embarras. Comme s’ILS bêtifiaient un peu pour se mettre à ma portée… Je compris plus tard qu’il n’en était rien…
Je fus conduit dans une vaste pièce où rien n’était en angles. Mais les courbes elles-mêmes n’étaient pas accentuées. En fait tout, les formes comme les couleurs, semblait perpétuellement en fuite. Mes compagnons de voyage m’expliquèrent que je me trouvais dans un lieu qui m’était réservé et que je devais me détendre (?) en attendant qu’on me donnât d’autres instructions (?).
*
* *
J’avoue que durant l’heure qui suivit (et que je comptais avec une sorte d’âpreté, presque minute par minute, sur le chronomètre attaché à mon poignet gauche), je fus assailli plus d’une fois par le doute et même par une sensation intolérable d’angoisse. À maintes reprises, j’imaginai que des guetteurs cachés derrière la cloison analysaient avec froideur et précision le moindre de mes gestes, enregistraient toutes les réactions de mon encéphale et de mon organisme.
Quand la porte de ma « cabine » (je ne puis trouver de terme plus adéquat) se rouvrit, je poussai un réel soupir de soulagement. Je me dis que les dieux, pour géniaux qu’ils fussent, n’avaient que peu de connaissance de la psychologie humaine : le conseil qu’ils m’avaient donné de me détendre n’avait provoqué de la part de mon subconscient que des réactions négatives. Apeurement, excitation, véritables « suées » métaphysiques !
J’avais pris l’habitude, dans mon rêve, de considérer les astronautes étrangers comme des dieux. Le terme s’était imposé à mon esprit, bien que j’eusse sur la théologie et la cosmologie des idées tout à fait personnelles et (relativement) claires. Je comprenais, dans l’étrange « intimité » du vaisseau, que ce terme m’avait certainement été soufflé à travers les brumes de l’éther sidéral…
CELLE qui se tenait dans l’embrasure de la cotonaille luminescente qui, du couloir, pénétrait maintenant dans ma « cabine », était certainement une déesse. Ce terme, sur notre vieille planète, définissait assez bien une femme très belle et placée hors d’atteinte du commun des mortels par sa beauté certes mais également par les artifices de la publicité.
Mais cette femme, qui maintenant pénétrait dans cette étrange retraite où l’on m’avait laissé méditer sur l’Univers et ses secrets, oui, cette femme était certainement une déesse mais pas de celles que les hommes fabriquaient pour leur propre usage ! Même dans ma situation, je me rendais compte que les maîtres du navire ne pouvaient être mesurés selon les critères de la civilisation humaine : ils échappaient à notre souci rituel de classification. Ils étaient les dieux, ceux qui voyageaient dans l’espace ; qui avaient survécu à leurs propres ambitions, qui n’avaient pas fait de leur patrie planétaire un gigantesque tout-à-l’égout, un funeste « tout-à-l’égout ». ILS étaient les dieux, parce qu’ils avaient réussi à triompher de leurs différences…
Et cette femme, cette déesse, qui s’approchait de moi, avec sur le visage un sourire indéfinissable, résumait en elle toute l’immense supériorité des Maîtres de la Maison. Dans mes rêves, j’avais été amené à me faire une image évanescente certes mais très approchée des dieux, et maintenant que l’un des Oligarques de l’équipage faisait son entrée dans ma vie éveillé, je ne pouvais plus concevoir mes paroles que comme un balbutiement enfantin.
Autour de moi, et partant au fond de moi-même, la réalité semblait moutonner, se distordre, jouer avec moi comme un enfant avec une balle qu’il jetterait avec le plus grand détachement contre une muraille élastique, fulgurante, cotonneuse. L’étrange bonheur (qui n’allait sans doute pas au-delà d’un certain bien-être) que j’avais ressenti lors de mon transfert jusqu’au vaisseau géant venait de faire place à une sensation de grand froid et à un sentiment poignant d’abandon. Je me moquais bien de cette frigide entité au masque de femme fatale qui me souriait à travers les atermoiements lumineux du vaisseau-fantôme : CELLE que je désirais retrouver à l’autre bout du rêve se nommait Formosa-Iryna. C’était une femme de chair et de sang, d’une splendide imperfection et d’une toute-présence inoubliable. Seulement, voilà… Elle était morte !
Là était toute la différence.
La déesse se tint debout devant, à me toucher, les mains le long du corps, les cheveux bien peignés autour de son visage aux yeux d’obsidienne pourprée. Sa bouche, deux traits de marbre rose, demeurait entrouverte, mais je savais qu’elle ne proférerait pas le moindre son. Notre dialogue serait parfaitement mental. D’ailleurs comment aurait-il pu en être autrement ? Ces navigateurs aux mystérieux desseins avaient depuis longtemps domestiqué la langue de l’esprit. Et ils s’en servaient avec tous ceux qu’ils rencontraient sur leur chemin, depuis des centaines, peut-être des milliers d’années puisque le temps avait cessé de les préoccuper, qu’il coulait sur eux comme l’eau ruisselle sur les épaules de quelqu’un qui est en train de prendre une douche…
ELLE posa sa main droite sur mon épaule ; un geste qui ne contenait aucun message de familiarité : il ne véhiculait que de strictes consignes cérébrales. C’était un peu comme ces vieux postes de télévision avec leur prise de terre : grugé, je me sentais grugé, l’âme prête à la révolte : j’étais relié à cette femme d’un autre monde par un lien charnel mais purement utilitaire, et elle allait me faire connaître ses volontés : TU TE TROMPES / MON AMI / DU TOUT AU TOUT / ESSAIE / SI TU PEUX / DE TE DÉBARRASSER DE TES INHIBITIONS / DE TES ANGOISSES / ÉCOUTE MA VOIX QUI EST CELLE DE MILLIERS D’HOMMES ET DE FEMMES SOUCIEUX DE T’ADRESSER LEUR MESSAGE / OUI ÉCOUTE / CAR SUR CE NAVIRE LES LOIS DE L’UNIVERS ONT CONNU D’AUTRES / COMMENT APPELLERAIS-TU CELA / BOULEVERSEMENTS / UNE ÉVOLUTION DIFFÉRENTE / AIDE-MOI / OUI AIDE-MOI À TROUVER LE CHEMIN DE TON ESPRIT / PUISQUE MAINTENANT / QUOI QUE TU PUISSES PENSER / NOS SORTS SONT LIES.
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* *
Je ne pus résister longtemps à cet envahissement de mon esprit. D’ailleurs dès les premières sollicitations mentales, je fus pris d’une sorte de malaise, une espèce d’affadissement de ma perception me laissa sans la moindre volonté : une larve que cette femme tenait entre ses doigts pâles. Les murs (mais pouvait-on définir ainsi les parois oscillantes, pulsantes de ma « cabine » ?) s’éloignaient parfois à une allure vertigineuse, cornant à mes oreilles une musique stridente et atonale puis, sans même que je fusse capable de prévoir cette métamorphose, se transformaient en une gigantesque muqueuse déglutissante qui m’enfermait dans son haleine corrosive. Je crois que je poussai des cris et que je versai des larmes, comme un enfant que des adultes bien intentionnés perdent dans un labyrinthe ineffable et cruel. Ignorant quelles épreuves ils lui font endurer…
Par exemple, lors de cette première confrontation avec LA FEMME (c’est ainsi que je la nommerai puisque les dieux et les déesses ne portent des noms que pour égarer les sens des humains et pour rejeter leur esprit dans les vagissements de la petite enfance !) oui, par exemple, pendant cette première prise de contact mental, j’eus la vision de vastes plaines glacées, balayées par des vents furieux puis de landes solaires, cuites et recuites dans les embrassements de grandes éruptions planétaires, ensuite de femmes jetées dans des orgasmes si furieux que je craignais de les voir se rompre et jouir jusque dans la mort, plus tard (ou dans un recoin parallèle du temps ?) d’un œuf de cristal formidable semblable à un fœtus hideux ; une sorte de résumé de la Création telle qu’elle pouvait se présenter aux yeux de la divinité consternée quand l’homme n’avait pas encore émergé des brumes ensommeillées des limbes. Oui, je vis toutes ces choses et m’y perdis, m’y égarai sans cesse, cherchant désespérément à interpréter le message que les dieux essayaient (??) d’instiller dans mon esprit…
LA FEMME JOUAIT AVEC MOI COMME LE CHAT AVEC LA SOURIS, COMME…
Mais je me rendais compte que ces comparaisons me venaient de ma vie antérieure, quand j’étais encore en train de débattre de choses futiles avec des gens sans importance.
LA FEMME.
LA FEMME NE JOUAIT PAS. ELLE ESSAYAIT SEULEMENT DE COMPRENDRE. COMME UNE ARCHÉOLOGUE CONSCIENCIEUSE ESSAIE DE COMPRENDRE LES US, LES MŒURS ET LES COUTUMES DE PEUPLADES PRIMITIVES AUSSI INCONGRUES QU’INQUIÉTANTES…
Je ne pouvais en faire abstraction : pour cette FEMME, cette DÉESSE venue de l’autre côté de l’Univers, je ne pouvais être qu’une créature expérimentale. Une sorte de barbare découvert après un naufrage sur une plage solaire. Ulysse recueilli par Nausicaa, mais une Nausicaa dénuée de la sentimentalité dont savent faire preuve devant un homme nu, couché tel un enfant dans le sable, les filles de roi qui s’ennuient… LA FEMME – CETTE DÉESSE – n’avait pour moi que des regards fonctionnels, des interrogations purement scientifiques.
À propos d’interrogations scientifiques : quand les extra-terrestres prendraient-ils contact avec mes semblables et me ramèneraient-ils parmi eux ? Je fus pris, tout au fond de ma pérégrination mentale, d’un doute affreux, d’une angoisse diffuse et tenace : et s’ILS m’emmenaient avec eux à travers le vide, dans leur formidable Santa-Maria, vers une destination inconnue, comme on emporte un spécimen de peu d’importance que l’on terminera d’étudier plus tard, bien plus tard, quand on en aurait le désir et puisqu’on disposait de tout le temps du monde, ce désir ne viendrait qu’à la fin d’une si longue attente qu’entre-temps, sans doute, je serais mort d’ennui.
NON – LA FEMME NE JOUAIT PAS. C’ÉTAIT PIRE : ELLE IGNORAIT LE SENS MÊME DU TERME : JEU. PENDANT LES LONGUES-TRES-LONGUES ANNÉES DE LEUR VOYAGE À TRAVERS L’UNIVERS ILS AVAIENT PERDU LA NOTION DU TEMPS ET PARTANT LA NOTION DU PASSE-TEMPS (AUTREMENT DIT DU JEU). ELLE ESSAYAIT SIMPLEMENT – CETTE FEMME ÉTRANGE HORS DU TEMPS – DE M’APPRIVOISER, DE PÉNÉTRER DANS LES PROFONDEURS DE MA PENSÉE PRIMITIVE… (« Peut-être, après tout, me pris-je à songer, dans les méandres de ma triste divagation, est-ELLE tout de même quelque chose comme une Nausicaa ! »)
*
* *
Quand il revint à lui, après cette étrange dérive dans un univers intermédiaire, il vit, penchée sur lui, cette femme étrangère. SES yeux brillaient avec, dans le fond des prunelles, une étincelle dont il ne pouvait s’expliquer la raison d’être. ELLE posa une main plutôt pesante sur son épaule et lui parla en esprit, avec des images simples et directes. Et il crut comprendre que même les dieux et les déesses sont à même de connaître le désarroi.
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* *
LE PONT DU VAISSEAU
Il donnait sur une incroyable perspective de poutrelles et d’entretoises – sur une voilure qui semblait contenir toute la substance du VOYAGE. De l’incommensurable VOYAGE qui avait amené en ces lieux perdus, déshérités, les dieux sans âme…
Il ressemblait à une esplanade sur laquelle une armée tout entière aurait pu parader – ou alors se battre contre une autre armée. Mais les dieux n’avaient plus, nulle part (semblait-il) d’adversaires qui leur pussent être affrontés… D’ailleurs ils ignoraient la guerre, pour l’avoir bannie de leurs préoccupations, comme ils ignoraient également la paix, n’ayant plus à se soucier de la guerre.
LE PONT DU VAISSEAU
faisait penser David à un fantastique promenoir. À un flanc de glacier illuminé par le soleil ou (c’était plus vraisemblable dans ce décor) par une lune maléfique…
LE VAISSEAU, tourné comme il l’était, se déroulant tel un somptueux ruban de Moebius dans sa lente et complexe trajectoire, donnait de la lune artificielle de Pluton une image tout à fait neuve.
David était pris de vertige, mais la présence de la jeune femme à ses côtés l’empêchait de donner libre cours à sa peur panique de TOMBER dans les crevasses de la nuit ; de filer telle une comète désemparée vers l’horizon étoilé.
Tous deux étaient revêtus de leur combinaison spatiale et ils marchaient sur la face extérieure du navire. Arpentaient, grâce à un dispositif compliqué, le pont le plus éloigné du centre géographique du vaisseau.
Pour David, la sensation était d’une telle nouveauté qu’il vécut tous ces moments-là en une sorte de transe ; comme s’il avait été détaché de toutes les choses cruelles du monde – ou alors à l’abri de toute surprise inquiétante entre les bras d’une déesse supérieurement compréhensive. Sa peur s’était évaporée comme une goutte de rosée quand le soleil se lève sur le désert, elle n’avait laissé aucune trace : il glissait sur une vaste surface plane qui réfléchissait le moutonnement lointain des constellations.
Parfois il tenait la main de cette femme avec laquelle il parcourait le pont du navire, non par amour ou pour tenter de la séduire mais parce qu’il lui fallait se convaincre de sa présence dans cet univers glacé où l’homme n’avait pas sa place.
Charon était tout proche. On aurait pu croire qu’en étendant la main on en pourrait toucher les superstructures. Tâter les creux et les bosses. À cette distance, le satellite de Pluton ressemblait plus que jamais à une épave oubliée dans le ciel noir, à la limite extrême de l’univers des hommes.
Ses rêves revinrent, un à un. Lui rappelant ses interrogations, ses terreurs quand il parcourait les couloirs de la base plutonienne, piégé à l’intérieur de sa propre solitude. Se demandant quelles présences cruelles le guettaient du dehors – du fond de la nuit, se préparant à le perdre, le broyer, le projeter en menus morceaux à travers les déserts flamboyants où les fleurs de la Galaxie, tombes d’énergie négative, ouvraient leur bouche noire et carnivore.
Il s’imagina un bref instant, pendant cette errance désabusée sur le pont le plus extérieur du vaisseau stellaire, que celle qui se tenait à son côté n’était pas cette déesse évasive dont il ne savait que penser ni que faire mais celle qu’il avait tant aimée et si joyeusement possédée : Formosa-Iryna.
Princesse morte d’une planète gelée.
À jamais détruite par une maladie brutale et incompréhensible. Hantant à tout jamais le désert de méthane.
Il posa sa main sur l’épaule de la femme, de la déesse qui lui servait d’Ariane dans les profondeurs de la nuit cosmique et quand il la vit se retourner, poser sur lui son regard, un regard trop lointain, il ressentit une douleur si vive que ses pensées se voilèrent, se défirent comme une trame délicate que des doigts peu miséricordieux s’amusent à déchirer du bout des ongles.
Il essaya de s’amarrer à la pensée de la femme, mais elle ne le laissa pas pénétrer en elle. Comme si elle se défendait soudain d’une agression plus sexuelle que mentale. Comme si, par hasard et par extraordinaire, il s’était tout à coup risqué trop près d’elle…
La vie de l’Univers pulsait autour d’eux.
Une vie peu propice à la description mais certainement sensible à la perception presque subliminale de ces instants suspendus entre la réalité et le rêve.
La vie de l’Univers est comme celle d’une Bête étrange, formidable, qui étend ses ramifications, ses bras, ses tentacules, ses pseudopodes, ses antennes frémissantes à travers les régions les plus déshéritées, les plus désespérantes de la CRÉATION.
PEUX-TU COMPRENDRE CELA ? me demandait Osa.
(Que veux-tu que je comprenne ?)
CELA : L’UNIVERS-BÊTE QUI RAMPE À TRAVERS LA NUIT ?
(Je ne sais pas. Je suis moi-même pareil à une bête qui rampe dans les ténèbres et qui essaie de trouver un chemin vers la sortie, vers les fallacieuses promesses de l’aurore… J’essaie de TE comprendre… mais TU dois avouer que c’est difficile !)
Je me souviens d’avoir posé à cette femme une multitude de questions mentales ; par exemple : comment était-il possible que des créatures aussi évoluées perdent leur temps à sauver d’entre les griffes d’une mort cybernétique un pion sans importance : moi ?! Car, j’en étais persuadé : si j’étais vivant, si j’avais échappé aux assauts déterminés de l’androïde-tueur, c’était bien grâce à l’intermédiaire de la technologie du vaisseau.
Il me fut répondu.
Sans trop de ménagements.
Le hasard peut aussi être déterminant.
NOUS étions en route vers (***) quand nous avons capté certains messages (***) Il nous semblait intéressant de faire une nouvelle expérience sur (***) Mais il est vrai aussi que nous nous dirigions vers cette petite planète (PLUTON) dans un but bien déterminé. Oui, il y a des (***) d’années, nous avions installé dans la proximité de cette planète (Pluton), un (Shiakbahrajkhy), un œuf du savoir (puisque telle est la traduction… approximative du concept Shiakbahrajkhy !!!) et… nous nous étions rendu compte que les hommes (**** : c’est ainsi que vous vous nommez vous-même quand vous parlez-pensez…) avaient commencé de faire des projets ambitieux de conquête spatiale. Pour l’instant, ces projets n’étaient encore que des chimères plus ou moins scientifiques et leurs voyages ne les avaient conduits que dans la proche banlieue de leur planète d’origine, un monde d’une qualité peu commune, capable d’héberger une nombreuse descendance humaine mais qu’ils avaient irrémédiablement souillé après seulement quelques misérables décennies de culture scientifique. Nous n’avons pas coutume de nous ingérer dans le déroulement des histoires planétaires. Une civilisation dure des milliers, voire des millions d’années, d’autres ont à peine le temps d’éclore de la barbarie que déjà elles sont menacées de disparaître. Dans la trame universelle, telle ou telle réalité n’a pas d’importance. Ne compte pas.
Nous avions constaté que cette civilisation terrienne, bien uniformisée dans son irrespect et son irresponsabilité s’approchait de sa fin, et cela à pas de géant. Il nous aurait suffi de tourner la tête d’un autre côté et de laisser faire le temps… mais… il y avait, à la frontière du système solaire, cet étrange artefact (étrange pour vous qui le teniez pour un planétoïde sans importance !), oui cet artefact qui abritait en son centre un œuf prodigieux. Sa découverte risquait de nous mettre dans une situation critique. Elle vous ouvrirait la porte des étoiles, aplanirait pour vous les chemins de l’Univers. En un mot comme en cent, votre petite civilisation mesquine aurait risqué d’infecter grandement d’autres secteurs habités de la Galaxie.
Quand nous sommes arrivés à proximité du système solaire, nous avons dû admettre que nous vous avions sous-estimés : la peur avait donné des ailes à votre imagination scientifique. Vous aviez atteint le bord de votre territoire stellaire avant que le délai que nous avions cru nécessaire à une telle expédition fût écoulé. Mais nous avions sur vous l’avantage de la connaissance : il vous faudrait encore bien des mois avant de percer le secret du Serpent.
Nous avions encore commis une erreur, car nous avions compté sans le hasard qui est la providence des peuples primitifs et surtout, nous ignorions que la mort de ta… compagne te pousserait à des actions aussi illogiques. C’est ta solitude qui t’a amené à t’interroger sur Charon. Sur sa composition, sa nature réelle…
Aussi avons-nous pris la décision de détruire l’œuf.
Car il nous est impossible de courir le risque de vous laisser approcher les mystères qui se trament à l’intérieur de Charon. On n’offre pas la puissance à des fous, à des inconscients. Et surtout pas une puissance comme celle que recèle le satellite de Pluton.
(Je captais les paroles/pensées de la femme, mais elles ne me touchaient guère. J’avais l’impression qu’elle les adressait à un autre que moi ; à un de ces technocrates peut-être, qui avaient fait de la Terre une immense décharge publique, ou à un de ces politiciens corrompus que la soif du pouvoir anesthésiait au point qu’il n’était plus en mesure de reconnaître les symptômes de la maladie incurable qui épuisait le monde. Car, en fait, j’étais entièrement de son avis, même si je me trouvais embarqué sur le même radeau de la Méduse que mes semblables. J’étais indifférent parce que dans cette atmosphère étrange et en l’absence (définitive) du seule être qui avait compté pour moi, je n’avais plus aucune raison valable de m’interroger sur le destin de la planète Terre ni sur le devenir de la Création. Tous les soleils pouvaient bien s’éteindre, les galaxies se rouler en une formidable boule d’énergie : je ne me sentais plus concerné. Je l’avais compris lorsque, me promenant avec cette femme sur le pont extérieur du navire, j’avais été confronté à cette nuit d’ébène, ouverte comme une bouche avide dans les profondeurs immuables. Mon naufrage était consommé.)
Puis je me rendis compte que cette femme, tranquillement, me faisait un aveu terrible : les dieux qui naviguaient ainsi à travers les océans des ténèbres avaient décidé qu’aucune chance ne serait donnée à l’humanité. Ils avaient jugé, condamné, sans appel. Ils nous laissaient nous débrouiller tout seuls, comme des grands, dans le tunnel de notre infamie.
Et je me dis que ces dieux étaient aussi mesquins que les hommes.
Et bien dignes de les avoir créés !
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