Les guêpes — séries 1 & 2
Novembre 1840.
Les Guêpes.—Un tombeau.—La justice.—Ugolin, Agamemnon, Jephté et M. Alphonse
Karr.—Le nouveau ministère.—M. Soult.—M. Martin (du Nord).—M. Guizot.—M.
Duchâtel.—M. Cunin-Gridaine—M. Teste.—M. Villemain.—M. Duperré.—M. Humann.
—L’auteur se livre à un légitime sentiment d’orgueil.—Départ de M. Thiers.—Madame
Dosne.—M. Dosne.—M. Roussin.—M. de Cubières,—M. Pelet (de la Lozère).—M.
Vivien.—Lettres de grâce.—M. Marrast.—M. Buloz.—M. de Rambuteau.—M. de
Bondy.—M. Jaubert.—M. Lavenay.—M. de Rémusat.—M. Delavergue.—Le sergent de
ville Petit.—Le garde municipal Lafontaine.—Darmès.—Mademoiselle Albertine et
Fénélon.—M. Célestin Nanteuil.—M. Giraud.—M. Gouin et les falaises du Havre.—M.
de Mornay.—La prison de Chartres.—Nouvel usage du poivre.—La Marseillaise.—La
guerre.—Un réfractaire.—M. Chalander.—Les soldats de plomb.—Un bal au profit des
pauvres.—Les fortifications de Paris.—Les pistolets du grand homme.—M. Mathieu de
la Redorte.—M. Boilay.—M. et madame Jacques Coste.—M. et madame Léon Faucher.
—M. et madame Léon Pillet.—Madame la comtesse de Flahaut.—Madame la comtesse
d’Argout.—On continue à demander ce qu’est devenue la fameuse enquête sur les
affaires de la Bourse.—M. Dosne se livre à de nouveaux exercices.—M. de Balzac.—
Une gageure proposée au préfet de police.—M. Berlioz.—M. Barbier.—M. L. de Vailly.
—M. de Vigny.—M. Armand Bertin.—M. Habeneck.—Le Journal des Débats porte
bonheur.—Richesses des pauvres.—Subvention que je reçois.—On demande l’adresse
des oreilles de M. E. Bouchereau.
Quand je voulus publier les Guêpes,—je chargeai un monsieur de faire imprimer mes petits volumes et de les vendre; c’est ce qu’on appelle prendre un éditeur.—Le monsieur me fit signer un papier, par lequel je m’engageais à lui laisser imprimer et vendre les Guêpes pendant un an;—je ne vous raconterai pas tous les ennuis que me donna ledit monsieur; toujours est-il que l’année finit,—et que j’annonçai l’intention de continuer sans lui.
Ce monsieur prétendit alors—que la promesse que j’avais faite de lui laisser vendre mon ouvrage pendant un an—m’obligeait à le lui laisser vendre pendant deux,—et il me fit un procès.
Le monsieur n’a pas, dit-on, chez lui, une chaise,—une paire de souliers, —une botte d’allumettes, qui n’ait donné lieu à un procès. On désigna des arbitres;—et on nous fit expliquer nos prétentions.—Pour ma part, je parlai au moins pendant deux heures, chose que je ne pardonnerai de ma vie à ceux qui me l’ont fait faire.
Le monsieur parla aussi beaucoup. Après quoi les juges arbitres décidèrent, à la majorité de deux contre un, après une longue discussion: 1º Qu’une année se composait de douze mois, en ne me cachant pas que c’était là une question embrouillée,—et que je devais me réjouir qu’elle eût été ainsi décidée;
2º Que le titre des Guêpes ayant été, de l’aveu du monsieur,—imaginé, —apporté et écrit par moi,—ne m’appartenait pas plus qu’à ce monsieur, qui ne l’avait ni écrit, ni apporté, ni imaginé, et que, par conséquent, je n’avais pas le droit de m’en servir.
En quoi ils se montrèrent moins sages que Salomon;—car ils tuèrent l’enfant, ainsi que le demandait la fausse mère.
Cette seconde décision me parut moins claire que la première,—et je leur demandai humblement si j’avais encore le droit de m’appeler Alphonse Karr;—à quoi il me fut répondu que j’en avais encore le droit.
Je leur témoignai de mon mieux ma profonde reconnaissance, et je me retirai.
image d’une guêpe Hier notre ami B... nous a donné un remarquable dîner de condoléance;—c’était un dîner funèbre à l’imitation des anciens,— un magnifique convoi de quatorze couverts. On a servi un tombeau de nougat, surmonté d’une énorme guêpe.—La pauvre bête!—j’ai reconnu Padocke,—était étendue sur le dos,—les ailes froissées,—les pattes roides. —Une balance, qui fut jugée par les convives être celle de la justice,— l’écrasait de son fléau. On m’invita à briser le nougat,—ce que je fis en détournant la tête;—jusque-là, je n’étais semblable qu’à Agamemnon ou à Jepthé qui sacrifièrent leurs filles;—mais bientôt je dévorai ma part de l’infortunée Padocke,—et je fus comparé à Ugolin, qui mangea ses enfants pour leur conserver un père.
Du nougat en morceaux sortit le dernier volume des Guêpes.—On en lut le dernier chapitre à haute voix, en forme d’oraison funèbre,—et on fit de fréquentes libations avec le meilleur vin du Rhin que j’aie bu de ma vie: —«Nous appelâmes par trois fois les Guêpes et nous leur dîmes adieu.»
Ainsi donc mes Guêpes sont un ouvrage terminé par autorité de justice, —et je n’écrirai plus rien sous ce titre.—Mes Guêpes sont mortes,—je vous laisse le soin de leur épitaphe, seulement j’imiterai la femme de ce marchand enterré au Père-Lachaise, et je graverai sur le marbre: «LEUR PÈRE INCONSOLABLE CONTINUE LE MÊME COMMERCE RUE NEUVE-VIVIENNE, 46.»
image d’une guêpe Je commence aujourd’hui un autre ouvrage en treize volumes.—Douze de ces volumes formeront l’histoire anecdotique des sottises de l’année.—Le treizième sera un roman.—Vous trouverez le détail de tout ceci sur la couverture.
Mes amis m’ont envoyé de tous côtés des titres pour remplacer celui qui m’est interdit.
—Les Frelons.
—Les Bêtes à bon Dieu.
—Les Guêtres.
—Les Mois.
—Les Vers-luisants.
—Les Moustiques.
—Les Cousins.
Je n’ai choisi aucun de ces titres, et, à l’imitation de Shakspeare, qui appelle une de ses comédies—Comme il vous plaira.
J’ai décidé que je ne donnerais pas de titre à mes treize petits volumes.
—Je n’ai pas le droit de les appeler les Guêpes;
—Je ne les appelle pas les Guêpes;—je vous prends tous à témoin que je ne les appelle pas les Guêpes.
Mais vous, mes chers lecteurs, vous êtes libres de les appeler comme vous voudrez.
image d’une guêpe NOVEMBRE.—Départ de M. Thiers.—Vous n’êtes pas sans avoir quelque ami qui, lorsqu’il vous arrive quelque chose de funeste, —accourt d’aussi loin qu’il se trouve pour vous dire: «Je vous l’avais bien dit!»—et, d’un air si triomphant, qu’il est évident qu’il ne voudrait, pour aucune chose au monde, que le malheur qui vous arrive ne fût pas arrivé.
J’ai beaucoup de peine à ne pas triompher un peu ici de la réalisation textuelle de mes prévisions sur le départ de M. Thiers, et sur la manière dont ce départ devait s’effectuer.—Je vous renvoie simplement, pour les détails de ce qui s’est passé ce mois-ci,—au récit que j’en ai fait d’avance le mois précédent dans le dernier volume des Guêpes.—M. Thiers,—dit Mirabeau-Mouche, dit Mars I er,—sort du ministère et de la position impossible qu’il s’était laissé faire, sous prétexte d’honneur et de dignité nationale;—c’est un thème tout fait pour les discours qu’il va débiter à la Chambre des députés.
Quatre des collègues de M. Thiers ne partageaient déjà plus son avis dans le conseil: c’étaient M. de Cubières,—M. Roussin,—M. Pelet de la Lozère et même M. Cousin.
M. Pelet de la Lozère surtout, qui est fort riche et qui offrait la plus grande responsabilité pécuniaire, ne voyait pas sans inquiétude les allures d’un président du conseil—qui venait s’asseoir à son bureau,—donnait des ordres,—prenait l’argent sans explications et mettait dans son budget une confusion effroyable.
image d’une guêpe Alors commença la distribution des croix d’honneur. M. Jaubert, qui ne pardonnera jamais ni à M. Thiers ni à la croix—d’avoir été décoré malgré lui,—l’a donnée aux jeunes mineurs de son cabinet.—Le seul dont je sache le nom s’appelle M. Lavenay et je ne le connais pas.
M. Gouin—en a fait autant; M. de Rémusat, entre autres, a, dans l’espace de cinq mois, nommé M. Delavergne, son secrétaire particulier,— maître des requêtes, grand officier de l’ordre de Charles III—et chevalier de la Légion d’honneur.
Le nombre des croix distribuées par M. Thiers est fabuleux.—Au 22 février, il avait nommé chevaliers de la Légion d’honneur les employés des jeux; cette fois il a donné la croix à tous ses jeunes gens:—MM. Boilay, du Constitutionnel;—un anonyme du Courrier français; quelques jeunes gens du Club-Jockey, qui lui apprenaient à monter à cheval,—et divers journalistes pour lesquels c’était un encouragement et une récompense pour les articles contre le roi qu’ils faisaient la veille et le lendemain du serment qu’ils prêtaient à Louis-Philippe.
M. le comte Walewski a été également décoré.
image d’une guêpe Madame Dosne a continué pendant quelque temps à tenir sa cour à la Tuilerie: c’était une imitation libre de la cour de Charles V à Bourges.—Elle avait reçu l’ordre de la modération pendant la crise;— mais, la chose terminée, elle a repris possession de l’hôtel Saint-Georges.— Alors elle a annoncé qu’elle allait recommencer son pamphlet contre la famille royale;—et, en effet, c’était merveille, le dernier jeudi du mois, de l’entendre semer des anecdotes,—et, pour échauffer les députés arrivant,— leur réciter les articles du National du matin;—contester le mérite militaire du maréchal Soult;—expliquer comme quoi il a perdu la bataille de Toulouse,—et, à tel point, que M. de Mornay, gendre du maréchal, s’est cru obligé de se retirer.
Ce jour-là,—il y avait beaucoup d’hommes politiques;—tous les ministres démissionnaires n’y étaient pas.
La réunion était remarquable par l’absence des femmes,—il n’y en avait qu’une demi-douzaine: madame Jacques Coste,—madame Léon Faucher,— madame Léon Pillet,—madame de Flahaut—et madame d’Argout.
image d’une guêpe On a envoyé au beau-père Dosne un avis par le télégraphe pour qu’il eut à revenir jouer à la hausse,—que ne pouvait pas manquer d’amener la retraite de son gendre,—comme il avait joué à la baisse pendant son inquiétante administration.
image d’une guêpe Une dame d’Auteuil faisait le tour de son salon,— comme fait la reine aux Tuileries,—adressant ou plutôt jetant un mot à chaque personne;—elle arriva à un de ses anciens familiers, et lui dit avec son air le plus protecteur: «Et vous, monsieur, vous voilà donc fixé à Paris?»—Le monsieur, indigné,—répondit d’abord un «Oui, madame,» très-respectueux;—mais, voyant qu’on ne le regardait pas,—il ajouta à demi-voix:
«Ah ça! Sophie,—est-ce que tu te... de moi, avec tes grands airs?»
image d’une guêpe Il est singulier de voir à combien de gens il faut appliquer ces paroles de l’Écriture:—Aures habent et non audient, oculos habent et non videbunt; «ils ont des oreilles et ils n’entendront pas, ils ont des yeux et ils ne verront pas.» La plupart des gens veulent absolument prendre l’obstination que l’on met à chanter la Marseillaise dans les rues pour une manifestation belliqueuse du peuple français et pour un cri de guerre contre l’Angleterre.—Depuis que la Marseillaise a été pour la première fois défendue par la police, elle a entièrement changé de caractère; —elle n’est plus qu’une taquinerie contre le gouvernement.—En effet, voyez, on allait la chanter dans les théâtres;—le commissaire s’y opposait, sous prétexte qu’elle n’était pas sur l’affiche. «Eh! vous n’y êtes pas non plus sur l’affiche, monsieur le commissaire, lui criait-on,—qu’est-ce que vous nous chantez?» Et on ne laissait continuer la représentation qu’après qu’on était venu chanter la Marseillaise avec un drapeau tricolore.—On prit le parti de l’autoriser,—cela commença à n’être plus si amusant.— Heureusement que le pouvoir, dans sa stupidité, permit l’air sans permettre les paroles: numeros memini... si verba tenerem.—Cette prohibition soutint un peu l’enthousiasme, qui ne tomba tout à fait que lorsqu’on eut accordé les paroles et le drapeau. Ce qui fût arrivé bien autrement vite si on avait, dès l’origine, ordonné aux théâtres de faire jouer tous les soirs la Marseillaise pendant cinq quarts d’heure,—avant même qu’on la demandât.
C’était permis au théâtre, il n’y avait plus de plaisir:—alors on commença à la chanter dans les rues,—où on la chantera tant qu’on aura la sottise de s’y opposer.
Je gage que le préfet de police n’a qu’à défendre demain de marcher à quatre pattes dans les rues,—il se trouvera après demain des gens qui résisteront à cette ordonnance arbitraire, et y contreviendront avec un enthousiasme impossible à décrire.
image d’une guêpe AUX CHANTEURS DE LA MARSEILLAISE.—Messieurs les chanteurs de la Marseillaise,—vous me paraissez, hélas!—comme les autres,—entendre bien singulièrement la liberté—la liberté que vous demandez semble toujours celle que vous enlevez aux autres.—Vous voulez la liberté de casser les lanternes,—sans penser à respecter la liberté que demandent les autres d’y voir clair. C’est au nom de la liberté que vous exigez que l’on joue la Marseillaise dans les théâtres.—Or, tout le monde y paye sa place également, tout le monde a des droits égaux et une égale liberté.—Si vous demandez la liberté de faire jouer la Marseillaise, qui est une chanson républicaine,—vous ne pouvez raisonnablement nier que les légitimistes qui peuvent se trouver dans la salle ont le droit de demander Vive Henri IV,—ou bien Où peut-on être mieux qu’au sein de sa famille.— Les bonapartistes sont aussi bien fondés qu’eux et aussi bien que vous à exiger—T’en souviens-tu? et les gens calmes, tranquilles, qui ne veulent pas s’occuper de politique et ont des goûts champêtres,—de quel droit trouverez-vous mauvais qu’ils fassent jouer à l’orchestre Te souviens-tu, Marie, de notre enfance aux champs? Et les vieillards de l’orchestre, pourquoi leur refuserait-on les chansons érotiques et les chansons à boire:— Colin et Colinette, dedans un jardinet, ou Le vin, par sa douce chaleur?
Vous comprenez que la durée de la représentation n’y suffirait pas.
Et encore, quelle est l’opinion qui doit être obéie la première?—La liberté et l’égalité exigent que l’on exécute tous ces airs à la fois.
Ce qui ferait un joli petit charivari.
image d’une guêpe Eh! mon Dieu, je vous assure qu’il n’est personne d’entre vous sur qui la Marseillaise produise plus d’effet que sur moi,—et que, malgré tous mes beaux raisonnements et la mansuétude que j’ai acquise,—depuis que tant de choses me sont devenues égales, je ne suis pas encore à l’abri de l’effet de cet hymne dont les paroles, moins un seul couplet, sont au moins médiocres,—mais dont l’air est plus que beau.
image d’une guêpe Deux cents jeunes gens sont allés devant le ministère des affaires étrangères en chantant la Marseillaise, et en demandant la guerre à grands cris;—ils eussent été bien embarrassés, j’imagine, si, docile à leurs vœux, le préfet de police les eût fait cerner, arrêter et incorporer dans un régiment de ligne.—Le premier qui ait été mis sous la main de la justice s’est trouvé être un conscrit réfractaire,—c’est-à-dire un homme qui s’est volontairement exposé aux peines les plus sévères pour ne pas être soldat.
Tout ceci n’est que du tapage.
image d’une guêpe S’il y a quelque chose de facile au monde,—ce serait d’aligner de grandes phrases emphatiques sur l’opprobre de la France, sur l’étranger, etc., toutes choses qui, écrites dans le style le plus ampoulé des plus ampoulés mélodrames, ont tous les jours un si grand et si certain succès.—Il faudrait donc penser que, lorsqu’il se trouve par hasard un homme qui renonce volontairement à ce succès—pour soutenir une thèse contraire, il faut que cet homme soit de bien bonne foi et ait une conviction bien arrêtée.
image d’une guêpe Il y a un prêtre qu’on appelle M. de Lamennais;—ce prêtre, tourmenté d’une insatiable vanité, désespérant d’arriver par des voies ordinaires et permises au cardinalat et au chapeau rouge, a mis le bonnet rouge sur sa tonsure,—et dans des brochures écrites d’un style lourd, pâteux et souvent inintelligible,—prêche le désordre, l’anarchie, la haine et la guerre.
Le conseil des ministres avait décidé qu’on ferait arrêter M. de Lamennais,—M. Vivien, seul, ou n’a pas osé ou n’a pas voulu signer l’ordre.
On assure,—mais je n’ai pas à ce sujet des renseignements assez positifs pour l’affirmer, que M. Desmortiers, lui, qui est toujours prêt à arrêter,—ne demandait qu’un bout d’ordre par écrit.
image d’une guêpe Sous l’inspiration de M. Thiers,—M. Vivien, garde des sceaux, a présenté à la signature du roi des lettres de grâce et de commutation pour les sieurs tels et tels.
Les grâciés se sont trouvés ensuite n’être autres que les chefs d’émeutes de la coalition des ouvriers. Cela était convenu avec les journaux de la gauche, sous la tutelle desquels s’était placé M. Thiers.
De cette manière, si la nouvelle position que va prendre M. Thiers à la Chambre amène au moins quelques troubles, l’émeute aura tous ses soldats.
Aux observations qu’on lui a faites à ce sujet, M. Thiers s’est contenté de répondre:
—Je l’avais promis à Chambolle,—et un peu aussi à M. Marrast.
image d’une guêpe LA CRISE.—LE NOUVEAU MINISTÈRE.—Depuis dix ans, une trentaine d’hommes, dont quatre ou cinq seulement sont recommandables par de grands talents, se sont disputé et arraché le pouvoir. —Chacun d’eux a une vingtaine d’affidés qui partagent ses chances;—ce qui fait en tout à peu près six cents hommes pour lesquels et par lesquels tout se fait en France. Huit seulement de ces trente hommes peuvent être au pouvoir à la fois;—pendant le temps qu’ils y restent on les appelle gouvernement antinational,—vendu à l’étranger,—tyrans,—oppresseurs, —corruption;—je passe les menues injures.—Les vingt-deux qui sont hors des affaires, s’intitulent eux-mêmes—grands citoyens,—amis du peuple,— espoir de la patrie,—vertu et désintéressement,—le pays, et crient contre des abus auxquels en réalité ils ne trouvent d’autre mal que le chagrin qu’ils ont de ne pas les commettre eux-mêmes.—Les huit qui sont au pouvoir se gorgent, eux et leur bande,—jusqu’au moment où ils tombent comme des sangsues soûles;—huit autres prennent leur place.—Les huit arrivants héritent en même temps des dénominations susdites de gouvernement antinational,—vendu à l’étranger,—de tyrans,—d’oppresseurs,—de corruption.—Les huit déplacés rentrent dans la classe des grands citoyens, —des amis du peuple,—des espoirs de la patrie,—des vertus et désintéressements, et redeviennent le pays.
image d’une guêpe Pour arriver aux affaires ou pour s’y maintenir,—rien ne leur coûte:—l’agitation, l’inquiétude,—la ruine de la France, ne sont pour eux que des moyens.—Leur politique ressemble à celle du sauvage qui abat un cocotier par le pied pour cueillir un seul fruit qui lui fait envie;
A celle du naufrageur des côtes de l’Armorique,—qui, par des fanaux trompeurs, attire sur les récifs—un vaisseau chargé d’or,—qui y périra avec ses richesses—et ses passagers,—pour que de ses débris le naufrageur retire une ou deux planches pour réparer le toit de sa cabane.
Ils sont semblables à un homme qui mettrait le feu à la maison de son voisin—pour se faire cuire à lui-même un œuf à la coque.
image d’une guêpe J’avouerai aussi que je ressens d’ordinaire un enthousiasme fort modéré à l’avénement d’un nouveau ministère, quand je songe que, vu le cercle d’une trentaine d’hommes dans lequel on prend toujours les ministres,—chacun des arrivants a déjà au moins une fois été rejeté comme incapable ou pis que cela.
Ainsi, dans le nouveau ministère, composé de MM. Soult, Martin (du Nord), Guizot, Duchâtel, Cunin-Gridaine, Teste, Villemain, Duperré, Humann, M. Soult a été antérieurement ministre trois fois,—M. Guizot, trois fois,—M. Duchâtel, deux fois,—etc., etc.;—c’est-à-dire qu’ils ont été deux fois,—trois fois renversés sous les accusations les plus graves.
image d’une guêpe Pendant ce temps, le peuple, sous prétexte d’émancipation et d’instruction,—est devenu l’esclave obéissant des différents carrés de papier qui se publient sous le titre de journaux.—Le peuple s’agite, est mécontent,—malheureux,—sent de nouveaux besoins et perd d’anciennes ressources;—tout le monde l’égare—et le trompe,—et à force d’excitations,
Le peuple le plus gai et le plus poli de la terre n’est pas bien loin d’en devenir le plus misérable et le plus sauvage.
Dans l’espace d’un mois,—deux cents hommes ont assassiné le sergent de ville Petit.—Darmès a tiré un fusil chargé à mitraille sur un vieux roi, et sur sa femme et sa sœur.—Un ancien soldat, Lafontaine, s’avançant seul, sans armes, avec des paroles de paix, au-devant d’une foule furieuse, a été lâchement frappé par derrière d’un coup de couteau.
image d’une guêpe La forêt de Bondy ne sert plus d’asile au moindre brigand; la forêt Noire elle-même n’est plus fréquentée que par d’honnêtes charbonniers et de plus honnêtes fabricants de kirschenwasser, qui s’occupent à cueillir des merises sauvages. Le passage le plus périlleux que l’on connaisse aujourd’hui est le trajet des Tuileries à la Chambre des députés.
image d’une guêpe Le nouveau cabinet se compose de débris des divers cabinets précédents.—Ses partisans l’appellent—ministère de réconciliation.—Ses adversaires,—ministère de l’étranger.—Ceci est le cri de ralliement.
image d’une guêpe Le parti conservateur considère le nouveau ministère comme une des dernières cartes qui lui restent à jouer contre une révolution anarchique.
Le parti, dit du progrès, concentre ses forces et annonce qu’il ne soutiendra plus un ministère qui ne sortira pas de ses rangs.—On prend du champ et on se prépare à une grande bataille.
Il y a à l’Opéra une demoiselle Albertine dont j’ai déjà eu occasion de parler;—on la désigne dans les coulisses sous le nom de Fénelon—à cause qu’elle s’est chargée de l’éducation des princes.
image d’une guêpe M. Gouin—qui était ministre, il y a quelques jours, —en voyant les falaises du Havre, s’est écrié: «Que d’argent il a fallu pour exécuter de tels travaux!»
image d’une guêpe A propos des fortifications de Paris qui ne peuvent être terminées avant six ou huit ans,—on rappelle ce seigneur avare qui, apprenant que ses pages manquaient de chemises,—se sentit touché de compassion. «Vraiment,—dit-il,—ces pauvres enfants!—Il fit venir son jardinier et lui ordonna de semer du chanvre.—Quelques-uns des pages ne purent dissimuler un sourire. «Les petits coquins! s’écria le seigneur, ils sont bien contents,—ils vont avoir des chemises.»
image d’une guêpe M. Thiers prend tous les jours des leçons de tactique avec le colonel Chalander.—Il paraît que le ministère du 1er mars,—qu’on avait appelé er Mars I, se prépare à commander un jour nos armées.—Les petits soldats de plomb sont hors de prix.
image d’une guêpe Lors de l’ambassade de Perse,—M. de Sercey, près d’arriver, s’aperçut qu’il n’avait aucun présent à offrir au shah.—Comme il parlait de son embarras à ce sujet à un de ses secrétaires d’ambassade,—il avisa sur une table une paire de vieux pistolets montés en argent. «Qu’est-ce ceci? demanda-t-il.—Rien autre chose,—répondit le secrétaire, que de vieux pistolets à moi.
—Mais,—c’est que voilà mon affaire,—donnez-les-moi.
—Volontiers.
—C’est bien!»
Arrivé, M. de Sercey offrit au shah différentes bagatelles qu’il trouva à acheter,—et fit savoir indirectement aux officiers—qu’il y avait encore un présent;—mais un vrai présent,—quelque chose d’une valeur inappréciable, qu’on se déciderait peut-être à donner, quoiqu’on y tînt beaucoup:—des pistolets ayant appartenu à l’empereur Napoléon!—Ah! si M. de Sercey voulait les donner au shah... mais ce sera difficile;—cependant, il ne faut pas se désespérer.—Qui sait si l’ambassadeur ne se laissera pas toucher par de bons procédés?—Enfin, après de longs pourparlers,—de nombreuses hésitations,—de provoquantes coquetteries,—on a fini par donner au shah les pistolets du grand homme.
image d’une guêpe On faisait, devant M. de Balzac, un éloge mérité d’un de ses ouvrages: «Ah! mon ami,—dit le romancier à l’un des interlocuteurs, vous êtes bien heureux de n’en être pas l’auteur!
—Et pourquoi cela?
—Parce que vous pouvez dire tout le bien que vous en pensez,—tandis que moi—je n’ose pas.»
image d’une guêpe On a remarqué que, dans le conseil des ministres,— c’étaient le ministre de la guerre et le ministre de la marine qui se prononçaient pour la paix, tandis que le ministre du commerce demandait la guerre, qui tue le commerce;—le ministre des travaux publics demandait la guerre, qui interrompt les travaux;—le ministre des relations extérieures demandait la guerre, qui détruit toutes relations.
image d’une guêpe On assure que le roi a dit:—«Ah! on prétend que je veux la paix à tout prix;—eh bien! qu’on touche seulement à Strasbourg!»
image d’une guêpe Voici l’hiver:—les cerisiers abandonnent leurs feuilles jaunes au vent qui a déjà dépouillé les tilleuls;—le sorbier, bientôt, va seul garder ses ombelles de fruits rouges comme des grains de corail.— Dans une petite ville de la Creuse,—les dames du pays s’occupent déjà d’organiser un bal au profit des pauvres;—les patronesses ont pensé à un costume qui les fit reconnaître.—On est facilement tombé d’accord d’un nœud de ruban tombant sur l’épaule;—mais ce qui n’est pas facile de décider,—c’est la couleur de ce ruban.—La politique s’est glissée dans la question.
On ne peut adopter une couleur agréable à un parti sans exclure les autres de la fête, sans les mettre à la porte de la philanthropie. Le rouge est un symbole républicain. Le vert, le blanc appartiennent à l’opinion légitimiste, le violet est bonapartiste, le jaune est ridicule. On se rappelle les couplets qui se chantaient en 1815, et sur la mesure desquels on cassait les glaces du café de la Paix, du café Lemblin et du café Valois.
On entonnait sur l’air de la Carmagnole:
Que ferons-nous des trois couleurs?
Le bleu c’est la candeur,
Le rouge, la valeur,
Le blanc c’est la bêtise,
C’est la devise
Des Bourbons.
Les gardes du corps répondaient:
Que ferons-nous des trois couleurs?
Le rouge c’est le sang,
Le bleu c’est les brigands,
Le blanc c’est l’innocence,
C’est la devise
Des Bourbons.
Puis on prenait en chœur les tabourets, et on se fêlait la tête.
On a pensé un moment que le lilas pourrait réunir toutes les opinions et éluder la difficulté; mais plusieurs d’entre les dames patronesses ont trouvé dans leur teint des raisons suffisantes pour refuser formellement de mettre du lilas.
On a donc forcément abandonné le lilas pour passer au rose, et le rose a eu un moment du succès; mais deux des plus belles et des plus spirituelles d’entre les dames patronesses ont déclaré que les rubans roses sur une robe blanche étaient du dernier commun; que rien n’est si laid que le commun, et qu’elles ne pousseront pas la philanthropie au point d’être laides au bénéfice des pauvres.—Tout porte à croire que le bal n’aura pas lieu.
Il y a des personnes qui prétendent que ces bals au profit des pauvres devraient être appelés: des pauvres au profit d’un bal;—mais, quelque forme que prenne la charité,—il faut la bien accueillir et ne la point décourager.
image d’une guêpe Un homme qui parle de tout et n’a qu’un chagrin, qui est de ne pouvoir parler que de cela,—a quelquefois le malheur de mettre quelque confusion dans ce qu’il dit:—en annonçant le nouveau ministère,— il donnait les portefeuilles de la justice et du commerce à MM. Martin Gridaine et Cunin (du Nord).
image d’une guêpe Dans le programme encore secret de la fête des cendres,—il est question de faire paraître tout à coup un homme à cheval dans le costume de l’empereur Napoléon;—cet homme, après être resté quelque temps en vue,—partira ventre à terre et disparaîtra.
Quelques personnes ont fait remarquer avec raison qu’à une époque comme la nôtre, il fallait être bien sûr de l’homme auquel serait confié ce rôle important.—Il est à craindre qu’il ne prenne son rôle au sérieux et se proclame empereur des Français.—Pour moi, je ne m’y fierais pas.
image d’une guêpe Je me suis plaint, dans un volume de Guêpes, d’un portrait qu’on a fait de moi et dont le seul aspect aurait pu m’exposer aux poursuites du parquet.—Voici l’histoire de ce portrait:
Il y a deux ans,—je crois,—M. Célestin Nanteuil fut envoyé chez moi pour je ne sais quelle galerie ou musée; je n’étais pas chez moi. Il m’attendit; une autre personne m’attendait également: tous deux trouvèrent un bon feu et des cigares.—Au troisième cigare, M. de Nanteuil toussa et dit:
—Il est onze heures et demie.
—Onze heures trente-cinq, dit l’étranger.
—Il n’arrive pas, dit M. de Nanteuil.
—Il n’arrive pas, dit l’étranger.
—Monsieur est homme de lettres?
—Non, monsieur, et vous?
—Je suis peintre, et je m’appelle Célestin Nanteuil.
—Ah! monsieur, j’ai vu de vous de fort jolies choses.
—J’en ai peut-être vu de vous aussi, monsieur.
—Monsieur, veuillez me donner du feu, mon cigare est éteint.
—Monsieur, très-volontiers.
—Je viens, dit M. de Nanteuil, pour faire le portrait de Karr.
—Il est fâcheux qu’il ne soit pas là.
—Euh! pas très-fâcheux!—Je l’ai vu plusieurs fois, et je le ferais, à la rigueur, de mémoire.—Il n’y a qu’une seule chose qui m’embarrasse; je ne sais pas s’il a les cheveux longs ou courts.
—Très-courts.
—Très-bien!—Ah! voici sa robe de chambre, probablement.
Et M. de Nanteuil avise une sorte de froc en velours noir.
—Je vais toujours dessiner la robe de chambre.
La robe de chambre fut mise sur une chaise,—mais elle était vide, et les plis tombaient mal.
—Cela n’ira jamais.—Mon Dieu, monsieur, si j’osais...
—Osez, monsieur.
—Il s’agirait de rendre à moi et au maître du logis un petit service.
—J’aime beaucoup le maître du logis, et je serais enchanté d’être agréable à un homme de talent comme vous.
—Veuillez donc mettre cette robe de chambre pour que les plis fassent mieux.
—Très-bien, cela va à ravir;—voilà qui est presque fini. Il me semble que vous avez les cheveux à peu près de la couleur des siens.
—Les siens sont moins bruns.
—C’est égal, je puis toujours faire les cheveux.
—Voici les cheveux.—De quelle couleur a-t-il les yeux?
—Je ne sais trop, bleus ou verts.
—Ah diable! les vôtres sont noirs;—mais qu’est-ce que cela fait!
—Ah!
—N’a-t-il pas les moustaches un peu longues?
—Oui.
—Ma foi, ceci doit être ressemblant.
—A qui?
—A lui.
—Comment, à lui! c’est moi qui ai posé.
—C’est moins étonnant que si on n’avait pas posé du tout.—Attendez-vous encore?
—Oui, et vous?
—Moi, non; mon portrait est fini. Obligez-moi de dire à M. Karr que je l’ai attendu.
—Il sera désolé.
—Un peu de feu, s’il vous plaît.—J’ai l’honneur de vous saluer.
—Monsieur, votre serviteur.
C’est ce qui a donné l’idée au libraire d’en faire faire un autre. Je ne vous dirai pas toutes les opinions diverses de mes amis au sujet de ce portrait de Giraud,—qui est un excellent dessin.—Les uns me disent:
«Tu n’es pas flatté.
Les autres:—«Tu es bien plus laid que cela.»
—Ah! mon ami, vous étiez bien mieux ce jour où, sur la falaise d’Etretat,—assis près de moi sur la mousse...
—Je le crois bien,—madame,—mais je ne posais pas, ce jour-là,—et un portrait est toujours le portrait d’un homme qui pose.
image d’une guêpe M. Raspail a fait de belles choses!—Sa lettre bizarre, dans laquelle il accuse M. Orfila d’avoir lui-même empoisonné sinon M. Lafarge, du moins son cadavre, demandait une réponse.—M. Orfila répond par un cours contre madame Lafarge.—Chaque jour, publiquement,—il fait bouillir des chiens,—les uns empoisonnés, les autres étranglés, et il se livre à de longues séries d’expériences servant de preuve à celles qu’il a faites à Tulle. Depuis un mois, plus de quinze cents chiens innocents ont été victimes de la discussion qui s’est élevée entre ces deux messieurs.
image d’une guêpe On m’écrit de Chartres pour me prier de détacher une guêpe sur la prison de la ville.
Voir le commencement du présent volume où il est expliqué que les pauvres guêpes sont in partibus infidelium.
Ce n’est pas seulement à Chartres qu’existe l’abus dont on se plaint, c’est-à-dire un accroissement de peine qui ne se trouve dans aucun code ni dans le texte d’aucun jugement.—Les prisonniers et même les prévenus sont privés de tabac à priser et à fumer. Cette privation est si pénible pour beaucoup d’entre eux, qu’ils prisent du poivre qu’on laisse entrer sans obstacle.
image d’une guêpe On dit avec raison que, sous le gouvernement des hommes, ce sont les femmes qui gouvernent:—et que, sous le pouvoir des femmes, on est gouverné par des hommes.—En effet, si le ministère du 15 avril représentait mademoiselle Plessis, du Théâtre-Français,—celui du 1er mars est le règne de madame Dosne et de mademoiselle Fitzjames de l’Opéra;—avec le nouveau cabinet, mademoiselle Rachel rentre aux affaires.
image d’une guêpe Le métier de roi ne vaut plus rien:—le roi de Hollande a fait sa liquidation,—la royauté d’Espagne a fait faillite.—M. Mathieu de la Redorte, ambassadeur en Espagne, vient de donner au ministère la démission qu’il avait reçue des événements.
image d’une guêpe Le nouveau gouvernement espagnol a imaginé de tirer un parti avantageux des diverses croix,—ordres,—cordons,—toisons, etc., que le gouvernement de la reine Christine avait un peu prodigués.—On envoie à tous les dignitaires une petite note acquittée,—avec prière de la payer dans le plus bref délai, sous peine d’être dégradés.
Cette manière de distribuer des honneurs ressemble parfaitement à l’industrie des marchandes de bouquets du boulevard de Gand, qui jettent un bouquet dans votre voiture—ou le glissent dans votre gilet, et, à quelques pas de là, vont en demander le prix.
image d’une guêpe On a renoncé,—comme je l’ai fait remarquer plusieurs fois,—à appliquer la peine de mort aux malheureux que l’étourderie ou des folies de jeunesse ont poussé à empoisonner leurs parents.
Mais il est une chose qui devait échapper aux égards de la justice comme à la faveur royale,—une chose pour laquelle, loin d’abaisser la pénalité, on l’a encore aggravée.
Je veux parler de la mauvaise habitude qu’ont certaines personnes de secouer les tapis par les fenêtres; j’ai déjà dit avec quelle sévérité et quelle sollicitude on poursuit ce genre de délit.
Il serait à désirer que les citoyens voulussent bien se conformer aux ordonnances relatives à cette défense, et donner un peu de loisir à l’administration, qui, depuis bien longtemps, n’a pu s’occuper que des tapis, et semble négliger une foule de soins importants.
image d’une guêpe M. Sébastiani a été nommé maréchal de France le 21 octobre, c’est-à-dire le jour anniversaire d’un jour où il se laisse surprendre par les Cosaques et enlever cent voitures de bagages et cent prisonniers,—le 21 octobre 1812.
Les jeunes journaux rendent la vie bien amère à leurs anciens sur lesquels ils ont l’avantage de n’avoir pas d’antécédents.—Ils fouillent dans leurs vieilles années et en exhument des palinodies presque incroyables. Je ne connais rien de plus complet en ce genre que deux numéros de la Gazette de France, publiés le 20 et le 21 mars 1815, dans l’espace de vingt-quatre heures.
GAZETTE DE FRANCE. GAZETTE DE FRANCE,
Lundi 20 mars 1815. Mardi 21 mars 1815.
FRANCE. EMPIRE FRANÇAIS.
M. le prince de la Tremouille est Aujourd’hui, entre huit et neuf entré hier au soir, à huit heures heures du matin, l’empereur, et demie, dans nos murs. Ce prince dont la marche a été retardée par
a été salué par le cri national l’affluence immense du peuple de: Vive le roi! devenu le cri accouru de toutes parts sur sa de ralliement pour tout ce qui route, est descendu aux Tuileries.
porte un cœur français. Il n’y a pas d’expressions
pour rendre l’enthousiasme et
On attend demain le duc de Bourbon. les acclamations des citoyens La vue de ce prince nous rappellera de Paris rassemblés dans les quel est l’homme qui voudrait Tuileries, sur le Carrousel et envahir l’héritage du bon Henri, dans tous les environs. et NOUS serons glorieux de
marcher, s’il le faut, sous les Le peuple a partagé tous les ordres d’un descendant du grand nobles sentiments des soldats. Condé.
Napoléon a débarqué avec une
—Les 16, 17 et 18, les troupes de poignée d’hommes, il est vrai; mais
toutes armes, destinées à marcher à chaque pas, il a trouvé des amis contre l’ennemi, sont sorties. fidèles et des légions dévouées.
Il lui a suffi de se présenter
Bonaparte, qui est parti d’Autun devant elles pour être à l’instant le 16, continue à répandre sur même reconnu et salué comme leur sa route le mensonge, la empereur et leur père, il lui a corruption, l’appel au parjure suffi de se présenter devant le et la calomnie. peuple pour réveiller partout le
profond sentiment de la
Mais l’opinion le repousse avec gloire nationale. horreur: la France ne voit en lui que la guerre civile et la guerre Hier encore on nous disait que étrangère, qu’il traîne à sa suite; l’empereur Napoléon traînait elle se rallie tout entière au à peine quelques hommes à sa suite,
seul nom de ce roi qui lui a que la désertion régnait dans ses
apporté la paix et la liberté. Elle troupes, accablées de fatigues et
unit son amour aux respects de exposées à tous les besoins. Il l’Europe pour son auguste monarque! faut plaindre ceux qui ont pu elle combattra, elle vaincra, et recourir à un pareil système pour elle et pour lui. le déception.
Le temps n’est plus où des Partout les légions et le peuple agitateurs pouvaient compter sur réunis lui ont ouvert les portes la facilité du peuple français des villes; offert leurs bras et pour le séduire, l’entraîner dans leur courage. Oui, le mouvement qui
les plus affreux égarements, et vient d’éclater fait renaître les l’employer lui-même à opérer son beaux jours où l’armée et le
propre malheur. peuple confondaient leur
enthousiasme pour la liberté.
Ceux qui ont voulu faire marcher nos soldats contre
L’armée, toujours fidèle à l’empereur ne connaissaient pas l’honneur, à son prince, à la l’ascendant de la gloire sur les patrie, ne servira point cœurs français. l’ambition de ses plus cruels
ennemis! Elle servira jusqu’à la Vous revoyez dans Napoléon celui mort son souverain légitime. qui, conduisant toujours nos
phalanges à la victoire, éleva au
plus haut degré la gloire des
armées et du nom français.
image d’une guêpe M. BERLIOZ ET LE FESTIVAL.—Je ne crois pas que jamais un homme ait eu à subir autant de contre-temps que M. Berlioz;—à son début, cependant, il fut soutenu par deux classes de gens: par de jeunes artistes qui voudraient voir détruire les règles pour n’avoir pas à les apprendre,—et par quelques journaux—ennemis de tout ce qui a forme ou figure de loi; celles de l’harmonie comme celles du code; comme celles du bon sens;—comme celles du savoir-vivre;—c’est ce qu’ils se plaisent à appeler leur indépendance.
Après des difficultés inouïes, surmontées avec courage, noblesse et persévérance,—M. Berlioz trouva MM. Léon de Wailly et Barbier, qui lui firent un opéra;—cet opéra, écrit par des hommes d’un talent réel,—avait, même pour nous, qui n’aimons pas la musique de M. Berlioz, d’incontestables qualités.
On promena M. Berlioz de l’Opéra à l’Opéra-Comique; on lui fit réduire sa pièce de trois actes en un, après quoi on la trouva trop courte.—On obtint de M. Armand Bertin, du Journal des Débats, qu’il consentirait à entendre quelques airs. M. Armand Bertin, gros homme assez commun, hocha la tête, —et M. Berlioz perdit tout espoir d’être jamais représenté.
Mais lors de Quasimodo, opéra de la fille du Journal des Débats, on eut un peu besoin de M. Berlioz, et on l’attacha au journal. De ce jour, toute sa destinée changea, tous les bonheurs lui tombèrent sur la tête comme des tuiles.—Un nouveau collaborateur, un des noms les plus illustres de la littérature, M. Alfred de Vigny, vint jeter encore quelques perles dans le poëme (les Ciseleurs), et l’opéra fut joué.
Mais ce serait peu pour un protégé par le Journal des Débats.—Il n’est pas jusqu’aux deuils publics qui ne soient pour M. Berlioz un sujet de joie et une source de gloire.—Le duc de Trévise est tué par la machine de Fieschi.—On demande une messe à M. Berlioz;—on ne joue pas sa messe, on indemnise M. Berlioz.
—Sois tranquille, ô mon fils! disait le Journal des Débats;—attends avec patience la première calamité, elle est à toi, je te la donne d’avance.
Et M. Berlioz regardait mourir les illustrations, attendant qu’il s’en trouvât une digne de sa messe.
—Faut-il entonner? disait-il à chaque mort.
—Pas encore.
Enfin le général Danrémont fut tué devant Constantine,—et le Journal des Débats dit à M. Berlioz: «Prends ta harpe, mon fils, et chante-nous un peu ta messe.»
M. Berlioz a chanté,—et il a été décoré;—puis on l’a chargé de l’hymne de l’anniversaire des journées de Juillet.—Il a plu à M. Berlioz de donner un festival dans la salle de l’Opéra, et la salle de l’Opéra lui a été confiée;— il lui a plu de conduire l’orchestre,—et Habeneck lui a cédé son bâton de commandement.
image d’une guêpe Cependant ici a failli reparaître l’ancien guignon de M. Berlioz: les musiciens de l’orchestre ont refusé de jouer sa musique, et ont écrit au ministre de l’intérieur pour demander à aller ce jour-là travailler aux fortifications de Paris.—Aux répétitions, les cors se sont mis à jouer dans un autre ton que le reste des instruments;—la trompette à clef, au lieu de compter les pauses, a joué: Au clair de la lune, mon ami Pierrot;—les cordes des basses, coupées à moitié, ont éclaté au milieu d’une mesure avec un horrible bruit;—derrière les pupitres se sont fait entendre des cris de divers animaux avec des explications bouffonnes:—CCOCORICO, le coq, armes de France;—MIAOU, la chatte amoureuse;—OUAP, OUAP, le petit chien qu’on lui marche sur la patte, etc., etc.—On se rappelait qu’à un concert donné, il y a quelques années, par M. Berlioz, au Théâtre-Italien,—les musiciens avaient été engagés jusqu’à minuit;—au milieu d’un morceau, l’un d’eux tira sa montre, avertit ses camarades qu’il était minuit, et, sans achever la mesure, tous éteignirent leurs bougies, serrèrent leurs instruments, et quittèrent le théâtre.
Pour cette fois, cependant, les choses se sont arrangées et la représentation a passablement marché.
image d’une guêpe Pendant un entr’acte du festival,—M. Bergeron est entré dans une loge voisine de celle où était M. de Girardin avec sa femme, —l’a brusquement frappé au visage et a disparu en criant: «C’est moi Bergeron!» M. de Girardin s’est élancé à sa poursuite et a été,—je ne sais pourquoi,—retenu par ses amis. Quelques raisons qu’ait à donner M. Bergeron, il n’y en a aucune qui justifie un tel acte de violence en présence d’une femme.
Quelques personnes et quelques journaux ont approuvé l’action de M. Bergeron:—je dirai à mon tour que, si M. de Girardin avait en ce moment, d’un coup de pistolet, cassé la tête de M. Bergeron,—il aurait été fort difficile de le blâmer; je suis sûr que M. Bergeron, lui-même, est de mon avis.—Seulement, je n’aime pas beaucoup l’intervention du parquet dans une semblable affaire.
image d’une guêpe Il y a un marchand d’objets de curiosité,—nommé Capet,—rue Notre-Dame-des-Victoires, 42;—c’est une des nombreuses souricières où je suis attiré quelquefois par mon amour des sculptures de bois.—C’est chez lui que Darmès a acheté sa carabine;—en la marchandant,—il la retourna longtemps dans ses mains,—et dit: «Je ne sais pas trop ce que je ferai de cela.—Ah!... ça pourra toujours me servir pour tuer un bédouin.»
image d’une guêpe Je l’ai dit souvent,—les Parisiens,—si prompts à protester contre la tyrannie des rois,—subissent de la meilleure grâce celle des cochers de fiacre;—d’autre part, les agents de l’autorité ne pensent qu’aux émeutes, complots, attentats, etc., et ne donnent aucun soin à la sûreté et aux droits des citoyens.—Le 6 novembre,—je prends à l’heure un petit fiacre à un cheval;—pendant que je déjeune, je le prête à un ami pour faire une course;—le cocher refuse de marcher;—je le conduis chez un commissaire situé rue de Grammont, nº 9.
Le commissaire pérore;—le cocher raconte des histoires.—Je fais observer à ces deux messieurs que c’est à l’heure que j’écoute leurs harangues. Le commissaire donne tort au cocher,—mais ne prend aucune note contre lui.—Le cocher est donc récompensé de sa mauvaise foi par une demi-heure que j’ai à lui payer en sus pour la course chez le commissaire, le séjour—et le retour.
Je le quitte,—je veux le payer au tarif;—trente-cinq sous l’heure.
—Nullement, c’est quarante-cinq sous!
—Pourquoi?
—Parce que j’ai un numéro rouge.
—Mais votre voiture est détestable, il y pleut par vos glaces brisées,— votre cheval ne marche pas.
—J’ai un numéro rouge.
Le commissaire m’écoute—et me dit:
—Il a un numéro rouge.
C’est fort agréable d’être conduit par un numéro rouge;—mais c’est peut-être un peu cher de payer ce plaisir dix sous de plus par heure.—Je dénonce au préfet de police, et le cocher sous le numéro 773, et le commissaire sous le nº 9 de la rue de Grammont.
image d’une guêpe Nous avons perdu M. Éliçabide,—il avait formé un recours en grâce; mais il a été établi qu’il avait, avant son crime, secoué un tapis par la fenêtre:—la clémence royale a dû s’arrêter devant un semblable précédent.
image d’une guêpe Les journaux de M. Thiers, qui avaient, pendant que leur patron était aux affaires, fait précéder le nom du roi de S.M.,—ont supprimé ces deux lettres depuis que le petit grand homme n’est plus ministre: cela apprendra au roi;—le voilà déchu de deux consonnes.
image d’une guêpe Le peuple crie à la fois pour la guerre—et contre les préparatifs de la guerre.—Je l’ai dit, c’est toujours du tapage, et rien de plus.
image d’une guêpe Le besoin de parler tient aujourd’hui une grande place dans toutes les affaires et dans tous les intérêts.
A Colmar,—dans un banquet, un M. Lagrange a voulu faire un discours. —Après qu’on l’a eu laissé patauger quelque temps,—on l’a prié de cesser et de ne pas interrompre plus longtemps le festin: «Messieurs,—a-t-il dit,— j’ai payé six francs, j’ai le droit de parler.»—Et il a parlé.
Les convives,—alors,—ont emporté, l’un un morceau de jambon,— l’autre les biscuits,—l’autre les poires,—et se sont retirés.
image d’une guêpe Un monsieur E. Bouchereau a fait contre moi une brochure remplie de grotesques injures;—un de mes amis, qui s’était chargé de m’amener M. Bouchereau, n’a pu réussir à le trouver jusqu’ici; il se livre à de nouvelles recherches.
La chose est en vers.
J’ai tenu toujours mes lecteurs au courant des différentes découvertes faites à mon sujet par d’honnêtes anonymes;—on a découvert tour à tour que j’étais vendu au roi Louis-Philippe,—puis à M. Thiers, puis,—que j’étais un mouchard.—Selon M. Bouchereau,—tous ces gens-là se sont trompés;—la vérité est que je suis vendu à M. Bert...,—probablement Bertin, le directeur du Journal des Débats.
Voici quelques-uns des vers de M. Bouchereau.
Voici d’abord son opinion sur mes romans:
L’artiste impartial voulut le parcourir;
Mais son chef devint lourd, puisqu’il semblait être ivre. Bref, dégoûts et dédains lui fermèrent un livre
Qui le faisait dormir.
Opinion du même M. E. Bouchereau sur les Guêpes:
Oui, tel est cet auteur; il veut piquer les gens, Mais il renverse tout. Il fait les guêpes biches; Il connaît leur instinct, il les met en bourriches,
En dépit du bon sens.
Opinion du même M. Bouchereau—sur ma fortune et ma moralité:
Mais il n’a pas d’argent! Comment s’en procurer?
Bah! il en trouvera, c’est chose assez facile,
Dût-il vendre sa plume au premier imbécile
Qui voudra l’acheter.
—Ce moyen est honteux!—Lecteur qui dis cela,
Connais donc bien l’auteur: pour un doigt de champagne Il fera de son mieux l’histoire de l’Espagne,
Puis apostasiera.
Il marchait en avant, on vint à sa rencontre;
Il sait qu’on le recherche, à Bert.. il se montre;
Bert.. veut l’acheter.
Me voici auteur d’une histoire d’Espagne,—apostat,—ivrogne,—et devenu la chose de M. Bert...—Ceci est complet,—on me connaît maintenant.
Puis, ce bon M. Bouchereau croit devoir s’excuser de ne m’avoir pas dévoilé plus tôt;—mais son excuse est dans un bon sentiment,—j’étais pauvre.
Il savait que jadis la dure pauvreté
Avait marqué sur lui ses pratiques austères;
Il savait qu’avant lui tels existaient ses pères;
Il n’a rien raconté.
Lui,—c’est moi;—il, c’est M. E. Bouchereau.
Il savait tout cela; mais devant le malheur
Il se tut, et songeant qu’un roman, dans sa vie,
Amènerait l’aisance, il devint son Messie
Et ne fut pas censeur.
Excellent M. Bouchereau! il m’a permis de faire un roman.—Il paraît même qu’il a à se reprocher d’en avoir dit du bien;—Dieu vous le rende, monsieur E. Bouchereau!
Mais aujourd’hui l’aisance a chassé le besoin.
Aujourd’hui que je suis vendu à tout le monde, au roi,—à M. Thiers,—à M. Bert...;—aujourd’hui l’indulgence de M. E. Bouchereau est à bout,—et il me fait connaître.—Aussi, c’est ma faute: pourquoi ne me suis-je pas contenté d’avoir fait un roman?—j’avais bien besoin d’en faire d’autres;— et puis ces maudits petits livres!
En parcourant ces vers, bien haut Karr va crier:
L’auteur est un méchant, sa brochure est inique.
Ah! cette fois, monsieur E. Bouchereau,—vous qui me connaissez si bien, vous à qui je ne peux rien cacher,—perspicace monsieur E. Bouchereau,—cette fois vous vous trompez,—je ne dis pas un mot de cela; —je vous trouve beaucoup plus bête que méchant,—et votre brochure me paraît assez drôle.
Cependant, mon bon monsieur Bouchereau,—comme à la rigueur on peut être un imbécile et ne pas être un lâche,—je vous prierai, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, de me faire parvenir l’adresse de vos oreilles.
Il y a de bonnes gens qui crient à tue-tête: «Moi, je ne me vendrais pas à l’or du pouvoir!»—des gens qui,—aussitôt qu’on ne partage pas les idées saugrenues qu’ils prennent je ne sais où,—vous déclarent corrompu et vendu.
Je pense que ces gens ont besoin de beaucoup de vertu et de désintéressement pour conserver ainsi leur indépendance,—et que le gouvernement est sans cesse à leur porte pour les supplier d’accepter cinquante mille livres de rente,—une voiture à panneaux œil de corbeau—et des chevaux alezan brûlé.
Pour moi, j’avouerai humblement que je ne puis me rendre compte à moi-même de la brutalité de ma vertu à cet endroit, attendu qu’elle n’a jamais été attaquée jusqu’ici.
Mais,—mes braves gens,—je veux bien vous avouer toutes choses: je suis subventionné, il est vrai,—je le nierais en vain;—cela d’ailleurs est facile à voir,—je n’ai pas de chevaux, mais j’ai des pigeons blancs; j’avais un paletot neuf il n’y a pas plus de trois mois.—Après cet aveu, je n’hésite pas à vous dénoncer mes corrupteurs:—tenez, en voici un qui passe,—c’est un étudiant avec un habit noir blanchi aux coudes et aux coutures; il monte ses cinq étages—en fumant son cigare;—il vient d’acheter un de mes petits volumes.
Eh! bon Dieu, en voici un autre:—celui-là c’est une femme: la voyez-vous à la fenêtre de sa mansarde,—ses cheveux blonds se mêlent au feuillage bruni des cobéas,—elle lit un de mes romans.
Mais j’en rencontre partout de ces corrupteurs qui me subventionnent:— j’en ai dans les salons et dans les ateliers.—Il y a quelque temps,—comme je courais les bois avec un de mes amis, nous avons trouvé un volume des Guêpes chez un garde-chasse,—dans une hutte au milieu d’une forêt.—Ce brave homme me fait un revenu de trois francs par an.
Mais si cela ne me suffisait pas, monsieur E. Bouchereau,—qui m’empêcherait d’ajouter quelques pages d’annonces à mes petits livres, comme font les journaux et les revues?—qui m’empêcherait de me faire, par ce moyen, un revenu de cinq à six mille francs?—personne et rien au monde,—sinon que je suis un poëte et ne suis pas un homme d’argent.
image d’une guêpe En lisant la brochure de ce monsieur, je me suis rappelé l’époque de ma vie à laquelle il faisait allusion.
Moi pauvre! je n’ai jamais été si heureux, je n’ai jamais été si riche qu’à cette époque où je dînais souvent avec un morceau de pain et un verre d’eau.—Moi pauvre! mais il y avait des jours,—seulement quand j’avais vu s’entr’ouvrir le rideau d’une certaine fenêtre, où j’évitais de toucher les passants du coude dans la crainte de les briser.—Moi pauvre! j’ouvre des notes que j’écrivais tous les soirs,—et voici ce que j’y trouve.—Voyez si j’étais pauvre et si j’étais malheureux:
Août 182.....
Je me suis levé de bonne heure. Le soleil se levait dans de tièdes vapeurs; ses rayons obliques scintillaient à travers les haies comme des paillettes d’or, et il semblait que le soleil me disait: «Je te salue, Alphonse; c’est pour toi que je purifie l’air que tu vas respirer; c’est pour toi, ce matin, que je couvre de pierreries les pointes vertes de l’herbe; je te salue, tu aimes, tu es le roi du monde.»
Une fauvette à tête noire sur un châtaignier chanta et dit: «Je te salue, Alphonse; c’est pour toi, aujourd’hui, que sont nos concerts; c’est une grande fête que le premier sentiment d’amour qui se glisse au cœur; je te salue, tu aimes, tu es le roi du monde.»
Une campanule dans l’herbe: «Je te salue, Alphonse; c’est pour toi que j’ouvre, ce matin, mes corolles de saphir, c’est pour réjouir tes yeux que les pâquerettes étoilent la prairie de leur petit disque d’or et de leurs rayons d’argent. Tu aimes, tu es le roi du monde.»
La clématite: «Je te salue, Alphonse; c’est pour toi que j’embaume l’air de mes parfums pénétrants, c’est vers toi que je tourne mes petits encensoirs d’argent. Tu aimes, tu es le roi du monde.»
Le châtaignier: «Je te salue, Alphonse; j’étends sur toi mes larges éventails verts; il y a cent ans qu’on m’a planté, cent ans que je résiste aux vents pour t’abriter aujourd’hui contre les âpres baisers du soleil. Tu aimes, tu es le roi du monde.»
Le vent dans les feuilles: «Je te salue, Alphonse; c’est pour toi aujourd’hui que seront mes plus suaves et plus mystérieuses harmonies, pour toi qui seul les comprendras. Pour les autres, je ferai crier aigrement une girouette, mais, pour toi, je te dirai les plus doux secrets de l’amour, et j’enlèverai la poussière du chemin par où tu dois aller la voir, je t’apporterai l’air qu’elle chante en pensant à toi. Tu aimes, tu es le roi du monde.»
image d’une guêpe On demande l’adresse des oreilles de M. E. Bouchereau.