Les guêpes ­— séries 1 & 2

Alphonse Karr · Chapitre 11 sur 27

Pages du PDF

Les guêpes ­— séries 1 & 2

Mai 1840.

Condamnés à la vertu.—M. de Remilly.—M. Molé.—M. Soult.—M. Janin.—S. M. Louis-

Philippe.—Le duc d’Orléans.—La carte à payer.—Les nouvelles recrues.—Les chevaux

du roi.—M. Hope.—M. de Vigogne.—M. de Strada.—Napoléon, Louis XVIII, Charles

X.—Les chevaux d’Abd-el-Kader.—Pacha.—M. de Montalivet.—Le duc d’Aumale.—

M. Adolphe Barrot.—M. Gannal.—Les dames bienfaisantes.—M. Panel.—M. de

Flottow.—Combien coûte sa musique aux Polonais.—M. de Castellane.—Les lions.—

Règlement de la salle de danse de madame veuve Deleau.—Question du pain.—M.

Bugeaud, protecteur de la viande française.—Petits cadeaux.—Les circonstances

atténuantes.—Le numéro 1266.—M. de Rovigo.—M. de Saint-Pierre.—Me Dupin et le

maréchal Clauzel.—Le soleil.—Un perruquier.—Folie de vieille femme.—M. Thiers.—

M. de Rémusat.—M. Gisquet.—M. Pillet.—Mademoiselle R.—Les femmes laides.—M.

Cousin, disciple de Platon.—M. Villemain.—Madame Collet, née Revoil.—M. Droz.—

Un homme qui a froid.—Chansons de table.—M. Guizot.—M. Véron.—Le roi et M.

Thiers dévoilés.—M. de Cormenin couronne des rosières.—Les initiales.—Longchamps.

—M. de Feuillide.—M. Méville.—Babel.—M. Altaroche.—M. Desnoyers.—Sur la

société des gens de lettres.—Un conseil de révision.—M. Listz.—Un monsieur très-

méchant.—Histoire d’un peintre et de son tailleur.—Mémoires d’une jeune fille.—Les

lovelaces du ministère.—Mesdames L....., E....., B....., etc.—Politique des femmes.—M.

Thiers et Antinoüs.—M. de Balzac et Apollon.—Le fidèle Berger.—M. Vivien.—M.

Pelet (de la Lozère).—L’Angleterre.—Commerce à main armée.—Le soufre et l’opium.

—Embarras des journaux ministériels.—Les baisers de M. de Rambuteau.—M. Poisson.

—Frayeur de l’auteur des Guêpes.—Une matinée chez madame W***.—Les vicomtes.—

M. Sosthènes de la Rochefoucauld.—M. de Chateaubriand.—M. Ch. Delaunay.—M.

d’Arlincourt.—Comment appeler les auditeurs quand ils n’écoutent pas?—Dupré et M.

Isabey.—Le chapeau à fresques.—Réjouissances à l’occasion du mariage du duc de

Nemours.—Le char-à-bancs.—M. Fould.—M. Michel (de Bourges).—Madame de

Plaisance.—M. Roussin n’ose pas s’accorder ses propres faveurs.—Un juré innocent.—

Aux lecteurs des Guêpes.—M. Vivien.—M. Baude.—M. Villemain.—M. Hugo.—Post-

Scriptum.—Amnistie.

AVRIL.—Mercredi, premier avril.—Lorsque le parti aujourd’hui au pouvoir était dans l’opposition, on se rappelle ses clameurs contre la corruption que le gouvernement exerçait sur les fonctionnaires publics. Les gens clairvoyants s’apercevaient bien qu’il y avait dans ces plaintes plus de jalousie que de vertueuse indignation;—mais il était destiné au ministère Thiers de rendre la chose évidente à tout le monde.

Les amis du 15 avril et du 12 mai, c’est-à-dire de M. Molé et de M. Soult, dirent aux nouveaux arrivés: «Parbleu, messieurs, puisque vous voilà, vous allez, s’il vous plaît, nous édifier par la pratique de toutes les austérités que vous avez exigées de nous avec tant de bruit et de sévérité.»

Pour commencer, M. de Remilly déposa sur le bureau du président une proposition posant en principe et en loi qu’à l’avenir aucun fonctionnaire public ne pourrait obtenir d’avancement pendant le cours de son mandat législatif.

Je suis déterminé à ne pas prendre le gouvernement constitutionnel au sérieux, sans cela, je ferais remarquer ici,—que cette proposition est inutile. —Un député promu à de nouvelles fonctions est soumis à la réélection;— c’est un hommage complet à la souveraineté des électeurs qui sont libres de lui retirer leur mandat. La proposition de M. de Remilly attaque cette souveraineté en exagérant les pouvoirs de la chambre basse.—Les députés doivent faire des lois et non des députés;—mais cela m’est égal,—je trouve la plaisanterie excellente—de condamner ces pauvres honorables à l’exercice des vertus qu’ils ont préconisées,—et j’approuve fort en ce sens M. de Remilly.

Les incorruptibilités fatiguées—crient beaucoup.

En effet, que devient la politique constitutionnelle, dont un philosophe faisait cette définition:—C’est l’art de faire payer à une nation la corruption de ses représentants.

—Janin est allé un de ces jours passés aux Tuileries.—Le roi lui a dit: «Je ne vous vois pas souvent, mais je vous lis.» Le duc d’Orléans l’a ensuite pris par le bras et a causé avec lui.—Janin, qui était venu en habit de ville, a dit au duc d’Orléans: «Ma foi, puisqu’on me reçoit si bien ici, je vais me faire faire un habit.»

—Le quart d’heure de Rabelais, que nous avions signalé, est tout à fait arrivé.—On a présenté au nouveau ministère la carte à payer des dévouements, vertus et incorruptibilités qu’il a consommés.—Le Gargantua, trouvant le total supérieur au contenu de sa bourse,—refait l’addition dans l’espoir d’y trouver une erreur, et gagne un peu de temps.

Généralement on dit aux impatients:—Ce que je vous ai promis, je vous le promets encore.—Mais le parti conservateur observe; attendons que les vendanges aient rappelé les députés chez eux.

Les plus pressés et les plus embarrassants sont les journaux,—nouvelles recrues ministérielles:—le Constitutionnel,—le Courrier Français,—le Siècle,—le Messager,—le Nouvelliste.

Pour le Moniteur parisien et les revues qui faisaient partie du mobilier précédent, ils se sont eux-mêmes installés et traités en amis de la maison.

Les seuls journaux libéraux qui soient restés dans l’opposition sont—le Commerce et le National.

Le Journal des Débats,—qui a appartenu successivement à tous les ministères,—tient rigueur à M. Thiers qui prétend le braver.

On dit que le Journal des Débats est encouragé dans son incorruptibilité par une subvention qu’il reçoit directement de la liste civile,—mais je n’ai pas à ce sujet de renseignements assez précis pour pouvoir l’affirmer.

image d’une guêpe 2.—Comme je revenais hier de chez Gatayes qui demeure aux Champs-Élysées,—je vis passer de très-beaux équipages et de superbes chevaux appartenant à M. Hope.

Des piqueurs au galop annoncèrent la voiture du roi, et je fus alors saisi d’une émotion pénible en voyant ses chevaux; ils allaient un train médiocre, —sur les huit, deux seulement trottaient et les autres se livraient à un galop plus ou moins intempestif et irrégulier. Je me rappelai les beaux attelages de l’empereur Napoléon,—de Charles X—et de Louis XVIII, qui, mené avec la plus grande rapidité, disait à son cocher:

—Germain, tu me conduis comme un fiacre.

Quelque temps auparavant, j’avais rencontré la reine de France. Sa Majesté sort ordinairement en daumont, eh bien! je ne lui ai jamais vu quatre chevaux bien ensemble.

Sous Charles X, M. de Vigogne allait tous les ans en Normandie remonter les écuries du roi.—On ne montrait pas un cheval avant que M. de Vigogne eût fait son choix.—Les chevaux achetés, on les plaçait à la réserve de Versailles, où on les entraînait et où on les gardait pendant un an avant de les admettre dans les écuries.

Aujourd’hui, M. de Strada, qui a la direction des écuries du roi Louis-Philippe, va acheter des chevaux en Allemagne, où il prend le reste des marchands, et ces chevaux, à peine arrivés, sont mis à la voiture immédiatement.

Chez le roi,—un cocher est payé cent francs par mois,—c’est-à-dire vingt-cinq ou trente francs de moins que dans les bonnes maisons.— Quelques palefreniers n’ont que quarante-cinq francs.—J’en sais un qui a quitté la maison du roi pour entrer chez un marchand de chevaux.

Les meilleurs chevaux du roi proviennent de l’ancienne liste civile, et ceux qui existent encore sont très-vieux. Je ne compte pas les animaux envoyés par Abd-el-Kader, estimés un écu la pièce.

En 1830, le bey de Tunis envoya au duc d’Angoulême un cheval d’une grande beauté, appelé Pacha.—Ce cheval n’arriva à Paris que le 20 juillet 1830, et ne fut pas inscrit sur les contrôles des écuries.—Après la Révolution, M. de Guiche chargea Landormy père de le vendre pour le duc d’Angoulême.—Il fut acheté par le roi Louis-Philippe: s’il vit encore, c’est le seul beau cheval du roi.—Mais il n’a pas moins de dix-huit ou vingt ans.

Le roi Louis-Philippe, comme l’empereur Napoléon, ne monte que des chevaux connus en Normandie sous le nom de bidets d’allure et que l’on paye de mille à douze cents francs.—Mais l’empereur avait de magnifiques attelages.

Sous Charles X,—les chevaux de réforme se vendaient quinze cents francs.—Quand on vend les chevaux réformés des écuries de Louis-Philippe, jamais leur prix ne s’élève à cinq cents francs. On en vend soixante-dix, soixante francs, et quelquefois même quarante et trente francs. —De sorte que la veille de la réforme le roi se trouve avoir été mené par des chevaux d’une valeur de trente francs.—En 1834,—le marquis de Strada a acheté pour le roi, à la foire de Caen, un cheval qui avait été refusé en dépôt de remonte pour les dragons.

Il y a quelque temps, aux écuries du Roule,—M. de Montalivet remarqua un cheval taré dans les nouvelles acquisitions du marquis de Strada,— cheval dont un palefrenier disait à demi-voix: «En voilà un dont je ne donnerais pas un œuf dur.—Monsieur le comte, dit M. de Strada,—j’ai acheté ce cheval d’un pauvre paysan dont le sort m’a fait pitié.—Monsieur le marquis, répliqua M. de Montalivet, il fallait lui donner cinq cents francs de la part du roi et lui laisser son cheval.

Les marchands de chevaux de Paris—ont fait présenter au roi, par le général Durosnel, une supplique contre M. de Strada, qui décourage les éleveurs de Normandie en n’achetant presque, pour les écuries royales, que des chevaux étrangers.—Elle paraît n’avoir pas été prise en considération; car on n’a pas renvoyé l’écuyer ordinaire du roi à la barrière des Bons-Hommes, où il a été contrôleur entre deux fortunes.

La préfecture de police, très-sévère aujourd’hui à l’égard des voitures publiques, exige la réforme des chevaux dont l’âge, les forces ou l’apparence ne sont pas convenables.—Je ne sais comment les chevaux du roi soutiendraient un pareil contrôle.

Le duc d’Orléans a peu de chevaux,—trente ou quarante,—mais ils sont généralement assez beaux, et ses écuries sont parfaitement tenues.

Je ne compte pas parler aujourd’hui des haras, dont j’aurai un jour ou un autre d’assez curieuses choses à dire.—Je raconterai seulement qu’au mois d’octobre 1835 (je crois), comme on allait vendre au haras du Pin les chevaux de réforme, on apprit tout à coup que M. Thiers allait arriver.—On songea alors que les écuries ne contenaient pas le nombre de chevaux exigé par le règlement et par le budget,—et on fit rentrer deux des réformés, qui restèrent au haras.—L’un des deux était cornard, et l’autre n’avait jamais produit.

image d’une guêpe 3.—Le duc d’Orléans et le duc d’Aumale sont partis pour l’Afrique. C’est la réalisation d’une promesse que le prince avait faite à la fin d’un banquet, lors de son dernier voyage.—Une situation singulière est celle des princes de la famille royale en France; quels que soient leurs goûts, leur tempérament, leur caractère, leurs penchants, il faut qu’ils soient militaires. Il y a un impôt pour le payement duquel tout citoyen un peu aisé se fait remplacer:—c’est l’impôt que la conscription lève tous les ans sur la population, c’est l’impôt du sang.—Les princes de la famille royale seuls le payent toujours en nature, et pendant toute la vie.

—M. Adolphe Barrot, consul général de France à Manille, est arrivé à son poste. M. Adolphe Barrot est le frère du chef des incorruptibles, et le septième ou huitième parent que la protection de M. Odilon Barrot a fait pourvoir d’un poste avantageux.

—On éprouvait généralement en France, depuis quelque temps, le besoin d’être empaillé.—La faveur d’être conservé après le trépas était exclusivement réservée aux autruches,—aux casoars, aux singes, aux canards, etc., etc. M. Gannal est arrivé, qui a mis l’embaumement à la portée de toutes les fortunes.

—Aussi, on raconte que, dans un dîner, comme on parlait de la modicité de ses prix, M*** s’écria devant son père: «Ma foi, je ferai embaumer papa!»

Un enfant a été trouvé assassiné, de là déposé à la Morgue (remarquez que, depuis que les philanthropes ont supprimé les tours des hospices d’enfants trouvés—on dépose, il est vrai, moins d’enfants aux hospices, mais beaucoup plus au coin des bornes et dans les auges des pourceaux). Pour prolonger le plaisir que la population parisienne semblait éprouver à aller voir ce cadavre, on l’a fait embaumer par M. Gannal.

M. Gannal, dont les procédés sont fort ingénieux, à ce qu’on dit,—me paraît, en outre, fort habile à exploiter la publicité; j’ai vu, dans les journaux, des lettres de lui très-curieuses dans lesquelles il prévenait les lecteurs contre les concurrents qui pourraient s’élever.—«On ira ailleurs, si l’on veut, dit-il; on s’adressera à quelque autre, mais qu’arrivera-t-il?—On sera très-mal empaillé, voilà tout.»—M. Gannal n’y tient pas.—S’il vous avertit, c’est dans votre intérêt.—Voulez-vous être très-mal empaillé?— Allez ailleurs.

image d’une guêpe 4.—Je ne vous parlerai que pour mémoire de la représentation des dames bienfaisantes, qui a eu lieu hier au théâtre de la Renaissance. M. Panel avait une extinction de voix. Le monsieur qui jouait le rôle de Saint-Mégrin s’est jeté à genoux avec une telle violence, qu’il a fait craquer le plancher.—Les chœurs ont été cahin-caha.—La musique de M. Flottow est pâle, incolore et ennuyeuse.—Il l’a vendue 2,000 francs aux Polonais;—charité bien ordonnée commence et finit par soi-même.—On a tant parlé de cette représentation, qu’il serait ennuyeux d’en faire un long récit. Je dirai seulement que je ne comprends pas qu’un mari permette à sa femme de se placer dans une position où il ne pourrait pas demander raison d’une insulte qu’on lui ferait.

—Après la représentation, cent cinquante personnes ont demandé sans façon à souper à M. de Castellane.—On s’est rendu à l’hôtel, quelques-uns en voiture, les autres à pied,—en costume de Henri III.—Les maris ont été exclus du souper comme des coulisses,—où, assure-t-on, il se serait passé des choses bizarres.

—Le ministère continue à faire des actions vertueuses. On a dernièrement imaginé d’envoyer une ambassade en Perse, uniquement pour y attacher divers lions qui encombraient les coulisses du théâtre de l’Opéra, et entravaient le répertoire par leur influence sur les premiers, seconds et troisièmes sujets de la danse et du chant. On n’avait pensé à se débarrasser que des grands lions, sans s’inquiéter des petits lions, des lions à la suite et des sous-lions;—mais ceux-ci, dans l’absence de leurs chefs d’emploi, se sont mis à rugir comme eux. Alors, une ordonnance du préfet de police est venue défendre «aux directeurs de spectacles d’admettre aucune personne étrangère au service du théâtre sur la scène et dans les coulisses.—L’Opéra est compris dans cette mesure, qui ne fait exception que pour les auteurs, compositeurs et maîtres de ballets des ouvrages composant la représentation du jour.»

Comme il n’est pas toujours facile de remplir ces conditions pour les pauvres lions, quelques-uns se sont engagés comme machinistes, lampistes, etc., etc. Il est bon de dire que ces lions sont au nombre de quatre ou cinq, que plusieurs n’ont ni dents, ni crinière, et que M. Valentin de la Pelouze en fait partie.

—Les départements suivent déjà l’exemple des vertus dont le nouveau ministère émerveille Paris.—Voici un extrait d’une affiche que l’on m’envoie de Rouen:—

RÈGLEMENT DE LA SALLE DE DANSE DE MADAME VEUVE DELEAU, A SAINT-

ÉTIENNE DU ROUVRAY.

«Il est expressément défendu de chanter ni de fumer dans cette salle, et le silence doit régner pendant les quadrilles, pour l’agrément du danseur.»

«Tous propos grossiers et outrageants envers quelqu’un sont interdits,— ainsi que les danses indécentes que repoussent la bienséance et l’honneur.»

«Tous costumes malpropres, cannes et bâtons, sont défendus.»

image d’une guêpe 5.—Dans plusieurs départements, des troubles et des émeutes amènent de graves désordres et de tristes accidents, au sujet du transport des grains.—Le pain est très-cher.—Il n’a pas été dit un mot de cela à la Chambre des députés.—Des hommes, qui se sont occupés des céréales, prétendent qu’il dépendrait d’une administration sage et éclairée de faire baisser le prix des grains, et de calmer les inquiétudes du peuple.— J’ai rencontré hier sur le boulevard M. de Balzac, qui m’a dit avoir à ce sujet des notions fort complètes; je lui ai donné le titre d’une brochure qui serait très-intéressante,—et que probablement il fait en ce moment: «Question du pain.»

—Grâce aux fictions du gouvernement constitutionnel et de la représentation nationale,—les intérêts des gros propriétaires sont soutenus avec véhémence à la Chambre des députés contre les intérêts des classes pauvres—(si, pour remédier à cet inconvénient, vous abaissez ou supprimez le cens, vous tombez dans l’inconvénient de la corruption, à laquelle vous donnez de grandes et nombreuses facilités). L’entrée libre des grains et des bestiaux étrangers diminuerait de la moitié le prix du pain et de la viande en France;—mais les gros propriétaires ne veulent même pas qu’on en parle. M. Bugeaud s’est constitué le représentant de la viande privilégiée,—se disant nationale, et il a fait, à la Chambre, un discours dans lequel il déclare qu’il craindrait moins une invasion de Cosaques qu’une invasion de bœufs étrangers.—M. Bugeaud, agronome distingué et gros propriétaire, est loin d’être désintéressé dans la question. Les amis des peuples n’ont pas pris la peine d’étudier la question pour répondre à M. Bugeaud.

—La guerre d’Afrique paraît devoir glisser dans nos mœurs quelques habitudes nouvelles: un cheïk arabe, notre allié, attaqué par Abd-el-Kader, lui a tué cinq cents hommes, dont il a envoyé les oreilles au général Galbois, qui les a reçues avec plaisir. On ne sait pas si ces cinq cents paires d’oreilles vont être envoyées en France.

image d’une guêpe 6.—Le jury continue à faire un excellent usage des circonstances atténuantes. Jouvin, aidé de Driot, a tué sa femme et l’a enterrée dans une mare. MM. les jurés les ont déclarés coupables avec des circonstances atténuantes. Un tribunal jugeant sans jurés a montré plus d’intelligence dans l’application. Madame Bochat, femme de quarante-cinq ans, est accusée par son mari d’adultère commis avec un jeune homme nommé Bouvet; le tribunal s’est ému en faveur du jeune Bouvet, qui, selon lui, n’avait pas dû trouver un grand plaisir dans le crime, et il ne l’a condamné qu’à un mois de prison, attendu les circonstances atténuantes.

—Je reçois une lettre de reproches fort vifs de la personne dont le portrait figure aux galeries du Louvre, sous le nº 1266.—Ce nº 1266 est très-irrité contre moi de ce que j’ai appris au public que ledit nº 1266 a le visage d’un jaune jonquille très-prononcé.—Il me semble que la moitié de ce reproche revient au peintre, et l’autre moitié au nº 1266 lui-même, qui a permis, et peut-être demandé qu’on l’exposât.

image d’une guêpe 7.—MM. de Rovigo, de Saint-Pierre, Bazancourt et deux ou trois autres, viennent d’être condamnés à plusieurs mois de prison pour avoir figuré dans un duel, les premiers comme acteurs, les autres comme témoins. On se rappelle peut-être que l’avocat Dupin, il y a deux ou trois ans, se permit, à la Chambre des députés, une sortie assez violente contre le maréchal Clauzel. Le maréchal fit demander à l’avocat une rétractation ou une réparation.—L’avocat était si déterminé... à ne pas se battre, que l’affaire s’arrangea;—mais il prit, de ce jour, une ferme résolution—de mettre le courage qu’il n’avait pas sous la surveillance de la police, de faire de l’insolence la seule majesté inviolable, et de la couardise une vertu.

A la première occasion, il fit un long réquisitoire dans lequel, en torturant le sens de plusieurs lois tombées en désuétude, il mettait la mort donnée en duel, c’est-à-dire à son corps défendant, au rang de l’assassinat. Cette théorie fut adoptée avec enthousiasme par tous ses noirs confrères, heureux de se faire un devoir de ne pas avoir à rendre ou à demander raison des soufflets qu’ils méritent ou qu’ils reçoivent.

Voici les résultats probables des poursuites que l’on exerce contre les combattants et contre leurs témoins.

Si les Français ont passé si longtemps pour le peuple le plus poli du monde, c’est parce qu’ils portaient l’épée et la sortaient facilement du fourreau.

C’est la faute de la loi, si elle n’est pas assez forte pour qu’on ait recours à elle dans certaines circonstances.

Avant de punir les duellistes, faites qu’on ne soit pas déshonoré en France pour ne s’être pas battu.

Osez affirmer que le magistrat qui prononce la peine contre le duelliste ne l’estime pas un peu plus que si le même homme était venu lui demander la protection de la loi pour venger sa sœur, sa femme ou sa mère outragée.

Les lois faites à l’encontre des mœurs ne servent qu’à faire des crimes et des criminels.

Les gens qui doivent et qui veulent se battre se battront malgré la loi.— Seulement, comme les témoins sont poursuivis aussi rigoureusement que les adversaires,—ils ne trouveront pas de témoins,—beaucoup de duels deviendront des assassinats.

 

8.—Oh! le soleil—le beau soleil

Qui fait dans le jardin tout riant et vermeil!

 

Le rouge est la couleur des roses,

Quand, au matin, jeunes écloses,

Elles rompent leur bouton vert.

Le vert est la couleur de l’épaisse feuillée,

Où la fauvette et sa famille ailée

Mettent leur retraite à couvert.

 

L’azur est la couleur du ciel pur de l’automne,

Ou des bluets que pour mettre en couronne

Les enfants vont chercher dans les jaunes guérets.

Mais, quand sur toute la nature,

Sur le sol, sur les eaux, sur la molle verdure,

Le beau soleil étend ses magiques reflets,

 

La couleur du soleil, c’est celle de la vie

Que l’hiver a semblé, six mois, nous dérober;

C’est un regard d’amour que Dieu laisse tomber;

C’est un signe qui dit que la terre est bénie.

 

Oh! le soleil, le beau soleil

Qui fait dans le jardin tout riant et vermeil!

Tout aime,—tout fleurit; les rossignols se perchent

Sur les lilas en fleurs—et chantent dans la nuit;

Les insectes se cherchent

Sous l’herbe qui grandit.

Aux fleurs des cerisiers l’abeille d’or bourdonne;

Les papillons d’azur voltigent par le pré;

Le pigeon amoureux baise de sa pigeonne

Le beau col diapré.

 

Et pourtant, au milieu de cette douce joie,

Qui remplit l’univers,

Je rêve tristement, et je me sens en proie

A des pensers amers.

 

Comme en ces vieux donjons où la grande herbe pousse Sur les corps des barons et des preux endormis,

Il semble qu’en mon cœur, tombeau couvert de mousse, Où j’avais renfermé tant de si chers débris,

Maison longtemps déserte—il revient des esprits.

 

image d’une guêpe 9.—J’ai lu ce matin dans un journal:—«Un perruquier sans ouvrage s’est jeté à l’eau.—Voilà où conduit le manque de religion.»—Et le manque d’ouvrage, aurait pu ajouter l’écrivain.

image d’une guêpe 10.—Madame *** a quelque soixante ans et se marie avec un jeune homme.—Un homme de sa famille, très-puissant à la Banque, est allé la voir et lui a fait de longs discours pour la détourner de son projet.

—Eh bien! a dit madame ***, il n’est plus temps,—il faut tout vous dire:... je me suis donnée... cet été,—aux eaux.

—Et lui aux os,—pensa le parent officieux.

Une femme, à laquelle on racontait cette démarche infructueuse, dit:

—Oh! le mariage n’est pas encore fait,—il y a un père qui ne donnera pas son consentement.

—Quel père?

—Le Père-Lachaise.

11.—Le ministère achète, dit-on, la propriété du Messager, journal du soir,—qui appartenait à M. Walewski, auteur de l’École du monde, homme d’esprit et de vie confortable, qui avait dans un journal, qui n’a jamais rapporté d’argent depuis sa création, une maîtresse trop chère pour sa fortune.

C’est sans doute en reconnaissance du dévouement récent de cette feuille que le ministère fait cette mauvaise affaire.—On ajoute qu’elle a été imposée à M. de Rémusat par M. Thiers.—M. de Rémusat trouve le marché si mauvais, qu’il ne se détermine au payement qu’à la charge de le faire notifier par la commission du budget.

C’est la suite des choses vertueuses du ministère; le Messager, s’armant d’un rigorisme prodigieux, a immolé, l’année dernière, M. Gisquet, l’ancien préfet de police, à la vertu et à l’incorruptibilité.

M. Thiers a voulu, dans cette circonstance, oublier sa complicité politique avec M. Gisquet, pour récompenser son dénonciateur.

—Le Nouvelliste va être fondu dans le Moniteur parisien,—qui donnera une indemnité à M. Pillet, comme il en a déjà donné une au propriétaire de la Charte de 1830.

Comme M. Pillet ne serait pas ainsi suffisamment récompensé de sa bienveillance pour le ministère, il est question de lui donner le privilége de l’Opéra pour le moment de son expiration, c’est-à-dire dans trois ans. Si cette tentative réussissait, rien n’empêcherait M. Thiers de disposer de toutes les places et de toutes les positions dès aujourd’hui, pour jusqu’à la fin de la monarchie constitutionnelle.

12.—On parlait de la mort de M. de P., qui s’est brûlé la cervelle par amour pour une femme très-laide.—Une jolie femme dit à ce sujet: «Décidément je suis jalouse des laides, il n’y a qu’elles qui inspirent de telles passions.—Sans doute, répondit-on, leurs amants sont toujours si malheureux,—même d’être heureux.»

image d’une guêpe 13.—Le philosophe Cousin sacrifie quelquefois aux grâces, selon le précepte de son maître.—Avant d’arriver au ministère, il avait exigé de M. Villemain une pension pour madame Colet, née Revoil,— qui a remporté dernièrement le prix de poésie à l’Académie française, et qui a eu tant de chagrin de ce qu’on ne lui a pas permis de lire elle-même ses vers.

Comme M. Villemain faisait des objections, le philosophe Cousin s’écria: «Elle est si belle!»

Arrivé au ministère, il a augmenté la pension.

Pendant ce temps, M. Villemain, moins sensible aux charmes d’une beauté,—que, soit dit en passant, je ne reconnais pas,—donnait des preuves de la gratitude de son estomac; il accordait une pension à M. Droz, chez lequel il a l’habitude de faire de très-beaux et de très-bons dîners.

image d’une guêpe—Je ne puis trouver le courage de refuser un peu d’argent aux divers mendiants qui se présentent chez moi.—Je reçois une lettre d’un de ces messieurs, dans laquelle il me semble se moquer de moi au point de n’avoir pas changé dans sa circulaire, faite probablement l’hiver dernier, une phrase qui s’accorde peu avec les vingt degrés de chaleur qu’il fait aujourd’hui.

—Voici la lettre:

«Monsieur, daigné permètre au soussigné, qui, par cause de maladie, se trouve sans occupation,—ayant tout sacrifié, sans vêtemens ni linge sur le corps,—mourant de frois et de faim, attains présentement de fièvres, ne sachant vous sabrité cette nuit.

»Que l’humanité, frères de la vertu, pèr de la sagesse, puisse touché votres cœur bont et humain en faveur d’un pauvre malheureux honteux emproie à la plus afreuse misères, nayant pour partage que la morts, si il est abandonné par les personnes d’esprit; qui peuve si il veut le secourir.

»Hélas! qu’il est doux à un cœur bien né de secourir le vrai malheureux, en fesant une bonne action on posède la vrai pais du cœur et la jouissance pure de l’âme.

»En grâce que votres main bien fesante ne me repousse pas dans la tante de vos bienfait.

»Qu’une couronne de gloire soit le prix de la récompance bien mérité de votres humanité.

»Votre très soumit serviteur.»

image d’une guêpe 14.—Comme le ministère n’a encore rien pu faire pour le Constitutionnel, il a voulu donner, du moins, une nouvelle sanction à ses promesses, il l’a fait manger plusieurs fois à sa table.

On parle d’un ravissant dîner, à la présidence du conseil, auquel ont assisté tous les propriétaires et une partie des rédacteurs de ladite feuille.— Sur la fin du dîner, un des propriétaires a chanté une chanson un peu gaillarde;—madame Dosne était au supplice. On a renouvelé toutes les promesses déjà faites, en ajournant l’exécution jusqu’après la session. Provisoirement on donnera au Constitutionnel beaucoup d’articles gratis,— tels que statistique, tableaux, etc., etc.; toutes choses que les journaux aiment à vendre quatre-vingts francs et à recevoir pour rien. La candidature de M. Véron sera chaudement appuyée;—on le présentera dans un pays moins arriéré et plus intelligent des principes constitutionnels que la Bretagne, où on n’a pu se figurer qu’un ex-directeur de l’Opéra, quelque habile et spirituel qu’il se soit montré dans sa gestion, puisse être un homme sérieux.—Quelques personnes du pays avaient conçu de M. Véron les idées les plus singulières; elles semblaient s’attendre à le voir arriver en pantalon de tricot couleur de chair;—et un électeur, en l’entendant annoncer, fit retirer ses deux filles qui brodaient dans le salon.

—Dans la traite des députés que fait M. Thiers, il se sert, tant qu’il peut, de M. Guizot—pour ramener les pins rebelles;—mais M. Guizot a perdu toute sa valeur, depuis qu’il s’est fait l’instrument subalterne de M. Thiers et qu’il reçoit des ordres de lui.

—Les journaux de la gauche sont fort embarrassés; ils ne veulent pas perdre le fruit de leur dévouement, et cependant ils s’inquiètent des concessions que M. Thiers est obligé de faire aux conservateurs, concessions qui leur rendent chaque jour plus difficile de soutenir un ministère qui se met dans une situation déjà bien peu conforme aux principes rigoureux qu’ils ont mis si longtemps en avant.

Leur situation est telle, que beaucoup de personnes commencent à croire que M. Thiers, d’accord avec le roi, n’est entré aux affaires que pour faire faire au parti vertueux tant de fausses démarches et d’inconséquences, qu’il reste à jamais perdu dans l’opinion publique et n’ose lever la tête.

J’avouerai que je suis presque de l’avis de ces personnes, et que, si ce n’est l’intention, c’est du moins le résultat.

Il y a peu de choses qui aient été combinées d’avance, ce n’est qu’après l’événement qu’on se donne l’honneur de la prévision,—et les historiens ont pour état de constater et d’expliquer la préméditation des tuiles qui tombent par hasard.

image d’une guêpe 15.—Il ne manquait plus au parti vertueux que de couronner des rosières,—M. le vicomte de Cormenin s’est chargé de ce soin. Il consacre le produit de la souscription faite pour lui offrir une médaille,—à la dotation de cinq villageoises.—La somme est divisée,— comme celle demandée pour le duc de Nemours, en dot, douaire et épingles. —C’est une taquinerie un peu enfantine.

image d’une guêpe 16.—Une comtesse italienne, fort connue dans le monde par ses capricieuses fantaisies,—a adopté une jeune fille et l’a fait élever avec la plus grande distinction,—non sans lui faire payer quelquefois ses bienfaits par des bizarreries capables de les lui faire regretter et maudire. Dernièrement la jeune personne accomplit sa dix-huitième année.— Madame... la fit venir et lui dit:

—Anna, tu vas te marier;—ton trousseau est prêt.

—Mais, répondit la jeune fille,—je voudrais, etc., etc; tout ce que répondent les filles en pareil cas.

—Ton mari est M. M...

Le futur était vieux et laid.—On le refusa par les larmes et par les supplications.

—Ma chère bienfaitrice, je vous en prie.

—Comment! mademoiselle, vous refusez l’homme que j’ai choisi pour vous?

—Mais, madame, c’est que vous avez choisi le seul peut-être que je refuse de recevoir de vous.

—On ne peut cependant pas démarquer le trousseau.

La comtesse sonne.

—Faites venir Michel.

Michel est le palefrenier.—Il arrive.

—Mademoiselle, puisque M. M... vous est si odieux, et que c’est le seul mari que vous ayez le courage de refuser de ma main,—vous allez épouser Michel.—Michel serait votre égal sans mes bienfaits;—il dépend de moi de ne pas admettre une distinction que j’ai créée.

Anna pleure, sanglote, se jette à genoux. Heureusement Michel, qui n’avait pas prévu la chose, s’était marié six ans auparavant: on le renvoie à l’écurie.

—Aimez-vous donc quelqu’un, mademoiselle?

Pas de réponse.

—J’en suis fâchée, si cela est, car vous épouserez M. M...

—Ah! Charles, Charles! s’écria Anna.

—Et comment s’appelle ce Charles?

—C’est un jeune homme de bonne famille.

—Ce n’est pas ce que je vous demande, c’est son nom.

—De M...

—Son nom commence par un M? Il fallait le dire; alors c’est tout simple;—on n’a pas besoin de démarquer le trousseau:—c’était ce qui m’avait fait penser à Michel. Vous épouserez M. Charles de M...

17.—Par un hasard singulier, il a fait beau pour la promenade de Longchamps; ce hasard n’était pas arrivé depuis plusieurs années, et je me souviens que l’année dernière j’écrivais à un de mes amis: «Les solennités du couvent de Longchamps ont été d’abord le but, puis le prétexte de cette promenade mondaine.—Aujourd’hui qu’on ne fait même pas semblant d’aller à Longchamps; qu’on se promène pour se promener, il me semble qu’on ne devrait plus s’imposer ce plaisir, qui consiste à promener des nez rouges, des oreilles bleues, des mains violettes, des traits tirés et flétris par le froid.

«Ne pourrait-on attendre un peu et commuer cette promenade en quelque autre dans une saison moins rigoureuse?»

Mais cette année il y avait grande affluence de promeneurs et de riches équipages;—des gendarmes à pied et à cheval,—et dans les contre-allées des marchands de pain d’épices;—sous des tentes, des femmes plus ou moins sauvages avec ou sans barbe,—des crocodiles non moins féroces qu’empaillés,—des mésanges savantes,—des femmes fortes auxquelles on était invité à marcher sur la gorge,—des messieurs se lavant les mains avec du plomb fondu, et se rinçant la bouche avec du cuivre en fusion, etc., etc.

18.—La politique est ce mois-ci fort aride.—Il ne s’agit que des exigences des journaux par la protection desquels M. Thiers est arrivé, et de ses efforts pour réaliser on ne pas réaliser ses promesses. Le Journal de Paris n’existe guère plus.—M. de Feuillide est parti pour le nouveau monde; M. Méville reste dans l’ancien pour faire fructifier le plus possible l’argent qui lui reste.—Pour le journal, il n’est pas à vendre, il est à donner. Son triste sort sert d’exemple à ceux qui comme lui ont osé résister au petit autocrate de la rue Saint-Georges.

Discite justitiam moniti et non temnere Divos.

 

image d’une guêpe 19.—Voici un nouveau volume de Babel, publication de la société des gens de lettres.

Pendant que j’y suis,—je dirai deux mots sur la société des gens de lettres,—association ayant pour but d’imposer d’un droit toute reproduction d’un ouvrage ou d’une partie d’ouvrage, au bénéfice de l’auteur. On ne peut nier qu’il ne soit juste, incontestablement légitime, de faire entrer l’auteur d’un ouvrage littéraire dans le partage des bénéfices qui proviennent de son ouvrage.

Mais il y a quelque chose de triste et de mesquin à voir une assemblée de poëtes se jeter volontairement dans les discussions commerciales les plus minutieuses, apprécier eux-mêmes chacune de leurs pensées, chacun de leurs vers en argent,—n’en pas perdre un seul de vue dans leur vol capricieux, sur l’aile des vents ou sur celle de la renommée, et, chaque fois que quelque part il sera prononcé un vers ou lu une ligne, arriver avec leur quittance, et au besoin se faire assister d’un huissier.

Ce n’est plus le temps où Colletet, crotté jusqu’à l’échine, allait de cuisine en cuisine chercher un dîner qu’il payait en bassesses et en humiliations; le temps où l’académicien Durier faisait des vers à quatre francs le cent. Plus d’un poëte aujourd’hui rêve sous des arbres dont l’ombre et la fraîcheur sont à lui.—Nous avons des hommes de lettres qui sont ministres, et d’autres qui empêchent les ministres de dormir, et les renversent de temps à autre.

La mansarde du poëte renferme en certains lieux pour trente mille francs de tableaux, et il n’est plus de bon goût de médire des lambris dorés. Il y a des hommes de lettres qui sont logés comme des princes, si toutefois il est encore des princes qui soient logés comme certains hommes de lettres.

Nous savons que le pouvoir ne comprend pas assez la presse; qu’il n’ose ni l’attaquer de front ni s’allier franchement à elle; nous savons que les gens de lettres sont en dehors de toutes les lois protectrices, sans être en dehors des lois oppressives; qu’ils sont soumis aux charges sociales et qu’ils n’ont pas leur part dans les bénéfices. Mais qu’est-il arrivé de là? c’est qu’on a forcé les poëtes à faire une bonne fois sur la terre et en ligne droite le chemin capricieux qu’ils faisaient au degré de leur fantaisie dans les espaces imaginaires, et qu’ils se sont trouvés dépasser les autres hommes; qu’ils se sont rués dans la société comme en pays conquis, portant avec eux le désordre et la dévastation. C’est donc aujourd’hui à la société à leur faire leur part dans des intérêts qu’ils sauront défendre quand ils seront leurs, comme ils les ont renversés en ces temps-ci. Il n’est aucune carrière qui soit fermée à l’homme de lettres, aucun but qu’il ne puisse atteindre. La littérature est dans toute la force de l’âge et de la puissance, et il est triste de la voir déjà, comme une vieille femme décrépite, penser mesquinement à de petits intérêts,—entasser des liards, faire des épargnes d’esprit,—ramasser les miettes des festins qu’elle donne, et prétendre en remplir encore cinq paniers.

O poëtes, mes amis, poëtes que nous aimons! après avoir montré que vous pouviez aussi être riches,—quand il vous arriverait par hasard de vous soucier des richesses, il est temps que quelques-uns déploient leurs ailes depuis longtemps fermées. Vous devez, ô poëtes, semblables à cette jeune fille des contes de fée,—laisser tomber les pierreries qui s’échappent de votre bouche,—vous devez, comme Buckingham, ne pas ramasser les aiguillettes de perles qui se défilent, s’égrènent et tombent sur le parquet.

Ne nous donnez pas, ô poëtes,—le déplorable spectacle du rossignol qui interromprait son chant, dans les nuits tièdes, pour faire payer les auditeurs et diviser en stalles numérotées les bancs de gazon et les ombrages attentifs.

Voici le printemps, les cerisiers se couvrent d’une neige odorante, les lilas secouent au vent les parfums de leurs thyrses embaumés, les fleurs ne prennent pas la peine de mettre elles-mêmes leurs parfums en petites fioles, et de les vendre étiquetées et parafées.

Il est beau pour le poëte de donner à tous un grand festin d’harmonie, une fête de pensées. Il est beau à l’écrivain de ne pas se montrer préoccupé de tirer tout le parti possible de son œuvre d’hier, parce que sa pensée et son amour sont à l’œuvre de demain; parce qu’il ne faut pas être si humble que de ne pas se permettre d’être un peu prodigue, et de se refuser le plaisir de se laisser un peu voler; parce qu’il faut laisser croire que l’on a trop d’esprit et ne pas compter ses mots et ses phrases, et les mettre dans un coffre par sacs de mille et de cinq cents, et chaque jour les recompter et les enfermer sous une triple serrure.

image d’une guêpe 20.—Un homme aux épaules larges et carrées s’est présenté hier devant le conseil de révision de la garde nationale.

—Vous demandez, lui dit le président, à être exempté du service de la garde nationale!

—Oui, monsieur.

—Quels sont vos motifs d’exemption?

—Monsieur, je suis atteint de la plus grave infirmité.

—Passez dans ce cabinet.

—Mais...

—Passez dans ce cabinet.

Notre homme entre dans une petite pièce voisine, où on le fait se déshabiller des pieds à la tête. Il reparaît bientôt devant le conseil vêtu comme notre premier père.

—Voulez-vous maintenant nous dire quelle est votre infirmité?

—J’ai la vue basse.

image d’une guêpe—Hier dimanche, le concert de M. Listz a été remarquable d’abord en ceci, qu’on n’était admis que sur invitation et nullement en payant.—C’est une noble idée qu’un roi n’aurait pas; il n’y a que les artistes et les pauvres pour de telles magnificences.

M. Listz a, comme de coutume, donné le spectacle d’un beau talent qui se perd souvent dans l’exagération.—C’est, du reste, un moyen d’influence sur certaines femmes, qui abusent de ce bruit pour en faire un peu de leur côté,—et il y en avait qui se tordaient.—Une princesse, fidèle aux pianistes en général, n’a pas voulu s’asseoir, par enthousiasme; elle s’est tenue tout le temps debout, appuyée contre une colonne;—une comtesse pleurait et criait:—ces dames sont des étrangères qui pensent, sans doute, que c’est ainsi qu’on a l’air de se connaître en musique.

image d’une guêpe—Un monsieur m’a apporté, un jour, des pensées à mettre dans les Guêpes.—L’abondance des matières,—comme disent les journaux, m’a empêché jusqu’ici d’obtempérer à ses désirs.—Mais il m’écrit des injures et des menaces.—Pour ne pas me faire une mauvaise affaire avec ce monsieur, qui me paraît fort méchant,—je vais transcrire ici la première pensée du recueil,—et, comme j’ai perdu son adresse,—je le préviens que je suis prêt à lui restituer les autres.

Voici la pensée:

«La vérité est un flambeau de lumière qui n’éclaire que ceux qui marchent à sa lueur.»

—On citait hier une femme de la société qui, pour se conformer au préjugé populaire qui veut qu’on ait quelque chose de neuf le jour de Pâques, n’a rien trouvé de mieux que de prendre un nouvel amant.

image d’une guêpe 21.—Alfred M... est un peintre sans réputation et sans talent, qui se console parfois au cabaret des rigueurs de la fortune. Hier, on frappe chez lui de bonne heure, il ouvre et voit entrer son tailleur.

—Ah! c’est vous, monsieur Muller.

—Oui, monsieur, et voilà plus de dix fois que je viens; c’est bien désagréable.

—Vous venez peut-être me demander de l’argent?

—Certainement, monsieur, pourquoi viendrais-je, sans cela?

—Je pensais que c’était pour me prendre mesure d’une redingote dont j’ai furieusement besoin.

—J’en suis désolé, monsieur; mais je ne vous ferai rien que vous n’ayez payé l’ancien.

—Oh! mon Dieu! ce n’est pas que j’y tienne; voilà le beau temps, et je serai bien mieux en manches de chemise chez moi, et dehors avec ma blouse.

—Comment, monsieur, vous ne me donnez pas encore d’argent cette fois-ci!

Le tailleur se fâche un peu; Alfred M... l’apaise de son mieux par une promesse vague.—Le tailleur descend; Alfred M... le suit et le fait entrer dans un café établi dans la maison qu’il habite.—Alfred paye un petit verre de rhum.—Le tailleur commande une tournée d’anisette et dit:

—Bah! tout cela ne vaut pas un petit vin blanc à quinze que je connais, à la barrière des Martyrs.

—C’est presque mon chemin.

—Venez avec moi jusque-là.

Alfred sort avec M. Muller. Arrivés à la barrière des Martyrs, le tailleur fait servir une bouteille de vin.—Alfred se croit obligé de faire comme M. Muller avait fait au café; il en demande une seconde.

—Savez-vous, dit M. Muller, que je commence à avoir faim?

—Eh bien! demandons un morceau à manger.

—Pas ici, on n’est pas bien; montons sur la butte, je sais un endroit.

Alfred M... et M. Muller gravissent ensemble la colline.—On s’arrête à mi-côte pour se rafraîchir.—On arrive à l’endroit que connaît le tailleur.— On prend du petit salé aux choux et on boit.—On prend une salade avec des œufs durs et on boit.—Vers la quatrième bouteille, le tailleur ouvre son âme à Alfred et lui raconte les chagrins que lui cause une femme acariâtre.—A la cinquième, Alfred sent le besoin d’épancher la sienne,—et lui parle de l’intrigue et de la cabale qui l’empêchent d’arriver.—Il cite tel et tel qui ont été à l’atelier de Gros avec lui, et qui ont réussi parce qu’ils ont fait des bassesses auprès de M. Coyeux.—Il prend du charbon, dessine un bonhomme sur le mur et s’écrie: «Voyez-vous tous ces beaux messieurs-là, il n’y en a pas un fichu pour camper une figure comme ça. Eh bien! ils ont de beaux habits et de riches appartements, et moi, je mourrai dans mon grenier.»

Le tailleur s’attendrit et lui dit: «Quand je viens vous demander de l’argent, ce n’est pas que je veuille vous tourmenter;—vous m’en donnerez quand vous en aurez.»

Ils sortent du cabaret, après avoir bu de l’eau-de-vie pour faciliter la digestion, et se promènent.

—Écoutez, dit le tailleur, je sais qu’il faut qu’un jeune homme soit bien mis;—je veux vous faire une redingote et un pantalon.

—Mais je ne sais quand je vous payerai.

—Vous ferez le portrait de ma femme et le portrait de son petit.

Et, comme on marchait toujours, le tailleur finit par lui prendre mesure d’un pantalon et d’une redingote dans les carrières.

Il commençait à faire chaud, ils retournent au cabaret et se font servir trois bouteilles de vin.—Mais, après avoir bu chacun une bouteille, ils s’aperçoivent avec douleur qu’ils ne peuvent contenir la dernière;—ils appellent le marchand de vins.

—Tenez, dit Alfred, c’est dimanche aujourd’hui,—vous donnerez cette bouteille de vin au premier homme—ayant soif,—sans argent, que vous verrez.

—C’est une bonne idée, dit le tailleur, et une bonne action; il fera furieusement soif tantôt.

Le tailleur reprend son foulard sous son bras, et les deux amis se séparent à la barrière des Martyrs.

En entrant chez lui, Alfred M... s’aperçoit qu’il est un peu ému,—il ne peut pendant longtemps trouver sa serrure,—puis ensuite il cherche à ouvrir sa porte du côté des gonds.—Enfin, il entre et se jette sur son lit;—mais il lui semble que les chaises dansent,—et que la figure commencée de son grand tableau joue du violon.—Il s’endort un moment et se réveille le gosier en feu. «Parbleu, dit-il, je doute qu’il y ait aujourd’hui aucun homme qui ait aussi soif que moi et qui ait moins d’argent.—La bouteille que nous avons laissée chez le marchand de vins me revient de droit.»—Il redescend son escalier et remonte à Montmartre; il faisait le soleil que vous savez.—Il gravit péniblement et arrive en sueur.—Il entre chez le marchand de vins pour demander la bouteille, et trouve le tailleur qui la buvait assis dans un coin.

image d’une guêpe 22.—Une femme vient de faire paraître un livre intitulé: Mémoires d’une jeune fille. Il serait vrai et spirituel que ce fût un cahier de papier blanc.

—On lit dans Mézerai que Catherine de Médicis s’entourait de filles d’honneur d’une grande beauté, au moyen desquelles elle détachait du parti de la Ligue les hommes les plus considérables.—M. Thiers, à cette époque où les femmes n’ont plus d’influence que sur leurs maris, a retourné assez spirituellement la politique de la mère de Henri III.—Il a des aides de camp beaux et distingués le plus possible, qui sont chargés de séduire et d’influencer les femmes de certains députés rebelles pour leur faire amener pavillon. Quelques-uns ont un ministère fort agréable, mais c’est le plus petit nombre;—car beaucoup de députés se sont mariés pour avoir le cens, et ont rencontré des femmes ayant plus de portes et fenêtres que de beauté. —Nous citerons dans les exceptions mesdames L..., E... B..., etc., etc.

On assure que M. Thiers lui-même, sachant que, dans les grandes circonstances, un général doit savoir payer de sa personne comme un simple soldat, ne dédaigne pas de descendre dans la lice—et de donner l’exemple.—Si, d’une part, toutes les femmes à séduire ne sont pas belles, —d’un autre côté, quelques-uns des séducteurs sont fort laids; et M. Thiers lui-même n’est pas un Antinoüs. Mais ces pauvres femmes, dont la royauté est fort amoindrie,—comme toutes les royautés de ce temps-ci,—croient ressaisir le sceptre qui leur échappe,—et appellent cela faire de la politique.

image d’une guêpe 23.—Pendant que je croyais M. de Balzac occupé à écrire sur la question du pain, il laisse la théorie et la généralité pour l’application et la spécialité,—et il s’efforce de nourrir les acteurs de la Porte-Saint-Martin. Il dirige pour trois mois ce troupeau sans pasteur; c’est le seul dédommagement qu’il ait demandé au ministère, qui a si brutalement défendu Vautrin.—Je désire de bien bon cœur que ce soit un dédommagement. M. de Balzac, directeur de théâtre, ressemble tout à fait à Apollon se faisant berger et gardant les troupeaux d’Admète.

24.—M. Thiers a son fidus Achates, son fidèle Berger, qu’il a poussé au secrétariat de la Chambre. Il a été question de le nommer conseiller à la cour royale de Paris;—mais M. Vivien,—M. Pelet (de la Lozère) et plusieurs autres collègues de l’autocrate—ont eu l’audace de s’y opposer.— Toute la magistrature de Paris eût regardé comme une insulte qu’on fît entrer dans son sein un homme qui a exercé les fonctions d’avoué dans son ressort,—les relations de la cour royale avec les avoués de son ressort consistant généralement en ceci, que la cour passe son temps à rogner les ongles à ces messieurs.

—On s’occupe beaucoup des guerres intentées par l’Angleterre.—Les journaux, aujourd’hui ministériels, qui l’appelaient autrefois «perfide Albion,» la nomment—le «berceau du gouvernement représentatif.»

Pendant ce temps, l’Angleterre fait la guerre aux Chinois, parce qu’ils ne veulent pas lui acheter son opium, et aux Siciliens, parce qu’ils ne veulent pas lui vendre leur soufre aux conditions qu’il lui plairait de faire.

image d’une guêpe 25.—J’ai eu à parler l’autre jour à M. de Rambuteau, préfet de la Seine.—Il s’agissait de mettre la paix entre des mariniers.—M. de Rambuteau m’a reçu fort convenablement et m’a envoyé à M. Poisson, ingénieur, dont la réception a été un peu cavalière; de sorte que je n’ai pas osé demander le chemin pour sortir à un huissier.—Je craignais que, la politesse diminuant toujours à proportion du grade des personnes, l’huissier ne jugeât convenable de me battre.

—M. de Rambuteau passe sa vie, depuis quelques jours, à baiser sur les deux joues les divers officiers récemment élus ou réélus dans la garde nationale.

—A une matinée chez madame W..., on pria un certain vicomte de lettres, qui n’est ni M. de Chateaubriand, ni M. Sosthène de la Rochefoucauld, ni M. Delaunay, de vouloir bien lire un chapitre d’un roman qu’il vient de terminer. On parlait très-haut—et plusieurs portes étaient ouvertes,—le vicomte demanda qu’elles fussent fermées; on ne le comprit pas.—Il lut le titre, espérant calmer le bruit; impossible de captiver l’attention de ses—dirai-je auditeurs!—Alors le vicomte replia son manuscrit et le remit dans sa poche sans que personne eût l’air de s’en apercevoir.—A ce moment est entré M. Donizetti; la musique a commencé, et le pauvre vicomte est resté solitaire sans la moindre consolation ni la moindre apparence de regret.

—Enfin a eu lieu, à la croix de Berny,—la course au clocher qui avait été annoncée il y a quinze jours.—Les coureurs étaient au nombre de cinq, et les paris importants.—Toutes les chances étaient pour Barca,—jument appartenant à lord Seymour. Les élégants qui montaient les chevaux avaient invité toutes les femmes de leur connaissance, et l’assistance était des plus nombreuses.

Il n’y a pas besoin d’être un écuyer bien habile pour savoir que, dans une course de ce genre, les chevaux et les hommes ont besoin d’être entraînés, c’est-à-dire animés et enivrés graduellement par la course et des obstacles légers d’abord, dont le plus grand est le dernier.—Cette fois, on avait jugé à propos de commencer par la fin. Aux courses précédentes, après plusieurs haies et barrières, on arrivait par un terrain en pente à la Bièvre, qu’il fallait franchir. Cette fois, on devait franchir la Bièvre de bas en haut;—aussi Barca, arrivée la première au ruisseau bourbeux, s’est frappé le poitrail sur le talus et a roulé dans l’eau avec son cavalier qui,—très-bon homme de cheval, n’a pas eu cependant le sang-froid nécessaire pour lui faire reprendre à temps son équilibre.—Les autres chevaux et cavaliers, qui arrivaient derrière elle, déjà intimidés, et sans l’impétuosité aveugle qui est nécessaire pour ce genre d’exercice,—sont tombés également dans la Bièvre.—Chevaux et cavaliers avaient l’air d’une matelotte gigantesque.— Barca était morte, son cavalier, peut-être sans le faire exprès, car il était difficile de s’y reconnaître, a pris un autre cheval, dont le maître pataugeait encore, et a continué la course, abandonnant les étriers, qui n’étaient pas à son point.—Les autres, noirs de boue, sont remontés sur leurs chevaux non moins noirs et non moins sales, et on s’est remis en route, à l’exception d’un,—qui, se trouvant sans cheval, est resté pour rendre les derniers honneurs à Barca.

Je doute que ces messieurs aient produit sur les diverses reines de beauté —l’effet qu’ils avaient espéré.—L’esprit des femmes est ainsi fait:—soyez brave, grand, généreux, honnête, si vous pouvez;—ce sont des qualités accessoires;—quand vous ne les auriez pas,—cela ne vous empêcherait pas tout à fait de réussir, pourvu que vous ne soyez pas ridicule; mais, si un seul instant vous êtes ridicule, vous êtes perdu.

Je suis sûr que, si une femme voyait son père (je n’ose pas dire son enfant) disparaître dans un marais fétide,—l’homme qui s’y précipiterait après lui, irait le chercher et reviendrait noir d’une boue infecte, inspirerait à la femme une vive reconnaissance, mais jamais d’amour.—Il vaudrait mieux laisser étouffer le père et se désoler avec elle sur le bord du cloaque, en phrases sonores et poétiques.

Les anciens tournois avaient cet avantage, que les cuirasses des chevaliers n’étaient exposées qu’à être couvertes de sang,—et, en France, en ce temps-là surtout, le sang ne tachait pas.

image d’une guêpe 26.—J’ai des nouvelles d’Étretat: les habitants sont si malheureux, cette année, qu’on a ouvert au Havre une souscription en leur faveur.—Dussent les vertueux et les farouches me blâmer, je vais demander de l’argent au roi pour eux. On va également tirer une loterie a leur bénéfice.—MM. Hugo, Janin, plusieurs autres écrivains, ont donné des autographes pour la loterie;—Gatayes, une romance inédite.—Nous allons faire une souscription parmi nos amis de Paris pour nos amis d’Étretat.

Ensuite, quand les besoins seront satisfaits,—il faudra s’occuper de l’avenir.—La pêche au châlut, défendue ou circonscrite par les règlements de la pêche,—qui ne sont pas observés, détruit le poisson des côtes.—On doit envoyer, à ce sujet, une pétition à la Chambre des députés.

Mais que fait-on des pétitions à la Chambre?

Par la Charte, les Français ont le droit de pétition.

Voici en quoi consiste ce droit:

Vous êtes lésé par un ministre, qui ne fait pas ou ne fait pas faire ce qu’il doit, ou qui fait ou laisse faire plus qu’il ne doit faire.

Vous vous dites: «Cela m’est bien égal;—je suis Français et j’ai le droit de pétition.»

Vous adressez une pétition à la Chambre, et vous attendez.

Les pétitions se lisent à la Chambre le samedi; les députés ont fixé un jour pour les pétitions, parce que, ce jour-là, ils restent chez eux ou ils vont à la campagne.

On lit votre pétition au milieu des conversations particulières; on va aux voix, et elle a trois chances:

Première chance:—Ordre du jour.—Cela veut dire qu’elle est considérée comme non avenue, et que les garçons de la Chambre la vendent au kilogramme.—Sous la Restauration, on la vendait à la livre;—c’est la seule différence qu’ait amenée la Révolution de juillet.

Deuxième chance:—Elle est mise au dépôt des renseignements;—c’est à peu près la même chance, avec ces deux nuances: qu’elle est mise dans des cartons où on ne la regarde jamais, et que plus tard, quand on la vend,—elle est vendue, non par les garçons de la Chambre,—mais par ceux d’un ministère quelconque.

Troisième chance:—Votre pétition est renvoyée au ministre dont vous vous plaignez, lequel trouve généralement qu’elle n’a pas le sens commun.

Maintenant, Français, vous connaissez votre droit de pétition;—vous avez comme cela pas mal d’autres droits dont je vous parlerai en temps et lieu.

27.—On m’envoie une brochure intitulée:—Défi poétique,—la Province à Paris.—J’allais parler de la chose et répondre à l’auteur, qui annonce qu’il va détruire Paris et battre ses poëtes en champ clos;—mais, à la lecture de ces vers:

 

«Ces géants (l’auteur parle des écrivains parisiens),

Sur leur taille souvent j’ai porté le compas, Un instant m’a suffi pour trouver leur mesure.»

 

J’ai ajourné ma réponse, craignant que l’auteur ne fût un tailleur.

—Duprez, le chanteur, est allé hier chez M. Isabey;—on lui a gardé son chapeau, et chacun des amis de M. Isabey a décoré le feutre noir d’une peinture à l’huile.—On y a mis une guirlande de roses,—un bateau, des canards, etc., etc.

—La princesse Victoire et le duc de Nemours ont été mariés hier; voici les fêtes qui ont été données à cette occasion:

RÉJOUISSANCES PUBLIQUES A L’OCCASION DU MARIAGE DE MONSEIGNEUR LE DUC DE NEMOURS. —Le soleil s’est levé à l’orient vers cinq heures du matin;

Les laitières se sont placées sous les portes cochères;

Vers sept heures,—les portiers ont balayé le devant des maisons;

Ce n’était rien encore: les boulangers ont fait une distribution de pain... à raison de quatre-vingt-sept centimes et demi les deux kilogrammes;

Les orgues de Barbarie ont joué sous diverses fenêtres;

Quelques lilas ont fleuri;

Le thermomètre s’est élevé à vingt-quatre degrés centigrades;

A huit heures, on a allumé les réverbères;

A neuf heures, les étoiles ont paru au ciel;

Les théâtres ont donné diverses pièces n’ayant aucun rapport à la circonstance.—Le prix des places n’était pas augmenté;

Les journaux ministériels—ont tous raconté que le roi, la reine et la princesse Victoire (la duchesse de Nemours), sont sortis en CHAR-A-BANCS.

Voilà où en est la royauté.

Voici donc encore une princesse que l’on dit charmante, qui vient en France recevoir des avanies;—dans cette France, autrefois si polie et si galante, où, aujourd’hui, deux députés, dont l’un est l’avocat Michel, se sont vantés de ne s’être pas levés à l’arrivée de la reine à la Chambre des députés.

Mais on a, dans le temps, élu M. Fould, pour que les Juifs fussent représentés à la Chambre.

Ces deux messieurs, pour que la représentation soit générale,— représentent les gens mal élevés.

—M. Roussin est fort embarrassé:—comme ministre, il faut qu’il présente une nomination d’amiral à la signature du roi.—Il voudrait bien être nommé, et il n’ose se désigner.

—Un juré, avocat de son état, a donné, un de ces jours passés, une représentation qui a obtenu quelque succès à l’audience de la deuxième section de la cour d’assises: il s’agissait d’un vol avec effraction, fausses clefs et escalade.

Le chef du jury, un peu troublé de tant d’horreurs, et tout entier au bonheur d’être honnête homme, rentre dans l’audience, et, posant la main sur sa poitrine, dit: «Sur mon âme et sur ma conscience, devant Dieu et devant les hommes, non le jury n’est pas coupable.»

image d’une guêpe A MES LECTEURS.—Il faut que je m’arrête ici.— Padocke et Grimalkin,—Astarté et Molock,—mes petits soldats ailés, rentrez au jardin, reposez-vous sur les fleurs roses des arbres de Judée, et sur les ombelles parfumées des sorbiers.—Les deux jours qui restent appartiennent aux imprimeurs.

J’ai raconté, cette fois, le mois, jour par jour: mes lecteurs auront ainsi à la fin de l’année une histoire complète et très-curieuse des sottises, des ridicules et des escobarderies.

Mais, comme il y a des gaillards qui pourraient profiter des deux jours dont je ne peux parler, chaque mois, pour se permettre toutes sortes de choses qui échapperaient aux aiguillons des guêpes;

Et Dieu sait ce qu’il peut tenir de ces choses-là dans deux jours!

Le volume de juin et les autres volumes commenceront par un report d’autre part.

image d’une guêpe POST-SCRIPTUM.—Ordonnance du Roi.—LOUIS-PHILIPPE, Roi des Français,

A tous présents et à venir, salut.

Nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit:

Art. 1er. L’amnistie accordée par notre ordonnance du 8 mai 1837 est étendue à tous les individus condamnés avant ladite ordonnance, pour crimes et délits politiques, qu’ils soient ou non détenus dans les prisons de l’État.

LOUIS-PHILIPPE.

image d’une guêpe On m’assure que les réfractaires de la garde nationale sont exceptés de l’amnistie.—Ce crime et celui de secouer les tapis par la fenêtre sont décidément les seuls pour lesquels il n’y a rien à espérer, ni des circonstances atténuantes du jury, ni de la clémence royale.