Les Affres d'un défi

Frankétienne · Chapitre 5 sur 6 · partie 1/7

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Les Affres d'un défi

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.

Enchevêtrement de branches d’arbres au fond d’une vieille cour fréquentée rarement par des êtres humains. Une poignée de sel commence à se dissoudre dans un chaudron d’eau bouillante. Un chaudron abîmé, complètement bosselé, noirci de couches de fumée. Au milieu d’un feu de bois, d’innombrables grains de sel crépitent. Incessant combat entre la vie et la mort.

Dormir avec l’espoir que la lumière drainera nos angoisses nocturnes. Se réveiller loin des songes désentravés, le corps enlépré de solitude. Regarder l’immensité des déserts inarpentés. Errer à travers la meublerie des désirs. Remuer le ciel et la terre jusqu’au saignement des étoiles et des pierres. S’empiffrer de nourriture. Lécher d’appétit. Palper avec prudence. Souffler sur les morceaux brûlants. Choir / déchoir. Fuir à toutes jambes. Crever de faim des jours entiers. Parler sans cesse. Déraisonner. Avoir la langue engourdie ou cisaillée en mille morceaux. Être repu. Avoir les tripes encordées par la douleur. Éprouver une soif d’enfer. Se parer comme un paon. Se coucher de mauvaise humeur. Se lever en pleine euphorie. Rire à pleines dents. Marcher tout nu ou recouvert de haillons. Se fourvoyer dans de folles amours. S’enliser dans la mort. Mais qui parmi nous vit réellement ? Vraiment, qui ?

Une infinité de gens, les plus divers, sombrent en pleine conscience dans un rêve hallucinant. Étrange, interminable cauchemar peuplé de bêtes nuisibles et de personnages carnavalesques. Des agamans. Des serpents. Des mabouyas. Des scorpions. Des araignées venimeuses. Des mille-pattes. Des fresaies. Des malfinis. L’énigmatique lasigoâve. L’étonnante madame Bruno. Le terrible Charles Oscar. Et des spécialistes de boîtes à surprises avec leurs curieuses marottes.

Égarés à l’entrecroisement des chemins, nous peinons à la recherche de notre route. Comble de malchance, la nuit nous engaine dans une opacité goudronneuse, et nous nous fourvoyons dangereusement sur des pistes enténébrées de maldiocre. Parfois, nous tournons en rond, sur nous-mêmes. Nous allons éparpillés, à reculons, dans des directions opposées. Où allons-nous ? Quel est le but de notre voyage ?

Nous ressassons de vains reproches sans rien tenter contre les semeurs de deuil. Souvent, nous parlons à nous-mêmes ; et nos paroles perdent leur sens dans un temps innommable. Qui nous écoute ? Qui cherche à nous comprendre ? Plutôt que de nous entendre, ils nous traitent de fous ; puis, ils s’empressent de nous museler. Carrousel des jours et des nuits. Marionnettes et girouettes au cirque des saisons. Nous demeurons hébétés dans un rêve empoisonné par des créatures maléfiques. Un rêve entrecoupé de cauchemars. Sifflements du vent. Couteaux des éclairs. Théâtre de l’orage. Nous nous remuons un peu. À demi réveillés, nous ouvrons un œil, dans l’instabilité du souvenir et de l’oubli. Nous nous souvenons quelque peu. Mais, nous avons oublié les séquences essentielles du rêve.

Enchevêtrement de branches d’arbres au fond d’une vieille cour. Terre dure aux veines emmaillées de pierres et de sable. Tripes encouleuvrées / lovées par la faim. Entrailles sanglées par la douleur. Chaque jour, le ventre vide, Rita s’échine dans les travaux domestiques. Enfermé dans sa maison, sans trêve, Gédéon lance des injures. Au milieu de la nuit, des cris déchirants nous vrillent le tympan, nous dardent la cervelle. La peur aux tripes, nous tressaillons jusqu’aux racines. Frissons électriques. Nos cheveux se dressent. D’un bond, nous sautons hors du lit.

Saintil se carre dans un fauteuil. À ses pieds, un troupeau de zombis à genoux sous le péristyle. À sa droite, Sultana, assise sur une chaise en paille. À sa gauche, Zofer, debout, immobile et droit, un fouet de manège à la main. Trois cierges illuminent le poteau-mitan. Soudain, Saintil commence à agiter un asson et une clochette.

— Sultana, ma fille ! Les eaux énigmatiques bouillonnent dans la cour de Grande-Brigitte et interdisent tout ajournement !

— Oui, papa.

— Écoute-moi bien. Les nids vont se défaire au milieu de la nuit. Le vent emportera les oiseaux aphones et les papillons frêles. Il faudra que le filet soit prêt pour la capture des âmes égarées.

— Oui, papa.

— Tu es responsable de la surveillance culinaire et du rituel alimentaire des zombis. N’oublie jamais que l’usage du sel est strictement prohibé. Ne l’oublie jamais, mon enfant. L’évasion d’un zombi n’est possible que par l’absorption du sel.

Saintil agite l’asson, en débitant d’une voix rauque un jargon mystique. Puis, il regarde vers la gauche.

— Zofer !

— Oui, chef.

— Par l’œuf brisé dans le sobagui, j’entends respirer le poussin partagé entre la vie et la mort.

— Oui, chef. Rien ne vous échappe. Investi du pouvoir magique de métamorphoser les humains, vous êtes infaillible, invulnérable. Votre auguste personne dispose de tous les gros points.

— La saison de la récolte de riz approche. Il est temps pour nous d’honorer les marassas. La nuit s’enroule dossou-dossa.

— Oui, chef.

— Demain à l’aube, rasez proprement le crâne des zombis. Avant de les envoyer travailler dans les rizières marécageuses, fouettez-les jusqu’au sang. Le général Linglessou a soif, et il est impatient.

— Oui, chef.

— Aux moindres velléités d’insubordination de la part d’un zombi, tailladez-lui la peau, écrabouillez-lui la chair, brisez-lui les os, écrasez-lui la tête, jusqu’à la plus complète pulvérisation. Ensuite, désaltérez-vous de son sang.

— Oui, chef. J’exécuterai rigoureusement toutes vos instructions. Le silence et la paix régneront un siècle encore sur toute l’étendue de vos terres. Et rien ne pourra contrarier vos desseins.

Saintil se lève en même temps que Sultana. Il agite l’asson, s’avance tout près du poteau-mitan ; puis, à reculons, il regagne sa place. Empoignant une bouteille enrubannée de satin rouge et noir, il verse sur le sol trois jets de rhum ; puis, la tête inclinée en arrière, il avale d’un trait tout le contenu de la bouteille.

— Bande de zombis ! Vous n’avez plus d’âme, et votre corps ne vous appartient plus.

— Oui ouan ! Oui ouan ! Oui ouan !

— Baissez la tête. Désormais, vous ne regarderez que vos orteils.

— Oui ouan ! Oui ouan ! Oui ouan !

— Vous êtes enfermés, parqués sur mes terres, pour cause d’impertinence. Je suis l’arme du destin ; ma justice est implacable.

— Oui ouan ! Oui ouan ! Oui ouan !

— Je suis le chef omnipotent de la région. Ma voix a déjà pris possession de votre âme et de votre corps. Vous n’arriverez jamais à rompre la chaîne qui vous relie à l’ancre de fer.

— Oui ouan ! Oui ouan ! Oui ouan !

— Je ne réitère jamais mes instructions à qui que ce soit. Je déteste gaspiller mon temps et mes paroles.

— Oui ouan ! Oui ouan ! Oui ouan !

— L’usage du sel vous est formellement interdit. Seule Sultana est autorisée à vous servir vos repas. Seule Sultana est autorisée à vous donner à boire. Malheur à celui-là qui, par égarement, aurait goûté à un grain de sel.

— Oui ouan ! Oui ouan ! Oui ouan !

— D’ailleurs, les morts ne reviennent jamais à la vie ; l’ordre des choses demeure immuable, irréversible. Rien, jamais rien ne changera pour vous. Toujours vous resterez les mains vides. Vous ne recevrez que de moi, et seulement quand il me plaira de vous tendre la main.

— Oui ouan ! Oui ouan ! Oui ouan !

— Vous êtes embarqués dans un voyage pour l’éternité. Vous ne reverrez jamais les paysages qui vous étaient familiers. Chaque jour, chaque nuit, à toute saison, à toute heure, vous n’entendrez parler que de moi. Mon pouvoir est éternel et sans limites.

— Oui ouan ! Oui ouan ! Oui ouan !

Roulements de tambour. Piaffements d’un cheval attaché au poteau. Bonds élastiques d’un chat sauvage franchissant une haie d’arbres-chandeliers. Un noyau d’avocat dégringole une pente. Provenant du faîtage d’une maison, une voix terrifiante hurle soudain :

— Je voudrais choir de tout mon poids ! Je charrie des tonnes d’ombres et je transporte d’immenses cargaisons de deuils sur mes épaules, depuis des siècles. Les roseaux de la mémoire plient sous le vent de mes paroles. Mes éclairs crèvent la trame des nuages nourris de pluie et de sang. Je voudrais choir de tout mon poids !

— Tombe comme tu veux ! Mais, prends bien garde qu’il n’arrive un malheur ! (répond quelqu’un à l’intérieur de la maison).

Nous sommes hantés par une infinité de rêves indéchiffrables. Obsession ancrée au plus profond de notre âme. Un flot d’idées palpite en nous qui recherchons le secret des cadences harmonieuses. Depuis longtemps, nous n’avons pas sarclé ; les broussailles ont envahi nos champs. Aussitôt que tourne la clef de la lumière, les oiseaux de mauvais augure s’envolent dans la nuit. Nous avons curieusement introduit nos doigts dans les interstices des éclairs, à travers les fissures du ciel, nous avons été blessés jusqu’aux os. En plein sommeil, nous avons engagé un pari. Au réveil, ils nous ont ravi les fruits de nos rêves.

Enchevêtrement de branches d’arbres au fond d’une vieille cour, fréquentée par de rares êtres vivants. Nous étendons nos bras à l’extrême amplitude de nos brasses pour ne pas être submergés, pour ne pas non plus sombrer dans les flammes. Pourtant, touchés profondément par les flèches du malheur, déroutés par les madichons de l’amour, épouvantés par les grimaces de la mort, nous sommes des écorchés vifs. Nous devrions nous méfier des rats qui mordent en soufflant pour nous endormir et nous faire oublier nos douleurs (vieux rats spécialistes du double jeu). Étincellements ardents de nos cervelles enfiévrées d’orage. Dans l’effervescence de nos pensées, nous recherchons avec ferveur les nervures, les nœuds et les racines de la lumière pour baliser de clartés nos chemins. Nous questionnons. Nous palpons la vie avec le désir de lui arracher des secrets. Vaine démarche, puisque notre voix se perd dans le silence. Paroles contradictoires. Nos langues tailladées, mises en lanières, s’effilochent en filandres. Nos mâchoires se disloquent. Paroles brûlées, réduites en cendres. Paroles vendues pour un plat de lentilles. Paroles étouffées dans le sang. Paroles emportées par le vent. Paroles dispersées dans l’ailleurs. Inflammation des ganglions de l’aine à la suite d’un faux pas. Échec et déception. Pour se moquer de nous, ils tirent la langue, font semblant de nous offrir, sans jamais rien nous donner. Foulure. Nos jointures sont désarticulées. Nous avons adopté toutes les postures imaginables : nous nous sommes assis, relevés, allongés, accroupis, recroquevillés. Personne ne nous a encore dit sur quel pied entrer dans la danse. Le jour, nous parlons tout seuls. La nuit, nous parlons à nous-mêmes. Nous divaguons. Puis, nous nous taisons. Mains à la mâchoire, nous regardons tristement défiler les jours.

Roulements de tambour. Voltiges de loup-garou. À un croisement de routes, de jeunes écervelés font des pirouettes acrobatiques, exécutent des sauts périlleux, se livrent à des déhanchements hystériques. Nous les regardons s’agiter ; et nous secouons la tête de pitié. Par moments, il nous arrive de bouger sans nous déplacer vraiment. Zigzag fugace des éclairs. Chevauchée bruyante de l’orage. Déchirure du ciel et avalanche d’eau. Torrents déchaînés et rivières en crue charriant d’innombrables épaves. Malgré tout, au-dehors, les raras bouillonnent d’animation. En proie à la tentation, nous esquissons le geste de nous lever. Mais, s’il est question pour nous d’y participer pleinement, sur quel pied devrions-nous danser ?

La chair tailladée, nous avons le corps raviné de cicatrices… jusqu’aux os.

Enchevêtrement de branches d’arbres au fond d’une vieille cour. À gauche, un manguier commence à peine à fleurir. À droite, un mapou géant s’effeuille au soleil. À l’ombre de la clôture, un chien chétif halète en bavant. Juste au milieu, se dresse une maison haute au style ancien, en vétusté depuis longtemps, flanquée d’un paratonnerre dont la flèche vacille sous la fureur aveugle des cyclones. De temps en temps, la vieille bâtisse se balance au gré du vent, perdant complètement l’équilibre, tel un ivrogne titubant. Danseuse hystérique, elle excelle dans les déhanchements érotiques, quand Port-auPrince, sous les assauts des vents, se convulse d’épilepsie (le mal caduc).

Jeu macabre. Jeu difficile à démêler. Miroir brisé. Jeu sanglant. Encerclement. Désenclavement. Ratissage. Nous tenons le coup. Bondissement, piaffement, galopade, toussaillement, aboiement, hennissement des cyclones dans l’espace caraïbe. La vieille maison s’enivre de danse, tout en tenant le dur pari de ne jamais capituler face à la démence des vents.

Chaque année, du début d’août à la fin d’octobre, les ouragans impétueux chargent puissamment, dévalent les montagnes, se ruent avec sauvagerie sur Port-au-Prince. Hurlements du vent. Rafales de pluie. Bouillonnements rageurs de la mer. Là-haut, dans le ciel, des bataillons de cumulo-nimbus roulent, s’accumulent menaçants du côté de Sans-Fil, tandis que des escadrons de nuages mobiles lèchent l’échine du Morne l’Hôpital, se dirigent à vive allure vers Mariani, puis franchissent précipitamment la mer. Alors, pris de vertige, étourdis de folie, les oiseaux s’envolent sans leur ombre. Estocade aux salières. Coup mortel. Des plaques de tôle, détachées des toitures, virevoltent. Fleurs arrachées. Blessures et débauche de sang. Attente de la mort. Chute dans le sommeil. L’anéantissement par la faim. La torpeur et la plongée dans le rêve. Rien que masques de carnaval. Notre gorge se resserre, nœud d’asphyxie. Amertume à nos lèvres, nous crachons de dépit, rejetant notre âme dans le sillage de la mort. Toutes nos paroles deviennent âcres.

La vieille maison vacille dans toutes les directions, sans s’effondrer pour autant, exhalant à la longue des relents de mystère dans le quartier. Enveloppée de ténèbres épaisses, elle n’est jamais éclairée. Aucune lumière. Même pas les faibles lueurs d’une lampe gridape. Le jour, le soir, la nuit, toutes les portes et les fenêtres restent toujours bien closes. De l’avis des voisins, cette maison représente un nid de mystères tressé par la main d’un vieux baka et implanté au cœur du quartier une nuit où toute la ville dormait, soûlée de lune empoisonnée.

Depuis longtemps, nous nous évertuons à chercher. Feuilles sensibles aux caresses du vent, nous frissonnons dans l’amour. Dans la pénombre, au creux du lit, un seul mot insinué au tuyau de l’oreille nous fait tressaillir dans nos fibres les plus intimes. Nous frémissons jusqu’aux racines. Entre nos orteils, glissent des grains de sable. Où palpite notre vie ? Les jours s’en vont, les jours reviennent, se succédant tantôt normalement, tantôt à rebours. Tourments. Tribulations. Déroutantes vicissitudes. Ça fait longtemps que nous cherchons.

 

Les chemins de Legba s’entrelacent au fond des bois, là où gisent les pierres sacrées ; ils s’enchevêtrent à nos pieds, s’infiltrent par nos nerfs, brassent notre sang, traversent l’intérieur du corps, électrisent nos sens. Jusqu’où s’arrêtera la route expiatoire creusée en nous dans la douleur des examens de conscience ?

Nous nous réveillons tôt ; par le trou de la serrure, nous regardons passer les zombis à la file indienne ; chaque matin, un peu avant l’aube, Zofer les conduit vers les rizières maré

cageuses.

Comment parler, sans complaisance, sans épanchements lyriques, d’une aventure tragique qui nous touche de si près ?

La servitude commence par l’hypothèque des désirs déclenchant une cascade d’inhibitions alimentées par la peur de franchir les frontières artificielles ou naturelles.

Les sous-fifres exercent partout leur métier d’espions torpilleurs ; ils sont si nombreux autour de nous que vivre est devenu un exercice quotidien d’espadonnades et d’esquives.

Une allumette craque / le feu éclate et se répand / la fumée se propage / il aura suffi d’une étincelle pour que les flammes jaillissent hors de leurs tiges. Coqs de combat, nous luttons du bec et des griffes dans l’arène, sous le regard sadique des spectateurs. Depuis trois jours, nous n’avons rien mis entre nos dents ; nos enfants n’ont rien mangé, rien bu / Mais, qui ose parler de grève de la faim dans un pays de ventres creux ? Les sabots des chevaux de minuit martèlent le sol des rues désertes /Bruit puissant malaxant les muscles du bas-ventre / Respiration sexuelle et odeur de la peur.

Nous avançons péniblement dans un espace affadi par nos atermoiements / nos ailes cassées balayent la poussière annonciatrice d’éclipse. Coup mortel aux salières / flux de paroles dérisoires / l’imprévisible revirement au bout des tenailles de la faim / nous avons été acculés à tourner notre étrave vers d’autres ports. Après avoir dévoré à belles dents les rats et les souris, Maître-Chat ratiboisa plusieurs sacs de riz, de maïs et de petit-mil ; surpris, il s’échappa en trombe de la maison vide, ne laissant dans un coin qu’un amoncellement d’excréments amers.

Qui a dévasté une partie de nos champs ? / Quelles mains agressives ont envenimé nos écorchures ? / Guerre à fond de nerfs surchauffés où mûrissent les fruits de la folie. Les cœurs trop sensibles ne se risquent pas dans le tourbillon de la violence / les faibles ne devraient pas s’engager / Choc éblouissant / Grimace des visages enlaidis par la surexcitation démoniaque / Dominant les hurlements et les trépignements de la foule en crise, nous abordons avec prudence les terrains piégés.

Poussière, fatras et sécheresse des mamelles jetées à la poubelle / Le sang s’affole, se décompose et pourrit dans les ténèbres intestines. Par notre insouciance, la vache s’est enfuie / la corde reliant le cœur à l’espoir s’est rompue.

Ils ont saccagé et pillé nos demeures / Nasillant comme des idiots, nous regardons passer le vent / La maladie impossibilise nos désirs ; et le malheur contrarie l’envol de nos rêves.

Vulnérabilité des naïfs / échec des bouffons / déchéance des valets veufs de leurs maîtres. Tristes et désarmés, nous invoquons les dieux du hasard / Plutôt que de dormir, nous ferions mieux de marcher / Les joies viriles de l’action transcendent la douce inertie du sommeil. Assassins de l’espoir, voleurs d’âmes, insatiables carnassiers empestant l’atmosphère de leur haleine, ils se sont spécialisés dans l’aménagement des pièges poisseux.

Par des étages de nuages gris, la tempête prépare un coup d’État dans le ramassage des vents épars au-dessus de la mer chauffée à blanc. Prostitution d’eaux vives reflétant les spasmes du feu ; le mal se dévoile dans les menstrues de la lumière. La soif, pire qu’un martyre, sous le soleil de midi / Carnage / Sueur et sang suintant par les pores dilatés.

Au seuil de la déraison s’effeuille la mémoire / Horrible castration par l’arrachement de la langue et la crevaison des yeux. Imprécations proférées par le bœuf-chaîne contre la machine-de-minuit démarrant à fond de train vers la mort aux sinistres barbelés. Odeur de crime / Vision de cadavres au fond de leurs prunelles / Ils ont broyé des corps d’enfants et poignardé des mères en pleine poitrine. Déchaînement de torrents / Rivières en crue / Furie des avalasses / Bougonnements quotidiens d’adultes impuissants. Les amateurs s’affrontent aux couteaux / Les coqs peureux fuient hors de la gallière, abandonnant le champ de bataille / Les mazettes se débinent.

Expériences de la violence / la bastonnade / l’hermétisme des cachots / l’enfer des prisons / les blessures / les meurtrissures / le feu aux trousses / les plaies envenimées / les perlins nocturnes.

Hostilités ouvertes / agressions sauvages / les provocateurs happent notre part de nourriture en nous tordant la main et en nous bousculant. Nous trébuchons sur des pierres coupantes. Puis, nous nous redressons en ramassant nos rêves piétinés. Sable remué par le vent. De temps en temps, des mirages surgissent et se dissolvent à l’horizon. Nous nous rechargeons l’âme dans le vertige des étoiles.

Réjouissances sous les tonnelles dans l’aggravation de la misère et l’épaississement de l’inconscience.

Toutes leurs promesses puent le mensonge. Ils nous ont laissés choir dans la boue. La nuit, nous dormons sous les ponts, sur les trottoirs. Le jour, nous errons à travers les rues de la basse ville, en furetant dans les dépotoirs aux abords des marchés publics, condamnés à reprendre le même calvaire, les mains vides, les lèvres sèches, la bouche amère, les tripes encordées par la faim.

Pleins d’astuce, ils campent un décor de façade, vantent, à gros coups de tambour et de tafia, le faux paradis des pauvres, et servent aux naïfs la vérité maquillée dans un plat de hareng fumé.

Les sceptiques continuent à chercher ; ils n’ont pas encore découvert la pierre d’Agarou, ni la machette d’Ogoun. Il nous faudra fouiller de l’autre côté des murs myopes.

Envoûtement que d’avaler les oiseaux, les nuages, la lune, le soleil. Plus tard, le choc en retour.

Les maîtres-pillards ont dévasté nos champs et anéanti nos récoltes. Sans pouvoir réagir, nous écumons de rage. Ils nous ont tordu le poignet pour nous dépouiller d’une pitance, nous privant ainsi du banal plaisir de manger les miettes de pain, les parcelles de maïs, les grains de riz qui nous reviendraient de droit, en contrepartie de la sueur et du sang que nous versons dans les marécages.

D’entrée de jeu, ils ont pu filer subrepticement des graines toxiques et des stupéfiants à nos coqs de combat.

Des créatures difformes, croyant dans la vertu des batteries de houanga, voudraient que par le pouvoir des bôkors leur laideur se change en beauté. Nous élevons et dressons des coqs de race au plumage bigarré pour des paris fantastiques.

Ils s’agitent, pareils à des insectes bougeant leurs pattes et leurs antennes. Pour nous exaspérer les provocateurs médisent de nous, accumulent des immondices devant les portes de nos maisons, et souillent l’eau que nous buvons.

Les zombis traversent une immense savane plantée de cactus aux larges raquettes ; ils marchent les uns derrière les autres, sans rien oser dire. Les femmes zombies sont toutes vêtues de blanc ; elles décortiquent le riz sur les terres de Saintil.

Entre les chaînes, les frontières, les souffrances, le suicide, la mort, l’anonymat, les misères innommables, la pudeur sans grandeur… les meurt-de-faim, acculés à la mendicité, assiégés d’ombres, en arrivent à marcher les mains tendues et à dormir les bras ouverts. Le scarabée s’exerce à rouler des sphères d’excréments sur un sol mouvant. Œufs brisés / ajournement de nos espoirs / nous prenons trop de risques en engageant des paris où par anticipation nous offrons des avantages injustifiés et payons des gabelles odieuses à nos puissants adversaires. Nous ne nous fixons jamais à un endroit précis / nous ne pouvons pas nous coucher en un lieu fixe / notre cordon ombilical plonge dans un nid de fourmis / et nos doigts se nouent aux racines de la terre d’où surgiront des yeuseraies de lumière fertile. Mémoire et vengeance future.

La barque a chaviré dans le canal de Saint-Marc. La mer s’agite opulente, aveugle, indifférente. Demain, la marée s’apaisera, abandonnant d’innombrables épaves sur le rivage en deuil.

De la violence à la lumière, la brillance fugace d’un chemin vif. Lueur éblouissante aux yeux des téméraires. Le marteau, à plusieurs reprises, s’abat sur la barre de fer ; des gerbes d’étincelles fuient hors de l’enclume. Coups de dents et fermentation du sang. Le stylet s’enfonce dans la nuque avec un bruit mou. Le vent se lève, faiblit, puis s’éteint. Face à face, deux coqs pétrifiés de peur. Dans un vrombissement de mouches excitées, la bataille des chiens recommence près des poubelles, pour des os sans substance. Comment recoudre le ciel à l’horizon avec une aiguille cassée ? Ils nous ont bousculés, humiliés, pour des déchets de viande taillée, retaillée. Importunant nos enfants, ils ne nous lâchent pas d’un poil. Scandale au plus vif des nerfs. Vacarme à crever le tympan. Pour nous décharger la conscience, nous nous défoulons à grande orgie de mots.

L’anguille glisse, file sous les eaux de l’étang. Irrésistible femme dont nous flairons l’ombre à distance. Lueur creuse des yeux crevés. Horrible cécité de l’ignorance. Aveugle non point des yeux, mais de l’esprit.

Les charançons dévastent les champs de coton ; les envahisseurs nous attaquent sur tous les fronts. Un morceau d’étoffe pour cacher la nudité de nos filles. Inutile de nous lamenter sur la fragilité des abris qui nous protègent des intempéries.

Nos ennemis ont osé mettre les pieds chez nous, apportant jusqu’au seuil de notre maison le malheur accroché à leurs semelles.

Les coqs claironnent le réveil ; puis, leurs ailes se ferment ; leur chant résume toute la musique de la nuit.

Le vent emporte les paroles transmises par la rumeur, désamorçant les pièges bâtards, démeublant les lèvres empoussiérées de haine. Sueurs froides, sel amer, eaux énigmatiques sur le visage miroir du montreur d’ombres. L’orage annonce l’arrivée du messager, porteur d’armes miraculeuses. Les préliminaires des combats nous remplissent d’effroi. Le coq du voisin a eu la crête arrachée et les yeux crevés par une pintadine armée d’éperons métalliques. L’échec, tel le couteau dans la plaie. L’acide et ses feux dans la brûlure du fouet. Nous avons le corps brisé, l’âme engobée de lassitude, après sept jours d’angoisses et de déceptions dans l’arène. Ils ont bafoué plusieurs générations. Et, aujourd’hui encore, nous ne reconnaissons ni l’envers ni l’endroit des paysages mutilés. S’agirait-il de découvrir d’anciennes vérités, de figer certains fragments du temps présent ou de déflorer le futur insaisissable en son approche incertaine ? Dévorés par la curiosité morbide, pleins d’inquiétude, nous sondons les mystères des eaux mortuaires sous le voile du govi.

Furie des coups de dés désarçonnant les joueurs inexpérimentés. Quel théâtre derrière nos paupières closes ! Peu à peu, nous apprenons à répondre du tac au tac au jeu des personnages, en nous familiarisant avec leurs tics, leurs gestes et le timbre de leurs voix. Fouillant les entrailles de la fourmi, nous quêtons l’étincelle première, signe de feu pour la marche des kanzos. La poule ventaillée tourne autour du poteau-mitan en battant des ailes ; puis, elle s’arrête, le plumage bardé de poussière, pour expirer lentement entre les jambes écartées du houngan.

Nous avons avalé des grappes d’orages / la purge nous a purifié le cœur et les méninges. La saucissonnade.

La baffe retentissante. Cris de rapaces importunant l’azur. Nous avons été brutalisés par les accapareurs de terres. Tapi derrière une tombe, Saintil recueille la bave d’un mort dans la viscosité des ténèbres du cimetière de Bois-Neuf. Entassés les uns sur les autres, les enfants de la misère crèvent comme des chiens. La joie des bouffeurs de cadavres déborde dans leur rire affreux. Attaques verbales. Flots de paroles absurdes.

S’arracher les yeux pour du vent / jeu sanglant pour un enjeu futile. Jusqu’où plongent les racines de la colère ? Bouche grimaçante de Zofer laissant voir des incisives et des canines noircies par le tabac. À genoux, à plat ventre, à quatre pattes, les affamés barbotent dans une gamelle de boustifaille. La course du temps ne nous effraie pas. Plantes sauvages, nous bourgeonnons en tous lieux ; nos branches frissonnent, nourries de pluies fortuites.

Ils nous ont battus à mort, alors que nous rôdions aux abords de l’arène. Comment rattraper la jument en fuite avant que les dernières lueurs du jour ne s’estompent derrière la cime des montagnes ? Alternance de fureur et de tendresse.

Le foudroiement. Nous baignons dans notre sang. Dans l’habitation de Saintil, les zombis transportent du charbon, de la chaux, des régimes de bananes, des bottes de maïs et des sacs de riz. Toute la genèse des trahisons, lisible sur la peau du serpent. Coups de poignard à la nuque.

La tentation de l’argent. L’irrépressible passion des trésors. Un abominable vent couvrit la voix du prophète, au moment où il commença à évoquer les rapports obscurs entre les richesses fabuleuses et la somme de travail honnête.

Dans un pays de bras croisés, les fortunes ne peuvent être que scandaleuses. Terre labourée de douleur, malaxée par la faim / Terre de souffrance / Sol dur où les joies frivoles s’envolent et où ne poussent que de chétives racines.

Nous ne raffolons pas du plumage de ce coq vantard : il ne nous inspire aucune confiance. Un amateur, plein de ruses, a introduit une pintadine dans le gallodrome. Chambardement général dans la gallière. Même les coqs les plus endurcis s’enfuient à toutes ailes. Climat nocturne aménagé dans l’espace obscur de l’arène. Enlugubrement.

Gifles violentes. Odeur de poussière et de sang. Visages déconstombrés. Virtuose du bâton, le chef-de-section frappe les spectateurs, tantôt aux fesses, tantôt à la poitrine. Sur quel paysage ouvre la porte opaque ? Les larves émergent de l’ombre. De vieux rideaux fripés, déchirés, effilochés par le bas, flottent dans la chambre de Gédéon. Il quitte son lit, se dirige vers la fenêtre légèrement entrebâillée ; les lattes du plancher grincent. Avec un couteau aiguisé, Zofer arrache l’œil de la vache. Qui saura nous révéler le mystère du grain de sable et de l’eau roulant dans la fragile pérennité, et portant nos faibles empreintes jusqu’aux sommets glacés de l’éternité ? Étrange. Très étrange. Pourtant, toute la mer voyage par la bouche et le ventre des poissons. Toutes les douleurs humaines passent par nos yeux. Nous étions liés / nous avons rompu / nous nous sommes réconciliés / Nous misons sur les mêmes chiffres / nous parions sur les mêmes coqs de combat / nous pleurons ensemble la nuit / Nous faisons partie de la même famille aux ramifications proliférantes.

Caïmans avides / caïmans voraces / caïmans à la gorge fétide / ils souillent l’eau des rivières et des sources. Depuis des semaines, nos enfants malades gardent le lit ; ils s’excitent, se redressent, s’asseyent, se recouchent, se recroquevillent. La soif et la faim leur font prendre toutes les postures.

Crépitement dévoilant la gloutonnerie des flammes.

Avec le temps, nous finirons par connaître les vices de la clé dans la serrure, et nous donnerons forme aux voix cachées derrière les murs. Sifflements des serpents lovés autour des traverses du faîtage. Avant de nous coucher, nous allumons un feu de brindilles dont la fumée chasse les maudites bêtes de notre demeure. Un coq ventru et balourd a capitulé au premier affrontement ; nous disposerons plus tard de son corps. Quel sort lui réservons-nous ? Épouvantable échec et déceptions amères.

Lumières inquiètes de la fête. Le vent éparpille la musique criarde des fresaies. Grincement d’os à l’intérieur du corps. Carmeleau et Philogène, deux maîtres-marcheurs inséparables. Sans être des éleveurs de coqs de combat, ils participent à tous les dézafis. À pied, ils voyagent à travers tous les coins et recoins du pays, attentifs à toutes les nuances des paysages, interrogeant le ciel des provinces, examinant les arbres, la pluie, le soleil et les flaques de boue. Blessures à la langue. Cris inarticulés au fond de la gorge.

Les vagues n’arrêtent pas de mourir sur la plage à Ravine-Sèche. Façades de chaumières lépreuses. Une végétation de flammes s’épanouit.

Roulements de tambours. Bruits de foule. La mer percute les rochers gris.

Le caret blessé expulse ses œufs sur le sable ; puis, il s’éloigne au-delà des flots bleus pour crever au fond d’un abysse.

Cauchemar sur un fond effrayant d’immuabilité.

Qu’entrevoit l’œil effaré du poisson qui se débat hors de l’eau entre les mailles de la mort ? Nous imaginons la clameur lointaine d’un rassemblement populaire.

Naissance entremêlée d’ombre. Lourdeur de nos pas vers un horizon brouillé. Le vent nous apporte les voix assourdies de la multitude rassemblée à l’intérieur de la gallière. Nous misons sur le coq au plumage écarlate ; traînant ses ailes sur le sol poussiéreux, tourbillonnant dans l’arène jusqu’à soûler son adversaire, il n’attaque jamais le premier ; par tactique, il fait semblant de fuir le combat.

De fabuleux paris s’engagent au cours du dézafi.

Dispute orageuse / Explosion de violences / Coups et contrecoups. Le malfini s’éloigne entre les nuages et l’azur ; puis soudain il surgit, fonce en piqué sur les poulets imprudents. Au réveil, nos plus beaux rêves s’estompent, les cauchemars surnagent. La conversation entre Philogène et Carmeleau tourne interminablement autour des combats de coqs. Nous nous couchons, chaque nuit, rongés par la douleur des abcès énigmatiques. Dans notre sang, l’indéracinable fièvre. Bouillonnement à l’intérieur de l’arène sous un midi écrasant de lumière et de chaleur.

Le baka s’est installé sur la jarre emplie de carolus et de doublons. Sur la ligne d’horizon, la lune glisse dans le bleu délavé du ciel ; très tôt, à l’aube, les zombis emboîtent le pas à leur ombre aveugle. Invariables misères. Peur / sueurs froides / vertige / épreuves d’endurcissement. De fragiles oiseaux se projettent en plein vol dans notre chair ; nos blessures ouvertes tardent à se cicatriser. Zofer lève le poing, frappe à la poitrine un zombi qui se tord de douleur ; puis, il dégaine un poignard et lui tranche la langue. Méfions-nous du caïman rampant en silence parmi les fleurs sauvages ; flairant sa proie, il ouvre la gueule de temps en temps. Fêlure de la cheville / Luxation des hanches / Que de détours et d’enjambées pour l’entrecroisement et la rencontre ! / Inimaginable violence / Avalanche de pierres / Aboiements de chiens /Ouragan de coups de pattes /Yeux crevés /Crêtes ensanglantées /Bousculades / Dislocation des épaules /Culs de bouteilles brisées en dentelle massacrant les cuisses et les fesses / Les coqs batailleurs sautillent, voltigent, courent de travers. Après le scandaleux combat, nous appliquons des plaques enduites de gomme sur les parties tuméfiées de notre corps.

Entrelacement de branches d’arbres au fond d’une vieille cour. Un soir, après une averse, dans le quartier du Sacré-Cœur, s’ouvrent pour une fois les portes et les fenêtres de la vieille maison haute, en vétusté depuis longtemps. Éclairage sombre. Le vent venu de la mer souffle à travers les branches du mapou, agite le feuillage du manguier, chatouille les rideaux dont les ailes se balancent mollement derrière les jalousies. À l’intérieur d’une chambre peinte en bleu, le bourgeonnement clignotant de la flamme d’une bougie. Solitaire, le vieux Gédéon, étendu sur le dos, regarde fixement le plafond. Les yeux bien ouverts, il s’égare dans la brume des rêveries.

Sous la cendre vive, dans les tourbillons de poussière, pardelà les vagues et les colonnes de fumée, au-delà de la grise frondaison des nuages, à travers les grains de sable, nous plongeons nos doigts. Les yeux écarquillés. En transe. Nous quêtons fiévreusement. Tant de secrets, trop lourds à porter, nous tourmentent la conscience, nous picotent la langue, nous brûlent les lèvres. Nous regardons crûment, avec une insistance à nous irriter les paupières. Surmontant nos douleurs, trépignant de rage, exaspérés par l’envie de parler, nous continuons à regarder.

Le sang se coagule sur les galets. Des flots d’idées bouillonnent dans notre tête. Au fond de notre gorge, un embouteillage de mots, un fouillis de paroles. Excitation et défoulement. Roulements de tambours venus de loin. Nos cheveux se dressent dans un temps enfourraillé d’angoisse. Un vent furieux souffle jusqu’à couvrir notre voix. Avant de nous engager, nous devrions nous purger l’âme de toutes les salissures, débarrasser nos pensées des séquelles du maldiocre, anéantir le virus de la peur, neutraliser les madichons, détruire les germes du vice, enlever les pichons accrochés à notre plumage, exterminer les bestioles qui infestent le creux de nos aisselles.

Le voyage peut durer longtemps encore, avec d’innombrables détours imprévus. Il nous faudra soulager notre poitrine d’un grand poids, décharger notre conscience, vomir les répugnantes glaires qui encombrent nos bronches, remplir d’eau pure nos calebasses, armer puissamment nos bras pour terrasser les bêtes féroces qui tenteraient de nous éventrer en cours de route. Nous vivons une époque innommable. Pour étayer nos souvenirs, nous devrions parler à nous-mêmes à chaque carrefour, avant de poursuivre le voyage. En cours de route, happer la lumière, frôler l’échec, voguer à l’aventure, reprendre pied au hasard des éclaircies. De toute manière, certaines expériences ne sont plus à renouveler, tant que nous n’aurons pas rompu les chaînes de la solitude amarrées à la nuit du doute.

Au petit jour, par l’entrebâillement d’une fenêtre, apparaît la tête du vieux Gédéon. Mâchoires proéminentes. Visage anguleux. Il regarde. La cour de la vieille maison est toute jonchée de feuilles de mapou et de pelures de mangues. Gédéon commence aussitôt à grommeler des injures entre les dents. Tonnerre de Dieu ! Rita la peste ! C’est foutre exprès qu’elle n’a pas balayé la cour !

— Rita !

— Plaît-il, tonton.

— Débarrasse la cour de ces amas de détritus.

— Oui, tonton.

— J’en ai assez de te faire les mêmes recommandations chaque matin. Si tu penses pouvoir me rendre fou, si tu as le projet secret de me virer l’horloge, je te conseille d’en démordre tout de suite. Je pourrais t’expédier immédiatement à ton obscur village de Bois-Neuf. À Ravine-Sèche, où tu iras bouffer les boyaux de la vache enragée.

— Oui, tonton.

— Nettoie-moi la cour bien proprement.

— Le manche à balai s’est brisé, tonton.

— Cela te regarde. Débrouille-toi. Enlève toutes les feuilles, toutes les pelures de mangues dans la cour. Sinon, je te flanquerai une magistrale fessée.

— Oui, tonton.

Miroir empoussiéré. Flou de la vision. Enflure de nos paupières après tant de nuits blanches. Nos yeux sont voilés par des toiles d’araignées. Profondes blessures d’où s’échappe notre sang. La terre assouvit sa soif de violence. Sous la cendre vive, au milieu des braises, dans l’ardeur du feu, se nouent de secrètes alliances entre l’éclatement du maïs et le crépitement du sel. L’amour et la mort, côte à côte dans le même lit. D’abord, la transparence de la tendresse. Ensuite, les égratignures, les griffes du remords.

L’absence, chemin de l’oubli. L’absence, hantise, archipel des dents du souvenir. Les chemins s’entrelacent dans tous les sens. Exercices et tours de manège à un carrefour sans nom. Cheval attaché au poteau. Cheval libre dans la savane. Il pleut à verse. Prélude à la parturition. Nous nous efforçons de rire pour tenir tête à nos souffrances et tromper nos douleurs.

Chaque matin, dès son réveil, Gédéon apparaît dans l’entrebâillement de la fenêtre, le visage en apostrophe, la mâchoire en promontoire. Il regarde, bougonne, grince des dents, tousse et bâille. Il se racle la gorge, lance deux jets de salive épaisse, se décroche la mâchoire de travers en hurlant dans la maison le nom de la petite domestique.

— Rita !

— Oui, tonton.

— Sers-moi mon café.

— Oui, tonton.

— Verse dans la tasse deux cuillerées de sucre.

— Oui, tonton.

— N’oublie pas ma tisane.

— Oui, tonton.

— Mes deux prises de tabac.

— Oui, tonton.

— Mon eau bouillante.

— Oui, tonton.

— Mon bain aux feuilles d’oranger.

— Oui, tonton.

— Mon savon au goudron végétal.

— Oui, tonton.

— Vérifie si la cuvette en émail n’est pas trouée.

— Oui, tonton.

— Tonnerre ! Cesse donc de m’appeler tonton !

— Oui, monsieur Gédéon.

— Fillette de mon cul ! Le temps presse. Grouille-toi un peu.

— Tout sera prêt immédiatement, monsieur Gédéon.

Saut périlleux. Foulure. La blessure à la cheville s’envenime. Ô fermentation de l’âme trempée dans la douleur ! Coule la sueur à notre front, sur les ailes du nez, à l’entour de nos lèvres, sous le menton, sur notre poitrine, au creux de l’aisselle, par les renflements de l’échine, entre les côtes, jusqu’à la hanche. La sueur dégouline, dessine le contour des seins, remplit le creux du nombril, rampe sur le pubis, traverse la région de l’aine, sillonne l’étendue des cuisses, se précipite jusqu’aux orteils. Eau lustrale, la sueur se répand sur tout notre corps. Ah ! Que de crevasses aux cristaux chatoyants !

Chemins musqués à repères de sel. Chemins où coule un breuvage plus amer que du fiel. Vivre n’est pas facile. Nous dormons toutes les nuits dans une solitude enténébrée de peur. Quand nous nous réveillons à l’aube, la majeure partie de nos rêves patinent dans la glu du réel. Mais, l’espoir ne meurt pas sous la cendre. Les poules ont regagné leurs nids pour la couvaison des œufs. Dans la trame brouillée des fêtes obscures, nous n’arrivons plus à discerner les innocents des coupables, ni les justes des méchants.

Les paroles livrées au vent se décolorent, encore qu’elles fassent couler des flots de sang d’un rouge vif. Demain, nous sellerons nos chevaux ; nos voix enjamberont l’étagement des routes. Élan de la langue. La parole allume les feux du désir. Observons en écoutant. Apprenons à méditer en plein tourbillon. Dans la longue attente, l’appétit aiguise nos dents. Les dangers et les pièges abondent sur toutes les routes. Si nous résistons aux spirales du vertige et que nous ne disparaissions pas dans de sombres entonnoirs, nous pourrons nous enorgueillir d’avoir mûri de plusieurs saisons. Dans l’interminable attente, nos désirs violemment s’avivent.

Extrême lassitude. Crise de colère. Jérôme est fatigué de vivre enfermé dans une cachette. Sa tête, une fournaise, un volcan où s’entrechoquent des éclats d’idées dans un magma d’images. Suspense. Fièvre de l’attente. Quelquefois, par un trou du grenier, il risque un œil mi-clos pour capter un bref aperçu de la vie au-dehors. Débordement d’imagination. Éparpillement de pensées. Flots de rêves fulgurants. Délire de cheval mis aux fers. Qu’est-ce qui me tourmente à ce point ? Qu’est-ce qui me brasse ainsi la cervelle ? Ça fait des jours que je n’ai pas savouré les fruits ardents du soleil. Les farouches lanciers du malheur ont assiégé mon corps lacéré de douleurs. Rires et grimaces. Horribles grincements de dents. Par moments, je me sens vidé de toute substance. J’ai soif de lumière et d’espace. Au fond des yeux du serpent, brillent des éclairs avivés par l’imminence du danger. Rafale d’étincelles. Flux de paroles. Le piège est tendu inexorablement à tous les chevaliers de la marche qui ne craignent pas de courtiser la vie. La faim est toujours terrible, même pour le macabre et vorace Tête-Sans-Corps qui court après son ombre.

Recroquevillé dans un coin, à l’intérieur d’un galetas, toute la journée, Jérôme ne cesse de regarder par les interstices des panneaux. Quelle existence ! La vie, pire qu’un cercueil-madouleur. Les maringouins banjolisent à ses oreilles agacées ; les bigailles exécutent des rondes acrobatiques autour de son visage ; les rats dansent la kalinda entre ses jambes ; les souris, insoucieuses de sa présence, bondissent, virevoltent, sautillent, disparaissent, et puis reviennent en sifflant.

Chemin scabreux. Nous gravissons un calvaire. À Ravine-Sèche, du côté de Bois-Neuf, la vie n’est pas du tout facile pour les paysans. Spectacle désolant d’une terre hérissée de cactus, de chardons, de ronces. Stérile végétation de bayahondes. Des plantations de sisal s’étendent, pareilles à d’immenses cimetières peuplés de flèches et de croix menaçantes. Dans le bourg, il n’y a que deux ou trois maisons, recouvertes de tôle, à se distinguer étrangement de l’ensemble des chaumières délabrées.

Sous un pont rouillé, des gosses, assis les bras croisés, regardent couler la rivière couleur d’urine de cheval qui bavarde et chuchote en caressant des émergences d’herbes touffues et des arêtes rocheuses. Les rails de la Compagnie MacDonald des Chemins de Fer s’étirent interminables au milieu de plusieurs bataillons de bananiers. Au loin, la mer et le ciel rivalisent de bleu.

Contresens. Renversement. Refusant le sommeil, les téméraires s’agitent. Stérilité du bavardage, au moment où les chevaux de la colère, abandonnant les pistes désertes et les aires marginales, dégringolent les montagnes, franchissent les plaines, frappent aux portes des villes, tranchent les racines de la mort. Inanité des vaines attentes. Désormais, il n’y aura plus de pause. Alors, décousons nos paupières. Défaisons nos lits. Implantons nos rêves dans le réel. Extirpons la maladie du sommeil de notre sang. Chassons la maudite peur qui nous engourdit les ailes. Il y a longtemps que les cris du coq ont défloré le silence.

Roulements de tambours. Grondements de vaksines. Résonances de conques marines. Passe le temps. Ne nous accrochons pas à des branches pourries. Ne nous hâtons pas de parler, pendant que mugit le vent. Apprenons à discerner les sons et les bruits, pour ne pas confondre la rumeur de la pluie avec le rugissement de la tempête. À peine ouvrons-nous la bouche que les tourbillons de poussière changent de sens et que la fumée se dissipe au loin. Apprenons à observer, à écouter.

Nonchalamment appuyé sur la carcasse d’une barque ensablée depuis des années près de l’embouchure, Gaston se réchauffe au soleil. Avec une allure toute de raideur et de lenteur, passe une bourrique aux flancs creusés par la maigreur, le dos couvert de plaies. Attachée au cou de l’âne, une corde pourrie traîne entre ses jambes grêles, en soulevant une frange de poussière. Tant de langueur et d’apathie ! On dirait une créature à laquelle un zombi aurait communiqué son inertie et sa torpeur. Quelques minutes après, surgit dans le même sentier la maîtresse de la pauvre bourrique.

— Gaston ! Quel jeune homme fainéant ! Ta paresse est sans bornes. Décidément, tu ne veux rendre aucun service. Tu préfères te réchauffer au soleil. Toute la journée, tu ne fais que bâiller aux corneilles, jouer aux dés, t’enivrer de tafia. Ce matin, tu t’es réveillé sans même me dire bonjour.

— Tante Louisina, je t’ai saluée, j’en suis certain. Tu chevauchais peut-être des nuages d’outre-mer, alors, tu ne m’as pas entendu.

— Tu veux te moquer de moi, petit insolent ! Pourquoi ne confesses-tu pas tes sales défauts ?

— Mais lesquels, Tante Louisina ?

— Tu portes lestement la main à la bouche pour manger, tandis que tu refuses de franchir ne serait-ce qu’un demi-mètre pour te rendre utile aux autres. À mon âge, voilà que je m’esquinte à travailler pour remplir la panse des ingrats ! Je me tue à sarcler, à planter, à arroser une terre aride. S’il me fallait compter sur toi, il y a belle dérive que le jardin aurait dépéri. Peste ! Tu es une vermine, autant que ton père qui a ruiné la malheureuse Anita, ma pauvre sœur. Et puis, ton sacré père, il a foutu le camp, après avoir semé la maudite graine dans la famille. Toi, tu ne fous rien. Tu n’as jamais voulu m’aider. Tu ne veux rendre aucun service. Tu n’as de goût que pour la bouffe. Désobligeant ! Vorace ! Mauvaise graine ! Désœuvré ! Tu es d’un appétit dévorant, alors que ta mémoire te fait toujours défaut. La mangeaille t’a paralysé la cervelle. Tu es bien le roi des fainéants !

Résolument, nous frappons les tambours de l’orage, de toutes nos forces. Sous le choc imprévisible, s’allume à nos trousses un feu intense qui nous pousse à brûler les étapes. Vertigineuse accélération pour la récupération du temps perdu. Nous disons : que tombent toutes les barrières sous les sabots de la lumière !

Peinant par des sentiers raboteux et pierreux, nous ne reculons pas devant les embûches. Aucune lassitude ne parviendra à désamorcer notre ardeur. Le soleil et la terre, complices du même jeu. Au bord de la route, deux ombres s’enlacent. Par anticipation, nous allons vivre vingt siècles d’amour.

Débitant une litanie d’injures, Louisina suit les sillons tracés par la corde de la bourrique sur le sol poussiéreux. Mutisme de la part de Gaston, plongé dans une sorte de rumination et de remâchement de son existence obscure. Rien, absolument rien ne me retient ici. À Ravine-Sèche, toutes les démarches, toutes les acrobaties se ramènent à la folle tentative de vouloir combler l’océan. Tondus, écorchés, tannés par une implacable misère, les paysans végètent, crèvent, se dégigotent pour rien. Bourriquant invariablement, de la naissance à la mort. Il n’y a qu’un moyen pour moi d’échapper à ce cycle infernal, c’est d’aller vivre ailleurs. En ville. À la capitale. À Port-au-Prince. Depuis douze ans que je m’efforce de sortir de la sordide indigence, ma drôle de vie n’a pas changé d’un iota. Il ne sert à rien de s’épuiser dans les durs travaux agricoles. La pêche non plus ne rapporte rien. L’année dernière, je me suis échiné à fabriquer des paniers, à tisser des chapeaux, avec l’espoir de les vendre au marché de Saint-Marc ; je n’ai même pas pu réaliser un centime. Les dix orteils au vent, je suis fatigué de marcher nu-pieds au milieu des épines et des chardons. Les années s’accumulent une à une sur mes épaules, au fond de ma tête. Sans m’en avoir rendu compte, j’ai vieilli de quelques récoltes. Me vautrer dans du foin. Dormir comme un lézard. Me réveiller pour ne rien foutre. Aller à la dérive. Me soûler de tafia. Bouffer la cuisine de Tante Louisina. Je n’en peux plus. Ravine-Sèche est pire que l’enfer. Je ne laisserai pas ma peau dans ce trou. Que la foudre du Ciel m’anéantisse, plutôt que de continuer à vivre dans ce bled sans avenir !

Toute l’énigme de la nuit dans un effilochement de nuages injectés de lune. Les étoiles enfouissent leur secret dans un ciel chiffonné. Tant de mauvais rêves à transporter, à jeter dans des poubelles. Nous nous débarrassons difficilement de nos cauchemars. Les épaules recourbées sous le poids des ombres de la mort, nous guettons dans l’eau du miroir ne serait-ce qu’un frisson d’amour. Sous la langue, un grain de sel pour apaiser les affres de la faim. Nous continuerons longtemps encore à courtiser fiévreusement la vie. Un amas de clous, de tessons et de cailloux effilés entaillent profondément les pieds des marcheurs et des lutteurs acharnés. Un murmure imperceptible s’échappe des ténèbres ; amplifié par le vent, il se dilate à la limite d’un scandale. Au plus profond de nous-mêmes, une cohorte d’idées et de rêves piaffe dans l’accélération de nos pas, décuplant ainsi notre ardeur de maîtres-marcheurs. S’il advient des divergences au cours du voyage, de quel côté de la route faudra-t-il nous ranger ? La cavalerie de l’orage se déchaîne. Personne ne tremble devant les menaces des lanceurs-à-la-corde.

Les sambas interprètent des chants à nous recharger l’âme. Nous répondons à l’unisson. Pour ne pas perdre la face, le soleil se met de la partie. Partouze au sein des foules en éveil. Le soleil a pondu un œuf multicolore qui roule sans arrêt, sans se briser, dans la savane. Un œuf qui traverse les marécages, enjambe les portails, pirouette sur les trottoirs, tombe et rebondit sur le macadam des villes, se transforme en un immense ballon rouge et vert entouré d’une infinité d’autres ballons plus petits qui se meuvent dans tous les sens, voltigent vivement sur des tessons, tourbillonnent dans un espace piégé, une enceinte quadrillée de lames de rasoir et de catchapicas, puis défoncent les portes des maisons, pour se répandre en tous lieux, sans jamais crever.

Douleur de la pierre brûlée au soleil. Animal d’attelage. Bête de somme. Rita est assujettie à une corvée quotidienne. Sous le joug de la domesticité, elle n’a pas une minute de pause, tant la tyrannie du vieux Gédéon est implacable. Petite girouette soumise aux caprices de son maître, elle ne finit jamais de gravir et de descendre l’escalier de la vieille maison, en même temps qu’elle est astreinte à balayer les chambres, à épousseter les meubles, à nettoyer le plancher. Plusieurs fois par jour. À genoux. Le dos voûté. Debout. Les reins tordus de fatigue. Sans jamais pouvoir s’arrêter. Qui pis est, satisfaire les goûts culinaires de Gédéon équivaudrait à grimper un mâtsuiffé pour du vent.

— Rita !

— Plaît-il, tonton.

— Les cloches de l’église du Sacré-Cœur ont depuis longtemps sonné les douze coups de midi.

— Oui, tonton.

— Dépêche-toi à la cuisine.

— Oui, tonton.

Sans perdre de temps, Rita arrange convenablement les plats, la cuiller, le couteau, la fourchette, avant de servir la nourriture. Gédéon introduit nonchalamment ses pieds dans une paire de pantoufles, et, à pas lents, se traîne jusqu’à la table. Juste au moment où il s’assied, les cloches du Sacré-Cœur commencent à sonner. Elles sonnent… Douze coups successifs. Gédéon s’énerve aussitôt. Il regarde le couvert. Un coup d’œil dédaigneux. Un dur battement de paupières. Il se détourne de la table. Puis, il regarde à nouveau, avant de se résoudre à manger. L’air contrarié. Grommelant des injures entrecoupées d’onomatopées, ponctuées de tics sonores.

— Rita !

— Plaît-il, tonton.

— Les mets sont apprêtés de manière médiocre.

— Oui, tonton.

— La nourriture est mal préparée.

— Oui, tonton.

— Exécrablement présentée.

— Oui, tonton.

— Où donc as-tu la tête ? Tâche au moins de servir des plats agréables à voir.

— Oui, tonton.

— Cesse donc de bâcler la cuisson, de saloper les aliments à la cuisine.

— Oui, tonton.

— La banane est aussi raide qu’un morceau de bois.

— Oui, tonton.

— La patate ressemble à du madrier.

— Oui, tonton.

— La viande est plus coriace qu’une fesse de singe.

— Oui, tonton.

Les mâchoires de Gédéon craquent en broyant la banane.

Autant il mange, autant il vomit de grossières injures accompagnées de rots bruyants.

— Fillette de mon cul ! Tu n’as pas laissé crever le pois.

— Oui, tonton.

— La sauce est pire que de l’eau saumâtre.

— Oui, tonton.

— Et puis, où est passé le gratin de riz ?

— Il est resté au fond du chaudron, tonton.

— Racle la cocotte, et sers-moi tout le gratin.

— Oui, tonton.

— Ensuite, apporte-moi une timbale d’eau glacée.

— Oui, tonton.

— Tonnerre de tomate verte ! Je te flanquerai, un de ces jours, une belle raclée pour arracher de ta sale gueule cette vilaine manie de me dire tonton.

— Oui, monsieur Gédéon.

Lune en pleine ceinture. Croisement d’étoiles au creux du nombril de la femelle pour un dialogue mêlé de moelle et de sexe. Au plus profond de l’igname, un secret tissé de fibres. Le couteau saura-t-il jamais les mystères de la chair ? Les galets des rivières, les pierres embuées de rosée ignorent la douleur des cailloux exposés au soleil. Roches dilatées sous la chaleur des flammes. Roches éclatées sous le feu. Rappelons-nous que les ramures de la fumée ne sont pas des bouquets de fleurs. La fumée monte légère, danse, virevolte, tourbillonne, s’évapore sans faire grand cas des plumes de l’oiseau qui grillent en grésillant dans le feu vif. Paraphe de la fumée, vêvê de la mort.

Un tourbillon de mouches voraces nous darde et nous dévore la cervelle jusqu’au noyau. Nos oreilles bourdonnent. Nos cheveux se hérissent. Les fresaies hululent, sinistre présage. La race des marcheurs traverse une passe difficile. Imminence du danger. Le malheur suspendu à un fil. La race des noctambules court de graves périls. Épreuves quasi insurmontables. Pourtant, vêtus de pantalons aux jambes retroussées jusqu’aux genoux, nous chevauchons la foudre. La taille serrée vigoureusement, nous redoublons d’audace pour pouvoir tenir jusqu’à l’ultime saison du maïs mûr.

Nous invoquons le soleil, notre allié, notre complice. Au moment de l’affrontement décisif dans les vastes savanes où s’entrechoquent avec fracas des cornes menaçantes, dans la bleue déchirure de l’espace où se répercute le cliquetis des armes, la terre soudain saigne dans un jaillissement de clartés. Nous frissonnons de toute notre âme. Le jour se lève. Les portes s’ouvrent.

À Bois-Neuf, sous une tonnelle, chez Faby, une incomparable banque de jeu fonctionne dans une ambiance survoltée, chaque jour à partir de midi. Installé à son aise sur une vieille chaise en paille, Gaston y participe follement. Aux premiers coups de dés, il est déjà présent. Une pinte de clairin vierge à demi-fourrée dans la poche fessière de son pantalon. Une casquette, d’un rouge délavé, inclinée sur son oreille droite.

Continuer : partie 2 sur 7