Le veilleur à la lisière du monde
La Nuit Cosmique : Le Vaisseau Fait Son Apparition
LA NUIT COSMIQUE :
LE VAISSEAU FAIT SON APPARITION
Myriam dit à Jésus :
« À qui tes disciples ressemblent-ils ? »
Il dit :
« Ils ressemblent à des gamins sur un champ qui ne
leur appartient pas, quand viendront les maîtres des champs, ils diront :
« Laissez-nous notre champ. »
Évangile selon Thomas. Log. 21. Apocryphe IVe siècle, trouvé en 1945 dans les sables d’Égypte.
Le vaisseau était prodigieux.
Il resplendissait dans la moire spatiale tel un immense serpent de feu. Il venait à travers l’infini comme un grand prédateur silencieux. Battant la nuit de ses longues ailes soyeuses. Sur sa coque de métal luisant, de grandes lettres blanches ou dorées formaient des arpèges complexes, rédigeant dans une langue incompréhensible des messages souverains.
Le vaisseau était l’émanation d’une puissance millénaire, formidable, le véhicule de vastes intelligences, aussi froides que celles qui, dans l’œuvre de Herbert George Wells, guettaient les Terriens depuis les déserts de la planète Mars.
Le vaisseau avait l’air de remplir toute une portion de la voûte céleste, mais ce n’était qu’une illusion : dans les profondeurs de la nuit cosmique, il n’était qu’une poussière de plus, vaguement plus brillante que certaines étoiles, mais guère plus redoutables – en apparence. De la proue à la poupe, il ne mesurait pas moins de trois kilomètres, cinq cents mètres et sept pouces. Mais en surface, il semblait quasi illimité : de grandes voiles métalliques, des résilles inextricables l’entouraient en effet d’un réseau de toiles et d’entretoises. Il avait l’air parfaitement irréel, pareil au navire des songes, glissant silencieusement dans le vent issu des souffles interstellaires. Il voguait ainsi depuis des années, franchissant des distances dont le simple énoncé suffisait à donner le vertige.
Dans le rêve, car il se mouvait dans le rêve de David Hensley, le vaisseau n’était visible que de l’extérieur, mais il se rapprochait inexorablement, comme dans un film. Cadrage remarquable. Peu de flous.
Et avec son approche, l’angoisse augmentait.
Pourtant, il n’y avait rien de menaçant dans ce grand navire majestueux qui traçait sa route lumineuse au firmament. Il véhiculait, à l’évidence, des créatures intelligentes et sereines, que leur froideur même éloignait certainement des dangereuses préoccupations humaines : la conquête et la guerre. Pourquoi auraient-elles mis l’Univers à feu et à sang, ces intelligences-là ? Leur puissance était sans doute si grande et si bien établie qu’elle n’avait pas besoin de démonstration. Combien de mondes ces voyageurs avaient-ils croisés sur leur route, et combien en avaient-ils visité ? Personne à bord du vaisseau lumineux, aux voiles frémissantes, ne se préoccupait de tenir une telle comptabilité. Le Voyage avait commencé bien des années auparavant, dans une zone spatiale si lointaine que sa localisation importait peu à présent, et il s’était poursuivi sans encombres. Sans incident notable, comme aurait précisé le livre de bord d’un commandant au long cours croisant sur des eaux paisibles. Mais les commandants et les capitaines qui présidaient aux destinées du grand navire ne tenaient pas de livre de bord. Tous les détails du long voyage étaient inscrits dans la mémoire infaillible de l’appareil. Car le vaisseau était des yeux pour voir, des oreilles pour entendre et un cerveau électronique pour se souvenir de tout ce qu’il avait vu et entendu.
La vie, à bord du vaisseau, se déroulait dans un calme que d’aucuns auraient décrit comme olympien. Mais bien qu’ils fussent, à leur manière, des dieux, les commandants et les capitaines du grand navire étaient bien moins ombrageux que les habitants du Mont Olympe. Ils ne se montraient pas jaloux des autres créatures et ne recherchaient ni leur compagnie ni leur commerce.
Parfois, ils montaient une vaste opération de routine et partaient vers les confins de leur incommensurable empire. Comme la plupart des dieux, ils s’ennuyaient souvent, car leur vie était, sinon sans fin, du moins fort longue. D’autres créatures, moins pérennes que ces voyageurs-là, auraient très vite cédé à la folie ou alors à une forme terrifiante de neurasthénie. Sans doute auraient-elles organisé des jeux cruels pour se distraire, retournant à une sorte de barbarie raffinée. Eux, les navigateurs de la nuit cosmique, en dépit de leur ennui, se suffisaient à eux-mêmes.
Quand il se réveilla, David poussa un cri.
Cette image qu’il rapportait du fond de la nuit était incroyablement nette et précise. Il ne put s’en défaire et courut à son poste d’observation, cherchant dans le ciel le grand navire étranger. Mais il n’y avait rien nulle part, bien sûr.
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