Les guêpes ­— séries 1 & 2

Alphonse Karr · Chapitre 20 sur 27

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Les guêpes ­— séries 1 & 2

Décembre 1840.

Rançon et retour des Guêpes.—Le cheval Ibrahim.—Un mot de M. Vivien.—Mot de M.

Pelet (de la Lozère).—M. Griel.—M. Dosne considéré comme péripatéticien.—La mare

d’Auteuil.—Comment se fait le discours du roi.—Un mot de M. Énouf.—Les échecs.—

Un mot de M. Lherbette.—M. Barrot.—M. Guizot.—M. de Rémusat.—M. Jaubert.—Les

vaudevilles de M. Duvergier de Hauranne.—Deux lanternes.—Le roi et M. de Cormenin.

—Naissance du duc de Chartres.—M. de Chateaubriand.—La reine Christine.—Le

général d’Houdetot.—Bureau de l’esprit public.—M. Malacq et mademoiselle Rachel.—

M. Lerminier et M. Villemain.—Une guêpe de la Malouine.—M. A. Dumas.—Forts non

détachés.—Mot de M. Barrot revendiqué par les Guêpes.—M. Cochelet.—M. Drovetti.

—M. Marochetti.—Une messe d’occasion.—Obolum Belisario.—MM. Hugo,—de

Saint-Aulaire,—Berryer,—Casimir Bonjour.—M. Legrand (de l’Oise).—M. Jourdan.—

Un logogriphe de M. Delessert.—Dénonciation contre les conservateurs du musée.—M.

Ganneron mécontent.—M. E. Sue et monseigneur Affre.—Les fourreurs de Paris et les

marchands de rubans de Saint-Étienne.—M. Bouchereau paraît.—Les inondations.—Le

maire de Saint-Christophe.

DÉCEMBRE.—D’après le jugement dont je vous ai parlé,—on allait vendre le titre des Guêpes aux enchères publiques.—Mes pauvres guêpes, qu’allaient-elles devenir? Qu’en aurait-on fait?—Elles, si libres, si indépendantes,—à quel parti, à quel valet de parti allaient-elles appartenir? —Au service de quelle sottise allaient-elles se mettre?—Au profit de quelle friponnerie allaient-elles combattre?

Je me suis ému,—et, pour leur rançon, j’ai donné tout mon argent.

image d’une guêpe J’ai racheté ça titre que j’avais créé, qui m’appartenait selon l’équité,—mais non selon la justice.

Revenez donc à moi,—Astarté,—Grimalkin,—Moloch,—j’ai pour vous recevoir de beaux camélias—et des tussilages, des héliotropes d’hiver parfumés. Revenez, mes pauvres prisonnières; revenez, mes enfants, mon escadron ailé, mon bel escadron d’or,—revenez à moi.

Nous allons recommencer notre guerre contre l’avidité et contre la sottise. En avant!

J’ai raconté dans les Guêpes—comment M. Thiers avait acquis de M. Leroy—un petit cheval que M. Leroy prête d’ordinaire à un enfant que l’on appelle familièrement Tata.—Les journaux se sont emparés des faits, et, au lieu de dire le cheval de Tata, ont dit le cheval Tata.—Le cheval s’appelle Ibrahim.—Depuis que M. Thiers a été mis à pieds, il paraît qu’il a rendu Ibrahim à M. Ernest Leroy,—que j’ai aperçu dessus l’autre jour. Ibrahim a beaucoup gagné depuis qu’il n’est plus aux affaires.

image d’une guêpe M. Vivien a dit spirituellement, en quittant l’hôtel du ministère pour retourner chez lui: «C’est égal, j’aurai toujours appris ce qu’il faut se donner de peine pour être un mauvais ministre.»

Pendant que M. Pelet de la Lozère était ministre des finances,—il faisait le relevé de ses comptes avec M. Griel,—et il était très-mécontent de certaines énormités.—M. Griel lui dit: «Mais c’est M. le président du conseil qui les a ordonnées pour l’État.

—On voit bien, dit M. Pelet, que M. le président n’y met pas du sien.»

image d’une guêpe Docile à nos conseils, M. Dosne, que M. L..., un de ses collègues à la Banque, appelle le beau-père du gouvernement, est venu immédiatement jouer la hausse à la Bourse sur la démission de son gendre.

Ce grand philosophe continue ses promenades au passage des Panoramas, de une heure à quatre heures; une demi-heure avant l’ouverture des cours et une demi-heure après.

On s’obstine à demander ce qu’est devenue la fameuse enquête sur les affaires de la Bourse.

image d’une guêpe A un journaliste très-spirituel—on demandait s’il pensait réellement ce qu’il avait dit au sujet d’une pièce de théâtre. «Le public,—répondit-il,—a besoin qu’on lui donne une opinion;—on me donne, à moi, cinq cents francs par mois pour donner une opinion sur les pièces nouvelles.—J’en donne une, mais ce n’est pas la mienne;—la mienne, ce serait plus cher.»

image d’une guêpe Sous prétexte de guerre possible avec l’étranger,— on en fait une certaine et acharnée à nos propriétés et à nos plaisirs.—Le bois de Boulogne est saccagé;—cet endroit délicieux qu’on appelle la mare d’Auteuil est livré aux ouvriers du génie.—On a abattu les plus beaux arbres et on entasse des mœllons.

image d’une guêpe Il est bon, pour édifier nos lecteurs sur la majesté de la royauté constitutionnelle, de bien leur dire ce que c’est que le discours du roi,—que l’on appelle, dans l’argot de ce temps-ci, discours du Trône,—ou discours de la Couronne.

Ce discours est fait par les ministres—constitutionnellement, le roi ne doit prendre aucune part à sa rédaction;—il l’apprend par cœur et le lit à la Chambre à peu près comme un enfant récite une fable. Dans le plus grand nombre de cas, on peut, il est vrai, supposer que le roi, qui choisit ses ministres,—n’a à répéter que l’expression de sa propre pensée;—cependant la majorité peut forcer le choix du roi, et il lui faut alors dire des choses dont il ne pense pas un mot, et dont il pense précisément le contraire.

Le discours du roi a été fait par les ministres, dont deux sont membres de l’Académie française.—Il est impossible de rien voir de plus plat, de plus nul,—de plus mal écrit—que ce discours.

Si ce n’est pourtant l’adresse en réponse au discours, qui est encore bien plus plate, bien plus nulle et bien plus mal écrite.—Il y avait dans la rédaction de l’adresse trois académiciens.

Dans la nomination de la commission de l’adresse, on a remarqué que M. de Lamartine a obtenu une voix; M. de Salvandy, trois; M. Dupin, six.— C’est-à-dire que le nombre des suffrages est en raison inverse du talent littéraire de chacun des concurrents.

D’ordinaire les sots importants et les sottises sérieuses ont soin de se bien habiller, sachant bien que c’est le seul mérite qu’il leur soit permis d’atteindre.—Je n’ai jamais vu de sottises plus mal vêtues que celles du discours et celles de l’adresse.

image d’une guêpe Il y a des gens qui ont un procédé facile pour paraître bien informés, c’est la contradiction; ces gens-là ont dit que l’adresse si hautement revendiquée par M e Dupin avait été faite par le roi, qui se vengeait de ne pouvoir parler lui-même—en se donnant le plaisir de se répondre.—On a été jusqu’à préciser le nombre des couverts de vermeil qui auraient été donnés par le roi à Me Dupin—pour récompenser sa complaisance.—Ces bruits, qui n’ont aucun fondement, n’en ont pas moins pour cela trouvé de l’écho. Me Dupin, dans son adresse, donne au roi plusieurs conseils fort utiles, tels que de s’entourer de conseillers fidèles et éclairés.—Cela me rappelle ce conseiller municipal qui pendant une longue sécheresse—interrompit une délibération—demanda la parole et dit: «Il serait bien à désirer qu’il vînt de la pluie.»—Après quoi il conseille à Louis-Philippe de se fier à son étoile, c’est-à-dire de s’en rapporter à la Providence, qui est le nom chrétien, le nom de baptême du hasard.—Ce qui n’a pas paru d’une politique bien transcendante.

image d’une guêpe Pendant que je parle de Me Dupin, il me revient sur lui que, tandis qu’il était président de la Chambre des députés, il eut l’idée bien naturelle de faire augmenter les appointements de la présidence.—Ces appointements se payaient par mois; or la cession ne dure pas toute l’année. —C’est pourquoi Me Dupin demanda à être payé par an; il n’osa pas assister à la séance de la Chambre où cette augmentation fut votée; un de ses amis alla aussitôt lui apprendre le résultat de la délibération. «Réjouissez-vous, lui dit-il, l’augmentation est votée.

—Mais,—dit l’avocat,—mais comment cela est-il formulé?

—De la façon la plus simple du monde, le traitement du président de la Chambre.

—Comment, le traitement!

—Certainement, le traitement.

—Je suis perdu.

—Vous m’effrayez, que voulez-vous dire?

—Que je ne puis cumuler mon traitement de président de la Chambre des députés avec mon traitement de procureur général.—Il faudra opter.»

Cependant M. Dupin, après quelques instants d’abattement, se rassura,— sortit,—courut, fit des visites et obtint que dans le rapport de la séance on substituât le mot indemnité au mot traitement,—ce qui lui permit de garder le tout.

Comme on plaisantait Me Dupin sur l’étoile du roi,—il répondit: «Vous ririez bien plus si j’avais parlé de sa fortune.»

Je n’aurai plus à parler de Me Dupin,—grâce à Dieu, c’en est fait de lui, —il est tout à fait effacé de la scène politique,—c’est aujourd’hui un homme tellement et si bas tombé,—qu’on ne peut plus même l’attaquer. Me Dupin a été un des fléaux de ce temps-ci.

Il était le représentant de la médiocrité jalouse et taquine, et envieuse de toute supériorité, le chef des avocats—bavards, importants, cauteleux et vulgaires; insolent envers la royauté à la Chambre de une heure à cinq, pour conserver sa popularité, il allait s’excuser le soir, aux Tuileries, pour conserver ses places.

L’étoile de Me Dupin a filé.

image d’une guêpe Sous prétexte de l’adresse, on parle sans discontinuer depuis cinq jours, à la Chambre. On se querelle, on se dispute;—on s’injurie, on s’interrompt.—J’avouerai qu’il me semble quelquefois pénible d’être représenté par des gens aussi mal élevés que le sont beaucoup d’entre MM. les députés.—Dans un des moments de la plus grande agitation,—M. Enouf, scandalisé, s’est écrié dans un groupe: «Messieurs, une idée! si nous ne parlions que quatre à la fois?»

image d’une guêpe Tout ce débat est misérable, et je ne comprends pas comment on peut encore prendre au sérieux les discours de MM. les ministres et de ceux qui aspirent à les remplacer.

Il y a, il paraît, en France plusieurs millions de bonnes gens qui, dans leur encourageante crédulité, se disent:

«Tiens, M. Thiers dit que ce qu’il a fait c’était pour l’honneur du pays; —il paraît que c’était pour l’honneur du pays.

«Oh! oui,—mais M. Villemain répond que M. Thiers a gâté la fortune de la France.—Il paraît que la fortune de la France a été gâtée par M. Thiers.»

Ne voyez-vous donc pas encore, mes bonnes gens, que ceci n’est qu’une partie d’échecs que jouent ces messieurs;—que chacune des phrases qu’ils jettent de la tribune n’est qu’un pion qu’ils avancent;—qu’une phrase plus ronflante est un cavalier ou une tour;—que ces phrases-là sont toutes faites, comme les pièces de l’échiquier sont toutes tournées,—et que les phrases, comme les pions, se serrent et se prennent dans une boîte?—M. Thiers, aujourd’hui, a les noirs,—M. Guizot a les blancs.

Que demain M. Thiers revienne aux affaires en renversant M. Guizot,— vous verrez M. Guizot prendre à son tour les noirs et jouer la partie que joue aujourd’hui M. Thiers, lequel prendra les blancs et jouera la partie de M. Guizot.

Ne voyez-vous pas encore que, quel que soit le gagnant, c’est vous qui payez,—et que toutes ces parties se jouent—comme Gatayes jouait tantôt avec mon frère dans mon jardin?—c’était une partie de boules dont l’enjeu était un verre de mon rhum contre un verre de mon kirsch.

Mais il vous plaît de vous intéresser à cela.—Vous me semblez des gens qui se croiraient purgés si on leur disait de belles choses sur l’émétique.

Pour faire de grandes phrases ou du pathos,—M. Thiers, qui n’est plus aux affaires, a un grand avantage sur M. Guizot, qui est forcé d’appliquer les théories qu’il émet.—M. Thiers, qui voudrait absolument tomber à la tête de quelque chose, se livre à la gauche de telle façon, que M. Lherbette, qui siége dans cette partie de la Chambre, a dit: «Sous le ministère du 12 mai,—M. Thiers a fait un discours qu’on a appelé discours-ministre;— voilà, cette fois, un discours-dictateur.»

image d’une guêpe Pour moi, quand je lis, le soir ou le matin, dans les grands journaux, ces grands discours,—ces phrases empoulées,—verba sesquipedalia,—entremêlées de parenthèses (Mouvement.)

(Impression profonde.)

(Marques d’assentiment.)

(Bravo!)

(Murmures d’indignation.)

Etc., etc., etc.,

Je ne me sens pas, à beaucoup près, aussi impressionnable que messieurs les honorables, et je me vois forcé d’attribuer une immense puissance au débit, à la voix et aux gestes des orateurs.

Et tous ces discours qui ont produit tant d’effet à la Chambre, me semblent alors «les carcasses d’un feu d’artifice tiré, avec ses fusées vides et ses bombes crevées.»

image d’une guêpe Le parti de M. Thiers a des déserteurs qu’il serait trop long de compter. Il y a, à la Chambre, comme partout, un très-grand nombre de gens fermes et immuables dans leurs convictions, que rien ne peut ébranler, et qui sont invariablement dévoués au pouvoir actuel.— Fermes appuis de M. Thiers, qu’ils étaient récemment, ils donnent aujourd’hui leur concours à M. Guizot, et sont prêts à le donner à M. Barrot,—s’il devient, un de ces jours, pouvoir actuel à son tour.

Le parti doctrinaire, dont M. Guizot a été si longtemps le chef, a perdu MM. Duvergier de Hauranne—de Rémusat,—Jaubert,—et Piscatory, qui ont passé à l’admiration de M. Thiers.

La position parlementaire perdue, il faut la refaire par la presse. De ces quatre messieurs, deux savent écrire;—ils ont été incorporés au Siècle sous M. le lieutenant général Chambolle.

M. Duvergier de Hauranne va rarranger, pour le théâtre de la Renaissance, quelques-uns des vaudevilles de sa jeunesse, si injustement sifflés sous leurs anciens titres de Une visite à Gretna-Green,—et l’Amant comme il y en a peu.

Il est fâcheux pour ces messieurs que ce ne soit pas au moment de l’avénement de M. Guizot qu’ils se soient séparés de lui:—leur scission aurait eu un éclat de désintéressement en faveur de M. Thiers, qu’elle n’a pas eu au moment où il est rentré aux affaires.

image d’une guêpe Le ministère du Ier mars avait cet avantage sur S. M. Louis-Philippe, que tous les soirs deux étoiles s’allumaient pour lui. Ces deux étoiles étaient deux lanternes qui servaient d’enseigne aux deux journaux du soir, le Messager et le Moniteur parisien.—Ces journaux, tous deux honorés des communications officielles,—disaient absolument la même chose; aussi, tandis qu’on se demandait: «A quoi servent donc au ministère deux journaux du soir?» chacun des deux journaux se demandait à quoi servait l’autre.—Le ministère Soult-Guizot a pris le parti de supprimer à l’un des deux et son appui et ses communications et surtout sa subvention. On a longtemps hésité entre M. Brindeau et M. Beaudoin,—rédacteurs en chef de ces deux feuilles sans rédaction.—M. Brindeau, il est vrai, a pris dans le fameux procès Gisquet une position d’homme vertueux qui rend son concours d’un excellent effet pour un gouvernement;—mais M. Beaudoin a retrouvé en 1830—des drapeaux tricolores qu’il avait cachés dans sa cave. M. Brindeau est plus homme du monde,—M. Beaudoin est plus homme d’affaires.—M. Beaudoin a la croix d’honneur, M. Brindeau porte des transparents rouges.

Après de longues délibérations, on a soufflé la lanterne de M. Beaudoin.

image d’une guêpe On lit dans le journal l’Abbevillois:

«L’observation faite par l’auteur des Guêpes, que le plus sûr moyen d’empêcher la fraude dans la vente du pain était d’en taxer les diverses qualités au kilogramme, a porté ses fruits: M. le préfet de police de Paris vient de prendre un arrêté qui prescrit la taxe et la vente du pain au poids.»

Mais voici qu’aujourd’hui on me fait remarquer que, depuis cette ordonnance,—les boulangers vendent du pain qui n’est pas cuit.

image d’une guêpe On assure que sous beaucoup de rapports le roi est très-ignorant de ce qui se passe,—et qu’on lui fait croire de singulières choses,—entre autres, que les écrits de M. de Cormenin sur la liste civile ont excité contre le vicomte de lettres une telle indignation, que le peuple lui jette des pierres dans la rue.

Quelques jours après l’attentat de Darmès, comme on prononçait devant le roi le nom de M. de Cormenin:

«Ce pauvre M. de Cormenin, dit Sa Majesté, il paraît qu’il est comme moi, qu’il ne peut plus sortir.—Il fait un temps affreux; eh bien! je ne puis m’empêcher de porter envie à ceux qui se crottent tranquillement dans les rues.»

image d’une guêpe Le jour où le canon a annoncé que la duchesse d’Orléans venait d’accoucher,—quelqu’un a dit: «Voyez les Parisiens, comme ils sont contents!—C’est un prince de plus... à outrager... à chasser.»

En effet, dès le lendemain, certains journaux attaquaient déjà le duc de Chartres sur ses manières... de naître.—Il n’avait encore fait que cela.

Un libraire a profité de ce que M. de Chateaubriand avait donné de l’eau du Jourdain pour le baptême du duc de Chartres—pour annoncer les œuvres complètes de l’auteur de René.

image d’une guêpe La reine d’Espagne, Christine, est à Paris,—où le roi Louis-Philippe l’a parfaitement reçue;—c’est une belle personne,—un peu trop grosse, mais ses yeux ont une remarquable intelligence.—Ses adieux aux Espagnols, qui ont été publiés par les journaux, sont d’une grande éloquence.—Elle voulait aller en Italie—et le général d’Houdetot a eu quelque peine à la décider à venir à Paris.—Il est vrai de dire qu’en fait de gouvernement constitutionnel,—pour se servir d’une expression populaire: —elle sortait d’en prendre.

image d’une guêpe Il y a au ministère de l’intérieur un bureau qui s’appelle bureau de l’esprit public.—C’est de ce bureau que partent des instructions, des discours et des articles tout faits pour les journaux de Paris et de la province et pour messieurs les préfets des départements.

Ce bureau, depuis l’avénement de M. Duchâtel, n’est pas encore organisé.—M. Duchâtel a fait prévenir par le télégraphe M. Malacq, qui était en province, qu’il eût à revenir promptement prendre la direction de l’esprit public, dont mademoiselle Rachel avait fait l’intérim.

D’un autre côté, M. Villemain, qui, par respect pour la hiérarchie, ne veut pas influencer le choix de M. Duchâtel, a cependant promis au maréchal Soult de surveiller un peu l’orthographe des défenseurs du ministère. Il a proposé un grand cabinet où l’on ferait de la polémique d’avance à l’usage des départements.—Ce cabinet serait mis sous la direction de M. Lerminier,—ce jeune savant qui, placé dans sa chaire par la volonté d’un ministre, n’en est sorti que par la force des pommes cuites et autres.

Ce choix étonne d’autant plus certaines personnes, que M. Villemain est un homme d’esprit, qui sait dans l’occasion sacrifier aux grâces comme aux muses.

image d’une guêpe Une guêpe, qui était partie dans les vergues de la Malouine, revient après un long voyage et me dit: «Quel charmant talent que celui de ton ami Dumas!—quelle verve entraînante!—Mais pourquoi parle-t-il quelquefois de choses qu’il ne connaît pas?—Ainsi, vois par exemple le er Capitaine Paul , 1 volume:

Hauteur et finesse des mâtereaux. (Page 20.)

Qu’est-ce que des mâtereaux? ce sont les pièces de bois avec lesquelles on fait les mâts légers; mais appeler mâtereaux des mâts, c’est comme si on appelait une corde un chanvre.

(Page 24.) Une barque conduite par six rameurs; le mot barque est inintelligible pour un marin quand il s’agit d’un canot, d’une embarcation. —Le mot rameur s’employait lors du bon temps des galères; mais, depuis, on dit canotiers, avirons, nager, au lieu de ramours, rames et ramer.

(Page 79.) Le matelot placé en observation, ou plutôt, comme on le dit toujours, le matelot de vigie, ne crie: Une voile! que dans les navires de Robinson Crusoé; à bord des autres bâtiments, il crie: Navire!

(Page 88.) Le navire en mer était un peu plus fort que la frégate l’Indienne, et portait trente-six canons; comme dans la page 103 il est dit que c’était un brick, il en résulte que le brick était d’abord de trente-six canons, ce qui ne s’est jamais vu et ne se voit pas encore, attendu que les plus grands bricks sont de vingt pièces, et qu’ensuite ledit brick était plus grand qu’une frégate, ce qui se voit encore moins.

(Page 99.) Toute la voilière du grand mât endommagée. Qu’est-ce que la voilière?

(Page 102.) Le grand mât du drake tombe comme un arbre déraciné.

Alors, comment l’Indienne, abordant ledit drake par la hanche de bâbord,—c’est-à-dire sur l’arrière du grand mât, peut-elle engager ses vergues dans les vergues du brick de trente-six canons, son ennemi, dont le grand mât n’est plus debout?

Et la guêpe s’envola,—en faisant avec ses ailes un petit bruit d’et cætera.

image d’une guêpe A chaque instant, on apprend quelque nouvelle évasion des bagnes.—Depuis peu de temps, neuf forçats ont quitté clandestinement le bagne de Rochefort.—Joignez à cela les circonstances atténuantes qui envoient aux bagnes des gens qui méritent mieux que cela, et vous ne pourrez voir sans inquiétude rentrer dans la société des gaillards qui ne sont pas destinés à en faire l’ornement.

image d’une guêpe A la chute du ministère du 1er mars,—il était à présumer qu’on suspendrait les travaux des forts détachés. En effet, c’était en vue de la guerre que l’on fortifiait Paris, et le nouveau ministère détruisait les chances de guerre.—Cependant, on a continué à travailler et surtout à faire des marchés, dont quelques-uns sont au moins singuliers.

Ainsi, les travaux de Noisy, sous prétexte de soumission au rabais, ont été adjugés à M. Benoît, moyennant une augmentation de vingt-deux pour cent sur le devis.

Tandis qu’à Charenton M. Lebrun les a eus à sept francs trente-trois centimes de rabais, ce qui fait que le mètre de maçonnerie qui coûte vingt francs à Charenton coûte vingt-six francs à Noisy.

image d’une guêpe Pendant la lecture de l’adresse à la Chambre des députés—une voix a bien voulu emprunter quelques mots aux Guêpes—au moment où le président est arrivé à cette phrase: «Si notre territoire est menacé.» M. Barrot s’est écrié: «Oui, quand on sera à Strasbourg.»

image d’une guêpe Attendu que, sous le ministère parlementaire, on a tout fait sans le concours des Chambres—et qu’il ne leur reste plus qu’à approuver des mesures et des dépenses qu’on a eu soin de trop avancer pour qu’on puisse revenir dessus aujourd’hui,—il était à craindre que nos honorables représentants ne fussent embarrassés pour occuper la session.

Mais un député a fait une découverte qui doit nous rassurer à ce sujet.

Depuis longtemps on sentait un embarras financier sans en pouvoir apprécier et définir les causes. L’opposition se plaignait d’un scandaleux gaspillage des deniers publics.—Les ministères qui se succédaient gémissaient de l’insuffisance du budget.—On n’avait d’argent ni pour exécuter de grands travaux, ni pour fonder des entreprises utiles.—Les plus forts économistes de la Chambre y perdaient leur latin.

Mais M. Chapuys de Montlaville a mis le doigt sur la blessure.—Il a découvert qu’il y a quelque part, dans un village des Basses-Pyrénées, un greffier de justice de paix qui grève indûment le budget de cent francs par an.

Ce fait va être dénoncé à la Chambre, et tout porte à croire qu’on fera justice de la rapacité du greffier. Par suite de quoi tout ira le mieux du monde.

image d’une guêpe A une des dernières séances de la Chambre des députés—quelqu’un disait ce que Scaliger disait des Basques, dont le patois l’étonnait un peu: «On assure qu’ils s’entendent entre eux, mais je n’en crois rien.»

image d’une guêpe Plusieurs journaux et plusieurs personnes de la cour ont cru imaginer une flatterie gracieuse—en rappelant, à propos du voyage que la reine d’Espagne a fait à Fontainebleau,—le séjour qu’y a fait autrefois une autre reine et une autre Christine,—qui y fit assassiner son amant, Monadelschi,—et qui, bien plus encore,—parlait latin, était fort laide—et s’habillait presque en hussard.

image d’une guêpe M. Thiers et le gouvernement avaient les idées les plus fausses sur la situation de l’Égypte et sur la puissance du pacha.—M. Cochelet était là et n’y voyait rien. M. Drovetti, qui n’a jamais eu une position officielle, était mieux éclairé.—Ainsi, un jour, à Auteuil, tandis que M. Thiers se livrait à des développements de théories singulières à propos de l’Égypte, M. Marochetti, le sculpteur, qui est très-familier dans la maison et qui a été renseigné par M. Drovetti, disait à demi-voix à une autre personne: «Mon Dieu, comme on le trompe!»

image d’une guêpe Pour les fêtes des Cendres de l’Empereur,—on annonce que l’on chantera une messe de Chérubini,—la même qui a été chantée à la mort de Louis XVIII.—Il semble qu’on aurait bien pu faire pour Napoléon les frais d’une messe neuve, qui n’eût pas servi.—Les héros ne sont pas si communs,—et, grâce au gouvernement constitutionnel et à la presse,—deux choses puissantes sans être grandes,—envieuses et aimant à rapetisser,—ils sont aujourd’hui à peu près impossibles.

Si cependant on ne pouvait faire autrement que de lui donner une messe d’occasion,—il y eût eu plus de convenance à ne pas prendre précisément la messe faite pour Louis XVIII.

image d’une guêpe M. Thiers va décidément écrire son histoire du consulat.—M. Thiers écrit l’histoire comme il la fait,—c’est-à-dire qu’il oblige les faits à entrer bon gré, mal gré, dans les nécessités d’une idée plus ou moins fausse qu’il s’est formée d’avance.—Cette période si courte n’aura pas moins de dix volumes.

image d’une guêpe M. Vivien, à sa sortie du ministère, s’est fait inscrire sur le tableau des avocats.—Il est à la fois ignoble et immoral qu’on ait retranché la pension de vingt mille francs qu’on donnait autrefois à un ministre.—Un ministre sans fortune est placé entre deux nécessités.—Il faut qu’il se fasse de quoi vivre pendant qu’il est aux affaires,—ou qu’il rentre tristement dans une carrière abandonnée et souvent perdue. Ainsi, je ne confierais pas une affaire importante à M. Vivien, qui serait obligé de la plaider devant des juges auxquels, pour la plupart, il est impossible qu’il n’ait pas eu quelque chose à refuser pendant qu’il était au pouvoir.

image d’une guêpe Deux élections vont avoir lieu à l’Académie,—par suite de la mort de MM. Pastoret et Lemercier.

M. Guizot met en avant MM. Hugo et de Saint-Aulaire.

M. Thiers, continuant sa rivalité,—pousse MM. Berryer et Casimir Bonjour.

image d’une guêpe Le ministère a causé un assez grand scandale par la destitution de M. Jourdan, directeur des contributions directes,—pour donner une place à M. Legrand (de l’Oise), député—et seulement parce qu’il est député.

image d’une guêpe M. Legrand est de cette opinion insaisissable qu’on appelle le tiers parti,—qui n’assiste pas à la Chambre dans les occasions graves,—ou va se rafraîchir à la buvette.—M. Legrand se fait de temps en temps hisser à quelque chose tout en faisant destituer quelqu’un.—On l’a vu successivement devenir secrétaire général du commerce, auquel il n’entend rien,—et faire destituer M. Marcotte,—brave fonctionnaire du côté droit,—plus tard, M. Bresson, digne fonctionnaire du juste milieu,— aujourd’hui, M. Jourdan, vieux patriote de 89 et rédacteur du Moniteur.

image d’une guêpe M. Thiers et M. Barrot chantent la Marseillaise et ne s’en tiennent pas là.

Ils obtiennent dans certains journaux et auprès de beaucoup de gens un grand succès avec des phrases qui rappellent beaucoup les couplets que chantait Lepeintre aîné en 1821, à l’époque où il y avait dans tous les vaudevilles un soldat laboureur qui disait:

 

Et, s’il le fallait pour la France,

Je repartirais à l’instant.

 

Ou bien:

 

Je repartirais à l’instant,

S’il le fallait pour la France.

 

Que l’on variait en disant:

Et s’il le fallait à l’instant,

Je repartirais pour la France.

 

Après le discours de M. Barrot, surtout,—on fredonnait dans la Chambre ce couplet d’Henri Monnier:

 

Ami certain de la valeur,

Fidèle amant de la victoire,

Il eut pour marraine la gloire,

Et pour père le champ d’honneur.

 

Je suis peu fier d’être à peu près Français quand je songe qu’il y a tant de gens qui ne s’aperçoivent pas que tout cela est parfaitement ridicule.

On ne s’épargne les reproches d’aucun genre. «Vous, vous êtes allé à Gand,» dit-on à M. Guizot.

«Oui, mais vous, vous avez été volontaire du drapeau blanc,» répond M. Guizot à M. Barrot.

«Vous déshonorez la France,» dit M. Thiers.

«Vous avez gâté sa fortune,» répond M. Villemain pour M. Guizot.

Voilà ce qu’il y a de triste et d’embarrassant dans ces débats:—c’est que M. Thiers et M. Guizot ont parfaitement raison l’un et l’autre dans les reproches qu’ils s’adressent.

D’une part,—M. Guizot a bien l’air d’avoir joué M. Thiers pendant son ambassade à Londres;—et la visite faite au roi à Eu par le même M. Guizot a quelque droit de paraître à M. Thiers le commencement d’un accord contre lui,—ce qui est, à vrai dire, le fond et la cause de tout son grand ressentiment, bien plus que l’honneur du pays, la gloire de nos armées, etc., dont il se soucie médiocrement.

D’autre part, il est vrai que le ministère actuel, qui est déterminé à la paix,—aura beaucoup de peine, non pas à la conserver,—mais à la conserver honorable,—les plus sages concessions ayant un air de lâcheté après les fanfaronnades et rodomontades qu’on a faites de tous côtés.

A quoi il faut ajouter que ces rodomontades sont du fait de M. Thiers.

De sorte qu’il faudrait repousser toute solidarité avec M. Thiers,—et ne pas reconnaître même qu’on lui succède,—mais reprendre les affaires au point où les avait laissées le ministère du 12 mai.

La raison et tous nos intérêts conseillent la paix;—mais la paix sera humiliante et honteuse,—à moins que les représentants du pays ne protestent par un blâme sévère contre la conduite de M. Thiers pendant son ministère.

image d’une guêpe Rue Saint-Georges, cour remarquable par une grande facilité de langage,—on a une manière bizarre de répondre aux objections: —tout le monde est un polisson. On assure que cette qualification a été appliquée à M. de Metternich.

image d’une guêpe On ne sait pas encore le mot d’une bouffonnerie par laquelle M. Delessert, préfet de police,—a sommé par huissier deux journaux—le National et le Commerce,—d’avoir à rectifier une erreur commise dans le compte rendu d’un discours de M. Guizot,—en vertu de l’article 18 de la loi du 9 septembre.

Voici quelle était cette erreur: le National et le Commerce avaient imprimé méchamment:

«La paix partout, la paix toujours.»

Tandis qu’au contraire,—M. Guizot avait dit à la tribune:

«La paix partout, toujours.»

image d’une guêpe DÉNONCIATION CONTRE LES DIRECTEURS DU MUSÉE.— Après les premières campagnes d’Italie, les tableaux qu’on transporta à Paris arrivèrent, pour la plupart, dans un tel état de détérioration, que d’abord on les regarda comme irréparables.

M. Denon fut chargé par le gouvernement d’en tenter l’essai. M. Denon s’entoura de ce que l’école française comptait de grands talents; et ce fut avec le concours de Gros, de Girodet, de Gérard et de quelques autres qu’il entreprit cette difficile opération, blâmée tout d’abord par le public, qui criait au sacrilége de ce qu’on osait toucher à ces reliques.

Un procédé de nettoyage fut adopté, et l’on exposa publiquement plusieurs tableaux nettoyés à moitié.

Cette exposition satisfit complétement. Ces hommes habiles firent eux-mêmes les restaurations, et la France posséda le plus beau musée du monde et celui où les tableaux étaient dans le meilleur état.

Canova lui-même, chargé par les puissances alliées, en 1815, de présider à notre dépouillement, convenait qu’il y avait une sorte de profanation à détruire une chose aussi complète et dont la plupart des pages importantes avaient été ressuscitées par les soins et le talent de nos artistes. Après 1815, M. de Forbin fut nommé directeur général des musées royaux.

Depuis vingt-cinq ans tous ceux qui sentent la peinture voient chaque jour détériorer notre précieux reste de collection, à ce point qu’on le croirait livré à une secte d’iconoclastes qui travaillent incessamment à l’anéantissement des bons modèles.

Les moyens conservateurs qui sont d’un effet lent, mais certain, ne conviennent pas à l’entreprise, qui cherche un bénéfice sur les travaux qu’elle fait exécuter au rabais par ses badigeonneurs à la journée.

On récure avec l’ammoniac ou l’alcali ces tableaux que l’on veut dévernir. On risque de les perdre comme on a fait d’un magnifique Largillière, que l’on a fait gercer à ne plus oser le montrer; mais cela va vite, cela suffit. Ou bien on accumule les uns sur les autres une multitude de vernis, dont on fait une croûte opaque qui empêche de voir le ton du maître. C’est ce qui arrive pour presque tous nos tableaux italiens. Ou pourrait, un par un, examiner tous les tableaux du musée du Louvre, et il ressortirait de cet examen la preuve de cette industrie coupable.

Sous le nº 94 du livret, qui représente le Crucifix aux anges, de Lebrun, vous verrez un des plus funestes exemples que je puisse citer, tant le côté gauche du tableau est couvert du plus pitoyable barbouillage.

Le nº 1304, l’Expérience, charmant tableau par Mignard, dont le ciel, entièrement refait par un infime talent, fait mal aux yeux par son manque d’air et le ton criard qui ôte toute l’harmonie de cette œuvre.

Le nº 184, qui est la ravissante Sainte Cécile du même maître, est tacheté de mauvais repeints, heureusement dans les accessoires.

Mais que dire du nº 684, le Triomphe de la Religion, par Rubens? L’aspect de ce tableau dans l’état où on l’a mis justifie toutes les expressions de dégoût et de colère que l’on peut employer. Ce tableau est maculé de la manière la plus incroyable; une barre épaisse, et plus grossièrement mastiquée que par le plus maladroit des vitriers, le traverse par sa moitié, et un barbouillage d’un ton faux est frotté négligemment sur les épaisseurs, de façon à en faire mieux voir la grossièreté. S’il y a un motif ou une excuse à un pareil fait quand on a à sa disposition tous les moyens connus, et qu’il y a dans un pays des hommes de talent, il faut se hâter de le faire connaître, sous peine d’encourir le blâme le plus énergique.

On peut en dire autant du Jules Romain nº 1073, la Nativité, tableau fendu et qui se perd faute de soin; des affreux repeints du Jupiter et Antiope, du Corrége, nº 955, et de tant d’autres! Mais que faire et que dire contre une administration et une agglomération de médiocrités qui vivent dans l’abondance de cette exploitation, et dont l’existence dépend du succès de leur guerre à tout ce qui est intelligence et progrès!

M. de Forbin est le directeur des musées, MM. de Sénonne et Granet sont les cornacs de cette ménagerie mâle et femelle de barbouilleurs à la journée, qui se ruent sur les tableaux pour faire curée de chaque jour; et comme tout cela occupe toutes les issues, cultive toutes les protections et accapare tout, cela a toutes les chances de durée. En voulez-vous un exemple? Un homme animé du sentiment des arts a trouvé un moyen de nettoyer les tableaux vernis, sans nuire à l’éclat du vernis, ce qui est d’un avantage immense pour la conservation de la peinture, puisque, une fois bien vernis, on peut ne jamais dévernir. Cet homme a cédé à la sollicitation d’un des membres de l’Académie et a soumis son procédé à l’examen de la section de peinture. L’expérience est venue justifier tous les désirs de l’inventeur, et l’on a, séance tenante, résolu qu’un rapport favorable serait fait. Mais qu’est-il arrivé? On a réfléchi qu’une pareille attestation pourrait mener à une application aux tableaux du musée et dérangerait l’exploitation si productive de messieurs tels et tels; et l’Institut a naïvement fait écrire, par son secrétaire, que la commission nommée pour examiner ce procédé, n’étant pas suffisamment éclairée, n’avait pas décidé qu’elle ferait un rapport. La logique conduisait naturellement à un nouvel examen si le premier ne suffisait pas; mais l’Institut est au-dessus de ces misères.

image d’une guêpe C’est une singulière société que celle-ci,—où la bourgeoisie qui est arrivée à tout,—qui est comblée de tout,—loin de songer à défendre sa conquête,—n’a pu perdre sa vieille habitude de crier.

TYPE.—M. Ganneron—que le gouvernement actuel a trouvé épicier,—et qui est devenu.

Membre de la Chambre des députés,—vice-président de la Chambre,— membre du conseil général du département,—commandant de la Légion d’honneur,—colonel de la 2e légion de la garde nationale,—et qui danse généralement les premières contredanses avec les filles et les brus du roi.

M. Ganneron est mécontent.

M. Ganneron qui a gagné cent mille livres de rente aux arts utiles de la paix (commerce de chandelles en gros, demi-gros et détail), M. Ganneron demande la guerre.

M. Ganneron qui, sous le ministère Perrier, en 1831, fut l’auteur de l’ordre du jour motivé qui sanctionna l’inaction politique de la France pour l’infortunée Pologne.

M. Ganneron est prêt aujourd’hui à ouvrir le gouffre de la guerre universelle—pour les limites de la Syrie.

image d’une guêpe A une des dernières représentations de l’Opéra,—le duc d’Aumale, qui, dit-on, est un jeune homme très-spirituel, parlait et riait très-haut dans la loge du prince royal.—On a fait entendre du parterre un chut énergique.—Les princes ne se sont pas retirés et ont eu le bon goût de baisser la voix.

Ceci pourrait servir quelquefois d’exemple à d’autres loges.

image d’une guêpe La littérature fait assaut de croix et de décorations.— M. Dumas en a quinze.—M. E. Sue, chevalier de la Légion d’honneur, comme tout le monde,—a dernièrement,—à une grande chasse, chez le prince de Wagram, je crois, fait exhibition d’un cordon de Gustave Wasa.

M. Gauthier est un jeune homme qui fait depuis longtemps de la prose très-spirituelle et des vers très-magnifiques. Il y avait, certes, là plus qu’un prétexte à lui donner la croix d’honneur, qu’on a donnée sans prétexte à tant d’autres.—On a exigé, assure-t-on sérieusement, qu’il fît une grande ode sur le baptême du comte de Paris, et qu’il coupât ses cheveux qu’il portait très-longs.—J’ai vu l’ode et les cheveux coupés.

image d’une guêpe M. Eugène Sue a imaginé un moyen singulier de raconter dans la meilleure société les histoires les plus scabreuses et les mots les plus risqués;—il met le tout sur le compte de M. Affre, l’archevêque de Paris,—qui, grâce à cette plaisanterie, commence à passer pour un homme très-spirituel, mais un peu léger.—Je ne vois aucun moyen d’imprimer l’opinion de M. Affre sur le procès Lafarge.

image d’une guêpe Une des conséquences tristes de la Révolution de juillet,—après celle de n’avoir pas de conséquences,—est l’émigration des magnifiques ramiers qui depuis si longtemps habitaient le faîte des marronniers des Tuileries, et venaient le matin boire sur les bords du grand bassin, en faisant chatoyer au soleil levant leur plumage d’opales.—Ils ont été remplacés par d’affreuses corneilles,—dont les croassements inspirent des pensées lugubres.

Sæpè sinistra cavâ prædixit ab ilice cornix.

image d’une guêpe Je ne me lasserai pas de dénoncer aux Parisiens, destructeurs des rois, la tyrannie des cochers de fiacre, sous laquelle ils gémissent sans presque s’en apercevoir. Grâce à l’incurie de la police et à la mansuétude des bourgeois de Paris,—il arrivera bientôt que les chemins de fer, qui ne sont déjà plus un moyen d’aller plus vite à Saint-Germain ou à Versailles, seront cause qu’on n’ira plus du tout dans ces deux villes.— Plusieurs personnes ont eu à se plaindre de la grossièreté des employés du chemin de Versailles.—L’autre a gardé trois jours à Paris un paquet qu’on attendait à Saint-Germain. Il n’y a certes pas besoin de chemins de fer pour mettre trois jours à faire cinq lieues, attendu que les messageries feraient cent soixante lieues dans le même espace de temps.

image d’une guêpe Les épiciers, si longtemps conspués et honnis comme type du bourgeois crédule, vont rentrer dans leur obscurité;—ils viennent d’être dépassés par MM. les marchands fourreurs de la capitale et par MM. les fabricants de rubans de la ville de Saint-Étienne.

Il y a quelque temps, les principaux fourreurs de Paris reçurent une lettre ainsi conçue:

«M*** est invité à se rendre tel jour, à telle heure, rue L..., nº..., pour affaire qui le concerne.

Signé V...»

Les fourreurs furent émus;—ils crurent, les uns, qu’il s’agissait de quelque faillite dans laquelle ils se trouvaient compromis,—les autres, qu’il était question d’une fourniture importante;—ils s’y rendirent tous;—la plupart même devancèrent l’heure indiquée; mais on fut sourd à toutes leurs questions:—Attendez;—quand la séance sera commencée; quand tout le monde sera arrivé, etc.

Enfin, quand on pensa qu’il y avait assez de fourreurs comme cela,—M. le directeur de ***, journal de modes, prit la parole.

J’ai longtemps hésité si je vous raconterais ici son discours à la manière de Tite-Live,—c’est-à-dire en reproduisant toutes ses paroles;—mais la crainte de manquer d’exactitude m’a fait adopter la manière de Tacite, qui, après tout, en vaut bien une autre.

«M. V... était fort indécis, et il avait rassemblé MM. les fourreurs pour s’éclairer de leurs avis. Arbitre souverain de la mode en France,—que dis-je? en Europe,—que dis-je? dans le monde entier,—grâce à l’immense extension qu’a prise son journal,—il était au moment de porter ses arrêts souverains, et de décider ce qu’on porterait et ce qu’on ne porterait pas cet hiver,—ce qu’on donnerait et ce qu’on ne donnerait pas en cadeaux à l’époque du premier de l’an.

»Ainsi, il avait eu à se plaindre de la guipure,—et il avait supprimé la guipure;—il défiait qu’on trouvât de la guipure sur les épaules d’une femme un peu bien.

»Il ne leur cachait pas qu’il n’était pas trop partisan des fourrures,—que quatre jours auparavant il avait failli proscrire les fourrures; mais qu’il avait réfléchi que plusieurs fourreurs étaient de bons pères de famille et d’estimables négociants,—qu’il s’était senti incertain,—que peut-être il manque à un devoir envers ses belles et illustres abonnées, mais qu’il n’a pu prendre sur lui de les ruiner tous d’un trait de plume; que s’il n’aime pas les fourrures, il se sent touché de compassion pour les fourreurs.

»Qu’il avait été lui-même effrayé de sa puissance en songeant que d’une seule ligne,—en écrivant: On ne portera plus de fourrures,—il réduisait à la mendicité une foule de familles intéressantes, etc., etc.;—car, l’arrêt porté, —il ne se vendrait plus en France un poil de fourrures;—enfin, qu’il les avait réunis pour voir avec eux s’il n’y aurait pas moyen de les sauver.»

Les fourreurs furent atterrés;—M. V..., lui-même, laissa tomber sa tête dans ses deux mains et se mit à méditer profondément. Tout d’un coup il releva le front; son regard était inspiré: «Messieurs,—dit-il,—vous êtes sauvés;—la fourrure peut n’être pas abolie.—Cotisez-vous, donnez-moi vingt mille francs, et je me charge du reste.»

Les fourreurs—réfléchirent,—se consultèrent et donnèrent vingt mille francs.

Quelque temps auparavant, M. V... était allé à Saint-Etienne, et il avait dit aux fabricants de rubans—que, sans trop savoir pourquoi, il s’était surpris à ne plus aimer du tout les rubans,—qu’il n’en pouvait plus voir un seul,—que probablement il n’en laisserait pas porter de tout l’hiver.— Cependant il s’était laissé toucher par le désespoir des fabricants de rubans de Saint-Etienne,—et il avait consenti à accepter d’eux une quinzaine de mille francs pour la grâce des rubans.

image d’une guêpe Il y a grande rumeur au Théâtre-Français.—Par ordre supérieur, M. Buloz doit faire passer la subvention que reçoit mademoiselle Mars,—qui se retire,—sur la tête de mademoiselle Rachel.

image d’une guêpe J’ai à remercier M. P... J..., qui, à propos de la réponse que j’ai faite le mois dernier à la brochure du sieur Bouchereau, m’a écrit pour me rappeler deux vers de Martial:

 

Versiculos in me narratur scribere Cinna;

Non scribit cujus carmina nemo legit.

 

image d’une guêpe Je vous assure, monsieur, que je suis fort indifférent sur ces choses, quand elles n’attaquent pas mon honneur,—et que je me garderais bien de répondre aux lettres anonymes, injurieuses et menaçantes, —voire même aux brochures,—ce qui ne m’empêche pas plus de suivre tranquillement ma route—que les coassements et le brekekekoax des grenouilles dans leurs marais, quand je me promène au coucher du soleil,— ce que j’avouerai même ne pas m’être désagréable.

Je remercie également M. E... F... de ses jolis vers.

Je remercie M. E. Bouchery, qui a eu l’obligeance de me prier de ne pas le confondre avec M. E. Bouchereau.—Je n’avais pas attendu sa lettre pour cela.

A propos de M. Bouchereau, il m’a envoyé son adresse, et je lui ai envoyé deux amis.

—Pardon, messieurs, a-t-il dit à mes amis, M. Karr est-il blond?

—Il ne s’agit pas de cela, monsieur.

—Beaucoup, au contraire, messieurs: c’est que, s’il est blond, je suis prêt à me couper la gorge avec lui;—mais, s’il est brun, je lui fais de très-humbles excuses.—Ma brochure est faite contre un petit blond qui m’a dit être M. Karr.

—M. Karr est grand et brun, comme vous avez pu le voir dans le volume où il demande l’adresse de vos oreilles.

—Alors, messieurs, j’irai lui offrir mes excuses.

Et M. Bouchereau est venu m’apporter des explications écrites qui rempliraient deux volumes des Guêpes,—à quoi il a bien voulu ajouter qu’il n’avait aucune preuve de ce qu’il avait écrit à mon endroit,—ni aucune raison d’en croire un mot,—me priant d’agréer ses excuses, ce que j’ai fait le plus sérieusement qu’il m’a été possible.

M. Bouchereau se nomme André Éloi et est fondateur d’une société ayant pour but le soulagement des clercs d’huissier dans la détresse.

image d’une guêpe La reine Amélie a été un peu scandalisée de ce que, dans la composition de la maison de la reine d’Espagne, il n’y a aucune femme.

Il n’est peut-être rien de plus triste que de voir ces tristes familles divisées et séparées—comme les graines d’une même plante.

 

Connaissez-vous, au fond de mon jardin,

Près d’un acacia, sur le bord du chemin,

Certaine giroflée, amis, qui se couronne,

Lorsque vient le printemps, d’étoiles d’un beau jaune?

Un suave parfum la dénonce de loin:

Lorsque arrive l’été,—lorsque sèche le foin,

Elle perd et ses fleurs et ses odeurs si douces,

Et la graine mûrit dans de noirâtres gousses,

Jusqu’au jour où le vent, le premier vent d’hiver,

Qui fait tourbillonner le feuillage dans l’air,

Emporte et sème au loin, dans diverses contrées,

Les graines au hasard en tombant séparées.

L’une tombe et fleurit sous le pied de sa mère;

Une autre sur un roc, ou bien dans la poussière,

Vient sécher et mourir.

 

Dans les fentes du mur de l’église gothique,

Petit encensoir d’or, au parfum balsamique,

L’une trouve à fleurir.

L’autre sur un donjon, au travers de la grille,

Secouant son parfum, se balance et scintille,

Et dit au prisonnier:

 

Qu’il est encor des champs, des fleurs et du feuillage,

Du soleil et de l’air,—et puis dans le nuage

Un Dieu qu’on peut prier.

 

M. Dosne, receveur général à deux cent mille francs par an,—sans compter l’argent de poche gagné à la Bourse,—est furieux contre le roi.— Dernièrement, au club de la Banque,—au cercle Montmartre,—il s’est laissé aller à des paroles des plus aigres.—Un financier un peu plus lettré que le receveur général, se tournant vers les généraux R... et C..., l’a arrêté par la simple citation d’un vers de Gilbert, adressé aux athées du XVIIIe siècle, qui vivaient des biens de l’Église:

Monsieur trouve plaisant le Dieu qui le nourrit.

image d’une guêpe On a joué au Palais-Royal une pièce intitulée les Guêpes.

image d’une guêpe LES INONDATIONS.—Pendant que M. Thiers se donnait tant de peine pour nous donner la guerre,—le ciel déchaînait de son côté un autre fléau sur une partie de la France.

Les fleuves et les rivières sortirent de leur lit avec fureur et portèrent partout la terreur, la dévastation et la mort.—Le Rhône et la Saône se rejoignirent, renversant tout sur leur passage,—entraînant les maisons par centaines,—les ponts, les hommes et les troupeaux.

Il tomba plus de pluie en sept jours qu’il n’en était tombé dans les sept mois précédents.—Plusieurs départements furent inondés,—six cents maisons furent détruites dans le seul arrondissement de Trévoux.—La Charente, la Loire, la Dordogne, la Nièvre,—franchirent leurs rives;— c’était un nouveau déluge,—et les vengeances célestes ne furent arrêtées que par le souvenir de l’inutilité du premier.

A la nouvelle de ces désastres, le roi envoya cent mille francs,—c’est une grosse somme,—c’est une offrande convenable.—Mais quelle belle occasion perdue! Combien il eût été beau de voir le roi de France faire un grand sacrifice,—vendre une de ses nombreuses propriétés pour en envoyer le produit aux inondés.

Il s’est laissé dépasser en générosité par M. de L..., député, qui a emprunté pour envoyer mille francs.

Pendant ce temps, pour MM. Thiers,—Gouin, etc.,—pour MM. Soult, Guizot, etc.,—il n’y avait qu’une affaire importante, c’était les limites de l’Égypte.—Je me trompe, il y en avait une autre encore plus importante, c’était de savoir qui serait ministre.

L’opposition radicale demandait la réforme électorale.

C’est un peu trop, ô Fontanarose, abuser du spécifique unique qui guérit les maux passés, futurs, présents.

Le parti conservateur a ici l’avantage.—MM. Hartmann, Paturle, Fulchiron, etc., ont envoyé de grosses sommes.

J’ai cherché en vain dans les listes de souscription: je n’ai pas vu que M. Thiers, enfant du Rhône, ait cru devoir apporter son offrande.—Serait-il jaloux du fléau?—Si je me suis trompé, je prie ses amis de me le faire savoir.

Au plus fort de l’inondation,—un homme est arrivé à Lyon,—en sabots et en blouse, conduisant, le fouet à la main, plusieurs charrettes chargées de pain et d’autres vivres,—qu’il mena à la mairie. «Monsieur le maire, dit-il, je suis maire aussi,—mais de la petite commune de Saint-Christophe.— Voilà tout ce que nous avons pu faire pour le moment.—Je reviendrai.»

Il y avait tant de grandeur dans cette simplicité, que les assistants furent émus.

Je le crois bien,—moi, je pleure en vous le racontant.

Le maire de Saint-Christophe revint sur ses pas, et dit: «Ce n’est pas moi qui ai eu l’idée, c’est mon adjoint.» Puis il s’en retourna.

O monsieur le maire de Saint-Christophe!—Bon homme, brave homme, que vous êtes! de tous les gens qui sont quelque chose aujourd’hui,—vous êtes le seul qui m’ait parlé au cœur.—Monsieur le maire de Saint-Christophe, homme si modeste, vous ne savez pas combien vous êtes plus grand que tous ces grands hommes de réclame,—tous ces illustres bavards, —ces illustres voleurs,—qui se mêlent de nos affaires, ou plutôt qui mêlent nos affaires.—Monsieur le maire de Saint-Christophe, avec votre blouse et vos sabots,—conduisant vos charrettes,—vous ne savez pas—de combien vous dépassez le roi Louis-Philippe envoyant ses mauvais cent mille francs.

O monsieur, que je voudrais savoir votre nom!—J’ai des amis à Lyon, je les prie de me l’envoyer,—cela me gêne de ne pas le savoir.—Je ne suis pas voyageur,—mais j’irais bien à Lyon pour vous serrer la main, monsieur.— J’admire peu,—monsieur:—c’est que je garde ma vénération pour les choses grandes,—pour les choses vraies,—pour les hommes simples comme vous.