Le veilleur à la lisière du monde

Daniel Walther · Chapitre 5 sur 14

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Le veilleur à la lisière du monde

Chapitre II: Impressions de Voyage

CHAPITRE II

 

IMPRESSIONS DE VOYAGE

 

Je suis couché sur mon matelas aérien.

Je flotte doucement dans cette absence de pesanteur.

Je pense que je suis très heureux d’avoir échappé aux sortilèges empoisonnés de la Terre ; que je suis bien, ici et maintenant, dans les bras d’Osa.

Ma main droite est refermée sur mon sexe, mais je ne puis me résoudre à…

Osa, Osa, pourquoi m’as-tu abandonné ?

Il faut que je me décide. Je dois sortir de cette léthargie, respecter mon emploi du temps. Pour ne pas perdre la raison. Il est urgent que je me dise : OSA EST MORTE. OSA EST MORTE. ELLE EST VRAIMENT MORTE.

Deux ou trois portes seulement me séparent de son corps glacé.

 

*

* *

 

Il était parfaitement lucide. Il ne craignait plus le flamboiement des étoiles, leur regard froid, inquisiteur, vaguement hostile. Hostile vraiment ? Le noir formidable, ébène bleuâtre, ne l’agressait plus. Ni le glissement lourd, tellement écrasant de Charon. Il savait tenir sa place dans ce décor lugubre. Il savait tenir son rang.

Après tout, il avait été pendant tant d’années un des meilleurs éléments de Spacefare.

Il était responsable. Et devait s’efforcer de respecter strictement la règle du jeu. Lever/coucher. Et entre les deux toute la gamme… Tous les gestes indispensables à la réussite de sa mission au bord du système solaire. De LEUR mission. Osa, le Docteur Schwan, avait toujours accompli toute sa part du travail. Même quand la maladie avait commencé de s’acharner sur elle.

David Hensley vérifia que le sas était en ordre. Le robot qui l’assistait déclara :

« Monsieur Hensley, tout est parfaitement en ordre. Rien ne s’oppose à ce que vous sortiez maintenant. Êtes-vous sûr de n’avoir rien oublié ? » Non, il n’avait rien oublié. Il était entièrement équipé : tenue de sortie avec casque, respirateur, stabilisateurs, caméras de poitrine, computeur, gants articulés (extra-souples : une seconde peau !)…

Il pénétra dans le hangar aux traîneaux de glace. Il y en avait une demi-douzaine, impeccablement rangés. Il entendit la voix du robot résonner dans son casque :

« Vous utiliserez aujourd’hui le véhicule N° 3. » « Merci, cher ami, dit-il au robot. Je vous sais gré de votre sollicitude ! »

Il prit place dans l’habitacle et referma sur lui le cockpit. Vérifia, sur les injonctions du robot, les arrivées de carburant et d’oxygène. Ensuite, avant de se mettre en route, il put ouvrir la visière de son casque. Lentement, le traîneau se mit à rouler vers la sortie du hangar.

Devant lui, morne glace d’ébène, miroir désolé reflétant le désert des étoiles, s’étendait la plaine de méthane gelé. Au bout du rail magnétique, le véhicule d’exploration planétaire retomba sur ses patins, tout en souplesse.

Combien de dizaines de fois avait-il contemplé ce spectacle ?

Combien de fois avait-il lutté contre un premier mouvement de panique et de désespoir ? Ce vide, cette absence totale de vie… Cette impression d’être totalement retranché du monde des vivants. Oui, Pluton, c’était réellement l’enfer ! L’Hadès mystérieux des Grecs !

Sans un heurt, le traîneau se mit à filer au-dessus de la glace de méthane. David ferma les yeux ; les mains posées sur le tableau de bord. Essayant de capter les vibrations du moteur. Une illusion de vie…

« Que se passe-t-il, monsieur ? Vous sentez-vous mal ? »

Il aurait juré que la voix du robot se teintait d’une nuance d’inquiétude. Il rouvrit les yeux et s’ébroua : « Non, tout va bien. »

À perte de vue, la plaine de méthane. Seulement interrompue par des collines et des chaînes de montagnes qui ressemblaient à des échines de bêtes monstrueuses.

Il chantonna une vieille mélodie, cherchant les paroles qui fuyaient sa mémoire.

Une brusque flambée de colère jeta devant ses yeux une poignée de fleurs écarlates. Que faisait-il ICI, à des centaines de millions de kilomètres de la Terre ? À patrouiller dans un décor de cauchemar ? Seul à crever ?

Il pressa le bouton orange qui mettait en batterie les lance-roquettes : aussitôt la voix du robot s’éleva dans l’habitacle : « Pourquoi faites-vous cela, monsieur ? » Il ne répondit pas. « C’est tout à fait contraire au règlement ! » Alors il hurla, rien que pour entendre tempêter sa propre voix : « Je t’emmerde ! J’emmerde ton règlement à la con ! Tu sais où tu peux te le mettre ton enfant de putain de règlement ! Tu peux te le fourrer dans ton trou du cul électronique ! » Imperturbable, la voix du robot déclara : « Je crois que vous n’êtes pas dans votre état normal. Je pense que vous devriez rallier immédiatement la base, monsieur Hensley. Immédiatement. »

David enfonça la touche bleue. Les lance-roquettes visèrent un lointain tumulus de méthane et de roche. « Bouton jaune ! » Aussitôt le robot intervint : « Vous ne pouvez pas faire cela ! Personne ne vous menace ! Le bouton de mise à feu ne doit être utilisé que dans les cas de… »

Feu ! Il venait de presser le bouton jaune. Le bouton de mort. Qui libérait une dose concentrée d’énergie. Dans un feu d’artifice silencieux, le tumulus de méthane gelé disparut.

 

Méthane :

Pourquoi la moitié du système solaire se composait-elle de méthane ?

Pourquoi, à une lamentable exception près (et qui n’en avait peut-être

plus pour longtemps !), les planètes de ce même système solaire avaient-

elles claqué la porte au nez de la vie ?

Pourquoi un tel gouffre entre les hommes et leurs possibles voisins de

l’espace ?

Pourquoi ?

Pourquoi toute cette horlogerie de cauchemar ? Cette lente rotation de la

grande machine molle et pourrissante que personne, dans l’Univers,

n’entendait plus tictaquer ? Pourquoi toute cette peine ?

Oui, pourquoi la moitié du système solaire se composait-elle de

méthane ? Personne ne peut subsister sur un monde de méthane gelé ou

dans une atmosphère essentiellement constituée de méthane gazeux ?

À croire qu’une puissance hostile avait voulu confiner l’humanité dans

les frontières terrestres…

 

« C’est absolument intolérable ! Soyez sûr et certain, monsieur Hensley, que nous ferons un rapport exact sur ce qui vient de se produire. Personne ne doit se servir des armes de bord sans qu’il y ait danger venant de l’extérieur ! »

« Cher ami, dit David, tout son calme revenu, je vous dis, moi, qu’il y avait danger. Et ce danger est partout, là-dehors, à me guetter. Vous ne pouvez pas comprendre ça, mon vieux, vous n’êtes pas programmé à cet effet. »

« Votre argumentation ne tient pas. Il n’existe aucune menace provenant du dehors. Pluton est une planète morte. On n’y a pas décelé la moindre forme de vie, même la plus primitive. Vous vous expliquerez… »

« Certainement, capitula David. Je m’expliquerai à la prochaine occasion. »

Le traîneau fila, à grande allure, sur la piste de glace.

Course silencieuse, sans le moindre souffle de vent pour vous emporter la chevelure, pour vous enfoncer ses ongles sous la peau.

 

*

* *

 

Pendant les semaines qui précédèrent l’envol, nous ne nous revîmes que pour le travail.

Comme c’est la règle dans ce genre d’entreprises, on nous prépara longuement, soigneusement à notre séjour sur Pluton. On testa jusqu’à la moindre de nos réactions ; on nous plongea des pieds à la tête dans une atmosphère de tension et d’expectative. Bien sûr, nous ne serions pas les premiers à vivre sur la neuvième planète du système solaire, mais nous allions devoir y demeurer durant de très longs mois. Pour faire toutes les observations possibles et imaginables, pour procéder à des prélèvements systématiques et à des analyses rigoureuses. Nous allions devenir des pionniers, des profils de médaille ! Mais nous avions dans notre camp tous les artifices modernes : nos télescopes passaient pour de petites merveilles automatisées, robotisées, informatisées, nos foreuses pouvaient pénétrer dans le cœur d’un monde telle une aiguille d’or entre les côtes, fouiller la matière vivante enfouie sous des kilomètres de glace et de roche. Nous allions transformer la neuvième fille du Soleil en une véritable termitière. Enfoncer dans ses entrailles des tarières fouisseuses, des taupes mécanisées à tête cybernétique…

Oui, tandis que nous nous préparions à notre expédition aux frontières de la nuit, nous ne nous vîmes et ne nous parlâmes que pour le travail. Plus question de sexe entre nous… Osa était devenue froide, lointaine. Aussi lointaine et froide que Pluton. Une ou deux fois, pas davantage, je lui demandai de faire l’amour avec moi, mais elle m’envoya proprement promener :

« Nous aurons tout le temps là-haut, David, et pendant le voyage aussi. Ne gaspillons pas nos munitions dès à présent. »

Elle avait sa façon bien à elle d’appeler un chat un chat. Je lui aurais volontiers dit ce que je pensais d’elle et de sa façon de traiter les hommes, mais les mots ne vinrent pas. Et les choses en restèrent là.

Une fois, durant les préparatifs scientifiques et techniques de l’expédition plutonienne, le Professeur Graves me raconta que cette petite planète avait soulevé jadis bien des polémiques. Les hommes de science et les écrivains avaient laissé galoper leur fantaisie. Peuplé cette lointaine orpheline du Soleil de monstres et de merveilles, de démons et de mirages.

Elinor se pencha vers moi, et je dus constater que son haleine empestait l’alcool (même les meilleur(e)s s’y laissent prendre, pensai-je). Elle me dit sur le ton de la confidence :

« Supposez que vous découvriez, en procédant à vos relevés topographiques, les traces d’une très ancienne civilisation… »

« Oui, fis-je du tac au tac, des boîtes de soupe, des sachets de café instantané et des préservatifs… » Elinor Graves hocha la tête, gravement :

« Je ne puis comprendre comment un homme de votre classe, de votre intelligence et de votre culture peut se complaire à de telles gamineries. Qui vous dit que personne jamais n’a vécu sur Pluton, puisque vous allez y vivre… vous et le Docteur Schwan ? Je ne songe pas aux Plutoniens évidemment. Je ne pense pas qu’une vie intelligente puisse se développer à des milliards de kilomètres du Soleil… Mais peut-être y a-t-il eu, à un moment donné de l’Histoire de l’Univers, une espèce hautement civilisée, plus évoluée que la nôtre, capable de voyager à travers les grands espaces interstellaires… »

Pauvre Elinor ! Quand elle devenait lyrique, elle bêtifiait. Je la préférais dans son rôle de femme de tête et de science.

 

*

* *

 

Le voyage en lui-même se déroula sans événement notable. De base planétaire en station orbitale. Les vols au long cours ne se faisaient pas sans escale. Un jour, peut-être, en partie grâce à Osa et à moi, les choses iraient autrement. Nous briserions le mur de la lumière ou du moins nous nous approcherions assez près de la limite fatidique pour que les vols interstellaires habités ne soient plus une simple vue de l’esprit. Alors nous pourrions rééditer la grande aventure de l’Arche de Noé ! Terrifiante odyssée : parfois, pendant que nous croisions sur notre route une des planètes du système solaire (Mars, Jupiter…) je songeais à ces malheureux qu’on allait enfermer dans un immense cercueil volant ; qu’on allait mettre en conserve dans une formidable « boîte » d’acier infusible, inoxydable, pour les envoyer vers l’Étoile de Barnard. Et si ces gens-là crevaient dans la nuit noire et grise du temps, j’en serais un peu responsable, l’air de rien !

Contrairement à mes espérances, Osa refusa de partager une cabine avec moi. J’en éprouvai une intense déception, mêlée à de la colère et à une forme de jalousie rétrograde qui n’était certainement plus de mise au e XXI

siècle. Quand ma frustration devenait par trop insupportable, je tentais ma chance auprès d’une des femmes de l’équipage. Mais en vain… Elles étaient trop préoccupées. Quand elles baisaient, elles devaient le faire par hygiène et uniquement avec leurs camarades. Les choses restaient dans la famille, car un équipage en route vers les bords du système solaire est toujours quelque chose comme une grande famille. Fermez la parenthèse ! Toujours est-il que je m’imaginais peut-être avoir des droits sur Formosa-Iryna… sous prétexte que nous avions couché ensemble dans mon propre lit et que nous allions devoir partager le même sort durant de longs mois.

Le navire qui nous mena de la Terre à Pluton était une unité géante de Spacefare, avec de longs couloirs et de vastes cabines, des salles de commandement et de repos et un équipage nombreux composé moitié d’astronautes humains, moitié de robots.

Je me sentais désœuvré, inutile.

Mais je fis de mon mieux pour lutter contre la neurasthénie. Hélas, plusieurs fois je me surpris à ramper dans le sillage de ma partenaire, l’air un peu stupide, tel un Roméo quadragénaire soupirant après une Juliette trentenaire et réticente.

Quand nous fûmes parvenus dans les parages de Saturne, je me rendis dans la chambre des cartes pour admirer le spectacle de la géante aux anneaux. Certes, elle n’était pas la seule à bénéficier de ce privilège puisque

les autres planètes joviennes(1) le partageaient avec elle, mais elle était, de toute évidence, une des merveilles de l’univers connu. Le commandant vint en personne dans la chambre des cartes et se fendit d’un petit discours de circonstance. Discours que je n’écoutai guère, car je n’avais d’yeux que pour Osa. Et cette satanée femelle était pendue au bras du commandant, comme une fiancée !

Je me dis : « Elle se fout de moi. Elle se JOUE de moi ! »

La jalousie enfonçait en moi ses innombrables et douloureuses épines.

Kaléidoscope rouge/vert/bleu/indigo. Je voyais tourner dans la nuit lumineuse l’immense roue de Saturne. Sortilège de feu glacé. Le commandant Clarke fit un geste de la main et, lente et majestueuse, une musique s’éleva. Je reconnus immédiatement la symphonie « Orbis Terrarum », de Clovis Daniels. Tous ceux qui ont voyagé quelque jour entre la Terre et une autre planète de notre système savent que le premier mouvement de cette œuvre superbe est devenu l’hymne cosmique par excellence !

Oui, le commandant avait le sens de la mise en scène.

Osa lui dit à haute et intelligible voix :

« Commandant, vous êtes fantastique. En fait, on peut même dire que vous avez tout pour vous… »

Je fis de mon mieux pour me concentrer sur Saturne et ses anneaux.

Baignant dans l’écrin flamboyant de l’espace. Et dans la musique expressionniste et sensuelle de Clovis Daniels. Moi, j’aurais préféré baigner dans la bonne liqueur intime de Formosa, la Belle ! Oui, mille et mille fois !

Je me laissai tomber dans un siège enveloppant, face à l’immense baie qui donnait sur la nuit cosmique. J’eus l’illusion, entretenue par le spectacle de Saturne et le crescendo de la musique, que j’allais m’envoler dans ces contrées magnifiques… et mortelles.

Fuir…

Quelle bonne plaisanterie…

J’étais pris à mon piège. Je m’étais piqué au jeu, et cette belle femme, cette créature sublime, m’avait damé le pion. Ou plutôt j’étais devenu un pion sur son échiquier. Après m’avoir « testé » et trouvé convenable, elle m’avait mis en réserve pour les longues soirées d’hiver sur Pluton.

Oui, me répétai-je amèrement, quelle bonne, quelle excellente plaisanterie !

Aux sons de la musique (le deuxième mouvement, nettement plus heurté, moins majestueux, venait de commencer sur une série de coups de cymbale et de flas sonores…), Saturne semblait danser dans le vide, avec pour cavaliers ses anneaux somptueux formés de milliers et de milliers de billions de rochers gelés, luisant dans la masse scintillante des étoiles. Je fermai les yeux. Me laissai gagner par cette étrange magie que même des centaines de voyages dans l’espace ne peuvent banaliser entièrement.

Puis une voix douce me parla à l’oreille : celle de Formosa, qui me disait : « Vous boudez, David ? »

Je haussai les épaules, bien décidé à ne pas entrer dans son petit jeu du désir et de la jalousie. Mais elle insista : « J’ai décidé que le commandant Clarke n’était pas mon type d’homme. C’est un phraseur, et je ne supporte pas son odeur sui generis. » Je rouvris les yeux, battis des paupières pour lutter contre l’étincelant spectacle de Saturne et de ses anneaux, me penchai vers elle et demandai : « Que puis-je faire pour vous, mon amour ? » Je sentais sa main se poser sur la mienne, légèrement, tel un oiseau minuscule, chaud et soyeux. « Vous pouvez me tenir compagnie, cette nuit. » Je souris. « Toute la nuit ? » Elle me mordilla le lobe de l’oreille. « Toute la nuit ou tout ce qui en tient lieu sur ce vaisseau. » Je me tournai légèrement, car j’avais soudain l’impression qu’une foule de gens dissimulés dans l’ombre guettaient nos paroles. Mais le commandant Clarke ne pouvait pas nous entendre : il s’était éloigné, discrètement, et s’entretenait avec deux de ses subordonnés, un homme entre deux âges et une des jeunes aspirantes que j’avais essayé de séduire l’une ou l’autre fois.

 

*

* *

 

Le traîneau semblait planer au-dessus des étendues stériles. David Hensley, les dents serrées, continuait d’accélérer, au-delà des normes de sécurité. Le robot se manifesta bientôt et lui signifia en termes clairs de ne pas mettre son existence en péril.

Après la mort d’Osa, il avait été tenté à plusieurs reprises par le suicide. Par exemple : foncer dans le décor ! Heurter de plein fouet un des monticules de glace et de rocaille. Il ne resterait rien de lui. Et on n’en mourrait pas, au quartier général. On enverrait un autre couple de cobayes… Pardon, de futurs martyrs de la science…

Il y avait aussi une façon plus byronienne d’agir ! Laisser courir le traîneau jusqu’au bout de ses ressources énergétiques. Tomber en panne à cent lieues de la « maison ». Finie la comédie ! Mais la voix du robot, chaque fois, le rappelait à l’ordre et à de meilleurs sentiments. Ces enfants de la Grande Salope cybernétique devaient avoir des facultés hypnotiques. Toujours il revenait « dans le droit chemin ». Le fait de tirer sur un tumulus glacé ne pouvait pas être considéré comme un véritable mouvement de révolte et d’ailleurs maintenant il suivait sagement l’ordre du jour. Comme un brave petit soldat des étoiles.

Des pensées confuses occupaient son esprit et quand il appuya sur le bouton bleu pâle, une musique lénifiante s’éleva dans son casque. Rien de commun avec les œuvres de Betali Svön, de Clovis Daniels ou de Pavel Defrovski. C’était de la guimauve décadente. Une vraie merde ! Mais elle pénétrait dans les oreilles telle une bouillie suave et vous envapait les centres nerveux. En tout cas, c’était meilleur pour le repos de l’âme que la lecture ou la masturbation.

Pendant qu’il filait ainsi, à la vitesse strictement autorisée par le code de vigilance, il se revit dans cette cabine baignant avantageusement dans une lueur orangée… en route vers Pluton, déjà au large de la planète des planètes, Saturne… Il gisait dans cette lumière euphorisante, érotisante, et attendait la venue tant souhaitée, tant espérée d’Osa-Iryna.

 

*

* *

 

Si j’avais su ce qui m’attendait sur Pluton, je crois que j’aurais fait ce que personne à ma connaissance n’avait jamais fait : j’aurais jeté mon contrat dans les waters et j’aurais supplié cette femme qui venait d’entrer dans ma cabine orange de partager ma vie. Ou plutôt de me permettre de partager la sienne. Mais je ne savais rien, évidemment, sinon que je n’en pouvais plus d’avoir envie de coucher avec elle, de la serrer dans mes bras pour lui prouver qu’elle avait eu raison de jeter par-dessus bord son commandant de merde.

Putain de commandant de merde !

« La plupart des hommes sont ainsi, m’avait juré un jour une de mes maîtresses… Quand ils baisent, ça n’est pas pour le plaisir ni pour la tendresse, mais pour prouver quelque chose. En fait, s’ils arrêtaient de vouloir prouver quelque chose, ils arrêteraient du même coup de vouloir nous baiser ! Peut-être bien que ce serait un début de solution au problème de la surpopulation… »

Mais Osa venait d’entrer dans ma cabine et se tenait dans la lumière orange. Je lui lançai en guise de salut : « Saturne vous fait toujours cet effet aphrodisiaque, chérie ? » Elle rit et s’approcha de moi à pas très lents, un peu comme si elle dansait. « David, mon cher, arrête de faire le malin. Je ne suis pas venue te retrouver pour une séance de joute verbale ni pour un quart d’heure de confessions psychanalytiques, mais dans la ferme intention de faire confortablement et vigoureusement l’amour ! Si tu es d’accord avec ce programme, dis-le-moi, sinon… je sors d’ici et je fais ça à la main. » J’en demeurai tout ébahi, mouché une fois de plus. « Tu as mille fois raison, Osa mon amour, je suis un vieux con. Et je ne te dis pas ça pour te faire plaisir. » Ensuite elle fut dans mes bras. Les choses se passèrent tout simplement et de façon absolument satisfaisante. Tandis que je me glissais entre ses jambes et me mettais en devoir de lui embrasser la chair tendre et lisse et odorante de ses cuisses, de langoter longuement, tendrement, avidement (comme un qui meurt de soif dans le désert) son buisson ardent et sa moiteur avenante, elle chantonnait entre ses lèvres entrouvertes une mélodie poignante et rauque qui me rendit fou au point que je faillis perdre ma contenance pour rien. Je m’interrompis pour lui faire part de mes craintes, mais elle s’écria : « Ne t’arrête pas… Surtout ne t’arrête pas ou alors viens, viens vite… en moi ! » Un instant je vis la perspective orange de son corps, une des plus belles qu’il soit donné de voir à un homme : la lande inverse d’une femme en situation. Ses chairs les plus ouvertes, les plus liquides, son ventre très légèrement bombé par la cambrure de l’orgasme imminent, ses seins talés dont dardaient les épines érectiles, sa gorge, son menton et, plus haut les confins oranges de son visage.

Je la fis venir avec ma bouche, longuement. Et parvins à me retenir, ce qui était, malgré tout, un exploit. Puis, remontant le fleuve de son corps, je me perdis en elle, dans un naufrage bienheureux. Orange et pourpre.

 

*

* *

 

Oui mais ici, sur Pluton, tout est noir et froid.

Des milliards de kilomètres nous séparent du soleil.

Pendant le voyage, j’allais oublier ce savoureux détail, nous eûmes droit à une sorte d’escale de luxe. Jusqu’à ma mort, nom de Dieu, je me souviendrai de cette escale-là ! On avait tenu, dans le droit fil de la grandiloquence expansionniste qui a cours sur les mondes frelatés de notre pauvre système solaire, à nous faire visiter les installations ultramodernes de la station Zébulon trois. Zébulon trois, une merveille de la technologie contemporaine, avait été édifiée sur un des satellites de Neptune. Les grands pontes de la navigation spatiale avaient jeté leurs forces dans une lutte inégale : même leur génie de la magouille ne pourrait jamais tenir devant la gigantesque irruption de l’infamie, le tsunami cosmique qui allait broyer notre civilisation imbécile comme un coup de vent balaie quelques poussières sans importance. Il n’empêche : ces grands génies de la conjoncture avaient construit sur Amphitrite, la dernière des lunes découvertes par les astronomes dans le sillage de la lointaine Neptune, une sorte de petit Hortus Deliciarum. Ce qui avait été également, il faut bien le dire, la première note de leur chant du cygne. Car ensuite… ensuite… il y avait eu Pluton et plus loin, plus rien.

Enfin presque plus rien.

Une vaste lande.

Le No Man’s Land.

Le territoire de l’incertitude.

Peut-être la fin des fins. Qui sait, qui peut dire ? La vie est si fragile, si fragmentaire, si sujette à caution, si sujette à question.

Alors, pour se donner du courage – pour se racheter à leurs propres yeux, ils avaient créé Zébulon trois, sur Amphitrite.

Un rêve.

Oui, je me souviens de notre arrivée en douceur…

La navette sembla descendre vers la planète-relais comme un planeur porté par des vents invisibles, dérivant paresseusement dans des courants mystérieux. Oui, c’était beau. Beau et terrible, avec en toile de fond le géant Neptune, semblable à un soleil malade. J’essayai de serrer dans la mienne la main de ma chère et belle Osa, mais elle me rit quasiment au nez. Visiblement Neptune lui faisait moins d’effet que Saturne.

Sur Amphitrite, un imposant comité d’accueil nous attendait.

Le commandant Stanley K. Clarke était aux anges. Il ne cessait de lancer à ma compagne des regards de braise. Je me demandai s’il avait d’ores et déjà réussi à la sauter, et mon cœur était plein de fiel et de ressentiment.

Après les discours de l’Administrateur central, il y eut des boissons alcoolisées en masse et puis, dans les salons du Neil-Armstrong-Building un vrai repas avec de vrais aliments, de vraies viandes et de vrais légumes, de vrais fruits et même du vin presque naturel. La plupart de ces produits provenaient directement des serres hydroponiques de Zébulon. Seules les viandes (congelées) et le vin avaient été convoyés vers Amphitrite depuis la Terre.

Devant les honneurs qui nous étaient rendus (j’avais par moments l’impression que quelqu’un brusquement allait dévier et réciter notre éloge funèbre !), je fis contre mauvaise fortune bon cœur et tentai d’oublier les manœuvres du commandant Clarke.

Je me montrai brillant, recueillis force compliments et constatai, avec une fierté un peu imbécile, que Formosa-Iryna me décochait de temps à autre un regard empli d’affection. Hélas, je ne pus résister à mon fâcheux penchant pour l’alcool et ce fut dans un état de complet harassement que je regagnai mon logement. Je me dis que ma belle maîtresse, après les regards dont elle m’avait couvé, ne tarderait certainement pas à me rejoindre et à réveiller mes sens et à ranimer ma vigueur. Je me trompais : elle ne vint pas. Je m’endormis lourdement et fus visité par des cauchemars monstrueux. Je baignais dans ma sueur et me réveillai fréquemment. Chaque fois que je me rendormis, ce fut pour plonger dans un mauvais rêve, plus nauséeux encore que le précédent.

Le lendemain, le temps des festivités passé, nous fûmes reconduits sur l’aire d’envol, par une escorte réduite à sa plus simple expression. Osa me battait froid. Elle m’adressa à peine la parole pendant que la navette nous ramenait à bord du vaisseau. Je me dis qu’elle était finalement du genre allumeuse, légèrement dégueulasse sur les bords. Je compris par la suite qu’elle avait effectivement voulu me rejoindre dans mon logement mais que j’étais trop saoul pour entendre les coups frappés sur la porte ou les vibrations de l’interphone.

Cette défaite gâcha le reste du voyage.

Osa me condamna en effet à la chasteté jusqu’au moment où Pluton, le but de notre longue course à travers le système solaire, commença de grossir sur nos écrans.

J’avais vaguement essayé de lui faire des excuses, mais Formosa n’était pas de celles que l’on remet dans son lit avec quelques belles phrases et deux ou trois pleurnichements. C’était une dure, une femme de tête, une sorte de déesse, c’est vrai – une sorte de déesse. Seigneur, pourquoi m’as-Tu abandonné ?

 

*

* *

 

Il se dit : « Putain de machine de merde. Moi-même je suis devenu une putain de machine de merde. » Il arrêta le traîneau en plein milieu du désert et se perdit dans la contemplation du paysage. Monotone. Désespéré. Il leva les yeux vers le spectacle familier de Charon suspendu dans le ciel noir. Vrilla son regard dans le lointain fourmillement des étoiles. « Jamais, se dit-il, jamais nous ne traverserons ce vide-là. » Il sourit tristement : « Ex nihilo nihil ! » Mais bien sûr la nature avait horreur du vide. Le vide interstellaire n’était pas vide. Il charriait des poussières mortelles, des présences invisibles, des courants interdimensionnels, et parfois, quand la nuit était profonde et plus silencieuse encore que le silence, on croyait entendre passer le vent de l’infini portant d’étoile en étoile le chant secret de l’Univers.

Depuis longtemps, depuis plusieurs semaines déjà, le satellite de Pluton intriguait David Hensley. Il semblait pareil à un œil cyclopéen, morne et cruel à la fois. Il lui venait l’envie de s’élancer dans le ciel plutonien vers cet œil morne et cruel, pour le crever sans doute ou pour découvrir l’énigme qu’il recelait peut-être. Mais il ne disposait d’aucun moyen de transport aérien, à l’exception des traîneaux de glace dont quelques-uns pouvaient voler à basse altitude.

Il se souvenait d’une théorie astronomique qui avait eu cours plusieurs décennies durant : celle de la présence, au-delà de Pluton, d’une dixième planète. Et alors ? Qu’est-ce que cela aurait changé à la triste réalité ? Un glaçon de plus, en dérive dans les ténèbres, hein… il n’y avait pas là de quoi délirer !

Oui, d’accord, mais cette foutue chose accollée à la planète Pluton, comme une sorte d’orgelet monstrueux dans l’œil d’un dieu mort ? Charon, le nautonier des âmes ? Quelle signification fallait-il lui donner ?

Il mit son casque, le ferma hermétiquement.

« Que faites-vous ? demanda le robot. Il n’est pas prévu que vous sortiez maintenant. Vous devez vous rendre bien plus au nord. »

« Non, vraiment ? Mais je n’ai pas envie de me rendre plus au nord. Je veux escalader cette butte glacée et contempler le paysage. Peut-être chercher une caverne pour m’y coucher et dormir. C’est con, pas vrai ? Je risque de foutre tout le programme par terre. »

Le robot grésilla sinistrement. Comme s’il allait réellement se mettre en colère et tancer le contradicteur entêté. Des lueurs violettes dansèrent dans l’habitacle. Il récupéra l’oxygène de la minuscule cabine avant de provoquer l’ouverture de la coupole. Malgré la combinaison protectrice, il eut l’impression que le froid du dehors se ruait sur lui. Le transperçait. Lui nouait les boyaux. Lui faisait jaillir les excréments du ventre. Lui extirpait le sang des artères et des veines, poussait ses yeux hors des orbites.

Mais bien sûr tout cela n’était que jeux lugubres de son imagination maladive. Que pouvait-on craindre sur une planète aussi morte que Pluton, sinon sa propre ombre ?

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