Les guêpes — séries 1 & 2
Juillet 1840.
Report d’autre part.—Les médailles des peintres.—M. Jaubert.—M. de Rémusat décorés
malgré eux.—Un ex-dieu.—M. Cousin.—M. Jouffroy.—Il n’y a pas de savants.—M.
Arago.—M. G. de Pontécoulant.—M. Mathieu de la Rodorte.—MM. Étienne.—Véron.
—Jay.—M. Neveu.—M. Ganneron.—M. Lherbette.—MM. Baudoin.—Duprez et
Eliçabide.—Mme Lafarge et Mlle Déjazet.—Hommage que l’auteur se plaît à rendre à sa
propre sagesse.—M. Fauvel, maire d’Etretat.—M. Meyer-Beer.—M. Lemercier.—M.
Hugo.—Les tribuns du peuple.—Léon Gatayes.—J. Janin.—Théodose Burette.—Mme
Francia Mollard.—M. le vicomte d’Aure.—M. Baucher.—M. Malpertuis.—La revue.—
Le puff du gouvernement.—L’empereur de Russie.—M. Ernest Leroy.—Le cheval de
Tata.—Attentat du 15 juin.—Portrait du couteau.—Gueuletons.—Convoi, service et
enterrement de la proposition Remilly.—Libations.—M. Waleski.—Ordre du jour.—
Témérité de M. Roussel, chef de bataillon de la garde nationale de Montreuil.—La Fête-
Dieu.—Un monsieur découvre que je suis un mouchard.—Adresse.—Dernières séances
de la Chambre des députés.—Mort de Redouté.—Bohain’s french newspaper.—Le
satrape Valée.—M. Bugeaud.—Les pianos et les voisines.—La curée.—M. Pariset.—La
Chambre des pairs.—M. Pasquier.—Divers Pasquiers.—M. Decaze.—M. de Saint-
Aulaire.—M. Auguis.—M. Jouffroy.—M. Chambolle.—M. Gouin.—M. Vincent.—M.
Blanqui aîné.—M. de Bourgoin.—M. de Fontenay.—M. Deffaudis.—Gaillardises
d’icelui.—On donne une place à M. Dronin parce qu’il a un mauvais caractère.—MM.
Laffitte et Arago, aristocrates.—M. de Balzac.—Amende honorable.—Am Rauchen.
Report d’autre part.
Mai.—Comme on demandait à M. Thiers si quelques écrivains feraient partie de l’expédition de Sainte-Hélène? «Non pas, a-t-il répondu;—je veux lui laisser toute sa gravité.»
image d’une guêpe Après l’exposition publique des tableaux, on a distribué les récompenses clandestines.
Autrefois, c’était dans une séance solennelle que le roi donnait lui-même aux peintres et aux sculpteurs les médailles qu’ils avaient méritées.— Depuis quelques années,—ils les reçoivent à domicile—par un garde municipal;—on ne leur demande pas tout à fait le secret, mais bien peu s’en faut. On attribue ce changement à quelques protestations grossières faites par de jeunes peintres, ayant plus de barbe que de talent, à la dernière séance royale. Mais il fallait faire mettre les peintres barbus à la porte ou au violon,—et ne pas répondre à un reproche d’injustice dans la distribution des récompenses par une clandestinité qui, entre autres inconvénients, a celui de diminuer singulièrement le prix qu’on attache aux récompenses.
image d’une guêpe Il y avait dix ans que MM. Jaubert et de Rémusat mettaient une sorte d’orgueil à ne pas avoir la croix;—il y a en effet tant de gens dont on dit: «Pourquoi ont-ils la croix?»—que ce n’est pas une très-mauvaise chose que de faire demander pourquoi on ne l’a pas. MM. Casimir Périer,—Guizot—et plusieurs autres ministres successifs avaient en vain offert la croix à ces deux réfractaires.
M. Thiers leur a joué le tour de faire signer leur nomination au roi sans les prévenir,—de sorte que, comme ministres du roi, ils ont été obligés de l’accepter et de la porter.
En recevant sa croix,—M. Jaubert a dit: «Thiers me payera cela.»
Juin.—1.—Je reçois en ce moment des nouvelles d’un dieu chevalier de la Légion d’honneur, qui ne laissait pas de m’inquiéter un peu;—je veux parler de M. Enfantin, ex-dieu des saint-simoniens. Je m’étais demandé souvent:—Que diable peut-on faire quand on a été dieu?
Voici ce que je lis dans une lettre écrite par M. Bory de Saint-Vincent, chef de l’expédition scientifique envoyée à Alger:—«Nous avons recueilli deux crapauds, dont un assez gros, marqué de taches variant du brunâtre au verdâtre, trouvé pour la première fois par M. Enfantin.»
M. Enfantin, après avoir lutté deux ans contre Dieu,—l’autre dieu, vous savez,—l’ancien, celui qui a créé le soleil et les mondes, une foule de vieilleries;—après l’avoir traité plus que légèrement et avoir essayé d’en faire un dieu de la branche aînée,—M. Enfantin,—homme fait dieu contrairement au Christ dieu fait homme, avait donné sa démission.—M. Enfantin était, il est vrai, de première force au billard et avait inventé un bleu nouveau pour les effets;—mais ce n’était pas là un avenir ni même un présent,—il s’est fait savant;—c’est bien humble.—Qu’est-ce en effet que d’être savant et surtout relativement à l’histoire naturelle?—c’est simplement passer sa vie à admirer les créations infinies de Dieu et épuiser son intelligence à les comprendre. Il est triste de jouer ce rôle vis-à-vis d’un rival.
Mais,—M. Enfantin est-il de bonne foi? s’il avait découvert quelque animal beau et noble comme le cheval,—ou riche, léger, féerique comme le colibri, ou terrible comme le lion, ou utile comme le chameau, je croirais à son humilité et à sa résignation,—comme je crois à celle de ses fils les sous-dieux Michel Chevalier et quelques autres qui se sont résignés à la domination des Bertin, propriétaires du Journal des Débats,—et marchent d’un fort bon pas à la fortune et à ce qu’on appelle les honneurs. Mais aller découvrir un hideux crapaud,—assez gros,—brunâtre et verdâtre,—un crapaud dont Dieu l’ancien était honteux, qu’il avait caché dans quelque mauvaise flaque d’eau de l’Afrique,—espérant qu’on ne l’y trouverait pas; —à la façon d’un poëte qui froisse et met au feu des vers dont il est mécontent;—d’un sculpteur qui jette avec colère dans un coin la terre glaise rebelle sous ses doigts.—N’est-ce pas plutôt une dénonciation qu’une découverte:—cela au point de vue de M. Enfantin, à la fois dieu et apôtre de la forme. Ne veut-il pas dire: «Tenez, voilà ce qu’il fait votre dieu,—le dieu que vous m’avez préféré;—c’est joli,—n’est-ce pas? vous devez être bien content d’avoir un dieu qui fait des choses comme cela.»
Il est probable qu’on amènera en France les découvertes de M. Enfantin, —pour améliorer, par le croisement des races, l’espèce des crapauds dans notre belle patrie.
image d’une guêpe 2.—La guerre que l’on fait en Afrique finira par nous paraître très-singulière.—En France, toutes les idées tournent au commerce, —à l’industrie,—aux affaires,—et la guerre entraîne de ces actes auxquels on a besoin d’être accoutumé pour ne pas s’effaroucher un peu.—Un journal, intitulé le Siècle, écrit dans le même numéro: «Le maréchal Valée s’est dirigé sur la plaine du Chétif,—détruisant les tribus et incendiant les récoltes sur pied;—nos troupes ont fait beaucoup de mal à l’ennemi.
Et à la page suivante: «Abd-el-Kader a mis le feu à la plaine;—la guerre qu’il nous fait est celle d’un brigand et celle d’un vandale.»
—J’ai vu également le même jour, dans un seul journal,—deux faits différents,—dans lesquels on trouve ces mots:—«Il a tué deux hommes.» Dans le premier cas,—l’auteur du meurtre a un pantalon garance, son action est glorifiée;—l’autre a un pantalon noir, il est appelé en cour d’assises. Le premier est un brave soldat qui aura de l’avancement,—le second un lâche assassin qui sera guillotiné.
image d’une guêpe 3.—Les philosophes ont peu de succès en ce moment. Tandis que M. Cousin, membre de la Légion d’honneur, sacrifie aux grâces,—M. Jouffroy, membre de la Légion d’honneur, se laisse convaincre de s’être fait donner de l’argent sous divers prétextes, dont la plupart paraissent insuffisants. Les mêmes gens qui ont crié le plus haut contre les turpitudes qu’on a dévoilées, ont voté ensuite contre une mesure qui tendait à les rendre impossibles à l’avenir.—Ce qui montre qu’il y avait plus d’envie que de vertu dans leur bruyante indignation.
Du reste, en prononçant la publicité des secours donnés aux hommes de lettres, on se serait mis dans une position difficile.—Du jour où, pour éviter que les fonds du ministère de l’instruction publique soient livrés à des appétits indignes,—on en aura abandonné la répartition à la publicité,—les hommes auxquels on veut les conserver ne les accepteront plus, et de ce moment même il ne se trouvera pour les consommer que ceux-là précisément auxquels on veut les dérober, c’est-à-dire des gens sans talent et sans pudeur.
Il faut prendre garde qu’il n’en soit de cet argent comme des hospices d’enfants trouvés,—où, comme nous l’avons déjà fait remarquer depuis la suppression des tours, c’est-à-dire du secret,—on a déposé beaucoup moins d’enfants aux hospices, mais pour en déposer beaucoup plus au coin des bornes et dans les auges des pourceaux. Deux enfants nouveau-nés ont été, hier, trouvés, dans deux quartiers différents, sur des tas d’ordures.
Le ministère de l’instruction publique est, en France, une des niaiséries les plus graves.—Le ministère n’exerce aucune influence littéraire d’aucun genre;—il n’a aucun rapport avec les hommes qui écrivent;—il ne les connaît pas. Il change les heures des classes et des récréations dans les collèges;—il fixe le maximum des pensums;—il modifie la forme des concours. Mais, pour la littérature vivante,—pour celle qui a tant de pouvoir sur les cœurs,—sur les esprits,—sur les mœurs,—il ne sait pas ce que cela veut dire.
image d’une guêpe 4.—M. Arago et M. G. de Pontécoulant, tous deux chevaliers de la Légion d’honneur, savants illustres dans le monde entier, ont écrit l’un contre l’autre une brochure,—dans laquelle chacun des deux prouve clair comme le jour que l’autre est un ignorant.
image d’une guêpe 5.—M. Mathieu de la Redorte,—membre de la Chambre des députés,—chevalier de la Légion d’honneur, est nommé ambassadeur en Espagne à la place de M. de Rumigny, membre de la Légion d’honneur. M. Mathieu de la Redorte est un homme fort distingué sous plusieurs rapports, et contre la nomination duquel je n’aurais rien à dire, s’il s’agissait d’une autre ambassade; mais sa qualité de parent de Joseph Bonaparte,—et la religion réformée à laquelle il appartient, rendent peu convenable sa mission auprès de SA MAJESTÉ CATHOLIQUE.
Ce témoignage de reconnaissance a fait dire de M. Thiers:—Décidément ce n’est pas un Fesse-Mathieu.
En outre, M. de la Redorte devait acheter une action du Constitutionnel, et c’était une chose assez importante.
La propriété du Constitutionnel est divisée entre MM. Étienne, chevalier de la Légion d’honneur;—Véron, chevalier de la Légion d’honneur;—Jay, chevalier de la Légion d’honneur;—et quelques marchands de vin et de bois retirés, et chevaliers de la Légion d’honneur;—ç’a été de tout temps un gouvernement fort agile, et, avant l’entrée de M. Véron—dans les conseils, la discussion s’y animait parfois au point qu’on y échangeait des coups de chaise.—M. de Saint-Albin, le père, chevalier de la Légion d’honneur,—y faisait des 18 brumaire presque périodiques.
M. Véron n’y a donc qu’une puissance très-disputée,—et qui peut à chaque instant lui échapper. M. Mathieu de la Redorte devait acheter l’action de M. Roussel, chevalier de la Légion d’honneur, et adversaire de M. Véron dans le conseil,—et par ce moyen, ranger ce vieux carré de papier d’une manière immuable, sous les ordres de M. Thiers;—mais, la nomination signée,—M. de la Redorte a changé d’avis,—et M. Roussel, voyant qu’on ne voulait plus acheter son action, a commencé à dire qu’il ne voulait plus la vendre.
image d’une guêpe 6.—Voici des remaniements de préfectures,—comme je l’avais prédit dans un volume précédent.—Mais, que n’ai-je pas prédit dans mes volumes précédents?
Entre autre choses,—l’élévation du petit Martin,—chevalier de la Légion d’honneur.
—Il y a à Versailles une chapelle très-sombre.—Le roi la visitait, et on avait laissé ouverte la porte d’entrée pour donner un peu de lumière.—Sa Majesté demande une lettre à un des chevaliers de la Légion d’honneur qui l’accompagnaient, et dit: «Je peux à peu près y lire;—mais la reine ne le pourra pas.»
M. Neveu, l’architecte, chevalier de la Légion d’honneur, s’approche du roi, et lui dit: «Sire, j’ai trouvé un moyen.
—Ah! tant mieux!
—Un moyen d’une simplicité incroyable.—Il s’agit de remplacer la porte d’entrée qui est pleine, par une porte vitrée.»—Le roi eut beaucoup de peine à faire comprendre à M. Neveu qu’une porte qui ne donne pas assez de jour quand elle est ouverte, n’en donnera pas davantage quand elle sera vitrée.
image d’une guêpe 7.—Quand ce volume paraîtra,—M. Ganneron,— député, et chevalier de la Légion d’honneur,—se rappellera-t-il avoir dit dans une maison, hier soir:—Nous venons de bâcler quinze lois.
image d’une guêpe 8.—M. Lherbette, chevalier de la Légion d’honneur, a adressé des interpellations au ministère relativement aux deux journaux ministériels du soir, le Moniteur parisien et le Messager.—Voici le secret de cette petite comédie. M. Baudoin, gérant du Moniteur,—et chevalier de la Légion d’honneur,—voudrait anéantir M. Brindeau, gérant du Messager, lequel voudrait absorber M. Baudoin.
Le petit Moniteur, qui est imprimé à sept mille exemplaires, est préféré par le ministère au Messager, qui n’en vend que onze cents, et on lui donne les dépêches les plus fraîches et les meilleures. Le Messager, d’après un contrat, est assuré de deux années d’existence.—M. Brindeau, menacé de les passer dans l’abaissement et l’humiliation,—a songé à M. Lherbette, à côté duquel il dîne tous les jours au café de Paris,—et il l’a prié de forcer le ministère à s’expliquer clairement à son sujet;—de sorte que les attaques formulées par M. Lherbette contre le ministère—étaient réellement faites par M. Brindeau, gérant du Messager, journal acheté par le même ministère.
image d’une guêpe 9.—Les moralistes et philanthropes ayant de tout temps attribué les crimes des hommes à l’ignorance,—il est devenu fort à la mode, parmi les assassins et les voleurs,—d’avoir un peu de littérature.— On se rappelle les tragédies et les chansons de Lacenaire;—l’homme à la mode en ce moment est Éliçabide.—Clément Boulanger, qui est un homme de talent et de tact, a eu raison d’écrire aux journaux qui l’avaient annoncé qu’il n’était pas vrai qu’il eût fait le portrait de cet assassin pour le publier.
Voici, au sujet d’Éliçabide, une petite anecdote que le chanteur Duprez a racontée lui-même avec beaucoup de gaieté et d’esprit:
«Il y a eu,—il y a quelque temps, une fièvre de plâtre incroyable.—On a publié la statuette de tout le monde.—Un marchand, qui n’avait pu placer tous les exemplaires de celle de Duprez,—a imaginé d’envoyer ce qui lui restait en province et de les faire vendre comme représentant Éliçabide. A Bordeaux, le peuple s’est indigné en voyant le scélérat et a brisé plusieurs statuettes.»
Le commerce ne peut manquer de s’emparer évidemment de ce débouché pour les illustres qui lui restent en magasin.—On a déjà envoyé trois cent cinquante Déjazet dans les départements,—pour être vendues sous le nom de madame Laffarge, accusée d’avoir empoisonné son mari.
Je me réjouis fort d’avoir résisté à l’honneur du plâtre.
image d’une guêpe Lettre de M. Fauvel, maire d’Étretat, m’annonçant la réception des 1,750 francs que nous lui avons envoyés.
image d’une guêpe 10.—M. Népomucène Lemercier, membre de la Légion d’honneur, est mort. C’était un assez beau talent et un très-beau caractère.—Voici à l’Académie un fauteuil vacant.—Voyons comment on fera pour ne pas le donner à M. Hugo, membre de la Légion d’honneur.
—Je me trouvais à la campagne hier,—et je voyais des gens du peuple; —des ouvriers, mangeant, buvant, dansant à faire envie.
Et je me rappelais nos modernes tribuns et les phrases qu’ils font à la Chambre sur le peuple et sur le bonheur du peuple.
Et je me dis,—les Gracques,—ces colosses républicains,—aux jarrets et aux bras d’acier,—au front élevé,—aux cheveux drus et serrés, aux yeux assurés et étincelants, à la voix puissante assez pour remplir le Forum,—ont aujourd’hui pour successeurs de jeunes valétudinaires chauves et en lunettes ou de vieux avocats asthmatiques.
Comment ces hommes peuvent-ils comprendre le peuple,—ses malheurs et ses besoins?
Aussi, écoutez-les.—Ce n’est pas la sécurité et la meilleure organisation d’un travail suffisamment rétribué qu’ils demandent pour le peuple.
Non, c’est le droit d’aller voter dans les colléges électoraux, c’est le droit d’aller de temps à autre mettre dans une urne un morceau de papier en faveur d’un avocat ou d’un marchand de bœufs ambitieux, qu’il ne connaît pas.
A voir ces pauvres tribuns,—tristes, moroses, pâles,—étiques,— somnolents, mornes, ennuyés,
A voir le pauvre peuple,—buvant, mangeant, faisant l’amour avec ses puissantes facultés,
On se demande si les premiers ne sont pas un peu plaisants dans leur pitié pour les seconds; et on s’attriste de voir le bonheur que les phthisiques amis du peuple veulent lui faire à leur taille.
image d’une guêpe 11.—Gatayes est allé voir Janin, membre de la Légion d’honneur, et il l’a trouvé fort embarrassé.—Il y a quelques années, il s’est intéressé à une vieille femme qu’il a rencontrée dans la rue.—Il l’a fait entrer dans un hospice, où elle se trouve fort heureuse. La veille, elle avait été malade,—et, ce jour-là, se trouvant mieux, elle s’était dit: «Il ne faut pas que je meure sans avoir vu M. Janin.» Elle s’était fait accompagner par une femme de la maison,—et, à petits pas chancelants,—elle était arrivée à la rue de Vaugirard.—Là, je ne sais comment,—elle avait réussi à monter les étages,—peut-être a-t-elle mis deux heures;—mais enfin elle est arrivée.—Janin l’a reçue de son mieux,—il a déjeuné avec elle et avec Théodose Burette,—Théodose Burette, savant et homme d’esprit, est le Gatayes de Janin,—il a glissé de l’argent dans sa poche,—il a été simple et bon,—il lui a parlé du régime de l’hospice,—il l’a écoutée avec intérêt,—il a retrouvé, pour accueillir cette pauvre femme,—tous ces soins affectueux qu’il garde au fond du cœur depuis qu’il a perdu sa chère vieille tante.
«Allons,—ma bonne,—lui dit-il,—Théodose et moi nous irons vous voir;—il ne faut pas vous fatiguer ainsi à venir; je suis jeune, moi, j’irai là-bas.»
Tout cela était fort bien;—mais la bonne vieille avait épuisé tout le reste de ses forces pour arriver à l’aire du farouche critique.—Quand il fallut descendre l’escalier, ses pauvres vieux genoux fléchirent; en vain Janin, d’un côté,—Théodose Burette, de l’autre, voulurent la soutenir;— impossible de descendre.—A ce moment, Gatayes arriva;—et on lui expliqua la situation. «Parbleu! dit-il,—il faut descendre la vieille sur un fauteuil que nous porterons.»
L’idée est adoptée:—on place la vieille sur un fauteuil,—Gatayes prend les pieds de devant,—Janin et Burette le dossier, et on descend un peu haletant. «Allez,—allez,—la bonne,—disait Burette, il n’y a pas beaucoup de reines qui aient un attelage comme le vôtre.»
image d’une guêpe 12.—Aujourd’hui a eu lieu la grande revue de la garde nationale.—Vers l’heure du dîner, les rues étaient remplies de citoyens violets et apoplectiques;—les malheureux étaient depuis le matin exposés à un soleil ardent,—empaquetés, serrés, ficelés,—comme vous savez;—plusieurs en mourront. O saints martyrs,—priez pour nous.
On s’était beaucoup occupé de cette revue:—dans son humilité, le gouvernement n’avait pas cru devoir compter sur la sympathie de la garde nationale.—Fidèle à son système d’annonces et de réclames,—il avait imaginé un puff, devant lequel auraient reculé les marchands de pommade mélaïnocôme et d’allumettes pyrogènes.
On avait fait courir le bruit que l’Empereur de toutes les Russies assisterait à la revue.—Le Siècle, feuille de M. Barrot, l’avait annoncé dans le corps du journal.—Le bruit avait grossi, et de braves gens de mon quartier disaient: «Il paraît que l’empereur de Russie sera dans les rangs de la garde nationale.»
Beaucoup s’étaient rendus sur la place de la Concorde—par curiosité, et aussi pour humilier l’autocrate par l’aspect de la tenue d’un peuple libre.— Quelques-uns voulaient crier: «Vive la Pologne!»
On fut extrêmement désappointé—en ne voyant pas le despote,—ceux qui voulaient crier: «Vive la Pologne!» surtout,—et comme ils voulaient crier: Vive quelque chose, ils crièrent: «Vive la réforme!»
Il y avait cependant là un spectacle plus curieux que ne pouvait l’être l’empereur de Russie.—M. Thiers s’était mis en grande sollicitude du cheval qu’il monterait.—Il s’agissait de trouver un cheval qui eût une belle apparence, mais qui cependant ne lui fit aucune avanie. Enfin, il avait emprunté à M. Ernest Leroy—un petit cheval arabe que monte ordinairement un enfant de quatorze ans, hardi cavalier, que les amis de M. Leroy appellent ordinairement Tata.
Quand on demandait à M. Thiers ce que c’était que ce joli cheval,—il répondait: «C’est Leroy qui me l’a prêté.—Ah! c’est le roi?—Oui, c’est Leroy.»
Les amateurs de chevaux et les habitués du bois de Boulogne disaient: «Tiens, c’est le cheval de Tata.»
On n’a pas assassiné le roi:—décidément la mode en est passée.
M. de Pahlen s’est plaint aux Tuileries,—et a dit hautement que l’empereur de Russie n’était pas et ne devait pas être un canard.
image d’une guêpe 13.—Comme, hier, je sortais de la maison que j’habite, rue de la Tour-d’Auvergne, une femme m’aborde et me dit:
—Êtes-vous monsieur Karr?—je voudrais vous parler un moment.
Je m’incline en lui désignant de la main la porte de la maison.
—Non, me dit-elle, passez devant pour me montrer le chemin.
Je la salue et j’obéis. Mon domestique était sorti, je m’adresse à la portière pour avoir la clef de mon logis; à ce moment l’inconnue tire un long couteau qu’elle tenait caché dans son ombrelle et m’en porte un coup dans le dos. La portière jette un cri;—moi, d’un seul mouvement, j’avais paré le coup et saisi le couteau.
—Marie, dis-je à la portière, vous laisserez sortir librement madame,—et vous, madame, vous me permettrez de ne pas prolonger cette petite conversation.
Je la saluai et rentrai chez moi, tandis qu’elle disait: «C’est impossible, il faut qu’il ait une cuirasse.»
—Parbleu,—dis-je à Léon Gatayes,—qui arriva quelques instants après, en lui montrant le couteau:—j’ai bien raison de dire que ces femmes de lettres sont de bien mauvaises femmes de ménage; en voilà une qui vient de dépareiller une douzaine de couteaux!
—Tu te trompes, me dit Gatayes, celui-ci est le couteau à dépecer.
Puis nous allâmes dîner à Saint-Ouen, et passer le reste de la journée sur la rivière.
Ce matin, j’apprends que l’accident a donné lieu, dans le quartier, à de singulières appréciations.—Quelques journaux ont présenté le fait avec des circonstances bizarres.—Quelques récits me donnent un air de Don Juan puni, dont je ne veux pas accepter le ridicule;—d’autres pensent que c’est une anecdote inventée à plaisir par quelque feuille facétieuse,—ce qui me rendrait complice d’un mensonge que je n’aurais pas démenti; c’est ce qui me détermine à en parler ici.
Mon ami le docteur Lebâtard, qui est venu voir s’il y avait de l’ouvrage m’affirme que la blessure pouvait être fort dangereuse, et certes j’aurais été atteint si on m’avait porté le coup tout droit au lieu de lever le bras au-dessus de la tête, comme font les tragédiens, sans aucun doute dans la prévision de la lithographie qui pourrait être faite de la chose.
Les honnêtes dimensions du couteau sont de trente-huit centimètres de longueur.—La largeur de la lame est de deux centimètres et demi.
Il est aujourd’hui accroché dans mon cabinet au milieu de mes tableaux et de mes statuettes, avec cette inscription:
DONNÉ PAR MADAME *** (dans le dos).
Maintenant que tout le monde a pu émettre son opinion sur cette aventure, je vais donner aussi la mienne.
L’auteur de cette exagération—est une femme que j’ai désignée trop clairement dans un volume précédent.—C’est la seule fois, depuis que je publie les Guêpes, qu’il me soit arrivé de désigner ainsi une femme à propos de choses dépassant la plaisanterie.—J’ai fait un acte de mauvais goût; je ne suis pas fâché de l’avoir expié. Et, en y réfléchissant, je ne trouve réellement pas qu’elle ait tout à fait tort;—il faut le dire, il y a dans cette manière de ressentir et de venger une injure,—soi-même,—seule,—en plein jour,—quelque chose qui ne manque ni d’énergie ni de courage, et ne manquerait pas de noblesse,—si le couteau n’était pas un couteau de cuisine.
Je le répète,—j’ai fait un acte de mauvais goût, et j’en demande humblement pardon à toutes les femmes.
—Sur la proposition de M. de Sainte-Beuve, la guêpe Padocke est mise à pieds pour deux mois.
image d’une guêpe 14.—Voici deux phrases que je trouve dans un livre que j’ai publié il y a fort longtemps:
«Il vient parfois des époques difficiles—où les hommes sérieux,—les grands politiques,—amis du trône ou amis du peuple, se disent:—Les circonstances sont graves,—le pays est en danger;—c’est le moment de dîner ensemble et de manger du veau.
»On mange,—on boit,—on parle:—bientôt arrive l’instant où tout le monde parle à la fois et où personne n’écoute;—puis, enfin,—quand on est suffisamment ivre,—on commence à traiter les questions politiques et à discuter le sort des peuples et des rois.
»On appelle ces gueuletons—banquets politiques.»
Ces phrases ont été répétées depuis par plusieurs journalistes qui n’ont pas cité l’endroit où ils les avaient prises—ce qui m’est parfaitement égal, —et, loin de me contrarier, m’a procuré le plaisir de porter ainsi à ces ripailles patriotiques un coup dont elles ne se relèveront pas.
image d’une guêpe La proposition Remilly était enterrée par la gauche, livrée à M. Thiers par M. Barrot.
Rappelons-nous que la proposition Remilly n’avait pour but que d’établir par une loi ce que ladite gauche demandait depuis si longtemps avec tant de clameurs,—c’est-à-dire, d’enlever aux ministres la possibilité de payer les dévouements intéressés. Le coup porté m’avait paru à moi-même difficile à parer. «Parbleu, messieurs; disait la proposition, voilà dix ans que vous criez contre la corruption qu’exercent les ministres; puisque vous êtes la majorité, puisque vos amis sont aux affaires, c’est le vrai moment de la rendre à jamais impossible.»
Je ne voyais rien absolument à répondre.
Mais je n’avais pas prévu l’argument que voici:
«Chère proposition,—répondirent ces messieurs,—il s’agissait alors de ministres corrupteurs et de dévouements mercenaires;—mais aujourd’hui que nous avons des ministres vertueux et des dévouements désintéressés,— c’est bien différent. Fi des dévouements mercenaires! on ne doit rien leur donner; mais le désintéressement, vive Dieu!—proposition ma mie,—le désintéressement est rare;—le désintéressement est fort cher, et on ne saurait trop payer le désintéressement.»
Pour la galerie cependant il fallait faire bonne contenance; le ministère eut l’air d’approuver la proposition Remilly; mais M. Jaubert,—membre de la Légion d’honneur,—envoya à ses amis, et par mégarde à un de ceux qui n’en étaient pas,—une invitation à venir enterrer la proposition Remilly. Cette lettre de faire part,—tombée ainsi en mauvaises mains, fut rendue publique.
Cela devait tuer un ministre et un ministère;—mais dans ce temps-ci— on en voit tant d’autres—que l’on n’y fit presque pas d’attention, et que la proposition Remilly fut enterrée dans l’urne du scrutin.
Les fossoyeurs furent en conséquence conviés à un convoi de quatre-vingts couverts chez Véry;—mais, comme ce parti manque d’homogénéité, —comme on l’a péniblement formé d’éléments bizarres,—que c’est une sorte de julienne, de parti-Gibon,—les chefs défendirent qu’on parlât politique dans la crainte, que dans la chaleur du banquet on oubliât son rôle, et que l’on s’aperçût que l’on n’était réuni que par l’intérêt.
On remplaça la politique par divers exercices bachiques,—tels que la charge en douze temps—et l’ingurgitation de rhum ou d’eau-de-vie dans le gosier d’un seul coup, sans qu’il touche au palais. L’ingurgitation est la charge en douze temps appliquée au vin de Champagne.
L’ingurgitation est susceptible de divers degrés.—Un des représentants de la France, membre de la Légion d’honneur, dans ce mémorable gueuleton,—réussit à boire d’un seul trait une bouteille entière de vin de Champagne.—Quelques autres convives tentèrent de l’imiter, mais ils versèrent les bouteilles, et répandirent des flots de vin sur leurs cravates et leurs jabots, et les habits de leurs voisins.
Les toasts furent remplacés par des chansons bachiques et érotiques.
image d’une guêpe 15.—Il y a plusieurs mois que j’ai annoncé, en signalant l’appui que le Messager donnait à M. Thiers,—que M. le comte Waleski serait récompensé de ce dévouement par une ambassade. Voici qu’on va l’envoyer, en effet, auprès de l’empereur du Maroc,—pour lui demander des explications au sujet des secours qu’Abd-el-Kader a reçus de lui.
Pendant que je suis en train de rendre moi-même hommage à la sagesse de mes prévisions,—je ferai remarquer le soin avec lequel j’ai cessé de parler de M. Waleski depuis qu’il s’est réfugié dans la vie privée. J’ai, dès aujourd’hui, le droit de le mettre sous la surveillance d’un de mes insectes ailés.
image d’une guêpe 16.—Holà! mes guêpes, à moi!—partez, Mammone, —Astarté—et Grimalkin;—je vous confie mes plus intrépides escadrons;— volez à tire-d’aile—sur un mauvais petit village qu’on appelle Montreuil, près Vincennes,—un hameau célèbre par la grosseur de ses pêches;—livrez les habitants à la fureur de vos soldats; n’épargnez ni le sexe, ni l’âge; passez le pays au fil de vos aiguillons,—et, si je vous désigne de préférence, —Mammone,—Astarté—et Grimalkin,—c’est que je connais votre férocité —et que vous avez pris votre déjeuner dans les fleurs de mes lauriers-roses, —déjeuner d’acide prussique, qui ne peut manquer d’envenimer vos piqûres d’une agréable manière.
Voici ce que je lis dans un journal de l’opinion avancée: «Les élections municipales seront vivement disputées dans la commune de Montreuil, près Vincennes.
«Un fait récent est venu donner une grande importance au choix des électeurs.
«Le jour de la Fête-Dieu, le maire de cette commune commanda la garde nationale pour assister à une procession; mais le chef de bataillon, M. Roussel, résista à cette injonction, et ne donna aucun ordre à son bataillon, qui ne parut pas à la fête religieuse. Les habitants se sont hautement prononcés en faveur de M. Roussel, et ils veulent lui donner un éclatant témoignage de leur approbation en excluant le maire du conseil municipal.»
M. Roussel,—Mammone,—vous entendez.
Comment! monsieur le chef de bataillon,—vous faites de l’opposition contre Dieu?—vous ne le reconnaissez pas? Laissez-le donc être Dieu,—lui qui vous laisse si bien être chef de bataillon de la garde nationale de Montreuil; laissez-lui donc sa fête,—monsieur Roussel,—lui qui vous donne, en ce moment, une si belle fête de quatre mois, qu’on appelle l’été; —donnez-lui quelques fleurs, lui qui vous en donne tant,—lui qui pare tous vos pêchers de tant de belles fleurs roses qui deviennent plus tard ces belles pêches que vous nous vendez si bien et si cher. Et vous, honnêtes habitants de Montreuil, pourquoi traiter Dieu si mal? Donnez-lui, dans votre respect, le rang de chef de bataillon de la garde nationale;—ne le placez pas trop au-dessous de M. Roussel;—ne l’humiliez pas trop;—il a peut-être encore là-haut un vieux restant de grêle,—et les pêches ne tiendraient pas plus aux arbres que les hommes à la vie. Mais soyez tranquilles, n’ayez pas peur de l’offenser, ce serait trop d’orgueil;—il n’éteindra pas pour cela son soleil,— et vos pêches mûriront,—et aussi le raisin pour le vin que vous boirez dans le banquet que vous allez sans doute offrir à votre audacieux chef de bataillon.
Audacieux est le mot. En effet, le téméraire,—tout le monde est pour lui; eh bien! cela ne l’intimide pas; il n’en suivra pas moins la route périlleuse qu’il a osé entreprendre.
Et vous, journaliste,—mon bon ami,—comme vous vous sentez heureux! —Ce n’était pas assez d’avoir un roi constitutionnel, il fallait encore un Dieu constitutionnel, un Dieu condamné à une réclusion perpétuelle dans ses églises.—Comme Montreuil doit envier Paris!—Paris, où Dieu est sous la surveillance de la haute police;—où, s’il se montrait dans la rue, il serait appréhendé au corps comme perturbateur; Paris, qui supprime ce jour de la Fête-Dieu,—où le peuple et les rues étaient propres;—Paris, qui chicane les fleurs à Dieu,—dans la crainte de n’en plus avoir assez pour jeter à des danseuses en sueur.
image d’une guêpe Mais cette fête dont vous refusez à Dieu sa part, ne voyez-vous pas que c’est à lui que toute la nature la donne?—tous ces parfums qui montent au ciel, toutes ces voix joyeuses d’oiseaux qui chantent; croyez-vous que ces voix et ces parfums ne vont pas plus haut que vous, et qu’après que vous les avez entendues et respirés,—elles s’éteignent et s’évanouissent?
A l’heure sainte où l’on sonne à l’église
La dernière prière,—au loin silencieux,
Du sol on voit monter comme une vapeur grise
Sortant de l’herbe et s’élevant aux cieux.
C’est l’encens qu’exhale la terre,
C’est la solennelle prière
De la création entière au Créateur;
Chaque fleur, chaque plante, y mêle son odeur:
La campanule bleue en fleurs dans nos prairies, L’alpén-rose le pied dans la neige des monts. Et le grand cactus rouge, hôte des Arabies, Et les algues des mers dans les gouffres sans fonds, L’oiseau son dernier chant dans sa verte demeure,
Et l’homme, des pensers qu’il ne sait qu’à cette heure.
Ce nuage divin, formé de tant d’amours,
Monte au trône de Dieu;—dîme reconnaissante
De ce que doit la terre à sa bonté puissante,
S’étend..... et c’est ainsi que finissent les jours.
image d’une guêpe 17.—On m’envoie une sorte de journal qui s’imprime à cent vingt lieues de Paris, hors de France,—où on donne simplement à entendre que je suis un mouchard.
Je n’ai absolument rien à répondre à cela,—l’endroit d’où le journal est daté se trouvant précisément à quatre cent quatre-vingt mille longueurs de canne de celui où je demeure.
—Je reçois une lettre qui commence ainsi:
«Mon cher Alphonse, l’usage étant généralement adopté de présenter une adresse aux victimes bien portantes d’un crime non réussi,—permettez-moi de recueillir ma signature...
»Je vous conseille fort de changer votre paletot de velours contre une cuirasse;—et d’élever à la dignité de janissaire le père Michel, sur la fidélité duquel vous pouvez compter.
»Comte RAPHAEL DE GRICOURT.»
image d’une guêpe 18.—Les députés s’en vont, les dernières séances se passent—comme toutes les dernières séances.
Quand il s’agit de se faire élire,—le candidat ne recule devant aucune promesse, quelque fallacieuse qu’elle soit.—Il n’est si haute montagne qui n’obtienne la promesse d’un port de mer, s’il lui en prend la fantaisie.— Vous leur demanderiez une rivière de café à la crème qu’ils n’hésiteraient pas à la promettre.
Aussi, nous divisons les candidatures en candidatures—à l’américaine, —au bonjour,—à la tire,—au renfoncement,—à courre,—au tir,—au miroir, —à la pipée,—au collet,—à la ligne,—au filet,—à l’asticot,—à la mouche artificielle.
On promet comme s’il en pleuvait—des ponts, des fleuves, des chemins de fer, des écoles primaires, des églises, des routes, des chemins, des étalons.
Chemins de fer.—La surface de la France ne suffirait pas tout à fait aux deux tiers des chemins de fer promis par les candidats.
Canaux.—Si l’on exécutait tous les canaux promis, il ne resterait pas de place pour les chemins de halage, et à plus forte raison pas pour un seul chemin de fer;—de même que, si l’on exécute les chemins de fer, il faut renoncer à tout canal. Les canaux promis couvriraient, non-seulement l’espace promis aux chemins de fer, mais encore celui réservé aux routes, aux terres labourables, aux bois, aux prairies, aux rues et aux maisons.—Ce serait une inondation, un déluge.
Ponts.—Si l’on exécute seulement la moitié des ponts jurés par les éligibles, il ne coulera plus un pouce d’eau à découvert.
Routes et chemins.—Il n’y aurait de pavés et de silex que pour un quart des routes et des chemins ferrés sur lesquels comptent les diverses communes de France.
Autant les députés, à la Chambre, ont horreur des questions d’intérêt matériel et d’intérêt local qui ne prêtent ni aux longs discours, ni aux théories; autant les gens qui les envoient ont à cœur ces questions, seul but de la peine qu’ils se donnent pour élire des députés et se faire représenter par eux.
Il n’y a pas un de nos honorables qui n’ait promis un petit pont ou une grande route, suivant les localités; quand ils se présentent aux élections, ils promettent tout ce qu’on veut, ils sont envoyés par vous pour prendre vos intérêts, ils ne l’oublieront pas. Les femmes et les enfants des électeurs les chargent de leurs commissions, ils n’en refusent aucune; ils mettent sur leur agenda:
—Des réparations à l’église;
—Un chapeau pour la femme de M. F.;
—Un polichinelle pour le fils de M. R.;
—Un pont sur la rivière.
—Des pralines à la vanille pour la sœur de M. B.—Pas trop cuites.
—Être extrêmement indépendant.
Une fois à Paris, les uns passent le temps à dire: «Très-bien!»
Les autres à faire de longs discours sur les questions les plus oiseuses, ou à demander des bureaux de tabac pour leurs parents et amis.
La clôture finit par arriver,—et on se dit généralement:
«Je ne suis pas ici pour m’amuser;—il me faut des réparations à l’église, un chapeau vert, des pralines, un pont, un polichinelle et une extrême indépendance.
«Je vais reparaître devant mes commettants, ils vont me demander compte de la manière dont je me suis acquitté de leur mandat. Aurai-je une sérénade ou un charivari?—Illuminera-t-on? me réélira-t-on? ai-je tenu mon pont? me suis-je acquitté de mon chemin?»
Alors les députés les plus muets demandent la parole; ils interrompent les discussions les plus animées pour monter à la tribune et dire:
«Messieurs, je profite de l’attention portée sur la question d’Espagne pour rappeler à la Chambre que la commune de *** (Ardèche) a besoin d’un pont.»
Ou bien:
«Oui, messieurs, comme vient de le dire l’honorable préopinant, la liberté tombe en ruine; mais, ce qui ne tombe pas moins en ruine, c’est notre église et les bâtiments y attenant, à tel point que le curé est forcé d’habiter une maison suspecte.
Sur la fin de la session, ils perdent la tête; leurs diverses commissions se confondent; ils s’écrient: «Député de la France, je serai fidèle à mon mandat; j’ai promis un polichinelle (hilarité), je veux dire une grande route à la ville de ***.»
C’est surtout l’indépendance qui se montre par bouffées; le député le plus ministériel pendant la session devient du jacobinisme le plus effréné; il appelle le ministère antinational; il demande incessamment la parole contre le projet du gouvernement; il arrive à la Chambre à la fin d’une discussion dont il n’a pas entendu un mot;—il a acheté le chapeau vert et les pralines; il monte à la tribune, et il dit: «Je ne suis pas de l’avis du ministère.»
Il parle cinq heures pour retrancher trois francs du budget.
Il ne rend plus le salut au ministre dont il assiégeait autrefois l’hôtel.
image d’une guêpe 19.—Redouté, le peintre de roses, vient de mourir;— son âme s’est exhalée avec le parfum des dernières roses, à la fin de ce beau mois de juin, où les roses de toute la terre ouvrent leurs encensoirs de pourpre et exhalent toutes à la fois leurs parfums, tellement qu’il semble que le ciel de juin soit tout formé du parfum des roses.
Redouté, qui n’avait rien perdu de son magnifique talent, avait demandé qu’un dernier tableau lui fût commandé;—M. de Rémusat le lui avait promis; mais, en même temps, dans les bureaux du ministère,—on formulait un refus sec et brutal que M. de Rémusat signa sans s’en apercevoir.—A la lecture de cette réponse, Redouté fut si frappé de surprise et d’indignation—qu’il se trouva mal et mourut deux jours après.
image d’une guêpe 20.—On a reçu,—sinon au ministère des affaires étrangères,—du moins à l’Opéra,—des nouvelles de l’ambassade en Perse. —Ces messieurs ont si bien fait les affaires là-bas, qu’on a envoyé un bateau à vapeur,—d’une marche très-rapide,—pour leur porter l’ordre de revenir: ils seront à Paris dans le courant du mois d’août.—On sait que cette ambassade n’avait pour but que d’enlever au répertoire certaines entraves. M. Pillet, le nouveau directeur,—membre de la Légion d’honneur,— s’alarme fort de son retour; aussi se met-il en état de défense, et se prépare-t-il à soutenir un siége dans toutes les formes.
Déjà défense a été faite aux danseuses et aux figurantes de paraître sur la scène pendant les entr’actes et dans les moments où leur service ne les y appelle pas.
—En Afrique, le maréchal Valée, membre de la Légion d’honneur,— continue son système d’imprévoyance:—il a défendu sévèrement aux soldats et aux officiers toute correspondance avec l’Europe,—et lui-même ne juge presque jamais à propos d’envoyer des nouvelles au ministère.—A chaque instant, on est dans la plus grande inquiétude au sujet de l’armée d’Afrique.
Il y a un nom bien impopulaire que je vais prononcer,—un nom qui fera froncer le sourcil peut-être à mes lecteurs les plus bienveillants: c’est celui du général Bugeaud, membre de la Légion d’honneur.—Eh bien! s’il y a un homme qui soit capable de faire prendre aux affaires d’Afrique—une face nouvelle, c’est le général Bugeaud.—M. Thiers l’avait senti lors de son avénement au ministère, et la nomination de M. Bugeaud était prête;—mais M. Chambolle et M. Léon Faucher s’y sont opposés,—et on maintient le maréchal.
image d’une guêpe 21.—J’habite un logement retiré dans un assez beau jardin planté de grands sycomores, d’acacias et de rosiers,—où, réunissant en moi deux personnages d’une fable de la Fontaine,—je suis tout à la fois l’ours et l’amateur de jardins. Autour de mon jardin,—il y a sept pianos. Malédiction sur les quartiers tranquilles!
Je connais bon nombre de gens de talent qui vivent dans les quartiers les plus bruyants et les plus populeux de Paris.—Eh bien! de temps en temps, sortent d’une de ces rues un beau livre,—de beaux vers, un beau tableau;— mais, au contraire, les fabulistes, les gens qui font des distiques pour l’arc de triomphe de l’Étoile,—des comédies non destinées à la représentation, après avoir été refusées à tous les théâtres,—des charades pour l’Almanach des muses,—des essais sur les mœurs et la philosophie des crapauds, tous ces gens-là sentent le besoin de la retraite, de la retraite mûre de la méditation,—de la méditation, père des chefs-d’œuvre.
Je suis tombé dans l’erreur des faiseurs de distiques. En effet, dans les quartiers bruyants tous les sons se confondent en un son inarticulé,—vague, monotone,—continu,—semblable au bruit du vent qui souffle dans les feuilles,—ou de la mer qui brise sur la plage.—Nul son n’arrive assez distinct aux oreilles pour occuper l’esprit,—mais, au contraire, dans un quartier tranquille, chaque son apporte une idée, et chaque idée une distraction.
Un marchand vient-il à crier dans la rue,—partout ailleurs ce bruit se perdrait dans le bruit général, dans le brouhaha; mais ici vous l’entendez et vous suivez l’idée qu’il vous apporte.
Travaillez donc quand chaque son de la rue vous apporte pour deux jours de souvenirs, de regrets,—d’espoir,—de crainte;—suivez donc une idée!
On est toujours un peu le mari de ses voisines;—sous ce rapport seulement,—je me hâte de le dire,—que, comme avec leurs maris, ces dames ne se gênent pas avec leurs voisins; elles se montrent à la fenêtre dans toutes sortes d’appareils avec lesquels elles aimeraient mieux mourir que de se laisser voir dans la rue—avec de hideuses papillotes de toutes les couleurs,—avec des yeux bouffis de sommeil.
Elles vous condamnent à entendre épeler et balbutier pendant un mois la fantaisie brillante qu’elles joueront plus tard avec tant de succès dans une autre maison... Dès l’aube,—nos sept pianos entraient en jeu, hésitant, cherchant,—recommençant.—me narguant.—C’est le matin que je travaille d’ordinaire et je ne pouvais plus travailler.—Des représentations eussent été inutiles, j’imaginai un autre expédient:—je mandai M. Leroux, professeur de trompe de chasse, et je le priai de me donner quelques leçons.—Au bout d’une semaine, j’étais en état de répondre aux grincements du piano par les rugissements nasillards de la trompe. On ne dit rien d’abord,—mais il me prit deux ou trois fois fantaisie de jouer quelques fanfares au milieu de la nuit;—alors s’éleva une clameur universelle. Après de longs pourparlers, il fut convenu que je ne sonnerais de la trompe que le moins possible, et que je n’en sonnerais ni avant neuf heures du matin, ni après neuf heures du soir,—moyennant quoi les pianos s’engageaient, de leur côté, à ne pas commencer leurs clapotements avant neuf heures du matin.
Mais maintenant—j’ai acquis sur le redoutable instrument une sorte de talent,—et je m’aperçois que mes voisins,—qui autrefois fermaient leur fenêtre avec fureur quand je prenais ma trompe,—semblent m’écouter aujourd’hui avec une sorte de complaisance.
Aussi—comme on ne me redoute plus,—on recommence à ne plus se gêner avec moi.—J’ai entendu ce matin un piano qui couvrait le chant dont les fauvettes saluent le lever du soleil.—Un voisin prétend que mes pigeons mangent sa moisson,—et profère contre eux les plus terribles menaces.— Un autre jette dans mon jardin les débris de tout ce qu’on casse chez lui,— etc., etc.—Il faut mettre un terme à cette oppression,—et, puisque ma trompe n’est plus assez désagréable à mes voisins,—j’annonce publiquement que je suis décidé à prendre des élèves.
image d’une guêpe 22.—Le chef du cabinet particulier d’un ministre, M. L***, donnait audience à M. Lannier, député, et, tout en causant avec lui, décachetait une foule de lettres adressées au ministre,—ce qui est à peu près sa véritable besogne.—«Mon Dieu! dit-il d’un air nonchalant,—que c’est fatigant!—on devrait bien inventer une machine à décacheter les lettres.— Oui;—mais que feriez-vous alors?» répond avec naïveté M. Lannier.
—Les promeneurs s’arrêtent pour admirer les nouvelles maisons construites par M. Lemaire à l’angle de la rue Laffitte et du boulevard. On a dit: «Ce sont des maisons d’or, avec quelques ornements en pierre.»
Les bronzes,—les marbres,—les dorures,—rien n’a été épargné.—La frise, sculptée en pierre par les frères Lechesne, représentant des animaux et des scènes de chasses, est presque aussi belle que ce que nous avons de plus beau de Jean Goujon.—Il y a là sept maisons d’un style et d’un goût différents;—et toutes d’une magnificence!—c’est une œuvre de goût et d’art, après laquelle on n’osera plus appeler de belles maisons—ces énormes masses carrées—percées de plus ou moins de fenêtres.
23.—On parle beaucoup du rôle singulier que l’on fait jouer à la Chambre des pairs:—on ne lui a présenté les lois votées par la Chambre des députés qu’après la clôture de fait de la session de cette Chambre,—de telle façon que son veto devient une sorte de formule dont il est bien convenu qu’elle ne se servira pas.—Il est remarquable qu’un ministère qui est arrivé aux affaires sous prétexte d’être enfin un gouvernement parlementaire,—ait commencé par annuler un des trois pouvoirs, en forçant, au moyen de la coalition, le roi à nommer M. Thiers malgré ses répugnances personnelles, —annule ensuite le deuxième pouvoir, qui est la Chambre des pairs, par l’apport tardif des lois qu’elle a à voter;—le tout en s’appuyant sur le troisième pouvoir, la Chambre des députés, annulé par la corruption.—De sorte que quatre mois ont suffi à l’absorption des trois pouvoirs,—au profit d’une dictature mesquine, il est vrai, mais qui n’en est pas moins une dictature.
La Chambre des pairs manifeste un mécontentement assez prononcé,— mécontentement qui se trouve encore exploité par le grand chancelier, M. Pasquier, et le grand référendaire, M. Decaze,—qui trafiquent de ce mécontentement avec le ministère.
Ces messieurs, qui, par leurs parents, amis et alliés,—disposent à la Chambre de la majorité, font, l’un maintenir tous les Pasquier dans les rangs de la magistrature et des finances qu’ils encombrent, l’autre conserver à M. de Saint-Aulaire l’ambassade de Vienne.
image d’une guêpe 24.—On s’agite de toutes parts pour créer des places et des vacances, et pouvoir donner la curée si promise et si attendue.
Ainsi la place de M. Daunou, vivement disputée par tous les députés de la gauche, après avoir été promise à plusieurs,—tels que MM. Auguis, Jouffroy, Chambolle, etc., sera définitivement donnée à M. Taschereau pour remplacer la division des communes qu’on lui avait promise;—c’est un commencement de liquidation avec le Siècle.
—M. Léon Faucher sera nommé maître des requêtes au conseil d’État, et chef de la division des prisons à l’intérieur.
—M. Blanqui aîné, frère de l’auteur de l’attentat,—ne sera pas, comme on le lui avait promis, directeur de la direction du commerce aux affaires étrangères, mais directeur du commerce sous M. Gouin, à la place de M. Vincent.
Ces deux nominations,—celle de M. Léon Faucher et celle de M. Blanqui, sont deux à-compte pour le Courrier Français.
—Il est question d’envoyer M. Jacques Coste, ancien directeur du Temps, à Constantinople.—On ne sait pas plus le sujet de cette mission que celle de M. Waleski à Mascate:—le plus probable est que cela n’a pour but que de donner des missions à ces messieurs,—et qu’une fois qu’ils sont nommés le but est atteint.
image d’une guêpe Nous voici, comme vous voyez, en pleine curée.
image d’une guêpe 25.—Il va y avoir, malgré les dénégations, un assez grand mouvement dans le corps diplomatique.—On va mettre à la retraite le baron de Bourgoin, ministre à Munich,—le vicomte de Fontenay, ministre à Stuttgard,—et le baron Deffaudis, ministre à Francfort.
M. Drouin,—premier secrétaire d’ambassade à Madrid, sera rappelé pour remplacer, à la direction du commerce aux affaires étrangères, M. Désaugiers.
Ce déplacement n’a pas pour objet une aptitude spéciale de M. Drouin: la véritable raison est que c’est un homme entier,—impérieux,—obstiné,— et que M. de la Redorte, le nouvel ambassadeur, ayant lui-même le caractère roide et un peu opiniâtre, il leur eût été à tous les deux difficile et désagréable de vivre ensemble.
Pour M. Deffaudis,—la raison qu’on donne de sa disgrâce égaye beaucoup les personnes qui connaissent M. Thiers, un peu collet-monté de sa nature.—On l’accuse de mêler dans ses dépêches des anecdotes un peu grivoises.—M. de Fontenay et M. Bourgoin sont accusés de carlisme.
Voici les prétextes:—la véritable raison est qu’il faut faire des places aux très-peu nombreux membres de la Chambre des pairs qui sont partisans du ministère.
image d’une guêpe Continuation de la curée.
image d’une guêpe 26.—M. Véron va être, selon les uns, receveur général, selon les autres sous-préfet à Sceaux.
M. Perrier fils, nommé ambassadeur en Russie, ne veut pas y aller.—Sa position de fortune,—qui rend ses services presque désintéressés, semble lui donner le droit de choisir.
—Il y aura le 14 juillet, à Belleville, un grand banquet radical à deux francs par tête.—MM. Laffitte et Arago en sont exclus comme modérés et aristocrates.
—C’est par erreur que, dans le volume précédent,—j’ai parlé de la chute du Vautrin de M. de Balzac. La représentation, interrompue par une brutalité ministérielle, n’a même pas été terminée.
image d’une guêpe 27.—A l’Académie, les Hugophobes—ont fait ajourner l’élection au mois de novembre prochain,—pour avoir le temps de trouver jusque-là quelque génie qui aurait par hasard échappé jusqu’ici à l’attention.—S’ils ne trouvent rien dans la littérature, ils sont décidés à se rabattre sur M. Pariset, médecin de la Salpêtrière.
image d’une guêpe AM RAUCHEN.—Ceux-là se vantent d’être sobres, qui ne digèrent plus; ceux-ci d’être chastes, dont le sang est mort et stagnant; les autres d’avoir appris à se taire, qui n’ont plus rien à dire; en un mot, l’homme fait des vices des plaisirs qui lui échappent, et des vertus des infirmités qui lui arrivent.
image d’une guêpe L’amour que l’on éprouve est tout dans la personne qui aime; la personne aimée n’est que le prétexte.
image d’une guêpe Les plus désagréables des malheurs sont ceux dont on ne peut se prendre à personne; aussi ne néglige-t-on rien pour éviter cet embarras. C’est pour cela qu’on a inventé le sort, espèce de puissance ennemie et taquine, qui n’est occupée que de tourmenter notre vie, et que l’on a la consolation de maudire et d’invectiver faute de mieux.
image d’une guêpe On aime mieux être lapidé par un homme dont on peut se venger que de recevoir deux aérolithes dont personne n’est responsable.
image d’une guêpe L’incertitude est le pire de tous les maux, jusqu’au moment où la réalité nous fait regretter l’incertitude.
image d’une guêpe Dans l’amour,—il y a une personne qui aime, et l’autre qui est aimée.
image d’une guêpe Entre deux amants, il n’y a qu’une somme d’amour à dépenser: ce que l’un prend de plus,—l’autre l’a de moins.
image d’une guêpe Il y a un instinct dans le cœur de l’homme qui le fait s’effrayer d’un bonheur sans nuage. Il lui semble qu’il doit au malheur la dîme de sa vie, et que ce qu’il ne paye pas porte intérêt, s’amasse, et grossit énormément une dette qu’il lui faudra acquitter tôt ou lard.
image d’une guêpe On demande en général à la vie plus qu’elle ne renferme; nous sommes accoutumés à mettre notre bonheur dans des choses impossibles et notre malheur dans des choses inévitables.
image d’une guêpe L’espérance et le souvenir ont le même prisme: l’éloignement. Devant ou derrière nous, nous appelons le bonheur ce qui est hors de notre portée, ce que nous n’avons pas encore ou ce que nous n’avons plus.
image d’une guêpe Ceux qui entassent de l’argent ou des honneurs pour le temps où, sans force, sans désirs, ils ne pourront plus en faire usage, me semblent des gens qui, n’ayant qu’une heure à dormir, passeraient cinquante minutes à se faire un lit bon et mou au lieu de dormir leur heure entière sur l’herbe ou sur la terre dure.
image d’une guêpe A la fin de sa vie, on découvre qu’on n’a jamais autant souffert de personne que de son ami.
image d’une guêpe La première moitié de la vie se passe à désirer la seconde, la seconde à regretter la première.
image d’une guêpe Quand on est heureux, il semble que l’on en soit fier; que le bonheur n’est pas jeté au hasard; mais que le choix que la fortune fait de vous pour vous caresser est une preuve et un témoignage de votre mérite; vous voulez faire confidence de votre félicité à tout le monde, vous l’affichez sur votre face, et vous semblez réclamer comme un droit l’amitié et la vénération, en votre qualité d’élu de Dieu, qui vous grandit et vous approche de lui par ses faveurs, par ses marques d’affection, comme fait un prince pour ses favoris! et vous êtes certain que personne ne refusera d’entrer en partage de vos joies et de vos délices.
image d’une guêpe Mais, si vous êtes malheureux, vous sentez que les arrêts de la fortune sont sans appel aux hommes; que les heureux persuaderont aux autres et se persuaderont eux-mêmes que le sort qui vous frappe est juste: car, si l’on mettait en doute la justice du châtiment, ce serait mettre en doute l’équité des caresses. Vous comprenez que les heureux accueilleront mal vos plaintes, comme le légataire universel celles du fils déshérité.
image d’une guêpe Chacun veut avoir un ami, mais personne ne veut être l’ami d’un autre.
image d’une guêpe Les hommes ne vous trouvent sage que lorsque l’on partage ou qu’on approuve leur folie.
image d’une guêpe La plupart des hommes sont persuadés qu’il sont ce que la nature a créé de plus accompli; qu’ils sont le type le plus parfait de l’homme, et que les autres sont plus ou moins bien, à proportion qu’ils s’approchent plus ou moins de leur ressemblance; si vous n’avez pas leurs défauts ou leurs ridicules, ou leurs vices, ils vous croient mutilé; si vous avez des talents ou du génie plus qu’eux, ils vous considèrent comme affligé de superfluité, telle qu’un goître ou une gibbosité.
image d’une guêpe La raison humaine est une plaisante chose dans votre bouche, comme dans celle de tout le monde. Il a tort, veut dire: il ne pense pas comme moi. Il a raison, signifie: il est de mon avis.
FIN DU PREMIER VOLUME.