Les guêpes ­— séries 1 & 2

Alphonse Karr · Chapitre 6 sur 27

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Les guêpes ­— séries 1 & 2

Décembre 1839.

L’auteur à ses guêpes.—M. de Cormenin.—M. Duchâtel et ses chevaux.—Les fous du

peuple.—M. Cauchois-Lemaire.—Une phrase de Me Berryer.—Le roi de France doit-il

payer les dettes du duc d’Orléans?—Quatrain.—M. Chambolle.—M. Garnier-Pagès.—

Les pharaons et les crocodiles.—M. Persil.—M. Etienne.—M. Viennet.—M. Rossi,

citoyen du monde.—M. Etienne fils.—M. Persil fils.—Les hommes de lettres du château.

—M. Cuvillier-Fleury.—M. Delatour.—M. Vatout.—M. Pépin.—M. Baudoin.—Histoire

de Bleu-de-Ciel et de M. Baudoin.—Les journalistes vendus.—Dîner chez Plougoulm.—

Les philanthropes.—Madame de Dino.—M. Casimir Delavigne.—La nichée des

Delavigne et la couvée des de Wailly.—L’Académie.—M. de Balzac.—Un soufflet.—Un

mari et le télégraphe.—Un distique.—Me Dupin et ses discours obscènes.—La comédie

de madame de Girardin.—M. Cavé.—Madame Sand.—M. de Waleski.—Les hommes

vertueux.—La tribune.—Un jour néfaste.—MM. Léon Pillet, L. Faucher, Taschereau,

Véron, Émile Deschamps.—Règne de M. Thiers.—M. Dosne.—Madame Dosne.—

Madame Thiers.—La symphonie de M. Berlioz.—Épilogue.

L’AUTEUR.—A moi mes guêpes, à moi mon rapide escadron! A moi mes guêpes, à moi! sonnez la charge en bourdonnant.

Vous avez fait voir le dernier mois combien vous êtes dociles et bien dressées; vous avez défilé en ordre de bataille sous les yeux de la foule; vous avez fait reluire au soleil vos cuirasses de topaze; mais vous n’avez que montré vos aiguillons encore vierges. Allons mes guêpes, en avant!

Déjà, votre bourdonnement fait tinter les oreilles de bien des gens; déjà quelques journaux de province, qui se font faire à Paris, sous prétexte de décentralisation, vous ont adressé de timides injures, signées de ces vagues et prudentes initiales qui ne sont le commencement d’aucun nom.

Déjà les amis de votre maître se sont armés contre lui d’une hypocrite bienveillance, et sont allés disant: «Ce pauvre Alphonse, c’est bien dommage! Il ne continuera pas l’ouvrage commencé; quand le printemps exhalera le parfum du jeune feuillage; quand les ajoncs en fleurs couvriront d’un drap d’or les côtes de la Normandie qu’il aime tant; quand les plaines de la Bretagne seront toutes roses de bruyères, il disparaîtra avec son fusil de chasse, et ses guêpes resteront errantes et vagabondes à se rouler dans les fleurs blanches des cerisiers de son jardin.»

Hélas! mes bons amis, pardonnez-moi si je dissipe cette agréable inquiétude, si je vous console de ce chagrin que vous n’avez pas. Mes guêpes me suivront partout, et de partout elles reviendront à Paris; à Paris, ce grand bazar où l’on vient de tous les points vendre et acheter, où l’on vend, où l’on achète tout, même les choses qui ne devraient ni s’acheter ni se vendre. A Paris, ce gouffre où chaque jour entrent pêle-mêle, par toutes ses issues, par toutes ses barrières, du lait, des bestiaux, des légumes et des poëtes, qu’il dévore en un instant. Chaque mois, mes guêpes reviendront à Paris avec le vent qui vous apportera, de la Provence, l’odeur des premiers orangers, avec le vent d’ouest, qui vous amènera de l’Océan les nuages noirs pleins d’éclairs et de tonnerres. Elles pénétreront dans le château et dans les riches salons, dans les tavernes et dans les mansardes obscurcies par la fumée du tabac, et elles piqueront les peaux les plus dures, les cuirs les plus coriaces, et elles reviendront à moi, comme des faucons bien dressés sur le poing du chasseur.

Beaucoup ont critiqué le format de mes petits livres. Je réponds que je ne les écris pas pour qu’ils soient enfermés cérémonieusement dans une bibliothèque; je veux qu’on les mette dans sa poche, que l’employé les porte à son bureau, le député à la Chambre, le juge au Palais, l’étudiant au cours; et je tiens à dissimuler le plus possible tout ce qu’ils ont de sérieux; je serai trop heureux de me faire pardonner d’amuser les gens; je ne veux pas qu’on s’aperçoive que je les fais aussi penser.

(GU) Ceux qui ont déclaré le peuple souverain ont entouré sa nouvelle majesté de tous les attributs des anciennes royautés détruites. Ils ont pris soin surtout de rétablir une charge importante, depuis longtemps déjà tombée en désuétude, ils se sont rappelé Triboulet et l’Angeli; et, pour que le peuple souverain n’eût rien à envier aux rois qui l’ont précédé, ils se sont faits eux-mêmes les fous du peuple.

image d’une guêpe Il y a de par le monde un homme d’esprit et de sens qui s’est fait créer vicomte par la Restauration. Cet homme n’était pas d’une noblesse assez ancienne ni assez illustre pour prendre rang parmi les nobles; il n’était que bien juste assez vicomte pour faire croire aux gens du parti populaire qu’il leur sacrifiait quelque chose. Semblable à ce philosophe ancien, qui mettait à part les taureaux maigres en disant: «C’est assez bon pour les dieux.»

M. de Cormenin s’était jusqu’ici distingué par le style, le sens et l’esprit de ses ouvrages. Il paraît qu’on a exigé de lui qu’il déposât sur l’autel de la patrie, avec son titre de vicomte, le style, l’esprit et le bon sens qu’il avait.

Il ne faut que quelques grelots au bonnet de la liberté pour en faire le bonnet de la folie.

image d’une guêpe Voici ce qu’a écrit M. le vicomte de Cormenin dans l’Almanach populaire pour 1840:

«Le budget est un livre qui pétrit les larmes et les sueurs du peuple pour en tirer de l’or.»

Cette phrase a le malheur de ressembler beaucoup à une phrase célèbre de M. Berryer, qui se présente en ce moment comme candidat à l’Académie. «C’est proscrire les véritables bases du lien social.»

Ou à ce langage grotesquement figuré, qui fit pendant longtemps la fortune de l’ancien Constitutionnel: «L’égide de la raison peut seule retenir le char de l’État, ballotté par une mer orageuse.»

M. de Cormenin croit peut-être devoir faire à l’égard du peuple, pour se faire mieux comprendre de lui, ce que font les nourrices pour les enfants, quand, imitant leur langage et leur bégayement, elles leur disent: «Si Popol est saze, il aula du tateau.»

Nous dirons à M. de Cormenin que le peuple fait des fautes de grammaire, mais ne fait pas de fautes de logique et de bon sens, à moins qu’on ne les lui ait apprises par des publications dans le genre de cette dernière publication de M. de Cormenin.

Que la phrase que nous venons de citer n’est pas une faute de français seulement, mais qu’elle serait une faute dans toutes les langues, sans en excepter la langue chinoise, parce que c’est une absurdité.

Tous les grammairiens et tous les orateurs, Longin, Quintilien, Vaugelas, Dumarsais, l’Académie et la raison, disent qu’une figure doit être suivie et se pouvoir traduire sur la toile.

Or, il serait, ce me semble, difficile de peindre un livre qui tord;

Et qui tord des larmes;

Et des larmes dont on extrait de l’or.

Tout aussi bien que la base d’un lien;

Et une base qu’on proscrit.

C’est une chose que tout le monde sait, jusqu’aux critiques du Journal du Commerce.

Mais ceci n’est rien; continuons:

«Un livre qui chamarre d’or et de soie les manteaux des ministres, qui nourrit leurs coursiers fringants, et tapisse de coussins moelleux leurs boudoirs.»

Ah! les ministres ont donc des manteaux chamarrés d’or et de soie? On apprend tous les jours: d’honneur, je l’ignorais jusqu’ici. On m’a montré dans le temps M. Perrier, qui avait un habit noir fort simple; M. Laffitte, qui avait un habit bleu à boutons de cuivre; M. Thiers, en habit noir, ou œil de corbeau. Qui diable a donc des manteaux chamarrés d’or et de soie? Ce n’est pas M. Cunin-Gridaine, que je sache; je l’ai aperçu à l’exposition des produits de l’industrie avec un habit noir. M. Schneider porte une redingote vert russe. Est-ce donc M. Duchatel? Mais non, M. Duchatel est d’ordinaire assez mesquinement vêtu. C’est dommage, du reste, car avec son ventre rondelet qui semble un ventre postiche, le manteau chamarré d’or et de soie sur l’épaule, comme Almavina, lui irait à ravir. Tout bien considéré, il paraît que les ministres n’ont pas de manteaux chamarrés d’or et de soie.

Alors pourquoi M. de Cormenin le dit-il, et le dit-il au peuple? que signifie alors la phrase de M. de Cormenin? Est-ce pour faire croire que, dans son incorruptibilité plus que sauvage, il n’a jamais vu de ministres? Pardon, monsieur, vous avez au moins vu ceux de la Restauration, quand vous leur demandiez avec tant d’instances qu’on érigeât en vicomté certain pigeonnier que vous savez.

image d’une guêpe Continuons:

Ah! j’oubliais les coursiers fringants et les boudoirs des ministres. Qui est-ce qui a vu les coursiers fringants de M. Duchatel? Les pauvres coursiers! eux fringants! Flatteur de M. de Cormenin! comme il prodigue aux chevaux des adulations dont il est si avare pour les rois! fringants! les coursiers de M. Duchatel! D’honneur, le mot est joli, et je voudrais l’avoir dit. Deux bêtes percheronnes communes à faire peur, qui se sont couronnées, comme les rois sont couronnés aujourd’hui, en se mettant à genoux.

Je parle des chevaux de M. Duchatel, parce que les autres ministres n’en ont pas, et louent des urbaines au mois.

Et les boudoirs tapissés de coussins moelleux! Je ne crois pas qu’il y ait beaucoup de boudoirs dans les ministères. Toujours est-il que le grand salon du ministère de l’intérieur, entre autres, est couvert d’un vieux tapis à rosaces qui date de l’Empire, et meublé d’un vieux meuble du même âge, d’un vieux meuble en soie verte éraillée, usée, déchirée, qu’aucun ministre n’a osé remplacer jusqu’ici.

image d’une guêpe PARENTHÈSE.—Dernièrement M. Duchatel, chez lui, avait, avec un homme de quelque importance, une conversation sérieuse sur des questions politiques d’un haut intérêt. Il était distrait et perplexe, et ne pouvait détourner ses yeux d’un certain fauteuil. Tout à coup, cédant à l’impatience, il laissa son interlocuteur au milieu d’une phrase commencée, et se précipita sur un cordon de sonnette.

Un domestique parut.

—Qui a jeté de la bougie sur ce fauteuil? demande le ministre. Il faut enlever la tache de suite.

Le domestique se mit en devoir d’obéir, et ce n’est que lorsqu’il eut exécuté l’ordre que M. Duchatel revint à sa conversation.

image d’une guêpe M. de Cormenin ajoute que le budget est encore «un livre qui paillette les habits des ambassadeurs.»

Cette fois, voilà qui mérite d’être examiné sérieusement: comment! on fait représenter les Français à l’étranger par des messieurs couverts d’habits pailletés! Eh bien! cela doit être joli et ne peut manquer de donner une bonne opinion de la nation. Il est vrai que l’on est quelquefois représenté à la Chambre par d’autres messieurs étrangement vêtus. Mais cela se passe en famille, tandis qu’à l’étranger, cela cesse d’être drôle, à moins cependant que les ambassadeurs n’aient pas plus d’habits pailletés que les ministres n’ont de manteaux chamarrés d’or et de soie.

image d’une guêpe Avec des prémisses de cette force, M. de Cormenin devait arriver à des résultats d’une haute bouffonnerie. Il n’y a pas manqué. Il dit au peuple que le budget ne doit pas exister, que c’est un abus, un préjugé.

Ne serait-il pas, ô monsieur de Cormenin! plus vrai, plus raisonnable et plus honnête à la fois de dire au peuple que les impôts, sous beaucoup de rapports, sont mal perçus et mal dépensés; qu’il faudrait d’abord s’occuper de la répartition, c’est-à-dire dégrever les choses de première nécessité, et imposer davantage le luxe; mais qu’ensuite, dans un pays riche comme la France, les bons esprits, les esprits justes, réellement désireux de la prospérité publique et du bien-être général, doivent demander, non pas combien on dépense d’argent, mais comment on le dépense?

image d’une guêpe Pas de budget, monsieur de Cormenin! c’est-à-dire pas d’impôts, c’est-à-dire pas d’administration, pas d’armée, pas de travaux, pas de pavés, pas de lanternes, pas de réparations aux anciens édifices, pas d’hôpitaux, pas de lois, pas de magistrats, pas de propriété, pas de sécurité dans les rues ni dans les maisons, aucune répression pour le crime, aucun asile pour la faiblesse. C’est donc là ce que vous voulez, monsieur Cormenin? Je vous en fais mon sincère compliment. Pas d’impôts, c’est une idée remarquable, et que l’on n’avait pas encore émise aussi clairement. Qu’est-ce que l’on reprochait donc à l’opposition, de n’avoir pas de doctrine et de n’avoir rien à mettre à la place de ce qu’elle s’efforce de renverser? pas d’impôts!

Il est triste de voir un homme d’autant de sens et d’esprit que M. de Cormenin devenir ainsi de la force de M. Cauchois-Lemaire.

image d’une guêpe Ce pauvre Cauchois-Lemaire écrit, il faut le dire, d’une façon merveilleusement biscornue. Mais il est honteux cependant qu’on ne lui ait pas fait une position honorable. M. Cauchois-Lemaire s’est sacrifié maladroitement, sous la Restauration, aux intérêts de la famille d’Orléans, qui n’était pas encore une dynastie.

Un duc d’Orléans devenu roi, à une autre époque, sous le nom de Louis XII, répondit à des courtisans qui lui rappelaient certaines malveillances dont il avait eu à se plaindre avant de monter sur le trône: «Le roi de France ne venge pas les injures du duc d’Orléans.»

On doit blâmer les courtisans de S. M. Louis-Philippe, qui lui donneront dans l’histoire l’air d’avoir parodié ce mot célèbre, et d’avoir pensé que «le roi de France ne devait pas payer les dettes du duc d’Orléans.»

image d’une guêpe On commence à épousseter les banquettes de la Chambre des députés et à reclouer le tapis. Il y a quelques jours, on a trouvé sur le piédestal du Laocoon de bronze qui décore la salle des Pas-Perdus du Palais-Bourbon ces quatre vers écrits à la craie:

 

Chacun, dans ce héros troyen

Qui vainement roidit ses membres,

Reconnaît le roi-citoyen,

Et, dans les serpents, les deux Chambres.

 

image d’une guêpe En attendant l’ouverture de la session, M. Chambolle, député, a été rencontré promenant au Jardin des Plantes la famille de M. Thiers, et se servant de sa médaille de député pour faire pénétrer ces dames dans la rotonde de la girafe et des éléphants, ainsi que dans le palais d’hiver des singes, où le public n’est pas admis.

image d’une guêpe M. Garnier-Pagès préfère la promenade des Tuileries, où il porte toujours l’air et le costume d’un croque-mort allant s’enterrer lui-même. Nous l’y avons rencontré un jour de soleil. Il donnait le bras à un gros petit homme sur lequel il s’inclinait négligemment en disant: «Ce qui nous ennuie surtout, ce sont les gens de Barrot,—ou de barreau.»

image d’une guêpe A mesure qu’on démolit la pairie, on lui bâtit un palais plus vaste et plus magnifique.

Ces masses de pierre ne sont-elles pas un sépulcre semblable aux pyramides d’Égypte, et chaque membre de la Chambre, autrefois héréditaire, n’est-il pas un Pharaon dont on veut faire une momie?

Et MM. Persil, Viennet, Rossi, Etienne, etc., que l’on y enterre avec les pairs, ne font-ils pas merveilleusement l’effet des chats, des ibis, des ichneumons et des crocodiles, que l’on retrouve dans les tombeaux des rois d’Égypte, côte à côte avec ces majestés embaumées?

image d’une guêpe La Chambre des pairs, qui ne peut plus se recruter par l’hérédité, se recrute chaque année par le bon plaisir. Et voici de quel bois le bon plaisir fait des pairs de France:

Il met à la Chambre des pairs, d’abord ses députés avariés, usés, vermoulus, dont les colléges électoraux ne veulent plus à aucun prix. Exemple: M. Viennet, qui n’a pu se faire réélire. Ensuite les députés qui le gênent à la Chambre. Exemple: M. Étienne, qui rédigea la dernière adresse, en qualité de grand écrivain: hélas!

Et enfin ses favoris qui ne payent pas le cens nécessaire pour la députation. Exemple: M. Rossi.

image d’une guêpe C’est par haine de l’aristocratie que l’on a détruit la pairie; mais on n’a pas remarqué que l’on n’a fait que transporter l’aristocratie dans la Chambre des députés, aristocratie de boutiquiers au lieu d’une aristocratie de grands seigneurs.

Il ne manquait à la Chambre basse, pour hériter tout à fait de la Chambre haute, que l’hérédité, et la voilà qui s’en empare. M. Persil a fait nommer à sa place son fils à Condom, et M. Étienne fils s’est présenté dans le département de la Meuse.

Ces héritages ouverts, celui de la pairie dont la Chambre des députés est légataire, et celui des nouveaux pairs Étienne et Persil auxquels succèdent leurs fils, affirment combien nous avions raison tout à l’heure en disant que le palais du Luxembourg est une pyramide et un tombeau.

HISTOIRE DE M. ROSSI, CITOYEN DU MONDE.—M. Rossi est né dans le duché de Massa, sous la domination de l’archiduchesse Marie-Béatrice, c’est-à-dire que M. Rossi commença par être AUTRICHIEN.

En 1808, un sénatus-consulte du 24 mai le fit FRANÇAIS, en réunissant à l’empire tous les États de la maison d’Autriche en Italie, et en enclavant Massa dans un département français.

M. Rossi, qui n’avait pas fait exprès de naître Autrichien ni de devenir Français, sentit le besoin de choisir une patrie; il quitta les départements réunis pour passer au service d’Italie. Il fit les déclarations et les démarches nécessaires pour être naturalisé ITALIEN, et se fit inscrire en qualité d’avocat près les cours italiennes de Milan et de Bologne. Ce fut à Bologne qu’il fixa sa résidence.

En 1814, Bologne fut réclamé par le pape. Mais M. Rossi ne tarda pas à aller joindre Murat. Murat exigeait des Italiens qui passaient dans ses rangs qu’ils abjurassent leur patrie et se fissent naturaliser Napolitains. M. Rossi n’hésita pas à se faire NAPOLITAIN. Ce fut lui qui, avec M. Salfi, fut chargé d’appeler toute l’Italie à un soulèvement contre la domination étrangère.

Après la chute de Murat, M. Rossi quitta l’Italie et passa en Suisse. Là, il publia une brochure dans laquelle il disait: qu’il n’avait été et ne serait jamais qu’ITALIEN.

Il fixa sa résidence à Genève, y épousa une femme genevoise, et se fit naturaliser GENEVOIS vers 1820. Il entra même dans les conseils de la République.

En 1830, voyant une révolution en France, une révolution en Belgique, un soulèvement en Pologne et un en Italie, M. Rossi prit ses mesures pour redevenir Italien en cas de succès; mais, la révolution italienne ayant échoué, il fut Genevois plus que jamais, et fut membre du conseil d’une constitution fédérale qui embrouilla tellement la question, qu’on y renonça.

Une patrie peut venir tout à coup à manquer, il est bon d’en avoir toujours une ou deux de réserve.

M. Rossi avait connu M. de Broglie à Coppet; il avait secondé la politique de la France; ce fut même son rapport sur les affaires suisses, au moment de la révolte des petits cantons, que M. de Broglie fit lithographier pour le communiquer à tous les ministres de France à l’étranger, comme l’exposé de la manière de voir du cabinet français.

M. Rossi était si mauvais Suisse, comme vous voyez, qu’il n’avait presque rien à faire pour devenir Français. M. de Broglie et M. Guizot l’appelèrent en France et lui donnèrent une chaire de droit constitutionnel français. D’abord les élèves s’obstinèrent; une ordonnance rendit les cours de M. Rossi obligatoires pour les examens de droit. Les élèves alors s’y précipitèrent en foule, mais pour tout casser, pour chanter la Marseillaise, et jeter au professeur des pommes cuites et autres. La gendarmerie s’en mêla. Puis, comme tout s’oublie en France assez promptement, la science réelle du professeur triompha des plus rebelles, et son cours est fort suivi. M. Rossi s’est fait naturaliser FRANÇAIS, et il fait partie de la dernière fournée de pairs.

M. Guizot disait hier à quelqu’un: «Voyez Rossi; il s’est confié à moi, et voilà où je l’ai conduit en trois ans.»

Pour M. Rossi, après avoir été tour à tour AUTRICHIEN par hasard, FRANÇAIS par accident, ITALIEN par étourderie, PAPALIN momentanément, NAPOLITAIN par humeur guerrière, et GENEVOIS par amour, il est aujourd’hui et définitivement FRANÇAIS par raison.

«En effet, dit-il, la véritable patrie est le pays où l’on a une bonne chaire à l’Institut, de bons appointements, de bonnes dignités. J’ai essayé de tous les pays, et, comparaison faite, j’en reviens à la France; les autres Français sont Français par hasard, peut-être malgré eux; moi, je le suis par choix et après un mûr examen.»

image d’une guêpe La cour de Goritz s’amuse aux jeux innocents; en voici un qui a eu beaucoup de succès. On prend la date de diverses époques et on en tire des conséquences.

Ainsi, en additionnant les chiffres qui forment la date de la révolution de 1789, on trouve pour total 25 ans, durée de ladite révolution.

1815 donne pour total 15, ce qui est précisément le nombre d’années qu’a duré la Restauration.

1830, à son tour, date de la révolution de juillet, donne 12 ans; ce qui serait, d’après cet enfantillage, la limite imposée au gouvernement de Louis-Philippe. Et on se réjouit fort là-bas en pensant que nous allons commencer la dixième année.

image d’une guêpe M. Viennet recevait à l’Opéra les félicitations de ses nombreux amis sur sa nomination à la pairie. «Eh! mon Dieu, dit-il, je descendais de la diligence d’Arpajon, je vais chez moi, mon portier m’apprend que je suis nommé pair de France.

—C’est une faveur méritée..., et vous devez en être heureux.

—Oui... oui... mais une chose m’étonne... Je n’ai vu dans la liste que trois gentilshommes, Larochefoucault, Lusignan et moi.

—Vous?

—Moi... Ignorez-vous donc que je descends des rois d’Aragon?

—Mais qu’est-ce que vous nous disiez donc alors, que vous descendiez de la diligence d’Arpajon?»

image d’une guêpe Depuis quelques jours, les journaux ministériels sont remplis entièrement des discours qu’adressent au duc d’Orléans les maires, préfets et autres dignitaires des villes qu’il a à traverser, et des réponses qu’il est obligé de leur faire. On comprend tout le plaisir que trouvent à discourir de pauvres autorités qui n’en ont pas souvent l’occasion, et l’intérêt tout de localité que peuvent avoir les discours du prince.

Mais ce sont là de ces nécessités fâcheuses que l’on devrait dissimuler. Loin de là, les journaux du gouvernement abusent de cette rédaction gratuite pour faire de notables économies sur les fonds qui leur sont alloués, et donnent aux discours de S.A.R. une dangereuse publicité.

En effet, l’improvisation admet avec une certaine grâce des négligences de style que le prince eût facilement évitées dans des discours destinés à l’impression. En outre, il est impossible que, dans cent et quelques discours qu’il a prononcés depuis son départ, il n’ait quelquefois revêtu des mêmes couleurs des pensées qui doivent être toujours les mêmes.

Cela a d’abord l’inconvénient de détruire tout l’effet de ces discours sur les localités qui les ont accueillis avec joie. Si les habitants de Marseille ont été flattés de s’entendre dire par le prince royal qu’il éprouvait un plaisir tout particulier à se voir au milieu d’eux, leur satisfaction a dû se modérer beaucoup en apprenant par les journaux que S.A.R. a éprouvé un plaisir non moins particulier à se voir au milieu des habitants de Lyon, et un autre plaisir tout aussi particulier à se voir au milieu des habitants de Châlons.

En un mot, que le compliment qui les avait flattés par son exception est un compliment banal, et que le prince est particulièrement flatté de se voir n’importe où.

Le second inconvénient est la mauvaise humeur que donnent aux lecteurs de journaux ces discours qui, outre les désavantages que nous venons de signaler, ont celui d’entraîner avec eux les discours auxquels ils répondent. Bien des gens déjà attribuent injustement à S.A.R. l’ennui que les journaux leur donnent, et on ne saurait croire à quel point il serait dangereux de faire passer l’héritier du trône pour un être ennuyeux.

Une autre maladresse des journaux ministériels est de se réjouir avec fracas des justes témoignages de respect que reçoit le prince sur sa route. Ceci est d’une humilité extrêmement grotesque. Un journal est allé jusqu’à dire: «A Marseille personne n’a insulté le prince.»

On pouvait donc l’insulter? Il est désagréable de recevoir de tels pavés de la part de gens qui ont épousé les intérêts du trône de juillet, et qui ne les ont pas épousés sans dot.

Je ne sais cependant si je dois plaindre le gouvernement des mauvais offices que lui rend sa littérature. Le gouvernement ne comprend rien à la presse, et un gouvernement n’a pas le droit de manquer d’intelligence. Fondé par la presse sur les ruines d’un autre pouvoir détruit par la presse; tous les jours remis en question par elle, il n’a pas su s’allier franchement. Il a fait deux parts des écrivains: il a acheté tous ceux qui étaient à vendre au rabais, tous les gens sans talent, sans influence, sans esprit. Et, appuyé sur eux, il a audacieusement déclaré la guerre aux autres, en les écartant avec obstination de toutes les positions honorables. Et il a mis les amis qu’il s’est choisis aux prises avec les ennemis qu’il s’est faits. Et encore, cette influence, que ses amis, ou plutôt ses domestiques littéraires, ne possèdent pas par leur talent ni par leur caractère, il n’a pas su la leur faire ni par l’argent ni par aucune illustration.

Je connais un de ces pauvres diables, qui, ne trouvant ni énergie dans son cœur, ni esprit dans sa tête, n’avait à donner que du dévouement: eh bien! il s’est franchement dévoué; il a été insulté par l’opposition, et il a subi, sans murmurer, les injures et les dédains; il s’est prêté à toutes les exigences, à tous les services qu’on lui demandait. Eh bien, il vivait misérablement, à peine vêtu, cachant un linge absent par l’épanouissement fallacieux des bouts de sa cravate; remplaçant un manteau par la rapidité de sa course dans les rues. Et ce pauvre diable était fier avec ses amis qui soupçonnaient son indigence; si on lui offrait à dîner, il refusait: il était invité à dîner chez Plougoulm. Et ces jours-là, on était sûr de le voir, à l’heure où l’on dîne chez M. Plougoulm, se promener dans les galeries de l’Opéra, nourrissant son esprit, faute de pouvoir nourrir son corps, de l’espoir d’une large croix d’honneur, qu’il vient enfin d’obtenir pour seule récompense, après dix ans de misères et de dévouement. Et ses amis avaient fait de cela un proverbe; et encore aujourd’hui ils appellent, en plaisantant, dîner chez Plougoulm, ne pas dîner du tout.

Une autre fois, il devait aller dîner avec quelques-uns d’entre eux au faubourg Poissonnière. Ils étaient à la Madeleine; on prend un omnibus. L’homme vendu au pouvoir répugne à l’idée de l’omnibus. Il n’a pas les six sous nécessaires, et il ne veut pas avouer sa triste situation.

—Montez en omnibus, dit-il à ses amis, moi, je vais prendre un cabriolet; j’ai une autre course à faire, j’arriverai en même temps que vous.

Les amis montent dans l’omnibus, les chevaux partent au trot et suivent la ligne du boulevard. En passant devant la rue Caumartin, un d’eux fait un mouvement de surprise:

—Qu’avez-vous?

—Il m’a semblé reconnaître P*** qui passait comme un trait à l’autre bout de la rue.

—Pas possible!

A ce moment on était à la rue du Mont-Blanc.

—Tenez, voyez là-bas! c’est bien lui! il court comme un cerf. On ne le voit plus.

En effet, le malheureux suivait un chemin parallèle au boulevard. On le vit encore traverser presque d’un seul bond la rue du Helder, la rue Taitbout, la rue Laffitte, la rue Pelletier, etc., et il arriva trempé de sueur et couvert de boue.

Le journaliste indépendant, au contraire, celui qui méprise l’or du pouvoir, dîne au café de Paris, soupe au café Anglais, et fait donner à ses parents et à ses amis des perceptions, des bureaux de poste et de tabac, comme s’il en pleuvait. L’indépendance, pour beaucoup, n’est qu’une plus habile exploitation de la servilité. C’est ainsi que sur terre se trouvent réalisées ces paroles de l’Écriture, qui m’ont très-singulièrement choqué: «Il y a plus de joie au ciel pour un pécheur qui se repent que pour dix justes qui restent dans la bonne voie.» Seulement, les pécheurs politiques, pour ne pas perdre le bénéfice de leur position, ont soin, quand ils reçoivent le prix de leur marchandise, de ne la point livrer aux acheteurs.

image d’une guêpe Certes, un gouvernement bien organisé devrait être l’assemblage de toutes les royautés intellectuelles qui possèdent aujourd’hui la France et la gouvernent avec plus ou moins d’incertitude. J’entends par ces royautés, ces influences diverses que se font le talent et la puissance morale. Tel écrivain règne par la pensée sur dix ou douze milliers d’hommes, que le pouvoir semble compter pour rien, tandis qu’il devrait avoir cet homme, non pas à lui, mais avec lui; non pas par la corruption, mais par une honorable alliance. Mais les choses sont faites de telle façon, qu’à force de voir les hommes puissants et intelligents en dehors du gouvernement, à force de voir que la littérature reconnue, avouée par le château et les divers ministères qui se suivent et se ressemblent, ne se compose que de gens sans talent, sans influence, sans portée, le public en est venu à considérer comme une honte et un opprobre de consacrer sa plume au soutien du pouvoir; que l’homme d’ordre, de bon sens et de bonne foi, a besoin de tout le courage des anciennes républiques pour ne pas insulter le roi, et qu’il lui faut laborieusement donner des raisons excellentes de la position qu’il a prise, raisons qu’on n’écoute guère, tandis que, en bonne logique, ce serait aux ennemis du gouvernement à se justifier.

image d’une guêpe La littérature du château se compose de M. Casimir Delavigne, de M. Cuvillier-Fleury, de M. de Latour, de M. A. Pépin. Je passe sous silence un homme d’esprit, un écrivain correct, qui paraît ne se mêler de rien ou n’être guère écouté.

La littérature des ministères se compose de MM. de Wailly, Cavé, Bertin, Mévil, Baudoin, Perrot.

A voir ces choix, il semble que la cour et les ministres n’aient autour d’eux des écrivains que comme les Spartiates avaient des esclaves qu’ils faisaient enivrer, pour montrer à leurs enfants la laideur de l’intempérance.

Voyons un peu quels services ces messieurs rendent au château et aux ministères.

M. Cuvillier-Fleury fait de temps à autre, dans le Journal des Débats, un article pâteux qui attire plusieurs avanies au pouvoir de la part des journaux de l’opposition; puis il écrit à ces journaux que ce qu’il dit n’est pas l’opinion du château et qu’il est indépendant. On voudrait savoir ce que c’est que l’indépendance d’un homme qu’on peut, demain matin, renvoyer de la seule position qu’il puisse avoir. M. Cuvillier-Fleury, chargé de faire, dans le Journal des Débats, l’éloge funèbre de la princesse Marie, cette belle fleur si vite flétrie, ne put oublier qu’il avait été souvent en butte aux douces et sagaces moqueries de la princesse, et il glissa dans son article, écrit du reste sans talent et sans émotion, un reproche de sa propension à la raillerie.

Pour M. de Latour, il n’abuse de sa petite position que pour imposer à divers recueils des articles littéraires de son cru.

M. Alphonse (hélas!) Pépin est un pauvre diable qui remplace le talent et la capacité par le dévouement. Il a prêté son nom à une justification du règne de Louis-Philippe, dont il n’a pas écrit, dit-on, un seul mot. Le manuscrit lui arrive d’une septième ou huitième main, sans qu’il en sache l’origine. Mieux instruit que M. A. Pépin, nous pouvons dire que cet ouvrage est écrit, sinon d’une manière brillante, du moins avec ordre, logique et raison, et que son auteur véritable est un personnage de très-bonne maison.

On dit que l’on veut faire M. A. Pépin député. Je suis décidé à n’être pas représenté par lui à la Chambre. Si l’on donne suite à ce projet, j’ouvrirai un certain carton «A. Pépin» d’où je tirerai des choses assez réjouissantes.

Passons à ce bon M. Delavigne, le seul de ces messieurs qui ait un nom et du talent, quoique parfaitement commun et ennuyeux.

M. Casimir Delavigne est bibliothécaire de Fontainebleau: de plus, sous le nom de son frère, M. Germain Delavigne, il est intendant des Menus-Plaisirs. Aux Menus-Plaisirs, une nichée de quatorze Delavigne, mâles, femelles, petits et grands, sont logés, meublés et chauffés. On craint d’y voir passer la forêt de Villers-Cotterets.

Comme M. Cuvillier-Fleury, M. Casimir Delavigne se dit indépendant. Mais il va plus loin; et, pour concilier les bénéfices de la popularité avec les avantages de la faveur, il fait tantôt une tragédie légitimiste (les Enfants d’Édouard), tantôt une comédie républicaine (la Popularité), et, en ce moment, il a promis sa voix à M. Berryer, pour l’Académie.

Si les Delavigne nichent aux Menus-Plaisirs, les de Wailly fourmillent à l’Élysée-Bourbon; et, par une touchante réciprocité, les de Wailly font, dans l’occasion, augmenter les appointements des Delavigne, qui meublent à leur tour les de Wailly avec les meubles des Menus-Plaisirs.

Les Bertin n’ont jamais écrit une ligne de leur vie, mais leur journal est une puissance. M. Cavé, appelé par les uns le spirituel auteur des Soirées de Neuilly, par les autres, le peu spirituel auteur des Soirées de Neuilly (je ne le connais pas), est dans la dépendance de M. Thiers.

M. Mévil n’écrit pas. M. Perrot est censeur et ami intime de M. Janvier. M. Baudoin n’a pour titres littéraires que d’avoir retrouvé dans une cave des drapeaux tricolores qu’il y avait audacieusement cachés.

En fait de services rendus au ministère, M. Baudoin a eu l’heureuse idée, au moment où on avait de sérieuses inquiétudes sur la quantité de la récolte, au moment où on se plaignait hautement de l’élévation du prix du pain, de publier dans le Moniteur parisien un article sur les peuples qui mangent de la terre. Mais il est arrivé à M. Baudoin une histoire assez gaie.

image d’une guêpe HISTOIRE DE BLEU-DE-CIEL ET DE M. BAUDOIN.—En général, les imprimeurs des journaux appartiennent au parti républicain. Un jeune compositeur, que ses camarades appelaient Bleu-de-Ciel parce qu’il a les cheveux rouges, comme les Grecs appelaient les furies Euménides, avait toujours travaillé aux journaux de l’opposition. Une circonstance l’empêcha de trouver une place dans les imprimeries de son parti. On voulut l’embaucher pour un journal ministériel; il répondit qu’il préférait attendre. Il vendit sa montre, et attendit. Un mois se passa sans qu’il trouvât d’ouvrage. Il se soumit un peu à la nécessité, et annonça qu’il consentirait à travailler à un journal de l’opposition dynastique. Cette concession n’amena pas de résultats; il mit ses habits en gage, et attendit avec fermeté, vivant de pain et de fromage, plutôt que d’appuyer de son talent un gouvernement qu’il déteste sur la foi des journaux qu’il a imprimés toute sa vie. Bleu-de-Ciel, cependant, reçut un matin une lettre de sa vieille mère, qui était malade et qui lui demandait quelque argent. Il regarda autour de lui: il ne lui restait plus rien à vendre ni à engager. Il alla s’embaucher parmi les compositeurs du Moniteur parisien, reçut quelque argent d’avance, et l’envoya à sa mère. De ce jour il devint triste et taciturne, évita soigneusement les amis, ne se montra dans aucune réunion. Il était vaincu et humilié. Il ne se consolait un peu qu’en pensant à sa mère et en se disant: «Cette pauvre vieille femme, il fallait bien la secourir!»

Un jour, Bleu-de-Ciel se réveilla avec une idée et en même temps avec toute sa gaieté. Il entra à l’atelier en fredonnant: «Toi que l’oiseau ne suivrait pas.» Il causa, fut amusant et spirituel, rechercha ses camarades, et redevint, en un mot, le Bleu-de-Ciel d’autrefois.

Mais de ce jour aussi il se glissa d’étranges choses dans le journal: des fautes d’impression formant un sens plus que bizarre, des mots coupés au bout des lignes d’une manière injurieuse pour le pouvoir, excitèrent le mécontentement de quelques lecteurs, l’hilarité de quelques autres, l’étonnement de tous.

Si un article mentionnait que «que le ministre avait répondu en termes très-VIFS à une interpellation,» par un simple changement de lettre, Bleu-de-Ciel imprimait «en termes très-VILS.»

«Les députés ministériels se sont réunis dans un banquet.» Bleu-de-Ciel les faisait se réunir dans un BAQUET.

Si, au moment du mariage que le roi préparait pour son fils, Bleu-de-Ciel avait à imprimer que «le ministère méprisait les bruits injurieux,» il finissait la ligne de manière à couper le mot en deux, et on lisait: «Le ministère méprise les bru.» Ce n’était qu’à l’autre ligne qu’on trouvait la fin du mot «its.»

«Le ministère est matériellement le plus fort,» disait le manuscrit.

«Le ministère est mat, imprimait Bleu-de-Ciel, et à l’autre ligne «ériellement».

«M*** est un homme d’esprit, disait le journaliste, on l’a vu souvent répondre avec vivacité...» On l’a vu SOU,» imprimait Bleu-de-Ciel, et ce n’était qu’après la suspension nécessaire pour aller de la fin d’une ligne au commencement d’une autre que l’on trouvait la fin du mot.

«Le ministère mourant d’en venir aux mains avec l’opposition» devenait «un ministère mou».

Un jour on donna au journal la description d’une fête au château. Il y avait dans l’article cette phrase: «Et ces riches tapis foulés par les souliers de satin des dames de la cour.» Bleu-de-Ciel trouva plus gai de mettre des souliers de catin.»

Une autre fois, il devait y avoir à la Chambre une discussion importante; un ministre, qui devait porter la parole, tomba malade.

«C’est une fatalité,» disait l’écrivain.

«C’est un fat alité,» imprima Bleu-de-Ciel.

Cette fois on renvoya Bleu-de-Ciel. Et Bleu-de-Ciel rentra dans un journal de l’opposition.

DISTIQUE D’UN CONSEILLER D’ÉTAT.

 

Près de chaque ministre où j’ai daigné descendre,

J’étais une Cassandre à côté d’un Cassandre.

 

image d’une guêpe PREMIÈRE PHRASE DU DISCOURS PRONONCÉ PAR UN CAPITAINE DE LA GARDE NATIONALE DE LA BANLIEUE NOUVELLEMENT ÉLU. —«Chers camarades, votre suffrage est le plus beau jour de ma carrière militaire.»

image d’une guêpe Le maire d’une petite ville que vient de traverser S.A.R. le duc d’Orléans crut devoir lui faire un discours; mais ce qu’il savait le mieux, c’était son commencement.

—Monseigneur, dit-il, monseigneur, la joie, c’est-à-dire la satisfaction, non... je disais bien, la joie que j’éprouve, ou plutôt que je ressens, en vous voyant au milieu de nous, est si grande, si grande, si gr..... si.....»

—Que vous ne pouvez l’exprimer, monsieur le maire, interrompit le prince.

Un ancien ministre disait dernièrement d’un de ses commis, qu’on lui reprochait de ne pas avoir renvoyé: «Que voulez-vous? je n’aurais pu le renvoyer qu’aux galères.»

image d’une guêpe M. Molé a écrit au chancelier pour demander de faire l’éloge funèbre, à la Chambre des pairs, du général Bernard. Le président du ministère du 15 avril trouvera dans ce discours l’occasion naturelle de tracer le tableau de son administration, et de l’opposer aux vœux de la coalition et au système du 12 mai.

image d’une guêpe On a beaucoup parlé d’une réconciliation entre MM. Thiers et Molé. Cependant M. Thiers dit à qui veut l’entendre: «Je ne conçois pas, quand on s’appelle Molé, que l’on veuille être autre chose que garde des sceaux.»

De son côté, M. Molé dit à ses amis: Quand on s’appelle Thiers, je ne comprends pas qu’on veuille être ministre des affaires étrangères.»

image d’une guêpe En avant ici quelques guêpes de réserve pour une des bouffonneries les plus ravissantes qu’ait produites le régime constitutionnel, si fécond en bouffonneries.

MM. Soult, Duchâtel, Schneider, etc., se figurent être ministres et gouverner la France. Il faut que je leur apprenne qu’il n’en est rien, et que le seul ministre, le seul homme qui fasse les affaires aujourd’hui, est M. Thiers. Je vais prouver ce que j’avance par des faits si évidents, qu’après la lecture de quelques pages, MM. Soult, Duchâtel, etc., paraîtront occuper une des positions les plus comiques de l’époque.

La cour de la rue Neuve-Saint-Georges a décidé que M. Thiers rentrerait aux affaires; quelques amis dévoués se sont chargés de lui faire à ce sujet la petite violence nécessaire pour sauver l’honneur de sa vertu aux abois.

Mais on ne sait pas encore pour quel portefeuille on se décidera.

Madame Thiers penche pour l’intérieur, à cause des loges gratuites aux théâtres, M. Dosne veut que son gendre prenne les finances; madame Dosne ne veut pas qu’il fasse de concessions et exige qu’il rentre aux affaires étrangères pour contraindre les ambassadeurs à venir dans son salon. M. Thiers, indécis, prend l’avis de MM. Roger, Mathieu de la Redorte, Chambolle, Anguis et autres lumières de la Chambre.

Pendant ce temps, M. Thiers règne sur les journaux qu’il subventionne de promesses; il est dictateur au Courrier Français, par M Léon Faucher, qu’il doit faire conseiller d’État; au Messager, par M. Waleski, qui sera dans les ambassades; au Siècle, par M. Chambolle, qui sera inspecteur de l’Université; au Nouvelliste, par M. Léon Pillet, qui rentrera au Conseil d’État; au National, par M. Taschereau, qui sera secrétaire général du département de la Seine, en place de M. de Jussieu; aux journaux légitimistes, par M. Berryer, auquel il donne sa voix pour l’Académie, et qui, outre sa faveur dans ses feuilles, l’introduit dans quelques maisons du faubourg Saint-Germain; au Constitutionnel, par M. Véron, dont on assurera l’élection comme député, et par M. Étienne, qui vient d’être nommé pair de France par l’influence de M. Thiers.

En effet, c’est une chose remarquable de voir les ministres du 12 mai obéir, à leur insu, aux sympathies et aux alliances de M. Thiers.

A peine rend-on un service à M. Thiers que cela porte immédiatement bonheur. M. Cavé s’oppose à la représentation de la pièce de madame de Girardin; quelques jours après il est appelé à des fonctions plus importantes. Le Constitutionnel, dont un propriétaire influent était fort mal pour M. Cavé, ne trouve rien à redire à sa nomination.

Les ministres du 12 mai ne font rien, ne donnent pas une signature qui ne concoure à quelque dessein secret de M. Thiers, qui, en imposant au roi la nécessité de régner et de ne pas gouverner, s’est fait une position contraire et infiniment plus agréable: il gouverne et ne règne pas.

image d’une guêpe Madame de Dino, fort mal vue du faubourg Saint-Germain depuis ses accointances avec la cour citoyenne, se donne beaucoup de mouvement pour la candidature de M. Berryer, qui n’est pas agréable au château: elle espère par là se réhabiliter auprès de ses anciens amis.

image d’une guêpe L’ACADÉMIE.—Selon toutes les apparences, M. Bonjour sera élu. Il s’agit bien plus de n’avoir pas fait certaines choses que d’en avoir fait certaines autres. Il y a une foule de candidats sans titres qui n’en font pas moins leurs visites.

M. de Balzac est allé voir M. Duval, qui lui a dit, en montrant son lit:

—Monsieur, voilà un lit où je vais bientôt mourir.

—Je vous crois encore bien des années d’existence, monsieur, a répondu l’auteur de la Physiologie du Mariage, et la preuve, c’est que je viens vous demander votre voix. Je ne serai pas nommé cette fois-ci ni l’autre, d’après les résultats ordinaires: il n’y aura pas d’extinction avant trois ans, c’est donc pour dans six ans au plus tôt que je compte sur vous.

image d’une guêpe Quelques académiciens ont annoncé qu’ils ne donneraient pas leur voix à un des candidats à cause de ses chagrins domestiques trop connus. Ce candidat, chargé, il y a longtemps, de fonctions administratives, crut devoir employer la voie du télégraphe pour apprendre au ministère une infortune personnelle dont il venait d’avoir la preuve, et demander son changement immédiat.

Cette proscription ressemble à une singulière fatuité de la part de messieurs les trente-neuf.

image d’une guêpe Nous leur rappellerons alors qu’un autre des candidats a reçu et accepté, en plein foyer du Gymnase, une insulte grave de la part de M. Évariste Dumoulin, rédacteur du Constitutionnel.

image d’une guêpe M. Berryer, s’il est élu, sera forcé de faire ratifier sa nomination par le roi Louis-Philippe et de lui être présenté. Quelques légitimistes appellent cela un bon tour joué à la royauté de Juillet; d’autres disent que c’est une défection.

Il est singulier, pour les légitimistes, de voir M. Berryer porté à l’Académie et soutenu par M. Thiers, auquel il rend de son côté quelques bons offices; par M. Thiers, auteur de l’arrestation et de l’emprisonnement de madame la duchesse de Berry.

image d’une guêpe LA COMÉDIE DE MADAME DE GIRARDIN.—C’était le jour où l’on représentait au théâtre de la Gaîté le Massacre des Innocents. Des écrivains chargés par les journaux de rendre compte de la représentation des pièces de théâtre, presque aucun ne parut dans la salle. Les plus influents des feuilletonistes avaient reçu une lettre ainsi conçue:

«M. et madame Émile de Girardin prient M.*** de leur faire l’honneur devenir passer la soirée chez eux, le mardi 12 novembre, à neuf heures, pour entendre l’École des journalistes.»

Dans un salon tendu en vert, décoré avec une simplicité riche et élégante, on remarquait madame de Bawr, madame Gay, madame Ancelot, madame Ménessier, MM. Hugo, de Balzac, Étienne, de Jouy, Lemercier, Ancelot, E. Sue, Émile Deschamps, Malitourne, Roger de Beauvoir, de Custines.

Plusieurs femmes du monde, les unes spirituelles, les autres jolies, une jolie et spirituelle, des artistes distingués, des hommes du monde.

Mais surtout on remarquait tous les rois du feuilleton, et à leur tête leur maître, M. Jules Janin.

C’était là aussi un massacre des innocents.

Hérode ne tarda pas à paraître; c’était une jeune femme svelte et forte à la fois comme la muse antique, encadrant un charmant visage dans de splendides cheveux blonds; elle était vêtue de blanc, et ne ressemblait pas mal à la Velleda de M. de Chateaubriand.

Elle prit sa place, et commença sa lecture. C’était une suite de vers fins et spirituels qui faisaient naître dans l’esprit un sourire que beaucoup arrêtaient sur leurs lèvres; c’était une satire contre les journalistes: l’auteur, rassemblant les traits de quelques visages, en avait fait un portrait général, dans lequel beaucoup ont le droit de ne se pas reconnaître.

Le premier acte finit au milieu des applaudissements. Madame de Girardin but un verre d’eau pure, et moi je frémis.

L’élite des journalistes était là; ils étaient renfermés; on leur servait des glaces et des gâteaux; je me rappelai le poison des Borgia.

Mais que ne devins-je pas quand je m’aperçus que presque tous les hommes avaient au dos une marque blanche.

Je me rappelai alors aussi les missions à l’église des Petits-Pères sous la Restauration; c’était ainsi que les agents de police marquaient dans l’église les perturbateurs, que l’on empoignait à la sortie.

Ces deux souvenirs, celui des missions et celui de Lucrèce Borgia, se croisant dans mon esprit, je demeurai incertain, non pas si la comédie en cinq actes aurait un sixième acte tragique, j’en étais bien persuadé, mais seulement si cela finirait comme Bajazet, quand la sultane dit au héros, que les muets attendent à la porte pour l’étrangler, son terrible: SORTEZ!

Ou comme Lucrèce Borgia, quand elle dit aux convives de son fils Gennaro: MESSEIGNEURS, VOUS ÊTES TOUS EMPOISONNÉS!

La lecture cependant, ou plutôt l’exécution continua. Quelques hommes, qui connaissaient les visages des journalistes, les désignaient aux hommes et aux femmes du monde qui ne les connaissaient pas, et on faisait à chacun l’application des dix vers qui se lisaient pendant qu’on l’examinait à son tour.

C’était assez embarrassant, je vous assure, et je me trouvai heureux de n’avoir jamais été qu’un journaliste de passage.

Les mots spirituels, les vers charmants, les épigrammes, les vérités, les injustices sortaient toujours de la bouche d’Hérode. Il vint même une scène d’un drame élevé, très-belle, très-bien écrite, et, comme l’a dit Janin dans sa réponse à madame de Girardin, mieux dite que ne l’eût pu faire aucune actrice du Théâtre-Français.

Pendant ce temps, M. Emile Deschamps répétait à chaque vers, ainsi qu’il le fait à toutes les lectures: châmant! châmant!

A ce propos, il y a quinze jours que je veux aller voir Janin pour lui parler de sa lettre; mais il demeure rue de Vaugirard, et moi rue de la Tour-d’Auvergne, à peu près la distance de Paris à Pékin.

Je vais lui écrire un mot dans ce petit livre qui lui parviendra, sans doute, avant que j’aie fait cet horrible trajet.

A M. JULES JANIN.—Mon cher Jules, je te fais de sincères compliments de ta lettre, quoique je ne pense pas tout à fait comme toi. Tu défends le journalisme, quand on n’a attaqué que les journalistes, mais tu le défends avec beaucoup de noblesse, de mesure, de convenance et de grâce. Comme ton ami, je suis heureux et fier de te voir plus d’esprit que tu n’en eus jamais, après t’en avoir vu dépenser, depuis quinze ans, assez pour faire dix réputations. A. K.

La lecture finie, le martyre des journalistes ne l’était pas. On entourait madame de Girardin, et quelques personnes lui disaient: Oh! les monstres! d’autres ajoutaient: Vous leur prêtez trop d’esprit; ils n’en ont pas autant que cela, position agréable pour les journalistes présents. Cependant personne ne fut étranglé, personne ne mourut; les marques blanches au dos provenaient d’une peinture intempestive des portes faite par un tapissier maladroit. Le lendemain, aucun journaliste n’avait d’habit. On les rencontrait tous en paletot. Les habits étaient chez le dégraisseur.

C’est alors que, pour se faire bien venir de la rue Neuve-Saint-Georges, M. Cavé s’opposa à ce que la pièce fût jouée au Théâtre-Français, et que la censure en défendit positivement la représentation, ce qu’on devait, du reste, attendre.

Le hasard fit qu’à quelques jours de là on vanta, dans la Presse, le désintéressement de M. Cavé. M. Cavé crut voir, dans la phrase, un sens ironique, et envoya MM. Dittmer et de Champagny demander à M. de Girardin une explication, une rétractation ou une satisfaction. M. de Girardin refusa le tout. Les témoins retournèrent auprès de M. Cavé fort embarrassés. Mais M. Cavé, apprenant le résultat de leur visite, se contenta de dire: «Eh bien! j’aime autant cela.»

Quelqu’un a dit, en voyant la mauvaise humeur de quelques journalistes: «Ces messieurs sont comme les enfants, ils crient quand on les débarbouille.»

image d’une guêpe LE DRAME DE MADAME SAND.—Le sujet du drame de madame Sand ressemble singulièrement au sujet de Clotilde, un roman que j’ai publié l’été dernier.

Une femme mariée dit à son amant: «Je ne serai jamais à deux hommes à la fois.» L’amant s’occupe naturellement d’assassiner le mari. Par une erreur bizarre, il tue un inconnu; mais, en homme de tête, il accuse le mari du meurtre qu’il a commis. La femme trouve la chose un peu forte, rend à son mari l’amour qu’elle n’a plus pour son amant, voit les juges, sollicite et sauve son époux. L’époux, à peine hors de prison, demande raison à l’amant de son procédé qu’il trouve déloyal.

L’héroïne sait le jour et l’heure du duel. Elle écrit au jeune homme, le fascine par ses coquetteries, résiste un peu et succombe.

Puis lui dit: «Il est onze heures. L’heure du duel est passée; vous êtes déshonoré.»

N. B. Comme il y a aujourd’hui quelques femmes qui se modèlent sur les héroïnes de madame Sand, je crois devoir les avertir que, s’il s’en trouvait une par hasard qui crût m’embarrasser ainsi, j’ai ma réponse toute prête.

Au moment où elle-me dirait: «Vous êtes déshonoré.—Et vous donc? lui dirais-je. Pour moi, je vais aller dire à votre mari ce qui m’a retardé, et il m’excusera.»

image d’une guêpe LA COMÉDIE DE M. DE WALESKI.—On a lu chez madame A*** de G*** une comédie de M. le comte de Waleski qui obtient beaucoup de succès dans le monde. Le sujet est une jeune fille coquette qui, sans être criminelle, laisse prendre sur elle des droits et une influence qui font le malheur de sa vie.

La comédie de M. Waleski offre la peinture, presque unique aujourd’hui au théâtre, des mœurs contemporaines. La plupart des écrivains observent d’après les observateurs, et croient avoir beaucoup fait quand ils reproduisent des types connus et usés sous d’autres noms. Ils se contentent d’appeler le Valère de l’ancienne comédie Eugène de Noirval; Scapin prend le nom de Tom, Sganarelle celui de M. Ducros ou de M. Valmont. Et leur tour est fait.

Les personnages de M. Waleski sont vrais, vivent parmi nous, se conforment aux convenances de notre époque, n’entrent qu’où ils doivent entrer, parlent comme ils doivent parler. Ces qualités, ainsi que la netteté et l’élégance du style, pouvaient s’attendre d’un homme du monde; mais on a été étonné (les gens qui s’étonnent) de reconnaître une grande adresse dans la charpente de la pièce et une remarquable entente de la scène.

La comédie de M. Waleski sera représentée au Théâtre-Français.

image d’une guêpe LE DRAME DE M. DE BALZAC.—M. de Balzac a lu à la Porte-Saint-Martin un drame dont les personnages sont tirés d’un de ses plus beaux romans. La pièce est très-neuve et très-audacieuse.

image d’une guêpe LES PHILANTHROPES ET LES PRISONS.—Deux classes de philanthropes se partagent les prisons et les prisonniers, et, loin de leur opposer une énergique résistance, le gouvernement a pris la résolution de laisser faire. Il a fait pour la philanthropie comme pour l’asphalte, pour les criminels comme pour les boulevards.

On a livré un côté des boulevards au bitume Polonceau, l’autre côté à l’asphalte de Seyssel. On a abandonné certaines prisons à certains philanthropes, et les autres prisons à d’autres philanthropes.

Voici en quoi consistent les deux procédés. Nous y ajouterons les résultats.

Le philanthrope de l’école française trouve que l’homme est déjà bien assez malheureux d’être criminel sans qu’on aille encore aggraver ses chagrins par des punitions excessives. Il veut que le condamné soit bien chauffé, bien vêtu, bien logé, bien nourri.

L’homme vertueux s’enveloppe de sa vertu et se rafraîchit du souvenir de ses bonnes actions. Mais pour le criminel, le philanthrope veut qu’on lui donne des bougies, et recommande le vin de Bordeaux de 1834, un peu de musique, le spectacle, les livres, en un mot toutes les distractions pour des hommes qui en ont tant besoin. Il aime son criminel, il le choie, il l’engraisse, il le console. M. Martin du Nord était de cette école. Comme on lui disait que les prisonniers avaient de mauvais pain, il répondit: «Leur pain vaut mieux que celui des soldats.»

Résultats: les gens gênés dans leurs affaires, les ouvriers sans ouvrage s’empressent de tuer leur femme ou d’empoisonner leur frère, pour jouir du sort des scélérats.

Pour les condamnés, ils ne quittent la prison qu’en pleurant; il faut les en arracher par la force. Un homme amené facilement en prison par deux gendarmes n’a pas trop de six gendarmes pour le décider à sortir. Il n’est pas huit jours sans revenir, en ayant eu soin cette fois d’étoffer un peu son crime de circonstances aggravantes, pour s’assurer une dizaine d’années de prison.

Les philanthropes de l’école américaine isolent le prisonnier, inventent des tourments et des incertitudes. Après ne lui avoir laissé d’autre société que les quatre coins de son cachot, ils trouvent ces quatre coins une distraction excessive, et ils les suppriment pour le mettre dans une prison ronde.

Aucun des criminels qu’ils tourmentent n’est aussi scélérat, aussi ingénieux en férocité que le plus doux de ces braves philanthropes.

Outre la cruauté de ces essais, on peut leur reprocher une odieuse injustice. Personne n’a le droit d’aller plus loin que la loi. C’est un horrible arbitraire.

Résultats: cinq hommes sont devenus fous, un est mort en écumant; un autre, tout récemment, ne pouvant supporter ces cruelles épreuves, s’est accusé d’un crime imaginaire qui l’envoyait à l’échafaud.

image d’une guêpe Le directeur d’un théâtre royal, très-amateur de chevaux, disait dernièrement: «Il me faut quatre chevaux pour monter au bois.»

 

Un cheval pour y aller en tilbury.

Un cheval pour le domestique qui me suit.

Un cheval pour faire le tour du bois au trot.

Et enfin un quatrième cheval pour faire un tour au galop.

 

—Parbleu, monsieur, lui dit un brave homme, il y a eu autrefois des gens qui n’étaient pas si exigeants que vous; ils n’avaient qu’un cheval, et ils étaient quatre: c’étaient les quatre fils Aymon.

image d’une guêpe Les partis sont quelquefois obligés de soutenir des gens tellement nuls, qu’ils ne trouvent d’autre épithète à ajouter à leur nom que celle de vertueux.

C’est absolument comme lorsque les femmes disent d’une autre femme: «Elle est bien faite.» Cela veut dire elle est laide et grêlée.

Quand elles disent: «c’est une bonne personne, c’est le dernier degré de l’injure: cela signifie, elle est hideuse, bossue et bête.

image d’une guêpe L’ARMÉE FRANÇAISE EN AFRIQUE.—Une lettre de M. Blanqui aîné a tracé un déplorable tableau de la situation des soldats français en Afrique. Les conquérants sont mille fois plus misérables que les Arabes vaincus. Les malades manquent de lits, de médicaments et de soins; ils souffrent et ils meurent dans la boue. C’est une chose infâme.

C’est à l’ignoble lésinerie des avocats de la Chambre qu’il faut attribuer ce crime national. Pour taquiner le pouvoir et faire de sottes économies, on n’envoie en Afrique ni assez d’hommes, ni assez d’argent; et pour que la Chambre ne réduise pas encore ce qu’elle accorde après de honteuses discussions, on simule des agrandissements de territoire conquis. On occupe une grande étendue de pays, et le pouvoir a la lâcheté de céder à la sordide chicane de MM. les avocats.

image d’une guêpe Dans une conversation générale, plusieurs femmes se plaignaient de l’inconstance des hommes. «C’est très-simple, dit madame***, les hommes se rendent justice; dès qu’ils nous plaisent, ils nous méprisent.»

image d’une guêpe Une femme s’est rencontrée ces jours derniers d’une audace et d’une impudeur extraordinaires qui a osé entamer un procès plus honteux cent fois que l’ancien congrès, que les magistrats les plus honorables appelaient infâme. La plaignante accusait son mari d’irrégularités et d’illégalités bizarres dans l’expression de la tendresse conjugale. M e Dupin a étalé complaisamment pendant trois heures une érudition d’ordures incroyable, dans le latin le plus transparent. Il n’y a rien, dans le marquis de Sade, de plus effrontément obscène que le discours que Me Dupin a prononcé en faveur des mœurs, et ceci n’était qu’un jeu d’esprit pour l’aîné des Dupin, car il ne citait que des textes de Sanchez et d’autres casuistes qui n’ont aucune autorité en droit français.

Si M e Dupin prend Sanchez pour une autorité, je lui dirai, s’il ne le sait pas, que l’on trouve dans Sanchez, entre autres choses, l’approbation du mensonge et du faux témoignage, et qu’on y lit en propres termes «que l’on peut nier avec serment une chose que l’on a faite, si, au serment prononcé à haute voix, on ajoute mentalement une clause qui en fasse une vérité.» Ainsi, on peut dire haut: «Je jure que je n’ai pas vu telle personne,» quoiqu’on l’ait vue, si on ajoute bas ou mentalement: Ce matin.

image d’une guêpe On a beaucoup reproché au maréchal Soult la médiocre élégance de son élocution; on a été jusqu’à l’accuser d’une confusion malheureuse des s et des t, en un mot, on a dit que le duc de Dalmatie faisait des cuirs. J’avoue que cela serait un inconvénient assez grave pour être reçu de l’Académie de Paris; et encore j’aimerais mieux faire des cuirs et n’importe quelle faute de langage, que de commettre les phrases de MM. Berryer et de Cormenin, que j’ai citées au commencement de ce volume, et qui sont, en même temps que des fautes contre la langue, des fautes contre le sens commun.

Mais je ne vois pas pourquoi il faudrait être beau parleur pour être ministre. J’irai plus loin: en ces temps de bavardage et d’avocasserie, c’est une sérieuse et forte recommandation à mes yeux que de ne l’être pas. Ceci n’est ni une plaisanterie ni un parodoxe: voici mes preuves. La tribune est le trône des avocats; la tribune perd la Franco.

Il faut une longue habitude et une étude spéciale pour parler en public. Pour beaucoup d’hommes très-braves et qui intimideraient ailleurs messieurs les avocats, il est presque impossible de traverser une assemblée, de monter à une tribune, de se draper, de poser, de s’occuper de sa démarche, de son geste, d’arrondir des périodes, de remplir les lacunes de la pensée par des mots plus vides que la place qu’ils laisseraient dans le discours, si on ne les disait pas.

Sur une question militaire, sur une question d’industrie, sur une question de marine, sur une question de finances, sur toutes les questions, un soldat, un marchand, un marin, un commis, un homme spécial enfin, a des lumières plus réelles et plus utiles à donner qu’un avocat. Qui est-ce qui parle cependant sur ces questions? les avocats, toujours les avocats; tandis que l’homme utile, l’homme qui sait, garde le silence. Pourquoi ne parle-t-on pas de sa place? pourquoi fait-on des discours? est-ce donc une académie que la Chambre? En ce cas, il y aurait beaucoup à dire sur l’éloquence verbeuse et polyglotte des avocats. Mais messieurs les avocats de l’opposition radicale, qui demandez le suffrage universel, ou au moins l’avénement à la Chambre des capacités, je suppose que vous ne renfermez pas la capacité exclusivement dans l’art de la parole (quel art! et quelles paroles, bon Dieu!), sous prétexte que toute la vôtre y est renfermée. Par exemple, si on admet les capacités à la Chambre, une capacité en agriculture sera probablement un fermier, peut-être un fermier alsacien qui parlera son patois. Si vous admettez les capacités et les spécialités, il faut brûler la tribune, et avec la tribune disparaîtront les avocats, et avec les avocats disparaîtront l’ignorance qui parle d’autant plus qu’elle n’a rien à dire, la mauvaise foi qui plaide le pour et le contre avec les mêmes élans factices, les mêmes gestes de comédien de province, le même aplomb, la même suffisance.

C’est la tribune qui perd la France, c’est la tribune qui chicane le pain, et les couvertures, et la tisane aux soldats français, et qui les fait mourir de faim, de froid et de misère en Afrique.

On a crié assez en France contre le trône et l’autel; il est temps de parler de la tribune, le trône des avocats, l’autel où ils immolent chaque jour les intérêts du pays, le bon sens, la bonne foi et le pays lui-même.

image d’une guêpe En attendant, le 6 du mois de novembre 1839, soixante-six licenciés en droit ont prêté le serment d’avocat. Jour néfaste! où soixante-six nouveaux vautours affamés par les jeûnes du stage ont pris leur volée sur la France.

image d’une guêpe On avait fait, lors de l’inauguration du musée de Versailles, un essai assez heureux qui aurait dû ouvrir les yeux au pouvoir: on avait invité à un dîner quelconque tous les journalistes de quelque talent et de quelque influence; cela eut pour résultat un article de justes louanges dans tous les journaux de Paris. Jamais depuis on n’a renouvelé la moindre politesse à ces écrivains; jamais depuis ils n’ont reçu la moindre invitation à la moindre soirée ni à la moindre cérémonie. Nous n’avons cependant pas entendu dire qu’ils aient emporté l’argenterie.

image d’une guêpe LA SYMPHONIE DE M. BERLIOZ.—Bien des gens prennent l’obstination pour du génie. La musique est la mélodie. Une musique sans mélodie est une perdrix aux choux qui ne se composerait que de choux. La science est un moyen et non pas un résultat. On dit que la musique de M. Berlioz est savante. Cela est dit par des feuilletonistes qui ne peuvent pas le savoir. Grétry disait à un musicien: «Vous n’avez ni génie ni invention; il ne vous reste que la ressource d’être savant.» Prenez un commissionnaire, et vous le rendrez savant avec des maîtres et du temps. La musique de M. Berlioz, que je n’accepte pas comme de la musique, est le résultat d’une fausse appréciation. M. Berlioz veut peindre par la musique ce que peignent les paroles. Ce n’est pas là un progrès: c’est une dégradation. La musique est au-dessus de la poésie; elle commence là où finit le langage. Ceux qui veulent l’astreindre aux proportions du langage ressemblent à un chasseur qui fait tomber avec un plomb meurtrier l’alouette joyeuse qui chante dans le ciel. M. Berlioz trouve que le rhythme carré a vieilli, et il supprime le rhythme. En poésie, la rime et la mesure sont bien vieilles aussi, monsieur Berlioz, et on les garde. Si de la musique on supprime la mélodie et le rhythme, il reste du bruit et de l’ennui. Je me méfie de la musique dont on veut me prouver la beauté. La musique doit se sentir. Physiquement, c’est dans la poitrine, et non dans la tête que se perçoit l’impression de la musique. La musique de M. Berlioz s’adresse à la tête. Je sais qu’on m’appellera ignorant; mais Orphée charmait les tigres et les panthères, qui étaient bien aussi ignorants que moi. Les journalistes qui font des feuilletons sur la musique ont d’ordinaire un jeune musicien auquel ils donnent à dîner et une place dans leur loge; le musicien leur fournit en échange un peu d’argot musical pour leur feuilleton. M. Berlioz a peint en musique, comme l’annonce le programme, Roméo sentant les premières atteintes du poison; les violons ont fait entendre un bruit strident; un admirateur enthousiaste s’est écrié: «Comme c’est bien ça la colique!» Au milieu d’un tumulte assez vif de corps et de contrebasses, j’ai voulu savoir ce que ça voulait dire, et j’ai vu au livre rose servant de programme: le jardin de Capulet SILENCIEUX et désert. Je suis de bonne foi, j’aime la fermeté de M. Berlioz, et je voudrais aimer sa musique. J’aurais été heureux de pouvoir l’applaudir au Conservatoire et ici; j’étais à l’affût de la moindre mélodie; et rien n’a eu la complaisance d’y ressembler; je me suis ennuyé, et je n’ai ressenti aucune émotion. On m’a dit que je ne pouvais pas juger la musique savante. La musique de Beethoven est savante, et elle ne m’ennuie pas, et elle me fait rêver; la musique de Rossini est savante, et elle me charme; la musique de Weber est savante, et elle me fait frissonner le cœur. Sous prétexte de musique savante, on a inventé M. Halevy et M. Meyerbeer, qui, sous bien des rapports, n’est qu’un Halevy supérieur, et on a découragé et renvoyé Rossini. Il y a dans la gloire donnée légèrement ceci de grave et de criminel, que, pour ajuster cette belle couronne à certaines têtes, il faut la rétrécir, et qu’elle est ensuite trop petite pour les hommes de génie dont on peut avoir à parler.

image d’une guêpe ÉPILOGUE.—Allons, mes guêpes, mes archers au corselet d’or, revenez à ma voix qui sonne la retraite; il fait froid, il pleut, notre campagne est finie jusqu’au mois prochain, jusqu’à l’année prochaine.

Les arbres sont nus; les chrysanthèmes, les dernières fleurs de l’automne, sont flétris. Revenez dans cette retraite où éclosent à leur tour les fleurs brillantes de l’hiver à la douce chaleur du foyer, les rêveries et les souvenirs.

Rentrez, mes guêpes, vous trouverez pour vous y reposer un camélia blanc, et des bruyères couvertes de leurs petites clochettes purpurines, et un héliotrope d’hiver qui exhale une suave odeur de vanille.

Rentrez et reprenez haleine, vous n’avez pas à regretter les légères blessures que vous avez faites; vos innocentes colères sont justes et généreuses; vous êtes d’honnêtes guêpes. Le premier jour de l’année 1840, j’ouvrirai cette porte en vitraux colorés qui donne sur le jardin, et je vous laisserai prendre encore une fois votre volée.