Le veilleur à la lisière du monde

Daniel Walther · Chapitre 13 sur 14

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Le veilleur à la lisière du monde

Chapitre VII: Ce que Couve le Serpent

CHAPITRE VII

 

 

CE QUE COUVE LE SERPENT

 

Maintenant j’étais assis en face des Maîtres de la Maison : tout un aréopage d’extra-terrestres qui me contemplaient gravement, comme s’ils avaient attendu de moi des révélations surprenantes. Je me sentais assez mal dans ma peau, un peu comparable à un prévenu qui attend de passer en jugement mais qui ne sait pas exactement de quoi on le soupçonne. J’avais envie de dire à ces hommes et à ces femmes aux masques soucieux et impénétrables : « À quoi rime cette comédie ? Pourquoi me retenir ici, alors que je ne suis qu’un misérable cobaye, un pion sur l’échiquier ! Un zéro ! Ne vaudrait-il pas mieux que je retourne d’où je viens ? Dans quelques jours seulement, mes pareils viendront me récupérer. La relève prendra ma place dans la maison plutonienne. Les choses suivront leur cours. On me prescrira de longues vacances. Je toucherai une belle indemnité. Je ferai mon trou dans la boue de la Terre et j’attendrai que les montagnes viennent à la mer, tel que le prédisent les Écritures. » Mais certainement valait-il mieux se taire et attendre que les Maîtres de la Maison se décident à me faire connaître leurs intentions. Je me disais aussi qu’ILS ne pouvaient nourrir à mon encontre de mauvais desseins puisqu’ils avaient pris la peine de foudroyer à distance le simulacre humain qui était chargé de me réduire en poussière.

J’essayai de capter le regard de la déesse qui m’avait servi de guide à travers les mystères du vaisseau, qui m’avait fait découvrir les étranges labyrinthes du fantastique voilier de l’infini ancré dans le ciel plutonien. Mais elle avait baissé les paupières, et de ses yeux aux reflets d’obsidienne et de pourpre, il ne restait rien, si ce n’était deux encoches qui ne laissaient filtrer qu’une mince lisière de feu glacé.

Cette scène extravagante, dans un des hauts lieux du navire, m’en rappela une autre, un peu semblable, là-bas, sur Terre, quand j’avais été présenté par le Conseil au Docteur Schwan, à Osa, mon unique amour… La tête me tourna, et pour un peu j’aurais fondu en larmes. Pourtant je me repris et me préparai à une sorte d’interrogatoire… ou alors d’examen de passage. Je vis un des Maîtres se lever, exactement comme un président-directeur général de je ne sais quel putain de bordel de consortium terrien, et tourner vers moi son noble visage de patriarche stellaire.

Ses paroles-pensées me trouvèrent prêt à les recevoir, concentré sur les prémices du dialogue. Je me rendis compte que le silence qui régnait dans la salle était poignant, presque douloureux.

« Nous sommes heureux de vous voir en vie… et en bonne santé. Pour des raisons qui nous échappent, vos semblables ont essayé de vous supprimer. Pour des raisons qui peut-être VOUS échappent, nous sommes intervenus pour vous tirer d’affaire. Bientôt vous comprendrez mieux. Pour l’instant, il importe que vous fassiez un effort. Ce navire sur lequel vous vous trouvez est une unité de notre flotte scientifique. Il ne s’agit nullement d’un vaisseau armé en guerre. En fait, toute notre civilisation est fondée sur des principes qui excluent formellement tout recours à un conflit armé. De même que nous avons pour règle de comportement de ne jamais nous immiscer dans l’évolution historique des races que nous sommes amenés à étudier.

« Cependant, et comme vous le savez déjà, certaines péripéties dans le cours de l’Histoire peuvent nous amener à réviser notre jugement, à adapter notre comportement à celui de certaines… ethnies particulièrement agressives. Vous ne pouvez pas nier que vos semblables sont des créatures réellement agressives…

« Vous avez été amené à vous interroger sur cet artefact, sur son origine, son utilité, son utilisation et, surtout, sa finalité. Sur cet artefact que vous avez nommé Charon. Entre-temps vous avez appris par notre sœur qu’il s’agissait d’un œuf du savoir. D’un objet défiant toute description mais qui, entre des mains malhabiles et sous le contrôle d’esprits… mesquins, est à même de libérer une puissance redoutable.

« Pour nous, cet artefact ne présente plus aucun intérêt, et c’est bien volontiers que nous vous l’aurions légué… mais l’excès même de votre corruption morale nous empêche de songer à une telle éventualité. Il faut que vous compreniez cela. Nous n’éprouvons ni haine ni rancœur mais nous en savons assez sur vous et sur votre insatiable soif de conquête, votre besoin de destruction et votre tendance à l’absurde, pour ne pas commettre l’erreur, certainement fatale pour des milliards et des milliards de créatures intelligentes, de mettre à votre portée une force comme celle que couve le serpent. »

Je me sentais las, écœuré. Pourquoi tenait-il à se justifier ? S’il avait envie de laisser crever le monde, pourquoi ne le laissait pas crever tout simplement, sans fleurs ni couronnes et sans condoléances ? Oui, pourquoi ? Je sentis sur moi le regard de la femme et tournai la tête vers elle, lentement, pour bien lui montrer que ce n’était pas par hasard… Elle me fixait de ses yeux luisants, soudain remplis d’étincelles. Mais ses pensées me demeuraient closes. Elle se contentait de me regarder, comme si elle me soupesait, me jaugeait. J’avais envie de hurler, de me lever, de fuir ce tribunal qui n’osait pas dire son nom, cet hémicycle d’étrangers qui avait condamné la Terre à la mort lente. Car j’en étais certain, à présent : même avec la mendionite, nous n’irions jamais plus loin que les frontières du système solaire. Je lançai un défi à mon « interlocuteur » :

« Je sais que nous sommes des condamnés à mort ; et je n’avais pas besoin de vous, ni de votre philosophie pour le comprendre ! Mais puisque vous êtes si forts, si sûrs de votre bon droit, permettez-moi au moins, comme à un animal indigne, de venir flairer les talons de votre gloire ! »

Pendant que mes paroles/pensées fondaient ainsi sur le dieu qui s’exprimait au nom des autres dieux et déesses, je continuai de fixer mon regard sur celle qui, dans les premières heures de mon séjour dans les entrailles du grand voilier, m’avait tenu lieu de guide et de confidente. Ses yeux étaient de patients réceptacles : maintenant, j’en étais sûr, elle se contentait de me plaindre (si tant est qu’elle fût à ce moment-là capable de plaindre un simple mortel qui tournait en rond dans le labyrinthe de ses angoisses et de ses contradictions !)

« Que veux-tu dire ? Je ne comprends pas… Je voudrais… »

Je compris que mon offensive mentale, pour maladroite qu’elle pût paraître, avait jeté l’aréopage tout entier dans un trouble certain.

« JE VEUX DIRE QUE L’ON ACCORDE TOUJOURS À UN CONDAMNÉ À MORT UNE DERNIÈRE FAVEUR. JE NE SAIS PAS SI VOUS ME SUIVEZ DANS MES PENSÉES… ME SUIVEZ-VOUS ? »

Le dieu qui menait les débats me fit comprendre, non sans une certaine irritation (mais peut-on parler d’irritation dès lors que l’on fait allusion aux dieux ?) qu’il était bien sûr prêt à m’accorder n’importe quoi, même l’impossible, puisque même l’impossible était du domaine de leurs possibilités !

« C’est bien !

« Oui, c’est réellement TRÈS BIEN

« car je suis dans un grand désarroi. Chassé de tous côtés, mon seul souci est devenu celui de comprendre… de saisir la moindre bribe, la plus infime miette de la GRANDE VÉRITÉ… »

Je ne pus m’empêcher de hurler

à pleine voix, oubliant pour un

moment la discipline de la parole/pensée

oubliant qui j’étais et surtout où j’étais :

JE DÉSIRE / JE VEUX / J’EXIGE D’ÊTRE MENÉ AU CŒUR DU MYSTÈRE / AU CŒUR DE LA PONTE DU SERPENT / POUR COMPRENDRE VOTRE RAISONNEMENT / JUSQU’ICI VOUS M’AVEZ TENU POUR UN GORILLE / POUR UN ANIMAL D’EXPÉRIMENTATION / MAIS À PRÉSENT JE VOUS SOMME DE

Une voix féminine, et je savais la reconnaître, à présent, entre des milliers, me dit posément :

« Nous ne saurions te refuser cela ! »

Alors, dans la touffeur de cette serre de pensées, je perdis connaissance !

 

*

* *

 

Je revins à moi dans une pièce du vaisseau que je ne connaissais pas, mais qui devait être une sorte d’infirmerie. Une douce vibration semblait pénétrer jusque dans les recoins les plus intimes de mon corps, gagnant la moindre de mes cellules nerveuses. Je me sentais entièrement remis à neuf comme si, durant mon évanouissement (mon sommeil ?), mon corps avait été complètement régénéré.

Je regardai autour de moi et me dis : « David, mon vieux, pourquoi ne pas te laisser aller ; pourquoi ne pas profiter du temps qui passe ? » Et je constatai bientôt que les murs de ma chambre étaient recouverts d’une sorte d’épaisse fourrure blanche qui vibrait elle aussi, telle une créature vivante. Les frémissements qui agitaient les parois étaient lentes, circonspectes, hypnotiques presque… J’étais moi-même couché dans une alcôve Manche, caressante, dont les oscillations internes et subtilement dosées me remplissaient de cette allégresse dont je viens de parler, une allégresse qui laissait loin derrière elle les grossiers plaisirs de la Terre. Hormis cette blancheur palpitante, la chambre semblait entièrement vide. Pas de table de nuit branlante avec des instruments barbares, d’une efficacité approximative, pas de chaise, pas de lavabo, rien. Si ce n’est cette blancheur endormeuse et revigorante à la fois.

« Formidable, me dis-je, je vis dans un rêve. Quand quelque chose me trouble ou m’irrite, je fais comme Alice : je m’évanouis et je change de plan. Comme dans un film : séquence suivante, fondu lent. Et on enchaîne. Je passe à autre chose. Et autre chose c’est tout simplement ces longues caresses blanches. Oui, formidable ! Pourquoi t’en faire ? Pourquoi te torturer quand tu es si bien, acagnardé dans cette blancheur qui ressemble aux limbes ? Hein ? Pourquoi, David, mon vieux ! La porte ne risque pas de s’ouvrir pour laisser entrer un androïde armé jusqu’aux dents, spécialement chargé de… t’effacer ! Tout est bien ! »

Les vibrations revivifiantes qui me parcouraient décrurent soudain, et je fus comme pris de panique. « Non, non ; je ne veux pas que ça se termine comme ça ! J’étais si bien, si merveilleusement bien… »

Y avait-il à portée de ma main quelque chose comme un bouton d’appel qui ferait accourir l’infirmière de service ? Non, il n’existait rien de semblable dans la pièce blanche et pulsatile.

Puis une partie de la fourrure blanche disparut, pivotant vers un espace bleuté. Cela ne dura que le temps d’un battement de cœur, et je constatai que je n’étais plus seul. Ce n’était pas une infirmière qui se tenait devant moi mais ma déesse particulière. Mon cicerone et mon mentor.

« Je vois que tu es réveillé. Ta réaction, tout à l’heure, a surpris quelques-uns d’entre nous… Ils ont cru que tu étais mort sous le coup d’une émotion trop violente. »

« Heureusement, ajouta-t-Elle, après une brève hésitation, il n’en était rien. »

Ses yeux étaient posés sur moi, aussi froids que la glace de méthane qui recouvrait le désert plutonien. Mais qu’attendais-je donc de cette femme ? Qu’elle se découvrît une passion pour moi et qu’elle se jetât dans mes bras pour connaître l’étreinte ahanante d’un primitif ? Pour sentir gicler en elle le foutre d’une race en perdition ? Non, je ne pouvais décemment y croire ! M’imaginer qu’une femme de cette intelligence, de cette… classe pût concevoir des pensées aussi basses… aussi primaires !

Pourtant, terré dans mon alcôve, nu comme un ver, j’essayai de me la dépeindre, débarrassée de ses vêtements fonctionnels, dans la blancheur mouvante, debout dans la masse neigeuse de cette fourrure vivace. Les bras en croix, haletante, ouverte. Odorante. J’eus un début d’érection, vite tempérée par les pensées/paroles froides et utilitaires de mon interlocutrice privilégiée :

« Tu pourras nous accompagner… Nous avons failli partir sans toi. Nous allons pénétrer à l’intérieur de Charon. Pour procéder à l’AVORTEMENT. » « L’Avortement ? »

« La destruction de l’Œuf du Savoir…

« Vous allez faire sauter Charon ? »

« Mais NON ! Bien sûr… Nous allons simplement annihiler le Shiakbahrajkhy ! Tu assisteras à cette opération puisque tu en as exprimé le souhait. Tu verras tout de tes propres yeux… »

Je n’étais plus très certain de vouloir accompagner l’expédition ovocide dans les entrailles de l’artefact Charon. J’aurais préféré ne rien savoir du tout ; me laisser emporter par les flots de l’ignorance.

ELLE vint plus près de moi et me contempla gravement.

Sa main fine et blanche, comme exsangue, alla se poser sur ma poitrine et demeura là, comme pour enregistrer les battements de mon cœur.

À nouveau, elle m’apparut dans le trouble enlacement de la fourrure blanche, à la fois toute proche et hors d’atteinte. Mais quand je pensai à son corps, ce fut l’intimité d’Osa que je retrouvai. Les minuscules flagelles de neige tiède recouvraient fort heureusement mon bas-ventre, en cachant le désordre. Je gardai les yeux fermés. La main était toujours là, sur ma poitrine ; et je la sentais me brûler, en dépit de sa froideur. Je ne savais au juste ce que je souhaitais, ce que j’attendais inconsciemment de cette femme d’un autre monde ; je savais seulement que mon corps était tendu à se rompre.

Oui, vraiment, à se rompre. Il ne s’agissait pas seulement d’un cliché commode mais bien d’une douloureuse réalité. Mon érection me remplissait d’une confusion telle que j’avais l’impression qu’elle était discernable en dépit de l’écran de fourrure blanche qui la masquait pudiquement. Les yeux de la déesse, de surcroît, me perçaient, me faisant croire, un instant, qu’Elle tentait de me fasciner, afin de briser le barrage mental qui dissimulait mes pensées confuses et erratiques.

Il n’en fut rien… Sans doute essayait-elle seulement d’analyser mes réactions, de comprendre les illogismes de mon comportement.

Je fis un effort de concentration :

« Quand partons-nous ? »

« Dans une… heure. (Elle faisait évidemment appel à des concepts humains, récupérés dans nos conversations, quand mon esprit s’ouvrait à son esprit.) Oui, dans une heure. »

Sa main était là, parfaitement immobile.

« J’aimerais te comprendre. J’aimerais vraiment te comprendre, mais nous sommes issus de civilisations tellement dissemblables que nous ne ferons jamais que nous croiser. »

« Pourquoi te retiens-TU de briser MES barrières mentales ? Pourquoi ? »

Car j’avais réellement envie qu’elle bouscule mes faibles défenses et s’empare de moi ! Qu’elle découvre quels ravages elle occasionnait dans mon subconscient !

J’étais un pauvre naïf.

Elle se pencha sur moi :

« Tu ne peux pas comprendre. D’ailleurs il va falloir que tu te prépares… moralement à cette expédition à l’intérieur de l’artefact Charon. Nous n’avons plus de temps à perdre. »

Cette dernière affirmation négative dans la bouche/pensée d’une déesse me semblait pour le moins paradoxale !

Dès qu’elle eut retiré sa main de ma poitrine, je me sentis orphelin.

 

*

* *

DANS L’OVODUCTE !

Nous descendions – en planant – dans un immense entonnoir flamboyant.

En réalité il s’agissait d’une déformation de la perspective, due à la formidable architecture souterraine de Charon.

Nous étions vêtus de combinaisons étonnantes, davantage des enveloppes gazeuses et pourtant hermétiques que des scaphandres vous empotant au point de vous paralyser aux trois quarts. Ces combinaisons, d’une légèreté de plume, s’adaptaient si parfaitement à la morphologie de ceux qui les avaient endossées qu’on en oubliait parfois la présence et qu’on se surprenait à un mouvement d’effroi, inquiet soudain d’une possible asphyxie.

« On » est, bien sûr, une façon de parler, car j’étais certainement le seul à éprouver de l’inquiétude pendant que nous descendions vers les entrailles de la petite planète artificielle. Ceux qui voyageaient avec moi dans le puits aux parois fuyantes ne ressentaient pas la moindre crainte. Leurs pensées, quand elles frôlaient les miennes, étaient paisibles, lointaines – comme assoupies.

Je finis par me convaincre que j’étais aussi à l’aise dans les lentes turbulences atmosphériques de l’ovoducte qu’un oiseau en train de descendre le long d’une falaise. Les parois défilaient régulièrement dans une sorte de brume laiteuse et, à condition de ne regarder ni vers le haut (ténèbres entassées qui ressemblaient aux flots d’encre lâchés par un gigantesque octopus), ni vers le bas (océan tumultueux de formes mouvantes, indiscernables), on pouvait se laisser porter sans arrière-pensée par les courants tièdes qui frémissaient autour de nous et dont nous sentions sur nos visages l’haleine vaguement parfumée. Dans l’ovoducte, en effet, il régnait une température douce, comme dans une couveuse, et l’atmosphère était respirable.

Elle m’avait expliqué que nous ne risquions pas de nous écraser au fond du puits à cause des stabilisateurs fixés à nos combinaisons. Évidemment, il suffisait d’en neutraliser les effets sustenteurs pour que nous allions nous fracasser dans les profondeurs de l’ovoducte. Comme une pierre…

Il nous fallut longtemps pour pénétrer jusque dans les parages de l’œuf. Je me souvins, tandis que nous descendions ainsi vers les abysses prodigieux de Charon, d’un vieux roman d’aventures français. Il racontait avec un mélange d’emphase et de naïveté l’expédition d’un groupe d’hommes vers le centre de la Terre. Ces voyageurs intrépides gagnaient le noyau du monde à pied, par des chemins spéléologiques, de caverne en caverne, de lac souterrain en cheminée traîtresse… Jusqu’au moment où ils découvraient une nouvelle création, un univers mythique… Nous nous déplacions évidemment plus vite que les hardis excursionnistes troglodytes mais, selon mes calculs, il nous faudrait encore bien de la patience pour toucher au but de notre pérégrination verticale. Il était impossible de parcourir le rayon de l’artefact Charon (quelque 400 km !) en quelques brasses de vol plané.

Atteindre le noyau mystérieux. Le nucléus. L’œuf. Le Shiakbahrajkhy que les dieux et les déesses, les Maîtres de la Maison, allaient briser comme un rêve…

Je perdis rapidement la notion du temps. Me lassant de réfléchir à ces cruelles contradictions. Préférant me laisser porter par les ailes soyeuses du vent vertical.

Elle, comme si elle était bien décidée à me tenir compagnie, tombait de conserve avec moi, me frôlant parfois, me touchant du bout de ses doigts si minces, si blancs, qui se dissimulaient à présent dans un gantelet plus pâle encore.

Parfois, ne pouvant contrôler ma curiosité, je portais mes regards vers le bas, et l’angoisse criait en moi comme une crécelle ou comme un oiseau de proie dérangé. Alors elle se laissait tomber de quelques mètres et passait au-dessous de moi, telle une plume géante, portée par des vents impétueux. Elle se couchait sur le dos, les bras en croix, comme si, soudain – et sur le tard – elle s’offrait à moi ; mais je savais que son geste était seulement protecteur, et rien que cela. Nos pensées alors se confondaient, et une émotion très vive – quasi douloureuse – me traversait le cœur.

À un moment donné, nous fîmes étape sur une grande saillie de cristal ; on aurait pu croire que c’était un gigantesque couteau triangulaire planté dans la paroi du gouffre. Nous demeurâmes ainsi, tous les six, les yeux fixés dans le vague, reprenant des forces, car, bizarrement, cette chute ralentie dans le puits cotonneux nous avait fatigués. Oui, les dieux semblaient à bout de souffle. Je compris que cet épuisement passager était dû à la période d’accoutumance, et que nos organismes, ceux des hommes mais également ceux des dieux, ne pouvaient s’y dérober sous peine de mort. C’était l’inverse d’une remontée à la surface de la mer après une longue plongée en eau profonde. Il fallait accoutumer (ou réaccoutumer) ses poumons à une « atmosphère » différente.

Je frémis de peur sur le poignard de cristal.

Car en cet endroit je ne pouvais me soustraire à la fascination de l’abîme. Inéluctablement le regard que je tentais de fixer sur la paroi du puits se tournait soit vers le haut soit – ce qui était pis ! – vers le bas : j’avais l’impression d’être couché dans le vide, seulement préservé d’une chute mortelle par un équilibre inexplicable qui pouvait se rompre à tout instant.

Un des membres de l’expédition fit le tour de la saillie de verre et distribua des gélules qui ressemblaient à des larmes solidifiées.

« Avale vite, dit ma compagne, car il faut que nous nous remettions en route… Dès que tu auras pris cette… gélule (Elle avait dû pêcher cette image dans mon esprit en déroute !), tout ira bien. Tu pourras respirer librement et adapter ton organisme aux dernières fatigues du chemin. »

Je lui obéis, et Elle posa sa main sur mon visage, dans la visière du casque et, instinctivement, mes lèvres vinrent effleurer le gantelet qui dissimulait les doigts si minces, si pâles.

Dès que j’eus avalé la gélule translucide, je fus pris d’un léger spasme, mais il ne dura que le temps de déglutir deux ou trois fois : ensuite une sensation de bien-être balaya résolument toutes mes angoisses et mes appréhensions.

Le voyage vertical reprit et se termina sur un vaste promontoire de métal qui donnait sur une suite impressionnante de dunes de verre coloré sur lesquelles semblaient resplendir les feux d’un soleil intérieur.

(Je constatai que ces dunes de verre coloré constituaient en réalité une partie du revêtement extérieur de l’œuf fabuleux qui occupait le nucléus de Charon. J’appris aussi par mon voisin, un homme aux cheveux si clairs que je le tenais pour un albinos, que plusieurs couches concentriques protégeaient le Shiakbahrajkhy. Ce qui expliquait que le chemin de l’ovoducte n’était long que de 300 km environ. Le noyau de l’artefact occupant un espace des plus considérables. En effet !)

L’œuf lui-même se trouvait donc plus bas. On ne pouvait l’atteindre. Il s’était refermé dans sa coquille, sur lui-même. Construisant autour de lui des couches superposées de ce que j’avais tenu pour du verre coloré ou un vulgaire composé de silice. « Il n’en est rien ! C’est l’exsudat de l’œuf : une sorte de bave qui finit par se refermer autour du nucléus, un peu comme la nacre se referme autour d’un grain de sable pour former une perle. »

« Ce qui signifie que je ne verrai jamais l’œuf du savoir. J’en resterai éloigné d’une centaine de kilomètres… »

« Certainement. Tu ne pourras t’en approcher davantage, mais à présent que tu te trouves au cœur de l’artefact, nous allons pouvoir visualiser pour toi le Shiakbahrajkhy ! Ne sois pas impatient. Tu ne t’éloigneras pas de cet endroit, mais tu auras l’impression de descendre jusqu’au sein de l’œuf du savoir. Cela sera pour toi une expérience redoutable… »

Je planais au-dessus des dunes colorées, essayant de plonger mon regard dans cette pénombre verte, rouge, bleue.

Tour à tour, j’avais l’impression de survoler une formidable émeraude, un colossal rubis, un saphir cyclopéen. Parfois, quand je me laissais descendre au point de frôler le sommet d’une de ces montagnes de verre, je croyais sentir onduler le sol sous mes pieds. Comme si l’arête vibrante de la dune vitrifiée me transmettait les balbutiements d’une vaste bouche enkystée dans les profondeurs gemmées.

Une fois que je m’arrêtai sur le sommet d’une émeraude, je me demandai combien de temps s’était réellement écoulé depuis que nous avions quitté la surface de Charon. Cette longue plaine artificielle, si bien camouflée, dont la courbure très accentuée par la proximité hallucinante de l’horizon donnait avec un réalisme vertigineux sur le vaste panorama de la nuit cosmique.

Je me rappelai très précisément, debout sur l’arête de la dune smaragdine, l’intense brûlure du froid : j’avais cru que ma combinaison blanche avait perdu soudain de son imperméabilité et que le gel du dehors coulait déjà dans mes veines et dans mes artères ! La révélation de cette noirceur recourbée de l’infini étoilé, telle la lame d’un poignard d’obsidienne plongeant dans les entrailles des ténèbres, était une blessure béante dans ma mémoire.

Un peu plus tard, encore ébranlé par toutes ces découvertes, je rejoignis les autres membres de l’expédition sur le promontoire de métal. Elle se rapprocha de moi, me posa doucement la main sur l’épaule :

« Nous allons procéder maintenant à la destruction de l’œuf du savoir. Mais auparavant, nous allons tenir nos promesses… »

Je vis les dieux s’éloigner de l’endroit où je me trouvais, plonger vers la crête d’un immense saphir, puis mon esprit fut envahi par un flamboiement intense. Je me préparai à subir à nouveau la brûlure du froid ou le bouillonnement insoutenable d’une lave magmatique, une violente sensation d’écrasement qui happerait mon cerveau, tout mon système nerveux, entre les mâchoires d’un invisible étau !

Au lieu de cela, je fus confronté à une grande tempête intérieure, comme si un blizzard s’était mis à souffler à l’intérieur de ma tête. Une fantastique floconnade blanche grésillait et virevoltait dans mon esprit – mais ainsi que cela se produit souvent dans les rêves, mon organisme demeurait étranger à cet ouragan de blancheur. Je n’éprouvais aucune gêne due à la chaleur ou au froid ; ma souffrance était toute psychologique…

Je crus que je descendais dans un autre entonnoir, un ovoducte plus étroit que le premier, entièrement taillé dans le verre multicolore par un acide puissant auquel rien ne semblait devoir résister, pas même le diamant le plus pur…

Je glissais de plus en plus vite vers le fond du puits gemmé.

Jusqu’au moment où, pris dans une turbulence livide, je débouchai dans le Tabernacle.

J’étais conscient à présent de me déplacer au mépris de toutes les lois physiques à l’intérieur d’un étrange jeu de construction, dans une succession de boîtes contenues dans d’autres boites.

Et à présent, j’étais dans le Tabernacle du Shiakbahrajkhy !

L’œuf du savoir. Qui n’en avait ni la forme ni la structure.

On aurait dit, plutôt, une pesante et formidable masse de protoplasme, une gigantesque charge d’énergie.

Les lentes pulsations qui l’agitaient me laissèrent croire, un instant, qu’il s’agissait d’une créature vivante, enclose dans une prison hermétique, millénaire.

Et le temps d’une courte panique mentale, je fus assailli par des pensées confuses et coupables :

« N’allez-vous pas tuer une créature vivante… un être doué d’intelligence ? Votre captif, votre esclave depuis des milliers d’années ? »

« Détrompe-toi. (La voix dans ma tête était à la fois lointaine et toute proche.) Il ne s’agit que d’une centrale d’énergie. D’une entité puissante, d’un réceptacle de forces tenues en équilibre par une science extrêmement sophistiquée… Mais il ne saurait être question de violence et encore moins de… meurtre concerté… Ai-je bien interprété tes pensées ? »

Je découvris ensuite, à l’intérieur de la masse protoplasmique, toute une galaxie de points lumineux qui se formaient et se déformaient en constellations inconnues, se défaisaient pour se reconstruire, se restructurer de plus belle, véritable kaléidoscope dont la signification m’échappait.

UN CADEAU QUE LES DIEUX REFUSAIENT AUX HOMMES.

Je fus saisi de colère et rêvai, fugacement d’ailleurs, d’être le Prométhée qui arracherait aux démiurges de la Galaxie l’étincelle divine.

Je pénétrai à l’intérieur de la masse pulsatile et fus comme englobé dans la substance même de l’œuf. J’avais l’impression que tous mes vêtements avaient été dissous et que mon corps entièrement nu dérivait à présent dans une matière assez comparable à du blanc d’œuf. Je nageais à travers un océan visqueux, en longues brasses tranquilles, gagné par la majestueuse solitude des lieux. Il aurait été infiniment souhaitable, constatai-je durant cette progression amniotique, ambiguë, que cette masse se refermât sur moi, me retenant prisonnier, faisant de moi un insecte dans l’ambre, éternellement vivant, méditant et rêvant à tout jamais dans les profondeurs de cette marée translucide qui semblait n’avoir ni commencement ni conclusion.

Puis l’illusion s’estompa graduellement et je fus emporté vers les hauteurs de cet étrange univers liquide, de plus en plus vite, jusqu’au moment où je fus de retour dans les domaines de verre multicolore. Je repris connaissance et vis que les autres membres de l’expédition s’apprêtaient à passer à l’action. Ils préparaient de minces quenouilles de métal qui, je le savais, allaient pénétrer jusque dans le cœur de l’œuf du savoir et opérer la subtile transmutation. Dans quelques heures, il ne resterait rien du Shiakbahrajkhy qu’une écorce de verre froid. Les battements fabuleux du noyau souterrain se seraient arrêtés pour toujours. Charon, alors, ne serait plus qu’un petit satellite insignifiant tournant autour d’une planète morte. Et avec Charon et son secret mourraient, peut-être, quelques milliards d’êtres humains.

De la passerelle de métal, j’assistai aux préparatifs de l’avortement.

J’avais de la peine à respirer, comme si l’atmosphère s’était peu à peu raréfiée dans les profondeurs de l’artefact. Mais je savais qu’il n’en était rien. C’étaient l’angoisse et la crainte de l’avenir qui me serraient ainsi la gorge, pendant que les dieux impitoyables s’affairaient au-dessus des dunes de verre multicolore.

« C’est cruel, je le sais, déclara-t-elle, et ses pensées étaient remplies d’amertume presque autant que les miennes, mais si nous vous donnions une chance, qu’en feriez-vous ? En donneriez-vous une, à votre tour, à d’autres peuples de l’Univers, moins puissants, moins guerriers que vous ? D’ailleurs, il vous reste un espoir. Celui de vous… »

Mais je lui fermai mon esprit. Ce qu’elle avait à m’apprendre m’importait peu : je voyais les autres armer leurs engins destructeurs et les introduire les uns après les autres dans les creux pénombreux des dunes vitrifiées. Quand toutes les charges eurent été placées, les dieux revinrent sur la passerelle de métal. Ils évitèrent de me regarder en face, et quelques minutes plus tard, nous reprîmes le chemin de la surface. Nos combinaisons nous portaient comme si nous avions réellement eu des ailes, et pendant quelque temps cette sensation fut à ce point exaltante que j’en oubliai les quenouilles de mort qui glissaient inéluctablement vers le cœur de l’artefact.

Plus tard, tandis que nous nous rapprochions de la grande fenêtre circulaire ouverte sur la nuit cosmique, je sentis des larmes couler sur mes joues, des larmes tièdes et douloureuses, qui devaient être amères comme du fiel, mais je ne fis rien pour les retenir. J’avais conscience d’appartenir à une race maudite, abandonnée de tous, et je me souvins des paroles des Écritures : « Car je suis un Dieu jaloux. »

Les dieux devaient passer leur temps, qui était long et plein de grisaille, dans la crainte des hommes. Ou des créatures semblables aux hommes. Peut-être fallait-il ajouter : « Car je suis un Dieu jaloux et mesquin, et je vous ai faits à Mon Image ! »

J’appréhendais de retrouver la surface désolée de l’artefact, le ciel sans limites, la navette posée dans le paysage mort et, suspendu dans l’espace indifférent, la monumentale silhouette du vaisseau.

Une grande tristesse m’habitait, qui me rendait aveugle et sourd à tout ce qui n’était pas le proche passé, à tout ce qui ne portait pas l’empreinte d’Osa. Pourquoi notre vie commune avait-elle été si brève, et pourquoi les dieux ne l’avaient-ils pas sauvée, ou plus précisément : pourquoi ces mêmes dieux m’avaient-ils épargné, moi ?

Étaient-ils cruels ou tout simplement indifférents ?

Stupides à force d’intelligence et de savoir ?

Je sentais à côté de moi la présence de la déesse qui avait daigné se pencher sur mon sort, mais le contact mental était rompu, et je ne fis aucun effort pour tenter de rétablir la communication.

Elle non plus…

 

*

* *

 

Dans les entrailles de Charon, la mortelle alchimie était commencée. Mais pour un observateur étranger, aucun indice de la subtile transformation en cours n’était discernable. Quand l’expédition eut réintégré le vaisseau, l’irréparable s’était d’ores et déjà produit : l’œuf du savoir n’était plus qu’un amas de grisaille moribonde. Quant aux dunes de verre (émeraude-saphir-rubis), elles perdaient lentement de leur éclat, se ternissaient comme des miroirs las de réfléchir la lumière, tels des prismes soudain envahis par d’étranges brumes, des fumées de pestilence. Quand les hommes de la Terre découvriraient le tunnel vertical s’enfonçant dans les profondeurs de Charon, ils se poseraient toutes sortes de questions, ils interrogeraient David Hensley d’une manière à la fois confuse et pressante mais ils refuseraient sa version des événements. Ils se terreraient dans des convictions, se retrancheraient derrière des certitudes, affirmeraient que le « malheureux avait été profondément choqué par la perte de sa compagne et que ses allégations devaient être examinées avec la plus grande circonspection, voire le scepticisme le plus total. »

 

*

* *

 

Je me trouve à nouveau dans la pièce du début…

Seul.

Ma solitude est comme une pierre posée sur ma poitrine. Impossible de lui résister, de lui échapper, ne serait-ce qu’un bref instant. Je suis captif. Ils peuvent faire de moi ce qu’ils veulent. Mais que veulent-ils faire de moi ?

M’ont-Ils suffisamment examiné ? Ont-Ils correctement enregistré mes réactions, et surtout les plus primitives, les plus aberrantes à leurs yeux ? Me laisseront-ils retourner dans la maison plutonienne, ou bien me tueront-ils sans douleur, avec quelques bonnes paroles ?

Mais pourquoi prendraient-ils la peine de me supprimer ?

Pourquoi se souilleraient-ils les mains ? Eux si formidablement civilisés ? Oui, pourquoi ? Je raisonnais avec ma logique humaine, qui n’avait pas cours sur le vaisseau. Je devais me forcer à rester calme, résolu. Je savais que rien ne les retenait plus ici, dans ces lieux désolés, voués à la mort et au silence. Ils avaient accompli leur mission ; leur tâche était terminée…

Et s’ils avaient décidé de m’emmener !

À l’autre bout de l’Univers…

 

*

* *

 

La porte s’ouvrit alors que je venais de m’assoupir, vaincu par les émotions des dernières heures. Je vis qu’elle portait maintenant un vêtement à la fois plus féminin et plus solennel. Et constatai qu’elle possédait un corps – un vrai corps de femme, bâti comme s’il sortait du moule d’un sculpteur. Mais toute l’émotion de mes rêveries antérieures n’avait plus cours. D’ailleurs il était fort peu vraisemblable qu’elle se fût mis dans l’esprit de me séduire. De toute façon, elle était redevenue une étrangère, qui avait pris part au meurtre prémédité, qui porterait sa part de responsabilité dans la mort lente de l’espèce humaine. Certes je ne me sentais plus très solidaire des humains, mais je ne pouvais oublier qu’en dépit de mes doutes et de mes dégoûts, de mes haines et de mes colères, je restais un homme ; que j’avais grandi parmi les hommes, que j’avais aimé sur la Terre quelques personnes de bonne volonté et que, de toute façon, mon destin était lié à celui de ces frêles marionnettes. Je n’avais plus qu’une hâte : fuir cette assemblée de sphinx !

« Notre travail est terminé », dit-Elle.

« C’est du beau travail. » (J’essayai de colorer mes pensées d’un mélange d’amertume et d’ironie.)

Ses yeux s’emparèrent des miens.

« Notre travail est terminé, et nous allons reprendre la route. Une longue route. »

« Je te souhaite un bon voyage. »

Elle hocha la tête, insensible à l’ironie macabre que je cherchais à enfoncer dans son esprit comme une lame acérée.

« Nous allons te renvoyer chez toi, tu vas retrouver ton entière liberté. »

« Je n’ai plus de chez moi, et ma liberté est morte avec Osa. »

« Il s’agit de ta compagne… »

« Oui, c’est bien d’elle qu’il s’agit. Elle était le monde pour moi, et en quelques instants, pendant que la tempête soufflait au-dehors, elle est morte. » Je fus pris d’une inspiration soudaine :

« Mais peut-être pourriez-vous essayer de la ramener à la vie ! Puisque vous êtes tellement en avance sur nous ! »

Une nouvelle fois, elle hocha la tête, lentement. Ses yeux étaient remplis d’une douloureuse incompréhension :

« C’est impossible : personne ne peut ramener les morts à la vie. »

« C’est bien ce que je pensais. Vous êtes capables de détruire… rien que cela… »

Cette joute inutile m’avait épuisé. Mes pensées devenaient de plus en plus chaotiques : elles ne véhiculaient plus que la frustration et le dépit.

« Oui, dit-Elle, tu as peut-être raison. »

« Raison ? »

« À bien des points de vue, tu représentes pour nous une… énigme. Tu nous poses des problèmes consternants. Sans doute es-tu un spécimen caractéristique de ton espèce – le genre humain ! –, car tu es illogique, borné : un mélange de cruautés incompréhensibles, de réactions grossières… et de sentiments fragiles, étonnamment… doucereux. Je ne puis m’empêcher d’être fascinée. »

Elle secoua lentement la tête, et je crus qu’elle allait dire quelque chose de plus personnel, qui serait comme un salut pour la route, une promesse, peut-être ; ou une sorte de baume sur des plaies trop profondes pour continuer de saigner en vain dans la solitude écrasante de la nuit cosmique.

« Peut-être ne mourez-vous pas, après tout. Il se peut, en effet… »

« J’ai une question à te poser. (Mes pensées traversèrent les siennes, pareilles à une salve de mousqueterie. Je ne voulais plus l’entendre discourir de la sorte, il me fallait la provoquer une dernière fois !) Pourquoi l’Univers est-il fait dans une telle proportion de méthane gelé ? »

Elle refusa d’entrer dans mon jeu.

Son esprit se ferma, et il n’y eut plus que l’éclat de son regard.

Son étrange regard.

Ses yeux aux reflets d’obsidienne et de pourpre.

Je tendis mes bras vers elle.

En vain.

J’avais déjà perdu connaissance.

 

*

* *

 

NOUS NOUS TROUVIONS À NOUVEAU SUR LE PONT DU VAISSEAU. MAIS IL NE S’AGISSAIT PLUS CETTE FOIS DE CELUI QUI, AU-DELÀ DES ENTASSEMENTS COMPLIQUES DE GRÉEMENTS ET D’ENTRETOISES, DE PROMONTOIRES ET DE PASSERELLES, DE DUNETTES AUX ANGLES OBTUS ET DÉCONCERTANTS, DE HUBLOTS FLAMBOYANTS ET D’ÉCOUTILLES AVEUGLES, DONNAIT SUR LES MYSTÈRES LES PLUS BÉANTS DE LA CRÉATION… LE PONT SUR LEQUEL JE VENAIS DE ME RENDRE, ACCOMPAGNE D’UNE PETITE ESCORTE INDIFFÉRENTE, ÉTAIT CELUI QUI SERVAIT À L’EMBARQUEMENT, À L’ACCOSTAGE ET AU DÉBARQUEMENT DE LÉGÈRES NACELLES D’EXPLORATION. NOUS REGARDIONS JUSTEMENT UN DE CES ESQUIFS MANŒUVRER SUR UN INVISIBLE RAIL. GLISSER VERS NOUS, TEL UN TRAINEAU SUR LA GLACE D’UN ÉTANG GELÉ.

TEL UN TRAINEAU DANS LES MORNES SOLITUDES DU DÉSERT PLUTONIEN.

UNE FOIS DE PLUS, JE FRISSONNAI. COMME SI LE FROID DE LA NUIT AVAIT PÉNÉTRÉ SOUS MON SCAPHANDRE.

ILS ME FIRENT SIGNE D’ENTRER DANS LA NACELLE.

*

* *

 

La nacelle se détacha rapidement des flancs du vaisseau. Elle paraissait d’une fragilité extrême, comparée à la formidable géométrie du navire interstellaire. On aurait dit un œuf minuscule pondu dans la noirceur de l’espace par un oiseau fabuleux. Un oiseau qui semblait impatient à présent de prendre son essor et de s’envoler dans les hauteurs majestueuses du firmament. Déjà il vibrait doucement, et des frémissements lumineux parcouraient ses superstructures tels d’énigmatiques météores.

Dès que la nacelle aurait déposé l’homme de la Terre près de la base plutonienne et qu’elle serait revenue se loger dans son alvéole, il commencerait de s’éloigner dans les ténèbres ; son immense voilure se perdrait très vite dans l’abîme et il n’existerait plus que dans la mémoire d’un seul individu : David Hensley.

David Hensley qui, plongé dans ses rêves, essayait de comprendre le comportement des dieux et des déesses dont il avait été l’hôte pendant quelques dizaines d’heures. Mais le pourquoi et le comment de ce comportement lui restaient bien énigmatiques. Pourtant, alors que la navette s’éloignait du vaisseau, les pensées de David Hensley se détachaient elles aussi de ces hommes et de ces femmes qui allaient bientôt repartir vers un monde situé à des années de lumière de là, un monde – une civilisation – tellement étrangers qu’ils échappaient forcément à la compréhension des humains.

Dans l’habitacle, il était entièrement seul, comme si les dieux, lâchement, avaient cherché à se soustraire à d’ultimes interrogations. Même leurs pensées ne l’environnaient plus. Elles étaient demeurées à bord du voilier de l’infini.

Il eut cependant un moment de vague à l’âme quand sa mémoire essaya de visualiser celle qui, parmi les extra-terrestres, avait été son cicerone, cette femme sans nom pour laquelle il avait cherché à éprouver un sentiment comparable à de l’affection, mais chaque fois, le visage d’Osa se superposait à celui de l’étrangère, gommant ses traits, les rejetant au fond d’une brume épaisse.

Au bout d’un moment, il renonça.

Quand une légère vibration de la coque lui apprit que l’embarcation se posait sur la surface gelée de Pluton, il eut une brève hésitation : retrouver la solitude de la base plutonienne ne lui disait rien qui vaille. D’ailleurs ne risquait-il pas de trouver, le guettant, un autre androïde-exécuteur ? Cette fois, les occupants du vaisseau ne viendraient plus le tirer de ce mauvais pas. Pour eux, le dénommé David Hensley avait perdu toute espèce d’intérêt.

Il hocha la tête, comme quelqu’un qui aurait répondu à un invisible interlocuteur, puis il vérifia l’étanchéité de son scaphandre et se prépara à débarquer et à rentrer chez lui.

Quand il se retrouva seul dans le désert plutonien, il s’attarda dans la contemplation de la navette qui reprenait son vol et qui montait tout droit vers les hauteurs étoilées où se dissimulait le grand navire interstellaire. Il demeura ainsi, la tête levée vers les étoiles lointaines et glacées, le cœur étreint d’une angoisse indescriptible. Celle-là même qui s’était certainement emparée du premier naufragé de l’histoire du monde quand il avait vu disparaître dans les flots son navire brisé par la tempête. Il s’efforça de repérer dans l’espace un indice lui permettant d’affirmer : il est là, c’est lui, le vaisseau. Je n’ai pas été le jouet d’un rêve, je n’ai pas perdu la raison. Non, je suis parfaitement sain d’esprit, même si j’ai souffert d’une solitude qu’aucun humain avant moi n’a connue !

Lorsque la nacelle qui l’avait ramené jusque sur le seuil de la maison plutonienne eut entièrement disparu dans la nuit, il reporta toute son attention sur le dôme translucide qui l’attendait tel un crustacé géant blotti dans la glace. Ne recelait-il plus aucune présence menaçante ? Pouvait-il réellement s’en approcher sans danger ?

Et si les machines avaient reçu l’ordre de ne pas le laisser entrer ?

De lui interdire l’accès de la maison ?

De le laisser mourir dans le désert de méthane gelé ?

Il se surprit à hâter le pas : il lui tardait d’être fixé sur son sort. (« J’ai été une épine dans leur pied ! Je les ai mis au pied d’un étrange mur. Je dois représenter pour EUX un problème… sinon un danger. Il serait réellement très simple de se débarrasser de ce… problème en le laissant mourir de mort accidentelle. La relève ne pourrait plus que constater le tragique décès de David Hensley. »)

Il se retrouva devant le sas. Brancha le communicateur de son casque.

Pendant quelques secondes, qui lui parurent aussi longues à s’écouler que des heures, il n’y eut rien qui donnât signe de vie, seul un vague grésillement qui ressemblait, pour David Hensley, à la chanson monotone et cruelle de l’Ange de la Mort, brisait le silence.

Il déclina son identité, intima à ses subordonnés électroniques, à ses valets cybernétiques, l’ordre exprès de se « magner le cul ».

Maintenant, il en était persuadé, c’était la minute de vérité.

Et il craignait le pire…

Puis, alors qu’il commençait à s’abandonner à une peur panique – celle de mourir d’asphyxie lente dans ce décor de fin de monde –, le mécanisme qui présidait à l’ouverture du sas se mit en branle.

Il entra dès que la brèche fut assez grande pour livrer passage à son corps de profil.

Ce fut comme de retourner dans le cocon après une longue errance dans une nuit de tempête.

Les couloirs lui semblèrent plus chauds, plus familiers que de coutume, les différentes « pièces » de la « maison » plus avenantes, plus confortables.

« Bientôt, se dit-il, j’entendrai résonner la voix ironique et tendre de Formosa-Iryna. Nous nous jetterons dans les bras l’un de l’autre, et nos vêtements se dissoudront instantanément. Nous ferons l’amour sans plus attendre, à même le sol. Ce sera une seconde naissance… Oui, une seconde naissance. Et que les dieux, comme les hommes, aillent se faire foutre ! »

Il pressa le pas, courut presque. Entre ses lèvres, sa respiration sifflait comme celle d’un athlète épuisé :

« Où étiez-vous passé, monsieur ? » demanda une voix électronique.

 

*

* *

 

Quand il se retrouva dans ses meubles, doublement naufragé, David Hensley fit trois choses complètement absurdes :

D’abord il alla se verser une quantité effrayante d’alcool (mais était-ce une réaction si absurde, vraiment ?), puis il commença de sangloter éperdument, sans aucune retenue (seuls les yeux des sbires électroniques pouvaient le voir !), trembla et gémit, vomit bile et venin, et se rendit dans la morgue de la base plutonienne…

Là, il demeura un long moment plongé dans la contemplation morbide du cadavre de Formosa-Iryna. Se souvenant de la façon dont les robots « avaient pris soin de cette chair tant aimée ». Il les revit tandis qu’ils s’affairaient, manipulant cette incomparable nudité avec indifférence, enfonçant sous la peau les longues-longues aiguilles tellement luisantes – injectant avec un soin méticuleux les substances conservatrices. Ils auraient pu en remontrer aux embaumeurs d’Égypte ! Finalement, comme le voulait un règlement des plus pudiques, ils avaient revêtu le corps de feu le Docteur Schwan de la stricte combinaison blanche… comme d’un linceul !

Quelle macabre mise en scène ; il en avait été fasciné !

Il se pencha, cherchant dans ce visage endormi, étrangement lointain, douloureusement proche, un indice, un signe.

« Mon Dieu, dit-il, à haute voix, pourquoi suis-je encore de ce monde ? »

Quelques centimètres à peine séparaient ses lèvres de celles du cadavre, quelques terribles et infranchissables centimètres : une transparence maléfique !

Il fut tenté, un instant, d’arracher ses vêtements, de se coucher avec Osa, dans les flancs du sinistre bac, de se vautrer sur elle, de la réveiller avec ses lèvres, ses mains, son sexe, puis toute l’absurdité de la situation le frappa en pleine poitrine ; le mordit à la bouche comme les mâchoires d’une bête furieuse. Ses reins, qui avaient commencé de frémir, puis de s’agiter rythmiquement, s’apaisèrent bientôt, et il versa des larmes brûlantes, qui tombèrent sur la froideur lointaine du visage de la morte comme des gouttes de vitriol.

 

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