L'Epouvante

Artsybachev · Chapitre 6 sur 9

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L'Epouvante

Chapitre VI

— Cette chose... je ne sais comment c’est arrivé... mais cela, je ne peux pas !...

— Vous ne pouvez pas ? Vous préférez douze ans de travaux forcés ?... Et votre femme ? Vos enfants ?...

Le docteur ôta ses mains cachant son visage rouge et humide. Il fixa son interlocuteur et subitement s’écroula sur la table en pleurant.

— Mon Dieu !... mon Dieu !... mon Dieu ! !...

— Calmez-le donc ! dit le commissaire en s’éloignant du bureau. Il est stupide !

Le docteur hoquetait, puis sembla pris d’un fou rire. Le juge, se précipita vers lui, un verre d’eau à la main, balbutiant peureusement :

— Assez, voyons !... Qu’avez-vous ? On a plaisanté un peu... un peu trop vivement... N’importe qui aurait fait de même à notre place... Nous ne voulions pas sa mort !... Buvez !... Ne criez plus... voyons !... Nous n’y pouvons rien ! !...

Le commissaire eut un rire râlant. Effrayé le juge le regarda. Il lui sembla qu’ils devenaient tous fous. Un frisson le secoua. Mais le commissaire, arrachant de ses mains le verre d’eau qui se brisa à terre, et saisissant le docteur par les épaules, il lui cria :

— Tais-toi !... tais-toi de suite, sale crapule !... ou je te tue !!

Bousculé, le docteur, piteusement, murmurait :

— Oui... je... je... comprends... lais... laissez, calme !

 

VI.

 

Dès la veille au soir, glissante insinueuse, de bouche en bouche, courait la rumeur d’un infâme attentat suivi de meurtre. Pourtant le village était profondément calme, comme endormi, mais dans ce silence de mort, on eut dit que volait d’un être à l’autre, un cri désespéré, douloureux, effrayant, pénible, tel un cauchemar, faisant naître un furieux sentiment d’indignation.

D’abord, comme le feu couvant sous la cendre, il sembla secret, puis, subitement, s’enflammant, s’étendit d’un bout du village à l’autre. À l’aube, les ouvriers de la fabrique de tissage et les terrassiers de la ligne du chemin de fer, jetant leurs outils, abandonnant leurs métiers, en groupes sombres et compacts se dirigèrent à travers champs vers le village.

— Eux-mêmes l’ont tuée, eux-mêmes ont jugé ! murmura une voix puissante et ce murmure secoua la foule, plana au dessus d’elle comme un nuage menaçant.

Ce nuage grossissait avec une rapidité effrayante, accumulant en soi tous les sentiments cachés, oppressés, révoltés. La pauvre petite Nina martyrisée, semblait incarner l’opprobre générale, toutes les aspirations étranglées du peuple.

Lorsque les gendarmes sortirent de l’école, portant le cercueil de sapin brut, toute la rue était déjà noire d’une foule grondante. Elle s’écarta respectueusement devant la petite caisse jaunâtre, puis la suivit muette et indécise. Devant l’église, une voix cria impérieusement :

— Arrêtez !... arrêtez !

C’était Iswolguine, nu-tête, les cheveux blancs au vent, les yeux hagards, sauvage, la bouche tordue en un rictus amer.

— Où allez-vous ! cria-t-il en s’accrochant au cercueil. Arrière !... retournez !... Vous l’avez tuée et vous croyez que personne ne vous dénoncera !... Misérables !... Arrière !

La foule s’agita.

— Monsieur Iswolguine, vous payerez cher ces paroles !... Allez de l’avant, les gars ! s’exclama menaçant le brigadier. Iswolguine lui saisit la main.

— Eh ! laissez-moi donc ! cria le brigadier, mais Iswolguine l’empoigna par le coude.

— Lâchez de suite ! hurla le brigadier avec rage.

— « Ils » l’ont tuée... eux-mêmes, insistait Iswolguine... vous le savez bien... c’est péché pour vous de....

— Qu’est-ce que je sais ?!... Est-ce que cela vous regarde ?... Sergent, arrête-le !

Le sergent prit Iswolguine par le bras.

— Mes petits frères, qu’est-ce donc ? cria quelqu’un dans la foule.

— Lâche-le !... Assassins !... Ne laissons pas enterrer !... L’enquête !... Plainte au Procureur... â... â... â !... gronda la foule en s’avançant, cernant les gendarmes et le brigadier qui ne parvenait pas à se faire entendre dans ce chaos de voix. Le cercueil se balança un instant sur les épaules puis vivement fut déposé à terre.