Les Affres d'un défi
Début du texte
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.
En ce jour du samedi, aussi terrible que le dieu Agarou, Gaston met en branle toute son artillerie de joueur. Dans ses veines, un bouillonnement de passions. Le feu brûlant du clairin. Du fond de ses yeux, jaillissent des éclairs. Comme sous l’emprise d’un loa sauvage, il se déchaîne, en plein jour. Impitoyable pour tous ses adversaires. Lançant les dés, à la fois avec une rage, une agilité et une élégance déconcertantes.
Sur la table de jeu, l’argent est étalé à profusion. Les ouvriers de la Compagnie MacDonald des Chemins de Fer et ceux de la Shada viennent juste d’empocher leur salaire hebdomadaire. Les mises augmentent. De plus en plus. Faby, le tenancier du tripot, rit à gorge grasse en ramassant les primes prélevées sur chaque partie. Par moments, la bagarre risque de se déclencher. Grêle d’injures. Menaces de couteaux et de bâtons. Gorgées de tafia avalées à la file. Interminable succession de joueurs qui viennent, s’en vont, reviennent, passent et repassent. De pied ferme, Gaston se cramponne à la table de jeu, un peu grisé par tant de triomphes imprévus.
Au crépuscule, Faby fait allumer deux lanternes. Un quart d’heure plus tard, s’amène Antonin qui voudrait prendre part au jeu sous la tonnelle.
— Je sollicite une partie de dés, avec la permission de Maître Legba et de Papa Ogoun.
Tous les joueurs relèvent la tête, sans dire un mot. Dans la région, Antonin passe pour un spécialiste des jeux de hasard, un maître invincible. De Montrouis à Portail-Guêpe, il se promène dans les différents centres de jeu, sans jamais perdre une partie. En définitive, amateurs et professionnels refusent de se mesurer à lui. Il est toujours le suprême gagnant, celui qui fait sauter les banques de jeu. Ses coups de dés provoquent généralement de redoutables désastres dans le camp de ses adversaires. Sa simple présence suffit à déclencher une véritable panique autour d’une table de jeu. Dans toute la contrée, persiste la rumeur selon laquelle Antonin aurait sacrifié son premier fils chez un bôkor, pour pouvoir acquérir en échange le don d’infaillibilité aux dés. Aussi, le considère-t-on, à juste titre, comme le roi, le pape incontestable des jeux de hasard.
— Je sollicite une partie de dés, au nom de Maître Legba et de Papa Ogoun.
Personne ne relève le défi. Tous les joueurs abandonnent la table de jeu. Sauf Gaston. Alors, retournant une chaise sur laquelle il s’assied à contresens, Antonin plante un regard d’acier dans les yeux de Gaston.
— Petit impertinent ! De combien d’argent disposerais-tu ? À quelle hauteur peux-tu sauter avec des jambes si frêles ? Tu es un aveugle imprudent. Tu marches avec ton cercueil sur les épaules à travers un chemin rocailleux bordé de précipices.
Gaston évalue son avoir en comptant une pile de pièces de monnaie, ainsi que les billets d’une gourde. Il avale une gorgée de tafia, la bouche tordue, crispée de grimace. D’une voix sèche, il répond.
— Un coup de dés pour cinquante gourdes. Pas plus. Pas moins. J’y vais le premier.
— Vas-y, petit audacieux ! Je t’en ferai voir de toutes les couleurs. Tu vas en crever. Tu ne t’en sortiras pas. Je vais te manger tout cru.
Gaston empoigne prestement le cornet à dés. Avec rage, il le frappe sur la table. Un dé, trébuchant, se dirige de biais vers la gauche, accuse quatre points. L’autre, roulant vers la droite, indique trois points.
— Certitude que cela me vaut sept points.
À son tour, Antonin empoigne le cornet. Au moment où il commence à l’agiter, ses yeux se révulsent, injectés de sang vif. Son visage subit une horrible métamorphose. Il frappe le cornet de toutes ses forces. Les dés, éjectés violemment, bondissent en tournoyant, tels deux chiens fous de vertige ; ils tournent, tourbillonnent, dansent. Merveille de souplesse et de rythme. Ils rasent élégamment les bordures de la table, avant de s’arrêter tous deux à six points.
— Cela me donne douze, en douceur.
Avec des doigts de proie, Antonin se précipite sur la mise. Il promène son regard sur le cercle des spectateurs, en faisant craquer bruyamment ses deux pouces.
— Je sollicite d’un autre joueur une partie de dés. Une seule partie de dés ! Qui veut danser avec le diable au bord du feu ?
Personne ne lui répond. Faby, le maître de jeu, se gratte la tête. Tous les joueurs se retirent. Gaston se lève de la table, l’air égaré. Il palpe au fond de sa poche une pièce de vingt centimes.
Abattu par l’échec, il se tape les fesses de dépit. Puis, il s’en va tout droit chez Louisina.
Ventresse, coup de fouet appliqué en plein ventre, choc brutal au flanc de la montagne pour un jaillissement d’eau, là où les pierres s’avivent dans un corps de flammes, éclatent sous les dents du soleil. Tout au fond de nous, persiste la maudite saison. Notre sang s’agite à fleur de peau ; il nous monte à la tête, nous engourdit les pieds, remonte précipitamment, se faufile dans les jointures. Étendus dans un nid de fourmis, nous tressaillons jusqu’à la moelle.
Notre mémoire est enfouie dans notre âme. Ah ! Comme elles nous brûlent, les cicatrices du cœur ! Nous nous en souviendrons. L’appel et le refus. Le calvaire et son supplice. Blessure profonde. Coup mortel. À l’ancrage du cœur, le bourgeonnement de la mémoire. Les dissonances des côtes décharnées et leur musique rauque, tel un hymne lugubre à la misère. Saison des poignards. Interminable saison de barbarie. Une multitude d’oiseaux se sont enfuis. Mais, la mémoire se recycle aux sources du cœur.
Chaque samedi matin, Rita s’approvisionne en vivres au marché de la Croix-des-Bossales. L’invariable litanie alimentaire à laquelle s’accroche Gédéon : le riz aux grains longs, le maïs moulu de Saint-Marc, le haricot rouge, la viande de bœuf, le petit-salé, la banane, la pomme de terre, l’igname, les légumes. Pas de musardise. Acheter en un tournemain. En cours de route, Rita regarde les gosses de son âge s’amuser en pleine rue. Désir fou. Le rythme de son cœur s’accélère. Brusquement jaillies du fond de sa conscience, l’image et la voix de Gédéon font surface. Les réprimandes. Les injures. Crispation de l’âme. Crainte. Aigreur. Chagrin. Et elle retient difficilement ses larmes.
Parfois, Rita regarde les pancartes, les enseignes qui foisonnent dans les rues. Ne sachant pas lire, elle ne comprend pas. Elle ne comprend rien. Les lettres de l’alphabet, tels des mouches, des fourmis, des maringouins, des libellules, des vonvons, des vingt-quatre-heures, des papillons, des couleuvres, des anolis, des colibris, des tiges de canne à sucre, des palmes, des plumes d’oiseaux, s’entrelacent dans une danse étincelante dont Rita ne parvient jamais à dégager le sens. Pourtant, chaque fois qu’elle regarde ces sortes de signes, elle frissonne des pieds à la tête, transportée dans un ailleurs lointain, jusqu’aux frontières de l’inconnu. Ensuite, elle dégringole, plonge au fond des mers où elle rencontre la Maîtresse-des-eaux.
— Ô belle Sirène ! Emporte-moi sur ton dos.
— Les ignorants analphabètes n’entrent pas dans mon royaume.
— Et s’il m’arrive, ô Sirène, de retrouver ton peigne, en cherchant, en recherchant, en fouillant partout ?
— Tu cesserais de regarder à travers des bouteilles noires. Tu sortirais des ténèbres. Tu saurais sur quel pied danser.
— J’ai soif de lumière. Je te supplie, ô Sirène, de me conduire dans ton royaume de clarté. Tends-moi la main, je t’en prie, belle Sirène !
— Apprends à tracer des vêvês. Apprends à écrire. Je te porterai sur mon dos. Je t’emmènerai dans mon palais d’or et de lumière.
Rita éprouve un vertige hallucinant, avec la sensation qu’un moulin lui broie la cervelle. Les avertisseurs d’un camion retentissent. Elle sursaute près du trottoir, et reprend ses sens. Arrivée au marché, elle s’empresse d’exécuter les achats, pour regagner aussitôt la vieille maison de Gédéon. Reprendre l’interminable calvaire. Gravir et descendre l’escalier, plusieurs fois par jour. Cuisiner. Servir la nourriture et l’eau. Balayer la cour. Nettoyer les chambres. Lessiver. Repasser les linges. Épousseter les meubles. Cirer le parquet. Torréfier le café. Avaler des flots d’injures. S’étioler dans un coin. L’existence de la petite Rita se ramène au fond à grimper une échelle à laquelle manqueraient plusieurs barreaux. Sa vie, un épouvantable mât-suiffé.
Le jeu et l’enjeu. Les disputes s’enveniment. Des coqs de combat, harcelés par une grêle de coups aux salières, s’envolent hors de l’arène. L’espace d’une nuit, la chair mutilée se gangrène, grouille de vers, attire les mouches. Des chiens affamés furètent, farfouillent dans des piles d’immondices. Il suffit d’un rien pour que la mort revienne à vive allure s’installer au seuil de nos portes. Et, navrante illusion, les superficiels, les naïfs croient pouvoir se prémunir contre le fatum par les sortilèges, les macaqueries et les mensonges d’un déterreur d’ombres.
Poignards dégainés pour éventrer le cheval maudit. Ses entrailles ouvertes baignent dans la poussière et le sang coagulé. Les grandes faims ne dédaignent guère la chair aux relents de pourriture. Terribles faims devenues adultes et meurtrières. La guerre et la mort nouent d’indissolubles alliances.
Entre le sommeil et l’instant du réveil, un sursaut d’émotion. Nous entendons, venue de loin, une voix étouffée nous appeler dans un govi. Nous n’y avons pas répondu. Toute la volaille s’est juchée sur des branches d’arbres ; nous ne percevons qu’un vent fugitif et sporadique. Sous un tamarinier, deux ombres s’enlacent furtivement dans le noir. Toute la nuit, les chiens poussent des hurlements lugubres. L’amour flaire la mort. Un chat franchit d’un bond la clôture. Une fresaie s’envole aux alentours de la maison. Les gosses effrayés se recouvrent la tête sous un amas de haillons. Il nous faudra nous réveiller avant l’éclatement des feux du jour pour reprendre le difficile combat contre les cannibales et les lanceurs armés de cordes et de fouets épineux. Quoi qu’ils fassent, notre image fuira le miroir magique et l’eau de la terrine. Jamais ils ne parviendront à nous transpercer le cœur.
Le vent souffle sans interruption. Balayant la région de Bois-Neuf, il se disperse à travers les champs, s’engouffre dans les chaumières, enjambe la voie ferrée, file au-dessus de la mer, après s’être soûlé de flûte et de vaksine sur l’échine des montagnes. Pris de crise, les arbres se tordent. Convulsions hystériques. Déhanchements. Gesticulations extravagantes. Dans toute la zone, feuilles et branches, inclinées au ras du sol, dansent un yanvalou, sous la poussée du vent. Chuchotements dans la paille sèche et dans les herbes folles. Explosion musicale et feu d’harmonie.
Là-haut, dans le grenier, l’œil rivé à une fente, Jérôme discerne à grand-peine l’environnement extérieur, tant le vent brasse avec furie des jonchées de fatras tout en vannant d’épaisses couches de poussière. Tourne, tourne le moulin rapide des réflexions, des pensées et des images. Un volcan rugit au fond de ma tête. Il y a longtemps que l’envie de hurler me chatouille la gorge. Mes tripes me démangent. Mon ventre se contracte, pris dans l’étau d’une douleur lancinante. Il y a longtemps qu’un tourbillon vertigineux m’emporte. J’ouvre toute grande ma bouche d’où ne sort aucune voix. Je suis bel et bien acculé à avaler mes crachats pour ne pas mourir étouffé de colère sèche.
Nous continuons à chercher. Nous n’avons encore rien trouvé. Nous écumons de rage. Nos cerveaux bouillonnent. Nous parlons en plein sommeil. Nous divaguons en pleine conscience. Persistance onirique. L’habitude de lutter en rêve allume en nous un brasier. L’intervalle d’une nuit, notre mémoire se disperse et se perd. Peu à peu, notre colère s’apaise, s’anéantit. Pourtant, le feu n’est pas éteint. L’espoir couve sous la cendre. Envahis par la fumée d’un feu de bois, nous marchons au milieu d’invisibles flammes. Les entrailles des chiens crevés bâillent. Parler encore. Déparler. Mais, le jour où des paroles de lumière bourgeonneront, fleurs épanouies entre le cœur et les lèvres, le soleil jamais ne se couchera.
Toute une journée, Louisina trime dans le pilage du millet. De temps en temps, elle s’arrête pour reprendre souffle. S’essuyer le visage trempé de sueur à un pan de sa robe. Elle jette un regard sur l’étendue bleue de la mer ; deux voiliers traversent le canal de La Gonâve. Elle lève la tête vers le ciel ; des volées de corbeaux s’orientent vers la montagne. Elle ramène ensuite le regard à l’intérieur de la chaumière ; Gaston, étendu de tout son long sur une natte tressée de paille, dort en ronflant.
— Tonnerre ! Tout mon corps me démange, chaque fois que je vois dormir ce maréchal dégueulasse dans ma vieille bicoque. Gaston ! Tu es foutre le roi des paresseux et des ivrognes ! Tu es une créature déjouée, un détrousseur sans vergogne, un dérangé incurable…
Louisina lâche le pilon et commence aussitôt à frapper le battant de la porte. Gaston se roule en boule sur la natte. Un œil clos, l’autre entrouvert, il se recroqueville sur lui-même, les genoux ramassés sous le ventre. Louisina continue à frapper avec plus de nervosité.
— Soûlard ! Tu cuves ton tafia en dormant depuis hier soir. Tu es rentré très tard. Efforce-toi de te réveiller, de te lever. La chambre est tout empestée par une infecte odeur de clairin. Inconscient ! Incorrigible ! Irrécupérable ! Tu es un os dur à décourager même un chien ! Fils de Satan ! Fous le camp !
— Mais, Tante Louisina, je ne te dérange en rien, que je sache. Je suis resté étendu pour dormir un peu. Me reposer, parce que je suis très fatigué. Dormir n’est pas un crime.
— Ta gueule ! Je parle ! Quand tu n’es pas occupé à avaler du tafia, tu bâilles aux corneilles. Tu ne fais jamais rien. Depuis l’avant-jour, je pile du millet, pendant que toi tu ronfles. Tu as passé toute la journée à jouer aux dés chez Faby. C’est bien toi qui as défoncé la malle pour prendre dans la sacoche les dix gourdes qui ne m’appartiennent même pas. Tu as osé dérober l’argent que l’on m’a confié pour des emplettes. Et ces dix gourdes, tu les as perdues au jeu. Sale voleur ! Tu es plus vicieux qu’un chat. Et, le comble, tu ne facilites la tâche à personne. Tu es un égoïste sans usage et sans forme, un vil maraudeur.
Gaston se lève, s’assied à même le sol, se ratatine dans un coin de la pièce, la tête baissée, les mains à la mâchoire. Louisina continue à pester, à grommeler. Coups de pilon au fond du mortier. Flux de réprimandes et d’injures. Autant elle pile le millet avec rage, autant elle crache d’amers reproches à Gaston qui, volontiers, garde un profond silence.
Le soleil s’est couché. Il va pleuvoir. Surpris au fond des bois par la tempête, nous sommes cernés de toutes parts par des créatures maléfiques. Coincés à un passage étroit, nous risquons de crever d’angoisse. Ne laissons pas la maladie de la peur s’insinuer en nous pour nous miner. Gardons notre calme. Reprenons nos sens.
Depuis quand cherchons-nous ? En plein rêve, nous courtisons la vie ; au réveil, nous lui léchons le corps ; pourtant, nous ne recevons d’elle que déceptions et morsures. Fouillant, farfouillant dans la viscosité de l’absurde pour nous inventer des raisons de vivre, comptant les chiffres blancs de nos illusions, nous frôlons la démence, nous sombrons dans la glu des ténèbres.
Venue de loin, une voix de femme nous parvient faiblement. Nous nous en approchons quelque peu. Au moment où nous pourrions la toucher, elle s’enfuit. Anguille, elle file et glisse entre nos doigts. Puis, à nouveau, nous entendons une voix de femme venue de très loin. Nous bondissons à sa recherche, dans un chemin d’épines et de ronces. Depuis quand cherchons-nous ? Notre mémoire et notre cœur s’égarent dans la fournaise. Pour nous retrouver nous-mêmes sur les pistes du futur, il nous faudra marcher pieds nus sur des braises, franchir des caps dangereux, traverser les vastes aires du malheur.
Là-haut, dans le grenier, à l’affût, Jérôme tend une oreille attentive. Bribes de paroles. Grappes de mots. Au-dehors, la rumeur ondoyante de la mer et le halètement du vent. Quelques paysans, accroupis près d’un tronc d’arbre, bavardent entre eux. Un instant plus tard, Alibé pénètre à l’intérieur de la chaumière.
— Compère Jérôme, comment as-tu bouclé la journée dans le galetas ?
— Couci-couça, vieux frère. Toi, comment tu t’es dépêtré avec ce vent enragé ?
— Le vent a exécuté de spectaculaires voltiges et des cabrioles en parcourant la plaine, lançant partout de violents coups de sabots. Ah ! Mon impuissance ! Mes vaines colères ! J’ai trépigné en voyant des colonnes de bananiers fauchés à plat sur le sol. Par endroits, le vent a écorché le jardin à vif.
— De ce côté-ci, il a rué, pire qu’un mulet sauvage, égratignant le toit de chaume.
— Il fait nuit noire, compère Jérôme. Je vais placer l’échelle. Tu pourras descendre du galetas, tout à l’heure.
L’existence de Jérôme se ramène à un curieux calvaire. Devoir se réveiller avant l’aube. Grimper l’échelle avant le lever du soleil. Passer la journée, recroquevillé dans un coin du grenier. Le soir, descendre l’échelle après la tombée de la nuit. L’épreuve de l’échelle se révèle pire qu’un châtiment. Les tourments de l’enfer. L’épuisement. Parfois, aux bords des larmes, Jérôme ne peut se souvenir fidèlement des événements de sa propre vie ; il ne comprend même pas comment ni pourquoi il a commencé à s’entortiller les jambes autour des barreaux de l’échelle. Toujours le même supplice se déroulant sur le rythme binaire de l’escalade et de la dégringolade. La nuit, en plein sommeil, il est contraint de se réveiller au moindre bruit, de sauter du lit pour grimper l’échelle. Souvent, sans raison. Qu’une chèvre se frotte les cornes à un poteau, qu’un porc se gratte les oreilles contre la porte, qu’une vache en vienne à rompre sa corde d’attache, qu’une bourrique hennisse ou que des chiens aboient… l’inévitable course au pied de l’échelle se déclenche automatiquement. Précipitation. Étrange gymnastique dans un enclos exigu. Déroutantes acrobaties. Certaines nuits, Jérôme se sent à bout de forces. Réveillé en sursaut, il s’énerve, trépigne, s’arrache les cheveux, s’écorche le visage, se roule par terre, éclate en sanglots. Puis, l’air déglingué, marionnette désarticulée, il se tient le bas-ventre, comme emporté dans une irrésistible crise de rire à laquelle n’échappe point Alibé. Une sorte de rire hystérique. Rire de défoulement, jusqu’à l’apaisement de ses angoisses, la lente récupération de ses forces, la plénitude de sa conscience. Décharge paradoxale de rires et de sanglots.
— Alibé, mon frère, pardonne-moi. Ce n’est point ma faute. Je suis fatigué de l’existence que je mène dans le grenier. L’échelle m’a beaucoup vanné. Il y a des jours où je me sens vidé, au bord de la folie. Sans ton soutien, j’aurais depuis longtemps crevé. Je te dis merci, mon ami-camarade.
— Tais-toi, compère Jérôme. Je te comprends, vieux frère. Aujourd’hui ou demain, nous devons nous aider l’un l’autre. Le sort l’a voulu ainsi. Et, c’est bien normal. Tu n’as pas besoin de m’expliquer ce que tu ressens. Je te comprends parfaitement. Nous sommes deux pierres gisant au même endroit, sous le même soleil, dans le même feu dévorant.
D’entrée de jeu, le coq du voisin a reçu trois coups terribles ; il lui faudra redoubler d’ardeur pour ne pas perdre le combat. Mordre les mamelles de la vache pour que coule un mélange de lait et de sang dans la chimie nocturne des douleurs.
Intrusion inopportune dans une bataille de fous en colère et de chiens enragés. Évitons les coups mortels.
Masse de plomb fondu, la mer bout sous le soleil de midi. Fleurs d’eau / Fleurs bruissantes / Fleurs fragiles nées de l’écume / Chuintement d’éternité / Buissonnement de feux fugaces / Miroitement d’écailles et de nageoires / Le poisson va mordre à l’hameçon / Pourquoi ne pas attendre les premières secousses de la ligne ? Glissade sur des pelures de figues. Jambes cagneuses. Démarche tordue. Le roi des cocus languit sous le poids d’une forêt de cornes. Des fresaies sillonnent les ténèbres et glissent au-dessus des toits avec des hululements perçants.
L’indiscrétion des lèvres en un essaim de paroles et de bulles de savon. Le samba ne répondra plus aux trivialités et aux ricanements des jaloux. Le visage marqué par l’agression, le corps blessé en de nombreux endroits, nous nous tordons de douleur. Ils nous ont brutalisés dans nos plaies. Étourdissement de notre coq assailli de coups d’ergots. Nourris de flamme et de sang, gonflés d’ardeur, pleins d’audace, nous bouillonnons de rage.
Avec tant d’avidité à s’immiscer dans nos affaires, jusqu’où ne s’étendraient pas leurs rêves de domination ? / Violence aveugle. / Ils manifestent des désirs fous à vouloir cueillir le soleil avec leurs dents. / Nous franchissons d’affreux précipices. Ils se moquent de nous, en riant à pleine gorge. En seront-ils comblés ? / Sanglant affrontement. / Saintil a attaché les zombis, les deux bras en arrière. / Fleurs saisonnières. / Fleurs vénéneuses. / Une enfilade de poissons pourris. / La prison et les corps ancrés dans la servitude. L’acceptation des chaînes. La faim et ses tenailles. / Ils ont assené de terribles coups à nos enfants. / La misère brassée à pleines mains. / Le coq du voisin a reçu plusieurs coups de pattes. / N’était la mort de notre enfant, nous serions déjà grand-mère. / Le temps pour les fruits de mûrir, les branches de l’arbre se cassèrent une à une. / Perdre absurdement la vie. / Gémissements de douleur. / De son bec, la bécassine a crevé l’œil de son petit. / Nous traînons nos ailes dans la poussière.
Pourquoi tiennent-ils à mettre dans l’arène un coq nain face à une pintadine ? Ils ne sont pas de même gabarit. / Nous tenons en aversion les amateurs cupides. / Les voraces vont s’affronter aux poignards. Les assassins pullulent dans les arènes. / Désormais, nous ne laisserons plus nos flancs ouverts à l’adversaire. / Les joueurs inexpérimentés ne font pas long feu ; ils perdent du premier coup. / Les écervelés se sont brûlé les doigts en voulant brasser un brasier les mains nues. / Paroles aux effets foudroyants. Ils ne nous lâchent pas d’un poil. Nous sommes restés pendant longtemps des spectateurs passifs. / Avec cynisme, ils piétinent les faibles. / Loin de vivre, nous vivotons. Difficile combat. Nous en sortons ébréchés jusque dans l’âme. / Menace aux poignards. / Exaspération. / Déflagration de l’être. / Il nous est impossible de deviner les chiffres et les couleurs du temps dans cette aire enténébrée de doute, malgré nos yeux ouverts. / Ventouses appliquées dans l’épaisseur de la chair. Comment appréhender l’irrationnel et l’innommable ? / La machine broyeuse de vies gagne les rues en pleine nuit. La concasseuse infernale a écrabouillé les genoux du maître-marcheur.
Les étoiles filantes nous donnent le vertige. De ténébreuses pensées nous effleurent l’esprit. / Les indiscrets captent des bouffées de paroles dépourvues de sens. Les bavards intempestifs exultent. / Sur quel pied nous faudra-t-il danser ? / Nous n’avons pas encore tout perdu. Nous nous abritons contre les intempéries. Le vent a endommagé les toits de nos maisons. / Portes défoncées. Chaises brisées. Nous n’irons témoigner nulle part. / Rafale de coups. Mort soudaine de la pute aux ailes vertes à la guinguette. / Avant d’enjamber le danger, quel pied devrions-nous lever le premier ? / Chavirement d’un navire côtier. À combien de brasses sommes-nous du rivage ? Notre gorge nous brûle. / Le coq au plumage bariolé s’est réveillé. Revirement dans l’arène. Ils pourchassent les amateurs récalcitrants.
Carmeleau allume une cigarette. Philogène sommeille, debout. À l’entrée du gallodrome, la bagarre éclate. Jets de bouteilles. Tables démantelées. Chaises démantibulées. Sous la tonnelle qui s’écroule, Philogène sursaute.
— Carmeleau, n’est-ce pas que l’orage se déchaîne en plein midi !
— Réveille-toi, Philogène ! La mort a bâillé tout près de nous. La mort file dans le sillage de la vie. Arrange-toi vite !
Avec raison. La bouche de la mort exhale une sale odeur de pourriture.
Ponts abîmés, déplanchéiés. Nous traversons les rivières. Toit découronné. Maison déplafonnée. La voûte du ciel s’est effondrée. Nous voltigeons, nous nous élançons aux quatre horizons. Portes et fenêtres closes. Nous percevons l’environnement. Nous n’avons pas les jambes brisées, ni les ailes coupées, ni les yeux crevés. Sans désemparer, nous poursuivrons notre marche à travers des chemins difficiles. Un oiseau s’envole ; il nous prête ses ailes. Le vent souffle ; nous nous accrochons à ses roues libres. La fumée s’élève ; nous tournoyons dans la danse vaporeuse des volutes. Fines gouttelettes de pluie. Nous nous humectons le bout de la langue.
À travers d’épais halliers, nous avançons péniblement, recouverts de haillons, le corps tailladé par des épines. Affaiblis par le saignement de nos blessures, nous boitillons. Torturés par la faim, rompus de douleur, nous poursuivons notre marche. À chaque tournant de route, nous traçons des vêvês au charbon, en laissant sur le sol des signes susceptibles de guider nos enfants. La pensée voyage plus vite que le corps. Une idée qu’on ne laisse pas moisir sous le fatras pourrissant du sommeil, et qui s’enrichit dans le feu vivifiant de l’action, ne saurait s’éteindre. Un cri déchirant. Quelle est la trajectoire de la voix ? De quel côté prolifère la rumeur ? Si la pensée est plus malléable et plus prompte que le corps, qui donc aura le dernier mot ?
Ivre de tafia au dernier degré, Gédéon improvise des chansons, nouées de paroles ambiguës, tissées de mystère. « Ô marassas mes amours ! Je suis venu vous chercher. Nous devons partir, nous en aller d’ici. Je vous entraînerai bien loin. Je vous emmènerai très loin. Nous devons partir, nous en aller d’ici, je suis venu vous chercher, ô marassas mes amours ! »
Gédéon continue à boire, à chanter, à parler par paraboles, tandis que la petite Rita n’arrête pas de travailler dans la maison. Harcelée par les appels de son maître. Épuisée par les escalades et les dégringolades réitérées de l’escalier. Tourmentée. Au bord de l’égarement.
— Rita !
— Plaît-il, tonton.
— Prépare-moi du hareng saur à l’oignon, fortement assaisonné de piment.
— Oui, tonton.
— Achète-moi du pain de mie à la boutique d’en face, pour une valeur de cinquante centimes.
— Oui, tonton.
— Des glaçons, pour dix centimes.
— Oui, tonton.
— Quatre cigarettes.
— Oui, tonton.
— Fille de mes fesses ! Dépêche-toi ! La merde !
— Oui, monsieur Gédéon.
L’hélianthe fascine les abeilles, les papillons et les guêpes. Pour un enjeu banal, se déclenche un jeu terrible aux poignards. Les tambours résonnent d’envoûtement. S’agirait-il d’une rumeur de danse occulte ou de massacre ?
Lèvres fanées par la faim. N’attendons pas la manne céleste. Brisons le cercle de l’inertie. Brassons le vent dans le cirque des villes. Pour ne plus être tentés de renouer avec la passivité casanière, démantibulons nos chaises, démolissons nos lits.
Gédéon s’agite, au paroxysme de l’ivresse. Après avoir bouffaillé du hareng saur avec du pain de mie, il recommence à boire. À chanter de plus belle. « Au suprême degré, je réponds présent. Au suprême degré, le diable vomit du sang. Au suprême degré, rugit la bête au fond des bois. Au suprême degré, expire la bête à l’abattoir. »
Lorsque retentissent les notes et les paroles de ce chant macabre, les parents, dans le voisinage, se hâtent d’appeler leurs enfants. Tous les gosses du quartier regagnent leur logis. À plat ventre, ils s’étendent dans leur lit. Enfouis sous des couvertures, de la tête aux pieds. Les adultes, eux-mêmes, dressés sur leurs ergots, accablent Gédéon d’invectives. Un marathon insolite : d’un côté de la rue, des flots d’injures déversés à bout portant ; de l’autre côté, jaillissant de la vieille maison, la persistance d’un chant mystérieux.
— Loup-garou ! Il est temps que tu prennes ta retraite, Gédéon.
— Au suprême degré, je réponds présent.
— Baka inconscient ! Vieux fou cynique ! Cannibale !
— Au suprême degré, le diable vomit du sang.
— Sorcier ! Tu raffoles de la chair tendre des enfants. Un jour, nous te ferons payer tes crimes.
— Au suprême degré, rugit la bête au fond des bois.
— Zobop ! Tu trouveras bien plus fort que toi. Au-delà d’une montagne s’étagent d’autres montagnes.
— Au suprême degré, expire la bête à l’abattoir.
— Vieillard dégoûtant ! Ferme ta sale gueule ! Prends donc ta retraite. Loup-garou mangeur d’enfants !
Tout le voisinage se déchaîne contre Gédéon. Dans les parages, on brûle l’assa-foetida et l’encens. Vain exorcisme. Gédéon chante à tue-tête. On mitraille sa maison de jets de pierres. Infructueuse canonnade. Il hurle sa chanson à toute gorge, jusque fort tard dans la nuit. Ne s’arrêtant de s’égosiller que lorsque toutes les maisons environnantes achèvent de fermer portes et fenêtres.
Gédéon allume une cigarette, expire une bouffée de nuage. Trébuchant contre une rainure du plancher, il est projeté, en position assise, jusque sur le rebord du lit.
— Rita !
— Plaît-il, tonton.
— Remplis d’eau propre la cuvette émaillée bleue.
— Oui, tonton.
Gédéon expire une autre bouffée en observant l’étirement des volutes de fumée. Aïe ! J’ai la tête qui tourne. Ils ont cru pouvoir m’importuner. Mais, en définitive, ils ont perdu le pari. Tout le quartier a capitulé sous mes assauts. J’aurais passé la nuit entière à chanter, s’ils ne s’étaient pas empressés de fermer les portes. Pourtant, je sens décliner mes forces. Ô mon vieux corps accablé de douleurs ! Tout seul, je végète dans cette vieille maison. Depuis dix ans. Tous mes enfants sont partis à destination de l’étranger. Ma femme, à son tour, est allée se fixer à New York. Personne ne m’a donné signe de vie. Personne n’a jugé bon de m’écrire. Moi qui me suis tant dévoué, tant épuisé pour ma femme et mes enfants ! Que de sacrifices et de folie ! Pour un cric pour un crac, je les comblais d’argent. Aujourd’hui, voilà que je vis tout seul, abandonné dans une vieille maison délabrée.
À force de se lamenter sur son sort, Gédéon ne peut s’empêcher de pleurer. D’affilée, il fume trois cigarettes. En proie à la nostalgie, il s’étend sur le lit, sombrant lentement, tout doucement dans une demi-torpeur.
— Rita !
— Plaît-il, tonton.
— Chante-moi une chanson. Je suis très fatigué. J’aimerais dormir. Chante-moi donc une chanson, ma fille.
Rita s’approche du lit. Elle commence à chanter à mi-voix : « Mon frère vit loin de moi. Or, mon frère est jaloux. Mon père malade a été soigné par les animaux des bois. En échange, il fit don de moi au sorcier. Mais, le sorcier guérisseur a la vilaine habitude de dévorer les enfants. Ah ! Je vais pleurer tout mon soûl. Je vais pleurer jusqu’au lever du jour. Je vais pleurer, pleurer, jusqu’au retour de mon frère. »
Pendant que Rita chante la triste mélopée, deux larmes jaillissent de ses yeux. De sa faible et tremblotante voix, s’exhalent de mélancoliques effluves. Entre-temps, la tête renversée en arrière, un ruissellement de bave aux commissures des lèvres, Gédéon sombre dans un profond sommeil. Rita lui soulève la tête, et glisse un oreiller sous sa nuque. Puis, sans faire de bruit, elle descend légèrement l’escalier pour aller dormir à son tour.
Des entrailles du soleil, nous voudrions arracher des rêves brûlants. Un puissant coup de bélier. Les deux battants de la porte s’ouvrent largement. Brassage de poussière et de pluie battante pour l’aménagement d’un bourbier. Un champ de voix en émergence. Mamelles de la vache. Flèches de cannes. La verticalité. L’élan du taureau. La queue en panache du coq de race. Virilité du bouc au fond de la savane. Sifflements lubriques de l’étoile filante. En franchissant la clôture pour saillir une jument au milieu de la nuit, le vigoureux étalon a failli se briser la nuque. Mais le lendemain, il a nié être l’auteur du scandale. Qui devrions-nous croire ? Des entrailles du soleil, nous voudrions arracher des rêves brûlants.
Masques grotesques. La mascarade marque nos faces. La manie des grimaces aux commissures de nos lèvres. Le mal du mardigras ancré en nous. Coup imprévu. Nous ouvrons aussitôt les yeux, le cœur bouillonnant d’ardeur. Pourquoi sursautons-nous de frayeur ? Nous imaginons l’au-delà du sommeil, l’au-delà de la vie. La lumière champignonne. Danse de fièvre. Un tournoiement de feu dans nos veines. Diagramme fugace de l’éclair. Nous bondissons pour recouvrir les miroirs avant le lever de rideau sur les violences théâtrales de la foudre. Dans l’épaisse obscurité, même le bruit des rats nous épouvante.
Pourtant, c’est au plus profond de nous-mêmes que le mal a pris racine. Notre unique salut réside dans notre détermination à l’extirper de manière qu’il ne revienne plus à la charge.
Vous qui dévorez notre chair à belles dents, gardez-vous de toucher à nos os ! Aussitôt que nous aurons anéanti la race des voraces, les arbres, les fleurs, les feuilles, les rivières, les animaux, les hommes, tous les êtres vivants changeront d’aspect, resplendiront de fraîcheur et de clarté, pour devenir de plus en plus beaux. Jambes ouvertes, cuisses au vent, la terre s’offre à nous. Le sexe de la vie bâille, béance écarlate. La grossesse poursuit son cycle. Rondeur et dilatation du ventre. Demain, la délivrance. Fille ou garçon. Nous percevons déjà les cris de l’enfant. Nous avons préparé de la poudre, du savon, du parfum, de l’eau pure, et la layette du nouveau-né. Ensemble, nous nous baignons dans le même bassin ; nous n’avons aucune raison de nous dissimuler le nombril l’un à l’autre. Au point d’or où jaillit la source, nous nous débarbouillons les mains. Des entrailles du soleil, nous voudrions arracher des rêves brûlants.
Effervescence du samedi. Sous la tonnelle, chez Faby, le jeu aux dés s’anime. De plus en plus bruyant. Sous la violence des coups de cornet, la table menace de s’embraser, de s’écrouler. Agrémentées de tafia, de cigarettes, de mets épicés, de sauce piquante, les parties s’échauffent. Successivement, tous les joueurs s’inclinent face aux surprenantes performances de Gaston. Triomphe indiscutable. Il a les poches bourrées d’argent. Sous sa chaise, une marmite remplie de pièces de monnaie par-dessus les bords. Fier de son record. Au ras des lèvres, une cigarette en équilibre. Aspirant et rejetant des bouffées de fumée. Soudain, Antonin surgit au tournant de la grand-route. Tous les joueurs simultanément lui cèdent la place en silence. Faby s’empresse de se tenir debout, tout près de la table. Antonin tire une chaise qu’il fait tournoyer telle une toupie ; d’un seul coup, il la bloque entre ses genoux, la chevauche à contre-siège, avant de s’asseoir en face de Gaston.
— Quelles sont tes possibilités en ce jour du samedi, jeune vantard ? Pourras-tu nager en profondeur sans éprouver de malaise ?
— Sans limites ! Pour comprendre le débordement de la rivière à l’embouchure, j’ai appris à me faufiler entre les racines de l’eau.
— Palabres de jeune premier !
— Caponnade de grand format !
— À travers toute la région, je suis à même de régler son compte à n’importe qui. Déclare la mise que tu veux, petit téméraire ! Ma foi d’Antonin Montilus, je jure par trois coups violents sur ma poitrine n’avoir jamais refusé de pari ! Quelle impertinence !
Gaston évalue rapidement son avoir. Il incline sa casquette sur son oreille droite. Et répond.
— De l’argent comptant ! Un seul et unique coup de dés à chacun de nous ! Pour deux cent quarante gourdes ! À toi l’honneur de commencer.
Grande surprise dans l’assistance. Faby a les yeux exorbités d’émotion. Antonin se mord les lèvres. Stupéfaction. Déroute. Il perd le contrôle de ses nerfs, se frotte rudement les dents les unes contre les autres. Ses puissantes mâchoires se meuvent, tels des engrenages de moulin. Il lance un jet de crachat sanguinolent. Puis il bondit à l’intérieur de la maison. Trois minutes plus tard, il revient s’asseoir dans la même posture. Accumulant plusieurs poignées de billets sur la table, il fait craquer ses pouces avant d’empoigner sauvagement le cornet à dés. Ses yeux s’enflamment aussitôt d’un rouge sang. Au coup de cornet, le premier dé s’immobilise à six points, et le second, après d’innombrables pirouettes, s’arrête à cinq points. Faby annonce à haute voix un total de onze pour Antonin.
Gaston, à son tour, commence à agiter le cornet à dés. Il l’agite. Suant à grosses gouttes. La peau du visage aussi luisante que celle d’un lézard gris. Pendant longtemps, il agite vivement le cornet. Puis, poussant un cri extravagant, il lance rageusement les dés qui décrivent, à plusieurs reprises, le pourtour de la table, s’orientent vers le centre dans une valse tourbillonnante, se déhanchent, se heurtent en pleine exhibition, comme emportés dans une danse toute d’érotisme et de grâce, et enfin se figent, à la suite de quelques cabrioles, à six points chacun. Exclamations gonflées d’étonnement sous la tonnelle chez Faby. Rumeurs. Coup de gong final d’une rencontre inoubliable dans les annales des jeux à Bois-Neuf.
Gaston ramasse son gain. Après avoir versé la prime réglementaire, il offre une tournée de clairin à toute l’assistance. Dédaignant de boire, Antonin se lève ; sans dire un mot, il s’en va. Gaston également se retire au même instant, pour se rendre chez Louisina. À mi-chemin, la tête relevée, il observe le ciel gris plomb, chargé de nuages menaçants. Déjà, sur l’étendue de la mer, il commence à pleuvoir. Gaston accélère l’allure. Parvenu sous le pont, il s’incline pour se mouiller la tête dans l’eau de la rivière. Un train de la compagnie MacDonald des chemins de fer revient à vitesse folle de Port-au-Prince. Gaston redresse un peu la tête pour regarder, attentif aux bruits de la ferraille qui sembleraient vouloir lui dire : « Je voyage, moyennant une gourde et demie ; verse-moi de l’argent, je t’emmènerai très loin ; je voyage, moyennant une gourde et demie. » Éperdument, Gaston regarde le dernier wagon s’éloigner et disparaître à l’extrémité des rails.
Barrage d’ombres, la nuit nous a surpris à l’intérieur d’une maison hantée. Un filet de mémoire pour piéger l’étoile suspendue à l’intérieur du crâne. Course à l’errance. La vadrouille. La dérive. À chaque carrefour, nous semons du sel pour que nos enfants sachent bien où mettre les pieds. La lumière a aveuglé l’assassin embusqué au fond des bois. Sans dire un mot, les yeux grands ouverts, nous en avons profité pour nous retirer à pas feutrés et nous mettre à l’abri. Il n’est jamais recommandé d’interrompre le sommeil des carnassiers affamés, des mangeurs insatiables et des ennemis de guerre, tant que nous ne nous sentons pas encore prêts pour terrasser le mal. Ni de parler à haute et intelligible voix, si nos bras tardent à suivre l’envol de nos pensées.
Partout sont tendus des pièges. Bientôt, l’endormissement. Le sommeil entrecoupé de cauchemars. L’éveil et la prudence. Dans le voisinage, un coq, dressé par l’ennemi, claironne des heures fausses pour nous induire en erreur dans l’évaluation des ombres nocturnes. Deux chiens fous d’amour, ivres de fornication, aboient à tue-tête. De manière à rester éveillés, de temps en temps nous nous pinçons les uns les autres. Dans nos mains, une tige épineuse pour maintenir à distance les créatures maléfiques. Nous attendons qu’un jour nouveau prenne forme dans la forgerie du soleil.
Gaston s’est levé très tôt. Après avoir préparé sa mallette et s’être proprement vêtu, il réveille tante Louisina en la secouant dans son lit.
— Je m’en vais, Tante Louisina.
— Mais, où voudrais-tu aller ?
— À Port-au-Prince.
Louisina se lève, tire une chaise, s’assied, puis se remet debout. Elle se lave le visage pour chasser les dernières brumes du sommeil.
— Gaston, où veux-tu aller vraiment ?
— À Port-au-Prince.
— Mon garçon, que vas-tu donc chercher à la capitale ?
— Je suis fatigué de souffler dans des tiges de bambou et de me gonfler le cou et les mâchoires avec du vent. Je vais chercher du travail à Port-au-Prince. Quand j’aurai réussi à améliorer ma vie, je reviendrai au pays. Oui, je reviendrai. Je te le promets, ma tante.
Des larmes ruissellent des yeux de Louisina, qui tantôt se déplace sans but précis à l’intérieur de la chambre, tantôt s’assied, tantôt se tient debout, se lamentant interminablement. Gaston reste sourd à tous les arguments de dissuasion, à toutes les prières. Pourtant, son cœur se déchire. Se sentant aux bords des larmes, il embrasse précipitamment Tante Louisina en la serrant avec force. Empoignant calmement l’anse de sa mallette, il part en direction de la grand-route. Parvenu à un tournant du chemin, tout près de la maison de Faby, il aperçoit soudain un vieux camion de transport, bringuebalant, surmonté d’une carrosserie aux couleurs voyantes. Son cœur bondit, saccadé d’émotion. Il se retourne pour regarder, avant de grimper dans le tacot. Alors, les bayahondes, les cactus, les bananiers, les nasses aux poissons, les vieilles chaumières et des nuées d’oiseaux commencent à tournoyer au fond de sa tête. Sa gorge se resserre. Dans un vacarme assourdissant et un intense brassage de poussière et de fumée, l’infernal camion démarre. Gaston jette un dernier regard sur Bois-Neuf. Les premières flèches du soleil, bourgeons et cornes de clarté, jeunes pousses de lumière, émergent lentement par-delà une vieille montagne dénudée (le morne Lakatao).
Ils ont arraché, coupé, mutilé sauvagement les langues indiscrètes. Au fond de nos gorges gommées de peur, le blocage des paroles. Plongés dans un profond et long sommeil, nous avons été mordus aux orteils, aux oreilles, aux doigts, aux lèvres. Expérience, technique et ruse des rats spécialistes du double jeu, soufflant sensuellement sur nos blessures. Ils nous caressent en même temps qu’ils nous mordent pour que nous ne ressentions pas la douleur des morsures.
Derrière nos portes, ricanent des têtes de mort. Ils nous ont écrabouillé la chair, pulvérisé les os. Puis, ils ont craché dans nos mains. Combien d’étoiles mortes peut-on mettre dans la paume de la main ? Toute notre imagination projetée sur les épures d’un temps futur. Dans les non-lieux infinis de la présence / absence, nous captons toutes sortes de paroles. Des propos sensés et réfléchis. Des pensées vagues et absurdes. Des énoncés contradictoires. Une infinité de sons variant du grave à l’aigu. Et des dissonances. Quand s’amorce la musique, nous constatons avoir tout mélangé.
Le lécheur de culs se relève, s’assied, regarde partout. Le corps hideux, horriblement couvert de boursouflures, tellement il s’est gratté. Le bluff ne produit pas toujours les effets escomptés. Les litanies incantatoires non plus ne suffisent pas à celui qui voudrait percer les secrets de la vie. Si nos projets et nos rêves menacent d’échouer, si notre courage décline, il nous faudra apprendre à nager dans le noir silence des abysses. Nous émergerons plus loin.
Le repas mijote. D’un geste de la tête et d’un signe des yeux, ils ont repoussé notre présence. La violence prend racine aux tripes, s’amplifie à l’estomac et explose dans la tête. Une multitude de mains ouvertes peuple nos rêves. Mains tendues. Mains agressives. Mains suppliantes. Mains vengeresses. Un déferlement d’eaux pour noyer les vers des nombrils pourris. Sauvagement, nous bondissons sur nos ombres. Notre mémoire est pleine de croix, de clous et de plaies. Ils nous ont crucifié la mémoire.
Un tonnerre sourd se déploie dans la nuit poreuse ; le ciel chavire d’inéquilibre. Complicité dans la peur de mourir. Dans le silence naît un bourdonnement pareil au grincement d’une scie. En rêve ou en pleine conscience nous ne faisons que traverser les heures avec des battements de mains et des hurlements pour tromper nos déserts. L’espoir palpite dans la respiration de l’œuf. Éclat de miroir ou tranchant de lame. Saintil a assommé un zombi d’un violent coup de bâton à la tempe gauche. La malheureuse victime s’affaissa, le corps agité, le visage crispé, en proie aux convulsions de la mort. Au même instant, le fou du village, qui rôdait par hasard aux alentours du hounfor, fut assailli à coups de matraque par Zofer ; il s’écroula sans connaissance. L’agresseur continua, malgré tout, à frapper de toutes ses forces, jusqu’au moment où il fut certain de la mort du pauvre idiot. Comment retenir les rêves en fuite entre le sommeil et le réveil ? La mer prépare un attentat par les nervures du sel et la mouvance des sables.
La lune vire et dissout les cauchemars.
Cassure d’île sombrant dans un océan de sang dramatisant la légende, obstruant les pistes du désir et rendant l’aube inhabitable. Le désastre abolit les signes du zodiaque et dépasse les prévisions du prophète. Troublé par le récit de tant d’horreurs, Jérôme se mord les lèvres de colère. Bouillonnement de sang. Veines éclatées. Déferlement de paroles aimantant la foudre. Jérôme fulmine contre les zombificateurs. Un cadavre roule dans la nuit vers les frontières de haut souffle et de grand silence entre chair et lumière. Le guédé surexcité avale une panoplie d’éclairs et de couteaux. Nous comptons les étoiles dans la dormance étale du lac. Nous perdons notre temps à rechercher l’envers et l’endroit des ténèbres toujours vierges hors de la fornication des astres. Androgynie de la flamme qui se réfracte en nous. Un seul spasme dans la nuit, et la vie se perpétue. Orgasme de la lampe allumée aux pieds de la déesse Erzulie. Nous dissimulons sous nos lits les objets sacrés arrachés de la main des vandales. Les paris ne s’annuleront plus ; le coq du voisin reprend pied. La passivité des zombis nous accable ; leur apathie est contagieuse ; un lourd silence plane sur l’enfer des marécages.
Nous avons tout accepté, tout avalé, tout avalisé. Murailles, poutrelles, échafauds et barbelés dans un décor monté pour la barbarie et la peur. Usant de prudence dans le jeu terrible du silence, nous faisons le mort, pour ne pas être happés par la machine broyeuse. Jeu de massacre pour un règlement de comptes. Les habitants de Bois-Neuf n’ont encore rien tenté contre le pouvoir tyrannique de Saintil. Au cours d’une cérémonie sacrificatoire, Zofer a enfoui le corps d’un nouveau-né dans le ventre d’un mouton égorgé. L’étang s’enferre dans les rizières. Convulsions des coqs touchés aux salières. De nos doigts nus, comment pétrir le feu ? Saintil, requin des profondeurs, connaît le moulinage des eaux barbares. Le fleuve en débordement peut déraciner quelques arbres isolés. Mais, impossible qu’il fauche toute une forêt. Saintil accapare les terres fertiles, s’empare du bétail, détourne les cours d’eau, ensorcelle les femmes, asservit les âmes, terrorise toute la population de Bois-Neuf. De mystérieuses créatures peuplent ses vastes domaines ; des tas de cadavres s’accumulent dans la cour de sa demeure ; des cervelles en fleurs jonchent son lit ; sous le péristyle du temple gisent des corps d’enfants enterrés vivants ; des colliers de crânes ornent son hounfor ; des milliers de zombis pullulent dans ses champs de riz ; des grappes de tripes humaines, enduites de graisse, pendent aux clôtures de son habitation.
Le sang s’affole à l’entour du tatouage, et l’air bleuit autour de nos gestes. Défrichons le sens au creux du son.
Dessillons-nous les yeux / Arrachons les plumes racornies alourdissant nos ailes / Enlevons les croûtes pourries de nos orteils / extirpons les chiques et les crabes entravant notre marche parmi les pierres. Nous finirons par savoir sur quel pied danser. Les couleurs du temps changent / nous ne sommes pourtant pas dupes de la ruse des caméléons réfugiés dans les feuillages / nous sommes déjà marqués au fer rouge. Nulle parole n’est vaine à deux doigts de la mort. L’ombre s’accroche à nos portes. Des chiens batailleurs se précipitent sur les poubelles. Baignés de lune, les vidangeurs s’enfoncent dans une masse infecte d’excréments.
Dangereuse incubation dans la molle épaisseur des fausses paix. Les zombis traversent la rizière et contournent l’étang de Bois-Neuf ; chacun de leurs pas s’inscrit dans l’opacité et la lourdeur de l’inconscience.
Les révélations des prophètes de malheur ne nous émeuvent point. Nous lisons dans les signes de l’eau les messages des insectes et des oiseaux de passage. Les paroles interdites s’amassent au fond de la gorge. Zofer frappe un zombi à la poitrine ; le fouet déchire la masse charnelle en profondeur. À la recherche de notre ombre égarée dans le coton du sommeil, nous avons longé tous les corridors, enfoncé toutes les portes, écarté tous les rideaux. Il n’y a que de sombres reflets glissant hors de nos mains.
La peau fragile et bleutée dans la semi-clarté crépusculaire, Sultana se tient debout dans sa chambre. Un bruit de pas. La porte s’ouvre. Saintil entre dans la pièce et s’immobilise à quelques pas de sa fille.
— Sultana, mon enfant, tu devrais te reposer. Nous aurons une longue nuit de travail.
— Oui, papa.
— Depuis la mort de ta mère, tu es devenue mon bras droit, l’héritière de mes biens et de mon pouvoir.
— Oui, papa.
— Quand je ne serai plus là, tu maintiendras intactes les traditions du hounfor.
— Oui, papa.
— Pour éviter l’effritement et l’anéantissement du domaine, garde-toi d’ouvrir ton cœur à un étranger.
— Oui, papa.
— Ta vie appartient aux loas de la famille. Tu ne pourras te lier à aucun être de chair.
— Je le sais, papa.
— Tu m’apportes une aide indispensable dans l’accomplissement de mes œuvres. Tu ne m’as jamais déçu. Je te récompenserai mille fois.
— Merci, papa.
— Tu n’as jamais provoqué la colère des loas qui pourtant sont si jaloux. Ils n’ont jamais eu la moindre occasion de se plaindre de ta conduite. Ils te combleront de richesses, de puissance et de gloire.
— Oui, papa. Je m’incline devant la volonté des loas, des esprits et des mystères. Je leur demande avec ferveur de ne jamais m’abandonner sur les chemins de la tentation.
— Sois sans crainte, mon enfant.
Saintil s’approche de Sultana. Il lui caresse les cheveux, les oreilles. Il lui palpe les joues, avant de l’embrasser sur les lèvres. En une longue et fougueuse étreinte. Frémissement de chair. Fièvre et frisson. Il la serre contre sa poitrine, le souffle haletant. Sultana se pâme de vertige. Saintil la conduit sous le péristyle, à un divan en acajou où elle s’assied.
— Sultana, tu es responsable de la cuisine des zombis.
— Oui, papa.
— Même dans l’obscurité la plus totale, ne perds jamais de vue la ligne de partage, la frontière fuyante entre les vivants et les morts.
— Oui, papa.
— Garde les yeux ouverts, et tu verras les nœuds des ombres par-delà les clartés diffuses de la nuit.
— Je m’y efforcerai, papa.
— N’oublie jamais de goûter à la nourriture quotidienne des zombis, avant de leur donner à manger.
— Oui, papa.
— Rappelle-toi que l’usage du sel est formellement interdit dans l’alimentation des zombis. Rappelle-toi bien, ma fille.
— Oui, papa.
— Le jour où ils en auraient goûté, ils deviendraient immédiatement incontrôlables et ils s’évaderaient tous de nos terres.
— Oui, papa.
Saintil entre dans la chambre. Il en revient avec un mouchoir blanc qui lui sert à envelopper la tête de Sultana. Puis, il regarde au-dehors. Le soleil, descendant lentement dans la liquidité d’un miroir marin, buissonne, paré de teintes orange abricot. Dans la cour de l’habitation, des colonnes de cocotiers, aux ramures ébouriffées et frangées par le vent de carême, se balancent.
— Sultana, mon enfant.
— Oui, papa.
— Nous aurons une nuit épaisse, privée de lune.
— Oui, papa.
— Apprête le fouet de manège. J’en aurai besoin.
— Oui, papa.
— Cette nuit, j’irai tôt au cimetière. J’en reviendrai, accompagné d’un jeune poulain.
— Oui, papa.
— Il a été, de son vivant, un poulain plein de fougue et d’audace. Ce jeune homme présomptueux, vaniteux, savait broder le français mieux qu’un rat. Je vais lui apprendre à danser sur la pointe des orteils.
— Oui, papa.
— Je le dompterai. J’enchaînerai son âme. Je l’anéantirai, l’espace d’une nuit. Puis, sous la surveillance de Zofer, il travaillera comme une bourrique sur nos terres.
— Oui, papa.
— Je te le répète, ma fille : n’oublie jamais que l’usage du sel est formellement interdit dans l’alimentation des zombis. Ne l’oublie jamais, mon enfant.
— Oui, papa.
La rivière en crue charrie de la paille sèche. C’en est le comble. Tout près de l’embouchure, des masses de boue et de fatras s’amoncellent. À Bois-Neuf, le vent souffle sans répit dans les mornes. Affreuse érosion. Dévoilement d’une ossature de pierres. Un crapaud exhibitionniste, poussé par le désir de claironner son titre de maître-musicien, lance à tue-tête des coassements métalliques, gobant du même coup des brassées de poussière jusqu’à la suffocation. D’innombrables oiseaux sont morts, juchés sur des branches d’arbres, sans avoir eu le temps de pousser un cri. Surpris par la mauvaise saison, la gorge épinglée d’épines, les rares survivants ont la voix nouée de douleur. Nous marchons depuis toujours. Sans boire, ni manger. Quand les dents de la faim nous transpercent les tripes, nous devrions nous serrer les entrailles et nous presser le ventre pour alléger nos pas.
Gaston débarque un matin à Port-au-Prince. Dans la même journée, il a le temps de visiter tout le bas de la ville. Vadrouillant dans l’aire de la Cité de l’Exposition du Bicentenaire, il observe à loisir trois navires géants accostés au Wharf. En face de l’Hôtel de la Mairie, il jette des coups d’œil furtifs à l’intérieur de quelques magasins où s’étalent à profusion des marchandises de toutes sortes : des balles de tissu, des boîtes de chaussures, de la vaisselle, des montres-bracelets, des chaînes aux chatoiements d’or, des boucles d’oreilles rutilantes, des gallons de peinture, des verres en cristal, de la porcelaine, de l’argenterie, des flacons de parfum, du savon, de la poudre, des chemises, des cravates, des tôles, des barres de fer, des sacs de ciment, des meubles variés.
Gaston, pris de vertige, ressent un malaise profond. Nostalgie et remords. Résurgence des paysages de Bois-Neuf et de Ravine-Sèche. La tête lui tourne, comme accrochée aux ailes d’un moulin à vent. Crampe d’estomac. La poitrine saccadée, malaxée par de violents hoquets. Les poumons dilatés. La gorge sur le point de se fendre. Un moment, à perte de souffle, il s’empresse de s’appuyer contre un pilier près d’une galerie.
Des touffes de halliers et de chardons, des filets aux poissons, des sabots de bœufs, des grappes de figues, des noyaux d’avocat, des tiges de millet, les chaumières de son village, les champs de sisal de la Shada, l’image de Tante Louisina, les rails de la Compagnie MacDonald, les avirons des barques s’enchevêtrent dans sa mémoire, tourbillonnent en une course effrénée. Ronde allègre et barbaresque. Les klaxons des voitures retentissent dans les rues. Ses oreilles bourdonnent. Il ouvre les yeux. Dans la zone commerciale de Port-au-Prince, la foule s’agite, on dirait un immense déploiement chorégraphique dans un ballet de fourmis folles.