L'Epouvante
Chapitre I
LA BIBLIOTHÈQUE RUSSE ET
SLAVE
Mikhaïl Artsybachev
1878 – 1927
L’ÉPOUVANTE
1905
Traduction de Jacques Sorrèze parue dans la Revue des Français, vol. 8,
1913.
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I.
Comme à l’ordinaire, Ninotchka avait passé la soirée chez les vieux Iswolguine. Elle aimait aller chez eux où elle trouvait un intérieur clair et douillet ; aussi parce que sa jeunesse pleine de gaîté et d’espérances, comme un bourgeon prêt à éclore, éclatait en une irradiante joie.
Toute la soirée, ils n’avaient causé que de son bonheur de vivre et de s’amuser. À onze heures, elle songea à rentrer chez elle, le vieux petit père Iswolguine voulut lui même l’accompagner.
Dehors il faisait froid et sombre. De la rivière masquée par la masse alignée des maisons et des hangars, soufflait un vent humide faisant gémir tristement les rameaux des arbres dans les potagers.
Sur la rivière quelque chose flottait en grinçant, puis s’entrechoquait avec bruit.
— La glace se fend ! murmura le vieux Iswolguine, luttant difficilement contre le vent debout.
Le vent tirait avec rage les pans de son manteau et la jupe de Ninotchka. Une pluie fine et froide fouettait leurs visages.
— Cela sent le printemps ! répondit gaiement la jeune fille.
— Bientôt vous retournerez chez vous ! dit Iswolguine pour être agréable à la charmante jeune fille, si bonne et tendre, éveillant toujours en lui un sentiment paternel, chaud, heureux, et triste en même temps.
— Oui, Dieu merci, ce sera bientôt ! cria Ninotchka, luttant contre le vent.
Ils longèrent la sombre ruelle, tournèrent à droite. Près de la grille de l’église, traînaient encore des petits tas de neige à demi fondue. Derrière l’église, à peine visible à travers les arbres noirs et dénudés, s’avançait un bâtiment en briques dans lequel deux fenêtres violemment éclairées semblaient deux yeux menaçants.
— Tiens ! il y a quelqu’un ! dit Ninotchka avec curiosité.
Ils arrivèrent à la porte, jetèrent un regard dans la cour d’où leur souffla une bouffée chaude de fumier et s’arrêtèrent sur le perron de l’école.
Ninotchka tendit la main. Iswolguine serra amicalement ses petits doigts et dit...
— Bonne nuit, mon petit bonheur !
Enfonçant sa casquette, tâtant le sol avec sa canne il s’éloigna rapidement.
Ninotchka gravit les marches, frappa à une fenêtre sombre. Quelqu’un, d’un pas pesant enjambant les flaques de boue s’approcha d’elle.
— C’est toi, Mathieu ? Tu as la clef ? Qui est là ?
— Oui, c’est moi, mademoiselle ! répondit la silhouette sombre.
— Tu as la clef ?
— Oui, bien !...
Mathieu monta les marches du perron et ouvrit la porte.
— Qui donc est arrivé ? demanda Ninotchka.
— Le juge d’instruction, le docteur et le commissaire. On a découvert un cadavre à Tarassowsk.
Ninotchka traversa le vestibule, entra dans la salle de l’école et longtemps chercha des allumettes.
— J’oublie toujours où je les mets !
Mathieu restait dans l’ombre et se taisait. Ninotchka ayant trouvé les allumettes, alluma la lampe.
— Mademoiselle, je dois aller chercher les chevaux au relai, pour conduire à Tarassowsk...
— La nuit ? s’étonna la jeune fille.
Mathieu soupira profondément.
— Je vous conseillerais, mademoiselle... d’aller chez le batuchka... ils sont ivres ici... Ils crient, ils chantent... ils vous empêcheront de dormir...
— Mais non ! répondit Ninotchka. Est-ce qu’ils sont vraiment très ivres ?
— Parbleu ! répliqua Mathieu avec une pointe d’envie. Ils ont bu toute la soirée... ils vont continuer toute la nuit.... Allez chez le batuchka, mademoiselle... je vous assure que ce sera mieux !...
— Mais non !... mais non !... cela ne fait rien ! protesta Ninotchka.
— Alors, je m’en vais ? ! grommela l’homme d’une façon désapprobative.
Ninotchka le reconduisit, ferma la porte au verrou, traversa la salle d’études et se rendit dans sa chambre.
Et de suite, derrière la porte condamnée et cachée par une tenture qui séparait sa chambre de la « chambre des fonctionnaires » elle entendit un rire aviné, un bruit de verre brisé et le gémissement des ressorts du divan. Une forte odeur de tabac et d’alcool imprégnait l’atmosphère.
Ninotchka ouvrit le vasistas et prêtant l’oreille écouta.
— Oui... oui... c’est entendu ! Mais tu as pris déjà tes renseignements ! criait une voix grossière.
— Eh ! doucement donc ! hoqueta un rire abruti.
Et tous trois s’esclaffèrent.
— L’occasion est unique...
Quoiqu’elle ne comprit rien, Ninotchka éprouva un sentiment pénible, vexatoire.
— Mieux vaudrait vraiment aller passer la nuit chez les Iswolguine ! songea-t-elle écœurée et vaguement peureuse. Et l’on dit que l’instruction mate les mœurs... Les paysans n’oseraient pas hurler ainsi... « Ils » savent pourtant que je suis ici... Seulement la brute instruite devient encore plus abjecte... comme exprès... pour narguer !...
Dans la pièce voisine, le vacarme augmentait, on criait, on remuait les chaises, on percevait même un bruit de lutte. Ninotchka assise près de sa table écoutait et pensait.
— Mon stage finit au mois d’avril !... Oh ! Si les jours pouvaient courir plus vite !... Je suis fatiguée... exténuée de travail !
Elle donnait à son visage une expression triste, mais en réalité elle voyait un avenir heureux, lumineux, des gens intéressants, un horizon large éclatant de liberté de travail et ses lèvres souriaient, ainsi que ses yeux.
Quelqu’un frappa impérieusement à la porte, une voix cria, tout près.
— Mad... mademoiselle !... ne pouvez-vous pas nous... nous donner une bougie... nous vous serions reconnaissants... notre lampe s’éteint...
Ninotchka timidement répondit :
— Oh ! certainement !
Elle se leva, chercha rapidement dans sa commode trouva les bougies et vint près de la porte.
Le verrou était de son côté, elle le poussa, entrebâilla à peine la porte et glissa sa main.
— Voici... à votre service...
— Mille et mille fois merci... mademoiselle ! reprit la même voix anormalement aimable. Mais on ne prenait pas la bougie que tendait toujours la jeune fille. Elle perçut un rire étouffé, un effleurement abject. Une main grasse, moite, gluante, saisit sa main.
— Merci... merci..., mademoiselle !
— Il n’y a pas de quoi ! répondit machinalement Ninotchka, en retirant vivement la main. Un long moment de silence régna. On n’entendait qu’un sourd murmure dans la pièce voisine.
Ninotchka. se calma, s’assit sur son lit. soupira et commença à se déshabiller. Elle enleva ses souliers, son jupon, son corsage, ne gardant que sa chemise et ses longs bas noirs retenus par des jarretières bleues. Les jambes étaient charmantes, presque enfantines, les mains petites fines et potelées. Elle tressa sa natte pour la nuit.
— Mademoiselle, retentit de nouveau la voix derrière la porte. Nous buvons le thé... Acceptez une petite tasse...
— Non... merci ! répondit Ninotchka effrayée, en se cramponnant à sa couverture.
De nouveau le silence se fit. Puis un violent coup de vent secoua les persiennes, hulula autour du toit — des glaçons se détachèrent, se brisant dans la cour avec un crépitement de verre brisé.
Nina avec précaution, évitant de faire du bruit, se glissa dans son lit, ramenant la couverture bien haut sous le menton. Les yeux grands ouverts, avec un incompréhensible effroi, elle fixait, sans ciller, la porte et dans son cerveau, tels des oiseaux effarés, tournaient des pensées.
— Il faut fuir... Oh ! si Mathieu revenait vite !
Mais au lieu de fuir, elle craignait de bouger, s’enroulait dans la couverture et essayait de se rassurer :
— Ils sont ivres... ils n’oseront pas entrer ! Cependant, au même instant elle eut l’intuition de la menace de quelque chose d’incroyable, — stupide et horrible.
— Eh ! là ! murmura très faiblement une voix — le verrou n’est pas poussé à l’intérieur !
Ce murmure — parce qu’il était à peine perceptible dans le grand silence — affola Nina.
— Qu’est-ce que nous risquons ? reprit la voix. En même temps, un frôlement se produisit près de la portière ; on essayait d’ouvrir.
Une peur affreuse s’empara du corps, du cerveau de Nina, devant la possibilité d’une incompréhensible monstruosité. Nina sauta à bas de son lit ; à demi vêtue, hagarde, elle semblait un joli petit fauve traqué.
La portière s’agita, livrant passage à une lourde forme imprécise.