Les guêpes ­— séries 1 & 2

Alphonse Karr · Chapitre 12 sur 27

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Les guêpes ­— séries 1 & 2

Juin 1840.

 

Report d’autre part.—Le petit Martin.—M. Thomas.—Description du petit Martin.—M.

Pelet de la Lozère.—L’oubli des injures.—Madame Dosne.—Les mariages.—M.

d’Haubersaert—La machine impériale.—1er MAI. Les discours au roi.—M. Pasquier.—M.

Séguier.—M. Cousin.—M. de Lamartine.—Madame Dudevant.—Madame Dorval.—

Madame Marliani.—M. de Balzac.—M. Francis Cornu.—M. Anicet Bourgeois.—Le

mari de la reine d’Angleterre.—Les Chinois.—Encore M. Cousin.—M. de Pongerville.—

Madame Collet née Revoil.—Les feuilles amies.—Deux cent mille francs.—Avantage

qu’ont les rois morts sur les rois vivants.—M. Duchâtel.—Mademoiselle Rachel.—

Madame de Noailles.—M. Spontini.—M. Duprez.—M. Manzoni.—Le père de la

duchesse de Nemours.—Les injures anonymes.—Conseils à M. Jules ***.—M. de

Montalivet.—M. Dumont.—M. Siméon.—Les restes de Napoléon.—M. Thiers.—M. de

Rémusat.—M. Guizot.—M. Molé.—La caque sent toujours le hareng.—M. Taillandier.

—La plume d’une illustre épée.—Le maréchal Clauzel.—Miei Prigioni.—Méditations.—

Les lis et les violettes.—Madame Tastu.—Madame Laya.—M. Valée.—M. Cavaignac.—

M. Fould.—M. Jacques Lefebvre.—M. Lebœuf.—M. Garnier-Pagès.—M. Thiers.—M.

D’Argout.—M. Dosne.—M. de Rothschild et les juifs de Damas.—La quatrième page

des journaux.—Les chemins de fer.—Trois cerfs.—Chasse courtoise.—Souscription pour

les pêcheurs d’Etretat.—Rapport de M. Clauzel.—M. Frédéric Soulié.—M. Frédérick

Lemaître.—Une représentation par ordre.—Mademoiselle Albertine.—M. Glais-Bizoin

—M. Gauguier.—M. de Lamartine.—Apothéose peu convenable.—Les barbarismes de

la Chambre.—Le Journal des Débats s’adoucit.—M. Janin.—M. de Bourqueney.—M. de

Broglie.—M. Sébastiani.—M. Léon Pillet.—M. Duponchel.—M. Schikler.—

Mademoiselle Fitz-James.—Am Rauchen.

Report d’autre part.

image d’une guêpe 29 et 30 AVRIL.—Toujours relativement à la carte à payer des consciences et des dévouements désintéressés qui ont été servis devant MM. les membres du cabinet vertueux, et pour subvenir à l’insuffisance de ses ressources rémunératrices, M. le président du conseil a mis le petit Martin auprès de M. Thomas, chef du personnel du ministère des finances.

Mais vous me demanderez ce que c’est que le petit Martin?

image d’une guêpe DESCRIPTION DU PETIT MARTIN.—Le petit Martin, que l’on désigne ainsi familièrement dans les coulisses du pouvoir, a été le secrétaire de M. Thiers dans tous les postes qu’il a occupés, même celui de boudeur de la place Saint-Georges;—il est du même pays, de la même ville, que son patron, à peu près du même âge;—il a en hauteur un pouce de moins (le flatteur!) que son auguste maître (M. Thiers s’appelle Auguste).

Le petit Martin ne devait cependant pas, cette fois, occuper cette place de confiance auprès de M. Thiers, parce qu’à leur dernière sortie du pouvoir il avait été placé à la cour des comptes, qui exige un travail et une résidence de toute la journée.—M. Barthe, président de la cour des comptes, voyant les négligences du petit Martin, a essayé, les premiers jours, de le gronder; —mais, en voyant le ministère s’affermir, M. Barthe s’est adouci et a cessé de tourmenter son référendaire.

La position du petit Martin, près de M. Thomas, a pour but de savoir les nouvelles vacances dans l’administration avant l’honnête M. Pelet (de la Lozère), sorte de Lagingeole gouvernemental que M. Thiers s’est donné pour collègue.—M. le président du conseil, averti des places vacantes, peut faire main basse dessus en faveur de ses ennemis députés ou journalistes.

En outre, M. Thiers, avant sa rentrée au pouvoir, ayant promis la place de chef de son cabinet à quinze journalistes, à vingt-cinq auditeurs, à quarante fils ou neveux de députés, a été contraint de reprendre l’ancien pour avoir un prétexte à donner aux déçus.

Ainsi occupé, le malheureux Martin ne peut sortir qu’une demi-heure par jour, et dormir que trois heures par nuit. Il faut qu’il reçoive tous ceux que le ministre ne veut pas recevoir,—qu’il parle à tous ceux auxquels le président du conseil ne pourrait parler sans se compromettre. De toutes ces fonctions, la principale est de se transporter près des ministres pour leur porter les ordres du président du conseil, et présenter à leur signature les nominations aux emplois lucratifs de leurs départements.

image d’une guêpe On me demandera peut-être quelle sera la récompense de tant de zèle et d’un dévouement si robuste. Le petit Martin aura de l’avancement à la cour des comptes, et, de plus, madame Dosne a promis de le marier.

Car un des moyens de séduction que l’on emploie en ce moment, c’est celui de faire des mariages.—Madame Dosne tient bureau ouvert et agence matrimoniale. Comme elle a eu la main heureuse, il n’est pas une mère qui ne soit prête à accepter un gendre de sa main. Plus généreuse que MM. Willaume, de Foy, et autres agents spéciaux pour les mariages,—madame Dosne n’exige, pour prix de ses bons offices,—que l’engagement, pour les maris, pères ou frères, qui arriveraient à la Chambre, de voter pour M. Thiers.—Elle a promis,—assure-t-on,—de trouver une femme avec dot et beauté, pour le jeune conseiller d’État, M. d’Haubersaert, que sou nez rouge a jusqu’ici fait refuser par plusieurs héritières.

image d’une guêpe A voir, dans les luttes ministérielles,—les places et l’argent pour but unique et l’administration abandonnée aux commis,—on s’étonne que les choses n’aillent pas encore plus mal qu’elles ne vont.

En effet, un ministre ne s’occupe que de rester au ministère,—et il est renversé avant d’avoir pu prendre la moindre connaissance de son département:—ce qui fait que les affaires réelles vont encore à peu près, c’est que la vieille machine administrative de l’Empire était très-solidement construite et qu’elle subsiste encore.—Les ministres sont comme des chiens dans un tourne-broche, il suffit qu’ils remuent les pattes pour que tout aille bien:—que le chien soit beau ou laid,—qu’il ait ou n’ait pas d’intelligence, —la broche tourne et le dîner est à peu près mangeable.

Mais la machine se rouille fort et ne peut tarder à se détraquer, c’est alors que nous serons en plein gâchis.

image d’une guêpe 1er MAI.—La fête du roi a été ce qu’elle est tous les ans.—Le bourgeois de Paris, qui nomme des députés pour qu’ils exigent des économies, a trouvé le feu d’artifice mesquin;—le bourgeois de Paris veut à la fois la plus stricte économie et la plus grande magnificence. Les chefs des différents corps de l’État ont fait au roi le même discours qu’ils font depuis dix ans, et que beaucoup d’entre eux ont fait à l’empereur Napoléon et aux deux monarques de la Restauration. Il est impossible de voir des phrases plus creuses par le fond et plus ridicules par la forme que celles adressées à Louis-Philippe par ces honorables personnages.—Nous dirons en passant à M. Pasquier, président de la Chambre des pairs, qu’il n’est d’aucune langue de dire,—qu’une source se puise, ainsi qu’il lui est arrivé de le dire dans son discours au roi.

Nous dirons à M. Séguier—qu’il est un peu trop bucolique, pour un premier président de cour royale, de montrer les princesses «préparant des festons pour les princes,» et que «des princes ÉMULESE des TROPHÉESE de Mazagran» vaudraient des pensums à des écoliers de sixième.

Mais il y a quelque chose de plus triste: M. Cousin, ex-philosophe,— traducteur d’ouvrages allemands, traducteur dont on a dit: «Pour traduire, il ne suffit pas d’ôter un ouvrage de la langue dans laquelle il a été écrit, il faut encore le mettre dans une autre langue.»—M. Cousin, aujourd’hui ministre de l’instruction publique,—grand maître de l’Université,—a dit dans son discours au roi:

«Portez un moment les yeux sur les œuvres de votre sagesse qui est aussi leur gloire;» c’est un exemple d’amphigouri,—et non pas un exemplaire, comme a dit le même M. Cousin dans un ridicule discours fait la même semaine à propos de M. Poisson, que la mort a enlevé à la science:—«M. Poisson était l’exemplaire vivant de cette maxime.» On a remarqué dans le discours au roi de M. Cousin cette appréciation politique dont la justesse et l’audace ont paru à la hauteur des aphorismes du célèbre M. de Lapalisse:— Les citoyens un peu divisés, comme il arrive presque toujours dans les révolutions.

Ce bon M. Cousin est un assez réjouissant ministre de l’instruction publique; à la dernière séance de la Chambre des députés, voyant M. de Lamartine monter à la tribune,—il a dit: «Ah! c’est M. de Lamartine; je ne le connaissais pas.—On a rapporté le mot à M. de Lamartine qui a répondu: —«Je ne le connaîtrai pas.»

—La première représentation de Cosima, drame de madame George Sand, avait attiré une nombreuse affluence;—la pièce n’a eu aucun succès.

Il y a eu après la pièce un souper chez madame Marliani,—souper dans lequel il ne s’est pas dit un mot de l’ouvrage tombé.

La chute de M. de Balzac et celle de madame Dudevant ont été un beau triomphe pour les fabricants de mélodrames du boulevard,—MM. Francis Cornu et Anicet Bourgeois, grands écrivains de même force, dont l’un nie le style et l’autre l’orthographe.—Je suis, pour ma part, enchanté de voir ainsi punis les gens d’un talent réel et distingué qui descendent dans l’arène avec les industriels de la littérature.

Dans un théâtre, il y a au moins quinze bottiers, autant de tailleurs, trois cents marchands, quelques domestiques;—jamais il ne vous viendrait à l’esprit de lire à votre tailleur ou à votre bottier un seul de vos vers, encore moins de lui demander son avis, encore moins de le suivre en la moindre des choses.

Eh bien! quand tous ces gens sont réunis, vous tombez à genoux devant eux, vous attendez avec une anxiété mortelle ce qu’ils vont décider de votre œuvre.

Aussi, que de succès dus à la vulgarité des situations, du sentiment et du langage;—que de chutes qui n’ont pour cause que des beautés inusitées ou de nobles hardiesses! Hélas!—il faut le dire, c’est pour gagner un peu plus d’argent,—que les écrivains qui s’étaient jusqu’ici abstenus du théâtre viennent s’y compromettre aujourd’hui et y prostituer à la foule leur talent et leur réputation. Au théâtre, où tout ce qui n’est pas aussi faux que le soleil d’huile et les arbres de carton fait disparate et choque l’assemblée;— au théâtre, où la pensée, après avoir revêtu déjà la forme de l’expression qui l’amoindrit,—doit encore subir l’incarnation d’un acteur,—adopter sa figure, son geste, sa voix,—ses façons d’être et de comprendre ou de ne pas comprendre.

Si deux personnes causent avec un peu d’abandon,—une troisième qui survient fera changer la conversation. Elle deviendra immédiatement d’un tacite et commun accord, plus vulgaire et moins intime.

Chaque fois que j’ai fait un livre, il m’a toujours semblé que je le racontais à une personne,—à une seule,—que je connaissais ou que je rêvais; l’un a été fait pour Gatayes,—un autre pour l’habitante, que je n’ai jamais vue, d’une petite fenêtre fleurie que j’apercevais de la mienne;— presque tous pour C... S...,—aucun pour ce qu’on appelle le public.

Si le poëte savait bien ce qu’il fait la première fois qu’il donne son ouvrage à l’impression,—il y a en lui une sainte pudeur qui se révolterait en songeant que cette pensée qui sort de son âme et de ses veines,—il la livre et l’abandonne à tous,—et il jetterait au feu son manuscrit révélateur, il n’oserait mettre son cœur à nu devant le public.—Il y a des sentiments si délicats et si pudiques, qu’ils meurent de froid ou de honte aussitôt qu’ils sortent du cœur autrement que pour entrer dans un autre cœur qui les cache et les réchauffe.

image d’une guêpe 2.—On place sur la colonne de Juillet le génie de la liberté;—c’est la consécration d’un genre d’actes glorifiés il y a dix ans, et criminels et punis aujourd’hui.—C’est le défaut des monuments:—grâce aux lenteurs du bronze,—ce qu’on avait commandé contre la branche aînée semble presque s’exécuter aujourd’hui contre celle qui lui succède.

image d’une guêpe 3.—Le mari de la reine d’Angleterre exécute fidèlement ses promesses,—le parlement est content de lui.—La reine est grosse;—on a donné au prince de Cobourg un régiment,—à titre d’encouragement et de récompense.

—Voici la guerre commencée entre les Chinois et les Anglais.— J’avouerai que, jusqu’ici, les Chinois m’avaient paru un peuple aussi fantastique que les Lilliputiens de Gulliver.—Que les gens de bonne foi s’interrogent, et il s’en trouvera plusieurs qui ont partagé mes impressions. —Nous ne connaissons les Chinois que par les portraits qu’ils nous envoient sur des boîtes bizarres;—portraits ridicules, invraisemblables et hideux, qu’on ne fait pas ordinairement de soi-même.—J’avais cru qu’il n’existait de Chinois que ceux qui sont peints sur les porcelaines, sur les paravents et sur les boîtes de laque;—aussi, quand j’ai lu que l’empereur avait fait un appel à tous ses sujets,—j’ai été saisi de frayeur et je me suis hâté d’entrer dans mon cabinet pour voir si ces bonnes grosses figures ne s’étaient pas détachées de mes pots bleus et de mes boîtes dorées, et n’avaient pas disparu subitement pour aller obéir aux injonctions de leur souverain.

image d’une guêpe 4.—Voyez cependant comme on est quelquefois trompé:—il n’y a sorte de chose que je ne me sois laissé dire sur M. Cousin. —On m’avait raconté que, malgré les frais de représentation qui lui sont alloués au ministère, il n’y donne pas de dîners,—ou les donne si mauvais, que personne ne s’y laisse prendre deux fois;—que la vieille gouvernante qu’il avait à la Sorbonne l’a suivi au ministère, où elle continue à tenir sa maison dans des idées d’ordre auxquelles la malveillance se plaît à donner un autre nom.

On m’avait raconté que M. Cousin, qui est assez mal élevé, avait manifesté une arrogance de mauvais ton à l’égard des hommes de lettres et des académiciens;—qu’on lui avait demandé, sur les sommes affectées à cet emploi, un secours pour un écrivain malheureux et qu’il avait répondu brutalement: «Je ne donnerai rien; ces gens-là m’ennuient;»—que, rencontrant M. de Pongerville, l’académicien, sur le pont des Arts,—il lui avait dit:—«Il n’y a que vous, monsieur, dont je n’aie pas reçue la visite.— Cela vient, monsieur, aurait répondu M. de Pongerville, de ce que j’attends la vôtre.»

Eh bien! toutes ces choses et une foule d’autres qu’on m’avait racontées, —toutes ces choses, après des informations scrupuleusement prises, se sont trouvées être parfaitement vraies; mais ce qu’on ne m’avait pas raconté d’abord et ce que le hasard m’a fait découvrir depuis, c’est la touchante sollicitude de M. Cousin pour la littérature.—La chose, il est vrai, ne s’applique qu’à une seule personne;—mais il n’y a aucun doute à former que M. Cousin ne soit prêt à se conduire de même à l’égard de tout autre personnage littéraire qui se trouverait dans le même cas. Ab uno disce omnes.

Il s’agit de madame C***, née R***, qui a obtenu un prix de poésie à l’Académie, et qui, ne se trouvant pas assez en évidence—par la lecture de ses vers,—sa présence dans l’assemblée, et la proclamation de son nom,— demanda avec tant d’instances à lire elle-même la pièce victorieuse.

Mademoiselle R***, après une union de plusieurs années avec M. C***, a vu enfin le ciel bénir son mariage;—elle est près de mettre au monde autre chose qu’un alexandrin.—Quand le vénérable ministre de l’instruction publique a appris cette circonstance,—il a noblement compris ses devoirs à l’égard de la littérature.—Il a fait pour madame C*** ce qu’il fera sans aucun doute pour toute autre femme de lettres à son tour.—Il l’a entourée de soins et d’attentions;—il ne permet pas qu’elle sorte autrement que dans sa voiture. A un dîner chez M. de Pongerville, qui suivit de près la rencontre sur le pont des Arts,—tout fatigué, et désireux de se retirer, il attendit l’heure de l’intéressante poëte pour la reconduire dans son carrosse. —Il est allé lui-même chercher à Nanterre une nourrice pour l’enfant de lettres qui va bientôt voir le jour,—et on espère qu’il ne refusera pas d’en être le parrain.—Eh bien! voilà de ces choses que la presse,—qui devrait être pénétrée de reconnaissance,—affecte d’ignorer et de condamner à l’oubli.

image d’une guêpe 5.—Pendant que les journaux amis de M. Thiers attendent plus ou moins patiemment la récompense de leur concours désintéressé,—je ne sais qui s’est amusé à jeter au milieu d’eux une pomme ou plutôt un os de discorde. On a répandu le bruit que deux cent mille francs avaient été donnés par M. le président du conseil à une des feuilles qui se sont rangées sous sa bannière.—Chacune, persuadée de n’avoir pas reçu les deux cent mille francs en question, se sentit fort irritée de cette injuste préférence,—et commença à jeter un œil investigateur et dangereux sur les autres feuilles ralliées,—et à lancer au ministère quelques mots à double entente et quelques demi-menaces.—On eut beaucoup de peine à faire comprendre à ces estimables carrés de papier qu’ils avaient été mystifiés.

—Pour l’anniversaire de la mort de l’empereur Napoléon, l’enceinte qui entoure la colonne a été jonchée de couronnes d’immortelles.—Les rois morts ont, entre autres avantages sur les rois vivants, celui qu’on ne leur fait pas de discours.

image d’une guêpe 6.—Au précédent ministère de l’intérieur, on n’était occupé que de mademoiselle Rachel.—M. Duchâtel lui envoyait des livres et tous les commis lui faisaient des vers.—Il est douteux que Corneille ou Racine, s’ils revenaient au monde, fussent aussi bien traités par ces messieurs.—Mademoiselle Rachel appelle mademoiselle de Noailles sa meilleure amie.—Le règne des avocats en politique a pour pendant le règne des comédiens en littérature.—J’ai vu une lettre de Spontini à M. Duprez.— Il appelle M. Duprez «son nouvel Orphée;» il implore son appui et sa protection, et prend la liberté de le prier de vouloir bien accepter sa visite (la visite de Spontini chez M. Duprez!) et lui indiquer un jour et une heure qui lui conviennent (qui conviennent à M. Duprez!) pour le recevoir (recevoir Spontini!).

image d’une guêpe 7.—A propos de la Saint-Philippe, on a donné des croix d’honneur dans l’armée et dans la magistrature, et aussi à des professeurs:—le seul écrivain que M. Cousin ait jugé digne de cette distinction est M. Manzoni, poëte italien.—Je n’aime pas beaucoup qu’on ait donné je ne sais quel grade dans l’ordre au père de la nouvelle duchesse de Nemours:—la croix d’honneur, que beaucoup de gens ont payée d’un bras, d’une jambe, ou d’un œil,—d’une vie entière de travaux et de privations, ne doit pas être donnée à si bon marché, que de devenir la récompense du bonheur qu’ils ont d’avoir une très-belle fille et de la bien marier.—La croix d’honneur ne doit pas devenir un petit cadeau pour entretenir l’amitié, et suppléer économiquement l’ancienne tabatière à portrait, enrichie de diamants, qui était la formule la plus ordinaire des libéralités royales.—On regarde plus à donner des diamants que des rubans, dont il se fait par jour trois cent cinquante mille aunes dans les manufactures de Saint-Étienne.

image d’une guêpe 8.—Quelques messieurs continuent à m’adresser des lettres injurieuses et anonymes;—j’en ai reçu deux aujourd’hui.—L’auteur de la première, après quatre pages où il met du latin, du grec, peu de français et beaucoup de grossièretés,—me défie, en me tutoyant, de mettre sa lettre dans mes petits livres;—cependant je m’engage sur l’honneur à satisfaire au désir de ce monsieur et à faire imprimer sa lettre dans le prochain numéro des Guêpes, s’il veut prendre la peine de la venir signer chez moi;—je joindrai en post-scriptum le récit de la correction que je lui aurai infligée;—car, comme le dit Chamfort,—quand on porte d’une main la lanterne de Diogène,—il faut tenir son bâton de l’autre main.

—Un autre, qui signe Jules, m’adresse des injures et des menaces:— Hélas! mon pauvre monsieur Jules,—quand on veut faire peur aux gens, il ne faut pas commencer par leur avouer qu’on est un lâche, en ne signant pas une lettre du genre de la vôtre:—j’entends par signer,—mettre au bas de sa lettre son nom,—son adresse,—et l’heure à laquelle on est chez soi;—c’est une chose que peut demander un homme qui met son nom au commencement et à la fin de tout ce qu’il écrit.

Quand j’étais plus jeune,—quand je demandais encore à l’existence plus qu’elle ne peut donner,—quand je me déchirais les mains à vouloir cueillir des fleurs et des fruits sur les ronces stériles des routes de la vie,—ces injures anonymes m’ont fait quelquefois pleurer de rage et de désespoir:— pendant une semaine je cherchais si quelque mouvement instinctif ne me ferait pas reconnaître dans la foule mon lâche provocateur.

Aujourd’hui,—j’ai pris mon parti sur tout cela;—je sais que l’homme qui se fait connaître par quelque talent et par un caractère indépendant,— que l’homme qui marche dans la vie d’un pas ferme et droit,—se dénonce à la bienveillance inactive de quelques honnêtes gens,—et à la haine passionnée des imbéciles et des fripons de tout genre;—j’ai compté les deux partis, et je ne crois pas manquer de courage en faisant ce que je fais. C’est un ennemi public que l’homme qui, au milieu des mensonges des hommes et des choses, dit à chaque homme et à chaque chose: «Tu ne me tromperas pas,» et qui les poursuit par le ridicule,—seule arme qui puisse les atteindre aujourd’hui que tant de gens n’ont plus d’honneur que l’on puisse attaquer sérieusement,—et qu’il ne leur reste que la vanité.

image d’une guêpe 9.—M. le comte de Montalivet s’est fait nommer dans le même mois colonel de cavalerie et membre libre de l’Académie des beaux-arts.—Ce dernier choix a été plus critiqué que le premier:—on n’a pu découvrir d’autres titres à l’intendant de la liste civile que l’intérêt qu’ont MM. de l’Institut à avoir pour collègue et pour ami l’homme duquel dépendent souverainement les commandes. C’est au même titre qu’avaient été élus précédemment—MM. Dumont et Siméon, chefs de division au département des beaux-arts.

10.—M. Hugo vient de m’envoyer son livre—Ombres et Rayons.—Il a écrit sur la première page: «A M. A. Karr, son ami, Victor Hugo.»—J’en ai été fier en lisant certaines pièces remplies de grandes et nobles pensées.— J’en ai été heureux en lisant certaines autres, où il y a tant de cœur et de sensibilité.

—Le même jour j’ai découvert de la prose de M. Flourens,—celui qui l’a emporté sur M. Hugo à l’Académie française.

«Nous ne pouvons qu’applaudir aux efforts que fait M. Leroy d’Étiolles pour le perfectionnement de la lithotritie.

«Signé FLOURENS.»

Qu’est-ce qu’on disait donc que M. Flourens n’écrivait pas?

image d’une guêpe 11.—Une démarche officieuse, qu’a faite auprès de moi un de mes amis, qui est aussi l’ami d’un autre, me donne occasion de traiter en peu de mots une question assez grave.

La vie privée doit être murée.

Cette muraille tant réclamée pour la vie privée, chacun la demande pour soi, et personne ne la souffre pour les autres.

On s’en sert comme le chien de Montargis de son tonneau où il se réfugiait après avoir mordu.

Pour l’homme qui cache sa vie dans l’herbe, qui est heureux tout bas, pour l’homme qui vit solitaire, dont le bonheur est le soleil, dont l’ambition est l’ombre des arbres et le parfum des fleurs, l’homme dont toute la vie est un amour pour une idée, pour une pensée, pour une fleur, pour une manie, celui-là a droit à la vie privée; mais l’homme qui fait tout pour rendre sa vie publique, l’homme qui fait du bruit pour se faire entendre, l’homme qui monte sur tout pour se faire voir,—je ne sais pas ce que celui-là appelle sa vie privée.

Un député, par exemple, a-t-il une vie privée? un homme qui, pour satisfaire ses passions, peut vendre tous les intérêts d’un pays.—N’a-t-on pas le droit de surveiller ses passions?

image d’une guêpe 12.—Comme on reprenait la discussion sur les deux sucres, et que la betterave attendait dans l’anxiété une décision qui allait la déclarer sucre ou salade,—M. de Rémusat a demandé la parole et a présenté à la Chambre un projet de loi qui ordonne la translation des restes mortels de Napoléon à Paris.

Cette proposition a été accueillie avec enthousiasme. Le bon M. Gauguier a déclaré la Chambre tellement émue, qu’il allait remettre la discussion au lendemain.—On a cependant voté sur la loi des sucres, et on a pris un parti qui n’en est pas un.—On a laissé, par une augmentation de droits, aux fabricants de sucre de betteraves la faculté de continuer à faire du sucre et des faillites. La canne triomphe, mais sans générosité; elle ne veut pas que la betterave meure tout à coup, elle la condamne à une mort lente, à une agonie convulsive.

Pardon,—si pour suivre la Chambre je suis obligé de mêler ainsi le sucre et l’empereur.—Dans l’hommage rendu à la mémoire de Napoléon,—il faut distinguer deux choses.—Je ne veux pas, par enthousiasme, tomber avec la foule des étourneaux dans les filets de M. Thiers.—Je ne veux pas, par défiance de M. Thiers, me montrer trop froid pour un acte qui ne manque ni de grandeur ni de majesté.

Comme poëte et comme philosophe, j’aimais voir le tombeau de Napoléon à Sainte-Hélène;—ce tombeau solitaire, sur un roc battu par les vents et la mer, avait une grandeur qu’on ne pourra lui donner à Paris.— Toute poésie est un regret ou un désir; le regret de cet exil après la mort, la pitié pour un homme d’un si grand caractère et d’une si grande fortune, mêlait quelque chose de tendre et d’affectueux à son souvenir.—Napoléon à Sainte-Hélène était aussi loin de nous et aussi déifié que s’il eût été dans le ciel.—C’est à la Mecque que l’on va révérer la tombe de Mahomet.—C’est à Jérusalem, sur le lieu témoin de son supplice infâme, que les chrétiens,— quand il y avait des chrétiens,—allaient adorer le Christ.

Mais, au point de vue de la nation française,—je comprends qu’elle tienne à honneur de ne pas laisser le corps de son empereur au pouvoir de ses ennemis.

Ce sera une grande et belle fête que le corps de Napoléon traversant la France en triomphe.

Mais, pour qui connaît M. Thiers, tout cela n’est qu’un moyen.—Depuis un mois, il cherchait une idée et un prétexte à l’existence de son ministère; —le conservateur ne donnait pas,—on ne pouvait pas se donner assez à la gauche;—en un mot,—selon une expression familière de M. Thiers lui-même, «ça n’allait pas,» lorsque M. Guizot écrivit de Londres qu’on pouvait faire le coup des cendres de Napoléon.

L’ambassadeur ayant tendu cette perche salutaire, M. Thiers s’en est saisi et a parlé au roi.

Le roi était d’autant mieux disposé, que cette négociation avait été sur le point de s’ouvrir sous le ministère de M. Molé.—M. Thiers écrivit à M. Guizot de hâter la conclusion de l’affaire, «de peur qu’un revirement parlementaire ne vînt donner à d’autres cette bonne fortune de scrutin.

Ç’a été l’affaire d’un conseil,—la réponse de M. Guizot est arrivée aussitôt:—ce qu’il y a de plus merveilleux, c’est que la chose a été conduite mystérieusement jusqu’au bout,—que M. Thiers, le plus bavard de tous les hommes,—qui fuit de tous côtés dans la conversation, l’a cachée même à madame Dosne et à M. Véron, et le coup de théâtre a été complet.

Mais—il y a dans le projet des restrictions qui trahissent des craintes puériles et honteuses.

On a discuté le lieu de la sépulture:—l’arc de l’Étoile,—la colonne de la place Vendôme,—la Madeleine,—les Invalides ont été mis en question; le gouvernement s’est prononcé pour les Invalides.

C’est encore un exil, c’est encore une lâcheté; on a craint de mécontenter le parti légitimiste:—Napoléon devait être enterré à Saint-Denis; parmi les rois et les gloires de la France:—à Saint Denis, où j’ai vu, il y a quelques années, le caveau qu’il se destinait à lui-même, et deux énormes portes de bronze exécutées par ses ordres pour le fermer.

Mettre Napoléon à Saint-Denis, c’était clore entièrement la parenthèse impériale, c’était placer à tout jamais Napoléon dans l’histoire, et enlever même à son nom toute action sur le présent et l’avenir. Mais ce cher petit homme de M. Thiers,—semblable aux femmes qui vont, tremblantes, demander aux tireuses de cartes de leur faire voir le diable,—a invoqué l’ombre de l’empereur pour se faire protéger par elle, et il en a eu peur le premier.

image d’une guêpe 15.—Tantôt,—vers trois heures de l’après-midi, on vit un rassemblement se former tout à coup au guichet du Louvre,—du côté de Saint-Germain-l’Auxerrois.—Une femme s’agitait et se débattait contre le garde national de faction, qui la tenait par son châle et refusait de la laisser passer.—D’abord on crut que, fidèle à sa consigne, le soldat citoyen découvrait un paquet clandestin ou un chien non tenu en laisse;—on s’approche, on écoute, et on ne tarde pas à comprendre que le garde national,—marchand de quelque chose,—a reconnu dans la femme susdite une de ses pratiques,—une mauvaise pratique qui lui doit de l’argent, et le gardien et le symbole de l’ordre public lui fait une scène scandaleuse.

L’affaire s’échauffait et ne se termina que sur la menace que fit au garde national le soldat de la ligne placé au même guichet,—et qui, jusque-là, était resté spectateur silencieux du débat,—d’appeler la garde et de faire arrêter son camarade de faction.

image d’une guêpe 14—On a discuté encore sur Alger;—M. Thiers a beau dire,—il est évident que le gouvernement n’a pas de système et que la guerre d’Alger se fait au hasard.

M. Valée continue à se servir de la recette qui lui a réussi à Mazagran, d’exposer une poignée de braves gens à une mort à laquelle ils ne peuvent échapper que par des prodiges; il a laissé à Cherchel, sous le commandement de M. Cavaignac, trois cent cinquante hommes qui ont eu à se défendre pendant cinq jours contre trois mille Arabes;—c’est la première fois, je crois, depuis la guerre d’Afrique, qu’une garnison se défend hors de ses murs;—les gens de Cherchel sont venus combattre dans la plaine les Arabes qui leur ont tué ou blessé cinquante hommes, mais se sont retirés après une perte très-considérable.

—On parle beaucoup de renvoyer M. Clauzel en Afrique;—on oublie vite en France. Si M. Clauzel n’a rien ajouté à sa réputation militaire dans l’expédition de Constantine,—il a jeté les fondements d’une incontestable réputation littéraire. Je me rappelle, moi, en quel style fleuri M. Clauzel racontait son désastre, et quelle délicieuse amplification des églogues de Virgile nous a value cette campagne si coûteuse en hommes et en argent.

Après son rappel,—M. Clauzel publia une brochure pour justifier sa conduite.—Achille devint son propre Homère.

La brochure de M. Clauzel souleva plusieurs récriminations;—le maréchal répondit assez mal aux accusations du ministère, qui, par ses organes, répondit à peu près aussi mal aux accusations de M. Clauzel;—de sorte que chacun parut avoir tort comme accusé et raison comme accusateur.

—Le gouvernement a des journaux officiels, des organes avoués;—tout le monde sait que ces journaux sont écrits par les ministres eux-mêmes ou sur des notes données par eux.—Ne serait-il pas alors décent de ménager les éloges emphatiques de soi-même?

image d’une guêpe 15.—Il ne s’agit plus aujourd’hui de m’occuper des affaires des autres,—les miennes vont fort mal;—en butte à la haine de mes concitoyens,—proscrit,—fugitif,—c’est à Saint-Germain que j’écris ces lignes.—Hier soir, en rentrant chez moi, une lettre officieuse m’a appris que j’allais décidément être arrêté pour un mois de prison que je dois à la garde nationale: «Parbleu! me dis-je, je ne vais pas les attendre;—je vais aller me constituer prisonnier.—J’aime mieux cela que de frissonner au moindre bruit,—de prendre dans la rue les plus honnêtes gens pour des mouchards, et je finirai là les volumes qu’attend l’honorable libraire Dumont.»

En effet, dès le jour,—je me suis mis en route,—me réservant de n’emménager que demain, après qu’un séjour d’une douzaine d’heures m’aurait éclairé sur les besoins de la localité;—j’ai dit tristement adieu à mon jardin,—à mes acacias en fleurs et à mes rosiers qui vont fleurir.

Je me suis mis en route à pied,—j’ai traversé plusieurs quartiers qui m’étaient inconnus, j’ai flâné devant les marchands de bric-à-brac;—puis, passant auprès de Notre-Dame,—j’ai monté sur la tour.—Là, je me suis occupé à regarder en bas des myriades de petites gens agitant de petits bras et de petites jambes, se pressant, se croisant, se heurtant dans de petites rues pour aller à leurs petites affaires ou à leurs petits plaisirs.

Quand on gravit une montagne, il semble qu’on laisse en bas les passions, les chagrins terrestres;—il semble qu’il n’y a que la partie céleste de l’homme qui peut subsister dans cet air raréfié des hautes montagnes, et l’on contemple d’en haut tous les intérêts qui vous garrottaient il n’y a qu’un instant.—Nous vous avouerons que, d’en haut,—la douleur et l’humiliation de la prison nous ont paru fort petites,—et surtout en voyant en bas de petits points rouges qui nous ont semblé de petits gardes nationaux,—peut-être ceux-là mêmes dont la petite colère nous a condamné.

En descendant, nous avons repris nos soucis,—comme le paysan reprend ses sabots à la porte d’un salon dont il n’a osé salir ou égratigner le riche tapis.

Arrivé au quai d’Austerlitz,—je me suis arrêté un moment et je me suis laissé aller à de profondes méditations.

PREMIÈRE MÉDITATION.—Il me semble, ai-je dit,—que dans les impôts que nous payons, il y a une partie destinée à l’entretien d’une armée de quatre cent mille hommes, vrais soldats, bien plus capables que nous de garder la ville.

Pourquoi, puisqu’on nous force de garder nous-mêmes la ville ou plutôt les guérites de la ville,—pourquoi ne nous force-t-on pas à la paver et à allumer les réverbères?—Patience, encore quelques années de liberté, et cela viendra!

DEUXIÈME MÉDITATION.—Cet emprisonnement est immoral et illégal:— immoral, en cela que c’est la réhabilitation de la prison; que, dans un temps donné, les plus honnêtes gens de Paris seront allés en prison comme les voleurs,—et que ce ne sera plus un déshonneur.

Illégal, en ce que j’ai été condamné une fois à un jour,—une fois à deux jours,—plusieurs fois à cinq jours,—mais non pas à un mois de suite;— l’intervalle qui existerait entre l’exécution comme entre les condamnations me permettrait de donner quelque temps à mes affaires et à mes plaisirs;— un mois de suite,—un malade peut prendre sans danger, par petites doses, une quantité d’opium qui le tuerait infailliblement en une seule dose.

TROISIÈME MÉDITATION.—Un rayon de soleil tombe des nuages pour me narguer;—d’ici, les pieds dans l’herbe,—la tête dans le soleil, je vois les barreaux noirs des fenêtres;—ces portes vont s’ouvrir et se refermer sur moi,—je vais être prisonnier!

QUATRIÈME MÉDITATION.—Il y a quelque chose d’effrayant dans l’entrée d’une prison; une fois que l’on me tient là-dedans, il me semble que l’on peut faire de moi ce que l’on veut; que la voix et les plaintes sont prisonnières aussi derrière les grilles,—et que rien n’empêche le geôlier de me hacher, de faire de moi un pâté que l’on mangera dans un festin patriotique, en portant des toasts à la garde nationale.

CINQUIÈME MÉDITATION.—Voici qui est sinistre,—le soleil se cache:— quelles sont les horreurs qu’il refuse d’éclairer?

Pourquoi cette prison est-elle si loin?—les bruits n’ont rien des bruits que je suis accoutumé à entendre.—Ce ne sont ni les voitures, ni les cris des quartiers que j’habite;—rien ne me prouve que suis encore en France.

A-t-on, par un raffinement de barbarie, voulu joindre aux tourments de la prison les tortures de l’exil?

SIXIÈME MÉDITATION.—C’est que j’ai déjà pourri sur la paille humide des cachots de la garde nationale;—j’ai subi une fois six heures de prison, et je me rappelle toutes mes angoisses;—j’avais le numéro 12;—mon cachot avait quatre pas de long et autant de large. Il était peint en badigeon jaunâtre,—le bas en chocolat, jusqu’à la hauteur d’une plinthe absente;—la fenêtre avait six carreaux. Il y avait un lit en fer, une table et un coffre en sapin,—une chaise en merisier.

SEPTIÈME MÉDITATION.—Pfff...

HUITIÈME MÉDITATION.—C’était l’hiver;—le numéro 12 est au nord.

Belle parole du guichetier.—Guichetier, lui dis-je,—comment chauffe-t-on ici?

—Monsieur, répondit le guichetier, il y a un calorifère.

—Mais, guichetier, repris-je, y a-t-il du feu dans le calorifère?

—Non, monsieur, répondit le guichetier.

NEUVIÈME MÉDITATION.—Sans compter que j’ai horreur de cette couleur chocolat dont est peinte une partie des cachots.

L’aspect de certaines couleurs me réjouit ou m’attriste, m’élève ou m’écrase l’esprit.

Il y a des couleurs mélancoliques, des couleurs gaies, des couleurs jeunes, des couleurs ridées, des couleurs bruyantes.

Le lilas,—c’est une douce et poétique mélancolie;—le rose, c’est la jeunesse, la gaieté,—l’insouciance; le bleu, c’est la sérénité, le calme, le bonheur;—le vert, c’est la pensée;—le bleu pâle, la rêverie.

Mais le chocolat est une couleur bête; le chocolat—c’est l’ennui.

L’ennui est l’ennemi de l’homme.—La guerre, le désespoir, la faim, la fièvre, ne tuent pas autant d’hommes d’esprit que l’ennui; et, pour comble de mal, il ne tue pas les sots.

DIXIÈME MÉDITATION.—Pendant un mois passé hors de chez moi,—un mois pendant lequel mon domestique et mes amis sont sûrs que je ne puis pas rentrer,—il est horrible de penser tout ce qu’on peut tramer contre moi.

Mes belles roses auront presque fini de fleurir;—celle que les jardiniers m’ont prié de baptiser, à laquelle j’ai donné le nom de C... S..., était près d’épanouir ses pétales d’un jaune si riche;—dans un mois il n’en restera plus rien;—il y a un an que je l’attends,—il faudra l’attendre encore un an. On aura fumé ce qui me reste de mon tabac du Levant.—On aura rendu mes pigeons savants,—ils sauront faire l’exercice et jouer aux dominos.—On aura pêché les poissons qui habitent le bassin du jardin.

Un mois sans courir au soleil—quand les prairies sont en fleurs;—un mois sans me laisser dériver entre les saules dans ma chaloupe;—un mois sans nager avec Gatayes.—L’été passe si vite, et il y a si peu d’étés dans la vie,—et il n’y a que ceux de la jeunesse qui comptent.

ONZIÈME MÉDITATION.—O sainte liberté!—c’est sur la mousse des bois,— sous les tentes vertes, formées par le feuillage des chênes, que tu as placé ton empire.

Il passait alors un cabriolet.—Cocher!—je monte;—au chemin de fer,— et je me suis enfui à Saint-Germain,—où je me suis installé.—J’irai quelquefois clandestinement voir mes roses,—odalisques gardées par les hideux eunuques de la police, dont j’aurai à tromper la surveillance.

J’ai quelquefois parlé légèrement des cousins;—j’en ai un ici qui me donne une excellente hospitalité; la forêt est magnifique; je monte à cheval. —J’ai un appétit terrible; je crains bien d’engraisser dans l’exil.

image d’une guêpe 16.—Au commencement du ministère Thiers,—il y avait cent vingt conservateurs—qui, sous le nom de deux cent vingt et un, s’étaient juré fidélité.—On les a pris un à un, et les plus fougueux ont déjà cédé.—Les Chasseloup, Chegaray,—ont consenti à dîner chez le président du conseil.

Bientôt on verra le général Bugeaud appelé à un commandement supérieur. On compte beaucoup, pour rallier le plus grand nombre des derniers récalcitrants, sur une fournée de préfets que l’on médite; et, ce qui est bien plus rare et bien plus beau, sur une fournée de receveurs généraux. —Dans cette fournée, on saura intercaler certaines gens de la presse et de la tribune,—sans les faire paraître sur la liste des copartageants.—C’est une bien indirecte et bien certaine manière de rétablir les grandes subventions à la plus accréditée des feuilles quotidiennes.

—Voilà les concerts à peu près finis.—Mon Dieu! si je n’étais pas fils d’un pianiste distingué,—quelle sortie je ferais contre les pianistes!—Mon père, et quelques anciens pianistes qui n’ont fait que bien peu d’élèves qui aient conservé leurs traditions, faisaient et font encore sortir de cet instrument, où tout est en bois,—des sons vibrants et pleins.

Les pianistes modernes,—presque tous, ont plus d’agilité que de sentiment, remplaçant les sons par des bruits,—délayent et noient,—sous le nom de variations,—une pauvre petite mélodie dans les flots de gammes et de notes frappées, coulées, saccadées,—et, si je les applaudis quelquefois quand ils ont fini, je les prie bien de croire que c’est seulement pour les récompenser de ce qu’ils finissent.

—On a donné, à la Chambre des députés, communication des pétitions ayant pour objet la réforme électorale.—Le rapport, très-consciencieux, a été fait par un savant magistrat,—M. de Golbéry.—Nous n’avons pas besoin de répéter ici notre opinion, déjà exprimée à plusieurs reprises, sur l’extension du droit de suffrage et sur le suffrage universel.—La discussion a eu lieu entre MM. Thiers, Garnier-Pagès et Arago.

M. Garnier-Pagès—a fait, il faut le dire, de notables progrès comme homme politique;—il étudie sérieusement les questions, et les traite en logicien.—Pour M. Arago, il a fait reparaître de vieux arguments vermoulus,—qui ne répondaient qu’à des attaques que personne ne songeait à faire. M. Thiers a été extrêmement faible.—Mais la Chambre a senti que, dans un cas aussi grave, elle devait le soutenir, pour ajourner indéfiniment la prise en considération de la réforme électorale.

—M. Bugeaud a cité un toast récent porté par M. Garnier-Pagès dans un de ces banquets ridicules—que j’ai, il y a bien longtemps, appelés gueuletons politiques,—où des gens se disent: «La patrie est en danger,— mangeons du veau et portons des toasts.»—Ce toast—de M. Pagès—répond à un argument que j’ai mis en circulation il y a trois ou quatre ans.—Je disais: «L’égalité que demande le parti républicain est plus qu’un rêve, plus qu’une bêtise;—c’est une bêtise odieuse, parce qu’elle tend, non pas à ajouter des pans aux vestes,—mais à couper les pans aux habits.»

«Nous ne couperons pas les pans des habits, a dit M. Garnier-Pagès,— mais nous en mettrons aux vestes.»

—Dans cette séance,—le même M. Pagès a adressé aux ministres une interpellation un peu brutale peut-être, mais dont la franchise ne me déplaît pas.—Il s’agissait de MM. Capo de Feuillide et Granier de Cassagnac.—M. Thiers, qui a perdu la tête, a horriblement pataugé.—Il aurait été le plus ridicule des hommes sans M. Cousin, qui a eu la bonté de l’être plus que lui.—A propos de M. de Feuillide, M. Thiers ne connaît pas cet homme;— cependant je crois savoir que M. Thiers lui a dit,—parlant à lui-même: «Eh bien! monsieur, avouez qu’il n’y a que les gens du Midi pour être aujourd’hui ce que nous sommes l’un pour l’autre, après avoir été ce que nous étions hier.» La réponse de M. Cousin: «Cette personne est venue me demander des passe-ports,» rappelle celle d’un enfant qui avait reçu un coup sur l’œil en jouant avec des camarades que ses parents avaient proscrits, et qui, ne voulant pas avouer sa désobéissance, répondit à la question qu’on lui faisait sur sa blessure: «Maman, c’est moi qui m’a mordu l’œil.»

Le mot est resté proverbe,—et donner des passe-ports se dit aujourd’hui pour exprimer honnêtement une chose qui n’est pas honnête.

—Dans la discussion sur la réforme électorale,—M. Thiers s’est rendu coupable d’une phrase que nous dénonçons aux femmes: «Il faut exclure de cette prétention un certain nombre d’hommes qui, comme LES FEMMES et les enfants, n’ont pas la raison nécessaire.»

image d’une guêpe 17.—Il y a trois ou quatre ans,—l’hiver a tué presque tous les lis des jardins (ceux des Tuileries n’ont pas été plus heureux que les miens de la rue de la Tour-d’Auvergne).—Un journal légitimiste a prétendu qu’on avait répandu sur ceux du château une substance corrosive; ce que je ne crois pas, par cette raison que je viens de dire, que les miens sont morts comme les autres. Toujours est-il que je ne me suis pas aperçu qu’on les ait remplacés.—C’est un tort: le lis est une fleur splendide et magnifique, et sa proscription serait une petite et ridicule pensée.

Pauvres fleurs!—ce n’était pas assez de leur prêter parfois un ridicule langage; de les faire servir à exprimer les plus sottes idées du monde; de les lier à toutes les fadeurs des troubadours, des poëtes élégiaques et des fabulistes; on les a jetées dans les luttes politiques.—On se rappelle la rose rouge et la rose blanche d’York et de Lancastre.

Si le lis est proscrit aujourd’hui,—en 1815, les libéraux firent entrer une pauvre innocente fleur dans la politique et dans l’opposition avancée.—Les violettes, qui, jusque-là, avaient caché si soigneusement sous l’herbe leurs améthystes parfumées,—hantèrent les clubs et les estaminets, et résolurent, —égarées qu’elles étaient, de chasser un gouvernement imposé par les baïonnettes étrangères. La Restauration lança ses procureurs généraux, qui étaient des gaillards à en remontrer aux plus forts d’aujourd’hui, contre les pauvres violettes; elles furent déclarées suspectes et ennemies de l’État,—et mises sous la surveillance de la haute police; ordre fut donné aux agents de la force publique, et notamment à la gendarmerie royale, de saisir et d’appréhender au corps toute violette qui oserait se montrer dans les lieux publics,—et on vit la gendarmerie d’alors s’empresser, à la seule odeur de la violette, de cerner une maison et de faire une visite domiciliaire.—C’est à cette époque que le jardinier Tripet père crut devoir guillotiner les impériales de son jardin.

image d’une guêpe 18.—Le prix de l’Académie, qui était l’éloge de madame de Sévigné, a été donné à madame... Tastu, je crois.—L’accessit à madame Laya.—La littérature tombe en quenouille, sous le ministère de ce cher M. Cousin;—les femmes de lettres, qui, en général, ne brillent,—j’en excepte une,—ni par l’élégance, ni par le bon goût, ont exigé de lui qu’il se lavât les mains;—il a cédé;—c’est ce qu’il appelle, selon le précepte d’un philosophe plus ancien et plus philosophe,—sacrifier aux grâces.

On se rappelle—l’horreur avec laquelle M. Cousin repoussa, sous le ministère de M. Villemain, ce qu’il appelait un titre vain,—c’est-à-dire sans produit.

Le disciple de Platon—entend la doctrine de son maître comme l’entendait une mère de danseuse, qui, se plaignant de l’amour de sa fille pour un homme pauvre, appelait cela «son ridicule amour platonique.»

Du reste, il est parfaitement constaté maintenant au ministère de l’instruction publique—que, pour avoir une pension d’homme de lettres, il faut être jolie femme.

image d’une guêpe La discussion s’est entamée à la Chambre sur la prolongation du privilége de la Banque de France. La Chambre a montré d’une manière évidente son ignorance, son indifférence, son insuffisance et tout ce que vous voudrez de plus monstrueux.—Beaucoup de membres étaient absents;—les autres ne se mêlaient pas de la question, qui fut discutée au milieu de tout entre M. Thiers et M. Garnier-Pagès.

M. Garnier-Pagès a, sur ce sujet, abandonné ses théories républicaines, —et étudié la question depuis plusieurs années; le joli Vert-Vert universel, M. Thiers, qui la piochait depuis quinze jours, se sentait plus fort qu’il ne l’est d’ordinaire; il avait fait de nombreuses descentes chez son ami, M. d’Argout, pour lui chipper des renseignements,—pour défendre, en même temps que les intérêts de la Banque, ceux du papa beau-père Dosne, qui est régent de l’établissement,—et qui a donné en dot à son gendre tout ce qu’il possède de lumières sur la question.—M. Pagès, tout en reconnaissant les services rendus par la Banque de France, qui a, depuis sa création, fait baisser énormément l’intérêt de l’argent, a émis l’opinion fort juste qu’elle pouvait en rendre de nouveaux, au lieu de se renfermer dans les limites de ceux qu’elle a déjà rendus. Au résumé, le privilége est prolongé jusqu’au 31 décembre 1867.

Dans cette discussion, les hommes du métier,—M. Fould, par exemple, qui a été élu,—si on se le rappelle, parce que, disaient les voltairiens, il fallait bien qu’il y eût un juif à la Chambre,—comme s’il n’y avait pas déjà assez de chrétiens raisonnablement juifs, comme MM. Jacques Lefebvre, Lebœuf, etc., etc., etc.,—M. Fould, qui représente un principe, n’a fait qu’un discours insignifiant. A quoi servent donc alors ces manieurs de gros sous?

—Du reste, nous allons voir la Chambre montrer la même incapacité et la même indifférence pour les questions d’intérêt matériel qui vont s’y présenter,—questions qui exigent des connaissances spéciales que MM. les avocats ne pourront pas remplacer par des aunes de phrases.

La navigation intérieure,—les céréales, les paquebots—et surtout les chemins de fer, question où personne ne pourra mettre le holà de l’intérêt général sur les pétitions des intérêts particuliers.

Les anciens orateurs avocassiers de la Chambre ne brillent que dans les vieilles questions grotesquement exhumées par eux, de la réforme électorale, des envahissements du clergé,—du cumul, etc., etc.

—On répétait à un théâtre... je ne sais lequel,—une pièce de MM. Vanderburch et Laurencin.—Au milieu de la répétition, la jeune première s’arrête et dit:

—Quel est l’air de ce couplet?

—Monsieur Laurencin, dit le directeur,—quel est l’air de ce couplet?

—Ma foi, je n’en sais rien, répondit M. Laurencin;—c’est Vanderburch qui l’a fait,—il faut le lui demander.

—Il est à son château à Orléans.

—Comment faire?

—J’y vais.

M. Laurencin va aux messageries.

—Avez-vous une place pour Orléans?

—Oui.

—Pour quand?

—Pour tout de suite; on attelle.

—Où?

—Sur l’impériale.

—Il pleut.

—J’en suis désolé.

—Alors prêtez-moi un parapluie;—je ne fais qu’aller et venir.

On part, on passe la nuit en voiture, on arrive à Orléans.

—La chapelle Saint-Mesmin?

M. Laurencin s’égare, arrive crotté, mouillé, hors d’haleine.—Il sonne, arrive au cabinet de M. Vanderburch.

Celui-ci, qui est un homme très-hospitalier, s’écrie:

—Oh! te voilà; tant mieux.—Tu restes quelques jours?

—Il ne s’agit pas de cela; sur quel air as-tu fait le couplet de la jeune première?

—Nous causerons de ça; déjeunons.

—Je ne déjeune pas; sur quel air le couplet?

—Mais quel couplet?

—Celui de la jeune première de notre pièce.

—Oh! eh bien! le voilà:—Tra la la la.

M. Vanderburch chante l’air;—M. Laurencin se sauve;—on veut en vain l’arrêter.—Il regagne Orléans, monte en voiture et revient à Paris avec son air.

image d’une guêpe 19.—A propos des banquiers ou autres orateurs plus ou moins israélites et barbares qui veulent parler à la Chambre,—nous leur donnerons l’exemple de M. de Rothschild, leur maître à tous.—On se rappelle le cri d’exécration qui s’est élevé dernièrement contre les juifs de Damas. M. de Rothschild, pour l’honneur du nom juif,—pour prévenir le contre-coup dans l’opinion de l’Europe, a voulu plaider publiquement l’innocence de ses coreligionnaires.—Il a d’abord recueilli des pièces émanées d’autorités respectables, il les a fait mettre en ordre sous ses yeux par une main habile;—puis il a fait rédiger un récit qui a été plus tard signé de Me Crémieux, avocat juif, teinturier ordinaire de MM. les juifs qui ont le besoin et le moyen d’être éloquents;—et ensuite il a fait insérer le tout, le même jour à la fois, dans tous les journaux de Paris et de Londres, et on a vu toutes les feuilles, même les plus catholiques, mordre à l’appât de l’annonce et proclamer la défense des juifs. Il y aurait un beau chapitre à faire sur la quatrième page des journaux.—Le ministère l’a senti, mais il n’a pas su le faire spirituellement; au lieu d’acheter des organes aux uns, de donner des passe-ports aux autres, il n’avait qu’à acheter aux courtiers d’annonces la quatrième page de tous les journaux.—Par ce moyen, au lieu de s’élogier dans ses propres journaux, qu’on ne lit pas,—il se faisait donner, dans les journaux de ses adversaires,—tous les éloges qu’on y donne quotidiennement et sans mesure—aux pâtes de Nafé,—au Kaïfa,— aux toiles métalliques, aux biberons artificiels, aux allumettes chimiques, etc.

Les conseils et les exemples de M. Véron ont pu être en cela fort utiles au ministère actuel—qui, sauf le peu d’économie de ses opérations et les moyens employés, arrive pour les résultats à gouverner par les réclames, comme on vend la pâte Regnault, et se confond tellement dans les esprits, avec ce vénérable béchique, qu’il obtiendra peut-être dans l’avenir le titre de gouvernement pectoral ou ministère Regnault.

image d’une guêpe 20.—Pendant que je suis à Saint-Germain,—je dois constater la manière dont on va,—ou plutôt dont on ne va pas sur le chemin de fer, à cause de la concurrence dont la compagnie est menacée sur la route de Versailles,—concurrence qu’elle n’a pas à redouter pour le chemin de Saint-Germain.—Elle a transporté sur celui de Versailles toutes ses meilleures machines. Le Parisien, qui est si fier avec les rois, est sans cesse sous la tyrannie des cochers de fiacres, des conducteurs d’omnibus et des ouvreuses de loges de théâtres, qui ne se gênent pas avec lui et le maltraitent jour et nuit pour son argent, sans qu’il ose jamais se rebiffer ni se plaindre.—Il est presque ordinaire qu’on mette une heure pour aller de Paris à Saint-Germain, un peu plus du double du temps nécessaire;—il n’est pas déjà si amusant d’être en chemin de fer entre des talus de terre crayeuse, —procédé par lequel, comme me le disait un jour Armand Malitourne: on va, mais on ne voyage pas.

—La forêt, admirablement coupée pour la chasse, est pleine de chevreuils.—On m’assure qu’elle ne renferme que trois cerfs.—Quel que soit le nombre de ces victimes ordinaires des chasses vraiment royales,—ils sont l’objet d’une triste économie.—Quand il doit y avoir une chasse à Rambouillet ou à Versailles, on en prend un dans des filets, on le garrotte, on le conduit en voiture au rendez-vous de chasse;—là on le poursuit, on le force, mais courtoisement, sans lui faire de mal;—ensuite on le prend, on le remet en voiture et on le reporte chez lui.—Cela a l’air d’une chasse de théâtre, et le cerf d’un comparse chargé du rôle de cerf—qui a ses feux et qui peut recommencer le lendemain les mêmes exercices;—peut-être, pour prêter davantage à l’illusion, devrait-on les instruire à faire le mort.

Madame de Feuchères possède un grand nombre de cerfs à Morte-Fontaine; elle avait fait offrir d’en céder quelques-uns au prix de trois cent cinquante francs chaque.—On les a trouvés trop chers.

—J’ai à constater avec une grande reconnaissance l’empressement et la bonne grâce que les personnes de la famille royale, auxquelles je me suis adressé pour les pauvres marins d’Étretat, ont mis à répondre à mon appel.

Voici la liste de nos souscripteurs.—Nous avions annoncé que nous ne recevrions pas plus d’un louis de chaque personne,—pour ne pas ruiner nos amis de Paris, et ne pas avoir à faire plus tard une souscription en leur faveur parmi nos amis d’Etretat.—Deux n’ont pas tenu compte de l’injonction;—nous n’avons pas osé priver nos pauvres compagnons de l’excédant. Gatayes et moi nous nous sommes d’abord adressés à nos amis, puis à cinq ou six de ceux que nous voudrions qu’ils le fussent.

J’avais écrit à MM. Garnier-Pagès et Laffitte, amis du peuple; ces messieurs ne m’ont pas répondu.

Il ne s’agissait de rien moins que de secourir trente-six familles—de marins blessés et malades,—ou de veuves de marins noyés,—formant un total de cent quatre vingt-sept enfants sans pain.—Nous vous envoyons, mes bons amis, avec cet argent si utile, les noms—de ceux qui ont pensé à vous.

SOUSCRIPTION POUR LES PÊCHEURS D’ÉTRETAT.—S. M. Louis-Philippe, 500 francs; S. A. R. madame Adélaïde, 200; LL. AA. RR. le duc et la duchesse d’Orléans, 300; S. A. R. le prince de Joinville, 100; mesdames d’A..., 5; Beaudrant, 20; MM. Bourdois (Ach.), 5; Bottier, 5; le comte de Brève, 5; madame Carmonche, 20; MM. Curmer (Léon), 20; Cler (Albert), 5; Contzen (Alex.), 20; de Cormenin, 25; madame la comtesse de Cubières, 20; MM. le baron de Curnieu, 20; le marquis de Custine, 20; Delisle, 10; Duvelleroy, 5; Érard (Pierre), 20; Ernouf (A.), 5; Gatayes (Léon), 20; Gaussen, 5; Grangier de la Marinière, 20; Gros, 5; Halévy (F.), 10; Hugo (Victor), 20; Janin (Jules), 20; Karr (Alphonse), 20; madame L... B..., 10; MM. Laîné, 5; Lamaille (aîné), 5; de Lamartine, 20; Langlois (Charles), 10; Larrieu (A.), 5; Larrieu (E.), 5; le marquis de Miremont, 5; madame Mollart (Clara-Francia), 20; le comte de Montalivet, 20; Osmont, 5; Pape, 15; Pellier et Baucher, 20; Pihan (Louis), 15; Rul, 5; R..., 20; de Salvandy, 20; de Saulty (Alb.), 15; Servais, 5; lord Seymour, 50; MM. Véron, 20; Villart, 5.—Total, 1,750 francs.

21.—M. Clauzel a fait à la Chambre des députés le rapport de la commission relativement au transport et à la sépulture des restes de Napoléon. Ce rapport n’a eu qu’un médiocre succès, quoiqu’on en attribue la rédaction à M. Frédéric Soulié,—les autres discours du maréchal ayant généralement été attribués à Frédérick Lemaître. La commission offre deux millions, au lieu d’un, qu’on lui demandait pour la translation et le monument.

image d’une guêpe 23.—Hier, à l’Opéra, on donnait une représentation par ordre;—le duc et la duchesse de Nemours y assistaient.—En face d’eux, —dans une loge d’avant-scène, on remarquait avec étonnement mademoiselle Albertine,—ex-danseuse dudit théâtre, que de grands personnages avaient le droit de croire à Londres. (Voir les Guêpes d’avril.)

image d’une guêpe 24.—La Chambre a parlé, discuté et voté, avec un tumulte qui ressemblait à un vacarme dans l’école,—sur le transport du cercueil de Napoléon.—M. Glais-Bizoin—a fait entendre des paroles d’avocat rancunier et mesquin.—Napoléon les détestait,—et j’aurais voté le second million pour cela seul.

M. Gauguier,—a répété, avec un attendrissement qui a nui à la clarté de son discours, plusieurs refrains de M. de Béranger. M. de Lamartine a prononcé un discours plein d’élévation, de poésie et de raison.—Que de perles!—M. Odilon Barrot a fait de ces grandes phrases sonores à proportion qu’elles sont creuses, si familières aux avocats.—Beaucoup de membres de la Chambre ont saisi ce prétexte de se rallier au ministère; c’est un passe-avant pour les consciences à livrer. Le ministère s’est réuni à la commission et a demandé deux millions.—On a marchandé; l’apothéose a été un peu mélangée d’avanie.—On n’a accordé qu’un million et les Invalides.

—Il ne peut décidément se traiter à la Chambre une question un peu importante sans que MM. les avocats en profitent pour créer un barbarisme.

On a, ce mois-ci,—parlé pendant trois jours de l’industrie BETTERAVIÈRE.

Et pendant quinze jours des cendres de Napoléon, qui n’a pas été brûlé, que je sache.

MM. les avocats parlent tant, que les mots de la langue française ne suffisent plus à leur consommation.

image d’une guêpe 25.—Le Journal des Débats n’est plus déjà si méchant contre le jeune Vert-Vert, président du conseil;—il le tolère aujourd’hui,—il l’honorera demain;—il communique déjà, pour les choses frivoles, par mon ami Janin,—dont l’esprit et la gaieté font pour le ministère des affaires étrangères le plus charmant abbé de cour;—et pour les grosses choses, les choses dites sérieuses, par M. de Bourqueney, secrétaire d’ambassade en disponibilité,—rédacteur-pigeon-voyageur de la feuille,—protégé par MM. de Broglie et Sébastiani, et aspirant pour compte à l’ambassade de Bruxelles.

—M. Léon Pillet est officiellement directeur de l’Opéra. C’est une manière pour M. Thiers de compléter sa reconnaissance, et de mettre en mains sûres l’Opéra, qui a plus d’importance politique que ne le croit le vulgaire,—par les loges, stalles, etc., que l’on envoie aux députés;—par les influences plus intimes du chant et de la danse.

J’ai dit que l’ambassade en Perse n’avait eu pour but que d’ôter certaines entraves au répertoire.

On connaît l’histoire d’une estafette envoyée à franc-étrier sous le ministère du 15 avril, à Rambouillet, pour ramener à Paris M. Duponchel qui chassait chez M. Schikler. M. Duponchel prit la poste à six francs de guides et arriva au ministère où il s’agissait de rengager mademoiselle Fitz-James.

C’est, d’ailleurs, le complément de la politique un peu Médicis, de M. Thiers, que j’ai dénoncée le mois dernier.

image d’une guêpe AM RAUCHEN.—LES FEMMES.—L’opinion attache du déshonneur, pour le mari, aux fautes de la femme.—Le pauvre mari est comme cet enfant que l’on avait donné pour camarade à un prince, et que l’on fustigeait quand le prince ne savait pas sa leçon.

image d’une guêpeIl y a cela de particulier dans la mauvaise humeur des femmes, qu’il faut nécessairement qu’elle ait son cours, les meilleurs arguments, les raisons les plus évidentes, les preuves les plus convaincantes, ne font à ce cours que ce que les cailloux font au cours d’un ruisseau: le ruisseau murmure un peu plus fort et continue son chemin.

image d’une guêpe Il y a, dans l’amour, deux phases séparées par une crise difficile.—Le premier attrait de l’amour est la nouveauté. Ce serait si joli une autre femme, s’il y en avait plusieurs. Presque toujours, l’amour meurt, quand la nouveauté s’en va, car alors il n’y a plus rien, la nouveauté n’est plus, l’habitude n’est pas encore; mais, si l’amour survit à cette crise et devient une habitude, il ne meurt plus.

image d’une guêpe L’amour, d’ordinaire, ne dure que jusqu’au moment où il allait devenir raisonnable et fondé sur quelque chose.

image d’une guêpe Avec de l’imagination et des obstacles, on peut toujours adorer une femme; il n’est pas aussi facile de l’aimer.

image d’une guêpe C’est une triste chose pour une femme de s’apercevoir que l’homme qu’elle préfère n’est pas le premier des hommes, et que tout le monde ne partage pas son amour et son admiration pour lui. L’estime des autres pour celui qu’elle aime est pour beaucoup dans l’amour d’une femme, parce que, dans son amant, elle cherche un appui et un protecteur; parce qu’elle sent qu’elle s’identifie à lui, qu’elle ne devient plus qu’une partie de lui-même, et s’absorbe en lui et n’aura plus d’autre considération, d’autre gloire que la sienne.

image d’une guêpe Une femme aime moins son amant pour l’esprit qu’il a que pour l’esprit qu’on lui trouve.

image d’une guêpe Il n’y a rien d’embarrassant comme d’être trop familier avec une femme dont on est amoureux; on perd tous ces indices si importants.—Vous ne pouvez comprendre ni vous faire comprendre. Une pression de main n’a plus aucun sens. Si vous voulez, on vous laissera donner un baiser. Vous pressez le bras, on n’y fait pas attention.—Pour faire comprendre que vous êtes amoureux, il ne suffit pas de faire naître un sentiment,—il faut en détruire un autre, il faut dire ouvertement. Je vous aime,—et peut-être,—je vous aime d’amour.

image d’une guêpe L’ami d’une femme peut, à la faveur d’un moment et d’une occasion, devenir son amant; mais l’homme qu’elle n’a jamais vu a mille fois plus de chances que lui.

image d’une guêpe C’est surtout quand il n’est pas là, qu’une femme aime l’amant auquel elle ne s’est pas donnée, parce qu’alors elle n’a rien à craindre de lui, elle s’abandonne sans restriction à l’ineffable douceur d’aimer.

En effet, c’est un bonheur d’aimer tel, qu’il nous semble étonnant de voir des femmes demander de la reconnaissance pour l’amour qu’elles donnent, comme si elles n’étaient pas assez récompensées, non-seulement par l’amour qu’elles inspirent, mais aussi par celui qu’elles éprouvent.

image d’une guêpe La femme qui se voit vaincue sent un mouvement de haine contre son vainqueur, quelque adoré qu’il soit.

image d’une guêpe Chaque femme se croit assez honnête femme, et trouve excessif en ce sens, ce qu’une autre femme a de plus qu’elle.—Un peu moins c’est une courtisane, un peu plus c’est une prude.

image d’une guêpe On doit juger de la beauté, non par les proportions mathématiques du corps et du visage, mais par l’effet qu’elle produit.

image d’une guêpe Entre les femmes, il ne peut y avoir d’inégalité réelle que celle de la beauté.

image d’une guêpe Toutes les femmes sont la même; il n’y a de vérité que dans les circonstances.

image d’une guêpe La véritable pudeur doit se cacher elle-même avec autant de soins que le reste.—La main qui ramène un pli de la robe fait plus rêver à ce qu’elle veut cacher qu’à la honte vertueuse qui le lui fait cacher.

image d’une guêpe Si la vertu est une négation, elle devrait consister à ne pas faire, et non à faire un peu plus tard.

image d’une guêpe Les vertus, comme les douleurs, comme la tendresse, doivent avoir de la pudeur, et ne pas être si pressées de se montrer toutes nues, comme des courtisanes.

image d’une guêpe La coquetterie des femmes n’est un crime aux yeux des autres femmes que parce qu’elle gêne la leur.

image d’une guêpe Toute femme se croit volée de l’amour qu’on a pour une autre.

image d’une guêpe Les femmes n’ont qu’un culte, une croyance, c’est ce qui leur plaît. Ce qui leur plaît est sacré; elles lui sacrifient tout avec le plus touchant héroïsme.

image d’une guêpe Il y a deux choses que les femmes ne pardonnent pas, le sommeil et les affaires.

image d’une guêpe Les amoureux ont ceci de ravissant, que, lorsqu’ils se croient en présence d’un rival redoutable, au lieu d’entamer avec lui une lutte d’agréments, d’esprit et de flatteries, ils se hâtent de pâlir, de froncer le sourcil, de se retirer dans un coin, muets et renfrognés, ou de dire des duretés ou des impertinences à la femme dont ils réclament la préférence.