L'Epouvante
Chapitre V
— Emportez !...
Les gardes champêtres, jetant à terre leurs casquettes, avancèrent vers le lit. Leurs mains tremblaient.
— Plus vite !!... Portez sous la remise !
Les hommes soulevèrent le corps, s’arrêtèrent, avancèrent à nouveau, portant sur leur bras la pauvre chose, qui leur semblait très lourde et en même temps fragile.
Sur la route devant l’école la foule manifestait bruyamment.
— Chassez tout ce monde-là ! murmura le docteur suffoquant, au commissaire.
Ce dernier se redressa ; autoritaire, froid il cria :
— Que faites vous ici, vous autres ? Allez, vivement, circulez !
La foule, muette, s’agita, se bouscula, puis à nouveau s’immobilisa.
— Dispersez-vous ! dispersez-vous ! crièrent le brigadier et les gendarmes.
Nina était maintenant transportée sous la remise et étendue sur la terre gelée. Sa petite tête roula doucement sur ses épaules.
Un des gardes champêtres, très pâle, se signa. Le commissaire le regarda et lui dit :
— Fiche le camp !... appelle le juge et le docteur.
Le visage du garde se contracta d’horreur et de pitié.
V.
Les constatations terminées, le docteur et le juge d’instruction revinrent, silencieux, dans une des salles de la mairie. La nuit était complètement tombée, nuit noire, opaque. Dans le vestibule sombre, on eut dît que quelqu’un se tenait aux aguets et écoutait.
— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! soupira le docteur essayant de rouler une cigarette entre ses gros doigts tremblants.
Le juge lui jeta un regard rapide et se prit à marcher de long en large.
Tous deux, secoués par la peur, n’osaient se dévisager. Dans leurs têtes alourdies, maladivement vides, les souvenirs passaient par bonds et par zig-zags, informes, mais aigus comme des lames d’épées.
Par instants, le docteur s’imaginait qu’il n’y avait là qu’une erreur facile à corriger, que tout sera étouffé et que de nouveau il fera bon de vivre comme auparavant. Mais subitement, la gentille petite femme aux bas noirs, qu’ils n’avaient tous considérée que comme un jouet, un amusement, qu’ils avaient soumise à toutes leurs fantaisies cruelles, émergeait du brouillard, transformée en un cadavre bleu. Alors tout l’avenir disparaissait dans un gouffre d’épouvante.
— Ah ! mon Dieu !... mon Dieu ! soupirait le docteur, les yeux brouillés par les larmes.
Cependant, le juge d’instruction arpentait la pièce d’un coin à l’autre et toujours de plus en plus vite, comme s’il eût été poursuivi par quelqu’un d’invisible qu’il cherchait à fuir. Dans sa tête ronde, aux cheveux blancs coupés de près, des idées noires se pressaient, cherchant une issue. Les soupirs du docteur l’énervaient. Il lui semblait que soupirer ne servait à rien et qu’il s’agissait uniquement de se débrouiller. Le souvenir de la petite morte ne l’émouvait pas.
— Ah ! mon Dieu ! soupira encore le docteur. Un accès de rage s’empara du juge ; il se tourna brusquement vers le docteur en criant.
— Avez-vous fini de gémir ! Que diable !! C’est exaspérant !... C’est vous, vous même qui avez eu l’idée de... de... et maintenant vous pleurnichez comme une vieille femme !
Le docteur devint pourpre et respira plus péniblement encore.
— Quoi ?... Moi ?... Toujours moi ? se redressa-t-il sur ses petites jambes courtes.
— Incontestablement ! hurla le juge, en s élançant vers lui, les dents grinçantes.
La lampe vacilla sur la table. Atténuée par l’abat jour, la lumière ne tombait que sur les poings crispés, les jambes arqueboutées, laissant dans l’ombre les visages.
— Moi ? ! répéta le docteur glapissant et s’étranglant.
— Vous !... vous !... vous !
— Qui a proposé en premier ? renâcla le docteur.
— Je l’ai dit en plaisantant, mais vous êtes entré le premier dans la chambre, vous...
— Et qui l’a assommée ?... Moi, peut-être ?
— Et qui a dit que nous ne risquions rien ? !
Ils se tenaient debout, face à face, les visages contractés en horribles grimaces, s’abreuvant d’infâmes accusations. Dans leurs esprits sombres, seule criait la voix de la conservation :
— Pas moi ! pas moi !... Vous !... vous ! !
Ils ressemblaient à des gens qui, précipités dans un puits, grimperaient les uns sur les autres, s’assommant pour en sortir.
La porte claqua ; effrayés ils pâlirent et se turent. Le commissaire entra. Son visage était dur et ses yeux brillaient d’un éclat métallique. Il s’approcha de la table sur laquelle il appuya ses larges paumes et dit, regardant dans le vague :
— Nous allons commencer l’enquête.
Et devinant leur angoisse, il ajouta, tordant un sourire forcé.
— On ne s’est pas ennuyé, cette nuit ! Malheureusement nous sommes tombés sur une imbécile !... Cela ne fait rien.
Ironiquement, il regarda ses deux complices.
— Tout ce que l’on voudra, déclara-t-il durement, mais nous n’allons pas périr pour une femme !... Il faut se débrouiller !... Je viens d’apprendre que deux paysans ont vu le garde Mathieu sortir la nuit de l’école... Hein ?
— Alors ? demanda le docteur, abruti.
Le juge eut un sursaut joyeux.
— C’est le salut !... Il n’est plus question que de vol !... C’est moins compromettant !... Vous comprenez ?... II ne sera pas difficile d’intimider le gardien... je m’en charge... Le reste n’a pas existé...
— Ah !... Hâ !... â ! acquiesça le commissaire.
Le juge se mit à lui expliquer son plan. Mais au fur et à mesure qu’il parlait, accumulant les charges contre le gardien Mathieu, le docteur perdait toute contenance et lorsque le juge eut terminé, il s’affaissa sur la chaise, heurtant la table de ses coudes et, la tête enfouie dans les mains, murmura :
— Mais c’est... Seigneur ! qu’est-ce donc !
Le commissaire le regarda avec mépris.
— Que voyez vous d’autre ?
— Mais ce sont les travaux forcés !... Un innocent va payer pour nous !... C’est impossible... je ne puis admettre...
— Comment, « je ne puis admettre » ?! cria le juge.
— Non... je ne le puis...
— Mais tu as pu !