L'Epouvante

Artsybachev · Chapitre 7 sur 9

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L'Epouvante

Chapitre VII

 

Le lendemain, mandés par dépêche, arrivèrent pour midi le juge de paix et le commissaire.

Depuis le matin tout le village était en effervescence. Le cercueil restait solitaire au milieu de l’église et les rayons de soleil jouaient sur son couvercle jaune.

Le juge de paix descendit de voiture et ordonna impérativement au commissaire :

— Hippolyte Iwanowitch, prenez les mesures nécessaires... appelez le maire et enterrez de suite...

Et à pas menus et fermes il se dirigea vers l’église. Le parvis et la cour étaient noirs de monde. On attendait en silence.

Les gendarmes, le juge de paix, le commissaire pénétrèrent dans l’église. Le bruit de leurs pas résonna sur les dalles de pierre. Puis ils ressortirent et le cercueil se balança haut au dessus de la foule, dans l’encadrement noir de la porte.

— Allez vivement ! dit le juge de paix aux porteurs.

Muette, automatique, la foule se tassa sur le parvis, arrêtant le cercueil.

— Dispersez-vous ! cria le juge de paix.

— Nous disperser ? « Ils » l’ont tuée et nous devons nous taire ! répondit quelqu’un.

Iswolguine, vêtu de ses habits de fête, la petite croix blanche de Saint-Georges épinglée sur son manteau gris d’ancien sous-officier, s’approcha poliment du juge de paix.

— Permettez, commença-t-il très calme, s’adressant au juge, une fois que la voix du peuple désigne...

— Comment ? rétorqua le juge furieux.

— Je dis que nous connaissons tous les assassins... nous ne pouvons admettre qu’un crime pareil...

— Ce n’est pas votre affaire !... Qui êtes-vous ? Éloignez-vous...

Du bras, il repoussait Iswolguine.

— Doucement ! cria le vieillard exaspéré.

Le juge pâlit.

— C’est bien !... c’est bien !... Portez, les enfants ! balbutia-t-il.

Il y eut un long moment de silence oppressant. Le cercueil à nouveau se balança sur les épaules. S’adressant à la foule :

— Savez-vous seulement ce que vous faites ! cria le juge de paix. Vous aurez à répondre... Laissez passer !... L’enquête à découvert le coupable... le tribunal jugera...

— L’enquête !... le tribunal !... Oh ! Oh ! Oh ! cria la foule moqueuse. Ils sont malins !... Eux-mêmes ont tué... Nous le savons... Ils vont condamner un innocent !... à d’autres ! Hou ! Hou !

— Laisser passer !... Qu’est-ce que cela veut dire ? !

— Cela veut dire, cria Iswolguine, s’avançant à nouveau vers le juge, que vous vous croyez impunissable... au dessus des jugements ?... Scélérat !... canaille !... Tiens pour ton jugement, à toi !

Sous la menace du poing, le juge recula. La foule, électrisée, avança...

— Hippolyte Iwanowitch ! appela le juge.

Grand, maigre, le commissaire fit un pas vers Iswolguine, la face dure, froide, figée.

Lorsque le brigadier et le commissaire se saisirent du vieillard, un ouvrier le visage décomposé, blême, s’élança et d’un coup de poing furieux fracassa la figure du commissaire :

— Assassin ! lui hurla-t-il.

Le sang jaillit, le commissaire fléchit sous le coup, eut une expression de féroce cruauté et se repliant sur lui même comme un chat, bondit sur l’ouvrier. Ils s’étreignirent un instant, puis roulèrent, sans lâcher prise, le long des marches du parvis. Le sinistre fantôme des « progroms » frôla tous les êtres.

— Sus ! sus aux assassins, les enfants ! cria quelqu’un.

Le juge de paix et le maire fuyaient côte à côte à travers les terres labourées, sautant dans des flaques d’eau qui les éclaboussaient de boue. Ils couraient essoufflés, sales, les vêtements déchirés et ressemblaient à d’énormes lièvres traqués par les chasseurs et détalant à toutes jambes.

Derrière eux, avec des cris et de stridents coups de sifflets, la foule se précipitait, folle de rage...