Léonore, ou l'amour conjugal fait historique en deux actes et en prose mêlée de chantes

Scène III.

 

L , LÉONORE. (Elle est vêtue d'une veste de bure, petit gillet rouge, culotte comme la veste, bottines, large ceinture de cuir noir, serrée par une grande boucle de cuivre; ses cheveux ramassés sur une résille. Elle a sur le dos une hotte chargée de provisions; elle porte aussi sur ses bras plusieurs chaînes qu'elle dépose, en entrant, près de la loge du guichetier, et sur le cote une boîte de fer-blanc attachée à une courroie, en forme de sautoir.)

 

MARCELINE.

 

Comme il s'est chargé!... Mon dieu, comme la sueur coule de son visage!

 

ROC.

 

Attends, attends.... (Il lui aide avec sa fille à décharger sa hotte, qu'on dépose auprès de l'arcade à la gauche du spectateur.)

 

JACQUINO, à part et sur le devant du théâtre.

 

C'étoit bien la peine d'aller ouvrir si vite, pour me pas faire attendre monsieur (Il rentre dans sa loge.)

 

ROC, à Léonore.

 

Mon pauvre Fidélio, lu en as assez au moins.

 

LÉONORE, s'avançant en s'essuyant la figure avec son mouchoir.

 

Je ne m'en défends pas, je suis un peu fatigué... ouff... j'ai cru qu'on ne finiroit jamais de raccommoder ces maudites chaînes.

 

ROC.

 

Sont-elles en bon état?

 

LÉONORE

Oh rien n'y manque, je vous assure.... Je ne crois pas que les prisonniers parviennent maintenant à les briser.

 

ROC.

 

À combien se montent tous les achats?

 

LÉONORE.

 

À douze piastres environ... En voici la note exacte.

 

ROC, examinant la note que lui remet Léonore.

 

Bon! excellent! comment diable! Voilà des articles où nous pourrons gagner au moins le double... Vrai, je n'sais comment tu fais ton compte; mais tu achètes tout bien moins cher que moi; j'ai plus gagné depuis six mois que je t'ai mis à la tête des provisions, que je ne faisois auparavant dans une année entière.

 

LÉONORE.

 

Je fais.... du mieux qu'il m'est possible.

 

ROC.

 

On n'a pas plus d'zèle, et surtout plus d'intelligence.... Aussi je sens que chaque jour je m'attache à toi davantage; et quoique tu ignores ta naisance, que tu sois sans aveu, sans parens, je suis décidé à faire de toi mon gendre.

 

MARCELINE.

 

Ce s'ra-t-il bientôt, mon père?

 

ROC.

 

Dès que le gouverneur sera parti pour Séville; nous s'rons plus à notre aise. Vous savez ben qu'il a coutume d'y faire un voyage tous les mois, pour rendre compte de c'qui s'passe ici: il doit partir sous peu de jours, et j'vous marie le lendemain d'son départ, vous pouvez y compter.

 

MARCELINE.

 

Le lendemain de son départ; voilà qui est bien entendu?

LÉONORE, affectant aussi un air de joie.

 

Le lendemain de son départ? (à part.) Comment sortir de ce nouvel embarras?

 

ROC.

 

Ah ça, mes enfans, vous vous aimez bien, n'est-ce pas? Mais ça n'suffit pas en ménage: il faut encore... (Il fait le geste de quelqu'un qui compte de l'argent.)

 

C H A N S O N .

 

PREMIER COUPLET.

 

Sans un peu d'or, un peu d'aisance,

Retenez bien cette leçon,

Dans la misère et l'abandon

On traîne une triste existence.

Mais le moindre petit trésor

Rend heureux, fait aimer la vie.

Emplois, crédit, pouvoir, château, femme jolie:

On obtient tout avec de l'or,

Oh la bonne chose que l'or!

 

DEUXIÈME COUPLET.

 

Il n'est aucune jouissance

Que ne procure du comptant:

On satisfait dans un instant

Orgueil, ambition, vengeance.

Parmi les grands on prend l'essort:

On se dit homme d'importance,

Lorsque dans l'antichambre est l'extrait de naissance,

Mais tout se couvre avec de l'or:

Oh ta bonne chose que l'or!

(Il bat son briquet et allume sa pipe.)

 

LÉONORE.

 

Vous avez beau dire, maître Roc, je soutiens, moi, que l'union de deux cœurs bien assortis est la source du vrai bonheur, et que l'amour conjugal surtout.... Oh! l'amour conjugal doit être le premier trésor qui existe sur la terre... Il en est un autre cependant qui ne me serait pas moins précieux... Mais tous mes efforts, je le vois avec douleur, ne pourront me le faire obtenir.

ROC.

 

Et quel est ce trésor?

 

LÉONORE.

 

Votre confiance.... Pardonnez-moi ce petit reproche; mais souvent je vous vois revenir des souterrains de ce château, hors d'haleine et souvent de sueur; pourquoi.... ne me permettez-vous pas.... de vous y accompagner? Il me seroit si doux de vous aider dans vos travaux, et de partager vos fatigues!

 

ROC.

 

Tu sais bien que j'ai les ordres les plus précis de n'laisser pénétrer qui que ce soit auprès des prisonniers d'état.

 

MARCELINE.

 

C'est ben dit; mais il y en a tant dans cette forteresse!.... vous vous tuez aussi.

 

LÉONORE.

 

Elle a raison, maître Roc.... On doit faire son devoir sans doute; (du ton le plus tendre.) mais il est bien permis, je pense, de songer quelquefois à se ménager pour ceux qui nous aiment. (Elle presse une de ses mains dans les siennes.)

 

MARCELINE, pressant contre son sein l'autre main de Roc.

 

À se conserver pour ses enfans.

 

ROC, après les avoir fixés tous les deux avec attendrissement.

 

Il est certain qu'je n'peux pas résister seul à tant de travaux; et il faudra bien que le gouverneur, malgré toute sa sévérité, me permette de te conduire avec moi dans les cachots du secret.... (Léonore laisse échapper un grand mouvement de joie.) Il en est un cependant où, malgré que j'sois ben sûr de toi, Dom Pizare ne souffrira jamais que je te conduise.

 

MARCELINE.

 

N'est-ce pas celui de c'prisonnier dont vous nous parlez quelquefois?

 

ROC.

Justement.

 

LÉONORE.

 

Il y a long-tems, je crois.... qu'il est dans ces prison?

 

ROC.

 

Deux ans passés.

 

LÉONORE.

 

(Avec élan.) Deux ans, dites-vous... (Revenant à elle.)

Il faut que ce soit un grand criminel.

 

ROC.

 

Ou qu'il ait d'grands ennemis; cela revient à-peu-près au même.

 

MARCELINE.

 

On n'a donc jamais pu savoir d'où il étoit, ni comment il se nommoit?

 

ROC, fumant toujours.

 

Il a voulu souvent jaser avec moi d'tout cela....

 

LÉONORE.

 

Eh bien!

 

ROC.

 

Mais, comme dans mon état il faut se donner le moins qu'on peut de s'crets à garder, j'n'ai pas voulu l'entendre.... Oh! i-n'me tourment'ra pas long-tems celui-là... il ne peut aller loin.

 

LÉONORE, avec altération.

 

Comment donc?

 

ROC, avec mystère.

Des ordres sont donnés de le laisser périr de faim.

 

LÉONORE, à part.

 

Ciel!

 

MARCELINE.

 

Ô mon dieu! qu'a-t-il donc fait pour ça?

 

LÉONORE.

 

J'avois raison de vous dire... que c'étoit à coup sûr.... un grand criminel.

 

ROC, avec plus de mystère encore.

 

Depuis un mois dom Pizare me fait réduire chaque jour sa portion.... il n'a plus que deux onces de pain noir par vingt-quatre heures, et une demi-mesure d'eau.... Jamais d'lumière que celle d'ma lanterne.... Plus d'paille.... rien.... c'qui fait qu'tous ses vêtemens pourris....

 

MARCELINE.

 

Ah! gardez-vous bien d'y conduire mon Fidélio, ce spectacle affreux lui f'roit trop de mal.... Pas vrai, mon ami?

 

LÉONORE.

 

Pourquoi donc?... Il faut bien s'accoutumer à tout.... surtout dans notre état. Oh! j'ai de la force et du courage.

 

ROC, lui frappant sur l'épaule.

 

Bien, mon garçon, bien!.... je suis charmé de t'voir ces dispositions-là.... Tu f'ras ton chemin, c'est moi qui te l'dis, oh! tu f'ras ton chemin.... Allons, allons, cela m'enhardit et me décide à demander au gouverneur.... Justement le voici.