Les Affres d'un défi
Début du texte
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 7 parties.
Les gosses d’antan s’amusaient à cœur fou à des jeux variés : le mayamba ; les parties de football dans les rues ou sur des terrains vagues, avec des balles fabriquées à l’aide de lanières élastiques ou de déchets de tissu ; l’usage de vieilles marmites, de boîtes de conserve et de noyaux d’avocat en guise de balles dans les compétitions sportives improvisées sur les trottoirs ; les billes de cristal multicolores aux reflets huileux ; les flâneries interminables sous le soleil ; le saut à la corde. Avec le temps, tous ces jeux ont disparu de nos mœurs. Songerie d’oiseau malade. Poussière d’ombre à contre-source de la lampe nostalgique. Modification du décor, la lune aurait changé de quartier. Mais, avons-nous réussi à accrocher nos rêves à portée de la main ?
De toutes parts assiégés par les fourches de la faim, nous étouffons sous le poids de nos misères. Nos ennemis médisent de nous ; ils nous traitent péjorativement de primitifs ; ils ne s’imaginent pas que nous ayons le courage de marcher à longueur de journée sous les javelots et les coups de griffes d’un soleil de proie. Cuirassés d’expériences, imbus de nombreuses tactiques de combat, cherchant sur quel pied entrer dans la danse, nous avons appris à rire, même dans les affres de la faim. Mais, quelle astucieuse sangsue nous suce le sang sans éveiller le moindre soupçon ? Quelle colonie de termites rongent nos rêves ?
L’envie survit dans l’instabilité croissante de l’ombre et de la proie. Promptitude de l’esprit et faiblesse de la chair, dit-on. Saintes prospections à travers les forêts et les deltas du sexe. Le pasteur Pinechrist est dévoré par le désir sacré de picorer sous la jupe des sœurs protestantes qui fréquentent son église. N’ayant jamais cessé de fourgonner discrètement les femmes de ses frères en Jésus-Christ, il franchit à la dérobée les clôtures des voisins, sous le voûtage obscur de la nuit.
Gaston a juré qu’il finira par extraire du sous-sol de l’île de La Gonâve une jarre remplie de pièces d’or (des carolus et des doublons), en même temps qu’il décrochera le premier lot à la borlette. En attendant cet exploit, il vit aux crochets du pasteur Pinechrist, dans le giron des missions protestantes américaines. Se vautrant dans le maïs, la farine, le lait, les amas de vêtements odéides, les piles de chaussures Kennedy, et toute la gamme des déchets expédiés sous forme de dons par les États-Unis d’Amérique. Parasite comblé, heureux de grappiller, sous la table des riches, les miettes du festin, Gaston remplit un véritable rôle de sous-fifre au service du pasteur Pinechrist.
Qui serait l’auteur du scandale public ? Les rumeurs d’une orageuse altercation attisent notre curiosité. Les feux du combat nous attirent. Percevant une voix de femme qui nous appelle de l’autre côté de la voie ferrée, nous nous précipitons à sa recherche. Choc et traumatisme. Nous constatons un délit de viol dont serait responsable le baka aux pieds enchaînés. Se tenant sur les mains, la tête renversée, il a les nerfs à fleur de peau. Usant de stratagèmes, le questionnant avec beaucoup de tact, nous parvenons à lui arracher l’aveu complet de tous ses forfaits. Ô terreur du miroir miraculé qui, en ses jeux de brisures, multiplie nos fantômes et nos fantasmes ! Folie que de vouloir chevaucher l’ombre adultère qui nous poursuit à rebours.
La malédiction pèse sur le scarabée condamné à rouler des boules d’excréments dans un espace où puent la charogne et la mayonnaise en fermentation dans les latrines remplies à ras bords. Nous avons un besoin urgent de vidangeurs. Les fossoyeurs ricanent ; ils jubilent en riant du cercueil fendu de part en part. Béance à odeur de chair pourrie. Décomposition bleu verdâtre. Nous nous empressons de nous boucher les narines. Déferlement de la ribouldingue et de la brindezingue, en un lieu de pourrissement et de paysage malsain. La saison des fruits avortés se prolonge. Diversion, défoulement, tactique de combat, exercice d’entraînement. La musique du Ras-Bordage s’anime. Si nous restons encore indécis, c’est que nous cherchons vraiment sur quel pied entrer dans la danse.
On tolère à tort les amateurs qui introduisent des pintadines dans le gallodrome. Désinvolture / insouciance / laxisme. Carmeleau et Philogène feignent l’indifférence pour ne pas s’attirer de vains malheurs. L’oiseau, qui a voulu conquérir pour lui tout seul les infinies altitudes bleues, revint privé de plumes et chargé d’ombres. Ils nous mènent la vie dure. Le coq tourbillonnaire jouit de la faveur du public. Les pleutres abandonnent l’arène. La locomotive infernale a démarré.
Clameurs des combats au milieu de la nuit encrêtée de sang.
Nos cœurs bourgeonnent. Dans un coin du cimetière, près d’une tombe fraîchement creusée, Saintil vocifère un langage ésotérique, un flux de sonorités rauques et gutturales.
Zofer apprête son fouet. La langue des zombis pend hors de leur bouche. Ils nous persécutent sans trêve. Les indicateurs envaselinés nous désignent du doigt. Ils nous maltraitent.
Persistance de la malpasse. Nous avons éconduit les calomniateurs et les professionnels de la critique négative. Nous les avons repoussés avec dédain.
Ils nous ont choisi comme boucs émissaires.
Victimes entortillées dans les cordes du malheur, les zombis marchent en regardant leur ombre. Nous vivons avec une partenaire stérile. N’était la mort de notre premier-né, nous aurions aujourd’hui une nombreuse progéniture. Adieu ! Grand-Mère ! Si le grain meurt, nous ne verrons la germination de l’arbre qu’à travers les paupières mi-closes des rêves ensemencés d’échec et de chagrin.
Un immense complot est tramé pour notre perte. Comment choisir entre la rage du chasseur et la cage du dompteur ? Ils voudraient nous plomber les roupettes et filanguer nos manchons. Prestement, nous nous levons, sur nos gardes. Ils regardent nos aubergines, les observent et les palpent en riboulant des yeux. Pour les dissuader de leur projet émasculatoire, nous leur parlons de jeux inoffensifs auxquels se livrent d’habitude les anolis musiciens. Virtuosité masturbatoire dans l’incendie bleu du miroir. Personne ne nous répond. Personne ne se soucie de nous. Un vieillard éclate de rire interminablement, les mâchoires garnies d’une horrible oursade de dents cariées et pourries. Inapaisable chagrin. Nous voyageons dans un boumba, voguant à travers les brumes de l’incertitude. Nous percevons faiblement une voix de femme. De jeunes téméraires s’agitent d’impatience ; ils s’empressent de se montrer au grand jour. Imminence du danger. Nous gardons un calme lucide. Nous ne sommes pas encore cuirassés pour affronter le malheur et son escorte funeste ; nous ne sommes pas encore prêts pour l’épreuve du feu ; nous ne pouvons pas pour le moment marcher nu-pieds sur des braises. Nous attendons la percée jaculatoire d’une aube sauvage, la floraison d’un soleil aguerri. Entretemps, nos jambes fléchissent sur une route semée de gravats ; nos genoux touchent le sol dur ; les arêtes des pierres émergent menaçantes. Nous nous écroulons, la face contre terre. Blessure. Sang. Douleur et douleur. Puis, nous nous relevons péniblement, en esquissant avec notre ombre une danse macabre.
À nos trousses, un escadron de flammes meurtrières. Ils voudraient nous faire sombrer dans la déraison. Hivernage. Inanité des colères effritées par les vents des précipices qui se déchaînent contre nous. Les avalasses et les rivières en crue nous déboulonnent les reins, nous brisent les côtes. Hourvari de clameurs. Charivari pour charrier les pusillanimes. Le combat s’engage, provoquant la panique des chiens errants. Effusion de sang. La nausée nous affadit le cœur et nous pilonne l’estomac. Nous vomissons de la glaire. Mais, qui aura dit le dernier mot ? Épuisement. Fléchissement. La marée remonte. Promptement, nous nous esquivons. Nous cédons à notre double une part d’espace, une haussière pour le halage. Marqueterie de paroles abolies. Nous laissons à notre double le loisir de s’exprimer.
L’arène est jonchée de gratte-cul. Pour ne pas être tentés de toucher aux appâts, nous ne restons pas figés à la même place. Pour ne pas nous laisser prendre au piège, nous nous remuons, refusant d’élire domicile en un lieu de picotements et d’amertume.
Zofer happe la nourriture de la bouche de Clodonis.
Promesses postiches. Offres factices.
Mariage de soleil et de pluie pour un arc-en-ciel fugace, un court-métrage de météores. Saintil se moque des zombis qui ouvrent toute grande la bouche pour se délecter de l’élixir de la lune blessée, dans le vacarme millénaire d’étoiles anonymes.
L’œil aveugle de la douleur palpe l’amour en sa ligne de rupture. Sultana est torturée de chagrin.
Où caréner l’amour naufragé si ce n’est sur les sables humides de la mémoire ? Les sens s’anéantissent dans la stagnance des heures embrumées.
Douloureuse enflure à la cheville de Gaston.
Le deuxième combat a commencé. La machine-de-minuit écrabouille la chair et les os, hachonne les jambes du noctambule. La machine-de-minuit fonctionne au sang. Les amateurs de haut rang s’affrontent dans des paris d’envergure.
Nous nous éclipsons tôt. Toute la question est de savoir comment l’hirondelle pourrait dormir tranquille dans le lit de l’oiseleur. Le téméraire s’en sortira à ses frais ; il se débrouillera comme il pourra. Le guêpier est décoré de fleurs attrayantes. Nous tombons dans de naïves embuscades. D’innombrables cours d’eau à traverser. De nombreuses falaises à côtoyer.
Nous nous sommes exercés à intercepter les coups lancés contre nous dans les épaisseurs ténébreuses. Éclairs des machettes. Alibé s’escrime à jouer du bâton.
Le responsable des vannes n’a pas distribué l’eau dans les rigoles. Nous n’avons pas pu irriguer nos terres. Dans le grenier, Jérôme suffoque d’indignation. Plaie chronique /Abcès crevé / Mouches agglutinées en conciliabule.
Affinités impénétrables entre les adeptes de la sorcellerie.
L’étrange lasigoâve se terre dans une caverne.
Le coq du voisin, touché mortellement aux salières, s’agite, le corps saccagé de saccades et de convulsions électriques.
Les voraces se disputent et s’arrachent avec fièvre les dépouilles des vaincus. La gamelle de la marchande de fritures a chaviré. Les sorciers sortent de leur repaire. Clodonis reçoit une raclée de bâton ; aucune larme ne jaillit de ses yeux vitreux de mort vivant. Sultana étouffe de colère et de chagrin. Effervescence et tempête dans l’arène de Bois-Neuf. Philogène voudrait parler. Mais, réflexe de peur, un filet de crachat, infiltré dans sa trachée, l’empêche d’articuler. À l’ombre des crimes emmaillotés de silence, la goinfrerie de l’ignorance et de l’inconscience. Sur un sol glissant, le malaise sévit, poussé à son comble.
On affûte les rasoirs sur la meule / Les bêtes voraces piaffent d’impatience et d’appétit. Des grincements de crécelle nous réveillent au milieu de la nuit. Le maïs n’a pas encore bourgeonné ; il n’y a point de ripaille.
Que de patience pour prospecter les entrailles de la fourmi ! / Que de persévérance jusqu’à ce que l’enfant parvienne à ramper ! / Et de courage pour supporter les coups de pince de la faim !
Nous traînons la patte / Quelle dégaine clownesque ! / Une plaie envenimée nous empêche de marcher / La gangrène nous menace.
Du souffle pour planer au-dessus de la pyramide mastodontale de misères, de chiottes, de vomissures et d’obscénités. Odeur pourrie d’un charnier en pleine fermentation. Notre corps est squamé de plaques blanchâtres qui nous démangent.
Un ivrogne aliéné et déchu délire ; autour de sa tête embrumée, un effilochage de paroles tissées de fumée. Météores et feux d’artifice. Nous regardons. Nous observons sans dire un mot la catastrophe déchéance.
Notre mémoire s’étale infinitive, et s’effrite. Pour aviver nos souvenirs, nous cordelons notre mouchoir de trois nœuds de repère. Discussions et bagarre aux environs de l’arène. Ils nous jettent à la face des propos de malheur. Ils nous crachent des vœux d’échec. Quelle abomination ! Cette femme, dans sa démarche, exhibe une élégance cocasse ; elle évolue dans les hautes sphères ; son cerf-volant a pris de l’altitude.
Échange de propos orduriers dans l’arène.
Zofer s’est réveillé d’humeur maussade ; il a roué Clodonis de coups de fouet. Massage des épaules et du dos à l’aide d’une boule gommeuse. Philogène s’adresse sans ambages à Carmeleau. Attisons le feu pour qu’il ne s’éteigne. Aveugles et sourds, ils voudraient compter les œufs qui palpitent et roulent dans le sein de la poule. Ô chimères nourries de chiffres fous et de temps creux !
Nous avons égaré la clef de la maison. Assis dans un nid de fourmis piqueuses, nous nous remuons sans cesse. Lapsus échappé de nos lèvres. Nous permutons l’envers et l’endroit, l’amour et la mort. Inexorable écrou de serrage. Broyage des os. Terreur aveugle. La fourmilière s’agite en une myriade d’antennes pourvoyeuses de picotements et de piqûres. Une multitude de baigneurs se précipite dans les eaux du fleuve. Armés d’une quenouille de maïs, nous nous frottons fougueusement le dos pour enlever des plaques lépreuses.
Vives altercations au troisième combat. Un amateur trapu voudrait se battre. Saintil a filangué le corps des zombis d’une dégelée de houssine. Les joues légèrement pincées de jolies fossettes, Sultana, belle et rebelle, baigne dans une aura de rêve et d’envoûtement. Nous marchons sur un sol mouvant. Dislocation de la cheville de Clodonis.
Nous ramassons de la fressure en farfouillant dans les immondices. Porcherie bruyante de grognements. Chair labourée / sevrée de lumière. Nous traversons une terre d’hostilité insurpassable dans la mouvance séditieuse des vagues de malheurs, un espace où les paradoxes du vent accroissent nos tourments. Nous croupissons dans l’indigence. Nous bouffons de la poussière et avalons des brassées d’air. Notre gorge se dessèche. Pourtant, nous tenons le coup. Éclaboussures, égratignures et blessures mortelles dans la chute échevelée des corps en panique.
Pressentiment de pluie / Épidémie de fièvre / Agressivité du mal. Les loups-garous, en colonnes serrées, volent à basse altitude. Nous tremblons de peur pour nos enfants. Les faibles ne devraient pas s’engager, ni les âmes trop sensibles se risquer. La terrible lasigoâve raffole de la chair tendre de nos enfants. Chute vertigineuse de la double étoile des gémeaux. Les loas sauvages réagissent cruellement. Cataracte de soleil et trappe de sang. L’extrême boulonnage. Feu de joie aux portails de la ville, dans l’insouciance du danger. Ils poursuivent sans merci le cheval fûté.
Surexcitation dans l’arène. Attisement des passions, provocation et bagarre. Les relents de chair blessée attirent les malfinis.
Portes et fenêtres closes en plein jour. Éclosion de bêtes nuisibles dans l’obscurité. Les paysans de Bois-Neuf s’esquintent à cultiver des terres arides. Pauvrement vêtus de pantalons limés aux genoux et de chemises usées aux aisselles, ils végètent sur un sol improductif. Clodonis a le corps tailladé sous une décoction de coups de fouet. Blessés grièvement, nous léchons nos plaies sanglantes, sans éprouver de nausée. Et, nous redoublons de vaillance.
Amertumée de bleu, une lune aux paupières closes passe sans bruit, avant de s’éteindre à l’horizon. À force de délirer en plein sommeil, nous avons altéré nos rêves. Irrités contre nous-mêmes, nous nous mortifions, l’âme corrodée par le chagrin, dévorée de regret. Hideur du masque de l’abjection. Ils nous ont tordu les mains. Pour ne point hurler sous la charge écrasante de nos douleurs, nous nous empressons de nous retirer, cédant la place à notre double dans la nuit prédatrice. Épreuve d’anéantissement. Silence des bouches cousues. Nous avons appris le mutisme, tout en cherchant sur quel pied entrer dans la ronde vertigineuse des danseurs funambules, tandis que s’agite notre cœur sous le règne provisoire de la mémoire.
Chambardement. Univers de chamboulement, de bouffaille et de sexes pourris. Ils ont maniboulé des bacchanales et des ripailles auxquelles nous n’avons point participé. Les mâchoires crispées, nous avons résisté aux pulsions aliénantes de l’envie. Ivresse et fermentation de l’amour emmuré de silence, en même temps qu’exaspération de la chair enfiévrée de musc. Nous n’avons guère élevé nos voix. Nous n’avons rien dit, de peur qu’ils n’extrapolent à partir de nos paroles et qu’ils ne déforment nos pensées. Nous nous sommes exercés à vivre à l’intérieur de nous-mêmes. En revanche de temps en temps nous ouvrons les yeux pour observer le déroulement des paysages extérieurs. Et la lumière nous traverse de part en part.
Quel serait le surnom du sorcier métamorphosé la nuit en cheval de course à mille pattes ? Nos ennemis nous accablent d’injures ; ils nous lancent des flots de paroles outrageantes. Nous leur répondons par des rêves moulés sous les doigts veloutés du silence préludant au délire des fleuves abolis.
Les vlingbinding envahissent les rues. Au carrefour des règlements de comptes, un attroupement de zobop. Puissance nocturne de dévoration et d’engloutissement provoquant l’épouvante. Terrifiés, nos enfants se précipitent sous les draps. Les téméraires affrontent la voracité monstrueuse de l’hydre dévastatrice. Il se pourrait que nous perdions plusieurs paris. Mais, nous continuerons longtemps encore à jauger nos coqs de combat dans la gallière. Chevaux de choc. Meurtre rituel. Paroles obliques. Des milliers de bouches et d’yeux à l’intérieur d’un corps plein de gouffres. Les bâtisses ancrées dans le roc ne s’effondrent pas facilement.
Au cours de ses flâneries, la marchande de fritures a égaré sa sacoche. Violence. Rafale de coups, dès les premiers affrontements. Par quels détours et quels méandres ténébreux s’encouleuvre le chemin du mal ? L’envers du ciel décrypté dans la dormance des flaques. Nous évitons les tentations du malheur. Les provocateurs ont semé du poivre dans l’arène pour exacerber les passions ; ils sont venus nous persécuter. Sans désemparer, Carmeleau et Philogène guettent les mauvais coups des ennemis. Au seuil du combat, le coq peureux a pris la fuite. Indiscutablement, il a perdu. De toute façon, il aurait été balayé d’un coup d’aile.
La majeure partie des zombis nasillent.
Éclatement et propagation d’un incendie qui a consumé nos maisons et anéanti notre bétail. Le pasteur Pinechrist, surpris en flagrant délit de fornication, a perdu les pédales.
Gaston s’est rendu à La Gonâve à la recherche de jarres remplies de pièces d’or. Nous sursautons d’émotion, quand on frappe à nos portes la nuit. Les termites commencent à ronger les barreaux de l’échelle accrochée à l’entrée du grenier, dans la vieille demeure d’Alibé. Là-haut, dans le sombre galetas, les nerfs de Jérôme sont mis à rude épreuve. Souvenirs recyclés dans la profondeur ouatée des nuits. À force de patience, nous sommes en passe de devenir très habiles dans le jeu variable des vents hachurés d’éclairs.
Nous voyageons par des chemins rocailleux. La nuit boit nos rêves bleutés de lune. Judicieuse mise en garde contre ceux-là qui voudraient nous intimider. En un clin d’œil, des cohortes hostiles sont lâchées à nos trousses. Nous restons de pied ferme et gardons notre calme. Voyage à travers les escaliers branlants des viscères pourris.
Les zombis s’échinent dans les marécages sous le poids d’un labeur écrasant. Des cadavres s’amoncellent au fond de la cour de Saintil. Une escadrille de bigailles empêche Jérôme de dormir dans le grenier. Parole rejetée dans une aire de solitude où coule une eau veuve de sa source. La calvitie du silence se dissout dans les buvards de sable. Douleur dévoreuse d’illusions. Nos enfants ont rompu avec la chiennerie ; ils ont cessé de fureter en parasites chez les voisins.
Nous avons acquis une riche expérience en fréquentant les arènes. Ils ont bloqué les portes de nos maisons à l’aide de madriers / Nous avons ouvert pour laisser entrer le soleil.
Ils voudraient s’enfuir avec nos têtes dissimulées sous un prélart pour que nous ne puissions rien voir. Absolument rien voir. Zofer joue du fouet sous les roues affolées du vent.
Parole gelée, rendue à sa matrice de pierre. Brûlure du silence. Dans la fureur des faux jours, le mal des zombis couve sous la rumeur des fleuves intérieurs. Comment faire sauter les verrous de la nuit, si les zombis n’ont jamais manifesté de tendance à la rébellion ? L’arène est surchauffée. Des amateurs fanatiques, aveuglés par leurs passions et leur inexpérience, gesticulent pendant que se déroulent les combats. Saisis à la gorge, ils sont sauvagement bousculés. Clodonis flotte dans une chabraque chiffonnée ombrée de taches noirâtres. Ah ! Prenons garde que le mal des zombis n’imprègne notre vie.
Nous nous abritons de la pluie. Nous nous protégeons des coups traîtres, en démasquant nos ennemis et en déjouant les pièges tendus sur nos routes. Nous avons appris à esquiver dans l’obscurité les attaques imprévues et à détourner les embuscades. Que nous importe le bruit des rats ? Nous recherchons, dans l’eau de la dérive et la décantation du temps, les moindres possibilités de dépassement, hors des horizons barrés.
Claustré dans sa vieille maison, le corps délabré, sujet à de fréquentes indispositions, Gédéon décline physiquement de jour en jour. En proie à des douleurs lombaires atroces, il souffre jusque dans ses os. Ses articulations sont quasi bloquées par les rouilles sclérosantes de l’arthrite. La bouche amère, il ne mange presque pas. L’anémie, les crises cardiaques répétées, l’éthylisme et les quotidiennes explosions de colère injustifiées contribuent davantage encore à épuiser les maigres ressources d’un corps déjà ravagé par la maladie. Pourtant, malgré la gravité de son état de santé, Gédéon n’a jamais interrompu ses charognades verbales dans le quartier. Exclamations grossières. Imprécations. Vociférations ordurières. Il épluche, assaisonne, brasse et débite interminablement des salades d’invectives. Entre-temps, escaladant et dégringolant sans répit l’escalier branlant pour servir des médicaments au vieillard malade et grincheux, la petite domestique Rita rappelle étrangement une poupée mécanique, une marionnette de théâtre.
Profusion d’eau dans la cour de Saintil. Dans son habitation pullule tout un peuple de zombis. Les paysans de Bois-Neuf avalent de la poussière et du vent.
Sultana verse des larmes de sang aux pieds de Clodonis qui ne comprend rien. De ses doigts tremblants, elle sonde les secrets retranchements de l’amour muet. Sous le moindre prétexte, Zofer soumet les zombis à la torture.
Ils nous persécutent / Ils nous tendent des pièges.
À la montée flamboyante des milices de l’aube sur les sables de l’été, nous esquivons les lassos et les filets dans le tourbillon des manèges. Un coq, assailli de coups d’ergots, s’écroule, les pattes secouées de convulsions épileptiques. Un émissaire, provocateur de malheurs, s’est introduit dans l’arène ; il accorde son tambour au diapason des vents en vogue. Nous ne danserons plus cette musique envoûtante, rythmée dans le brouillard des illusions.
Notre corps porte les stigmates de la misère. Nos rêves s’étoilent de fleurs semées entre les dents de la nuit. La douleur essaime sur les blessures de la chair. De l’autre côté de l’arène, il se déclenche un épouvantable combat à la machette. L’attitude déloyale de certains amateurs nous révolte. Ne nous laissons pas emberlificoter par les séducteurs matois. Zofer applique un violent coup de trique à la poitrine de Clodonis. Faux pas. Foulure. Le sommeil des zombis débouche sur la mort.
Des amateurs inexpérimentés, gesticulant outre mesure à l’intérieur de la gallière, se dévissent la colonne vertébrale, la hanche et le coccyx. / Le jeu aux dés s’anime sous un bayahonde. / Marche aveugle du hasard. / Le coinçage et l’impasse. / La clé du temps a été égarée quelque part. / Ils font semblant de donner, alors qu’en réalité ils s’accrochent à leurs fausses richesses. Il est important pour nous de les démasquer en plein jour. / La fête bouillonne. / Ils provoquent du tapage. / Coups de fouet sur l’échine des zombis aux pieds pourris. / Saintil sème la terreur dans le bourg ; il menace la vie de nos enfants. / Pleins d’inquiétude, ruminant un silence coupable, nous flairons, dans la subversion de l’aube, les premiers rugissements du soleil.
Notre cheval boitille, les sabots endoloris par des incrustations de cailloux. / Nous avons les mains paralysées, les bras engourdis sous le poids d’un fardeau constitué par un assemblage de déchets. / À l’abri de l’incendie, des spectateurs en mal d’orgasme attisent le feu pour un ouragan de flammes aux bannières barbaresques. / Les paupières engivrées de sommeil, les zombis aux pieds encavernés de chiques tâtonnent, trébuchent dans la boue des marécages, et piétinent la couleuvre endormie. / Pour nous empêcher de parler, ils projettent de nous injecter un poison qui aurait pour effet de nous engourdir la langue.
Sultana se débat en vain, l’âme enchevêtrée dans les inextricables tourments de l’amour. Gymnastique sauvage et coup de foudre porteur de forces inconnues. Nos ennemis se sont jetés sur nous avec rage ; ils nous ont blessés aux pieds. À nos cuisses ouvertes, écrabouillées, un dégoulinement de puanteurs saumâtres. Prenons garde que la plaie ne s’envenime. Piqûres aux fesses. Ventouses au ventre. La bastonnade et la prison. Empêtrés, réduits à l’inertie, nous frissonnons de fièvre. Après avoir essayé tous les masques sur leur visage hideux, ils se sont embusqués dans les halliers. Nous saurons nous débrouiller pour échapper aux torsions strangulatrices de la bête issue des entrailles de la nuit. Serpent à queue lyrique qui nous suce le sang. Malaise. Hurlement. Charivari. Et coups de battoir dans le fleuve. D’un bond, Sultana saisit Clodonis au collet ; elle le secoue, le bouscule, le gifle et lui mord les lèvres.
— Clodonis ! Réveille-toi un peu. Pourquoi n’essaies-tu pas de rompre les nœuds qui enserrent ta conscience ? Clodonis ! Réponds-moi. Il semble que tu ne comprendras jamais rien des ravages de l’amour, ni des orages intérieurs qui grondent surtout la nuit. Pourquoi ne veux-tu rien tenter ? Réponds-moi !
— Oui ouan ! Oui ouan ! Oui ouan !
À notre gorge, un fer brûlant. Et, du fond de nos poitrines, jaillissent des cris perçants. Toutes les nuits, du crépuscule à l’aurore, nous ressentons les dents et les javelots de la douleur. Une pelote de serpents assoiffés force les portes du désir. Soudain, la violence femelle aiguise les sels de la nuit. Et l’agaman change aussitôt de couleur. / Rumeur non pour les oreilles, mais pour les yeux. / Spasmes de la lumière. Entrevision dans la succession des corps fugaces. / Des assassins de grand chemin voudraient nous égorger. / Les dernières branches de la lampe chavirent à l’aube, sur un fond de feuilles vertes et de plumes animées, dans le cinéma muet né de la dissolution des strates noires du sommeil. /Quelques amateurs éhontés ont eu l’audace de revenir dans le gallodrome avec des coqs dégonflés. /Ils ont dévalisé la marchande de fritures et ne nous ont laissé que des miettes. / Débauche de tafia. Zofer, en état d’ivresse, renifle bruyamment, en se grattant le pubis et en fourrageant dans les touffes de poils par l’entrebâillement de sa braguette. / Saintil a tranché la langue d’un zombi rebelle. / Des paquets d’os enveloppés dans des vêtements usés. / Regard méfiant. / Un jour, un jeune zombi manifesta l’intention de s’évader de l’enfer des marécages ; Zofer lui scia les deux jambes à l’aide d’une égoïne rouillée. / Les dernières fleurs du soleil s’éteignent sur la mer. Les premières ombres de la nuit s’allongent sur le sable des plages. Et le sang se coagule sur les galets, dans le chuintement indifférent des vagues et la sourde effervescence des écumes.
Entrelacement sous le mapou. Dézippage de rêves audacieux. Nous ruons en plein sommeil. Par la fenêtre entrebâillée arrivent les bruits de la nuit emplie de crissements d’ailes et de stridences d’insectes infatigables. Nous percevons une voix de femme venue de très loin. À notre approche, elle se tait et s’enfuit au fond des bois. Nous nous réveillons, écrasés de solitude. Au-dehors, nous regardons des filles presque nues battre leur linge dans la rivière. Un enfant joue sur la berge dans l’herbe folle du talus. Des colonnes de nuages se déploient à l’horizon. Couvaison d’orage. À peine avons-nous appris à aimer que notre cœur s’attriste à en mourir. Ah ! Pourquoi l’amour flaire-t-il toujours la mort ?
En présence de Saintil, un zombi osa parler ; Zofer lui arracha toutes les dents une à une. / Le coq du voisin participe au cinquième combat ; il a reçu trois coups inattendus. / Un zombi, langue pendante, lèvres flasques, boite dans la boue des marécages ; atteint de scrofule, il marche le cou de travers. / La chimie des ténèbres s’active ; ils voudraient nous détruire avant que ne revienne la lumière. / De gros vers rapaces ont envahi nos champs. / Chiures de mouches voraces. / Membranes malaxeuses se contractant, se relâchant. / Étendues couvertes de décombres. Accumulations d’ordures. Vol d’oiseaux criards. Incessant tournoiement de charognards. / Femmes effarouchées aux fesses nerveuses. Femmes aux yeux humides. Femmes à la fois belles et tristes, avec des larmes qui tremblotent sur des branches de cils. / La nuit s’épaissit. / Quels forcenés, aveugles du cœur et de l’esprit, auraient l’intention de circonscrire l’espoir ? Mais, les ramures de l’espoir bourgeonnent de partout sous les moindres gouttelettes de lumière. Au dézafi du soleil, nous ouvrirons largement nos portes pour dissiper les dernières brumes de nos cauchemars.
Enfermé toute la journée dans le sombre grenier, Jérôme attend avec impatience, les nerfs limés à vif. Le soir, quand Alibé revient des champs, il incline l’échelle vers la trappe pour que Jérôme puisse descendre du galetas.
— Alibé, mon frère, je m’épuise dans cet enfer. L’échelle est un calvaire où faiblissent mes jambes dans le zigzag des barreaux. Ma vie, un cercueil-madouleur. Guignonné jusqu’aux os, je n’en sortirai pas. J’ai l’impression que je finirai par crever dans cette étuve, sans avoir la chance de respirer l’air du dehors.
— Du courage ! Ami-camarade ! Tiens bon ! Tu n’aurais aucune raison de lâcher prise. Dans la mystérieuse aventure des métamorphoses, le profane n’a jamais su flairer le millionième de seconde où la chenille se transforme en papillon. Certes, nous vivons un temps innommable. Mais, pense que les batteries de l’orage peuvent décharger la foudre sur Ravine-Sèche, à n’importe quel moment. À l’heure la plus inattendue. Même en plein midi. Penses-y, mon ami-camarade. Et puis, tiens bon !
Un coq s’agite en chantant dans la gallière ; un autre se tord, en proie aux convulsions de la mort ; un amateur rapace réclame le corps du vaincu. Incessant bourgeonnement de la vie. / Après avoir foulonné les meilleurs plats et vidé la cambuse, ils nous ont laissé une bouillie visqueuse et salâtre. Barbotage de nourritures bâclées par une cuisson hâtive. Nous ne goberons pas cette horrible lavasse qu’ils s’apprêtent à nous servir dans le noir. / Troc de dupe. Ils voudraient que nous échangions notre vache contre leur rat. / Une escapade a failli nous coûter la vie. / Zofer bat sauvagement les zombis à l’aide d’une corde imbibée de vinaigre. / Jet de mitraille. / Un mélange de pus et de sang coule de la plaie qui écume sous le vitriol. / Comment sortir du pétrin ? / On a émondé le manguier. / Le mapou s’effeuille dans la ronde solitaire du vent. / De nombreuses taches blanchâtres déparent le visage de Sultana. /Nous nous sommes exercés à avaler des bouillies fumantes en entamant les rebords de l’assiette. D’habitude, nous évitons de toucher aux parties intérieures des plats fumants, pour ne pas nous brûler la langue. / Clodonis est toujours vêtu de la même chabraque. /Des éclats de rire interminables s’élèvent dans les profondeurs ténébreuses peuplées de frémissements, gonflées de hurlements d’animaux.
Imprécations jaillies de la bouche d’un vieillard impotent. / Ciel balafré de déchirures pourpres. / Nous retenons notre souffle en traversant le pont fragile du silence. / Le combat recommence. Sous la violence des coups de pattes, les coqs tombent et rebondissent dans l’air. / Comment redresser la chaise brisée dans la mouvance du sable ? Le cyclone a décalotté le faîtage de nos maisons ; les coiffes de chaume ont été violemment arrachées. /Flambage. /Au bout du voyage, repartir en sens inverse à travers un enchevêtrement de couteaux et de jambes ouvertes. / Tous les zombis filent doux dans les rizières marécageuses. / Naufrage de la lune blessée à l’horizon marin. / Un fou inoffensif joue au colin-maillard avec son ombre, les deux bras tendus, la tête lourde de vertige ; il s’écroule la face contre terre. / Odeur de sang dans l’arène. Philogène s’enfonce à corps perdu dans le dézafi, emporté par la fièvre des combats de coqs et l’enjeu des paris. / À nos entrailles, les morsures de la faim. / Qui a prétendu avoir de très puissantes épaules jusqu’à pouvoir porter tout seul les fardeaux les plus pesants ? / Qui assumera la responsabilité du viol de la comète ? / Qui aurait dévoré les petits du tigre au cours de la nuit ? /Les orgues de l’orage ont changé de registre. / Silence du perroquet à la langue coupée.
Nous avons consenti des sacrifices, accepté tout un lot de souffrances. Pourtant, il y a un affreux malentendu ; et les amis de jadis sont devenus nos ennemis. Nos rêves se sont repliés plusieurs fois, tous pleins d’aspérités et embroussaillés d’hallucinations. Nous devrions nous pincer les uns les autres pour ne pas être emportés par le sommeil de la mort. Fouillons les tripes des fourmis ; palpons le nombril des étoiles ; tapons rythmiquement du pied sur le sol pour retrouver le secret des cadences harmonieuses.
Les zombis commencent à travailler très tôt dans les rizières marécageuses. Un matin, à l’aube, Marco, un jeune zombi, commit l’imprudence de s’approcher de la clôture de l’habitation. Il fut aussitôt assailli de coups de fouet. Zofer l’empoigna au collet, le bouscula, le brutalisa en lui découpant la chair en lanières. Dans la soirée, en présence de Saintil et de Sultana, et devant l’assemblée amorphe des zombis, Zofer affila un poignard. Après avoir déshabillé complètement le pauvre innocent, il fit brûler la chabraque au pied du poteau-mitan, et en remit les cendres à Saintil. Puis, il châtra sauvagement le condamné. Le poignard, couvert de rouille et imparfaitement aiguisé, rendit l’opération horrible et douloureuse. Marco poussa des cris épouvantables : oui ouan ! oui ouan ! oui ouan ! À moi ! À cause de ce dernier mot, Zofer lui arracha la langue. Baignant dans une mare de sang, se tordant de douleur, Marco reprit ses sens à travers un jaillissement fulgurant de conscience. Il regarda Saintil et les zombis. Il les observa d’un regard profond, avec le désir de parler. Quand il ouvrit la bouche, une voix étouffée, enchevêtrée, inarticulée sortit de sa gorge ensanglantée. Saintil, le visage boursouflé de rage, fit craquer le pouce de sa main droite. À ce signal Zofer enfonça le poignard à la tempe de Marco.
Les coups de pioche répétés déracinent à la longue les troncs d’arbres. Vif écorchement jusqu’à ce que mort s’ensuive. Zoom sur un grouillement d’araignées au fond du crâne. La pensée éclaire les chemins sinueux de l’action. Nous marchons à travers les broussailles. Notre mort est une éventualité de tous les instants ; et notre corps pourrira dans la terre. Mais, une idée, nourrie de sève sur les branches multiples de la parole, nouée de chair et de sang, ne saurait s’éparpiller sur les ailes du vent, ni se dissoudre dans l’acide des ténèbres. Au contraire, palpitante de vie, elle répand partout des étincelles, franchit les obstacles, enjambe l’eau, le feu et les hautes murailles d’ombres.
Les yeux fermés, nous rêvons. Les yeux ouverts, nous rêvons. Nous partons ainsi à la recherche d’un nid de secrets. / La faveur du public penche vers le coq du voisin. / Plumes arrachées par de terribles attaques. Yeux crevés par de puissants coups d’ergots. / Nous avons misé sur le coq à rayures rouges. /Nous offrons trop d’avantages dans les paris que nous engageons.
Après nous avoir toisés, ils nous ont tourné le dos. Ils ne sauraient suivre le même chemin que nous. / Cette voix de femme qui nous arrive de loin, cache-t-elle un piège ou nous transmettrait-elle l’écho mourant des battements d’ailes de l’espoir ? /Nous avons déverrouillé les portes de nos maisons. Il fait noir au-dehors, noir au dedans. Absolument noir. Le malheur champignonne la nuit. / Une cohorte de rapaces nocturnes dévaste nos champs, pendant que des maraudeurs rusés emportent les fruits de nos récoltes sans éveiller de soupçon. / Jet de mitraille et d’acide, la bave du prophète brûle. La terre barbarise ; la mer écume ; le sable grille. Langue de rasoir et paroles tranchantes, marinées au poison, puis lâchées dans le vent pour le dévoilement et la trahison des chants de guerre.
Des amateurs puissants introduisent des pintadines dans le gallodrome. Zofer a placé au seuil du hounfor un fétiche qui aurait la vertu d’un véritable barrage mystique. Nous sommes invulnérables aux maléfices ; les houangas de nos ennemis ne sauraient nous atteindre. Il n’est pas recommandé que nous sortions au-dehors. Nous ne nous laisserons plus prendre au pinga-serein.
Ivre mort, Gédéon ne dessoûlera pas de sitôt. Allongé dans la position du sommeil, il regarde le soleil disparaître derrière le mapou. / Chaleur. Accablement. La rue est encombrée par une montagne d’immondices. / Gémissements et chuchotements derrière un mur ombré de saletés. /Dans le crépuscule sanglant, un défilé de têtes burlesques. Paysage mélancolique à odeur cadavérique et à exhalaison de sperme. / Longue est la nuit. Pesante coulée d’ombres sur nos paupières. Il nous faudra d’autres yeux dans cet espace goudronneux. / Zofer conduit une kyrielle de zombis pellagreux dans les rizières marécageuses. / Les coqs peureux ont capitulé à l’ouverture des combats. / Zofer a zigouillé un zombi réfractaire. / Une épaisse couche de cire nous bouche les yeux. / Vertige et nausée. / Nous mastiquons, mais nous n’avalons pas. / Tapage infernal dans le giron de la marchande de fritures. / Les chouquets de la rosée distribuent des coups de bâton à tort et à travers. Panique. Têtes cassées. Poignets désarticulés. Bousculades. Bourrades. Chavirement dans la foule. / Nuisance. / Désapprendre le rire. / Nous avons lâché nos rêves dans le sillage phosphorescent de la comète enneigée de poussières d’étoiles. / Pâleur de Sultana. / Gédéon accable Rita de réprimandes et d’injures. / Saintil a déparié deux zombis qui manifestaient de l’insoumission dans la même cellule. / Arrachement de dents. / Les combats de coqs font rage dans la gallière, malgré le temps bruineux. L’atmosphère de l’arène est de plus en plus électrisée. / Chaises démantibulées. Épaules déboîtées. Chevaux lancés à vive allure dans la savane. / Les chaussures de Gédéon déboulent l’escalier de la vieille maison. / Sommeil agité par des rêves hérissés de surdents. Une chabraque décolorée, abîmée, chiffonnée enveloppe le corps des zombis au visage hideux. Lèvres flasques. Gencives édentées. /Armé d’un bâton, Zofer frappe les zombis en pleine nuit. Le sang gicle de la tête de Clodonis. Sultana, la mine ulcérée, se précipite à l’intérieur du hounfor. Zofer commence à s’en méfier. / Le temps ne s’est pas encore éclairci. /Nous défournons de mauvais rêves. /Saintil ignore les manœuvres nocturnes de Sultana. / Là-haut, dans le grenier, la tête de Jérôme fourmille d’idées et de projets subversifs. / Fantômes muselés, nasillant au-dessous du silence, les zombis ont le visage défiguré, des yeux vitreux, des paupières en accent circonflexe, un nez en apostrophe, des oreilles envirgulées, des lèvres entre guillemets. Zofer leur interdit de parler même pendant leur sommeil. / Les coqs ont chanté plusieurs fois dans le gallodrome. / Déferlement de mots. Débroussaillement de la parole.
La lune décline à l’horizon. / Nous n’avons pas renié nos paroles. / Choc et éclatement de silex. Germination de feux en plein jour. / Le vent gifle les arbres, emporte les toits de chaume. / Nous nous aiguillonnons contre l’inertie. / Notre maïs sèche au soleil ; nous y veillons. /Nous sarclons l’ivraie ; nous traçons des chemins vicinaux. / Entre l’abîme et les escarpements de la lumière, nous inventons des mots vifs dans la forge de la douleur. Et nous parvenons à nous tirer d’embarras.
Déclenchement des combats. Turgescence des crêtes de coqs. / La marchande de fritures a toisé Carmeleau entre deux haies d’arbres chandeliers. / Une voix grinçante nous a réveillés en pleine nuit. / Eau conductrice. / Vent paladin. / Ventre noué. / Un coq peureux a fui hors de l’arène. / Une poule caquette dans les bois. / Ils violent les femmes qui s’aventurent dans les bastringues. / Autour des couteaux maculés de sang vif s’enchevêtrent les dialectes de la nuit. Le poignard et la chair brillent du même éclat.
Le voyage regorge d’écueils. Nos paupières s’enténèbrent de croûtes épaisses. Notre langue s’empêtre de bave et de mastic. Nous clopinons dans les chemins obscurs. Butant contre des souches, glissant sur les arêtes des pierres, nous nous blessons et nous saignons sans arrêt. Nous nous écorchons en rasant les murs, restituant à la pierre le sang du silence. Dans la boue, nous tombons de tout notre long. Refusant l’inertie, nous nous relevons clopin-clopant. Foin des capitulards dont les paroles de désespoir n’attirent même pas la limaille des ombres dans la solitude aigre sèche ! À travers un espace empoussiéré de doute, nous poursuivons le voyage sur des ailes d’oiseaux à odeur de volcan.
Veines noueuses et frisson de chair. L’entrecroisement pour le meilleur et pour le pire. Aux abords du marché de la Croix-des-Bossales, Gaston s’entretient avec un paysan de Bois-Neuf. Visage en dessous. Timidité et tremblotement de la bête acculée au fond de nous. Vagues de mauvaises nouvelles. Brassage des tripes. Saccades et arrachement du cœur. Tante Louisina est morte, emportée par la fièvre paludéenne. Antonin s’est pendu à un arbre, une semaine après le départ de Gaston. Saintil étend son pouvoir et sa domination sur toute la région de Bois-Neuf. Zofer écrase à sa guise les zombis de Ravine-Sèche. Faby a émigré vers Nassau. Dans le bourg désolé n’errent que des ombres et des fantômes. La mer s’aplatit telle une masse de métal en fusion. Le soleil martèle un amas de nuages sur l’enclume des eaux pétrifiées ; à l’horizon crépusculaire jaillissent des étincelles de rêves. Accablé, Gaston pleure comme un enfant, la tête entre les genoux.
Nous préparons nos lits bien avant que les ailes veloutées du sommeil ne frôlent nos paupières. Nous avons l’habitude de nous étendre dans des lits parsemés de clous. /Belle dérive que l’étalon a sailli la jument. Nous arrivons toujours trop tard après le viol. / Poignard rouillé farfouillant dans la plaie vive. / Filature renarde où un dangereux courant nous emporte. /Le dézafi s’anime de l’autre côté de la voie ferrée. / Rêves à la dérive. / Paroles semées dans le vent du hasard. / Voisinage étourdissant de l’amour et de la mort. /Nous avons dû resserrer les mailles de notre cœur contre les infiltrations excessives de la douleur. Ingénieux truquage pour soulager nos poitrines et nos entrailles des tranchées de la faim.
Un violent coup de pattes. / Nous cherchons des raccourcis. /Les coqs de race ne battent pas en retraite dans le feu des combats. / Dès l’aube, Gaston commence à errer à travers les rues de la ville. / Ils nous ont gorgés d’outrages ; nous avons simulé l’indifférence et l’oubli. Avec de l’endurance et de la patience, nous réglerons les questions clés même à la dernière minute. / D’un coup de hache, Zofer a tranché le doigt d’un zombi. / Cette fois, nous avons pu suivre les traces de la couleuvre chasseresse. / Triste temps aux couleurs sombres. Temps de menaces et de massacres où les oiseaux battent des ailes effrayées.
Gédéon bougonne. Rita n’a pas encore préparé le café du matin. / Les gosses de Ravine-Sèche ont le flanc creusé par la maigreur. / Toute l’angoisse de la chair autour de la lampe éteinte. / Les paysans de Bois-Neuf ont fait la quête, de chaumière en chaumière, en vue des funérailles d’Antonin. / Les yeux effarouchés, nous appréhendons les angles vifs du labyrinthe. / Les navires côtiers échouent sur des récifs. / Notre amour vient tout juste de naître ; or voilà que la pluie nous déçoit ; toutes les fleurs se meurent. / Conflits et disputes. Agitations et chocs. Nous jetons les vieilleries et tout le bataclan dans les rues, par nos portes et nos fenêtres ouvertes. / Nous avons misé sur un coq dont la tactique consiste à tourbillonner jusqu’à soûler l’adversaire. Méfions-nous des coqs qui traînent d’une patte ; rusés, dangereux, ils gardent souvent en réserve un coup mortel.
La terre a été profondément remuée, labourée par une horde de bêtes affamées. / Une meute de chiens et un troupeau de cabris ont envahi l’habitation de Saintil ; Zofer leur a indistinctement tranché la tête. / Ils ont semé dans la gallière des graines toxiques qui pourraient dénerfler nos coqs de combat. /Gédéon nage dans un océan de tafia ; il atteindra difficilement les terres fermes de la conscience. / Tout au début, dépourvus d’expérience, nous avons commis l’erreur de miser sur des coqs médiocres. Jamais plus, nous ne récidiverons.
Femmes équivoques, fleurs blessées offertes à la lune interlope. / Nos ailes s’ouvrent à contresens ; comment pourrions-nous voguer dans l’azur ? / Attisement des conflits. Plus tard, le choc en retour. / Jérôme a le visage convulsé au fond de sa cachette. / Univers d’ombres. Fadeur de la chair. Odeur de la mort. / Ils voudraient se rattraper au détriment de nos enfants. / Des tas de griefs informulés pèsent depuis longtemps sur nos poitrines oppressées. / N’était la mort de notre premier-né, nous serions aujourd’hui grands-parents. Le crime nous a troublé la conscience.
Carmeleau, fou de colère, paraît aussi furieux qu’un congre fouetteur. / Sultana chevauche des nuages débridés. / Sous un arbre desséché, un régiment de chiens maigres aboient de faim. / Querelle sous la tonnelle. Les trouble-fête ont donné le signal du jeu de massacre. / Il nous faudra payer les verres cassés, la nappe déchirée et les plats brisés. / Il nous reste encore toute une cargaison de douleurs à décharger. Nos souffrances ne font que commencer. / Nous devrions rompre avec les vieilles habitudes tissées de nonchalance et de laxisme. / Enchevêtrements affreux. / D’autres paris vont s’engager.
Là-haut, dans le ciel, deux nuages de même gabarit s’affrontent. Lequel des deux parviendra à déchiqueter l’autre ? Rivés au sol, deux chiens errants, se souvenant peut-être du temps lointain où ils étaient des archanges, observent le spectacle, les yeux tristes et nostalgiques. / Par quelle fissure introduire nos doigts pour tourner la clef des orages ? / Un voile de silence recouvre le govi. / Nous n’avons pas pu accéder à l’enceinte secrète où les zombis sont gardés en otages. / Bourgeonnement et débordement de nos douleurs. Nous traînons une indéfinissable croix enveloppée de haillons énigmatiques. / Javelots et flèches à nos trousses. Nos fesses aiguillonnées pour la précipitation. / La lune horriblement criblée de cicatrices. Stigmates de la variole et taches de rousseur comme autant de pustules et de furoncles lumineux ponctuant la lèpre amère de la nuit. / Mais, dans quel labyrinthe s’est entortillée notre mémoire ? / Nous pourrions choir de vertige aveugle, s’il advient que nous goûtions avec trop d’appétit aux fruits verts de la colère.
Le sixième combat a commencé. Comment pourrions-nous miser sur un coq qui se relâche au moindre coup de patte ? / Gaston s’en va à travers les corridors et les ruelles des quartiers populeux, le dos tourné à lui-même. / Nous grossissons chaque jour le nombre des zombis. / Acculés à l’inertie, les escargots se sont réfugiés dans leur trou. / Nous avons chu honteusement sur les fesses ; nous avons failli ainsi nous briser le coccyx. / Le combat se déroule avec férocité ; le sang des coqs coule à flots dans la gallière. / Insouciantes de l’imminence du danger, les bouches d’or éclatent de rire. / Nous partons à la recherche de la clé-mère dénouant les cris de nos gorges, sur une route entrecoupée de falaises à pic. Pieds enflés et cou tordu, nous résistons à la douleur des entorses et des écrouelles.
Souffrant de tous les maux, nous sommes réduits à avaler des remèdes de cheval, à ingurgiter des laxatifs à base de feuilles amères qui nous font vomir des serpents, des mabouyas, des crapauds et des douzaines de scorpions. Les yeux sombres noyés dans leur orbite, le visage blême, les lèvres fanées, le cou décharné, les clavicules saillantes, nous offrons le spectacle désolant d’un troupeau de malades incurables. Nous nous sommes fourvoyés dans des fioritures chorégraphiques, et nos mains se sont égarées dans la broderie fugace des gestes à vouloir jeter un pont de douceur fragile entre nos corps et la lumière, entre nos rêves nocturnes et l’aube préfiguratrice de la rage des danseurs nus.
Acculés par la faim, nous avons mis notre orgueil au rancart en sollicitant juste des miettes à la table des bouffards repus et des fêtards bienheureux. Tous, ils nous ont craché dans la main en nous accablant des pires injures. Humiliés, nous sommes sortis au milieu de la nuit ; et à travers le flou de nos larmes, nous vîmes émerger de l’ombre bleue des fleurs de feux qui ressemblaient tantôt à des bouches ouvertes, tantôt à des bras menaçants. Semences de flammes pour que la sève retrouve le chemin des racines et que le sang du soleil soit rendu à la source.
L’air anxieux, le teint livide, Sultana ne dort presque pas ; l’insomnie l’entraîne au creux des vagues de silence blanc, dans le sillage frêle d’un amour dévoré de l’intérieur par le cancer des muettes solitudes. Zofer s’interroge, intrigué par le comportement énigmatique de Sultana. Chaque nuit, il épie les moindres battements d’ailes des oiseaux fous de désir. / Un bruit de pas froissant la paille sèche, Jérôme grimpe précipitamment l’échelle accrochée à la trappe du grenier. Quel rugissant volcan dans le ventre des mangeurs de paille imbibée de gazoline et des avaleurs de flammes ! Et quelle rage dans l’explosion de leurs baisers !
La griserie et les terreurs sensuelles des fortes chaleurs de l’été envahissent les viscères. Toucher le nœud ventral et le dénouer du bout des doigts. / Les zombis des rizières marécageuses reçoivent chaque jour une infecte bouillie sans sel et sans épices. / Atroce labourage des tripes. / Fenêtre ouverte sur les chancres de la nuit. / Déclenchement d’un combat à la machette aux abords de l’arène. Fuite des faiblards aux culottes barbouillées de merde. Les brasseurs d’excréments exultent en plongeant leurs dix doigts, leurs bras et leur tête dans des tonneaux remplis de camembert pourri. Éclaboussures de cacarelle qui provoquent la débandade parmi les canards et les oies qui se débondent en répandant sur le sol des pelotes et des mèches de mayonnaise. Dislocation des jointures. Démantèlement des tonnelles. Errance des provocateurs en mal de conflit. Autour de nous, s’étend une immense mare de diarrhée dans laquelle pataugent des fesses molles à perruque, des phallus déphasés et des grappes d’hydrocèles.
Dans l’euphorie carnavalesque, nous n’avons pas su parer au délabrement des pièces de la machine dont les bruits assourdissants se mêlent aux hennissements des chevaux sellés pour la pagaille et pour la mort. Bacchanales dans une atmosphère démoniaque au point que même les assises de l’enfer en sont ébranlées. La fête se déroule dans un jardin de fleurs explosives. Entre la détonation aux multiples éclats et l’impact mortel, fleurissent les arbres provisoires du hasard. Ils n’ont pas pu nous avoir, ils s’accrochent à nous importunément, dans l’espoir de nous émouvoir. Les maraudeurs ont pris la fuite ; ils rampent à plat ventre à travers les bois, parmi les odeurs pourries des cadavres en décomposition ; ils tâtonnent dans un enchevêtrement de cuisses nues, soûlés par la senteur agressive des vulves en fermentation. Il y en a qui bondissent, sautent, courent, trottent, boitillent, se roulent par terre, se mordent, se flagellent, hurlent en vomissant de la bile et du sang ; cela n’empêche nullement les autres de continuer à humer l’odeur fondamentale des sexes farcis de fromage gras.
Baignade insolite sur la plage déserte de Bois-Neuf.
Saintil voudrait recruter de nouveaux zombis en vue d’augmenter le rendement des rizières. Philogène n’a pas mordu à l’hameçon. Fugue en plein jour.
Des voleurs astucieux rôdent autour de nos maisons. Tout rusés qu’ils sont, ils ne peuvent pas se mesurer à nous.
Glissement des heures. Fuite irrégulière des jours. Érosion de la mémoire balayée par le vent des illusions.
Nos ennemis ont tout entrepris pour nous enchaîner la conscience, usant de toutes les armes : le bâton, la carotte, le sirop de canne, la saucisse piégée, la mortadelle empoisonnée, le gratte-cul, le papier-monnaie, les pièces d’or, les drogues zombificatrices. Ils ont misé sur le pourrissement du temps.
Tapi dans un buisson, Carmeleau observe le défilé nocturne des zombis vers les marécages. Ceux-là qui vivent en marge des rizières ignorent la profondeur des eaux boueuses. Et les coqs de basse-cour n’imaginent guère le déchaînement des violences guerrières dans la gallière. Notre corps nous démange. Il faudra que nous abandonnions les lieux tapissés de moisissures pour des espaces de soleil vif. Ils nous ont acculés dans des chemins très étroits, jonchés d’épines, hérissés de souches pointues. Nous n’avons pas lâché prise. Rien ne freinera notre ardeur à prendre part au dézafi.
Nos maisons délabrées menacent de s’effondrer. Avec les premiers javelots du soleil, nous terrasserons les rapaces nocturnes. Ils voudraient nous asservir et nous châtier sans rémission ; ils nous ont mis le cou dans un tribart. En pleine escalade des mornes, nous avons faibli. Pourtant, nous n’avons pas capoté dans les fossés. Au fond de notre gorge roulent des caillots de sang. Que d’acrobaties pour éviter des chutes mortelles ! Passant outre aux réticences, nous reprenons le voyage, nous le poursuivons avec acharnement, tout en chuchotant nos paroles de peur qu’on ne piège notre voix. Étau de la nuit. Autour de nous l’opacité des brumes. Depuis des siècles, nous marchons à travers les broussailles du doute. Dans une totale incertitude. Pour un oui pour un non, les puissants arrimeurs de ténèbres déchargent sur nos épaules des fardeaux cathédrales. Étirement de la nuit. Nos rêves s’étendent hors de l’eau morte de l’oubli ; et l’espoir jaillit de la lampe nue.
La marchande de fritures, dans le tremblotement de l’air surchauffé par les suffocantes vagues de l’été, se pavane presque nue aux abords de l’arène. Carmeleau pousse un cri d’étonnement. Les vivres coûtent cher, proteste-t-il ; un de ces jours, nous mourrons tous de faim. Et notre mort, insignifiante modulation du vent, léger bruit imperceptible dans la rumeur confuse de la forêt, ne modifiera ni le décor ni la musique de fond. Comme il tient souvent des propos cinglants de vérité pour fustiger publiquement la vanité des nantis, la tyrannie des puissants et l’indifférence des jouisseurs, Carmeleau passe pour un excentrique qui aurait le cerveau effeuillé.
Sous le soleil de midi, un fou étendu à plat ventre caresse son ombre. Colportage de cancans à travers le bourg.