Les chansons de Bilitis
105 — Les Courtisanes Égyptiennes
Je suis allée avec Plango chez les courtisanes égyptiennes, tout en haut de la vieille ville. Elles ont des amphores de terre, des plateaux de cuivre et des nattes jaunes où elles s’accroupissent sans effort.
Leurs chambres sont silencieuses, sans angles et sans encoignures, tant les couches successives de chaux bleue ont émoussé les chapiteaux et arrondi le pied des murs.
Elles se tiennent immobiles, les mains posées sur les genoux. Quand elles offrent la bouillie elles murmurent: « Bonheur. » Et quand on les remercie, elles disent: « Grâce à toi. »
Elles comprennent le hellène et feignent de le parler mal pour se rire de nous dans leur langue; mais nous, dent pour dent, nous parlons lydien et elles s’inquiètent tout à coup.
106 — JE CHANTE MA CHAIR ET MA VIE
Certes je ne chanterai pas les amantes célèbres. Si elles ne sont plus, pourquoi en parler? Ne suis-je pas semblable à elles? N’ai-je pas trop de songer à moi-même?
Je t’oublierai, Pasiphaë, bien que ta passion fût extrême. Je ne te louerai pas, Syrinx ni toi, Byblis, ni toi, par la déesse entre toutes choisie, Hélène aux bras blancs!
Si quelqu’un souffrit, je ne le sens qu’à peine. Si quelqu’un aima, j’aime davantage. Je chante ma chair et ma vie, et non pas l’ombre stérile des amoureuses enterrées.
Reste couché, ô mon corps, selon ta mission voluptueuse! Savoure la jouissance quotidienne et les passions sans lendemain. Ne laisse pas une joie inconnue aux regrets du jour de ta mort.