Les guêpes ­— séries 1 & 2

Alphonse Karr · Chapitre 9 sur 27

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Les guêpes ­— séries 1 & 2

Mars 1840.

 

L’attitude du peuple.—J’assemble Gatayes.—Spartacus.—Mantes.—Porcs vendus malgré

eux.—Yvetot.—Rouen.—Bolbec.—Le Havre.—L’Aimable Marie.—Le Rollon.—Le

Vésuve.—L’Alcide.—La réforme électorale.—Le pays selon les journaux.—Etretat.—

Les harengs et l’Empereur.—Deux abricotiers en fleurs.—Un bal à la cour.—Histoire

d’un maire de la banlieue et de son épouse.—La dotation du duc de Nemours.—La

couronne et la casquette du peuple.—Les avaleurs de portefeuilles.—M. Thiers.—M.

Roger.—M. Berger.—M. de la Redorte.—M. Taschereau.—M. Chambolle.—M. Teste.—

M. Passy (Hippolyte-Philibert).—Où trouver trente-voix?—Les 221.—M. de Rémusat.—

Madame Thiers.—Madame Dosne.—M. Duchâtel.—Mademoiselle Rachel.—M. de

Cormenin.—MM. Arago, Dupont (de l’Eure) et Laffitte.—La crise ministérielle.—M.

Molé.—M. Guizot.—La curée.—L’Académie.—M. Hugo.—Ne pas confondre M.

Flourens avec Fontenelle, d’Alembert, Condorcet, Cuvier, etc.—M. C. Delavigee.—

L’avocat Dupin.—M. Scribe.—M. Viennet.—M. Royer-Collard.—Mariage de la reine

d’Angleterre.—L’ami de M. Walewski.—Le duc de Nemours.—Le prince de Joinville.—

Le duc d’Aumale.—Mademoiselle Albertine et mademoiselle Fifille.—Accès de M. le

préfet de police.—L’amiral Duperré.—Les armes de M. Guizot.—La croix d’honneur.—

Mystification de quelques lions.—Le sabre de M. Listz.—M. Alexandre Dumas et

Mademoiselle Ida Ferrier.—M. de Chateaubriand.—M. Nodier.—M. de Balzac.—

Spirituelle fluxion du maréchal Soult.—Derniers souvenirs.—Un assaut chez lord

Seymour.—De M. Kalkbrenner et d’une marchande de poisson.—M. de Rothschild.—M.

Paul Foucher.—Un seigneur rustre.—Sort des grands prix de Rome.—M. Debelleyme.—

Abus des grands-pères.—Les hommes et les femmes dévoilés.—Les femmes

immortelles.—Recette pour les tuer.—La torture n’est pas abolie.—At home.—Un

mauvais métier.—M. Jules de Castellane.—Un nouveau jeu de paume.—Moyen adroit de

glisser vingt vers.—Réponses diverses.

Étretat.

 

Un matin des premiers jours de février, comme je lisais un journal—j’y vis ces mots, qui me frappèrent singulièrement, à propos de la réforme électorale: «Si le gouvernement veut s’instruire, il n’a qu’à regarder l’ATTITUDE DU PEUPLE dans toute la France.»

Mon Dieu! me dis-je à moi-même, que ces messieurs des journaux sont donc savants et miraculeusement informés!—Ils n’ignorent rien, rien ne leur échappe. Le monsieur qui a écrit ces lignes était hier soir à l’Opéra, eh bien! il sait tout ce qui se passe en France jusque dans les bourgades les plus cachées. Il paraît que l’attitude du peuple est fort menaçante, il paraît que le peuple français est semblable au peuple que représentaient hier soir les figurants de l’Opéra—tous rangés sur une seule ligne—faisant les mêmes gestes—et chantant ou criant à la fois le même mot «marchons» ou tout autre, à peu près en mesure.

J’assemblai Léon Gatayes—mon conseil intime, et je lui proposai de nous en aller un peu voir ensemble l’attitude du peuple dans les départements.

Aussi bien j’avais eu l’imprudence d’annoncer à quelques amis que je méditais un petit voyage—et je n’ai jamais vu d’engagement aussi solennel, à l’exécution duquel on tienne aussi rigoureusement que la promesse imprudente d’un petit voyage.—Je devais une absence à mes amis—partout où l’on me rencontrait, on me disait avec un air fâché: «Ah! vous êtes encore ici;—vous ne partez donc pas?» Je voyais bien que j’encombrais Paris.

Aussi, le lendemain du conseil extraordinaire tenu avec Gatayes—nous nous mîmes en route pour la Normandie.

Comme nous passions les barrières, nous vîmes le peuple qui amenait aux marchés des charrettes chargées de légumes;—ce n’était pas là ce que nous cherchions;—nous nous représentions bien, d’ailleurs, d’après le journal, quelle devait être à peu près l’attitude du peuple.

Tout le peuple à la fois, dans toute la France, devait se tenir debout—la jambe droite un peu en avant, les bras croisés—la tête légèrement inclinée —en un mot, tout à fait semblable au Spartacus de marbre des Tuileries.

A MANTES, une partie du peuple vendait à l’autre partie d’horribles cochons blancs qui criaient à fendre les pierres.—Pour la réforme électorale, il n’en paraissait pas être question.

A YVETOT, il y avait des canards dans une mare et on les regardait nager.

A ROUEN, on vendait, on achetait, on transportait des balles de coton; le peuple remplaçait économiquement l’amadou pour allumer sa pipe par des pincées de coton arrachées en passant aux balles laissées sur les quais.

A BOLBEC, il y avait sur la place, autour d’une fontaine surmontée d’une très-jolie statue en marbre blanc,—un rassemblement assez nombreux de femmes et d’hommes;—pour le coup, cela avait bien l’air d’une attitude;— nous nous mêlâmes aux groupes:—on y parlait d’un voleur qui, la nuit précédente, s’était introduit dans l’église de briques de la commune et avait vidé le tronc des pauvres, où du reste il n’y avait que quatre sous.—Gatayes plaignit fort le voleur, qui était évidemment volé.

Nous arrivâmes au HAVRER:—la tour et les jetées étaient couvertes de monde,—on parlait beaucoup,—on était très-animé;—voici ce qu’on disait:

—Ce ne peut être que l’Aimable-Marie.

—Non, l’Aimable-Marie est chargée d’arcajou—et l’arcajou aurait fait enfoncer le bâtiment.

—L’arcajou n’enfonce pas.

—L’arcajou enfonce.

—Les pêcheurs ont rapporté un cadavre.

—On dit qu’il n’était pas mort.

—Il respirait encore, mais il n’a pu rien dire.

—Voilà une mauvaise année pour les assureurs.

—Je vous dis que c’est l’Aimable-Marie—capitaine Thomas.

—Venant d’où?

—De Santo-Domingo.

—S’il ne vient pas un peu de vent d’est, le port va être encombré.

—Voilà l’Alcide qui remorque un navire pour la sortie.

—Oh! c’est un Américain;—il n’y a qu’eux pour sortir par ce temps-là.

La mer en effet était forte et houleuse;—les grandes mauves grises se jouaient en criant dans le vent et dans l’écume. Le matin, des pêcheurs de Courseulles étaient venus annoncer qu’ils avaient rencontré un trois-mâts sur le flanc, à quelques lieues du Havre, en rade de Trouville, et ils avaient rapporté un cadavre.

Trois bateaux à vapeur, le Vésuve, le Rollon et l’Alcide, sortirent du port se suivant et se dépassant comme des chevaux de course;—chacun veut arriver le premier et avoir la meilleure part au sauvetage.

Nous passâmes la moitié de la nuit sur la jetée, à attendre le retour des remorqueurs,—enveloppés dans nos manteaux, avec nos amis Édouard Corbière et Félix Serville—fumant les cigares de Manille de Corbière—et songeant au sort de ces pauvres marins. Cinq mois auparavant, ils étaient partis du Havre, et revenaient mourir en vue du port—et de quelle mort!

La mort du noyé n’est plus cette mort à laquelle on s’essaye toute la vie par le sommeil de chaque jour;—ce n’est plus cette mort qui consiste à s’endormir une fois de plus sur l’oreiller où l’on s’endormait chaque soir depuis cinquante ans.—C’est une mort mêlée de lutte, de désespoir, de blasphème.—On n’y est pas préparé par l’affaiblissement successif des organes.—On n’arrive pas à n’être plus par d’imperceptibles transitions;— ce n’est pas un dernier fil qui se brise; ce sont tous les liens qui se rompent à la fois;—on meurt au milieu de la force, de la santé, de l’espoir, de la vie —sans amis, sans prêtres,—et dans ces immenses solitudes de l’Océan, poussant des cris de douleur et de désespoir que le fracas des vents et de la tempête et les cris de joie des mouettes et des goélands—semblent empêcher de monter jusqu’à Dieu.

Bientôt nous vîmes à l’horizon les feux des trois remorqueurs; le Rollon rentra le premier; il rapportait encore un cadavre.—Le Vésuve rentra ensuite —et l’Alcide traîna l’Aimable-Marie sur la plage de la Hève.

image d’une guêpe Le lendemain seulement, je pensai à m’informer de la réforme électorale; on me dit que, quelque temps auparavant,—il y avait eu de grandes hésitations entre deux projets pour la construction d’un nouveau bassin;—les auteurs du premier projet s’étaient mis à recueillir des signatures et en avaient obtenu un nombre considérable;—le second projet se mit en campagne de son côté, et revint avec un nombre égal d’acquiescements;—le nombre des signatures obtenues par les deux projets dépassait beaucoup celui des citoyens du Havre:—on allait s’étonner quand on s’aperçut que tous deux avaient les mêmes signatures.

On pensait qu’il en serait de même pour la réforme électorale.

Le lendemain nous partîmes du Havre pour voir ailleurs l’attitude du peuple; à Criquetot,—où nous passâmes le soir,—le peuple dansait autour d’un grand feu,—aucune des silhouettes noires ne ressemblait au Spartacus.

A Étretat,—où j’ai été pêcheur,—on nous reçut comme d’anciens amis. «Ah! voilà M. Léon!... et M. Alphonse aussi;—nous parlions de vous hier avec Valin le garde-pêche;—nous ne pensions pas vous voir en cette saison, quoique vous n’ayez peur ni du surouë ni de la mer.—Monsieur Alphonse, —où est donc Freyschütz, votre beau terre-neuvien?»—Et nous reconnûmes tout le monde;—à ce voyage du moins nous n’apprîmes la mort d’aucun de nos amis.—Voilà Césaire, et Onésime, et Palfret, et Martin Valin, et Martin Glam.—Bérénice n’est donc pas mariée?

Mais nous trouvâmes nos pécheurs bien pauvres;—la pêche a été bien mauvaise cette année;—tous les ans elle devient moins favorable;—le hareng quitte les côtes de France;—les pêcheurs disent que c’est depuis la déchéance de l’empereur.

Ce propos, qui m’a paru absurde au premier moment, comme il vous le paraît à vous-même, mon lecteur, est cependant fondé en raison.

Sous l’Empire, il y avait peu de pêcheurs; les marins étaient occupés sur les vaisseaux de l’État et sur les corsaires:—de plus, les pêcheurs étrangers n’osaient pas venir sur nos côtes. Aujourd’hui elles sont sillonnées en tous sens par des bateaux à vapeur, et couvertes d’innombrables barques de pêcheurs, ce qui à la fois écarte le poisson, et divise à l’infini le produit de la pêche; c’est une industrie qui ne tardera pas à disparaître;—toute cette population des côtes est ruinée et dévouée à la misère;—tous ces gens-là sont représentés à la Chambre par un député,—mais ce député a bien d’autres choses à faire que de s’occuper de ces détails;—il faut soutenir ou renverser tel ou tel ministre, et ni ministre ni député ne s’occupe de trouver pour des populations entières une industrie pour remplacer celle qui s’en va. L’attitude du peuple était triste à Etretat; de nombreuses familles demandaient de l’ouvrage;—les pêcheurs, en jetant un regard de regret sur la mer, s’en allaient, les uns travailler à ferrer la route, les autres s’embarquer pour des voyages de longs cours, laissant leurs femmes et leurs enfants, qu’ils ne reverront peut-être plus.—Personne ne demandait des droits politiques—ni le suffrage universel.

Le suffrage universel, en effet, et l’exercice des droits politiques paraissent une chose ravissante à cette partie de la nation qui vit dans les cafés, fume, boit de la bière, joue au billard,—et aime à attribuer aux fautes du pouvoir la misère qu’elle se fait par la fainéantise, et les débauches sans plaisirs.

C’est là ce que les journaux appellent le peuple,—la nation,—le pays,— et voilà les intérêts qu’ils représentent.

Mais les bons ouvriers,—mais les cultivateurs,—mais les pêcheurs qui m’entourent,—quand c’est l’époque de semer le blé, ou de couper les foins, quand le vent souffle de l’est, et annonce qu’il faut aller pêcher les maquereaux, croyez-vous qu’ils abandonneront ces soins pour voter et exercer des droits politiques?—et, si vous arrivez à pervertir leur jugement au point de les faire agir ainsi,—croyez-vous que la récolte et la pêche en soient beaucoup meilleures?

J’étais assez attristé, et Gatayes me dit: «Pour un homme qui n’a d’autre état que de vendre de l’esprit, je ne te cacherai pas que je te trouve assez bête aujourd’hui.—Mais c’est dimanche, et peut-être es-tu comme les marchands anglais, qui ferment scrupuleusement boutique le jour du Seigneur.»

image d’une guêpe Nous retournâmes au Havre et nous passâmes à Honfleur sur le Français, par une mer assez dure;—le peuple avait sur le paquebot une attitude qui se rapprochait encore assez peu de celle du Spartacus des Tuileries;—le peuple avait le mal de mer—et mordait frénétiquement dans des citrons;—un monsieur,—le vent aidant,—offrit à Neptune en courroux son chapeau et sa perruque.

image d’une guêpe La Normandie, du reste, était déjà bien belle:— pendant notre voyage il y avait eu un petit printemps de quelques jours. Quelques primevères jaunes fleurissaient dans l’herbe,—les troënes, dans les haies, avaient gardé leur feuillage étroit et leurs grappes de baies noires, —les genévriers avaient aussi conservé leurs branches épineuses d’un vert glauque,—les toits des chaumières, couverts de mousse, semblaient revêtus du plus magnifique velours vert, et sur leur crête s’élevaient des iris au feuillage allongé comme des fers de lance,—et des fougères découpées comme de riches guipures. Les sommités des peupliers prenaient une teinte jaune, et celles des tilleuls s’empourpraient de la séve qui allait bientôt jaillir en bourgeons et en feuillage.

Sur les côtes, les ajoncs couvraient les falaises de leurs fleurs jaunes comme d’un drap d’or.

Et sur tout le soleil—qui faisait tout riant, vermeil, heureux,—le soleil, qui donne à tout la couleur du bonheur et de la vie;—le soleil, ce doux regard d’amour que Dieu laisse tomber sur la terre.

Et, comme nous revenions par Vernon, le peuple regardait deux grands abricotiers déjà couverts de fleurs,—et, en pensant au froid qui allait revenir,—il disait: «Pauvres fleurs!»

Nous nous arrêtâmes un moment,—et nous dîmes plus tristement encore que les autres: «Pauvres fleurs!»

image d’une guêpe Dix jours après notre départ, nous rentrions à Paris, —et je disais à Léon Gatayes: «Est-ce que par hasard ces messieurs des journaux ne seraient pas aussi savants et aussi miraculeusement bien informés que je le croyais en partant?»

image d’une guêpe Il se passait beaucoup de choses à Paris.

Paris.

UN BAL A LA COUR.—Entre les choses qui se passaient à Paris lors de notre retour, il y avait un bal à la cour.

Quel bal et quelle cour!

Jamais un bal masqué de théâtre de troisième ordre n’offrit plus horrible cohue;—on se poussait, on se heurtait, on se bousculait,—surtout du côté des buffets, que l’on mettait au pillage.—Les salons étaient jonchés de rubans, d’épaulettes, de gants;—quelques bottes avaient marché sur quelques souliers de satin, que les pieds n’avaient pu retrouver.—Les femmes étaient fripées et chiffonnées,—marbrées et zébrées de coups de coude.

HISTOIRE D’UN MAIRE DE LA BANLIEUE ET DE SON ÉPOUSE.—Au dernier bal des Tuileries, le maire d’une petite commune de la banlieue, ayant reçu une invitation,—arriva à huit heures en carriole d’osier avec son épouse, parée de tous ses bijoux et de toutes les couleurs du prisme. Arrivé au guichet du quai, on l’arrête et on refuse de laisser entrer sa carriole;—mais il y a si peu de chemin à faire;—la cour est si bien sablée;—nous irons bien à pied jusqu’au péristyle. «Eh bien! Jean, tiens-toi en dehors et couvre Cocotte.»— On arrive au péristyle. Là, on demande à M. le maire ses billets d’invitation. —Il présente celui qu’il a reçu.

—Mais, monsieur, il n’y en a qu’un;—où est celui de madame?

—Est-ce que mon épouse en a besoin?

—Certainement, monsieur.

—Tiens, moi j’ai cru qu’en m’engageant on avait aussi prié mon épouse. —Nous allons toujours partout ensemble;—nous ne faisons qu’un.

—Il m’est impossible de laisser entrer madame, qui n’est pas invitée, puisqu’on ne lui a pas envoyé de billet.

—Diable! c’est bien désagréable d’avoir fait tant de frais pour rien:— Comment faire?

—Comment faire?

—Écoute, ma bonne, pour que tout ne soit pas perdu, je vais te laisser un moment chez M. le concierge, et je ferai seulement le tour du bal pour jouir du coup d’œil,—et puis aussi parce que le roi serait peut-être fâché de ne pas me voir.—Monsieur le concierge, je vous confie mon épouse,—que je vais venir reprendre.

—Ne sois pas longtemps, mon ami.

—Je t’ai déjà dit, ma bonne, que je ne veux que faire le tour du bal.

Madame la mairesse s’assied chez le concierge,—et son mari monte. Il entre dans la galerie, où se trouve une foule immense.—Il se glisse de côté, il pousse,—non sans exciter des murmures et provoquer des apostrophes,— pour arriver à la salle des maréchaux, où se tiennent la reine et les princesses.—Il y parvient à grand’peine; mais là il n’y a pas moyen de bouger;—on y respire tout au plus;—l’espace nécessaire à une personne est occupé par cinq ou six.—On valse, il faut attendre la fin de la valse.— Après la valse, il se remet en route,—poussant et bousculant de plus belle, —emporté par un flot de la foule et rapporté par un autre flot,—perdant en un instant le travail qu’il a employé à tourner un gros invité. A une heure, il arrive de l’autre côté de la salle pour voir la famille royale;—mais Leurs Majestés passaient dans la salle du souper;—il les suit, moitié de gré, moitié de force;—il voit la famille royale à table.—Il pense alors à son épouse, et veut s’en aller.—Quelle scène elle va lui faire, et quelle humeur pendant toute la semaine!—Impossible de traverser et de sortir;—les femmes y sont, il faut attendre le tour des hommes.—Il est trois heures, il faut bien prendre quelque chose.—Nouvelle lutte, nouveau combat, nouvelle victoire du magistrat municipal; il mange quelques truffes et boit un verre de vin de Champagne.—Enfin, ce n’est qu’à quatre heures passées qu’il va chercher son épouse, qui dormait chez le concierge.

Le couple retraverse la cour,—et remonte dans sa carriole d’osier.

image d’une guêpe LA DOTATION.—Il s’agissait d’obtenir pour M. le duc de Nemours une dotation de cinq cent mille francs, et le ministre s’était chargé du succès...

Au moment où j’écris ces lignes, un de mes amis entre chez moi et me dit:

—Je suis fort inquiet de savoir ce que vous direz de la dotation.

—Parbleu, j’en dirai ce que je pense.

—Êtes-vous pour,—êtes-vous contre la dotation?

—Je suis pour la dignité, pour le bon sens, pour la logique.

Il n’y avait rien de si constitutionnel, et en même temps de si humble, que de demander cette dotation.

Il n’y avait rien de si constitutionnel, et en même temps de si mesquin et de si peu conséquent, que de la refuser.

Tout le monde a agi dans son droit;—personne n’a agi avec dignité et avec noblesse.

Si j’étais roi de France,—j’aimerais mieux vendre les diamants de ma femme et de mes filles—et donner hypothèque sur mon château de Neuilly —que de m’humilier ainsi jusqu’à demander de l’argent aux avocats de la Chambre et de faire de mes fils des hommes à gages du peuple.

Si j’étais membre de la Chambre des députés, et du parti populaire,—je serais monté à la tribune et j’aurais dit: Jamais la royauté n’a plus humblement reconnu la souveraineté du peuple que dans la démarche qu’elle fait aujourd’hui. Le peuple, appelé à exercer sa générosité princière, ne doit pas laisser échapper cette occasion de se montrer roi—par le plus bel attribut de la couronne,—par la libéralité.

«Cette demande que fait aujourd’hui la royauté est la dernière de ses abdications, à elle qui en a tant fait, et nous devons l’accepter avec empressement.»—Mais, de part et d’autre, on a agi autrement.

image d’une guêpe La couronne a mérité l’humiliation du refus par l’humilité de la demande.

Le peuple, fidèle à sa logique ordinaire d’exiger à la fois la plus grande magnificence et la plus stricte économie,—a profité de la première occasion de se montrer roi—pour redevenir un bourgeois chipotier et liardeur.

Le peuple, qui avait tant demandé la royauté,—au moment de mettre la couronne sur sa tête,—a avisé que, puisque la royauté consentait de si bonne grâce à échanger cette couronne—contre sa casquette de loutre, à lui, —il fallait que cette casquette fût plus chaude aux oreilles, et cette couronne plus ornée d’épines qu’il ne l’avait supposé.

Il a repris sa casquette et laissé tomber la couronne qu’il tenait déjà à la main,—et que la royauté a reprise, malgré elle,—un peu plus bossuée et fêlée encore qu’elle ne l’était.

image d’une guêpe REMARQUABLE HABILETÉ DU MINISTÈRE.—Nous avions en ce temps-là des ministres fort habiles, et voici la part qu’ils prirent à l’action. A propos de la dotation, les bureaux de la Chambre avaient nommé une commission extrêmement favorable au projet du gouvernement:—six membres sur neuf appuyaient le projet;—les ministres s’endormirent sur les deux oreilles et attendirent l’événement.

Le jour de la discussion publique approchait:—le parti radical, malgré tout le tintamarre qu’il avait fait et tout le mouvement qu’il s’était donné, n’avait réussi à rassembler que les cent soixante et dix voix républicaines, démocratiques, légitimistes, etc., que l’on compte à la Chambre. On rallia alors à grand’peine le parti toujours si nombreux des mécontents,—tous les gens qui tiennent au notariat, menacé par M. Teste, tous les gens qui ont des rentes cinq pour cent, menacées par M. Passy,—tous les gens intéressés dans le sucre indigène, ruiné par le ministère du 13 mai,—tous les gens intéressés dans la canne à sucre, qui doit donner à la betterave une indemnité de quarante millions. Cette autre dotation à la betterave amènera aussi des embarras que le 13 mai ne doit pas être fâché de léguer à ses héritiers,—et encore quelques partisans du ministère précédent, un peu amis de tous les ministères, et qui se seraient volontiers ralliés au 13 mai si celui-ci n’avait pas eu la maladresse de ne pas les avouer.

Ce ramas hétérogène ne faisait pas encore une majorité:—il manquait trente voix; où trouver trente voix?

Les joueurs de gobelets et de portefeuilles, les saltimbanques politiques, voyant la situation, ont pensé que c’était le moment de jouer contre le ministère du 13 mai, toujours assuré de son succès et ne voyant rien de ce qui se passait,—absolument le jeu qui avait été joué par le même ministère Soult contre le ministère Molé, renversé par lui.

image d’une guêpe M. Thiers alors,—l’aspirant perpétuel, envoya ses aides de camp,—MM. Roger, Berger et de la Redorte,—vers la gauche, pour lui faire savoir que, si elle voulait être sobre d’éloquence, ou plutôt se taire tout à fait dans la discussion générale,—en échange de son précieux silence—on lui apporterait le nombre de voix dynastiques nécessaires pour compléter son triomphe. MM. Taschereau et Chambolle acceptèrent pour la gauche et se rendirent garants de la parfaite exécution de la manœuvre.— Pendant ce temps, le ministère continuait à se frotter les mains sans gants de M. Passy (Hippolyte-Philibert).

L’affaire arrangée avec la gauche, M. Thiers chargea ses officiers d’ordonnance d’une nouvelle mission.—Ils allèrent trouver les 221, et leur dirent: «Prêtez-nous trente voix, et avec ces trente voix nous renversons le ministère qui a renversé le ministère Molé, et qui vous demande présomptueusement et insolemment vos votes sans vous avouer. Les conditions faites, l’affaire bien arrangée, les ministres sont arrivés à la séance avec une confiance toujours croissante.

Personne n’a pris la parole dans la discussion générale sur l’ensemble du projet,—et on a été au scrutin pour savoir si on passerait à la discussion des articles;—plus heureux que jamais, les ministres ont cru que c’était dans leur intérêt que la discussion se trouvait ainsi étouffée,—et un membre innocent du cabinet a écrit au roi pendant le scrutin pour lui dire que de l’avis de M. de Rémusat, chargé de la manœuvre ministérielle, on pouvait promettre à Sa Majesté un vote favorable, avec une majorité de quarante voix.

image d’une guêpe Comme beaucoup de membres de cette nouvelle coalition auraient été fort embarrassés de justifier leur alliance avec le parti démocratique,—vingt membres des plus compromis se sont dévoués pour demander le scrutin secret, aux termes de la loi.

Pendant que les secrétaires faisaient le dépouillement du scrutin secret, les députés se pressaient, se poussaient vers leurs bureaux pour en connaître le résultat avant la proclamation qui allait en être faite.—Ce résultat— déclarait, à une majorité de deux cent vingt-six voix contre deux cents, que l’on ne passerait pas à la discussion des articles, et que par conséquent le projet du ministère serait considéré comme non avenu.

On vit alors M. Thiers jeter un regard de triomphe sur une loge où étaient madame Thiers, madame Dosne et l’ambassadeur d’Espagne. M. Taschereau se tourna vers l’antre des journalistes.

M. Duchâtel avait envoyé un billet de premières loges à mademoiselle Rachel, pour qu’elle pût étudier la diction parlementaire;—elle n’a assisté qu’à des scrutins.

Ainsi finit cet imbroglio, véritable journée des dupes,—car la victoire que le parti radical croit avoir remportée—ne sera profitable qu’aux appoints qu’on lui a donnés.

Aussi le même parti radical, qui avait songé dans son premier enivrement à faire illuminer, par les marchands du petit commerce parisien, en l’honneur d’un vote qui leur enlève la consommation de quelques millions que le mariage du prince eût jetés dans la circulation, a ensuite décommandé les lampions, et a décidé qu’on se contenterait d’une souscription pour offrir une médaille à M. de Cormenin.

SUR LA MÉDAILLE DE M. DE CORMENIN.—Cet honneur que l’on va rendre au spirituel pamphlétaire ne peut manquer d’être médiocrement agréable à MM. Arago, Dupont (de l’Eure), Laffitte, etc., momentanément éclipsés et relégués parmi les nébuleuses, pour se voir remplacés sur les autels de la République par M. le vicomte de Cormenin.

Cette souscription offre au parti l’occasion de compter son monde et de faire un nouveau recensement de ses forces.

C’est du reste, pour M. de Cormenin, une excellente spéculation que de se faire ainsi l’avocat d’office de l’économie et du désintéressement.—On comprend son silence à la tribune,—Verba volant.—Les paroles le voleraient—de tout ce que ses écrits lui rapportent.

A peine un homme aujourd’hui a-t-il paru à la surface, qu’on s’empresse de faire son buste, sa statuette, sa biographie,—toutes choses autrefois à l’usage exclusif des morts;—on l’immortalise d’avance et en effigie,—ou plutôt de ce moment on le considère comme mort et enterré; ses fossoyeurs prennent sa place, jusqu’à ce qu’ils soient à leur tour enterrés sous les couronnes.

La France aujourd’hui produit trop de grands hommes pour sa consommation,—elle craint d’être consommée par eux;—car on sait qu’en français—immortel est un des synonymes de mort.

image d’une guêpe Ce serait là une heureuse transition pour arriver à l’Académie, dont j’ai quelques petites choses à dire,—si je n’avais encore à parler du ministère qui s’en va et du ministère qui vient.

image d’une guêpe UNE VÉRITÉ.—Il faudrait enfin voir que dans toutes ces luttes, dans ces guet-apens, dans ces combats, il n’y a qu’ambition et avidité; que l’intérêt du peuple, le bien de la France, la liberté, le patriotisme, etc., etc., ne sont que des armes avec lesquelles on s’assomme de part et d’autre;—armes que le vainqueur a bien soin de jeter après la victoire, pour n’en avoir pas les mains embarrassées à l’heure du butin.

On comprendra alors que chaque chef de parti a la curée vendue d’avance à sa meute;—qu’il n’y a pas une partie, quelque petite qu’elle soit, des entrailles de cette pauvre France aux abois et éventrée, qui ne soit marquée et promise à quelqu’un des chiens haletants et affamés qui ont chassé et aboyé pour lui;

Que si trois chefs de parti arrivaient aux affaires ensemble,—il se trouverait au moment de la curée plus de bouches avides qu’il n’est possible de faire de morceaux.

L’ACADÉMIE.—Qu’allait donc demander M. Victor Hugo à l’Académie? Il reconnaît donc l’Académie? Il admet donc sa prétendue autorité littéraire, et il pense que la réputation d’un écrivain a besoin de sa sanction? Mais alors il fallait être conséquent: quand un orfèvre se propose de présenter ses ouvrages au contrôle de la Monnaie, il a soin de les mettre au titre qu’elle exige. M. Hugo a-t-il pensé à l’Académie en écrivant ses plus beaux livres? Pourquoi demander la voix de gens dont il n’a jamais cherché le suffrage? La révolte de M. Hugo ressemblait-elle donc à l’incorruptibilité de tant d’hommes politiques, qui n’a pour but et pour résultat que de les faire acheter plus cher?

Je comprendrais le besoin d’une sanction imposante pour un écrivain qui pourrait douter de lui-même et de son succès: mais aucune formule de la louange n’a manqué à M. Hugo.—Elle a trouvé moyen d’aller jusqu’à l’exagération,—quoiqu’il faille monter bien haut pour qu’une louange donnée à M. Hugo soit de l’exagération.

Vous voulez des honneurs? Bel honneur pour un poëte que d’être le quarantième d’un corps quelconque,—et surtout d’un corps dont vingt membres au moins n’ont aucune valeur ni aucune autorité.

Vous ressemblez à un de ces corsaires si redoutés des Anglais dans nos anciennes guerres maritimes,—qui aurait demandé un jour à être nommé lieutenant de vaisseau dans la marine royale,—pour son avancement.

Vous voulez des honneurs?—Vos honneurs, ô poëte! c’est de faire battre de jeunes et nobles cœurs au bruit de vos beaux vers;—c’est de faire répandre de douces larmes à cette femme si belle sous les lilas en fleurs, et lui traduire ces pensées confuses qui s’épanouissent dans son âme au milieu du silence et aux premiers rayons du printemps;—c’est de verser un baume salutaire sur les blessures du cœur; c’est de dire au pauvre tout ce que la nature lui a réservé de richesses gratuites.

Monsieur Hugo!—monsieur Hugo!—est-ce que votre royaume serait de ce monde?

Mon Dieu!—est-ce qu’il n’y a pas de poëtes?

Est-ce que tous ceux-là sont des menteurs qui disent en vers et en prose qu’ils aiment mieux les violettes que les améthystes,—les gouttes de rosée que les diamants,—le bandeau de cheveux bruns d’une jeune fille que le diadème des rois?

Est-ce qu’ils sont des menteurs ceux qui disent en si beaux vers qu’ils préfèrent la voûte étoilée du ciel aux plus riches lambris,—qu’ils ne reconnaissent de véritable grandeur que dans les merveilles de la nature,— qu’ils n’admirent aucune pompe royale à l’égal du soleil d’automne qui se couche dans son lit somptueux de nuages rouges et violets?

Est-ce qu’ils n’existent pas, ces hommes que j’ai tant aimés sans les connaître,—ces rois de l’intelligence qui trouvent dans leurs cœurs et dans leur génie des trésors qui les rendent si supérieurs aux rois de la terre?—est-ce que toutes ces belles pensées sont des mots et des phrases qu’ils vendent le plus cher possible, pour acheter, avec le prix qu’ils en retirent, tout ce qu’ils font semblant de mépriser?

image d’une guêpe L’Académie a repoussé M. Victor Hugo,—pour accueillir dans son sein M. Flourens, médecin, et secrétaire de l’Académie des sciences.

M. Flourens n’est connu dans les lettres que par la nomination de l’Académie.

Les académiciens se défendent contre les reproches qu’on leur adresse, et citent des précédents qui constatent que le secrétaire de l’Académie des sciences a très-souvent été admis par l’Académie française.

Oui certes, messieurs,—mais les secrétaires de l’Académie s’appelaient alors, non pas Flourens, mais Fontenelle;—non pas Flourens, mais d’Alembert;—non pas Flourens, mais Condorcet;—non pas Flourens, mais Cuvier.

Le secrétaire de l’Académie des sciences était, dans ce cas-là, non pas un obscur savant, mais un grand écrivain,—sans en excepter Mairan, auteur plein de finesse et d’élégance.

image d’une guêpe Et d’ailleurs, messieurs des lettres, c’est de votre part une grande humilité, car je n’aperçois pas que l’Académie des sciences ait l’habitude de prendre des membres parmi vous.

M. Flourens était fort protégé par M. Arago.

M. Viennet a voté pour M. Hugo, malgré son antipathie contre le romantisme.—M. Viennet a agi en honnête homme et en homme d’esprit:— il aurait voulu, a-t-il dit, que l’Académie fît de temps en temps une élection littéraire, ne fût-ce que pour n’en pas perdre l’habitude.

L’avocat Dupin devait être partisan de la médiocrité;—il a voté pour M. Flourens.

M. Delavigne, l’écrivain chauffé, logé, nourri et indépendant du château, a voté contre M. Hugo.

M. Scribe, l’auteur d’une médiocre comédie, représentée le même jour au Théâtre-Français, a voté contre M. Hugo.

M. Royer-Collard,—ne trouvant pas, dans ses idées, M. Hugo un assez grand écrivain pour l’Académie, n’a pas cru cependant que M. Flourens lui dût être préféré, et il s’est abstenu.

Tous les gens qui n’ont pas écrit,—tous ceux qui ne devraient pas être de l’Académie,—ont voté avec frénésie pour M. Flourens;—leur enthousiasme pour ce médecin rappelle la reconnaissance du duc de Roquelaure pour ce seigneur sans lequel il eût été l’homme le plus laid de France.

MARIAGE DE LA REINE D’ANGLETERRE.—Quand régnait l’empereur Napoléon, il y avait toujours à la broche, au château, un poulet pour Sa Majesté, afin qu’elle n’attendît pas une minute quand elle demanderait à manger. Dès qu’on retirait un poulet, on en mettait un autre.

Il en est de même pour les princes de Cobourg:—on en tient toujours un à la broche très-tendre, tout plumé, tout rôti, tout bardé, tout prêt à épouser les reines d’Angleterre.

image d’une guêpe S’il y a dans le monde une position étrange, c’est celle du mari de la reine d’Angleterre.

En effet, au renversement des lois divines et humaines, dans une semblable alliance, c’est l’homme qui doit soumission et obéissance à sa femme; la femme, protection à son mari.

L’acte de naturalisation qu’il a obtenu lui donne le titre de citoyen anglais et le fait sujet de sa femme.—Jolie situation que celle d’un mari dont la moindre infidélité peut être considérée comme une haute trahison, —et que sa femme a le droit de faire pendre pour incompatibilité d’humeur!

Aux termes des lois, jamais le prince Albert ne pourra commander les armées, jamais il ne pourra être conseiller légal de la reine, jamais il ne pourra siéger au parlement.

L’aristocratie anglaise lui a refusé la préséance sur les princes du sang royal.

Ses fils, s’il en a, et il en aura, ou il sera pendu,—marcheront devant lui dans les cérémonies. La chambre des communes a rogné l’allocation qu’on demandait pour lui.

Une femme indignée a dit à quelqu’un qui le défendait: «Vous avez beau dire, ce n’est jamais qu’un prince entretenu.»

Dans les discours qu’on lui a adressés, on ne lui a parlé que des enfants qu’il doit faire à la reine. Voici son humble réponse à l’adresse du maire et de la corporation de Douvres:

«Je joins mes prières les plus ferventes aux vôtres, afin que l’événement heureux qui vient de m’unir si étroitement à l’Angleterre soit suivi des résultats que vous désirez,—et je mettrai constamment mes soins et toute mon étude à répondre à vos espérances.»

image d’une guêpe L’ami de M. Walewski, qui lui avait conseillé d’inonder le deuxième acte de sa comédie de traits d’esprit, est allé le trouver et lui a dit: «Mon cher, vous devriez faire à Janin une réponse spirituelle, mordante, une réponse sans réplique—enfin.»

image d’une guêpe On est allé voir pendant quelques jours la voiture de M. Guizot. Les armes attirent beaucoup l’attention;—elles sont de celles qu’on appelle armes parlantes;—elles se composent d’un aigle, d’un oignon et d’un serpent;—on fait là-dessus bien des commentaires.

Une femme a dit: «Ce sont des armes pleurantes.»

L’artiste chargé de les peindre: «Il y a de l’oignon; l’aigle est forcé de se faire serpent.»

image d’une guêpe Voici une plaisanterie de l’avocat Dupin, après le rejet de la dotation du duc de Nemours:

«Eh bien! le prince ira à Jérusalem épouser une Juive, il trouvera sa dot à Sion.»

L’amiral Duperré a dit, en parlant du vote de la Chambre: «Le ministère a reçu dans le ventre un boulet qui est allé se loger dans le bois de la couronne.»

image d’une guêpe La reine a appris le rejet de la dotation du duc de Nemours par le duc d’Aumale,—qui est entré chez elle en disant: «Ma mère, ne vous affligez pas, je suis riche pour deux.»

On parle beaucoup de l’adresse de deux bayadères de treizième ordre qui se sont fait donner quatre-vingt mille francs par la famille de deux jeunes gens de très-bonne maison, pour quitter Paris et l’Opéra, où elles gagnaient huit cents francs par an à montrer le soir un peu plus que leurs jambes, du reste fort médiocres.—Cela fait à peu près cent ans d’appointements.—On cite un mot plein de naïveté d’un des jeunes gens,—auquel son Almée disait, pour justifier son obéissance:

—On m’aurait mise en prison.

—En prison! s’écria le jeune homme;—nous ne sommes plus sous le régime du despotisme et du bon plaisir;—nous vivons sous un gouvernement constitutionnel.—Vive la Charte!

Bon jeune homme!

image d’une guêpe Le préfet de police, dans un accès de moralité,— avait, ces jours derniers, défendu, dans quelques cercles de jeu qu’il autorise, la bouillotte et l’écarté. Sur les instances de plusieurs députés dont on croyait avoir besoin pour le vote de la dotation, l’ordonnance a été rapportée.

La suppression du jeu et de la loterie n’est pas étrangère à la fièvre qui a ruiné tant de gens, depuis plusieurs années, sous prétexte d’entreprises par actions.

Il faut que les passions aient leur cours et leurs exutoires.

Il serait peu logique de supprimer les égouts en haine des ruisseaux;— c’est cependant la même chose.—Quelque inconvénient qu’eût le jeu public, il en avait moins que le jeu clandestin.

Le jeu est un instinct et un besoin chez beaucoup de gens; chassé de ses asiles, il s’est réfugié dans la politique et dans l’industrie;—au lieu d’y perdre des fortunes particulières, on y met et on y perd—le crédit, la fortune politique, la confiance et tous les intérêts du pays.

On fait beaucoup de moralité contre les vieux vices usés qu’on laisse pour en prendre d’autres.

image d’une guêpe L’opposition a cru faire un bon tour au gouvernement en limitant le nombre de croix d’honneur dont il pourrait disposer chaque année: elle s’est figuré par cet obstacle lui ôter un moyen d’influence, et elle s’est trompée en cela qu’elle a fait précisément le contraire de ce qu’elle voulait et de ce qu’elle croyait faire;—le ruban rouge allait tous les jours se déconsidérant de telle sorte, grâce à la ridicule profusion avec laquelle on le donnait!... Mais voyons d’abord avec quelle libéralité les divers ministres qui passaient aux affaires se l’offraient entre eux, en qualité de petit cadeau pour entretenir l’amitié.

L’amiral Duperré est devenu grand-croix au mois de janvier 1831.

M. le baron Bignon a été nommé grand officier; M. Charles Dupin, commandeur; MM. Passy et Pelet (de la Lozère), officiers; M. Thiers, officier, et puis commandeur; MM. Sauzet et Teste, chevaliers.

Voici les avancements les plus remarquables par leur rapidité:

M. le duc de Broglie, officier en 1833, commandeur en 1834, grand officier en 1835, grand-croix en 1836.

M. Guizot, commandeur en 1833, grand officier en 1835.

M. Dupin aîné, officier en 1832, commandeur en 1833, grand officier en 1835, grand-croix en 1837.

M. de Montalivet, officier en 1832, commandeur en 1833, grand officier en 1835.

MM. d’Argout, Barthe et Persil ont eu le même avancement.

Au moment de sortir du ministère, dans les premiers jours de mars 1839, M. le lieutenant général baron Bernard a été nommé grand-croix; MM. Salvandy et Martin (du Nord), grands officiers; et M. Lacave-Laplagne, commandeur.

Mais la promotion la plus remarquable est incontestablement celle de M. le comte Molé, qui, de simple officier qu’il était, franchissant tous les grades intermédiaires, a été nommé grand-croix au mois d’octobre 1837, pendant qu’il était président du conseil.

Il serait trop long de parler de toutes les croix de la garde nationale, des croix données aux vaudevillistes,—de celles que l’on voit avec tant d’étonnement et si peu de prétexte à la boutonnière de certaines personnes que l’on rencontre, qu’aucune de leurs connaissances, comme d’un accord unanime, n’ose les en féliciter, dans la crainte de leur causer de l’embarras.

Le ruban rouge donc—allait tellement se déconsidérant, qu’entre les mains du gouvernement ce n’aurait bientôt plus été qu’une monnaie de billon avec laquelle on n’aurait pu payer que des objets sans importance et des bagatelles.

Les limites restrictives imposées par la Chambre ne peuvent manquer d’en élever le titre et de lui rendre un peu de valeur.

Quelques demoiselles ont inventé, pour le carnaval de cette année, une plaisanterie qui a beaucoup de succès et cause un scandale qu’il est presque impossible de réprimer.—Un dandy, un lion, est abordé au bal de l’Opéra par un domino—bien ganté, bien chaussé, masqué scrupuleusement,—en un mot, présentant tous les signes de la distinction.—On cause: le domino est spirituel, amusant; il laisse tomber quelques noms de la haute société;—le lion est le plus heureux des hommes; il demande et obtient avec peine une seconde rencontre pour le prochain bal.—Le domino, plus sémillant, plus ravissant encore que la première fois, finit par avouer son nom, mais après les serments, les paroles d’honneur les plus solennels du plus profond secret;—puis il donne une carte sur laquelle on lit le nom de madame de ***, ou de *** *** , ou de .

Plusieurs femmes, ainsi compromises, se sont crues obligées de rester chez elles et de recevoir le samedi, pour que leur absence du bal de l’Opéra fût bien constatée.

M. Thiers a fait donner à sa femme, par la reine d’Espagne, la croix de Marie-Louise;—cette croix donne la grandesse et des honneurs particuliers; la duchesse de Berry seule l’avait en France.—Le ruban est blanc avec un liséré violet, et se porte en bandoulière,—ceci a pour but et pour résultat de faire singulièrement enrager les bourgeoises du commerce de Paris.

On n’a obtenu des 221 les voix d’appoint pour le rejet de la dotation de M. de Nemours—qu’en promettant que M. Thiers s’entendrait avec M. Molé pour la composition d’un cabinet; M. Thiers l’a promis, et quelques innocents de la banque le croient encore.

image d’une guêpe TRAVAUX DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS.—Cette grave question a été posée dans les bureaux de la Chambre: Quel est l’animal extraordinaire que forment trois d’entre nous? Le bœuf à vingt cornes— (Lebœuf-Havin-Corne).

image d’une guêpe M. Litz, pianiste, a reçu des Hongrois un sabre d’honneur qu’il a juré de ne tirer que pour la défense de la Hongrie,—et il court en ce moment l’Allemagne, jouant du piano le sabre au côté.—M. Al. Dumas a épousé mademoiselle Ida Ferrier;—les témoins étaient M. Villemain,—M. de Chateaubriand,—M. Ch. Nodier—et plusieurs comtes dont le nom m’échappe.—M. Victor Hugo prépare un volume de vers, et a présenté une pièce au théâtre de la porte Saint-Martin.—Le Vautrin de M. de Balzac est en pleine répétition au même théâtre.

image d’une guêpe M. Villemain, après le rejet de la dotation, sans discussion, a dit: «Nous venons d’être étranglés par des muets.—C’est souvent le sort des eunuques, a répondu un homme d’esprit.»

Le maréchal Soult a repris sa fluxion annuelle;—l’année dernière, elle a duré dix jours, pour lui laisser le temps de voir se débrouiller les choses.

image d’une guêpe On ne dit plus la famille, mais le haras des Cobourg.

image d’une guêpe M. Dupin a dit au roi: «Sire, voilà bien des ministères que vous me faites commencer sans que j’en finisse jamais aucun.»

image d’une guêpe M. Kalkbrenner, le célèbre pianiste, donnait, un de ces jours derniers, un grand dîner;—il crut devoir se transporter lui-même au marché pour se procurer un beau poisson;—il en vit un comme on n’en voit pas. «Combien le poisson?—Rien.—Comment, rien?—Il est vendu un louis.—J’en offre deux. Impossible, c’est pour M. de Rothschild.—Écoutez, ma bonne, quatre louis!—Non.—Eh bien! tâchez de m’en trouver un autre avant quatre heures, voici mon adresse.—Quoi! s’écria la marchande de poisson en lisant la carte,—vous êtes Kalkbrenner?—emportez mon poisson.—Mais M. de Rothschild?—M. de Rothschild s’en passera; un pianiste comme Kalkbrenner est au-dessus d’un banquier comme Rothschild!» (Authentique, raconté par M. Kalkbrenner lui-même.)—M. Paul F. a fait répandre le bruit dans les maisons où il va d’ordinaire qu’il ne peut reconduire une femme en voiture sans se rendre extrêmement dangereux.—Ses amis prétendent que c’est pour n’avoir personne à reconduire, et faire une notable économie de fiacres pendant son hiver.—Un seigneur étranger, ou plutôt un étrange seigneur, a donné des coups de cravache à une femme du monde avec laquelle il avait eu d’assez longues relations, et qui lui avait fait de grands sacrifices.—Les hommes de la société, depuis ce temps, lorsqu’il entre dans un club ou dans un cercle, se retirent et le laissent seul,—pour lui apprendre à vivre en société,—etc., etc., etc., etc.

Quand un jeune musicien a obtenu, après de longues études, un premier prix qui l’envoie à Rome,—il s’abreuve à longs traits de la joie du succès. —On le reçoit à Rome dans un palais plus beau que celui du pape.—Là, on le garde trois ans dans le luxe et la mollesse; puis on le renvoie à Paris, où il trouve toutes les positions prises par des Italiens,—et où il traîne une existence misérable, donnant des leçons au cachet, ou copiant les manuscrits de ses heureux confrères en i.

Tandis qu’à leur retour de Rome également les peintres font des enseignes et les sculpteurs des portes cochères, les graveurs gravent sur de la vaisselle les armes nouveau-nées—de gros financiers, protecteurs éclairés des arts.

Ce n’est pourtant pas pour ceux que la munificence nationale traite avec tant de somptuosité à la villa Médicis que M. Debelleyme a fondé le dépôt de mendicité.

On sait cependant qu’une clause du privilége du directeur de l’Opéra-Comique, qui reçoit à ce sujet une grosse subvention, l’oblige de jouer le premier ouvrage de tout pensionnaire de l’Académie qui rentre en France.

Un des bons élèves de Lesueur, premier prix de Rome, vient de donner à Rouen, en désespoir de cause, un opéra (les Catalans) qui a obtenu un beau succès.—D’autres, moins tenaces, se découragent.—On en pourrait citer qui se sont, de guerre lasse, jetés dans l’industrie.

Pourquoi ne pas les faire commencer par là?—pourquoi les leurrer par des appâts menteurs,—si on croit devoir donner en France aux Italiens l’empire de la musique? (Le Conservatoire est dirigé par un Italien, et trois noms en i se font remarquer à l’Institut.)

Les femmes portent plus que jamais des tableaux pour broches à leur cou;—il en est d’une grandeur incroyable;—on choisit pour ces exhibitions des portraits de famille.—Dernièrement, du salon où j’attendais qu’une femme à laquelle je faisais une visite—fût en état de me recevoir,—j’ai entendu une femme de chambre qui disait: «Madame mettra-t-elle son grand-père ou son petit chien?»

Cette manifestation d’ancêtres est embarrassante pour une grande partie de l’aristocratie nouvelle,—dont la génération précédente a oublié de peindre les grands-pères, ou qu’il eût fallu représenter,—qui en cuisinier,— qui en garçon de caisse,—qui en marchand de vin,—qui en bonnetier, etc.

Je trouve singulier, du reste, cet usage de porter sur la poitrine, dans les bals et les fêtes, des portraits de personnages morts.—Cela donne aux femmes un petit air de catafalque médiocrement divertissant.

image d’une guêpe LES FEMMES.—I. Il y a déjà bien longtemps que les hommes et les femmes vivent ensemble, et ils ne se connaissent point;—ils n’ont les uns à l’égard des autres que des aperçus très-faux, ou du moins très-vagues et très-incertains.

Ainsi, il y a à peu près cinq mille ans que les femmes font accroire aux hommes qu’elles sont faibles et délicates, et que, sous ce prétexte, elles leur imposent tout le travail et toutes les fatigues.

J’ai suivi dans le monde quelques femmes cet hiver,—et je puis affirmer que moi, espèce de rustre,—endurci par tous les exercices violents,—moi qui ai fait de longs voyages à pied, et de rudes traversées sur la mer,—il m’est tout à fait impossible d’accompagner plus de trois jours la plus faible, la plus grêle, la plus délicate, la plus mignonne, la plus vaporeuse des femmes. Deux nuits passées de suite m’attristent et m’abattent à un degré que je ne saurais dire; à la troisième nuit, j’ai l’air d’une ombre qui cherche un tombeau pour se reposer.

Et si, par une de ces soirées glaciales du mois de janvier, je m’étais avisé d’ôter ma cravate,—quel rhume, bon Dieu! et quel enrouement pendant trois jours!—Mais les femmes, décolletées, les unes trop, les autres davantage,—restent roses et fraîches en subissant des épreuves qui tueraient un portefaix en moins d’une semaine.

Les femmes sont immortelles,—mais à la manière d’Achille;—il n’y a qu’un point par lequel on peut les tuer.

Les femmes ne meurent pas plus de vieillesse que d’autre chose.— D’ailleurs, il n’y a pas de vieilles femmes.—La nature, on ne sait pourquoi, à une certaine époque de leur vie, déguise les femmes en vieilles femmes,— comme la fée enferme la belle princesse dans une hideuse peau d’âne.— Mais au dedans elles sont toujours jeunes;—elles ont les mêmes goûts, les mêmes plaisirs,—le même cœur.

La seule chose qui fatigue et qui tue les femmes, c’est l’ennui.—Jamais une femme n’est morte d’autre chose.—Si une vieille femme meurt, ce n’est pas parce qu’elle est vieille, ce n’est pas parce qu’elle a beaucoup vécu;—c’est parce qu’elle s’ennuie,—et parce qu’on la laisse s’ennuyer.— Donnez à Baucis des plaisirs, des fêtes, des amoureux, des amants,— amusez-la, elle se donnera bien de garde de mourir.

image d’une guêpe De leur côté, les hommes, pour se venger, ont fait croire aux femmes que la beauté à leurs yeux consistait, non pas à avoir la taille souple, svelte, élégante,—mais à avoir la taille plus mince que les bras, plus mince qu’aucune des femmes de la connaissance de chacune d’elles.

Que la beauté consistait, non à avoir un pied—mince, étroit, dans des proportions convenables à la taille; mais plus petit qu’aucun pied que l’on connaisse;—de telle sorte que lorsque les femmes, en voyant de ces informes souliers chinois,—disent: «Mais c’est horrible!»—elles lancent cet anathème avec moins de conviction que d’envie.—Ainsi trompées, les femmes, de temps immémorial,—se serrent les pieds et le corps, et se condamnent à d’effroyables et perpétuelles tortures.—L’une, du temps de la question, s’appelait la torture des brodequins. Les hommes les plus robustes ne pouvaient la supporter plus de cinq minutes sans défaillir. L’autre ne ressemble qu’au supplice infligé aux gens que l’on rompait, et qui causait la mort immédiatement.—On a renoncé à toutes deux, même pour les assassins et les parricides.

Le tout pour se montrer toute leur vie faites de telle façon,—qu’une femme mourrait de chagrin et son amant de dépit, si le soir elle se trouvait faite précisément comme elle s’est donné tant de mal pour le paraître tout le jour.

image d’une guêpe LES FEMMES.—II. Il y avait autrefois un endroit qu’on appelait la maison. C’était l’empire de la femme.

Là, les femmes étaient à l’abri de tous les tracas et de tous les ennuis de la vie extérieure; elles ignoraient les lois du pays;—car dans la maison il n’y avait pas d’autres lois que leur volonté—à elles, reines absolues, reines par l’amour.

Si elles embellissaient la maison,—elles tiraient de la maison un charme indéfinissable;—tout ce que la maison,—cet asile sacré,—renfermait de paix, d’élégance, de tranquillité, d’amour et de bonheur, semblait s’exhaler d’elles—comme un parfum.

Dans la maison, au charme d’être belles elles joignaient celui plus puissant encore d’être belles pour un seul,—de se réserver pour lui,—d’être avares d’elles-mêmes pour lui,—tant elles comprenaient qu’elles étaient un trésor,—et le plus précieux de tous les trésors.

Mais aujourd’hui les femmes ont quitté la maison,—elles ont abdiqué leur noble et bel empire héréditaire, dans de fausses idées de conquêtes et d’agrandissement.

Et elles ont emporté avec elles toute la paix, tout le charme et tout le bonheur de la maison.

Et je leur dis,—comme le génie d’un conte de fée dit à la belle princesse qui s’éloigne:

«Retournez-vous, madame, et voyez derrière vous la maison qui s’écroule et n’est plus que ruines et décombres.»

image d’une guêpe LES FEMMES.—III. Ce que nous signalons est un plus grand malheur qu’on ne le saurait exprimer,—et je plains à ce sujet les femmes plus que je n’ose les blâmer.

Le métier d’honnête femme est devenu,—grâce à l’aveuglement des hommes,—le plus mauvais de tous les métiers.

Ce n’était pas assez qu’on donnât à une funambule, à une sauteuse, à une acrobate,—pour faire une exhibition publique de gros pieds et de cuisses maigres,—plus d’or vingt fois qu’on n’en donne à la plus belle et à la plus honnête des femmes pour tenir sa maison et élever ses enfants.

Ce n’était pas assez que tout le luxe,—qui est l’air des femmes, fût pour ces créatures;

Que, s’il vient à Paris un châle de l’Orient d’une beauté remarquable,— les marchands savent d’avance qu’une honnête femme n’y peut prétendre;

Que, si un diamant miraculeusement gros est envoyé de Golconde, il est trop beau pour une honnête femme, fût-elle princesse,—fût-elle reine;— qu’il est destiné au front banal ou au cou public d’une fille de l’Opéra.

Ce n’était pas assez de leur donner des diamants;—on leur a jeté des fleurs.

Ce n’était pas assez:—les poëtes leur adressent leurs vers,—les journalistes écrivent que leur départ est un malheur public;—on vante une décence, un esprit qu’on imagine pour elles;—on les recherche, on les fête, on les honore;—on a même renoncé à les entretenir, pour ne pas blesser leur susceptibilité;—on leur fait la cour, on les séduit,—on les épouse.

(Je ne parle pas de l’exagération de respect de ceux qui se font entretenir par elles.)

On a épuisé pour les louer tout l’écrin poétique;—il ne reste pas un mot à dire à une honnête femme—qui n’ait déjà servi à trois ou quatre sauteuses.

Aussi les femmes les envient et tâchent de leur ressembler.—Sous prétexte des Polonais, elles ont vendu publiquement dans les bazars établis chez le comte Jules de Castellane; sous prétexte des pauvres, elles ont chanté publiquement dans les églises.

Cela était bien quelque chose:—elles avaient montré, sinon le talent, du moins l’effronterie des chanteuses;—mais il leur fallait un théâtre,—un vrai théâtre,—où elles pussent combattre leurs rivales sur leur propre terrain;—il leur fallait cette rampe magique qui prête tant de charmes—que la plus laide des actrices a plus d’amoureux que la plus belle femme du monde.

Ce but de tous leurs vœux est enfin atteint:—c’est encore chez M. de Castellane que la chose a été décidée.—L’hôtel Castellane est une sorte de jeu de paume à l’usage des femmes.

Sous le prétexte un peu usé des mêmes Polonais, des femmes du monde vont jouer la comédie et chanter l’opéra sur le théâtre de la Renaissance! et cela sera public, et on ouvrira les bureaux—et qui voudra entrera.

Tout l’empire romain fut saisi de honte quand l’empereur Néron descendit dans le cirque.

Je sais bien que ce que je dis là va m’attirer des lettres toutes pleines de dédain,—où l’on me dira,—comme on m’a déjà dit, à l’occasion de certains de mes livres:

«Vous êtes un sauvage,—toutes ces choses dont vous vous blessez sont les choses les plus simples;—elles vous choquent, parce que vous n’allez pas dans le monde; tout vous étonne, parce que vous n’avez rien vu, etc., etc.»

Il faut, pendant que j’y pense, que je réponde à cela et à quelques autres choses.

RÉPONSES.—J’aurais depuis cinquante ans l’avantage d’être dans le monde,—avantage que je partagerais avec un grand nombre d’imbéciles de votre connaissance, madame, que je ne me soumettrais à rien de ce qui m’arriverait douloureusement au cœur;—et je vous avoue qu’il me serait entièrement impossible d’être amoureux à ces conditions.

Je ne vais pas non plus chez les anthropophages,—et cependant je crois avoir le droit de blâmer leur habitude de manger les voyageurs.

J’aurais été jaloux, dans mes sombres délires,

De la fleur que tu sens, de l’air que tu respires,

Qui s’embaume dans tes cheveux;

Du bel azur du ciel que contemplent tes yeux.

J’aurais été jaloux de l’aube matinale;

De son premier rayon venant teindre d’opale

Tes rideaux transparents.

 

J’aurais été jaloux de cet oiseau qui chante,

Que ton œil cherche en vain tout blotti sous sa tente

D’épine aux rameaux blancs.

 

J’aurais été jaloux de cette mousse verte

Dans un coin reculé de la forêt déserte,

Gardant, sur son velours, l’empreinte de tes pieds.

J’aurais été jaloux du fruit que mord ta bouche,

J’aurais été jaloux du tissu qui te touche;

Qui te touche et te cache,—ô trésors enviés!

 

J’aurais été jaloux du baiser que ton père

Sur ton front eût osé poser,

Et de l’eau de ton bain t’embrassant tout entière,

Tout entière d’un seul baiser.

 

Il va sans dire que je n’aurais pas aimé voir jouer la comédie sur le théâtre de la Renaissance à celle à qui ces vers sont adressés.

Quelques personnes m’écrivent des injures vagues sans signature;—on en a allumé mon feu tout cet hiver;—une lettre de ce genre était signée,— l’adresse était jointe à la signature:—M. Ducros, rue de Louvois, 2.—Je crus devoir une visite à l’auteur.—M. Ducros me dit n’être pas l’auteur de la lettre.—Beaucoup me félicitent et me témoignent une sympathie dont je suis fort reconnaissant et fort encouragé.—Quelques-uns, au nom de la liberté, me défendent de plaisanter sur certains sujets;—ceux-là voudront bien avoir pour moi l’indulgence que j’ai pour eux, et me permettre d’être amusant comme je leur permets de ne l’être pas.—C’est, du reste, avouer peu adroitement, selon moi, que la guerre qu’ils font contre le despotisme a moins pour but de le renverser que de le conquérir.—Un autre m’a écrit que j’étais vendu à l’or du château.—Oh! oh!—cela vient de ce que je parle en termes polis du roi, le seul homme de France qui ne puisse pas demander raison d’une insulte, et de la reine, qui est une femme, absolument comme s’ils étaient de simples particuliers.—Hélas! mon bon monsieur, je ne serai, pour vous être agréable, ni manant, ni grossier, ni mal élevé.—L’or que je reçois du château se résume en ceci:—Le roi a pris aux Guêpes un abonnement d’un an,—comme vous, mon bon monsieur;—c’est douze francs sur lesquels, après que j’ai payé le marchand de papier,— l’imprimeur,—le clicheur,—le brocheur,—les commis, etc.,—et après que j’ai donné à mon éditeur la part qui lui revient, il me reste précisément trois francs pour me corrompre pendant un an.

Adieu, messieurs.—