Les Affres d'un défi
Début du texte
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.
Un instant plus tard, Gaston se rend au marché de la Croix-des-Bossales. Pour assouvir sa grande faim, il bouffe coup sur coup deux plats de fôkséli, accroupi près d’une mare boueuse. Là, en sa présence, un voleur de bananes est appréhendé, sauvagement traîné par la ceinture, le corps ensanglanté, brisé sous une avalanche de coups de bâton.
Le jour même de son arrivée à Port-au-Prince, Gaston prend tout son temps pour regarder. Observer. Il observe surtout les malheureux parias, ses frères de misère, issus des milieux ruraux, sortis de l’arrière-fond des montagnes obscures. À Port-auPrince, ils sont portefaix, cireurs de chaussures, marchands de fresco, sous-fifres attachés au service des camions de transport. Ils portent des vêtements crasseux, exhalent une agressive odeur de fauves, poussent des brouettes à travers les rues, chapardent quelques bananes, transpirent sueur et sang sous le poids des fardeaux. Gaston observe, réfléchit ; et il éprouve, au plus profond de ses entrailles, les morsures d’une douleur lancinante.
Fuite précipitée des ombres. Une silhouette, indistincte, floue, mystérieuse, traverse à pas feutrés le fond d’une vieille cour. Des créatures de sombre augure rôdent dans le voisinage. Nous nous réveillons prestement, en fulminant contre nos ennemis. Mâchonnant d’interminables injures.
Au milieu de la nuit, une fresaie s’est posée sur le toit de notre maison. Par les interstices d’un panneau, un œil monstrueux nous regarde / Claquement de fenêtres et de portes / Craquement et crissement du lit / Trépidation du plancher / Affrontant la lèpre de la nuit, nous lançons une poignée de sel et de roroli par-dessus le toit. Vifs battements d’ailes de la fresaie qui s’enfuit. Le feu s’avive / Des étincelles jaillissent et s’éparpillent / Serpents-éclairs fouettant un ciel charnu et filandreux. Un chat sauvage bondit. Une bouteille de clairin dégringole une pente. Un seau d’eau chavire. Ils peuvent tomber de haut, comme bon leur semble. Mais qu’ils prennent bien garde de ne pas nous toucher. De ne pas nous brûler. De ne pas nous mouiller.
Nos enfants dépérissent, perchés sur des jambes grêles, chétives.
Une armée de chiens efflanqués se traînent péniblement sur leur queue. Nos femmes, mûries dans le creuset des douleurs et des expériences quotidiennes, réclament en toute justice la castration des professionnels du viol. Ils appliquent depuis toujours les mêmes clichés de diversion : la ruée carnavalesque dans les rues, avec un assortiment de débauches, de mascarades et de macaqueries dans les villes. Puis, une semaine plus tard, la cavalerie du vent charge à la baïonnette les bananiers des plaines, fauche les champs de millet, martyrise les pauvres ânes. Impitoyable et aveugle vent de destruction.
Nous avons traversé un espace quadrillé de lames de rasoir. Nous en sommes sortis, le corps ravagé de blessures, raviné de cicatrices.
Nous vivons dans une aire enténébrée de désastres. Frôlant le danger, nous ne goberons pas les hameçons rouillés. Malgré la faim et la soif, nous gardons tout notre calme à regarder les autotripofarfouilleurs gloutons barboter dans leurs assiettes et leurs gobelets. Les œufs, les oies, les déchets de viande, les mets réchauffés, le pain rassis, la cassave moisie, tout comme les plats les plus sophistiqués, rien ne saurait nous tourner les méninges. Nous avons appris à réfléchir. Pourtant, notre estomac digère et le bois et le fer. Et, quand nous sommes acculés, il nous arrive même de consommer des aliments avariés, sans éprouver de nausée. Alors, de quoi pourrions-nous avoir peur ?
Il aura suffi d’un rien. Une légère et suave respiration florale. Un brusque halètement du vent enjambant les portails de la ville (ville travestie pour un affreux carnaval). Au-dessus des montagnes grises, la moutonneuse entrave / désentrave des nuages. Plus tard, peut-être, les premières fléchettes de pluie, la senteur spermeuse de la terre. Et, le carrousel de l’enfance se met à tourner follement. Mais, advient-il parfois que les ailes du moulin tournent à contrevent ?
Gédéon s’engouffre dans la chambre bleue, assombrie par l’approche de la nuit. Un immense prélart de nuages barre les dernières clartés du jour. Étendu dans son lit, les yeux fermés, Gédéon se sent tout à coup piégé dans les mailles d’un invisible filet. Enchevêtrement de langues et de regards en flammes. Tournoiement de jambes coupées et de têtes arrachées. Galop d’ombres. La marche sur les tessons s’accélère dans un espace peuplé d’aiguilles et de couteaux. Saignement des blessures dans l’anarchie des griffes. Crocs pointus. Poignards aiguisés. Poumons perforés. Muraille étouffoir. Finalement, l’extrême lassitude se dilue dans l’huile visqueuse du sommeil.
À chacune de nos hésitations, l’ennemi gagne du terrain, et les dupeurs professionnels nous embobinent. La région de Bois-Neuf est peuplée d’une nombreuse et chétive marmaille.
Les gosses aux jambes atrophiées, d’une maigreur de baguette, succombent à la fleur de l’âge. Et pourtant, nous avons eu l’illusion de donner la vie.
Les zombis sont des créatures dénerflées ; elles ne savent rien de leur passé, et ne s’inquiètent ni du présent ni de l’avenir. D’innombrables mannequins encombrants s’exhibent dans des danses cocasses. De temps en temps, nous les observons. Une femme d’une beauté de sirène fait semblant de nous convier à l’amour. Nous préférons garder le silence, tout en apprêtant les oreillers, les couvertures, le lit, pour une autre fois. Nous vibrons d’amour depuis longtemps, d’un amour pluriel, multiplié indéfiniment dans l’âme des générations futures. Nos bras, noués en de vigoureux faisceaux, forment un marchepied pour nos enfants et nos petits-enfants, un bouclier contre la hardiesse des malfinis. Il est salutaire de surveiller les fuyards et les lâches réfugiés dans les coins sombres. Il n’est pas du tout question d’abandonner le combat, ni de nous voiler la conscience.
Quand nos chevaux faiblissent, épuisés par les infinis tentacules d’une invisible pieuvre, nous redoublons d’ardeur, nous poursuivons à pied une bonne partie de la route hérissée de pierres tranchantes. Et nous restons indifférents aux traditionnelles opérations publicitaires des maquignons, sourds aux paroles ensorcelantes des mystificateurs. Les maîtres-trompeurs ont le visage maquillé de toutes les couleurs.
Prolifération de poissons dans les fonds marins. Le poison, transmis par les poux du corps, se propage dans la promiscuité des prisons. Nous n’avons pas mis le pot au feu. Alors qui, dans la famille, sucerait des os dans les coulisses ? Nous digérons mal la précocité des ombres et l’inaudibilité des voix à quelques mètres des feux de la rampe. Théâtre illusoire. Un coup de poignard pour crever le tambour à deux faces / fesses / les fèces du double jeu. Un zigzag fugace dans la géométrie des éclairs pour mettre à nu les deux tranchants de la lame. Zoom sur l’hypocrisie ! Un mot à l’envers pour démasquer la cinquième colonne. Un retournement de peau. Un carnaval sans masques. Une poignée de sel pour édenter les mâchoires des faiseurs de mal. Un cinglant coup de fouet pour extirper les pourritures du nombril. De l’eau lustrale pour effacer les vêvês de la mort. Un violent coup de pierre pour écrabouiller l’œil du diable rivé à la lucarne. Une seule parole-clef pour déblayer les chemins du soleil. Un cri d’alarme pour le désenclavement de la vie et le surgissement des guerriers de la lumière.
Louisina couche dans un lit rudimentaire aménagé sur quatre pieux fichés dans le sol. Réveillée en sursaut au milieu de la nuit, elle se gratte, écrase de son index des punaises affolées, et, par des coups secs réitérés, elle aplatit nerveusement, entre les paumes de ses mains disposées en cymbales, une escadrille de maringouins vrombissants. Ah ! Quelles maudites bestioles suceuses de sang ! À l’aide de racines d’âvé, j’exterminerai les bataillons de punaises qui bivouaquent dans mon lit. Je ferai brûler des pelures d’oranges desséchées ; et la fumée bienfaitrice chassera quelque peu les moustiques. Je me nourris à peine. Je bois une eau polluée, corrompue. Je dors inconfortablement. Je traînaille ma vie. Courant le risque majeur de sombrer dans la démence, puis dans le silence de la mort. Depuis trois mois, je mène une existence solitaire et instable. Je godille toute fragile sur une mer démontée. Je n’ai plus d’appétit. Même l’eau est amère à mes lèvres. Gaston s’en est allé. Il folâtre à travers Port-au-Prince sans donner aucun signe de vie. Pourtant, je pense fort souvent à lui, me disant qu’il n’était pas aussi insupportable que je le croyais.
Projetant notre regard à travers les persiennes du temps, nous prospectons l’avenir. Tuméfiées, les veines du malheur palpitent à nos tempes. Raidissement de la nuque. Les ganglions de la mort s’enflent démesurément. Quand nous ramenons le regard tout près de nous dans le présent, nous voyons le spectacle désolant d’enfants au ventre ballonné, nourris de manioc amer. Des excréments de vaches, mêlés de limon et de boue fétide, stagnent dans le lagon. Nous avons goûté à l’eau de l’étang ; son âcreté nous a imprégné la langue pendant des jours et des nuits.
Ils ont manœuvré pour que notre part de rivière soit polluée. Les syndics se sont arrangés pour détourner les cours d’eau loin de nos champs. Qui pis est, même la pluie nous a sevrés. Nous nous efforçons cependant de rompre avec la traditionnelle attitude de mendiants, de divorcer d’avec les vieilles habitudes de mollesse et de lourde paresse. Loin de capituler, nous débarrassons nos voix de toutes intonations plaintives. Nos terres ne sont pas arrosées ; nous tenons le coup. Tenaces, nous nous suçons le pouce. Quand notre sang nous démange, nous nous mordons le doigt pour ne pas faiblir en cours de route.
La boustifaille fait venir l’eau à la bouche. Mais, nous avons l’art de maîtriser notre faim, en nous ceignant les reins, en nous serrant les hanches, en nous pressant les tripes pour plusieurs jours. Nous pratiquons d’innombrables tactiques de combat contre les douleurs de la faim : nous mâchons des feuilles vertes ; nous roulons des grains de sel sous notre langue. Très tôt, la vie nous a marqués au fer rouge. Ni colère. Ni joie. Pour le moment, nous nous évertuons à chercher sur quel pied entrer dans la danse. Pour accroître notre pouvoir de résistance, nous rions souvent de nos misères. Nous nous regardons dans un miroir ; nous nous grisons de rire pour ne pas vieillir trop vite ; nous rions à belles dents de nous-mêmes. Nous avons mis au point d’innombrables tactiques de combat.
Que de bataclans, de déchets et d’étranges sédiments rejetés par la machinerie des vagues aux abords de l’embouchure ! En plein midi, un vent furieux aiguise ses crocs en vannant du sable. Le soleil nous verse du vitriol sur les plaies du dos, nous tatoue le corps de ses morsures acides, nous mitraille de ses feux de guerre.
Gédéon s’est réveillé fort tard dans la matinée. La veille au soir, il avait bu du clairin jusqu’à l’ivresse. Rompu de fatigue. Patraque. La gueule de bois. D’humeur massacrante. Rescapé d’un étrange naufrage, il a dû se lever du pied gauche.
— Rita ! Rita foutre !
— Plaît-il, tonton.
— Va à la boutique d’en face m’acheter vingt centimes de bicarbonate.
— Oui, tonton.
— Cinquante centimes de sirop de canne.
— Oui, tonton.
— Prépare-moi une timbale de punch.
— Oui, tonton.
Nous sommes fatigués de mâcher de la quenouille de maïs pour apaiser les coliques de la faim. Étendue, jambes écartées, bouche ouverte, la femme enceinte halète sous l’étau de la douleur. Un cri perçant déchire le toit de la maison. Rayures d’étoiles. Lueur annonciatrice de naissance. Trompe de lumière. Peu importe que nos ennemis en soient mécontents. Peu importe qu’ils s’en plaignent. Désormais, nous ne prendrons plus soin gratuitement de leurs coqs de combat. Nous ne leur servirons plus de tremplin. Ils nous ont frappés et blessés. Nous avons le corps boursouflé, veiné de cicatrices horribles. Minés par les soucis quotidiens. Angoissés. Nous avons la mémoire empuantie de plaies. Nous avons tant frappé aux portes que nos poignets se sont disloqués. Personne n’a daigné nous ouvrir. Micmac. Maelstrom. Jeu macabre. Nous sommes aux abois. Les entrailles sanglées par la douleur, nous sommes à bout de souffle.
Depuis plus d’une heure, la pluie et le vent s’acharnent sur la ville. Rafales et sifflements. Coups de pattes et arrachement. Essoufflement de bêtes exténuées dans la nuit. Dans la chambre de Gédéon, une paire de rideaux se balance, s’envole. Ailes transparentes se débattant contre les griffes d’un vent rageur. Le vieillard frileux s’approche de la fenêtre close. Par une fente, il regarde les trottoirs inondés. Puis, il regagne à pas lents son lit froid, torturé un instant par le souvenir de sa femme. Je suis un insecte, pense-t-il. Un répugnant insecte égaré dans un voyage sans but. Ô mes éphémères nocturnes trop sensibles pour affronter la violence du jour ! Tintements de cloche. Bruits de crécelle. Résonance de cymbales.
Mariage de tambours et de hurlements. Je ne suis qu’un cadavre pourrissant dans la moiteur des nuits gangrenées le cancer fouillant les os j’entends le hululement des charognards rôdant autour de moi le sourd glissement des serpents chasseurs hors de moi la corde de mes tripes allez-y Gédéon embrassez votre femme la reine des putes j’ai froid jusqu’aux os la déchéance de l’étoile filante ô pourritures bleuies au coin des lèvres frôlant les murs de ma forteresse branlante je titube dans la mouvance des sables et mes oiseaux mal servis par des ailes déplumées imaginent l’autre bout du ciel dans l’immobilité silencieuse.
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Ils sont perchés au sommet d’un pic inaccessible. Nous éprouvons du mal à grimper. L’ascension se révèle harassante, ardue. Ils nous ont proprement roulés. Baïonnette au canon, la douleur avance à pas de charge. Nous avons grandi de plusieurs têtes au cours d’un long voyage.
Comment ne pas bouger dans ces lieux de viscosité et de démangeaison ? Nous sommes harcelés jour et nuit. Nous frôlons la folie. Ils voudraient notre déchéance. Aberration que de vouloir mettre de la friperie et de la paille à la place des tripes.
Nous n’avons encore trouvé aucun raccourci.
L’amour / la mort / troublante alliance / voisinage dangereux. Ils nous mènent à la baguette. Ils ne nous lâchent pas d’un poil. À nos trousses, un emmerdoir.
L’eau n’est jamais limpide à l’abreuvoir. Comment déboulonner Saintil, le potentat de la région ? Zofer a tabassé tous les zombis. Que devrions-nous tenter pour rompre avec l’échec et redorer notre plumage ?
Ils nous persécutent. À coups de bâton, ils assomment les zombis. Nous avons le sternum désajusté sous le poids des fardeaux. La douleur lance ses batteries nocturnes.
En tout temps, nous nous éreintons gratuitement, même à la morte-saison. Nous nous rechargeons d’ardeur, malgré la poussière, la boue, le soleil et la pluie.
Nœud infrangible du malheur. Notre sang a tourné. Dans nos veines, une coulée d’acide et de feu. Ils rient à gorge grasse ; ils parlent en gueulant. Une multitude de gens désorientés ne savent pas dans quelle direction souffle le vent. Tour de malchance, le tournoiement du cyclone change de sens. Ratatinés dans un coin, à longueur d’année, nous languissons dans le même accoutrement, engoncés dans les mêmes vêtements. Nos rêves se consument au fond de nous. En silence, nous résistons à une interminable chaîne de misères.
Combinards dangereux, ils trament notre perte. Aujourd’hui, le temps des alliances. Demain, l’amère saison de la discorde.
Marche siamoise de l’amour et de la mort / Souplesse d’un côté / Déchirures et blessures de l’autre. L’orchestre joue fortissimo. Entrecroisement de chemins. Nous sommes parvenus à un carrefour plein d’embûches. Apparemment, nous restons impassibles. Au fond, nous sommes très inquiets, même s’ils ne peuvent pas avoir raison de nous tous à la fois.
Nos pneus voilés sont boursouflés de pièces grossières. Nous roulons péniblement sur des routes cahoteuses. Démarche lente. Nous boitillons. Comble de déveine, nos roues sont mal ajustées. Pendant longtemps encore, nous irons en clopinant. Quand nous nous sentons abattus, nous puisons dans nos forces de réserve. Risques d’échec. Menace de chute. Nous étayons d’espoir les charpentes du cœur. Évitant les précipices, nous empruntons des raccourcis. Après chaque accélération, un temps de pause. Les maîtres trompeurs s’attachent à nous ensorceler ; nous nous bouchons les oreilles ; nous restons sourds aux flonflons publicitaires du bal masqué. La nouvelle s’est vite répandue en ville. Nous n’avons aucun intérêt à intervenir dans les querelles byzantines.
À Bois-Neuf, les zombis sont sauvagement battus par Saintil. Accrochage à Ravine-Sèche / Morceaux de doigts coupés / Chair dévorée à coups de dents / Des os broyés / Des poignets disloqués / Des mâchoires déboîtées / Des épaules désarticulées / Des fesses écrabouillées à coups de bâton / Des poitrines enfoncées / Des thorax démontés / Des abdomens étripés / Des tronçons de tripes suspendus à des branches d’arbreschandeliers / Des plaques de peau humaine tendues à l’envers sur des clôtures / Jambes et cuisses arrachées, accrochées à des barbelés / Caillots de sang maculant un amas de pierres / Çà et là, des cadavres étendus sur le sol.
Carmeleau écrase un mégot sur une branche d’orme. La mine renfrognée, il tire un mouchoir et se tamponne le visage avec des gestes rapides et secs. Philogène rit du spectacle.
— Carmeleau, pourquoi es-tu si nerveux ? Les folles colères ne suffisent pas pour détourner les houangas des riches et des puissants.
— Ils ont semé du poivre dans l’arène pour exciter les gens et provoquer la discorde.
— En quoi cela te concerne ?
— Bon nombre de personnes se sont évanouies depuis trois quarts d’heure.
— C’est un fait courant dans les arènes.
— Mais Philogène, il n’y a aucun médecin au village.
— Nous le savons.
— Saintil a confié à Zofer la diabolique mission de semer du poivre dans l’arène. Personne n’a protesté. Personne n’a réagi contre cette provocation criminelle. Et toi, tu oses dire que cela ne nous concerne pas ! Tu devrais en rougir.
— Je te le répète, Carmeleau, cela ne nous concerne nullement.
— Philogène, tu as le cœur endurci par l’égoïsme. Ta froideur devant le malheur d’autrui me révolte.
— Tu te trompes, mon ami, mon frère ! Comme toi, je souffre. Comme toi, j’ai le cœur torturé. La seule différence entre nous, c’est que moi j’ai appris à maîtriser ma colère en me moquant du malheur. Comprends-moi bien, Carmeleau. Tant que le village tout entier ne se réveillera pas pour défendre ses propres intérêts, Saintil, pire qu’un fléau, continuera à détruire, à briser les âmes. Essaie d’y penser. Et puis, garde ton calme, mon ami-camarade. Le jeu est extrêmement dangereux, sur un terrain aussi glissant. Et rien n’est plus cocasse qu’un général sans armée qui foncerait l’épée au vent contre les vagues d’une mer en furie.
Cafouillage au carrefour de minuit. Du bout de la langue, nous avons goûté du fiel et ressenti une brûlante amertume, le visage crispé par d’affreuses grimaces. Nos rêves suspendus à contre-ciel, nous avons juste le temps de souffler, de respirer, de humer une bonne provision d’air, pour pouvoir tenir sans défaillance. La machine de la mort va démarrer sur la grand-route. Avant que ne survienne un désastre, nous nous empressons de nous retirer.
Alors qu’il allait poindre à l’horizon, le soleil contrarié rebroussa chemin. Brusquement, la nuit tomba de tout son poids d’ombres et le ciel se retourna à l’envers. Il y a des lustres depuis que la saison ambiguë nous a surpris. La saison des horribles métamorphoses a depuis longtemps déployé ses bannières, et étendu sur nous ses sombres prélarts. Cafouillage au carrefour de minuit. La machine de la mort a démarré depuis des lunes.
— Avance ! Avance, te dis-je ! Marche devant moi. Je suis venu te chercher à cause de ton impertinence. Immanquablement, je vais te projeter dans une ronde infernale. Je vais te conduire dans une fournaise, dans un réduit hermétique et sans issue.
Dans l’enclos du cimetière, Saintil fait claquer à plusieurs reprises un fouet de manège, en même temps qu’il gifle Clodonis avec rage.
— Avance ! Avance, te dis-je ! Marche devant moi. Rappelle-toi la belle insolence manifestée envers moi l’année dernière. Je t’avais mis en garde. Aujourd’hui, tu vas payer le prix de tes paroles outrageantes. Avance ! Tu te targuais d’être un philosophe. Tu clamais tes connaissances par-dessus les toits, avec la fierté d’avoir été à l’école à la capitale et d’avoir bouclé tes études secondaires dans un lycée de Port-au-Prince. Tu flûtais le français mieux qu’un rat. Montre-moi ce que tu vaux réellement aujourd’hui. Par mon pouvoir, tu es transformé en zombi à cause de ton orgueil, de ton outrecuidance et de ton esprit de suffisance. Avance ! Je t’avais mis en garde. Philosophe fort en gueule ! Susurrer le français n’implique pas forcément l’intelligence. Je t’enverrai planter le riz dans les marécages, et tu mangeras la boue des lagons. J’étais fatigué de te donner des avertissements. Ce soir, tu vas marcher devant moi. Avance ! Marche !
Les coups de fouet retentissent dans les profondeurs de Bois-Neuf. Sans lune, la nuit est toute noire. Là-haut, dans le ciel, quelques étoiles éparses scintillent. Çà et là, des franges de nuages changent de forme de temps à autre. Saintil hurle à tue-tête : Avance ! Avance, te dis-je ! Marche devant moi !
Saintil conduit Clodonis par tous les chemins, par tous les sentiers. Marchant dans la poussière. Pataugeant dans la boue. Traversant les halliers. Franchissant les cours d’eau. Tournoyant. Soûlé de vertige, Clodonis sombre dans l’hébétude. Plusieurs fois, il s’écroule la face contre terre, s’écorchant les lèvres. Du sang dégouline sur sa poitrine. Le corps mutilé, ensanglanté par des épines, à peine recouvert de vêtements déchiquetés, mis en lambeaux.
— Avance ! Avance, te dis-je ! Marche devant moi !
À l’entrée de Ravine-Sèche, Saintil fait claquer davantage son fouet. Puis, il applique une rafale de gifles au visage de Clodonis.
— Je vais t’anéantir. Je te couperai les jarrets. Je te sucerai la moelle. Aucun zombi ne peut contester mon pouvoir. Je vais te jeter dans une ronde infernale. Je vais te conduire dans une fournaise, dans un réduit hermétique et sans issue. Je vais t’enfermer dans le sanctuaire de la violence. Avance ! Avance, te dis-je ! Zofer va te découper la chair en lanières. Zofer va te broyer les os. Avance ! Avance, te dis-je ! Marche devant moi !
Saintil fait le tour du carrefour, en faisant claquer son fouet par trois fois. Trébuchant contre une souche, Clodonis culbute.
Les jambes déviées, il évite par miracle de s’écraser le visage. Par des murmures, il commence à gémir d’une voix rouillée. Plaintes étouffées. Voix nasillarde. Voix d’outre-tombe. Oui ouan ! Oui ouan ! Oui ouan ! D’un revers de la main, Saintil le frappe à la nuque.
— Ta gueule ! Zombi réfractaire ! Cesse de grommeler. Tu ne parleras qu’avec ma permission. Tu ne répondras qu’avec mon autorisation. Tu es totalement sous ma dépendance. Tu es le jouet de mes caprices. Avance ! Avance, te dis-je ! Marche devant moi !
Étourdi par la brutalité des gifles, des swings à la tête, des mornifles, et des coups puissants que Saintil lui applique du tranchant de la main, Clodonis chancelle. Ses vêtements déchirés sont maculés de sang et de boue. Boitant, il avance péniblement, les bras liés en arrière au moyen d’une corde de sisal. Saintil le bouscule à travers une végétation d’épines et de ronces.
— Sous peu, nous allons marcher sur la grand-route, à destination de mon domaine. Durant tout le parcours, tu vas crier à haute voix : voilà que passe Clodonis ! Voilà que passe le philosophe de Bois-Neuf ! Le voilà qui passe, le petit impertinent de Bois-Neuf !
Clodonis bougonne, murmure entre les dents, nasille d’une voix hachée, étouffée, chevrotante : oui ouan ! oui ouan ! oui ouan ! Voilà que passe Clodonis ! Réveillez-vous de votre sommeil et venez voir passer Clodonis ! C’est bien moi Clodonis qui passe.
Personne ne quitte son lit. Personne n’ose parler. Aucune porte ne s’ouvre. Au contraire, tout le monde se glisse le corps et la tête sous des couvertures ; on se bouche les oreilles pour ne pas entendre ; on se ferme les yeux à paupières cousues pour ne point voir. Qui pis est, on se hâte de tirer le battant d’une fenêtre restée entrouverte dans une maison ; on le ferme avec empressement ; puis, par des bonds et des culbutes, on se précipite pour éteindre une lampe en soufflant vivement sur la mèche.
Parvenu à proximité de la maison où vivent les parents de Clodonis, Saintil s’adonne à un rituel magique ponctué de coups de fouet et de gifles.
— Arrête-toi un instant pour parler à ton père et à ta mère. Dis-leur que tu passes. Dis-leur que tu vas dans la fournaise. Dis-leur que l’on va te pulvériser les os. Appelle ta mère ! Appelle ton père ! Dis-leur donc que tu passes ! Zombi impertinent !
— Oui ouan ! Maman ! Oui ouan ! Papa ! Oui ouan ! Me voilà qui passe ! C’est bien moi votre Clodonis qui passe ! Réveillez-vous de votre sommeil et venez voir passer votre fils !
Personne ne sort de son lit. Les feuilles des arbres frissonnent au souffle du vent. Les chiens hurlent à la mort. Là-haut, dans le ciel, quelques étoiles solitaires papillotent. À l’intérieur de la maison des parents de Clodonis, s’élève une voix triste tremblotante, on dirait celle d’une femme qui sanglote, la gorge et la poitrine oppressées. Sous une poussée de colère, Saintil frappe violemment du pied contre le sol, en rugissant de toute sa force.
— Avance ! Avance, te dis-je ! Marche devant moi ! Marche ! Le moment est arrivé pour nous de pénétrer dans le hounfor. Je t’avais averti. Rappelle-toi que je t’avais mis en garde. Aujourd’hui, tu commences à payer la rançon de ton savoir prétentieux ; tu es condamné à subir les conséquences de ton impertinence. Tu vas lier connaissance avec le général Zofer, mon adjoint, le bourreau des zombis sur l’étendue de mes terres. Et puis, pas de contestation, ni d’atermoiement ! Avance, te dis-je ! Avance ! Marche devant moi !
Pelotes de chenilles entrelacées sur des branches d’arbres. Nous n’avons pas encore perçu la luminescence des papillons sur les fleurs. De temps à autre, nous butons contre des souches dans l’obscurité. Épaisseur et viscosité de la nuit. Tout au fond du cœur couve l’espoir bleuissant.
Une lune fauve, gris merle, émerge lentement derrière la montagne. De force, elle entraîne par l’entrejambe une touffe de nuages nus. Chaque soir, nous lorgnons la clarté des étoiles.
Lumière aléatoire ; et marche crépusculaire de Gaston à travers Port-au-Prince. Il cherche, palpant les nœuds et les saillies de la vie quotidienne. Incertitude des moyens d’existence. Tourne, tourne, tourne le carrousel blanc dans le vide et la virginité aveugle des jours d’infini désœuvrement. Tâtonnements douloureux aux lisières de la nuit où les étoiles s’estompent à fond d’œil sous un voile tissé de vent et de pluie balayant les galeries des magasins. Errance à travers les rues du Bord-de-Mer sur les ailes d’un moulin fou. Molles reptations de souvenirs qui le poursuivent et le livrent aux tentacules du silence. Les paysages de Ravine-Sèche. Les parties de dés chez Faby. Les réprimandes mêlées de sollicitude affectueuse de Tante Louisina. Tessons de rêves dans l’eau morte des désirs refoulés. Grignoté par l’absence, il continue pourtant ses vaines plongées sous les rudes coups de battoir de la vie port-au-princienne.
À l’affût, sur la route de Delmas, dans le voisinage d’une fabrique, Gaston a la gorge nouée de spasmes. À la limite des attentes stériles, la faim, la soif et la fatigue. Aux environs de midi, mûrissent les feux d’un soleil agressif. Chaleur femelle et moiteurs de la chair. À l’ombre d’un bayahonde, Gaston, l’air anxieux, interroge une ouvrière.
— Combien gagnes-tu dans cette fabrique ?
— Je ne saurais te répondre.
— Comment ?
— Tu comprendras peut-être un jour.
— Quel genre de travail fais-tu alors ?
— Une corvée plus pénible que le brassage des brasiers dans les forges de Lucifer.
— Pourquoi as-tu accepté un tel châtiment ?
— Mais, toi, qu’est-ce que tu viens chercher dans cette géhenne ?
— Je ne pouvais pas savoir. Je ne suis pas un habitué des grandes villes.
— Moi non plus. Comme toi, je viens de la province. Je regrette d’avoir quitté Jacmel, ma terre natale. Depuis neuf mois, je travaille ici comme une bourrique. Pratiquement pour rien. J’ai pourtant la responsabilité de mes deux enfants. J’aurais pu m’enfoncer dans le bourbier de la prostitution, si ce métier n’était pas si dur et si les trottoirs de la ville étaient jonchés d’étoiles et de paillettes d’or. Les vivres coûtent cher. Très cher. Avec des hausses de prix aussi vertigineuses que la poussée effrénée de la mer dans la baie de Jacmel.
— Quelle horreur ! Pourquoi étais-je si empressé de fuir Bois-Neuf ?
— Tu n’as encore rien appris sous le chatoiement des apparences. Tu m’en donneras des nouvelles, quand tu auras franchi le couloir ténébreux de l’enfer.
— Je n’en reviens pas. Moi, Gaston, qui croyais au paradis de Port-au-Prince ! Je subis avec stupeur les rudesses des coups de vent. Je suis à bout. Je suis fatigué de pétrir pour rien la pâte fangeuse des jours. En définitive, que devrais-je entreprendre pour gagner ma vie ?
— Serre-toi la mâchoire et les hanches pour brasser les brasiers dans les forges de l’enfer.
Exiguës, délabrées, coiffées d’un toit crevé, à flanc de nuit, nos maisons, construites avec des débris de caisses de hareng saur, ressemblent, à fleur d’ombre, à des boîtes d’allumettes à l’intérieur desquelles retentissent à longueur de journée les cris d’une cohorte d’enfants malingres qui pleurent de faim. Nous ne disposons guère d’espace pour nous étendre. Impossible de dormir confortablement. Horizon de ciel profond. Les yeux ivres d’étoiles bues. S’il nous arrive de somnoler quelques fois, nous sombrons aussitôt dans d’horribles cauchemars. Réveillés brusquement, nous éprouvons un épouvantable vertige avec la sensation que nous revenons de loin. Dissolution laiteuse. Nous dormons d’un faux sommeil, tissé de mensonges bleus. Et même en rêve, les yeux fermés, nous nous chamaillons pour une brassée de poussière et de vent. La rivière en crue a quitté son lit. Nous nous sommes fourvoyés à contre-courant.
Dimanche monotone et blafard. Jour fade et blanc que déteste Gédéon. Jour triste filtrant goutte à goutte la nostalgie au fil des heures. Dévoilement du temps aux obscures profondeurs. Écrasé de solitude, Gédéon se souvient de sa femme, de ses enfants qui, depuis des années, vivent à l’étranger. Griffures d’ombre et de lumière entre l’égarement et la conscience. Ils ne lui ont jamais écrit. Simplement, ils lui expédient par trimestre un misérable chèque. Sans envoyer de nouvelles. Sans en demander non plus.
Semences de ténèbres, larves de folie, coulée d’injures, en même temps que vagues plaintives. Râle et lamentations. Houle et roulis de la mémoire. À longueur de journée, Gédéon soliloque. Par de molles épaisseurs intérieures, je cherche. Qu’est-ce que je cherche au fond ? Pourquoi suis-je en train de chercher ? Il est vraiment trop tard pour moi. Horizon zéro. Ma vie s’est effondrée. Ma braguette s’est encrassée de malédiction. Paupières closes des abîmes où s’anéantissent mes chances. Rideaux de velours, manteaux de laine, tissés de mes mains pour réchauffer le corps des ingrats. Quel étrange coup du sort et quel revirement catastrophique ? Béance aveugle. Tout autour de moi, des panneaux éventrés. Encombrante solitude. Déchéance malsaine. Je suis ravalé au niveau d’un chien. Quel poison aurais-je absorbé pour que la guigne champignonne ainsi sur mon corps ? Écœurante perfidie de la femme à double visage. Jeu dangereux. Jeu de fou. Les imprudences de ma lointaine jeunesse. Aujourd’hui, je subis le contrecoup de mes folles plongées dans le mensonge du sexe. Entre la démence et la lucidité, il aura suffi d’un rien pour échapper aux ventouses poisseuses du remords, ou pour que la mort nous enchaîne en pleine conscience. Ah ! Si je savais ! La boule sans mémoire n’a guère besoin de support pour rouler dans le vide infinitif. Malheur. Imprévisible malheur. J’ai perdu à la fois sur les chiffres et les couleurs. Exhibition carnavalesque. Masques d’enfants naïfs. Masques d’adultes indécents et grotesques. L’envers des visages mis à nu, sous des déguisements farfelus et trompeurs. Le lait du miroir se décompose. Les méninges pourrissent. Trébuchant contre d’infinis obstacles, où prendre appui pour éviter les chutes mortelles ? Convulsions d’un corps d’ombre coincé dans un détroit de lumière broussailleuse. Vent de peur. Éboulement. Les guignons s’accumulent. Ils ont épuisé mes ressources. Ils ont coupé de l’herbe sous mes pieds. Mon corps se délabre. Moi qui jadis étais si fougueux ! Beaucoup de flafla pour rien. La douleur serre ses écrous à mes jointures. Mon mariage, une véritable condamnation à traîner des chaînes et des boulets. Il eût mieux valu pousser de lourdes brouettes toute ma vie. Meurtrissures. L’ingratitude venue des profondeurs viscérales. Vacarme anarchique. Bouche pâteuse. Les nerfs à vif. Je suis un vieux coq malade. Déferlement de voix. Croix des loas gémeaux. Croix de la mort. Ô marassas mes amours ! Un vendredi de carême, j’ai rencontré la femme, agenouillée au pied du Calvaire. Je l’ai aussitôt aimée. Je n’ai pas cessé de la fixer des yeux. Chavirement d’un soleil de plomb. Elle me toisa. Les faibles ne s’engagent pas. Les âmes fragiles ne devraient pas se risquer. Quelle tapisserie de mouches sur la table ! Quel étalage de poussière ! Quelle merderie !
— Rita ! Où t’es-tu donc fourrée ?
— Plaît-il, tonton.
— Aujourd’hui, c’est dimanche.
— Oui, tonton.
— Tâche de nettoyer la maison.
— Oui, tonton.
— Arrose le plancher pour que la chambre soit bien fraîche.
— Oui, tonton.
Gédéon se relève. Il se penche pour ramasser une pile de vieux journaux jaunis sous une table en acajou. Puis, il s’enfonce dans d’interminables recherches.
Pour un rien, nous nous attroupons dans les rues, sans jamais savoir ce que nous regardons, ni ce que nous cherchons. Par des chemins râpeux, veinés de pierres, nous voyageons à travers les articulations nocturnes. Barbotant dans d’infects marais, nous espérons changer d’itinéraire. Mais, notre mémoire, criblée de trous, traversée de failles, flotte vaporeuse entre le rêve et l’insolite. Pour empêcher la fuite de nos idées, nous nous enveloppons la tête d’un jeu de mouchoirs. Condamnés à porter de très lourds fardeaux qui nous pèsent sur la tête, sur le cou gonflé de veines dilatées, sur la nuque, nous préparons un coussinet enroulé en forme de couronne.
Notre cœur piaffe de désir et d’impatience. Une femme dans les fers crie à tue-tête. Nous nous précipitons nu-pieds dans les bois. À travers un champ de cactus. Marchant sur des tessons. Nous nous acharnons à escalader les montagnes, à grimper les arbres. L’enfant, que nous attendons, a le crâne engagé dans le col du bassin. Or, voilà que nous courons en vain après le vent. Malgré la rigueur du cerclage, l’avortement s’est produit. Le cordon, effrité, limé, pourri, s’est rompu. Qui plus est, en maintes fois, nous ouvrîmes nos flancs à l’ennemi. Par les âpres versants du vent, nous fûmes projetés hors du voyage, dans un coin perdu. Battements d’ailes et vol noir d’oiseaux épouvantés vers d’autres lieux de migration. Pour notre salut, nous fûmes réduits à une fuite honteuse.
Trahison. Cocuage. Orgasme du serpent. Semence de l’ennemi. Complicité de la maquerelle. L’enfant n’est pas le fruit de nos œuvres. Terre renarde en ses lignes de fuite insaisissables. Raison de nos tourments intérieurs, le chavirement de l’amour suffit à nous bloquer le cœur. Irréversiblement. Pourtant, nous continuons à rechercher notre enfant dans la mystérieuse alchimie des copulations sanglantes. Notre véritable fils. L’authentique graine qui devra germer de notre chair, de notre fièvre d’ensemencement.
Ô pur sang natif cassant les fêtes barbares de l’exil ! Même si nous nous tordons de douleur, nos reins ne sont pas abîmés pour autant. Même si nous nous courbons sous le poids des fardeaux, nous poursuivons notre quête. Ardents, infatigables, nous nous élançons aux trousses de la jument rusée. Rougeoiements du crépuscule. Nous recommençons à tâter la vie, avec l’espoir de retrouver l’enfant qui devra naître de notre chair, de notre sang.
Camouflage d’un faux amour. Ils ne nous prendront plus au piège. Au col étroit de la route, nous barrons le passage aux chevaux futés. Le jour où nous parviendrons à capturer la jument et la mule sauvages, un attelage de lumière déferlera du haut des montagnes jusqu’aux confins des plaines.
Juste avant de franchir la barrière du péristyle, Saintil déverse avec fureur une rafale de coups de fouet sur l’échine de Clodonis. Avance ! Avance, te dis-je ! Marche devant moi ! Et, aveugle et sans mesure, le houngan fait pleuvoir une dégelée de coups de lanière sur les épaules de Clodonis qui, le corps lacéré de banderilles, se tord de douleur, titube en beuglant interminablement : oui ouan ! oui ouan ! oui ouan !
Zofer se précipite au seuil du hounfor, accompagné de Sultana. Ensemble, ils entonnent un chant sacré aux paroles et aux notes macabres. Saintil, à son tour, débite un langage ésotérique, un flux de formules magiques, ponctué de dominantes rauques et gutturales. Puis, d’une bourrade, il catapulte Clodonis à l’intérieur du péristyle.
— Zofer ! Suprême laplace ! Nous allons tâter les os de la nuit.
— Oui, chef. Je suis déjà prêt pour le dépeçage.
— Rassemblez immédiatement tous les zombis dans la cour.
— Oui, chef.
En moins de temps que ne prendrait un chat pour bondir, une cohorte de zombis sont alignés en colonnes muettes. Sultana s’approche, s’immobilise à côté de son père. Zofer saisit, par le manche, un fouet imbibé de vinaigre. Saintil empoigne un asson et une clochette qu’il agite aussitôt par des gestes saccadés.
— À genoux ! Bande d’abrutis ! Bande de dénerflés !
Tous les zombis s’inclinent, s’agenouillent, la tête baissée nonchalamment, les deux bras noués, disposés en arrière. Silence lourd. Mutisme absolu. Zofer enlève les vêtements de Clodonis qui, tout nu, l’air hébété, se tient debout près du poteau-mitan. Saintil enveloppe la chemise, le pantalon, la chemisette, le caleçon dans un morceau de tissu de Siam. Il en forme un paquet sur lequel il verse rituellement une bouteille de clairin et une allumette enflammée. En un clin d’œil, la pile de vêtements flambe. Saintil récupère la cendre dans un coui. Clodonis reste figé, debout, complètement nu, la tête baissée, les bras pendants. Sultana regarde curieusement le jeune homme à la puissante carrure. Elle regarde avec insistance. Avec ivresse. Sans se détourner. Le cœur piaffant d’émotion, elle éprouve soudain un étrange vertige, les yeux toujours rivés sur Clodonis.
Le visage renfrogné, quatre plis au front, Saintil agite l’asson avec nervosité. Au seuil du hounfor, il dessine les trois croix d’un vêvê en semant de la farine de maïs sur le sol. Puis, il recule près du poteau-mitan, en esquissant un geste vif de l’épaule. Au même instant, Zofer se déplace et applique une paire de gifles sonores sur les joues de Clodonis. Sultana sursaute de saisissement. Son cœur brusquement s’emballe dans un épouvantable galop. Chamboulement et entortillement des entrailles. Brassage de l’estomac sur le point de se retourner à l’envers. Opacité et lourdeur de l’atmosphère. Sultana lutte avec acharnement pour surmonter sa nausée. Elle fixe le regard sur la foule des zombis à genoux, en s’efforçant, par une concentration soutenue, de reprendre ses sens.
Saintil saisit rageusement une bouteille de tafia infusé ; il en avale trois gorgées successives. Il se dirige dans la cour, fait le tour du hounfor, et revient sous le péristyle, le visage crispé, menaçant, affreusement métamorphosé.
— Zofer ! Je veux sucer le sang des étoiles dans le bassin de Linglessou.
— Oui, chef.
— Rasez proprement le crâne de Clodonis. Frottez et aspergez-lui la tête de lait de bousillette.
— Oui, chef.
— Ensuite, baptisez-le avec la cendre recueillie dans le coui.
— Oui, chef.
Saintil avale trois autres gorgées de tafia. Agitant l’asson, il s’approche de Sultana qui continue à lutter de toutes ses forces pour ne pas s’évanouir.
— Sultana, mon enfant.
— Oui, papa.
— Prépare la chabraque de Clodonis. Le nouveau zombi devra être harnaché, sellé, cette nuit même, pour son intégration dans l’immense famille des démembrés.
— Oui, papa.
— Tu le placeras dans la dernière pièce, à l’extrémité de la cour, là où les ombres se durcissent au contact de la chair.
— Oui, papa.
— Il ne faudra rien lui donner, jusqu’à demain.
— Oui, papa.
— Ni à manger. Ni à boire.
— Oui, papa.
— Après-demain, tu lui feras avaler un bouillon clair, sans épices, sans sel et sans légumes.
— Oui, papa.
— Par ailleurs, mon enfant, n’oublie jamais que l’usage du sel est strictement prohibé dans l’alimentation des zombis. Ne l’oublie jamais, ma fille bien-aimée !
— Oui, papa.
Violence des aubes tropicales et grappe fleurie de crépuscules flamboyants, tandis qu’un silence désœuvré grimpe des étages d’ombre. Fugacité des images. Fuite du temps. À Bois-Neuf, à Ravine-Sèche, il souffle un vent de terreur. La voix de Saintil plane menaçante par-dessus les toits ; son pouvoir s’étend incommensurablement sur chaque pouce de terre. Les paysans, asservis, appauvris de plus en plus, livrés à leur misère, n’ont ni la force de réagir, ni la velléité de protester. Toute la tribu, noyée dans la peur, claque des dents. Ailes déployées, des nuées de corbeaux, de malfinis et de fresaies enlugubrent la région de croassements et de hululements. Les entrailles faméliques, le corps noué de douleur, la poitrine oppressée, toute la population croupit dans l’inertie. Enraciné dans la pratique du crime, aimant passionnément son métier de bourreau, virtuose de la torture, Zofer excelle dans l’art du dépeçage et du broyage. Clodonis et les autres zombis, modèles de soumission, d’inconscience et d’hébétude, enveloppés d’ombre et de silence, travaillent inlassablement dans les rizières marécageuses. Pourrissement des saisons. Mûrissement des fruits de l’orage. Labourage des terres intérieures. Sultana a beaucoup changé. Santé fragile. Maigreur alarmante. Pâleur du visage. Flétrissure des lèvres. Amertume du regard. Maladie énigmatique. De tout son corps s’exhale une infinie tristesse. Toutes les avances affectueuses de Saintil, agrémentées de tout un raffinement de caresses, la laissent absolument froide. Ses pensées flottent dans un ailleurs brumeux, une sorte de brouillard épais qui lui voile les yeux et lui recouvre le corps de givre. Le comble, personne ne parvient à deviner les raisons d’une telle langueur et d’un dépérissement si soudain. Vraiment, personne n’y comprend rien.
Souci de prudence. Peur ankylosante. Jérôme s’encroûte dans une pénible et honteuse clandestinité. Existence empoisonnée d’angoisse, réduite à l’espace d’un grenier. Le matin, il s’empresse de grimper une échelle jusqu’au galetas où il passe la journée. Le soir, aux premières poussées de la nuit, les pieds empêtrés à travers les barreaux de l’échelle, il descend furtivement du grenier.
Chez Gédéon, la petite Rita, bête de somme inlassable, mûrit, au fil des années, dans les corvées domestiques. Rêve cul-de-jatte. Mémoire décapitée. Escalades et dégringolades de l’escalier branlant de la vieille maison qui, malmenée par de nombreux cyclones, chancelle sous les éperons du vent, tout en tenant le pari de ne pas s’effondrer. Record de résistance. Mystérieux défi dans le quartier. Gédéon, par contre, décline de jour en jour, à demi paralysé dans un lit, gravement atteint par les incessantes attaques des douleurs rhumatismales.
À travers les rues de Port-au-Prince, Gaston traîne à la dérive. Furetant dans tous les coins. Tantôt chômeur, tantôt ouvrier saisonnier. Pour survivre dans l’enfer de la ville, il accepte les travaux les plus pénibles, les plus abjects. Pourtant, il n’a jamais réussi à amasser la somme qui lui eût permis de retourner à Bois-Neuf. Eaux tourmentées. Dépression brutale. Spirale de silence. Creux et vertige. Il demeure pratiquement sans nouvelles de Tante Louisina. Ne sachant absolument rien des couleurs du temps ni des odeurs de la vie à Ravine-Sèche. Déracinement total. Errance aveugle. Voyage aléatoire de la feuille arrachée, emportée par le vent, voguant au fil de l’eau, tournoyant dans une meute de poussière, fouettée par les biffures de la pluie, barbotant dans les salissures boueuses. Ballottement au gré des frémissements du temps. Déroutantes vicissitudes. Gaston traîne son existence, çà et là. D’aventure en aventure. Une nuit, il dort à La-Saline. À la percée de l’aube, il se réveille au Bel-Air. Le lendemain, il s’égare à La-Cour-Bréard. Le surlendemain, il se fourvoie à La-Cour-Kodjo. Maître-marcheur, il se faufile partout. Explorant tous les recoins de la capitale. Sa pauvre cervelle labourée par une idée fixe, le fol espoir de regagner un jour sa terre natale avec suffisamment d’argent pour y vivre comme un seigneur. Mais, malgré les tours de reins, les acrobaties, les empoignades et les jeux de pieds, Gaston continue infructueusement à battre le macadam de Port-au-Prince.
Passe le temps, avec l’inconscience du fleuve qui coule sous les ponts. Alternance de silence et de bruit dans l’étalement des aubes et des crépuscules. Fidèle aux vieilles traditions de la maison, prisonnière de tout un réseau d’automatismes et d’habitudes, Sultana prépare la nourriture quotidienne des zombis, selon le même rituel qui interdit l’usage du sel. Pourtant, elle a beaucoup changé. Bâillements et palpitations des vulves du désir. Ses pensées tourbillonnent dans un ailleurs ténébreux, avec une sensation à la fois de fuite et d’immobilité. Quand Saintil lui parle, elle répond avec une sorte d’étreinte douloureuse à la gorge, la voix brisée par d’invisibles arêtes. La nuit lui a dévoré les yeux. Elle souffre d’une affreuse insomnie, traversée par un fleuve énigmatique, brûlée par les laves d’une passion muette. Concubinage d’ombres veuves de leurs corps. Elle éprouve une soif indicible. Chaque fois que Saintil s’approche de son lit pour une tentative de dialogue et de sourdes caresses. Sultana ressent, même à distance muette, le bouillonnement dans ses veines agacées d’un sang rebelle, révélation d’un supplice obscur. Présence qui ne lui inspire que tourments, tribulations, gémissements, pleurs, coliques aiguës, raidissement et crispations. Alors, dérouté par un comportement aussi insolite, Saintil fulmine de rage contre la nuit tombée soudain sur la chair apeurée.
Sultana est profondément troublée, obsédée, enfouraillée dans un noir labyrinthe, depuis la mémorable nuit où Clodonis a été incorporé dans la famille des démembrés. Jadis, au fond de ses yeux, brillaient des broderies d’étoiles en dentelle. Aujourd’hui, sur son visage défraîchi, un sourire, un rictus de femme triste. Ombre dans l’indécence des ruines et des décombres à odeur de solitude. Frôlée par des ailes d’oiseaux fous, elle dépérit sur un arbre effeuillé.
Quelquefois, profitant de l’absence de Saintil et des escapades de Zofer embroussaillé à corps perdu dans des beuveries, Sultana se glisse furtivement dans l’appartement des zombis. Pressant fougueusement la main de Clodonis, elle l’entraîne à l’intérieur d’une chambre isolée.
— Clodonis ! Je m’entortille, me défaufile et m’effiloche dans le flou de ton sillage. Je t’aime, Clodonis. Je m’ennaufrage à te poursuivre sans te saisir. Et je chavire de trop d’amour, ayant perdu la carte et la boussole depuis la nuit où tu as franchi le seuil du péristyle.
Muet, égaré, apathique, Clodonis n’a conscience de rien. Malgré les paroles et les caresses de Sultana, toutes de tendresse, d’excitation charnelle et d’attouchements ardents, il demeure insensible, sans ressort, invariablement froid.
— Clodonis, je t’aime plus que mes yeux, plus que moi-même. Je suis terriblement lassée de Saintil et de Zofer. À ma gorge, se resserre un nœud d’asphyxie. Je suis à bout. J’étouffe. Je rue et je m’emballe. Toi, tu avales passivement des tonnes de crapauds et de lézards. Il semblerait que tu vives à l’abri de la douleur et de la souffrance. Serais-tu privé de nerfs ? Ton sang se serait-il gelé dans tes veines ? Ton inertie m’agace et me décourage à la fin.
Clodonis reste figé. Hébété. Sans âme. Sans conscience. Sans vie. Ses bras pendent immobiles le long d’une masse amorphe. Son crâne, complètement rasé, reluit sous les sombres lueurs d’une bougie. Le corps enveloppé, des pieds jusqu’au cou, dans une vieille chabraque décolorée. La tête baissée, les yeux fixant ses orteils. Les épaules distordues, dissymétriques. La langue pendante. Un filet de bave gluante lui coule de la bouche jusqu’au sol.
— Clodonis, je voudrais au moins entendre ta voix.
— Oui ouan ! Oui ouan ! Oui ouan !
— Clodonis, je voudrais m’enfuir avec toi. Filons tout de suite à travers les bois, loin de l’habitation, loin de l’enfer des marécages. Accrochés l’un à l’autre, chatouillons les flancs de la cavale du vent.
Clodonis ne répond pas. Sous la chape d’inconscience qui lui recouvre la mémoire, il ne peut même pas discerner le jour de la nuit. La faible lumière, voilée dans la pénombre, ne traverse guère le dérisoire écran des paupières entrebâillées. Sultana ne peut s’empêcher de pleurer. Son visage, assombri de larmes, n’exprime qu’amertume et désarroi. Au fond de ses yeux, un sentiment de naufrage. À genoux, agrippée aux jambes de Clodonis, elle pleure, corps vautré en son ombre écrasée. Un instant plus tard, elle se relève, marche, fait plusieurs fois le tour de la pièce, se roule par terre comme une folle, s’arrache les cheveux. Les narines dilatées de désir, elle bondit, embrasse Clodonis, l’investit de vagues successives de caresses, lui pétrit vigoureusement la poitrine, lui palpe toutes les parties intimes du corps, lui tâte le pubis et la houlette, lui meurtrit voluptueusement la sacouille en farfouillant sous la chabraque. Néant ! Pas le moindre soupçon de vitalité.
— Clodonis, prends-moi ! Baise-moi. Couche-toi sur mon corps. Dévore-moi. Je me soumets tout entière à toi seul. Sois mon barbare. Dégalbe-moi. Enivre-toi de ma substance. Désentripaille mon ventre. Défonce-moi. Fracasse mon navire. Ennaufragèle-moi.
Rien ne vibre chez Clodonis, masse inerte et flasque. Sultana, exaspérée, telle une envoûtée furibonde qui aurait absorbé du poivre, saute au collet de Clodonis, lui massacre le corps d’égratignures et de morsures, le bouscule, l’entraîne brutalement, le pousse avec rage jusqu’à l’intérieur de l’appartement des zombis. Puis, elle court se réfugier dans un coin de la maison, impuissante à réfréner une crise de larmes.
Les ergots des coqs de combat sont bien aiguisés. L’ambiance du gallodrome est surchauffée. Les amateurs s’entassent sur les gradins. Carmeleau et Philogène échangent des propos autour des paris qui s’engagent. Un démêlé de coups de pattes / Le premier combat commence / Nous allons jauger nos coqs en les plaçant face à face, bec contre bec. Prenons garde que des amateurs rusés ne glissent des pintadines dans l’arène. Une immense clameur s’élève / Le scandale éclate / De quel côté penche la balance ? Au-dehors, un inextricable enchevêtrement de paroles. Soif et marchandage. On nous a vendu un poulet chétif qui ne pèse que le poids de son plumage. Le régime de bananes flotte, fakir volant, grappes de flûtes engrossées par le vent. Le dieu de l’argent funambulise sur des branches de nuages / Étau des mâchoires / Concert grinçant des chaînes / Déferlement des ombres / Un bâton-piège est dissimulé entre les jambes de Saintil / Le dézafi bat son plein.
Cris d’insectes suffoqués / chants d’oiseaux étranglés / hennissement de chevaux crevés / gémissements de voyageurs morts / le désert buissonne de voix éteintes / L’amour ne saurait s’accommoder du truquage / À l’envers du décor, le maquillage des bas-fonds stériles et secs /Dans le Corridor Prison des Femmes, le Corridor Sept Coups de poignard, le Corridor Fourmi, le Corridor La Terreur, une multitude d’enfants faméliques charbonnent des graffiti sur les tôles des clôtures. Vagabondant à travers les rues des quartiers pauvres, ils tracent un réseau de gribouillages et des dessins bizarres sur les trottoirs et les caniveaux.
Terre sèche parsemée de ronces / Terre d’éclipse encore frémissante du piétinement insulaire des sangliers disparus et des lunes flibustières / La meute animale martèle la dure absence / Plus de récolte dans les régions assoiffées de pluie / Et pas une goutte ne dégoutte / Pourtant, il suffirait d’une gouttelette, pour qu’il nous soit possible de renverser les cloisons du silence et de poursuivre notre marche. Or, toute la terre peut changer en un seul battement de paupières.
Ils se sont immiscés dans nos affaires. Ils voudraient nous porter à regarder le monde, la tête renversée. Révoltés, nous bondissons sur une étendue de pierres ; nous gagnons les rues où nous ramassons des cailloux (les maudites biscottes de l’État) ; puis, avec la rage de la faim, nous bombardons nos ennemis de plusieurs rafales de galets. Désirs insatisfaits / Marche bélière de la douleur / Charge de souffrances / Méditation et chagrin au fond de notre âme amertumée de silence / Pour ne pas fléchir, nous lançons vivement notre cœur au loin ; rebondissant sur le sol, il s’élève, monte et disparaît dans les infinies profondeurs du ciel.
Eau stagnante / Mare nauséabonde / Les porcs barbotent de joie dans la bourbe / D’horribles puanteurs s’exhalent de la boue.
Pourquoi avons-nous fait le vœu de nous vêtir de toile d’emballage tissée de fibres grossières ? Rien que mascarade, bouffonnerie, Mardi Gras et masques blêmes, tandis que nous gravissons l’escarpement d’un calvaire. Bien avant la sentence, les couteaux sont aiguisés, les armes fourbies. Nous faisons bouillir de l’eau pour ébouillanter le coq de mauvais augure avant qu’il n’embouche la trompette du malheur et de la mort. Ayant lessivé nos linges de lit dans l’eau du fleuve, nous avons décidé de rompre avec les scatophiles et les coprophages.
Gaston est un parasite toujours à l’affût. Au cours d’une de ses interminables quêtes nocturnes, il surprend le pasteur Pinechrist en train de franchir à toutes jambes la clôture d’une maison voisine, presque nu-corps, la chemise débraillée, le pantalon à mi-mât, les chaussures entre les mains. Fugue érotique à pas feutrés. Gaston pousse un cri d’étonnement. Panique chez le pasteur Pinechrist. À partir de cet événement, s’établit entre eux un pacte tacite. Paradoxale alliance entre le chat et le rat liés par un troublant secret. Indissoluble amitié entre deux larrons. Avec une ostensible ferveur, Pinechrist continue à prêcher l’Évangile, tandis que, derrière le paravent de la respectabilité pastorale, il fornique avec rage, aidé de Gaston, son fidèle assistant.
Quelle sangsue nous suce le sang sans éveiller le moindre soupçon ? Quels termites rongent nos rêves ? Le soleil s’estompe par-delà une efflorescence de nuages, portant ainsi des poules idiotes à jucher sur des branches en plein jour.
Les cyclones ont dévasté nos champs, saccagé nos chaumières, semant sur leur passage la mort brutale, la folle désolation. Brassage et ventripotence de vents mercenaires. Piaffements hystériques dans la boue. Nous n’oublierons jamais les clowneries des maîtres-jongleurs.