Léonore, ou l'amour conjugal fait historique en deux actes et en prose mêlée de chantes

Scène IV.

 

LÉONORE, FLORESTAN.

 

LÉONORE, avec le plus grand abattement.

 

Et j'ai pu me laisser ravir cette arme!... c'en est fait, je perds dans un

instant le fruit de tous mes travaux.... plus d'espoir... non, non, plus

d'espoir!.... (Elle tombe évanouie sur les décombres de la citerne.)

 

D U O .

 

FLORESTAN.

 

Je ne puis revenir de mon étonnement....

Est ce bien toi, toi que j'adore!

Pas le moindre soupir, le moindre mouvement....

Léonore!....

Léonore!....

 

(il s'élance vers elle; il est retenu par sa chaîne.)

 

Vains efforts!... elle va mourir,

Et je ne puis la secourir!....

Chaîne cruelle!

Léonore!...

 

LÉONORE, encore sans connaissance.

 

Qui m'appelle?...

 

FLORESTAN.

C'est Florestan,.... c'est ton époux....

 

LÉONORE, revenant peu-à-peu.

 

Que cette voix,... que ces accens sont doux!

 

FLORESTAN, lui tendant les bras.

 

De la vertu rare et parfait modèle!... Léonore!

 

LÉONORE, se relevant et s'appuyant le long de la muraille.

 

Qui m'appelle?

 

FLORESTAN.

 

C'est Florestan,.... c'est ton époux!

 

LÉONORE.

 

Quoi Florestan!.... quoi, mon époux!...

 

(Elle l'apperçoit, jette un cri, se relève avec

élan, retombe épuisée, et ne traîne dans ses bras.)

 

ENSEMBLE.

 

Est-ce bien toi, toi que je presse

Et dans mes bras et sur mon cœur?

Ô doux momens! ô douce ivresse!

Vous réparez un siècle de douleur.

 

LÉONORE.

 

Unique objet de ma tendresse!...

 

FLORESTAN.

Comme tu réchauffes mon cœur!....

 

LÉONORE.

 

Viens encore là.... que je te presse!

 

FLORESTAN.

 

Baume divin!... douce chaleur!...

 

ENSEMBLE.

 

Est-ce bien toi, loi que je presse,

Et dans mes bras et sur mon cœur?

Ô doux moment, ô douce ivresse!

Vous réparez un siècle de douleur.

 

FLORESTAN, par mots entrecoupés.

 

Mais dis-moi donc... par quel moyen que je ne puis comprendre... par quel

prodige as-tu pu pénétrer jusqu'à moi?

 

LÉONORE, de même.

 

À l'empressement que mit Pizare... aussitôt ta disgrâce... à se faire

nommer gouverneur de cette forteresse, je ne doutai plus que tu y respirois

encore.... je quittai Séville sans faire part de mon projet à personne.... et

vins seule, à pied, m'établir sous ce déguisement à la porte de ces prisons...

où je suis parvenue à intéresser le geôlier; ton persécuteur lui-même... en un

mot, à devenir porte-clefs.

 

FLORESTAN.

 

Et tu as pu résister à tant de fatigues!

 

LÉONORE.

Tu m'inspirois.... mes forces étoient inépuisables.

 

FLORESTAN.

 

Supporter tant d'humiliations!

 

LÉONORE.

 

Rien n'est humiliant, quand le cœur s'en glorifie.

 

FLORESTAN.

 

Jamais.... non jamais on ne poussa aussi loin l'héroïsme de l'amour.

Laisse-moi... ah! laisse-moi te contempler et t'admirer encore, (avec

douleur) Faut-il que des momens aussi doux soient payés par tant de

travaux et de peines... (avec force.) ah! si j'avois l'arme que t'a ravie cet

inflexible geôlier; malgré le peu de forces qui me restent, malgré le poids de

ces chaînes énormes, je sens que je vendrois encore cher notre vie.

 

(On entend tout au fond du théâtre, le chœur suivant qui s'approche par

degrés.)

 

C H Œ U R.

 

Vengeance!

Vengeance!

Il faut obéir promptement.

 

LÉONORE, avec force.

 

Voici notre dernier moment!

 

FLORESTAN.

 

Non, non, pour nous plus d'espérance.

 

ENSEMBLE.

Mais en subissant le trépas,

Je mourrai du moins dans tes bras.

 

CHŒUR, beaucoup plus rapproché.

 

Vengeance!

Vengeance!

 

FLORESTAN, LÉONORE ensemble.

 

Non, non, pour nous plus d'espérance....

Mais en subissant le trépas,

Je mourrai au moins dans tes bras.

 

(L'orchestre exprime le tumulte la plus grand; la porte s'ouvre, et le théâtre

se remplit des personnages suivans.)