Léonore, ou l'amour conjugal fait historique en deux actes et en prose mêlée de chantes
Scène II.
FLORESTAN, ROC, LÉONORE, (La porte du fond du théâtre s'ouvre: Roc entre le premier; il porte à la main une grosse lanterne et sous le bras une gourde pleine de vin; Léonore descend ensuite portant sur l'épaule une pelle de bois et deux pioches.)
LÉONORE, à demi-voix.
Comme il fait froid dans ce souterrain!
ROC.
Ça n'est pas étonnant... Il est si profond!
LÉONORE, regardant de tous cotés avec inquiétude et avidité.
J'ai cru que nous n'en trouverions jamais l'entrée.
ROC, s'avançant du coté de Florestan.
Le voici....
LÉONORE.
Où donc?
ROC, lui montrant Florestan.
Là.... Etendu sur ces pierres.
LÉONORE, d'une voix altérée, et cherchant à reconnoître le prisonnier.
Il paroît sans mouvement.
ROC.
Il est peut-être mort.
LÉONORE, frissonnant.
Vous croyez!
(Florestan fait un mouvement convulsif.)
ROC, à demi-voix.
Non, non: il sommeille.... Il faut en profiter pour nous mettre à l'ouvrage: nous n'avons pas de tems à perdre.
(Il va à la droite du spectateur.)
LÉONORE, à part et le suivant.
Impossible de démêler aucun de ses traits; impossible!... ô mon dieu, si c'est lui, protège-moi!
ROC. (Il pose la lanterne sur le haut de l'avancement qui se trouve auprès de lui, et le
théâtre s'éclaire à moitié.)
C'est là... sous ces décombres que se trouve la citerne en question.... Il ne s'agit que de creuser un peu, afin d'en dégager l'entrée.... donne-moi cette pioche, et mets-toi là. (Il descend dans un creux jusqu'à la ceinture, pose près de lui sa gourde et son trousseau de clefs. Léonore reste sur le bord, et lui présente une pioche.) Tu trembles, je crois, as-tu peur?
LÉONORE, officiant un air ferme et assuré.
Oh que non!.... c'est que j'ai froid.
ROC, brusquement.
Allons, allons, tu vas t'réchauffer en travaillant.
D U O .
(Pendant ce morceau, qui doit être chanté à demi-voix, Léonore profite momens où Roc baisse la tête pour regarder le prisonnier qui conserve son attitude.)
ROC, piochant la terre au fond du creux.
Dépêchons-nous, ferme à l'ouvrage! Sous peu de tems on doit venir.
LÉONORE, piochant aussi, mais un peu éloignée de Roc.
Comptez, comptez sur mon courage,
Et sur mon zèle à vous servir.
ROC, enlevant une grosse pierre de l'endroit où il est descendu.
Enlevé avec moi cette pierre;
Soutiens-la bien.
LÉONORE, enlevant la pierre avec beaucoup de peine.
Ne craignez rien:
J'y mets ma force toute entière.
ROC.
Encore un peu.... bon! bon!
LÉONORE.
Attendez.
ROC.
Bien! c'est ça.
LÉONORE.
Portez sur moi....
(Ils font rouler la pierre sur les décombres.)
ROC.
Nous y voilà!...
(Ils reprennent haleine.)
ENSEMBLE. (Ils piochent.)
Dans un instant on doit venir.
Dépêchons-nous; ferme à l'ouvrage!
LÉONORE. ROC.
Comptez, comptez sur mon courage Oui, je suis sûr de ton courage
Et sur mon zèle à vos servir. Et de ton zèle à me servir.
LÉONORE, à part et regardant le prisonnier, pendant que Roc travaille, courbé au fond de
la fosse.
Qui que tu sois, pauvre victime,
Je veux te sauver du trépas:
Non, non, je ne souffrirai pas
Que l'on consomme un si grand crime.
ROC, se relevant tout-à-coup.
Que dis-tu là tout bas?
LÉONORE. Moi; je ne parle pas....
(Elle se remet à piocher.)
ENSEMBLE.
Dépêchons-nous, ferme à l'ouvrage!
Sous peu de tems on doit venir.
LÉONORE. ROC.
Comptez, comptez sur mon courage Oui, je suis sur de ton courage
Et sur mon zèle à vous servir. Et de ton zèle à me servir.
(Pendant la ritournelle, Roc boit à sa gourde; Florestan revient de son abattement et relève
sa tête, sans tourner encore son visage du côté de Léonore.)
LÉONORE.
Il se réveille!
ROC, s'arrêtant de boire tout-à-coup.
Il se réveille, dis-tu?
LÉONORE, avec le plus grand trouble, et cherchant la figure du prisonnier.
Oui, oui.... il vient de relever la tête.
ROC.
Il va sans doute faire encore mille questions, il faut que j'lui parle seul... Voilà qui est à-peu-près terminé... (Il remonte de la fosse.) Descends à ma place, et acheve d'enlever le reste de ces décombres, afin qu'on puisse ouvrir aisément cette citerne.
(LÉONORE, elle descend dans la fosse en frémissant.)
(À part pendant que Roc s'approche doucement de Florestan.)
Ce qui se passe en moi est inexprimable.... Ecoutons!....
Roc, à Florestan.
Eh ben, vous v'nez donc d'prendre quelques momens de repos! C'est toujours ça.
FLORESTAN, sans détourner encore la tête.
De repos, dites-vous?
LÉONORE, toujours à part.
Cette voix....
FLORESTAN, sur le même ton et dans la même attitude.
Ah, dites plutôt de l'accablement le plus affreux.... de la mort la plus douloureuse.
LÉONORE.
Si je pouvois un seul instant découvrir sa figure!
FLORESTAN, toujours à Roc.
Serez-vous toujours insensible au cri de l'innocence?... N'aurez-vous jamais pitié du malheureux Florestan?
(En prononçant ces derniers mots, il tourne sa figure du côté de Léonore.)
LÉONORE.
Enfin le voilà... (elle tombe éperdue sur le bord de la fosse.)
Roc, toujours à Florestan.
Eh! que voulez-vous que je fasse?... J'exécute les ordres qu'on m'donne: c'est mon métier.
FLORESTAN.
Ah! je n'exige rien qui soit contre votre devoir; mais ne pourriez-vous, sans y manquer, m'apprendre enfin qui commande en ces lieux; quel est le gouverneur de ces prisons d'état?
ROC.
(À part.) Je n'risque rien maintenant de l'satisfaire; (à Florestan.) le gouverneur de ces prisons, c'est dom Pizare.
FLORESTAN.
Pizare, dites-vous!... Ah! je ne suis plus surpris des tortures sans nombre dont je suis accablé.... c'est lui dont j'osai divulguer les crimes, l'abus d'autorité; c'est lui qui trouvant encore le moyen d'arracher des ordres supérieurs, m'a fait plonger vivant dans ce séjour de mort, dont sans doute il ne s'est fait nommer gouverneur, que pour exercer sur moi la plus cruelle vengeance.
LÉONORE, reprenant ses sens par degrés.
Ô monstre! ta barbarie me rend toute ma force.
FLORESTAN.
Si vous vouliez me servir, l'amitié la plus tendre,... (mouvement d'indifférence de Roc.) les bénédictions d'une famille entière (autre mouvement d'indifférence) votre fortune assurée; (Roc fait un mouvement d'émotion) vous n'êtes pas fait pour être le complice d'un assassin; sauvez-moi, arrachez-moi de ces cachots affreux.
ROC, après un instant de réflexion.
Non, non; impossible!
FLORESTAN.
Je ne vous demande pas de briser vous-même ces fers confiés à votre garde; mais envoyez au plutôt à Séville: nous ne devons pas en être éloignés;... sur la place d'Armes est l'hôtel qui porte mon nom; vous y ferez demander Léonore Florestan....
LÉONORE, toujours à part.
Il est loin de penser qu'en ce moment elle creuse sa fosse.
FLORESTAN.
Pardonnez si à ce nom chéri, tout mon cœur s'est ému vous la ferez
instruire que j'existe encore.... vous lui apprendrez l'endroit où je suis
enchaîné, le nom du barbare qui commande en ces lieux.... elle obtiendra
ma liberté, ma vie.... et vous aurez à-la-fois protégé la vertu, servi l'amour,
et sauvé l'innocence.
ROC.
Impossible, vous dis-je, je me perdrois sans vous être utile.
FLORESTAN.
Eh bien, puisqu'il faut que je termine ici mon sort, daignez du moins en
adourir l'amertume, et ne me laissez pas expirer lentement de misère et de
besoin;... ces vêtemens pourris par l'humidité de ce cachot, forment sur mon
corps une glace mortelle... depuis un jour entier pas la moindre nourriture:
si vous saviez ce que je souffre!
LÉONORE, s'élançant et se retenant avec effort le long de la muraille.
Quelle épreuve! ô mon dieu!
FLORESTAN.
Par pitié, une seule goutte d'eau, pour rafraîchir un peu mes entrailles
brûlantes.... une goutte d'eau; c'est bien peu de chose; ne me la refusez pas.
ROC, à part.
Il me déchire malgré moi.
LÉONORE, examinant Roc.
Il paroît s'attendrir.
FLORESTAN, à Roc, du ton le plus pénétrant.
Vous ne me répondez rien?
ROC, avec émotion.
Je n'puis vous procurer ce; que vous m'demandez.... tout ce que j'puis vous
offrir, c'est un reste de vin que j'ai là dans ma gourde.... Fidélio?
LÉONORE, portant la gourde avec la plus grande précipitation.
La voilà.... la voilà....
FLORESTAN, regardant Léonore.
Quel est donc ce jeune homme?
ROC.
Mon porte-clefs... et mon gendre sous peu de jours... (Presentant la
gourde à Florestan.) c'est peu de chose; mais vrai, j'vous l'offre de bon
cœur.... (à Léonore pendant que Florestan boit.) comme tu es ému, toi!
LÉONORE, avec le plus grand trouble.
Eh qui ne seroit pas?... vous-même, maître Roc...
ROC.
Il est vrai... ce diable d'homme a un son de voix...
LÉONORE.
Oh, oui... qui pénètre jusques au fond du cœur.
T R I O .
FLORESTAN, après avoir bu une bonne partie du vin.
Que l'éternelle providence
Répande sur vous ses bienfaits!
Non, non, je n'oublierai jamais
Cette précieuse assistance.
ROC, bas à Léonore qu'il lire à l'écart.
Sans crainte on peut le secourir:
Dans un instant il va périr.
LÉONORE, à part.
Comme je me sens tressaillir!
Prenons bien garde à me trahir!
FLORESTAN, aussi à part.
Ah! si je pouvait parvenir
À les toucher, à les fléchir.
ROC. LÉONORE. FLORESTAN.
Sans crainte on peut le Comme je me sens Ah! si je pouvois
secourir: tressaillir! parvenir,
Dans un instant il va Prenons bien garde à À les toucher, à les
périr. me trahir! fléchir!
LÉONORE, bas à Roc et avec négligence, tirant un morceau de pain de sa
poche.
ENSEMBLE, chacun à part.
Ce peu de pain que par mégarde J'ai conservé sur moi...
ROC.
Je t'entends: non, garde-toi, C'est nous exposer; prenons garde!
LÉONORE.
Vous me privez d'un grand plaisir.
ROC.
Non, je ne saurois consentir À cette imprudence extrême.
LÉONORE, d'un ton marqué.
Sans crainte on peut le secourir: Dans un instant il va périr....
ROC.
Aux ordres c'est desobéir.
LÉONORE, d'un ton plus marqué encore.
Dans un instant il va périr.
ROC.
Eh bien!... va donc l'offrir loi-même....
LÉONORE, offrant la morceau de pain à Florestan avec le plus grand
trouble.
Tenez.... prenez!...
FLORESTAN, saisissant la main de Léonore.
Dieu! quelle douce voix!
Ah! laissez-moi baiser cette main mille fois....
Que je l'arrose de mes larmes!
LÉONORE, à part.
Moment plein d'horreur et de charmes!
ROC. LÉONORE. FLORESTAN.
Sans crainte on peut le Comme je me sens Ah! si je pouvois
secourir: tressaillir! parvenir,
Dans un instant il va Prenons bien garde à À les toucher, à les
périr. me trahir! fléchir!
(Pendant la ritournelle, Florestan dévore le petit morceau de pain)
ROC, à Léonore après un moment de silence général.
Tout est prêt; je vais donner l'signal. (Il va au fond du théâtre.)
LÉONORE, à part.
C'est ici qu'il faut de la force et du courage.
ROC, à Léonore, en revenant chercher son trousseau de clefs qui est sur
une pierre a coté de la fosse.
Ne reste pas auprès de lui; et surtout n'lui fais rien connoître...
LÉONORE.
Soyez tranquille.
FLORESTAN, à Léonore, pendant que Roc va ouvrir la porte.
Où va-t-il!... (Roc donne un grand coup du sifflet et ouvre la porte.) quel
est ce signal effrayant?... Est-ce ma mort que l'on prépare?
LÉONORE, avec la plus grande altération.
Non, non.... rassurez-vous, cher prisonnier...
FLORESTAN.
Ô ma Léonore, je ne te verrai donc plus!...
LÉONORE, à part, et réprimant un mouvement qui l'emporte vers
Florestan.
Tout mon cœur s'élance vers lui... (à Florestan.) Rassurez-vous, vous dis-
je... souvenez-vous bien; quoi que vous puissiez voir on entendre...
souvenez-vous que par-tout il est une providence... oui, oui, il est une
providence! (Elle s'éloigne et va du côté de la citerne.)
FLORESTAN, à part, et la suivant des yeux.
Que veut-il dire? chaque mot de sa bouche va jusqu'au fond de mon cœur.