Le veilleur à la lisière du monde

Daniel Walther · Chapitre 7 sur 14

Pages du PDF

Le veilleur à la lisière du monde

Chapitre III: Un Trou dans la Routine Quotidienne

CHAPITRE III

 

UN TROU

 

DANS LA ROUTINE QUOTIDIENNE

 

Oui, tout va mal.

Très mal.

Depuis que j’ai fait ce trou stupide… dans le tissu bien repassé de la routine de chaque jour. Depuis que j’ai canonné ce monticule de méthane gelé (beau spectacle lumineux – soit dit en passant !), depuis que – désobéissant aux injonctions du robot –, je suis sorti du traîneau pour aller patiner sur la glace, me penchant dangereusement dans ce décor impossible, comme un fuyard qui s’éloigne maladroitement d’un danger invisible mais tenacement accroché à ses pas. Je courais vers l’horizon, sachant pertinemment que, passé l’horizon, il n’y aurait rien à voir, rien à découvrir, à part, éventuellement, un fanion luminescent servant de repère. Ces fanions, nous les avions plantés dans la glace de méthane, Osa et moi, bien proprement, pour signaler, comme dans les vieilles histoires de chercheurs d’or, les affleurements de mendionite. Car, de ce point de vue au moins, ma mission plutonienne était une réussite. Du minerai tant convoité par mes frères humains, il y en avait sur Pluton : en veux-tu, en voilà ! Une véritable Golconde. Les hommes seront-ils assez intelligents et raisonnables pour se partager fraternellement cette manne ? me demandait parfois ma compagne, et je haussais les épaules. Cyniquement.

Donc : je courais vers l’horizon et fuyais ma propre folie.

J’escaladai en titubant une excroissance du sol plutonien et contemplai le lugubre paysage avec une haine brûlante comme une fièvre. Cette putain de planète m’avait volé Osa. Oui, elle me l’avait prise : elle lui avait donné son baiser de gel et de mort, et Osa était partie dans les profondeurs du froid. Rien à faire.

Je levai la tête vers Charon. Il était là, le vieux monstre, le nocher des enfers. M’écrasant de tout son poids. « Tombe, allez, tombe et pulvérise ce monde mort. C’est ce que tu as de mieux à faire. » Mais la lune plutonienne demeura où elle était. Morne, silencieuse, inhumaine.

Je poussai le bouton de l’interphone.

« Je crois que j’ai perdu les pédales, dis-je au robot. Je vais rentrer à présent. Tout va bien. »

Il y eut un grésillement et la voix cybernétique me dit :

« À la bonne heure. »

Ces robots me surprendront toujours.

Je descendis de mon tas de rocaille et de glace et retournai au traîneau. Le robot s’abstint de tout commentaire.

Et puis, plus tard, durant ma période de repos, il y eut ce rêve.

Cette apparition dans mon inconscient de cet immense vaisseau.

Le rêve était précis comme un film se déroulant sur l’écran de la nuit : je me souvenais de tous les détails de l’immense astronef. Immédiatement je sus qu’il ne s’agissait pas d’un vaisseau de l’espace construit par les Soviétiques ou les Américains. Quant aux Européens, ils étaient bien trop occupés de sortir la tête de leur fange de nationalismes concurrents pour être à même de concevoir (et surtout de réaliser !) quelque chose de comparable à ce géant des profondeurs interstellaires.

Non, cette chose-là venait d’un autre système solaire. D’au-delà du gouffre qui s’étendait entre Pluton et Proxima Centauri. Elle était à notre technologie ce que la chimie est à l’alchimie, la physique nucléaire à la chiromancie… Je fus longtemps à me remettre de ce rêve ; son réalisme était tel que je ne pouvais en défaire mon esprit. J’étais comme prisonnier de cette forteresse silencieuse qui voyageait entre les étoiles : je laissais mes regards errer le long de ses superstructures ; je traversais les parois d’acier, me retrouvais dans les couloirs, cherchant à qui parler. Me disant que si je parvenais à rencontrer les maîtres du vaisseau, ils me considéreraient comme un intrus ou plus probablement comme un insecte misérable, égaré dans le monde des créatures pensantes. Ils ne sauraient que faire de moi.

La tête encore chaude de mon rêve, je me rendis dans la salle des communications. Il allait être l’heure de mon entretien quotidien avec Supercom. Mon cœur battait, ma tête me faisait très mal. J’avais envie de vomir. (« Mon Dieu, me dis-je, je ne vais tout de même pas tomber malade. Tout seul dans cette foutue forteresse, loin de tout… ») Je m’installai, en attente, fixant l’écran comme un enfant terrorisé.

À l’heure convenue, le visage de mon correspondant/interlocuteur apparut sur l’écran et je poussai un long soupir de soulagement. J’avais craint une panne, la rupture du cordon ombilical, la grande ombre noire du silence. On me demanda comment je me portais, si tout était en ordre et on me donna quelques informations sur ce qui se passait sur la Terre et dans sa proche banlieue. Puis je fus en mesure de faire mon rapport quotidien. Je racontai tout. De mon bref mouvement de folie jusqu’au rêve du vaisseau étranger.

« Évidemment, déclara mon correspondant/interlocuteur, dans votre situation, un tel rêve peut troubler fortement l’esprit. Mais après tout, il ne s’agit que d’un rêve. Ou bien ? »

La question ne demandait pas réellement une réponse.

« Non, il ne s’agit que d’un rêve, pas d’autre chose. Il n’existe rien ici qui puisse se révéler menaçant. »

Il avait, cet enfant de putain, lourdement accentué ces trois mots : dans votre situation… Autrement dit, il insinuait que j’étais en train de perdre tous mes moyens… Ce qui était bien sûr… un euphémisme. Il ajouta, un peu plus tard :

« Nous avons de bonnes nouvelles pour vous, Hensley. Étant donné les circonstances, nous vous envoyons, à partir de Zébulon Trois d’Amphitrite, une équipe qui vous tiendra compagnie jusqu’à l’arrivée de la relève proprement dite. Avez-vous besoin d’autre chose ? »

Je secouai la tête. Soudain conscient de ma déchéance : ils me traitaient comme un malade, mais sans la moindre considération pour tout ce que j’avais fait pour leur foutue conquête de l’espace. Ils me manipulaient comme un pion, me poussant de-ci et de-là sur leur échiquier glacé. Je les défiai :

« Une équipe mixte, les gars ! Les holopornos c’est bien beau, mais ça ne console pas d’une perte cruelle ! »

Le visage impassible qui me faisait face, au beau milieu de l’écran, ne se démonta pas pour si peu, si j’ose dire, et me lança :

« J’ai dit ce qu’on m’a ordonné de dire, monsieur Hensley. Vous pouvez protester demain, même heure, et je transmettrai fidèlement vos objections. » Un androïde. Seul un androïde pouvait réagir de cette manière. Je me penchai vers l’écran :

« Dis voir, espèce de perroquet, suis-je si peu important que les pontes de Spacefare ne trouvent pas pour moi un interlocuteur valable ? Je veux que le Professeur Elinor Graves soit à votre place, demain ! Je le veux, que dis-je, je l’exige ! Tu entends ? Je l’e-xi-ge ! »

« Monsieur Hensley, j’ai pris bonne note de votre réclamation, mais permettez-moi de vous préciser que je ne suis pas n’importe quel robot mais un androïde de la classe Alpha Prime. Mon nom est Aloysius. J’ai été choisi et programmé pour être votre correspondant et interlocuteur privilégié. Vous devriez tenir compte de cela… je pense… »

Aloysius disparut et je demeurai seul avec ma colère et mes fantômes glacés. Que pouvais-je faire ? Oui, que pouvais-je faire pour ne pas me laisser gagner par la folie ? Méditer cette bonne nouvelle : une équipe était en route vers Pluton. Je ne détenais pas d’autres données, mais l’ordinateur caché dans mon cerveau allait pouvoir ronger cet os en attendant des jours meilleurs.

Je me rendis dans la salle de projection hologrammique et m’installai dans mon fauteuil préféré. J’étais épuisé. Je n’avais pas envie de laisser ma mémoire m’envahir tout entier. Je ne voulais pas me souvenir de ma solitude ni du vide glacé de mon esprit. Je fis ce que je devais faire. Faute de mieux…

Cet holoporno-là racontait une histoire à dormir debout, mais les scénaristes de ce genre de divertissements n’étaient pas renommés pour leur imagination ni pour leur finesse d’analyse psychologique. Ce qu’ils proposaient était d’un réalisme très cru et se voulait d’une efficacité immédiate. Si l’on jugeait selon ces critères, ils connaissaient fort bien leur métier.

Il y eut cette femme. TRÈS BELLE ET TRÈS SENSUELLE. ELLE REGARDAIT BIEN FRANCHEMENT DANS MA DIRECTION ET PRENAIT DES POSES QUI NE LAISSAIENT PLACE À NULLE ÉQUIVOQUE. Ses lèvres s’ouvrirent et elle déclara : « Je suis là pour toi. Rien que pour toi. Je sais que tu aimes regarder les femmes, que tu es un voyeur. Tous les hommes sont des voyeurs, mais de tous les voyeurs, c’est toi le plus vicieux. Cela ne me dérange pas ! Pas le moins du monde, puisque je suis là pour toi. REGARDE ! »

Elle ôta lentement ses vêtements, à l’exception de ses bas blancs qui mettaient en valeur ses cuisses bronzées puis elle alla s’étendre au milieu d’un grand lit circulaire. Elle gisait à présent dans une pose pleine d’abandon, les jambes bien ouvertes. Ses yeux me fixaient toujours, mais elle ne me parlait plus. Elle semblait rêvasser, sa main droite flattant mollement ses cuisses, entre le haut des bas blancs et la frontière de sa vulve. Je regardai tour à tour son visage aux yeux mi-clos et sa main droite douce et lente. Pas pressée, pas appuyée. Je respirai lourdement. J’avais beau savoir qu’il ne s’agissait que d’un hologramme colorié façon chair et soie, l’illusion était si parfaite que les yeux m’en sortaient de la tête et que mon cœur battait à l’unisson de mon sexe.

Paresseusement, comme par hasard, la main droite toucha la fourrure, tandis que la gauche palpait précautionneusement un sein puis l’autre, façonnant les pointes brunes, les faisant admirablement saillir des aréoles écarquillées. Le bout du majeur droit se posa sur le clitoris, fouilla lentement entre les lèvres tendrement béantes. La scène était d’un réalisme et d’une netteté fantastiques, à ce point que je vis la moiteur du sexe bien signalisée par l’apparition d’une rosée mielleuse. Dans laquelle le doigt pénétra tout en douceur. Comme la trompe d’un papillon dans la corolle d’une fleur épanouie. Ma partenaire funambulesque fit aller et venir son doigt sans hâte, pesant au passage sur le bouton. Avec, évidemment, une infinie délicatesse. Je crus entendre un petit gémissement alors que les deux mains remplissaient leur office. Mon ventre me brûlait comme s’il avait été enduit tout entier d’une résine enflammée. Le doigt de la main droite se coula tout entier dans la fente, provoquant un chantonnement bizarre, une suite d’invocations dont le débit s’accroissait au fur et à mesure que le rythme manuel s’accélérait. Je tendis l’oreille, avidement. Entièrement sous le charme vénéneux de cette femme-illusion.

La femme-jouet (me) parlait. Ses lèvres humides (celles du haut comme celles du bas !) s’agitaient de façon émouvante – comme celles d’une toute jeune fille qui fait la moue – et elles (me) disaient : « Ah, mon chéri, mon amour, viens ! Entre. Ah, là ! C’est bien… Je t’aime. Doux, doux, tout doux, plus vite maintenant, plus fort… Ah oui, ah oui ! Comme ça, comme ça, oui-oui, mon amour ! C’est ça, c’est bon, oui, oui, oui, c’est bon, seigneur-dieu, c’est bon… Je t’aime, tu es doux, tu es fort, tu me connais ! » Comme les autres fois, le visage de cette illusion, de ce mirage extatique, se transforma. Devint celui d’Osa. (OSA, MON AMOUR, PARDONNE-MOI ! PARDONNE-MOI, SI TU PEUX !) Je me masturbai avec l’énergie du désespoir, avec tendresse, avec haine, avec honte et tremblement. Puis je demeurai anéanti. Avec l’impression que la vie me fuyait continûment, sans qu’il me fût possible de l’arrêter de s’écouler de moi, de la rattraper. Les larmes roulaient sur mes joues. Je me sentais à bout de forces et de nerfs… Je coupai la parole à l’holoporno. Fis disparaître le beau fantasme dans un ultime râle de jouissance.

 

*

* *

 

Jamais il n’avait autant trahi son emploi du temps. Jusque-là, et en dépit de tout, il avait respecté aussi strictement que possible son horaire, considérant qu’il y avait dans le traintrain journalier quelque chose d’extrêmement rassurant. Mais la journée passée était un tissu d’incongruités, de trous de mémoire, d’écarts de conduite et de langage, de faux pas et de courtes paniques.

Il était en train de devenir fou.

Ceux qui le surveillaient depuis la Terre le savaient.

Ils lui envoyaient des coéquipiers. Sans doute de sales petits mouchards, des crétins avides de s’élever dans leur putain de hiérarchie. Des guignols qui n’auraient certainement rien de plus pressé que de le mettre dans le plus cruel des embarras. Qui lui poseraient des questions troublantes, qui rédigeraient sur lui un rapport implacable, sans faille.

Sales petits poux !

Il se rendit dans la salle de bains et se lava longuement, frottant son sexe, son ventre, avec application, avec colère.

Sales petits cons !

JE LES TUERAI !

Ce n’était pas plus compliqué que cela.

Mais quand il fut lavé, rhabillé, il ne prit pas de comprimés somnifères. Il préféra se rendre dans la tourelle d’observation astronomique. Braqua ses instruments de mesure les plus perfectionnés sur Charon ; brancha tous ses séides informatiques/cybernétiques.

Il savait, oui, oui, oui : il savait. Quelque chose était en train de se passer. Il devait en avoir le cœur net. Il était de son devoir de mettre le doigt sur cette angoisse : de la nommer par son nom. Ce n’était pas par hasard que le cours des événements devenait de plus en plus incontrôlable. Dans le cosmos, des turbulences inaccoutumées étaient en train de fausser la géographie spatiale, l’ordonnance sacro-sainte des courants interstellaires. Il ne savait pas pourquoi il le savait, mais il le savait : quelque chose était en train de se passer.

Hanté !

OUI, LE VIDE ÉTAIT HANTÉ, COMME ÉTAIT HANTÉE CETTE MAISON-DÔME OÙ IL TRAINAIT SON EXISTENCE MISÉRABLE. LE VIDE EXTÉRIEUR ENGENDRAIT DES ILLUSIONS MORTELLES COMME LE SOMMEIL DE LA RAISON DONNAIT NAISSANCE AUX MONSTRES DU RÊVE. IL FALLAIT BRAQUER DES MILLIERS DE LUNETTES ASTRONOMIQUES SUR LE FAUX VIDE DU DEHORS. IL FALLAIT…

Il mit tout en œuvre pour obtenir des images extrêmement contrastées de la surface de Charon. Les instruments de mesure cliquetaient autour de lui avec une sorte de douceur obstinée.

(« Comprenez-vous ?

COMPRENEZ-MOI !!! Il y a une foule de choses que nous avons négligées sous prétexte que nous n’avions pas le temps de fignoler… Pas le temps de fignoler ! Quelle connerie, messieurs/mesdames ! Nous sommes à présent dans une sacrée mélasse, si je puis me permettre… Nous ne pouvons plus nous permettre la moindre erreur… Mais certainement est-il déjà bien trop tard pour de semblables considérations. »)

Pendant des heures, alors qu’il aurait dû suivre les strictes consignes de son emploi du temps et « jouir d’un sommeil réparateur », il observa Charon, le testant, le parcourant de pôle à pôle, le soumettant à un bombardement implacable d’épreuves et de contre-épreuves.

Alors qu’il se tenait sur le monticule gelé, avec la sensation affolante que le monde allait se dissoudre sous ses pas et que des forces énigmatiques allaient l’entraîner dans l’insondable nuit, il avait eu cette révélation insensée : « Regarde ! regarde le monstre ! regarde cet immense trompe-l’œil ! » Le message, venu il ne savait d’où, s’était planté dans son encéphale, et il avait regardé Charon avec d’autres yeux. Il lui avait semblé percevoir de lourdes pulsations lumineuses à la surface de l’unique et mystérieux satellite de Pluton.

Oui… pendant des heures (et des heures !) il avait testé le maudit rocher des enfers. Essayant de traquer ses rides et ses accidents de terrain, de lui refaire une seconde identité. Lui parlant comme à un être humain : « Attends ! Je te trouverai ! Je te démasquerai ! Tu peux te cacher, te farder comme une vieille putain, je te dévoilerai ! »

Des heures et des heures durant, il essaya de découvrir le véritable visage de Charon. Mais la mort a-t-elle réellement un visage ? Au fur et à mesure qu’il s’acharnait sur le paysage désolé qui constituait la surface de la petite planète, il se sentait gagner par un vertige douloureux. Il était persuadé soudain que la solution de bien des problèmes se trouvait là-haut dans une crevasse obscure de cet astre défunt, que s’il avait eu la possibilité de s’y poser dans une navette spatiale et d’en explorer les lieux les plus reculés, il aurait bientôt été en mesure de transmettre à ses supérieurs des données précises et des renseignements précieux.

Une peur sournoise s’installait en lui, le rongeant avec entêtement, lui soufflant des pensées effroyables, affolantes. (« Tu es seul, tout seul dans l’immense jardin de la nuit, et personne ne peut rien pour toi. Essaie de t’imaginer tout ce vide, toute cette noirceur, cet océan de nuit vénéneuse… Tu te crois en sécurité ; tu vis entouré des derniers raffinements de la technologie ; tu as fini, peut-être, par te convaincre que même si les choses avaient tourné mal, elles s’arrangeraient fatalement. Qu’on viendrait te chercher, te ramener chez toi, sur la Terre, ce monde pourrissant qu’en dépit de tout, tu regrettes amèrement. Que la blessure béante en toi finirait par se refermer quand d’autres femmes t’auraient ouvert leurs jambes… Mais tu te trompes, des présences vigilantes sont là, depuis des centaines, des milliers d’années, des présences qui savent tout sur le fonctionnement du système solaire, qui observent l’Univers avec une attention et une impatience que toi et tes semblables ne pouvez imaginer. Pauvres cafards confits dans l’ambre de votre incommensurable orgueil, pauvres chenilles, misérables chrysalides ! »)

Pas seulement la peur… La panique ! Une panique doublée d’une insurmontable claustrophobie, car où aller sur ce monde noir, dès qu’on a quitté le cocon de la base plutonienne ?

Il se leva en chancelant, s’éloigna de son poste d’observation.

Rapidement, en tenant toutes les lumières allumées, il se rendit jusqu’à la salle d’armes et se munit d’un fusil-laser. Le règlement interdisait formellement l’usage d’une telle arme dans les limites de la base, en raison même des dégâts qu’elle était susceptible d’occasionner. D’ailleurs, pour quelle raison les occupants de la base plutonienne se seraient-ils amusés à faire des exercices de tir dans la maison/dôme ?

Comme un homme qui cherche son ennemi dans les rues désertes d’une ville endormie, il se tint plaqué contre les murs, son arme tenue à bout de bras.

Avançant à pas mesurés, le dos bien droit contre la paroi si lisse, tellement fonctionnelle.

Avant la mort de Formosa-Iryna, ces lieux lui avaient été familiers. Il s’était même surpris à les aimer. Car il les partageait avec cette femme étonnante, à l’inépuisable énergie, avec cette créature magnifique que les puissances des ténèbres avaient réduite à néant !

Il progressait lentement dans le couloir, tenant son arme prête, croyant entendre des bruits suspects, des chuchotements, des rires étouffés. Il était de retour sur la Terre. De retour dans une de ces villes inextricables où il fallait vendre chèrement sa peau, si on ne voulait pas qu’elle soit bradée au premier venu. Autour de lui, les immeubles se poussaient du coude, montaient les uns sur les autres comme les arbres d’une forêt tropicale. N’importe qui, à n’importe quel moment pouvait devenir fou et se payer un carton. Les chances de mourir jeune et de mort violente augmentaient sans cesse.

Mais ici, dans la base plutonienne, il n’y avait personne. Pas de tireurs embusqués, pas de forcenés qui se ruaient sur leurs semblables pour les agresser avec la sauvagerie du désespoir. Il n’y avait que cette angoissante et envahissante absence de tout.

Il se réveilla au milieu de la salle des ordinateurs, stupide, son fusil-laser au poing. Les instruments électroniques cliquetaient doucement, familièrement, avec des langueurs presque humaines.

Puis le signal sonore retentit, et une voix parfaitement anonyme déclara : « Information importante sur le Deux. » Il ne comprit pas immédiatement que le message de la machine s’adressait à lui. Instinctivement, il jeta autour de lui des regards atterrés. Comme s’il cherchait quelqu’un… à qui dire : « Vous voulez bien vous en charger, n’est-ce pas ? »

Sur la Deux !

Il posa son fusil-laser, avec précaution, comme s’il avait craint de le voir partir tout seul, et s’approcha. Le petit écran clignotait furieusement, s’apprêtant à délivrer son message prioritaire. Puis, il se déclencha brusquement et les phrases se formèrent, s’alignant tels des coups de poing :

DONNÉES CONTRADICTOIRE / VÉRIFIEZ / NE CORRESPONDENT PAS À DONNÉES CONCERNANT SATELLITE PLUTON (CHARON) / DONNÉES TRANSMISES CONTRADICTOIRES / JE RÉPÈTE VÉRIFIEZ DONNÉES CONCERNANT CHARON /

David hocha lentement la tête. C’était impossible. Les indications transmises par le télescope ne pouvaient concerner que le satellite Charon, puisque c’était sur cet astre qu’il avait concentré tous ses efforts de la soirée. D’ailleurs tout cela n’avait aucun sens. Il fallait oublier cet incident ridicule et s’immerger dans le sommeil.

Mais le message de l’ordinateur avait fait marcher son imagination.

Il reprit les données fournies par le télescope et, les ayant vérifiées soigneusement, hocha la tête comme s’il venait de sortir d’un long rêve de fièvre : la machine, la conne de machine était déréglée ; comme tout le reste. Elle lui racontait des sornettes dans son code imbécile. Elle mélangeait tout :

DONNÉES CONTRADICTOIRES / RÉPÈTE : DONNÉES CONTRADICTOIRES.

VOULEZ-VOUS CONNAITRE LES CONCLUSIONS DE VOTRE QUESTIONNAIRE ?

(« Pauvre conne de machine, puisque je te le demande ! »)

La réponse vint, avec une lenteur inhabituelle, comme si cette foutue machine de merde hésitait à parler.

DEMANDEZ…

DEMANDEZ…

(« Bon, bon, ne te fâche pas ; j’arrive. Dis-moi tout, ma belle… »)

CHARON. RISQUE D’ERREUR : 1/1003. LE CORPS CÉLESTE AINSI NOMMÉ EST ARTIFICIEL. IL S’AGIT D’UN ARTEFACT DONT LES COMPOSANTS…

Foutue machine. Elle disait n’importe quoi à présent. Par exemple que le satellite plutonien n’aurait pas dû se trouver (là) où il se trouvait ; qu’il ne correspondait à rien. Du moins si on se référait à une certaine logique scientifique. D’ailleurs Charon était bien plus jeune que Pluton. (« À combien estimes-tu son âge ? ») Il semblait évident, si on additionnait toutes les données, soigneusement, que la présence de cet astéroïde artificiel à la limite extrême du système solaire pouvait se mesurer en centaines, peut-être en milliers d’années. Mais sous la croûte glacée qui recouvrait l’ensemble de la petite… planète (conservons cette dénomination pour davantage de commodité !), il n’y avait que des cercles (sphères) concentriques de blanc. Un peu comme un oignon géant… (« Tu as de jolies comparaisons, ma belle, mais ça m’avance à quoi ? ») En fait, il est impossible de dire, dans l’état actuel de nos connaissances, à qui et à quoi a pu servir Charon ou plutôt le corps céleste, l’objet spatial auquel nous avons donné ce nom.

Il contempla longuement l’écran.

Le télévidéoscope y inscrivait avec une précision maniaque la silhouette glaciale de Charon. Une sphère trop parfaite, sans le moindre aplatissement aux pôles, une sorte de bille de gel sombre, à peine détachée sur l’écran stellaire.

Pour la première fois depuis qu’il se trouvait sur Pluton, David contemplait la lune géante avec des yeux réellement dessillés. Comment avait-il pu se laisser abuser si longtemps ? Et quels étaient exactement les rapports existant entre les révélations de l’ordinateur et le rêve étrangement réaliste qu’il venait de faire ? Il était comme un homme demeuré seul dans une grande maison isolée au beau milieu des bois et qui se rend soudain compte qu’il est enfermé avec des fantômes et des spectres.

Des fantômes et des spectres ?

 

*

* *

 

Comment faire, mon Dieu, pour ne pas perdre la raison, pour ne pas laisser tomber cette effrayante réalité telle une guenille vide ? Maintenant je sais que tout est faux, que je suis la victime d’une sombre machination, que derrière les apparences quotidien-nés se cachent des entités redoutables. Sinon quel sens aurait tout ce jeu de miroirs ? Personne ne peut vivre ainsi, au large de toute vie humaine, dans cet océan de ténèbres, dans ce froid mortel, parmi les ombres lointaines qui dérivent vers nous du fond des gouffres immémoriaux…

Je me souviens, oui, je dois tout noter ici pour qu’il en demeure des traces enregistrées, de notre premier contact avec la planète Pluton. Quand le Space-shuttle 223 nous avait eu déposés, Osa et moi, sur le sol glacé de la neuvième planète. Nous nous tenions dans l’étendue gelée, elle et moi, séparés seulement par cinquante centimètres (mais qui nous semblaient des années de lumière !), tandis que le pilote de la navette nous faisait ses adieux. Il parlait lentement, en détachant ses mots, un peu comme s’il s’était adressé à un couple d’enfants attardés dans leur évolution. Sa voix parfois grésillait comme des lardons sur un feu trop intense. J’avais envie de lui dire : « Espèce de petit con, fous le camp dans ta belle machine blanche, chromée, débarrasse le plancher ; tes discours de circonstance, tu peux te les accrocher en bandoulière… » Mais l’émotion me serrait la gorge, comme si quelqu’un m’avait noué une cordelette autour du cou. Je me rendais soudain compte que cet homme qui me parlait et dont je ne comprenais plus les paroles, parce que mon esprit paraissait entièrement détaché de mon corps, se trouvait dès à présent dans un univers parallèle. Nous pouvions certes encore le voir, l’entendre, mais il n’existait plus pour nous que d’une manière spectrale.

(Tandis qu’il nous faisait ses adieux et qu’il nous présentait ses civilités, je levai les yeux vers Charon. Un couteau de méthane frigide se glissa dans ma chair, lacérant mon cœur battant. Il me sembla, en effet, que l’univers entier venait de se figer, comme un immense bol de gélatine noire, et que dans ce grand vide effrayant cet astre glacial était devenu un œil monstrueux qui fixait sur nous son regard froid et fielleux, dévorant. Ce ne fut qu’un bref moment de panique, et lorsque j’eus repris le contrôle de mes nerfs, je vis que le pilote du Space-shuttle 223 s’était déjà éloigné de nous et qu’il se dirigeait vers le havre de paix que lui offrait la gracieuse embarcation marquée du symbole de Spacefare. Dans quelques heures, il nous aurait complètement oubliés !)

Nous demeurâmes seuls, le Docteur Schwan et moi, mais nous attendîmes que la navette spatiale eût regagné la nuit cosmique où l’attendait, en orbite haute, le grand astronef interplanétaire, avant de pénétrer dans notre nouveau monde. Un monde en miniature qui allait être notre seul univers pendant de longs mois. Nous n’emportions qu’un très mince bagage composé essentiellement de quelques affaires personnelles, car le reste serait mis à notre disposition par les robots de service.

Pendant près d’une heure, nous n’échangeâmes qu’un strict minimum de paroles, suivis dans nos déplacements par les commentaires du robot-factionnaire, un intarissable bavard. Nous nous installâmes chacun dans son coin. C’est-à-dire dans deux appartements très bien conçus pour garantir à l’un et l’autre « partenaire » le maximum d’indépendance. Il y avait trois chambres à coucher, toutes magnifiquement équipées : l’une pour Osa, l’autre pour moi… et la troisième pour nous deux, si je puis m’exprimer ainsi.

Quand nous eûmes mis un peu d’ordre dans nos pensées et dans nos objets personnels, nous nous retrouvâmes, dans un petit salon très confortable auquel il ne manquait qu’un feu de bois dans une cheminée de briques réfractaires pour nous faire croire que nous nous trouvions dans un coin miraculeusement préservé de notre bonne vieille pourriture de Terre !

« Voilà, dis-je, nous Y sommes, et nous Y sommes pour un certain temps. À propos, as-tu senti la même chose que moi, tout à l’heure ? »

« De quoi veux-tu parler ? »

« De cette impression terrible, effarante, qu’un œil, dans le ciel, nous regardait. Et cet œil, ma chère, c’était Charon ! »

« Je ne décrirai pas cette… impression de la manière que tu préconises, CHÉRI, non… je dirais, quant à moi, que j’ai senti passer dans l’espace une sorte de frémissement, comme si une voix très douce, inaudible, essayait de me parler, de me communiquer un message très important… Mais en fin de compte, nous devons parler de la même chose, toi et moi. »

« Certainement. Nous avons eu, TOI et MOI, la prescience d’un événement cosmique inéluctable. » Je l’observai à la dérobée : même la stricte combinaison blanche dont nous nous étions vêtus ne parvenait pas à l’enlaidir ni à faire oublier qu’elle était une femme admirablement bâtie, taillée pour l’amour comme il existe des navires taillés pour la course. Je chassai de ma tête les mauvaises pensées que l’œil de Charon y avait glissées, concentrai toute mon attention sur Osa.

« Si nous buvions quelque chose, dit-elle. Je suppose que les gens des Spacefare n’ont aucun intérêt à nous laisser mourir de soif. »

« Certainement pas, m’écriai-je. Je vais faire l’inventaire. »

Ah ! les braves gens de Spacefare, alléluia ! ils avaient bien fait les choses, et notre maison-bulle regorgeait de boissons exotiques, synthétiques la plupart, car il y avait belle lurette que les vignobles de la Terre avaient pourri comme un seul homme, si j’ose dire, et j’ose… Voyons il y avait là du whisky et du whiskey (that’s irish, dearie !), du gin et du rhum, du curaçao (pouah !), du vin de Tokay, de France et de Navarre, d’Italie et d’Espagne, de Grèce et de Roumanie, du Cabernet bulgare, cuvée Vladmir Kolin, du champagne de Californie et du riesling de Haute Alsace, du marc de Bourgogne et de la bière japonaise… J’en passe.

« Tu as vu ça, chérie, dis-je au Docteur Schwan, non, mais tu as vu ça ! »

Je nous servis, sur sa demande, de grands verres (en plastique inusable…) de bourgogne de « provenance régulière ». Bordel ! Ils ne s’étaient pas payé nos têtes ! « Provenance régulière » signifiait que le vin en question avait été produit dans une des rares enclaves éco-planifiées de notre bonne vieille Terre !

Nous bûmes et mangeâmes, nous vautrant dans cette gabegie fantastique. « Je ne sais pas où je suis, dis-je, mais j’y suis bien… »

Le Docteur Schwan sourit, penchée au-dessus de moi, le devant de sa combinaison fonctionnelle dangereusement ouvert, bâillant sur mes paupières (Dieu du Ciel !) :

« Tu es beau et con, me dit-elle, vraiment con et finalement plutôt beau ! »

Puis elle ouvrit mon vêtement, avec dans les yeux cet éclat cruel qui devait se trouver dans les prunelles des soldats assyriens quand ils écorchaient vifs leurs ennemis vaincus.

Ensuite, quand je ne fus plus qu’une pauvre chose fantasmagoriquement heureuse entre ses mains, elle me monta dessus et me fit l’amour, avec toujours cette même flamme dans les yeux.

Et maintenant, maintenant, bande d’enfoirés, elle n’est plus rien qu’un bloc gelé de tristesse infinie. Plus rien…

Et moi, dans tout cela, sur cette petite planète qui est morte depuis si longtemps qu’elle n’a peut-être jamais vécu dans un passé fabuleusement lointain et châtré, moi, pauvre cocu, je me rends compte que quelque chose vient du fin fond de l’Univers, une chose effrayante et glacée, une chose sans âme, qui changera, j’en suis persuadé, la face du monde ! Oui, oui, oui…

Ce grand vaisseau des mauvais rêves !

 

OceanofPDF.com