Léonore, ou l'amour conjugal fait historique en deux actes et en prose mêlée de chantes
Scène Première.
MARCELINE, JACQUINO.
MARCELINE, (repassant et regardant à la porte à chaque fois que l'on frappe.)
F ne revient point.... Ça n'est pas étonnant; il avoit tant de courses, tant de commissions à faire!... oh d'puis queuqu'tems le pauvre garçon a ben du mal... Enfin c'est aujourd'hui qu'mon père doit fixer l'jour de mon mariage avec lui!... J'ai dans l'idée que, de tous les jours de ma vie, celui-là s'ra le plus joli... Comme nous f'rons gentiment nos affaires! Fidélio toujours porte-clefs, avec la survivance de mon père; et moi blanchisseuse des prisonniers; métier où tout est gain dans ce château.
PREMIER COUPLET.
Fidélio, mon doux ami,
Qu'il me tarde d'être ta femme!
Fille, hélas! ne peut qu'à demi
Avouer c'qui s'passe en son âme:
Mais sans rougir te caresser,
Dans mes bras pouvoir te presser,
Te dire a chaque instant: je t'aime....
(Elle pousse un profond soupir et porte la main sur son cœur.)
Si le seul espoir du bonheur,
De plaisir, fait battre mon cœur,
Qu'est-ce donc (bis.) que le bonheur même?
DEUXIÈME COUPLET.
Accord, fidélité, repos;
Oui, tel sera notre partage;
Et bientôt d'jolis p'tits marmots
Viendront embellir not' ménage.
Il me semble déjà les voir
Sur nos genoux, grimper, s'asseoir,
Et nous balbultier: je t'aime....
(Elle porte encore la main à son cœur en poussant le plus tendre soupir.)
Si le seul espoir du bonheur,
De plaisir, fait battre mon cœur,
Qu'est ce donc (bis.) que le bonheur même?
JACQUINO.
Si je n'ai pas ouvert ce matin cette porte deux cents fois... je ne m'appelle pas Eustache-Innocent Jacquino... (à Marceline.) Enfin l'on peut causer. (On frappe.) Encore!.... impossible de quitter ce maudit guichet, impossible! (il va ouvrir.)
MARCELINE, à part.
Il va sans doute me parler encore de son amour, tenons-nous bien.
JACQUINO, à personne qui vient de frapper, et fermant la porte sur elle.
On lui r'mettra, on lui r'mettra... (à Marceline.) J'espère qu'à présent on ne nous interrompra
plus.
D U O .
JACQUINO.
Mon p'tit bijou, ma p'tite belle, J'voudrois bien causer avec toi.
MARCELINE, toujours travaillant.
Eh bien! que voulez de moi?
JACQUINO.
Mais n'faut pas faire la cruelle.
MARCELINE.
Parlez; que voulez-vous de moi?
JACQUINO.
Pour tes appas depuis long-tems j'soupire.
MARCELINE, avec malice.
En vérité!
JACQUINO.
C'est comme un feu, comme un délire.
MARCELINE.
En vérité!
JACQUINO.
Enfin, pour trancher court, je t'aime; Et voudrois être aimé de même: C'est-i'clair?
MARCELINE.
Je vous comprends bien.
JACQUINO.
Prends mon cœur, donne-moi le tien.
MARCELINE.
Un moment; il faut nous entendre!
JACQUINO.
Eh bien?....
(On frappe à la porte du fond.)
MARCELINE, souriant.
On frappe, allez, ne faites pas attendre.
ENSEMBLE
JACQUINO. MARCELINE, à part.
Ah, jarny, que c'est malheureux! Il me fuit toujours les doux yeux;
V'là qu'mon amour alloit au mieux. Ah, jarny! que c'est ennuyeux!
MARCELINE, pendant que Jacquino va ouvrir.
Qui? moi, je deviendrois sa femme!
À l'amour, au bonheur, moi, je renoncerois!
Non, non, je sens que sur mon âme,
Fidélio règne à jamais.
JACQUINO, revanant après avoir ouvert et fermé la porte.
Ça revenons à notre affaire....
Bien, fidèlement j't'aimerai.
MARCELINE.
Pour moi, je n'épouserai
Que celui qui saura me plaire.
JACQUINO, ricanant.
Oh! si c'est qu'ça, je te plairai..
MARCELINE.
C'est quellqu'fois difficile à faire.
JACQUINO.
Quand tu serais ma ménagère,
Je te carresserai,
Je te dorlotterai,
Je te réjouirai,
Je serai si gentil, si soumis et si tendre!....
(On frappe encore à la porte.)
On frappe, allez, ne faites pas attendre.
ENSEMBLE.
JACQUINO. MARCELINE, à part.
Ah, jarny, que c'est malheureux! Il me fuit toujours les doux yeux;
V'là qu'mon amour alloit au mieux. Ah, jarny! que c'est ennuyeux!
MARCELINE, elle a fini de repasser.
(à part.) Faut décidément que j'lui parle ferme, et que j'lui donne son congé. (À Jacquino qui revient tout essouflé) Tenez, Jacquino, je suis trop franche pour vous tromper plus long-tems. Vous ne pouvez m'convenir; j'vous l'dis à cœur ouvert et vrai, si vous voulez vous marier, vous ferez bien d'vous adresser à une autre qu'à moi.
JACQUINO.
Ah oui-dà, p'tite effrontée.... Oh vous avez beau faire, je vous aimerai malgré vous; je n'saurois m'en empêcher d'abord; n'faut pas vous imaginer, m'am'zelle, que quand l'amour a pris son pli, ça s'déplisse aussi aisément que ce linge qu'vous r'passez là... (Il le tire avec impatience.) Et puis quand un'fois on a reçu les avances d'un amoureux...
MARCELINE.
Comment, que voulez-vous dire?
JACQUINO.
Sur'ment. L'été dernier vous n'faisiez pas comme ça vot' renchérie.... C'étoit mon p'tit Jacquino par-ci, mon p'tit Jacquino par-là; vous m'laissiez chauffer vos fers, plier vot' linge, porter vos paquets aux prisonniers; enfin tout c'qu'une honnête fille peut permettre à un honnête garçon. Mais d'puis que M. Fidélio est entré dans c'hâteau, l'on n'voit plus qu'lui ou ne r'cherche qu'lui; on n's'occupe plus que d'lui.
MARCELINE.
Eh bien oui, je l'aime; et ce qu'il y a de plus joli encore, c'est que j'en suis aimée... mais j'dis aimée!...
JACQUINO.
Fi, n'avez-vous pas de honte! Un garçon qui vient d'je n'sais où, qui appartient à je n'sais qui; et qu'vot père a ramassé par pitié à cette porte, (il désigne la parle du fond) où depuis long-tems i'fesoit des commissions à qui vouloit l'employer.
MARCELINE.
On sait bien qu'il est pauvre et orphelin, lui-même i'n's'en cache pas; mais ça n'y fait' rien; tout ç'a ne l'empêchera pas d'être bientôt mon mari.
JACQUINO, avec emportement.
Et vous croyez que j'souffrirai ça... qu'ça n'soit pas d'vant moi toujours; car il en arriverait malheur.