Les Affres d'un défi

Frankétienne · Chapitre 5 sur 6 · partie 7/7

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Les Affres d'un défi

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.

Zofer se retire dans la cour, tirant sur la corde d’un bouc géant à trois cornes. Sultana s’approche de Saintil, le visage triste et blême, les yeux lointains. Torturé par le doute, son père lui parle d’une voix légèrement teintée par les tourments de l’incertitude.

— Sultana, serais-tu malade ?

— Non, papa.

— Si les travaux de la journée t’ont brisé le corps, pourquoi ne pas te reposer, ma fille ?

— Je ne suis pas fatiguée, papa.

— Alors, sais-tu dans quel sens tourner la manivelle pour cueillir les étoiles englouties dans le puits du temps ?

— Oui, papa… J’allumerai quatre chandelles autour du poteau-mitan. Je déposerai à l’entrée principale du péristyle la machette, le mouchoir rouge et le bâton à sept nœuds. Puis, j’attendrai ton retour pour la cérémonie.

— Très bien, ma fille, mon assistante et ma reine !

La foudre change de piste dans le dégel des rêves aux couteaux bleus, tel un vol de vampires longilignes émigrant vers les blessures des arbres qui saignent la nuit. Mystères enracinés dans les profondeurs d’une terre nourrie d’acide et de lait. Difficile révélation sur les fiançailles secrètes du savoir patient et de la vengeance femelle. Lenteur devenue force consciente de l’écaillement des caillots séchés hors des artères de la mémoire. L’abîme mange la clarté du regard. Nous n’assouvirons vraiment nos mâles désirs qu’en crevant les yeux des dieux jaloux. Toute soif excoriant la peau des lézards, des reptiles et des bêtes en rut, pour un apaisement de nos lèvres. La femme en pleine ceinture, au risque d’une fausse couche, danse sur un rythme effréné dans la fosse ardente. Anxieux au bord des gouffres, nous anticipons sur la viabilité et le sexe de l’enfant.

Nos bras s’élèvent à rase branche au frémissement de l’arbre ; et nous entrons dans la forêt sans attendre la caution du Maître des grands bois. Jeu de cornes autour des hanches du chasseur. Au fond de la vieille cour habituellement déserte, des voyageurs harassés se dépêtrent à la recherche d’une éclaircie. Enchevêtrement de fantasmes masquant les failles et les fêlures d’où s’évapore l’âme de la terre. Les pierres éclatent dans la gradation des heures chauffées à blanc. Blessures et bosselures. Mains livrées à l’incendie du sel pour rehausser la prophétie du sang, débarrasser l’île entière des fumées de l’inconscience et des sables de l’épouvante.

Sans désavouer le vent, reconnaissons qu’il reste encore beaucoup à dire du bouc drogué égaré parmi les flammes du sacrifice, les pattes suspendues entre la gorge des mangeurs gloutons et les chiffres de la métamorphose. Nos enfants ne mâcheront plus les algues amères de la faim : ils ne suivront pas non plus les itinéraires peuplés de silence. Battements de pieds et de mains pour un lever de musique explosive. Éruption d’étoiles et tournoiement de braises. Nous laverons nos têtes enléprées par les suies de l’amnésie, recyclant tout d’un coup nos souvenirs à fleur de ciel sans nous départir des offrandes de la terre, aspirant des bouffées d’air aptes à dissoudre l’embolie des saisons hantées par le crime, souhaitant la fécondation des plages par le scandale des marées hautes, voyageant dans les chemins creusés par l’orage, les paumes tournées vers la lumière.

Pendant longtemps, nous avons mal courtisé l’espoir, contaminés par des bestioles virevoltant autour de la détresse des croix. La joie s’est effritée derrière le refus des dents serrées. La crispation des mâchoires. Le deuil des mauves crépuscules. Nous avons l’habitude de côtoyer les abîmes et de lécher les flèches empoisonnées, sans éprouver de malaise. Fanure et dessèchement des fragiles baguettes léguées par un chef d’orchestre moribond. La musique boitille ; et les idolâtres bouffons dansent en applaudissant les pirouettes acrobatiques du chat aux couilles ornées de roses rouges, enrubannées de satin, décorées avec un long chapelet de graines d’ouari.

Après plusieurs semaines d’immobilisation dans son lit, Gédéon commence à éprouver une vertigineuse sensation de détachement par rapport à son propre corps étendu comme une masse étrangère à sa conscience. Quel curieux inventaire de désirs mûris au fond d’un lac gelé ! Corps sans grandeur et miroir flou enclavé dans la fumée du rire. Je sens venir la mort.

Ma voix se confond avec le cri des insectes gorgés d’ombre. Je sens venir la mort. Je soupèse mon sexe pourri dans la fête immobile et la sève datée de nul arbre, prévoyant les angles durs et les courbes sèches où la vitesse des saisons happe mes mains nues. Je sens venir la mort. Tant de faims et de soifs que je n’ai jamais su par quel bout entamer mon recyclage. Ne jamais revoir ma femme. Avoir tristement vieilli dans le silence d’une chambre. Nourri de rêves inutiles. Je sens venir la mort.

Les fonctionnaires de l’angoisse éteignent les lampes dans les cendres et le sang de la nuit. Que de reniements depuis que les wagons de mes rêves s’entrechoquent à vide sur des rails usés !

Une charge de douleurs sur les ganglions des souvenirs chauffés à blanc. Naître ou renaître sinon mourir loin de toute lumière. Tout autour de moi, une végétation d’ombres et d’épines. Mon navire sanglé sombre au fond d’une cathédrale de cactus. Je voyage vers la mort. Les vents des muettes navigations cinglent mon visage. Quel jeu d’orages ! Je m’agrippe à la queue d’un cheval fou, traversant le vallonnement des nuages fertiles. Le hasard fuit en un lieu d’eaux pétrifiées.

Brasserie des vents stériles. Je marche dans un cimetière désert.

Le vertige m’aspire vers la mort. Ô rayures de mon âme toute musquée de la senteur des copulations secrètes !

L’œil du soleil se ferme sans bruit au creux des nuages / massifs d’oubli envenimant les ténèbres de l’angoisse / l’ennui s’installe avec la pluie plaintive / soulevant de pesants fardeaux nous nous heurtons à des corps de fer / Gédéon étendu dans son lit fixe le plafond les jambes et les bras brisés par le rhumatisme ne pouvant plus desserrer les lèvres depuis trois jours / il flotte une odeur de sang pourri / le soleil descend de biais à l’horizon vibrant d’écho / au bas de la colline le déhanchement des vendangeurs / Rita passe des jours et des nuits à veiller le passage de la mort, assise au seuil de la chambre où Gédéon s’en va lentement / nul sursis n’atténue les flétrissures de la métamorphose / nous descendons avec la rage de l’éboulement vers le lieu de chute et d’éparpillement des brisures d’os / les clairons des coqs crèvent la nuit / les souvenirs de Gédéon se tassent dans un trou poussiéreux parmi des débris de toutes sortes au fur et à mesure qu’avance la mort / la mer aimante le soleil / le hasard répété révèle une intention et l’éventail des désirs s’ouvre à l’intersection des chemins / l’instant du chavirement le moribond change de profil / la fête sanglante se prépare dans le basculement du paysage avec un entremêlement de végétations et d’animaux étranges / le ventre fécond de la nuit libère une armée de monstres / Saintil contourne les tombes du cimetière de Bois-Neuf / les ombres fertilisent le vide et le temps saigne dans les galeries de la mémoire / partir avec le tourbillon des eaux contraires / au fond du govi pourrissent les paroles du prophète / l’énigme du masque se coagule dans le rictus de la mort jusqu’à la morsure intérieure / Gédéon sombre dans l’inconscience irréversible / quelques jours après les funérailles du vieillard Rita retourne à Bois-Neuf chez son oncle Alibé.

Roulements de tambour annonçant la saison des orages. Le fleuve en crue fonce à grandes bourrades vers la mer austère ; et le vent déployant ses ailes tragiques se prépare aux attentats. Bouillonnements aux articulations des ténèbres et de la lumière. Comment rejoindre nos chevaux piaffant de l’autre côté de la rivière en déchaînement ? Au carrefour de minuit, Tête-Sans-Corps, escorté par un régiment de valets, hurle à tue-tête et menace de lâcher sur la ville des légions de vampires, si nous refusons de livrer nos enfants avant l’aube à sa rage dévorante.

— Je voudrais m’envoler, brasser l’espace de mes ailes puissantes, arracher les arbres d’un souffle, secouer les montagnes de l’île, m’étendre sur les cimes crêtées de sang pur.

— Volez comme bon vous semble, Tête-Sans-Corps ! Gardez-vous de vous poser sur nos branches. Votre pouvoir, issu des cavernes, tourne avec les ombres dans l’indécence des ruines.

— Je voudrais injurier, cracher dans vos mains, défoncer les portes de vos maisons, éclabousser les sexes de vos filles d’un intarissable jet de sperme.

— Injuriez comme bon vous semble. Les insultes sont souvent cousues de toile d’araignée à travers laquelle passe librement le vent ; et l’écho aveugle ne sait rien des mensonges, ni de la vérité. Mais, bien que nous soyons à un carrefour tragique, vous ne toucherez pas à un cheveu de nos filles.

— Je voudrais tout détruire, tout avaler, et ensuite vomir.

— Monstre ridicule et malade ! Détruisez vos palais, les chambres d’horreur, vos engins de guerre, les machines de la mort. Avalez les viscères et les tripes de vos maîtresses. Broyez les pierres de votre empire. Mais, vous ne vomirez point vos humeurs glaireuses dans nos chaudrons.

— Je voudrais écraser les vers de terre, les mouches qui vrombissent à mes oreilles, et nettoyer mon chemin de toute trace de vie.

— Anéantissez les bestioles qui se repaissent du pus de vos plaies. Vous avez misé sur un vide fragile, incapable de retenir le poids de votre tête coincée entre l’ombre et la lumière. Vous livrez un impossible combat contre l’espoir multiplié par nos voix et nos douleurs. Nous avons appris à dormir d’un œil, armés de lames à tranchant de sel.

— Je voudrais me jeter dans vos lits et réchauffer mes os glacés avant de poursuivre l’interminable voyage sur mon cheval harnaché d’éclairs.

— Voyagez, Tête-Sans-Corps ! Roulez dans la poussière et la bâtardise des vents fous. Bientôt, le tourbillon des grandes vagues vous emportera vers l’horizon fuyant.

— Moi, Tête-Sans-Corps, dans ma Toute-Puissance, je me moque des prophéties crachées par la bouche des pauvres humains qui ne vivent que de chimères. Ce soir, vous avez de la chance que mon estomac soit rempli. Je vais me coucher dans mon domaine.

— Vous mentez, Tête-Sans-Corps ! La saison commence à changer. Nous nous méfions de vos manœuvres.

— J’éclate de rire.

— Vous ne savez point rire, Tête-Sans-Corps. Vous ne pouvez que grimacer.

— Je proclame à haute et intelligible voix que, par fidélité aux étoiles maléfiques, je vais me placer à la droite du malheur.

— Horrible Tête-Sans-Corps à la bouche enténébrée de mort puant le sexe pourri ! Allez crever ailleurs !

Dans un vacarme infernal, Tête-Sans-Corps s’éloigne de la route, traverse en trombe une haie d’arbres-chandeliers, suivi par une meute de chiens aboyant après les ombres de la nuit.

Crime à détruire gorge ouverte avalant les détritus / l’échappement hors des poumons éclatés / la brûlure des lèvres écartées par subversion du vent de la vengeance trouant la peau arrachant les entrailles des animaux pestiférés dansant au jaillissement de la mort / regard impitoyable / œil guerrier crachant des matières explosives / tous les masques tombent sur le sol boueux quadrillé de barbelés / les replis des blessures tatouant la calvitie flamboyante rejetant l’immaturité des rêves dénaturés / entre les paupières la goutte de sang / en retrait l’écroulement des grottes / l’interruption du sommeil des mabouyas des anolis et des iguanes / témoins de leurs forfaits / ils ne nous chasseront pas de nos terres / nous refusons le ramollissement par la décharge des seringues dans les boîtes crâniennes / nous vomissons leurs chiffres dans les latrines foisonnantes de rats bouffis sous les cris de la foule briseuse d’idoles / de nos mains nous repoussons les cloisons et nous rompons les digues / avec patience nous détortillons les tripes de la fourmi révélatrice de secrets anciens / la fête sauvage aux couleurs d’incendie / l’assassinat des enfants transpercés à la baïonnette / le jeu nocturne des allumettes / l’exode des nourrices vers le désert / les serpents s’enroulent autour de leur proie dans le silence des boucles de l’asphyxie / la palpitation des veines temporales / les saillies glandulaires / des flots de bile et de salive débordent de la bouche / le feu investit sa grande sagesse dans la poussière des pierres fragiles diffusant le message dans le lyrisme du vent dilatant notre mémoire.

Guettant les zigzags de la lumière dans la béance du miroir, nous percevons les gargouillements de l’engloutissement sous les éboulis des ténèbres. Hors du gouffre, notre cœur s’emballe. Inextinguible lampe, nourrie de notre sang, inclinée vers nos douleurs. Ivresse de palper le ventre de la lune chabine dorée. Étrange partie de billard où les éclairs et nos mains s’entrecroisent. Miraculeux accouplement de nos rêves avec la foudre. Deux temps, trois mouvements, la vie bourgeonne et change de plumage. Une ombre folle s’engage dans une course déglinguée à la recherche d’un corps disponible. Pirouettes et contredanse bouffonnes. Ce n’est pourtant pas la saison des éclats de rire.

Au cours d’une de ses nombreuses escapades, agrémentées de sauts acrobatiques par-dessus les clôtures, le pasteur Pinechrist termina sa carrière de dragueur sur un récif meurtrier. La pratique de fourgonner les épouses de ses frères en Jésus-Christ avait irrémédiablement empoisonné son existence. En pleine nuit, un frère protestant le surprit en flagrant délit, alors que, tout couvert de sueur, il escaladait le mont Sinaï. Extrême indignation. Explosion de rage. Effondrement du lit. La mère poule, effrayée, s’envola toutes ailes ouvertes hors de l’arène ensanglantée. Éclairs de machette. Tête à la voltige. Appuyé contre un poteau de la clôture, le cadavre mutilé du pasteur Pinechrist. Entre ses jambes ouvertes à quarante-cinq degrés, une bible aux pages souillées. La nouvelle se répandit très vite à travers tout le pays. De nombreux fidèles des cohortes protestantes déchirèrent leurs bannières. Des légions de fanatiques de l’Évangile brûlèrent leurs bibles. Fermeture des temples. Démantèlement des tonnelles dans les bourgs et les villages. Bon nombre d’institutions philanthropiques étrangères, spécialistes du double jeu, mirent fin à leur programme d’aide alimentaire. Coup fatal pour le parasitisme de Gaston qui, acculé, chercha à se rattraper dans d’autres activités.

Explorant vallées, montagnes et plaines, nous avons vomi un flux de paroles ambiguës aux sonorités rauques et gutturales.

Nous avons frappé rageusement nos tambours, en hurlant des chants à garder notre âme debout. Interminable clameur gonflée de révoltes. Après des jours et des nuits de marche, nous cédons notre place à d’autres voix de la tribu pour la persistance des cris. Feu symphonique des raras. Écho des vaksines. Rassemblement sous le mapou. Le convoi s’apprête à franchir le fleuve. À l’avant-garde, la bouche du samba hurle des couplets frénétiques, animés par le chœur des chanterelles, et repris par une grappe de voix enflammées. Parcourant les corridors, les bois et les régions peuplées de halliers, nous parvenons à recouvrer d’innombrables fragments d’histoires, à reconstituer des tas de rêves oubliés. Et, notre mémoire, chevauchée par un loa sauvage, danse d’hystérie. Empreintes de nos orteils dans la poussière, trous creusés dans la boue, vêvês tracés à la croisée des chemins, pour que la mort ne l’emporte jamais sur la vie.

La violence meurtrière de l’assassin attise notre soif de vengeance. Nos cicatrices bourgeonnent. Les dents du bourreau mordent impunément la chair de nos enfants Qui aura su compter nos blessures à ce dangereux carrefour de déséquilibre où tant d’infortunes pèsent sur nos épaules ? Après avoir sondé les quatre horizons, nous sommes décidés à enjamber le fossé des vieilles malédictions, à briser la croix du malheur. Nous avons pilé du maïs ; immanquablement nous mettrons l’acassan au feu.

À genoux, les cheveux égaillés sur le visage, Sultana s’agrippe aux jambes de Clodonis en pleurant.

— Clodonis ! Clodonis !

— Oui ouan !

— J’investis toute ma patience de femme dans le retournement de ton sang vers la lumière, et mon espoir mûrit malgré l’absence. Clodonis regarde-moi.

— Oui ouan ! Oui ouan ! Oui ouan !

— Cognant contre les murs qui nous séparent, combien de fois devrais-je interroger le silence ?

— Oui ouan ! Oui ouan ! Oui ouan !

— Je me traîne à tes pieds ; et je ne vois nulle image, nul frisson traverser l’eau morte de tes yeux.

— Oui ouan ! Oui ouan ! Oui ouan !

— Dis que tu acceptes mon amour, et je t’aiderai à récupérer ta mémoire enfouie dans la bouteille opaque.

— Oui ouan ! Oui ouan ! Oui ouan !

Engoncé dans une vieille chabraque tissée de fibres brutes, les épaules de travers, la tête inclinée grotesquement, Clodonis garde les yeux fixés au sol sans un battement de paupières. Sultana se relève, l’enlace fougueusement par les hanches.

— Clodonis, il faut que tu m’écoutes.

— Oui ouan !

— Il y a un dézafi qui bouillonne de l’autre côté de la voie ferrée ; il attire tout le monde. Ici, nous sommes seuls.

— Oui ouan !

— Nous sommes tout seuls dans la maison.

— Oui ouan !

— Saintil s’est rendu à la gallière.

— Oui ouan !

— Zofer s’enivre de tafia quelque part. Nous sommes vraiment seuls.

— Oui ouan !

— Le soleil chavire au couchant. Réponds-moi, Clodonis. Je peux te remettre la clé de ta vie… Avant qu’il ne soit trop tard, réponds-moi.

Au même instant, Sultana perçoit un bruit de pas et une voix au timbre de marmite, en provenance de la cour. Elle s’empresse de regarder par la fente d’une fenêtre. Zofer s’approche en titubant. Sultana se précipite au-dehors, enferme Clodonis dans une chambre ; puis, elle se dirige à l’intérieur du péristyle et s’arrête brusquement près du poteau-mitan, troublée par les cris d’une fresaie coïncidant avec le retour imprévu de Zofer, dont la silhouette se dandine dans la semi-obscurité. Butant contre un pilon de bois placé en travers du seuil, Zofer évite de justesse une chute sur le sol poussiéreux ; perdant l’équilibre, il bouscule Sultana au passage, en esquissant le geste de lui palper les seins.

— Quoi donc ! Ivrogne impertinent ! (hurle Sultana, en reculant jusqu’à la porte d’entrée principale du hounfor).

— Sultana, j’ai l’impression que ma présence t’importune. Cacherais-tu quelque trésor dans les plis de la nuit ?

— Il y a des limites à ne pas franchir, Zofer. Retiens-toi. Je te le conseille.

— Désapprouverais-tu mon ivresse ?

— Peu m’importe que tu t’enivres.

— Sultana, je sens monter en moi une puissance mâle issue de profondeurs obscures. Comment pourrais-je me maîtriser dans cet effroyable combat contre la marée mystérieuse qui m’enveloppe et me soulève ?

D’un pas lourd, Zofer s’approche de Sultana, en se frottant les mains nerveusement, le visage déformé, on dirait un monstre surgi de l’abîme.

— J’ai envie de toi, Sultana.

— Quel culot !

— Je t’en prie, Sultana. Un coup de hanche. Rien qu’un seul. Tu n’as rien à craindre. Je n’en soufflerai mot à personne.

— Soûle-toi comme tu veux, Zofer. Mais, respecte ton verre.

— Rien qu’un tour de manivelle, Sultana.

— Tu me donnes le dégoût ! Perdrais-tu la tête ? Tu es un forcené. Tu ne manques pas d’audace.

— Ma folie s’est tournée vers toi, depuis que j’ai flairé l’odeur du courant souterrain qui t’entraîne. Je suis un animal des cavernes. Mon instinct ne saurait me tromper.

— Ce soir, au retour de mon père, attends-toi au déchaînement de sa colère, quand il aura appris ce que tu as osé me dire.

L’air furieux, Zofer regarde Sultana, en faisant craquer ses doigts. De ses yeux rouges de rage jaillissent des éclairs menaçants. Ses mâchoires contractées se meuvent avec un bruit agaçant d’engrenage rouillé. Concassage de pierres dures en une fraction de silence, dans une atmosphère embroussaillée de désir et de haine.

— Sultana, sache que je suis au courant de tes déjuponnades clandestines. J’ai fait preuve d’une grande discrétion. Tu devrais me couvrir de baisers dans un lit parfumé, orné de toutes les fleurs du pays. Tu devrais me récompenser, au lieu de me repousser.

— Tes chantages ne m’ébranlent point.

— Tu n’as rien à craindre… Tu n’as aucune raison d’avoir peur… Et puis, pourquoi aurais-tu peur de moi ? Je ne te demande pas de faire saigner les pierres, ni de me servir la lune dans l’assiette de Dambala.

— Pourquoi ne jettes-tu pas ta langue aux pourceaux ?

— Sois intelligente, Sultana. Je n’ai jamais été méchant envers toi. Depuis ta naissance, je te protège avec affection et dévouement. Je demeure un irréprochable serviteur de la famille. D’une fidélité à toute épreuve, aussi secret qu’une tombe, je n’ai jamais dévoilé l’enfilage des étoiles captives sous les eaux de l’étang. Ma participation à la prospérité de l’habitation ne date pas d’hier. Ma contribution est immense. Et pourtant, je n’en ai tiré aucun profit.

— Tu ne parviendras point à m’attendrir par tes reproches voilés, Zofer. Va donc œuvrer dans les poubelles de la mort, fossoyeur répugnant !

— Tu joues avec le feu, les mains nues, Sultana. Tu t’entortilles dans un jeu dangereux, depuis le jour où Clodonis a intégré le troupeau des zombis. J’ai tu mes soupçons à Saintil. Jamais je ne me suis confié à qui que ce soit. Depuis longtemps, je sais que tu marches nu-pieds sur de dangereux tessons. Pourquoi ne prends-tu pas conscience de tes erreurs ? Tu risques une vache pour une corde pourrie.

En proie à la fièvre de la peur, Sultana, dont le visage décomposé exprime le plus profond désarroi, commence soudain à trembler. Empêtrée, elle répond par des diversions.

— Serais-tu sous l’emprise d’un loa bossale ? Le clairin t’a complètement détérioré la cervelle. Va donc te baigner, te jeter dans un lit pour pouvoir au moins dormir. Cela calmerait ton esprit surchauffé.

— Je te parle en pleine possession de ma lucidité. Je ne divague pas. Je n’invente rien. Il y a longtemps que j’épie tes rondes nocturnes aux abords de l’appartement des zombis. Je t’ai prise au piège dans une passe difficile, ma petite Sultana.

Zofer éclate de rire. D’un rire affreux qui rappellerait les grincements d’une égoïne ébréchée en train de scier du bois aux fibres dures. Il se racle la gorge, les yeux révulsés, le regard enflammé. Puis, il expectore un jet glaireux, une abondante et épaisse morve verte mêlée de crachat visqueux glissant le long du panneau de la maison.

— Je suis à bout de patience, ma cocotte.

— Moi, je suis fatiguée de tes horribles bobards.

— Combien tu es rusée, belle putain !

— Quelle insolence, ivrogne gueulard !

— Quand ce soir, pour décharger ma conscience, j’aurai confié à Saintil toute cette masse de secrets que j’ai trop longtemps gardés, tu sentiras le poids de ta culpabilité et de ta trahison. Je mettrai à nu les tripes de la fourmi, à l’heure du règlement de comptes. Que de sordides mensonges tu as tissés autour de nous ! Que de sales combines tu as montées au sein de cette maison ! Ton aveuglement est sans bornes.

Saintil ne s’imagine pas ta perversité. Ce soir, je lui dévoilerai tes répugnantes machinations. J’ouvrirai les entrailles de la jument futée. Les bourriques orgines henniront de folie. Je plongerai les bras de Clodonis dans un réchaud de braises. Je vais tout de suite pétrir les fesses et les couilles de ce ridicule zombi dénerflé. Laisse-moi passer ! Écarte-toi ! Foutre tonnerre ! Laisse-moi passer !

Bousculades. Déséquilibre. Chutes manquées. Égratignures. Gifles. Poussades. Morsures. Coups portés à la gorge. Brutal corps à corps. Zofer terrasse Sultana, pénètre en trombe dans le hounfor, s’arme d’un bâton-monté. Sultana se relève, empoigne une chaise et bondit sur Zofer. Le bâton s’échappe et tombe. La bataille s’engage à mort. Bourrades foudroyantes. Coups puissants brassant l’air. Corps tourbillonnants. Blessures. Coups de pied. Chute à la renverse. Sultana, les cheveux ébouriffés, les lèvres ensanglantées, cherche à tâtons dans le noir, ramasse le pilon de bois et assomme Zofer qui s’évanouit.

Sans perdre de temps, telle une pouliche en furie, Sultana met au feu un chaudron rempli d’eau et de légumes. Un chaudron tout abîmé, complètement bosselé, noirci de couches de fumée.

Elle y ajoute trois poignées de sel bien pommées. Une fois le bouillon salé à point, Sultana ouvre la porte de la chambre, verse hâtivement toute une timbale dans la gorge de Clodonis qui avale, en s’étranglant, quelques bonnes onces du précieux breuvage. Clodonis est pris d’un soudain vertige. Crispations et spasmes. Sa poitrine éclate sous la progression démantibuleuse d’un rouleau compresseur. Picotements. Piqûres. Décharges électriques. Dans toute sa chair, il ressent des écorchures, des brûlures, des éruptions de plaies vives. Explosions successives annonçant une nouvelle naissance. Clodonis empoigne nerveusement sa tête. Couvert de sueur, emporté par un carrousel vertigineux, il s’écroule sans connaissance dans un coin. Sultana se précipite avec une serviette imbibée d’eau salée ; avec insistance, elle lui éponge le visage. Vivement, elle le tamponne, lui fourbit les tempes, lui frotte la poitrine, lui palpe les mollusques, lui tire les orteils, lui râpe la plante des pieds, lui gratte le creux des aisselles, lui chatouille les côtes, lui mord les oreilles et les lèvres… Brusquement, Clodonis reprend conscience en gigotant. Ses yeux, d’un éclat terrifiant, s’ouvrent avec des reflets de peau de lézard. D’un bond, il se relève.

Ses genoux fléchissent. Trébuchant, il se ressaisit en s’appuyant sur la palissade de la chambre. Aussitôt, un flot d’images commence à tourbillonner dans sa tête. Sous forme de séquences discontinues, il revoit, de manière floue, le film de sa vie : une calebasse sur ma tête je vois des cadavres étendus à terre dans le paysage de pierraille et de cierges épineux j’urine dans mon pantalon je garde les yeux fermés mes paupières sont lourdes je rampe à plat ventre mon abdomen se contracte je sens un fourmillement à mon sexe l’odeur de l’encens ma mère s’agenouille auprès de moi les plis de la douleur la chaleur infernale les flammes crépitent les pillards accumulent des richesses les ongles des rapaces leurs griffes leurs dents s’allongent les masques tombent ils ne peuvent rien dissimuler je me baigne à la source en sueur sous le soleil la paysanne me sourit en étirant les jambes j’agite nerveusement les mains sous la poussée de la fièvre clignement d’œil elle joue de la langue pour m’exciter davantage deux chiens reliés par le cul bavent dans la poussière sèche et dense je travaille dans une rizière marécageuse j’étouffe dans mon cercueil j’entends des cris je discerne la voix de ma mère je respire l’odeur de l’étang dans l’obscurité je marche regardant mes orteils je sens des mains chaudes me soulever par les jambes par les hanches par les aisselles j’entends une porte s’ouvrir et se fermer le vent apporte une combinaison d’odeurs je ne peux pas me boucher les narines ni les oreilles les senteurs et les sons voyagent à travers mon corps passionnant jeu de marelle je me glisse dans tous les coins et recoins du village elle me frotte le pubis je reste debout inerte insensible de ses doigts tremblants elle me meurtrit la pine coups de fouet sur mon dos une clameur monte des marécages hennissement de chevaux les mabouyas glissent et agitent les feuilles desséchées je me penche et me regarde je ne reconnais pas mon visage jeu de cache-cache les poignets attachés par une corde de sisal le maïs boucané sous la cendre la balle roule devant le calvaire la copulation dans l’obscurité les yeux flamboyants des chevaux en fuite les acrobaties des chauves-souris et des rats funambules ils rasent tous mes poils ils frottent mon crâne avec une huile rance ils entaillent mes cuisses elle me caresse le front le passage nocturne des orages les baisers fiévreux dans un coin de la maison l’aube pénètre par la fenêtre entrouverte de la chambre mes oreilles et mes narines me conduisent je remplis mes mains de sable mouillé j’observe les allées et venues des charrettes chargées de canne à sucre ils me battent me frappent avec une houssine j’ai les jambes couvertes de plaies une rafale de coups de corde sur mes épaules nues des compresses de feuilles de corossol sur mes tempes de monstrueuses créatures entourent mon lit les yeux rongés le visage tacheté de gale une machette plantée dans l’estomac je respire la rancitude de l’huile versée sur mon crâne je tâte mes côtes endolories j’écoute des voix perdues je devine le bruissement du fleuve intérieur jouer au soldat marron dans la cour du lycée leçon de grammaire test d’orthographe les règles d’accord du participe passé chavirement de boumba près de l’embouchure les canards sauvages frôlent la surface des eaux de l’étang de Bois-Neuf plongeons acrobatiques la ronde érotique des guédés tendresse maternelle brimade paternelle la furie des avalasses vacarme à la Croix-des-Bossales poisson salé panier de haricots l’empilement des bananes vertes les coups de poignard sous l’indifférence de la statue de madame Colo debout à l’intersection des rues Macajoux et du Peuple une tournée généreuse d’eau de coco la cheminée de la Hasco la complaisance des ponts jetés çà et là au-dessus des eaux l’errance aux abords des moulins à canne les rondes carnavalesques au Champ-de-Mars les bars populaires et leur entraînante musique sur la route de Bizoton les examens du troisième trimestre la remise des carnets scolaires au lycée les grandes vacances d’été une ribambelle d’enfants en fête extravagance d’adolescent le cœur enflammé tous les paysans de Ravine-Sèche exaltés crient bravo Clodonis bravo notre champion vive le conquérant vive le tombeur des femmes difficiles le coq de race tout le village de Bois-Neuf applaudit bravo Clodonis débordement de joie des paysans de Ravine-Sèche bravo Clodonis provoquant l’amertume de Saintil jaloux mécontent je ne bouge pas je refuse de m’enfuir de capituler devant la charge d’aigreur et de rage de Saintil le travail aveugle de la haine l’empoisonnement le meurtre la zombification Zofer m’a tendu un piège les mailles de la fausse mort m’enserrent m’emprisonnent m’étouffent moi-même Clodonis moi vraiment moi victime de mon imprudence l’inévitable piège la capture et la succession des tourments dans la boue des marécages…

Clodonis ne pouvait imaginer que, dans un verre de limonade glacée, il avalerait le poison fatal, qui une demi-heure plus tard, déclencherait le processus d’endormissement comateux. Point de départ d’une chaîne de réactions et de troubles psychosomatiques. L’omnipotent Saintil a toujours pris ombrage du savoir, guettant les moindres occasions pour frapper tous ceux qui oseraient contester son pouvoir, disposant d’une variété de recettes zombificatrices. Clairin infusé de feuilles vénéneuses. Lotion douée de vertus maléfiques. Muscade de la folie. Concombres de l’inconscience. Pinga-Serein. Breuvage court-circuitant le cerveau. La foudroyante solution aux trois-dégouttes. Pépinière pour la préparation de drogues inhibitrices des nerfs. Poudre hallucinogène provoquant l’obsession de la mort jusqu’au suicide. Cigarettes de l’hébétude. Toutes sortes de poisons. Quant aux zombis, ils sont assujettis à un régime alimentaire privé de sel, pour qu’ils ne puissent jamais retrouver la mémoire.

Instant d’éclairs et d’orages en un renversement d’espace où le corps vibre dans sa multiplication fragile / en marge de la désertude l’irrésistible décharge de la foudre agressant les trous d’ombre / le vent debout conquérant l’obscurité dans la torsion scandaleuse des branches. Le bouillon salé brasse le sang de Clodonis, retape son organisme, stimule son cerveau désobstrué. Il se sent grandir en touchant le plafond, les arbres et les nuages. Libéré des bandelettes de l’inconscience et de la mort, il tressaille sous les banderilles de la douleur humaine, conséquence de ce contact brutal avec le monde extérieur, seconde initiation à la vraie vie, retrouvailles inattendues qui le transforment en bois-nouveau. Son être s’amplifie en un paysage multiple avec une infinité d’ouvertures sur des configurations anciennes et des entassements de registres ignorés. Bruits de clés. Tiroirs remués. Masques détruits. Reconstituant, en fragments épars, les souffrances vécues comme dans un long cauchemar sous les griffes de Saintil et de Zofer, Clodonis se déchaîne en beuglant, tel un taureau enragé. D’une puissance foudroyante, il applique une gifle à Sultana qui chavire et s’évanouit. Puis, il bondit dans la cour, défonce toutes les portes des cellules et distribue le bouillon salé à tous les zombis de l’habitation. Furie des regards vibration de conduits électriques explosions cérébrales sous une marée de lumière phosphorescente hurlements cacophoniques clameur clairons tambours vaksines cymbales et crécelles. Une vraie gargote où les zombis, piaffant de crise à chaque gorgée de bouillon salé, se métamorphosent en bois-nouveaux. Navigation vertigineuse. Dévoilement des secrets de Tatézoflando. Déboutonnage et débridement. L’absorption du sel, à la manière d’un cyclone inattendu, bouleverse l’environnement, secoue les âmes endormies, réveille les consciences. Dans la cour de Saintil, des voix se déchaînent nourries par un flux de pensées imprécises où la raison cherche sa route hors de la gangue des fantasmes, dans un enchevêtrement de cris et de paroles. La lune décline vers la mer deux coups sur la terre ballonnée poule égorgée même les cocobés s’agitent les pointes des catchapicas égratignent les flancs pas de fuite possible quand les loas pétros sont en colère creuser les gouffres combler la mer l’écrabouillage les terreurs de la faim détruisent les remparts défalquant les fausses paix un poignard dans le crâne la vengeance semée dans chaque grain de sable je vois des chiens à cornes les exactions des percepteurs au marché les abus de justice je ne me baignerais pas dans la rivière en crue le hounguènikon regarde le bourgeonnement des flammes Saintil a joué dans nos plaies j’ai perdu ma vache laitière mangeant l’acassan au poison j’ai accueilli la mort à bras ouverts les yeux globuleux ma maîtresse-femme recroquevillée en accordéon après l’accouchement le dessounin tardif au milieu de la nuit l’accrochage des crapauds affamés de mouches la putain pousse des gloussements le riz et la paille se séparent dans le moulin le chef-de-section et le chouquet-de-la-rosée rançonnent les paysans de Bois-Neuf le houngan a brisé un asson sur ma tête les loas moundong se manifestent à la fin du kandjanroun mauvaise récolte de tabac le marteau enfonce les clous du cercueil la barque d’Agoué se brise contre un rocher j’entends les grognements agaçants des porcs le vagissement des crocodiles et des caïmans allongés à plat ventre dans l’étang boueux l’efficacité souterraine du houanga la lune aux abois le défi du bôkor les doigts sur l’enclume coups de barre de fer la bedaine bourrée de déchets franchir la barrière à la barbe de Legba oser toucher la méliassine d’Ogoun-Ferraille deux ennemis s’affrontent à mort sur le pont le retour de la maquerelle l’étripement implacable le brechet disloqué dans la chute de l’oiseau le débordement sens dessus dessous le corps réchauffé à la maniguette la pagaille parfumée à l’urine de cheval foulant la merde fraîche ils nous ont laissés les mains vides odeurs et couleurs cadavériques l’utérus arraché je pressentais le malheur là où le bât blesse les acrobaties des bizangos funambules la vaisselle brisée la jalousie d’Erzulie les querelles des coqs ébouillantés au carrefour zobop barrage contre les mauvais airs entre le chat et le rat le baril de maïs j’ai eu peur de m’approcher nu du bassin de Linglessou l’animal traqué se défend Saintil nous a pris au piège couvaison des œufs de la tortue de mer sous le sable la récolte de millet le café de janvier Zofer m’a roué de coups de trique nous avons vécu dans la servitude la plus horrible nos plaies saignent les prédateurs ont égorgé des innocents la danse des mabouyas nous attraperons le cheval malin dans le col étroit de la route mélangeant le sang et le lait pour détourner le maldiocre…

Revivifiés par le sel, les anciens zombis, devenus des bois-nouveaux, emportés par la rage vengeresse, s’agitent, détruisent, fouillent, bouleversent de fond en comble l’habitation de Saintil. Bousculades. Renversement des murs de l’enfer. Le feu se propage à travers les champs. Sultana, gravement traumatisée, s’enfuit au bord de la folie ; elle court nu-pieds dans les bois enveloppés d’ombres, échappant ainsi à la furie des révoltés. Couleurs enivrantes de l’incendie. Voix chargées de douleurs, pleines de violences. D’antiques rêves s’embrasent, venus du fond de l’âme. Le vent râle à travers des jaillissements de flammes. Exaspérés par le souvenir des misères et des souffrances endurées pendant de longues années sur les terres de Saintil, les bois-nouveaux bondissent dans la cour, défoncent les portes, arrachent les fenêtres de la chambre où sont accumulés d’innombrables instruments de torture et une infinité d’accessoires au moyen desquels les tortionnaires assouvissaient leurs désirs de cruautés : des paillasses infestées de punaises géantes (les piqûres la succion le picotement la démangeaison l’irritation le feu des boursouflures) ; une variété de fouets, des houssines, des chambrières, des martinets, des sticks ; une collection de bâtons et de matraques de toutes formes et de toutes dimensions ; des fioles contenant des drogues zombificatrices ; des divans hérissés de clous destinés au repos des sujets réfractaires ; des linges de lit imbibés d’acide pour réchauffer le sommeil des dénerflés ; des rigoises aux tresses brûlantes propres à provoquer d’un seul coup l’enflure des veines, la dilatation des artères sous la peau et le déraillement du système circulatoire chez la victime ; des poignards dont la pénétration dans la chair entraîne d’irréparables dégâts, des blessures en fleurs, une intense hémorragie, des plaies incurables, une fausse cicatrisation et un champignonnement cancéreux ; des chaînes aux maillons tranchants qui non seulement mutilent les jarrets et les pieds mais encore déclenchent la paralysie des membres inférieurs ; des ceps munis de barres et de boulons massifs dont le serrage produit progressivement la compression des viscères abdominaux, l’éclatement des reins, du cœur, de la rate et du foie ; des carcans à crocs strangulateurs ; tout un jeu de rasoirs utilisés dans les opérations de charcutage ; des râpes pour écorcher et limer les os ; des pinceaux imbibés de vitriol servant à badigeonner le crâne après chaque rasage ; des massues démantibuleuses ; des tenailles réservées spécialement à la castration des insoumis ; des pinces automatiques facilitant le démontage et la dislocation des mâchoires ; des marteaux aplatisseurs pour écraser les doigts ; des hache-viande ; des broyeuses de testicules ; des plateaux de chauffage destinés au supplice des fesses grillées ; des égoïnes pour scier les jambes des zombis soupçonnés de tentative d’évasion ; des tiges et des aiguilles qui, appliquées à certains endroits du corps, annihilent les réflexes de défense ; des foènes et des pics pour la crevaison des yeux et la perforation des tripes ; des bocks et des canules pour les injections au lait de bousillette. Tous les instruments de torture, mis en pièces, gisent éparpillés dans la cour de l’habitation. Renversement des palissades des panneaux et des clôtures. Progression des flammes de l’incendie dévorant les traverses, les poteaux et les planches pourries. Toute la maison s’écroule dans un bruit infernal.

Zofer rampe à plat ventre, se traîne sur les genoux, se relève et tente de s’enfuir à toutes jambes. À proximité de la barrière, un groupe de bois-nouveaux, surgis des ombres, lui barre la route, l’encercle et le capture brutalement. La mise à mort et le dépeçage de Zofer ne durent qu’un instant. Écartèlement. Arrachement sanglant. Corps déchiqueté en d’innombrables morceaux épars. Spectacle de pièces démantibulées, jetées çà et là dans la poussière du grand chemin : des pans de mâchoires, quelques dents, des bouts de bras, des fragments de cuisses, un crâne béant, des tronçons d’intestins en bouillie, des phalanges, des retailles d’oreilles et de lèvres.

Surexcités, les bois-nouveaux attaquent à l’improviste. Tous les objets qui leur tombent sous la main se transforment aussitôt en armes vengeresses : bouts de machettes, pieds de chaises, cornes de bœufs, serpettes, culs de bouteilles brisées, conques de lambi, sacs de pierres, pioches, éperviers, fourches, râteaux, bouts de câble, bâtons-chapelets à nœuds durs, battoirs, haches, marteaux, tiges épineuses, pilons de bois.

Les bois-nouveaux, tels des chiens affamés pris de rage, se précipitent hors de l’habitation dans une horrible anarchie. Obsédés par le désir de vengeance. Jetés brusquement sans directive dans un champ d’action où la liberté ouvre soudain à des consciences bouleversées un éventail de choix. La raison s’égare et les pulsions ténébreuses émergent, l’instant même où tout devient possible : la barbarie, le viol, la fuite solitaire, le refuge familial, les représailles, le pillage, la destruction aveugle, la pagaille.

Il s’élève dans la nuit une clameur immense. Vacarme gonflé de bruits et de cris insolites. Les habitants de Bois-Neuf et de Ravine-Sèche, tirés de leur sommeil, les oreilles en trompette, les yeux hagards de saisissement, sortent de leur chaumière pour observer, avec une curiosité mêlée de peur, le déferlement d’un rara imprévu à travers le bourg. La langue déliée, l’esprit vif, Clodonis s’adresse aux bois-nouveaux.

— Où allons-nous ? Où voulons-nous aller vraiment ? Pour quoi continuons-nous à errer sans objectif dans la nuit ? Nous devons éviter la dispersion et la violence gratuite. Les chevaux, qui passent leur temps à piaffer dans la savane, n’arrivent jamais au terme de leur voyage. Il est indispensable que nous nous unissions aux paysans de la région pour suivre ensemble un seul chemin, celui de la liberté pour tous. Nous les bois-nouveaux, nous avons vécu comme des bêtes inconscientes dans les rizières marécageuses. C’est aujourd’hui seulement que nous découvrons les horreurs de la zombification et que nous sentons la nécessité de lutter contre toutes les formes de servitude et d’aliénation. De leur côté, les paysans, victimes de la misère et de l’exploitation, ont souffert peut-être plus que nous. De toute manière, il est urgent que, les uns et les autres, nous formions un front uni pour écraser ce soir même la tête du serpent. Je viens d’apprendre que Saintil, habitué à introduire en camouflage des pintadines dans le gallodrome, sème l’épouvante dans les rangs des amateurs de coqs de combat. Ramassons toutes nos forces et allons affronter le tyran dans le dézafi qui bat son plein de l’autre côté de la voie ferrée.

Identifiant la voix qui parle et la silhouette découpée dans la semi-obscurité, de nombreux habitants de Bois-Neuf reconnaissent aussitôt Clodonis. Cris d’émotion et de joie. Embrassades fraternelles. Enthousiasme délirant. Les paysans, armés de méliassines et de torches, alliés aux bois-nouveaux, forment une immense cohorte en marche vers le lieu du dézafi. Par-delà le morne Lakatao, une lune albinos se faufile à travers un effilochement de nuages.

Le corps brisé de fatigue après les durs travaux de la journée. Alibé revient des champs à la tombée de la nuit. Nœud de lassitude en arrière des yeux. Les dents serrées, la démarche un peu lourde, il avance à travers les halliers. Au fond de sa tête prend forme un rêve de récolte dans lequel tourbillonnent des grappes de figues, des gousses de haricots, des grains de riz, des tiges de millet, des charges de patates, des marmites de citrons. Le dos tourné à la lune qui se lève, il s’en va vers sa demeure, précédé de son ombre qui danse mollement sur la route un tolalito déglingué. Tandis qu’il s’approche du bourg situé en contrebas, il s’arrête un instant, l’oreille attentive à un vacarme lointain, sourd, indiscernable. Dévalant de biais le morne Lakatao, il perçoit de plus en plus clairement les vagues irrégulières d’une clameur charriée par le vent. Rumeur confuse en provenance de Bois-Neuf. Bribes de paroles entrecoupées de hurlements : mourir se réveiller jardin dévasté les bois-nouveaux se déchaînent Zofer écrasé Sultana s’est enfuie bouillon salé distribution de sel Clodonis a goûté du sel tous les zombis ont goûté du sel les zombis ont récupéré leur âme les zombis sont devenus des bois-nouveaux les tripes de Zofer pendent aux clôtures de l’habitation les bois-nouveaux ont incendié la plantation le feu a dévoré le péristyle le hounfor les dépôts saccagés les barils de viande renversés des pintadines dans la gallière Saintil dans le dézafi allons écraser Saintil allons bousiller Saintil allons défesser Saintil allons pulvériser Saintil dans l’arène…

Sursaut d’émotion. Fièvre soudaine. Course effrénée. Alibé traverse à la bouline la butte des Abricots, franchit la bastraque, file entre les bananiers, bifurque par des raccourcis, et tombe tout d’un coup sur une bande d’enragés en armes hurlant à tue-tête : Allons dévorer Saintil ! Allons donc châtrer Saintil ! Allons pilonner Saintil ! Allons donc broyer les os les entrailles et la chair du tyran !… .

Alibé saisit aussitôt le sens et la portée d’un tel événement. Il se précipite à travers un champ de sisal. Suant, haletant, il pénètre en trombe dans sa chaumière.

— Jérôme ! Jérôme !

— Alibé mon frère ! Quel est ce vent débordant de rage qui s’acharne ainsi à chambouler le bourg ?

— Il vient tout juste de naître. Il n’a pas encore de nom qui lui soit propre. On le baptisera plus tard. En attendant, compère Jérôme, il vaudrait mieux que nous allions participer tout de suite à cette messe nocturne solennelle pour ne pas rater la sainte communion.

— Parlerais-tu tout de bon ?

— La terre bouge jusque dans ses entrailles. Un cyclone tapageur tournoie dans l’immense habitation de Saintil, ébranlant toutes les assises de Ravine-Sèche et de Bois-Neuf. Les zombis, semble-t-il, auraient goûté du sel dans un véritable gargotage de bouillon salé. Leur conscience s’est soudain réveillée ; ils sont devenus des bois-nouveaux. Soutenus par les paysans de la contrée, ils se dirigent actuellement vers le dézafi. Décidés à exterminer la tyrannie, ils s’apprêtent à franchir la voie ferrée à la recherche de Saintil.

— Tout de bon ? Est-ce vraiment vrai tout ce que tu dis ?

— Sultana s’est enfuie à moitié folle à la faveur du cafouillage des ombres de la nuit. Zofer a été dépecé en mille morceaux ; ses tripes sont restées accrochées aux clôtures de la plantation. L’heure du règlement de comptes a sonné pour Saintil.

Sans perdre une seconde de plus, Jérôme plonge hors du grenier, se laisse glisser sur l’échelle avec une telle précipitation qu’il en brise quelques barreaux. Puis, accompagné d’Alibé, il fonce à toute allure vers la zone d’animation du dézafi, en direction du gallodrome.

Depuis la mémorable mort du pasteur Pinechrist, Gaston mène une existence empoisonnée de tourments et de tribulations. Ballotté par des flots contraires, il exerce, au gré du hasard, les activités les plus misérables pour pouvoir survivre : brouettier ambulant, porte-faix, gardien de cour, nettoyeur et surveillant de toutes les races de chiens étrangers dans les maisons luxueuses (doberman-pinscher, bouvier des Flandres, lévrier d’Italie, berger d’Allemagne, saint-bernard des Pyrénées, boudelogue d’Angleterre), décrotteur, laveur de voitures, mendiant errant devant les magasins du bord-de-mer, sous-fifre au service des touristes, domestique à tout faire. Coincé dans l’enfer de Port-au-Prince, Gaston est réduit à mener une vie de paria. Les jours de malchance, le simple tranchant d’une feuille de malanga suffit à mutiler les doigts de la main. Et celui-là qui ne s’est pas soucié de bien fourbir la jarre, comment peut-il espérer se désaltérer d’eau pure ? Dans les profondeurs de la nuit, le sommeil investit le dormeur de sable, de pluie, de fer, de plomb ou de velours, selon les apprêts du lit dans lequel il se couche. Par son imprévoyance, Gaston, victime de ses chimères, repu de fantasmes, a joué de tout le poids de son corps sur une corde pourrie tendue au-dessus du vide. Déracinement. Perte d’équilibre. Vertige de la chute molle et déchéance honteuse. Torturé par le remords d’avoir abandonné lâchement sa province natale, acculé par la misère et l’échec dans une ville hostile, Gaston se souvient, un après-midi, du chemin qui conduit à Bois-Neuf. À la faveur d’une roue libre, il couvre la moitié de la route dans un camion-citerne de la compagnie pétrolière Texaco. Puis, à pied, par des raccourcis à travers les halliers, il réussit à atteindre les rives de l’étang juste après la tombée de la nuit, au moment même où la lune, émergeant timidement derrière le morne Lakatao, balise de clartés laiteuses une friperie de nuages cotonneux. Parvenu au faîte de la colline Jonjon, il éprouve soudain un choc émotionnel bouleversant. Son cœur s’affole, chavire, à la vue du spectacle de Ravine-Sèche en armes et en furie. Flammes et fumée. Clameur de voix en marche. Debout, il regarde en se disant : « Coup manman la foudre tombée du ciel ! Quel miracle ! Bois-Neuf vient de rompre la poche des eaux par un jeu de coups de griffes. L’accouchement a déjà commencé sans moi. Et l’enfant qui va naître ne portera rien qui soit la germination de mes semences. Pas un signe. Pas même un poil. Mieux vaut que je foute le camp. Mieux vaut que j’aille me démerder ailleurs. » Immobile, les mains à la mâchoire, Gaston regarde un instant le rougeoiement de l’incendie au flanc de la montagne, avant de rebrousser chemin vers Port-au-Prince.

Nuit crêtée de cris de colère. Tout le village bouillonne. Jérôme, Alibé, Clodonis, les paysans de Bois-Neuf unis aux bois-nouveaux, après avoir franchi la voie ferrée, surgissent tels des chevaux débridés dans l’aire du dézafi en hurlant à gorge ouverte : Allons filanguer Saintil ! Allons étriper Saintil ! Allons donc châtrer Saintil !

En deux temps trois mouvements, le gallodrome est assiégé par une foule déchaînée. À pas de chat, Saintil tente de s’enfuir hors de l’arène. Carmeleau et Philogène l’arrêtent au passage, et l’empoignent vigoureusement au collet. Sous une rafale de gifles, Saintil s’écroule à genoux, en implorant d’une voix plaintive le pardon de ses crimes. Au même instant, écœurés par une attitude aussi manifeste de lâcheté et de répugnante hypocrisie, une grappe de bois-nouveaux se détache de la cohorte des enragés et assomme le tyran déchu. En un rien de temps, le cadavre est broyé, déchiqueté, pulvérisé par une population assoiffée de vengeance. On dirait un cyclone saccageant la gallière. Les bancs, les chaises, les tables, les bacs de fritures, les cornets à dés, les cartes à jouer, les plats de boustifaille, les bols de pimentade, les bouteilles de clairin, et tous les vieux objets de divertissement sont catapultés par-delà le grand chemin.

En pleine tempête, Jérôme, Clodonis et Alibé s’appliquent à coordonner la coalition des paysans et des bois-nouveaux, rassemblés en grand nombre dans la nuit. D’une voix calme et virile, Jérôme leur parle, interrompu dans les premiers moments par des chahuts. Et quand il parvient à trouver les mots-clés pour exprimer la vérité et convaincre son auditoire, il sent alors s’infiltrer en lui une chaleur immense, la chaleur d’une foule consciente de sa force, la juste colère d’une communauté debout contre la tyrannie. Et, tandis que souffle la brise venue de la mer, les paroles se propagent par vagues successives dans le village argenté de lune : « Je ne vous parle pas pour tuer votre ardeur, ni pour vous endormir. Nous avons déjà trop dormi ; nous venons à peine de nous réveiller ; et la nuit s’évente au seuil d’une nouvelle saison. Je ne vous parle pas non plus avec la prétention de pouvoir aiguiller la chevauchée des orages à travers les ténèbres. D’avoir vécu comme un lâche dans l’obscurité et le silence, je suis peu digne d’annoncer à la tribu les premières percées de l’aube. Et je vous mets en garde contre les agamans resquilleurs qui pourraient surgir de l’ombre avec l’audace de vouloir assumer la paternité des feux de balise. Le voyage est long, très long ; il peut durer plusieurs récoltes avec des contre-temps dus à la bâtardise des vents tournoyant au-dessus des archipels de mort et de folie. Il nous faudra de temps en temps vomir les glaires qui nous encombreraient les bronches, et tracer, à chaque tournant de route, des vêvês dans la poussière du silence. Il y aura toujours un dézafi quelque part. La vie elle-même est un colossal dézafi.

Pour chasser le sommeil paralysant, la léthargie et la mort, nous devons, en tout temps et en tous lieux, apprendre à vivre pour le partage du sel. Beaucoup d’autres zombis croupissent dans la misère et l’inconscience au fond des montagnes, à l’intérieur des plaines et jusque dans les villes. Allons les réveiller par le sel. Pour garantir les visas de l’aube, soyons d’infatigables semeurs de sel. Car, là où il y aurait un seul être humain enchaîné, affamé, humilié, c’est l’humanité tout entière qui est traînée dans la boue… »

Tout doucement, quelques étoiles musardes lèvent l’ancre. Le soleil bourgeonne derrière le morne Lakatao. Bois-Neuf commence à se laver le visage. Sur la route de Ravine-Sèche, deux gosses, un garçon et une fille, marchant main dans la main, vont se baigner au point de jaillissement de la source.

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