Léonore, ou l'amour conjugal fait historique en deux actes et en prose mêlée de chantes

Scène V.

 

LÉONORE, MARCELINE.

 

MARCELINE.

 

Il va sûr'ment profiter d'ça, pour faire part de not'mariage au gouverneur, et lui d'mander qu'il s'intéresse à nous....

 

Enfin v'là donc qu'est décidé: je s'rai dans peu de jours la femme de mon Fidélio!.... ah ça, puisque nous v'là seuls, voyons, faut couv'nir de nos faits.

 

LÉONORE, avec embarras.

 

Bien volontiers.

 

D U O .

 

MARCELINE.

 

Pour être heureux en mariage,

Il faut d'abord de la fidélité,

Jamais je ne serai volage.

 

LÉONORE.

 

Jamais je ne serai volage.

 

MARCELINE.

 

Déjà c'est un point d'arrêté.

 

LÉONORE.

 

Oui, oui c'est un point arrêté.

 

MARCELINE.

Faut avec ça d'la confiance.

Jamais tu ne me tromperas!

 

LÉONORE, éludant la réponse.

 

Jamais tu ne me tromperas?

 

MARCELINE, avec abandon.

 

Comme au fond d'un ruisseau, mon ami, tu liras

Tout au fond de ma conscience.

 

ENSEMBLE.

 

LÉONORE, à part. MARCELINE, aussi à part.

Quelle souffrance! Douce alliance!

Quel embarras! Jours plein d'appas!

Et qu'il m'en coûte, L'bonheur ne nous quittera

hélas! pas,

D'abuser de son Oui, tout m'en offre

innocence. l'assurance.

 

LÉONORE.

 

Qui, près de toi, ne serait pas heureux. Intéressante créature!

 

MARCELINE.

 

Et puis il faudra que nature

Vienne à son tour serrer nos nœuds.

Va, va laisse-moi faire;

Pour combler tous nos-vœux,

D'un p'tit Fidélio j'te ferai bientôt père.

L'premier mot qu'il prononcera.

 

LÉONORE.

 

Sera maman,

 

MARCELINE.

Sera papa.

 

ENSEMBLE.

 

MARCELINE

LÉONORE.

.

Sera

Sera papa.

maman,

 

MARCELINE.

 

Il me semble déjà l'entendre.

 

LÉONORE, vivement, et avec beaucoup d'émotion.

 

Ah! puissent tes enfans te rendre

Même tendresse et même attachement!

 

MARCELINE.

 

Ô mon ami, quel doux frémissement

J'éprouve en ce moment!

 

ENSEMBLE.

 

LÉONORE, à part. MARCELINE, aussi à part.

Quelle souffrance! Douce alliance!

Quel embarras! Jour plein d'appas!

Et qu'il m'en coûte hélas! L'bonheur ne nous quittera pas:

D'abuser de son innocence! Oui, tout m'en offre l'assurance.

 

(Pendant la ritournelle, Léonore tombe dans une profonde réverie).

 

MARCELINE.

 

Allons, te voilà encore tombé dans les rêveries ordinaires; c'est singulier, comme tu passes tout-à-coup d'la joie à la tristesse.... On diroit, mon ami, que tu aurois des chagrins que tu voudrois cacher.

 

LÉONORE.

Moi! point du tout, je t'assure.

 

MARCELINE.

 

Eh bien, imite-moi donc: je ne fais que chanter et rire, moi, surtout, d'puis qu'il est décidé que tu s'ras mon mari.

 

LÉONORE.

 

Ah! si comme toi, j'avois une famille!.... Si comme toi, je connoissois mon père!....

 

MARCELINE.

 

Comment tu penses toujours a ça.... tu m'avois cependant bien promis d'être plus raisonnable.

 

LÉONORE.

 

Que veux-tu? malgré moi cette idée me suit par-tout et me tourmente sans cesse.

 

MARCELINE.

 

Je ne m'étonne donc plus de c'que tu disois l'autre jour en rêvant.

 

LÉONORE; avec altération.

 

En rêvant.... Moi, j'ai parlé en rêvant.

 

MARCELINE.

 

Certainement; et bien distinctement encore.... Tu venois d'faire tes commissions: accable de fatigue et d'chaleur, tu t'étois endormi sous les arbres qui sont dans cette cour. (Elle désigne l'arcade qui est ouverte.) Je m'approchai bien doucement, bien doucement, persuadée que tu jouissois d'un sommeil paisible.... Mais tu me parus agité; de longs soupirs sortoient du fond de ta poitrine, et avec ce ton... là.... de quelqu'un bien en peine, tu prononças ces mots:.... «Je le découvrirai... oui, oui, je le découvrirai.»

 

LÉONORE, avec le plus grand trouble.

 

Et.... Je ne dis rien autre chose!

MARCELINE.

 

Je n'entendis que cela.

 

LÉONORE, reprenant ses sent par degrés.

 

Tu le vois, Marceline; le besoin de connoître les auteurs de ses jours, est si bien commandé par la nature, qu'il nous poursuit jusque dans les bras du sommeil.

 

MARCELINE.

 

C'est aussi te donner trop d'tourmens.... oh! je m'promets bien quand tu s'ras mon mari, de n'pas t'laisser faire de ces vilains rêves-là.... Mais voici bientôt l'heure où les prisonniers du p'tit pavillon vont v'nir prendre l'air dans ces cours, je vais emporter chez nous tout mon linge, afin d'séparer c'qui vient à chacun d'eux. (Elle va chercher le linge qui est sur la table qu'elle pousse tout près de la coulisse, et sous laquelle elle met ses fers et son fourneau.)

 

LÉONORE.

 

Attends, je vais t'aider.

 

MARCELINE.

 

Non, non; c'est inutile.... Mon père ne va pas tarder à r'venir, faut l'attendre ici, afin d'savoir c'que le gouverneur.... Et s'il y a d'bonnes nouvelles pour nous, tu viendras tout de suite m'en faire part.

 

LÉONORE.

 

Sois tranquille.

 

MARCELINE.

 

Allons, du courage, mon ami, du courage!.... Va, si tu es sans parens, sans famille, songe bien que ta Marceline t'aime assez pour te tenir lieu de tout.... (Elle s'éloigne en la regardant tendrement.) Entends-tu bien; de tout..... oui, oui... de tout.... (Elle sort par l'arcade ouverte, en regardant Léonore à qui elle fait des signes d'amitié, jusqu'à ce qu'elle soit tout-à-fait disparue.)