Le veilleur à la lisière du monde
Chapitre Premier: Les Confins des Ténèbres
CHAPITRE PREMIER
LES CONFINS DES TÉNÈBRES
Dieu, le corps d’Osa !
En technicolor et en relief.
Et surtout en creux et en pentes, en collines et en bosses.
Hologrammes d’enfer.
L’enfer de ma solitude…
Sacré Dieu, le con perdu d’Osa !
En franges, en fronces, en festons, en sublimes dégradés… Comment faire pour te rejoindre, là où tu te trouves, peut-être, au-delà des frontières de la nuit ? Osa !
Comment faire pour ne pas perdre la raison ?
Ces images brûlantes sont tout ce qu’il me reste de toi.
De TOI et de MOI. De Nous. Quand nous formions cet étrange couple jeté dans l’océan des ténèbres. Osa, mon amour, Osa, ma plaie ouverte, Osa…
Dieu, le corps de cette femme. Comme ses pleins et ses déliés défilent sur l’écran de ma solitude – de ma perverse solitude…
La lente obscénité de ses gestes me fascine, et j’ai beau faire, je ne puis détacher mes regards de cette espèce de danse qu’elle exécute dans la pénombre, pour moi, rien que pour moi. Car il n’y a personne d’autre ici, hormis elle et moi. À part cette ombre tridimensionnelle et moi… L’illusion est parfaite, oui, d’une perfection effrayante qui devient rapidement une torture raffinée des sens. OUI, IL FAUT ÊTRE FOU POUR SE TOURMENTER AINSI, POUR SE VAUTRER AINSI DANS L’IMAGERIE MORTE-VIVANTE DE SES SOUVENIRS. Car c’est vrai, c’est ignoblement vrai, cette femme-fantôme qui se caresse et qui me sourit en se caressant, qui me tente, qui me dit de venir la toucher, la prendre, qui me supplie de ne pas la laisser tomber dans le grand silence nocturne, cette femme, qui est plus chair que nature, ressemble à Osa. Elle est comme une photographie vivante de toi, Osa, mon cher amour.
Je me dis en la regardant évoluer avec de plus en plus de langueur dans la pénombre luisante du laboratoire que je devrais tirer un trait sur notre brève liaison, au lieu de laisser les spectres du passé me dévorer l’âme comme autant de mantes religieuses.
VA-T’EN ! EFFACE-TOI ! Je ne suis plus capable de supporter ta présence. Tu t’installes partout, même derrière les visages des actrices des HOLOPORNOS … Qui – mais qui donc ? – te confère cette puissance ?
Finalement je coupe le « courant » et l’image s’évanouit dans la pénombre. C’est à la fois une frustration et une délivrance. Je me retrouve seul dans la pièce que je nomme le laboratoire, qui n’est en fait qu’une petite salle ronde sans fenêtre. Je m’y réfugie le plus souvent pour lire hors d’atteinte du regard glacé des étoiles ou pour me repaître d’un spectacle holopornographique. Quand Osa-Iryna Schwan était encore en vie, je n’avais pas besoin de ces images mouvantes, au relief trompeur. Je n’avais nul besoin de me masturber au fond de la nuit, dans une pièce circulaire, privée de fenêtre. Je ne lisais guère, je ne travaillais que selon les impératifs du programme mais consacrais beaucoup de temps à mon problème favori : O.-I. Schwan. Le Docteur Osa-Iryna Schwan méritait bien qu’on lui consacrât le plus clair de son temps…
Des quatre mois que nous avons vécus ensemble, seuls, merveilleusement seuls, dans la base plutonienne, je garde un souvenir poignant, douloureux. Je ne puis croire que la disparition brutale de cette femme soit une réalité. Je rêve, je suis endormi dans cette pièce sans fenêtre et je rêve que le Docteur Schwan est morte. Qu’elle m’a été arrachée par un mal brutal et mystérieux contre lequel les remèdes du robot de service sont demeurés vains. Tout à l’heure, dans un bref instant, la voix d’Osa me réveillera et nous nous jetterons dans les bras l’un de l’autre et nous nous ferons passionnément l’amour.
Imbécile !
Pauvre imbécile !
C’est fini : Osa est morte. Elle se trouve tout près d’ici. Tu n’as qu’à te lever, ouvrir la porte qui donne sur le couloir et te rendre dans cette pièce nue et froide, la morgue. Osa-Iryna y repose, admirablement conservée mais aussi morte qu’un bloc de méthane gelé. Tu sais bien à quoi ressemble un bloc de méthane gelé, toi qui te trouves sur Pluton depuis plus de cinq mois. Quatre semaines de solitude sans fin. Avec la peur qui hurle au fond de toi comme un ouragan de neige. Quatre semaines (temps terrestre, évidemment, car ici des termes comme jour, semaine, mois, année, nuit, matin, etc. ne signifient rien !) oui, quatre longues semaines à chercher des échappatoires à la folie qui s’obstine à vouloir s’installer en toi ; quatre semaines à traîner ta vie entre les fantômes de ta mémoire et les traquenards plutoniens.
Les premiers jours, tu t’y rendais régulièrement… à la morgue, bien sûr… et tu contemplais longuement le corps sans vie d’Osa… Les larmes coulaient toutes seules sur tes joues et tu ne songeais même pas à les essuyer. D’ailleurs pourquoi les aurais-tu essuyées : personne ne se trouvait là pour te regarder, pour te reprocher peut-être ton manque de tenue. Oui, c’est vrai qu’au début tu allais contempler le corps de la morte. Tu n’avais pas l’impression que ton attitude était malsaine, perverse. Tu restais là tout simplement, tout bêtement, comme un enfant idiot, à laisser couler tes larmes, à laisser traîner tes yeux… Personne n’était là pour te rappeler à l’ordre, pas même CEUX DE LA TERRE. Ceux de la Terre qui étaient en route pour venir te chercher, te rapatrier. Ceux de la Terre que tu haïssais et que tu espérais à la fois. Ceux de la Terre avec lesquels tu échangeais des conversations laconiques toutes les 24 heures, des conversations purement techniques, absolument dénuées d’émotions. Pour ceux de la Terre, seule comptait la mission scientifique plutonienne. Bien sûr, ils avaient trouvé des mots compatissants, des termes de sympathie le jour où tu leur as annoncé, avec une voix brisée, une diction balbutiante, que le Docteur Osa-Iryna Schwan était morte pour la science et que son corps reposait conformément à la réglementation en vigueur dans les bases spatiales dans le local d’embaumement. Il y avait même eu un bref discours de l’Administrateur-Délégué, le Professeur Cornelius van Straaten, et un office religieux transmis par Supercom à toutes les stations orbitales et planétaires. Une belle cérémonie. Ah ! les enfants de salauds !
Mais toi, pauvre imbécile, après la mort d’Osa, tu es demeuré seul.
Tout à fait seul. Mort. Enterré dans le désert de méthane gelé.
Mort ?
Non ! Ah, certainement pas ! Il y avait la mission, le travail quotidien avec ses gestes réguliers, dictés par le règlement. Chaque jour, chaque foutu jours qui « passait » avait son emploi du temps bien carré : lever à 8 h, toilette, petit déjeuner, sport. Puis contrôles de santé. Vers 10 h 30, constats et mesures, puis vers 11 h 30, déjeuner. Sieste obligatoire (lecture, masturbation…). Ensuite, dès 14 h, sortie et tournée d’exploration, prélèvements éventuels. À 17 h précises : entretien avec Supercom. Et puis : quartier libre. Dîner à 18 h 45. (Pourquoi 18 h 45 et pas 19 h ?) Ensuite, à nouveau, quartier libre ! Il écoutait de la musique, regardait un film… mais la plupart du temps, il se passait un holoporno. Et fantasmait comme un fou en souvenir d’Osa. Quand il n’en pouvait plus, il prenait de quoi dormir jusqu’à 8 h.
La vie était ainsi : on ne pouvait lui échapper.
Le pire était contenu dans cette constatation.
Plusieurs fois, au cours d’une de ses randonnées quotidiennes à travers le désert de méthane glacé, il s’était dit : « Rien de plus simple, tu ouvres ton casque, cli-clac, et tu laisses entrer la mort ! » Fini !
C’est vrai : des dizaines de fois, je me suis dit : « Tu ne souffriras pas du tout. Le froid te prendra si vite que tu n’auras même pas le temps de souffrir. Tu seras mort avant même que… »
Je me suis dit cela des dizaines de fois pendant que je vaquais à mes insignifiantes occupations dans le désert plutonien, sous l’effroyable regard de gel de Charon, le satellite cyclopéen. Mais je suis toujours vivant et je continue de faire mon travail. Lever ponctuellement tous les matins à 8 h, toilette, petit déjeuner, sport, etc.
Ce n’est pas facile de mourir seul, dans ces vastes étendues glacées, à des centaines de millions de kilomètres de la Terre. On pourrait croire que c’est tout simple. On ferme les yeux pour ne plus voir les étoiles lointaines et froides au-delà de l’immense gouffre qui sépare Pluton du plus proche système solaire. On fait un petit geste de rien du tout, et la mort s’engouffre sous le casque protecteur. Fini, le tour est joué, l’on salue et l’on sort de scène. Sans bruit. Sans un cri. D’ailleurs personne ne pourrait entendre le cri que vous pourriez pousser dans le mortel silence plutonien. Personne. D’abord parce qu’il n’existe pas d’atmosphère, ensuite parce que ce monde est mort depuis des milliers et des milliers d’années. Il est difficile d’imaginer qu’il a pu y avoir dans ces mornes étendues une forme quelconque de vie, intelligente ou primitive. Partout où le regard peut atteindre, rien que la glace de méthane, les pics confits dans leur cangue lugubre, les collines sans aspérités, semblables à des dômes oubliés depuis des centaines de siècles.
Souvent, lorsque je me déplace dans ce désert effrayant, je me demande ce que nous sommes venus chercher sur ces terres désolées, sur ce sinistre caillou perdu dans la nuit. Pluton valait-il qu’on armât plusieurs astronefs, que l’on construisit près de son équateur gelé cette station scientifique internationale ? Que l’on y installât des instruments d’une remarquable précision, un observatoire, des caméras, un relais de Supercom et tout un arsenal technologique ? Et surtout Pluton justifiait-il le sacrifice de tant de mois de leur existence pour ceux qui étaient appelés à vivre aux confins de l’univers civilisé ?
Certainement, si l’on posait le problème en termes scientifiques.
Certainement pas, si l’on s’en tenait à des considérations plus humaines…
Mais d’autres intérêts étaient en jeu, bien plus puissants, bien plus convaincants… Car dans les profondeurs du monstre, dans ses entrailles gelées, stériles, les hommes avaient découvert la présence d’un minerai qui, sur notre bonne vieille Terre, n’existait que de façon très parcimonieuse. Et cette découverte valait bien qu’on lui consacrât quelques mois par-ci, par-là…
Bien sûr, l’on mettait en avant l’exceptionnelle position de Pluton dans le système solaire. Sa course capricieuse à travers les espaces interplanétaires en faisait un poste d’observation privilégié.
Mais la vérité, toute la vérité : une fois de plus, un astre mort devenait l’enjeu d’une course contre le temps, contre la montre folle qui tictaquait au cœur de la Création. Il fallait trouver ici ou ailleurs mais surtout maintenant de nouvelles sources d’énergie, des matières premières pour alimenter une industrie défaillante. Car dans la course contre la montre déguisée en fuite en avant, l’humanité avait jeté ses ultimes forces. Il fallait vaincre la nuit, jeter un pont entre le système solaire et d’autres mondes habitables. Les hommes de la Terre espéraient que la vie renaîtrait de la mort, dans une boucle sempiternelle, vieille comme l’histoire de la Création.
Et Pluton, la plus morte des planètes mortes du système solaire, était devenu à la fois base scientifique et observatoire avancé. Charon, seul compagnon dans l’interminable nuit, constituait l’ultime balise sur la route du Destin.
Grâce aux minerais qu’ils espéraient arracher aux entrailles glacées de Pluton, les nations les plus avancées au point de vue technique et scientifique comptaient entreprendre leur premier vol interstellaire. Un vol qui emporterait vers l’étoile de Barnard des hommes et des femmes qui ne reverraient jamais leur patrie, car le voyage durerait tant d’années que…
Mais d’abord, avant même de songer à de si vastes projets de conquête et de colonisation, il fallait tirer du sein des planètes du système solaire toutes les ressources possibles. Et cela, j’étais payé pour le savoir, n’était pas une mince affaire !
« Allez vous faire foutre avec votre étoile de Barnard et vos ambitions ridicules. Restez donc sur la Terre, à y crever d’ennui et de faim. Le Créateur vous a donné en partage un monde merveilleux, une vallée où coulaient le lait et le miel. Mais vous avez souillé toute la Création de vos excréments, de votre fiel, de votre bile, des émanations pestilentielles de vos esprits pervertis. Et maintenant que vous étouffez dans votre propre fumier, vous ne songez qu’à une chose : infecter/infester d’autres planètes. Oui, oui… allez vous faire foutre avec votre putain d’étoile de Barnard. Personne ne vous en donnera un sou… D’ailleurs qui vous dit que vous trouverez dans cette région de l’Univers de quoi satisfaire votre fringale de conquête ? »
*
* *
Je me souviens de ce matin-là, sur la Terre. Ils m’avaient demandé de me présenter à 10 h au quartier général de Spacefare. Je travaillais pour eux depuis quelques années mais j’avais conservé une relative indépendance. Aussi le ton de la lettre transmise par l’intercom était-il des plus courtois. On devait me parler sans plus tarder d’un travail intéressant et fort bien rémunéré. Un travail qui demandait de grandes compétences dans le domaine qui était le mien et dans quelques autres, et qui n’était pas exempt de risques…
Quand ces gens-là parlaient de risques – c’est-à-dire lorsqu’ils avaient l’air de jouer cartes sur table ! – il fallait s’en méfier comme de l’araignée invitant la mouche dans son boudoir. Ils avaient des idées tordues derrière la tête… J’étais prêt à parier un mois de salaire contre une poignée d’amandes salées que cette invitation polie mais ferme cachait quelque chose.
Je ne me trompais pas…
Je m’habillai soigneusement et pris un hélibus pour me rendre au quartier général de Spacefare. Je traversai comme en un songe les hauteurs de la ville. Le brouillard gris-jaune stagnait au-dessus des gratte-ciel et il fallait avoir de bons yeux pour distinguer l’entrelacement complexe d’avenues et de voies directes qui faisait ressembler les quartiers du centre à une immense toile d’araignée. Dans cette viscosité impénétrable, des millions d’hommes, de femmes, d’enfants étaient en train de s’intoxiquer, de mourir à petit feu. « Pauvre monde, me dis-je, oui, pauvre vieux monde, qu’ont-ils fait de toi ? »
L’hélibus me lâcha sur la terrasse supérieure du bâtiment où Spacefare avait installé ses bureaux et ses laboratoires informatiques. Une immense usine, une gigantesque mémoire.
Dans une guérite à oxygène, deux vigiles s’ennuyaient. Ils me demandèrent mon code et me firent signe de passer. Je pris un des ascenseurs et plongeai de quelques demi-douzaines d’étages dans les entrailles de la ville.
Ils m’attendaient déjà bien que je fusse ponctuel.
Trois femmes et quatre hommes. Sérieux, soigneusement mis. Impersonnels pour ne pas dire asexués. Efficaces, bien sûr, sinon ils n’auraient pas occupé, dans la hiérarchie de Spacefare, des fonctions aussi importantes.
Ils se montrèrent extrêmement aimables. Me proposèrent de partager avec eux un petit déjeuner somptueux : café, jus d’oranges, toasts, beurre, confiture, œufs brouillés et lardons frits… Bien que je ne me sentisse guère d’appétit, je dis « avec plaisir, puisque vous m’invitez de si bonne grâce… », et ils daignèrent sourire du bout des lèvres.
Le maître d’hôtel, qui vint nous servir, mit la table pour neuf personnes, et je me dis que nous attendions encore quelqu’un. Quelqu’un qui n’allait pas tarder à être en retard…
Je mis les pieds dans le plat. Parce que le comportement aseptique de ces hommes et de ces femmes me portait considérablement sur les nerfs : « Je compte neuf couverts, déclarai-je, et nous ne sommes que huit… Est-ce à dire que nous attendons encore quelqu’un ? »
Une des trois femmes, le Professeur Elinor Graves, en profita pour me lancer ironiquement :
« On ne peut rien vous cacher, cher ami. Absolument rien ! En effet, nous attendons un neuvième convive, qui devrait arriver d’un instant à l’autre… » Le Professeur Graves ajouta, son regard fuyant à présent le mien :
« Nous espérons que cette… personne… que nous attendons tous, vous sera sympathique. Très très sympathique. »
Il y eut une sorte de ricanement. Je fus surpris de constater que c’était le vénérable Docteur Fullmayer qui ricanait ainsi. Le Docteur Fullmayer, Dieu du Ciel, coryphée de la Néo-Astronautique internationale ! Ricanant ainsi, telle une vieille bête ! Je me dis que la journée s’annonçait intéressante mais dangereuse. Je ne me trompais pas !
« Le Docteur Schwan est arrivé. »
La voix impersonnelle qui venait de résonner dans l’intercom interrompit une conversation qui risquait fort de s’embourber dans les sables mouvants des mondanités vénéneuses.
Quand enfin le Docteur Schwan fit son entrée en scène, je faillis tomber des hauteurs de mon calme préfabriqué. Jamais depuis que j’avais perdu mon innocence, je n’avais vu de mes yeux de femme si profondément, si majestueusement sensuelle. Elle marchait avec la souplesse d’une jeune panthère et avec l’assurance d’une intellectuelle qui sait que personne – ou presque personne – ne sera en mesure de la prendre en faute. Elle arriva sur moi avec la lenteur féroce d’un événement inéluctable et avec… J’abrège en affirmant que je fus ce jour-là foudroyé sur place, jeté dans un tourbillon… Rendu stupide et bègue comme un débutant.
Le Docteur Fullmayer tendit une main confraternelle à la jeune femme et la pria de s’asseoir à la place qui lui avait été réservée.
Mais ce fut Elinor Graves qui fit les présentations. « Nous allons parler d’un projet très important et qui nous tient d’autant plus à cœur qu’il est la clé de voûte de l’astronautique future. Mais n’anticipons pas… Prenons d’abord notre petit déjeuner. » Pendant la demi-heure qui suivit, bien des banalités furent échangées. Mais je la mis à profit pour observer avec une intense curiosité (déguisée en indifférence polie) la somptueuse jeune femme assise à deux mètres de moi, en face du Docteur Fullmayer.
En dépit de la stricte élégance de son tailleur marron, le Docteur était ce qu’on est convenu de nommer une magnifique créature. La souplesse de ses mouvements, les pleins et les déliés de son corps, mais surtout l’éclatant sourire qu’elle arborait, m’impressionnèrent au point de jeter dans les oubliettes tous les autres protagonistes du premier acte de la tragi-comédie que nous allions vivre ensemble. Les yeux verts du Docteur Schwan essayèrent à plusieurs reprises d’accrocher les miens, mais je détournai à chaque fois le regard, tout à fait conscient d’être ridicule.
Le Docteur Fullmayer nous fit un excellent cours sur les récents développements de la technologie astronautique et de la construction, dans le plus grand secret, d’une base scientifique sur Pluton, la neuvième planète du système solaire :
« Le fait est que nous sommes arrivés au bout de notre route. C’est une première étape, mais nous ne sommes que dans nos enfances. Pluton est un monde mort, et cela nous le savions depuis longtemps. À un moment donné, les imaginations s’échauffant, nous avons rêvé d’un dixième monde, au-delà de Pluton, mais tout ce que nous découvrîmes c’est que le neuvième enfant du Soleil possédait un petit frère que nous baptisâmes Charon. Le peu d’intérêt que représentaient des astres comme Neptune ou Uranus nous fit bien vite douter des possibilités éventuellement offertes par un vieux caillou gelé perdu dans les profondeurs du vide. Pourtant, le vieux caillou en question nous réservait quelques surprises. Nous découvrîmes, grâce aux sondes que nous avions envoyées aux confins du système solaire, que la petite planète Pluton n’était pas le brimborion sans valeur que nous supposions. Des prélèvements et des analyses révélèrent plus tard que le neuvième monde regorgeait littéralement de mendionite. »
Jusque-là, j’avais somnolé en rêvant aux charmes du Docteur Schwan, mais le terme mendionite me fit dresser l’oreille. Je savais très bien ce que la mendionite représentait pour tous ceux qui voyaient dans la conquête de nouvelles planètes à coloniser une issue possible à l’effroyable corridor entropique dans lequel la civilisation terrestre s’était engouffrée quelques décennies auparavant.
Le Docteur Schwan se tourna vers moi et plongea dans le mien son terrible regard vert. Puis elle agita lentement la tête, ce qui fit rutiler très efficacement ses admirables cheveux roux, et me dit :
« Ça y est, nous avons compris, n’est-ce pas, monsieur Hensley, nous sommes pressentis pour accomplir ensemble une mission strictement confidentielle… ou presque ! Puis-je savoir si je suis votre genre de femme ? Votre type de… partenaire ? » Le Professeur Graves toussa nerveusement, puis pendant quelques interminables secondes l’on entendit voler les mouches. J’avais envie de me lever, de prendre mes jambes à mon cou et de disparaître à tout jamais. Mais je ne fis rien de tout cela, bien sûr.
« Nous serions les premiers, interrompit Fullmayer, désireux de balayer l’impression pénible qu’avait laissée la question de la jeune femme, les premiers à assurer un tour de garde sur Pluton. Notre mission serait double. La mendionite, évidemment, devrait nous préoccuper au premier chef, mais nous serions également chargés de diverses observations astronomiques ainsi que de relevés topographiques. Nous aurions tout le temps de nous intéresser à la géographie plutonienne, car nous resterions isolés dans notre base interplanétaire pendant plus d’une année terrestre. Malgré les progrès scientifiques et techniques, de telles expéditions coûtaient fort cher et consommaient des quantités ruineuses d’énergie !
« Mais, affirma le Docteur Fullmayer, quand nous parviendrons à extraire la mendionite des entrailles de Pluton, lorsque nous aurons édifié dans l’orbite de ce neuvième monde une immense station habitée qui nous permettra de construire en apesanteur des vaisseaux géants, tout sera changé. Nous pourrons nous envoler vers les espaces extérieurs… Réaliser le plus vieux rêve des nations civilisées. Explorer d’autres mondes vivants. Qui sait, peut-être rencontrerons-nous enfin nos frères étrangers… »
Le bon Docteur nageait dans un lyrisme dont je le croyais incapable.
Mais le Docteur Schwan avait la dent dure et de plus, comme le veut le dicton, quand elle avait quelque chose en tête, elle ne l’avait pas… ailleurs. Elle coupa très brusquement la parole au grand homme et répéta sa question :
« Tout ça est très bien, mais j’aimerais que vous me répondiez, monsieur Hensley… Suis-je votre genre de femme ? »
Je la regardai bien en face, car le moment était venu de se jeter à l’eau ou plutôt dans la fournaise, et je déclarai d’une voix légèrement altérée mais ferme :
« Franchement, je ne suis pas habitué à répondre à de telles questions, mais il n’est pas non plus dans mes habitudes de me cacher sous la table quand on m’en pose… Oui, je crois que vous êtes tout à fait mon type. Sans doute n’est-ce pas le fait du hasard. On a dû interroger la Déesse Informatique sur nos goûts et préférences… Dans mon cas, la Grande Machine computante s’est exprimée très clairement : Rousse aux yeux verts. Dois-je en dire davantage ? » « Dieu du Ciel, non ! Ma question était purement… technique ! »
Elle marquait un nouveau point. Ma petite tirade était morte de sa belle mort. Je me sentis soudain profondément déprimé. Des pressentiments m’assaillirent comme autant de sombres oiseaux de malheur, et je dus faire appel à toute mon énergie pour faire bonne contenance.
Mais une chose était vraie : cette femme était réellement mon type…
*
* *
Nous ne fîmes vraiment connaissance que quelques jours plus tard.
Plusieurs semaines nous séparaient encore de notre départ pour les limites du système solaire. À dire le vrai, je n’avais rien fait pour entrer dans les bonnes grâces du Docteur Schwan. Non pas par excès de timidité – j’avais dépassé l’âge des grands émois – mais parce que je sentais confusément que cette expédition vers les frontières du vide interstellaire me réservait quelques très mauvaises surprises. La carotte que l’on agitait devant les yeux de l’âne était bien sûr des plus suaves mais elle ne me faisait pas oublier pour autant les réalités les plus concrètes. Je me tins donc dans l’expectative.
Je faisais l’addition en oubliant quelques données essentielles.
Aussi n’arrivai-je pas au bout du compte.
J’avais oublié qu’une femme de l’intelligence du Docteur Schwan ne laissait jamais rien au hasard. Elle avait décidé de prendre la direction des opérations, et je fus forcé de m’incliner.
Elle me prit d’assaut un beau matin de juin alors que je venais tout juste d’émerger d’un sommeil agité, peuplé de rêves ambigus et harassants. Le vibreur de la porte d’entrée ne me laissa aucun répit, et je dus me résoudre à appuyer sur le bouton de l’interphone. Je vis apparaître sur l’écran le visage souriant mais narquois de ma coéquipière.
« Seigneur ! Quelle heure est-il ? »
« Un peu plus de 9 h. En tout cas, il est temps… » « Un instant. Je vous ouvre… »
Je bondis dans quelques vêtements et me ruai sur la porte. Tout en m’empêtrant dans mes mouvements, je me dis que j’avais l’air d’un parfait crétin ou d’un personnage de vieux film comique.
Elle entra majestueusement dans mon appartement, feignant de ne pas remarquer mon trouble.
« C’est exactement comme ça que j’imaginais votre intérieur. Oh ! ne prenez pas ça pour une critique. Nous n’y pouvons rien : le Grand Ordinateur a tout prévu… même nos plus petits faits et gestes, nos pensées les plus inconvenantes ! »
Je la regardai se déplacer dans ce décor banal, l’écoutai parler sans réellement prendre garde à ce qu’elle disait. Sa présence était envahissante. Plus grande que nature. On aurait dit un agrandissement holographique arpentant mon living-room.
« Asseyez-vous, dis-je. Je vais faire une tasse de café. »
« Il faut croire que nous sommes abonnés aux petits déjeuners, vous et moi… »
Je me réfugiai dans la kitchenette ultramoderne pour ne pas voir la façon dont elle croisait les jambes, ni entendre le crissement de sa chair… Car elle avait troqué le strict tailleur marron, quasi militaire de notre première « entrevue », contre une robe légère, boutonnée sur le devant, sous laquelle elle ne devait pas porter grand-chose…
Je savais maintenant que, quoi que je fisse, la mécanique du Destin m’entraînait ; que j’étais comme incorporé aux rouages de la Machine. Et la Machine s’était mise en marche au moment même où cette somptueuse femelle m’avait demandé : « Au fait, cher monsieur Hensley, suis-je votre genre de femme ? »
Comment de telles créatures pouvaient-elles encore exister dans notre monde qui s’en allait à vau-l’eau ? Elle semblait faire partie, celle-là, d’un univers parallèle ! Oui, elle était faite pour courir nue dans une immense prairie, sous un soleil flamboyant, cloué au beau milieu d’un ciel intensément bleu ; pour nager dans les eaux limpides, révélatrices d’un lac nordique…
Mais les prairies étaient rouillées par la salive acide du vent.
Mais les forêts crevaient les unes après les autres.
Mais les lacs étaient des réservoirs à venin.
Mais le soleil était voilé.
Mais le ciel était jaune et gris.
Je revins dans le living-room.
Deux tasses de café soluble tremblant sur un plateau…
Elle était assise dans mon meilleur fauteuil, une jambe (la droite ?) jetée par-dessus l’accoudoir. La robe, boutonnée sur le devant – mais deux boutons étaient déjà défaits – ne cachait plus grand-chose de ses cuisses…
« Buvez les deux tasses, dit-elle. Vous en aurez besoin. »
« Ah bon…, bredouillai-je. Ah oui ! »
Ses jambes étaient bronzées. Pourtant leur hâle aguichant – qui aurait dû mal « cadrer » avec son charme de « rousse-aux-yeux-verts » – ne provenait pas d’une longue course solaire dans une prairie Scandinave mais d’une exposition systématique et raisonnée au rayonnement d’un solarium comme il en existait à foison dans les instituts de beauté/santé de la ville. Personnellement j’aurais préféré une rousse-un-peu-plus-laiteuse, souvenir de mes jeunes fantasmes romantiques – mais un regard entre les jambes du Docteur Schwan me fit oublier ces sottises.
Dans l’écrin des cuisses hâlées luisait une minuscule page blanche sur laquelle toute chose encore pouvait être inscrite : une petite culotte bien droite, bien propre, bien tendue.
« Je me suis mise à l’aise en vous attendant. »
Je bus les deux tasses de café soluble, mais elles ne me firent aucun bien.
Posément, ses yeux verts toujours attachés aux miens, le Docteur Schwan se mit en devoir de déboutonner le devant de sa robe. Il fut bientôt évident que mes suppositions étaient fondées : à part le slip blanc, bien droit-bien-propre-bien-tendu, elle ne portait rien sous sa robe.
« Je me prénomme Formosa-Iryna, mais vous pouvez m’appeler Osa. »
Elle se leva pour se débarrasser de la robe maintenant complètement déboutonnée. Ses yeux étaient remplis de petites étoiles de magnésium, et je dus admettre qu’ils étaient aussi convaincants que ses seins qui auraient fait bégayer les métaphores du poète du Cantique des Cantiques.
Je dis :
« Vous êtes bien mon type. À quelques petits détails près. Rares sont les rousses qui bronzent si bien… »
« Certainement, mais je suis une vraie-rousse-tout-de-même, affirma-t-elle. Voyez avec vos propres yeux ! »
Et elle fit glisser la petite culotte le long de ses cuisses de déesse barbare.
« Nous allons devoir vivre ensemble pendant de longs-longs mois. Rien que nous deux, Pluton et les étoiles. Autant vérifier tout de suite si nous sommes faits pour nous entendre… si nous nous trouvons bien sur la même longueur d’onde. »
*
* *
SEULEMENT VOILÀ…
OSA EST MORTE À PRÉSENT.
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