Les guêpes — séries 1 & 2
Janvier 1841.
Sur Paris.—La neige et le préfet de police.—Il manque vingt-neuf mille deux cent
cinquante tombereaux.—Deux classes de portiers.—Le timbre et les Guêpes.—Le
gouvernement sauvé par lesdits insectes.—M. Thiers et M. Humann.—M. le directeur du
Timbre.—Une question des fortifications.—Saint-Simon et M. Thiers.—Vauban,
Napoléon et Louis XIV.—Les forts détachés et l’enceinte continue.—Retour de
l’empereur.—Le ver du tombeau et les vers de M. Delavigne.—Indépendance du
Constitutionnel.—Un écheveau de fil en fureur.—Napoléon à la pompe à feu.—Le
maréchal Soult.—M. Guizot.—M. Villemain.—La gloire.—Les hommes sérieux.—M. de
Montholon.—Le prince de Joinville et lady ***.—M. Cavé.—Vivent la joie et les
pommes de terre!—Les vaudevillistes invalides.—M. de Rémusat.—M. Étienne.—M.
Salverte.—M. Duvergier de Hauranne.—M. Empis.—M. Mazère.—De M. Gabrie, maire
de Meulan, et de Denys, le tyran de Syracuse.—Le charpentier.—Doré en cuivre.—Le
cheval de bataille.—M.***.—M. le duc de Vicence.—Le roi Louis-Philippe a un cheval
de l’empereur tué sous lui.—M. Kausmann.—Aboukir.—M. le général Saint-Michel.—
Le cheval blanc et les vieilles filles.—Quatre Anglais.—M. Dejean.—L’Académie.—Le
parti Joconde.—M. de Saint-Aulaire.—M. Ancelot.—M. Bonjour veut triompher en
fuyant.—Chances du maréchal Sébastiani.—Réception de M. Molé.—M. Dupin, ancêtre.
—Mot du prince de L***.—Mot de M. Royer-Collard.—M. de Quelen.—Le National.—
Mot de M. de Pongerville.—Histoire des ouvrages de M. Empis.—Le dogue d’un mort.
—MM. Baude et Audry de Puyraveau.—M. de Montalivet.—Le roi considéré comme
propriétaire.—M. Vedel.—M. Buloz.—Un vice-président de la vertu.—La Favorite.—Un
bal à Notre-Dame.—École de danses inconvenantes.—M. D*** et le pape.—M. Adam.—
M. Sauzet.—J. J.—Les receveurs de Rouen.—La princesse Czartoriska.—Madame
Lebon.—Madame Hugo.—Madame Friand.—Madame de Remy et mademoiselle
Dangeville.—Madame de Radepont.—Lettre de M. Ganneron.—M. Albert, député de la
Charente.—M. Séguier.—Les vertus privées.—La garde nationale de Carcassonne.—Le
général Bugeaud.—Correspondance.—Fureurs d’un monsieur de Mulhouse.
image d’une guêpe JANVIER.—SUR PARIS.—Pendant un froid de trois semaines, Paris, couvert de glace, a été le théâtre d’une foule de sinistres accidents, après quoi le dégel est arrivé, et Paris est devenu un horrible cloaque, où les hommes marchent dans une boue noire jusqu’à la cheville.
—On a souvent reproché au préfet de police son incroyable incurie; mais le préfet de police ne s’occupe que de politique, et répond que, pour enlever la neige qui couvre Paris, il lui faudrait trente mille tombereaux, tandis qu’il n’en possède, en réalité, que sept cent cinquante.
—A quoi on répond au préfet de police—qu’à Londres on n’a jamais vu une rue sale, parce qu’on n’attend pas, pour enlever les immondices, qu’il y en ait trente mille tombereaux,—parce qu’il y a dans les rues des cantonniers qui les balayent perpétuellement, etc.
On répond encore au préfet de police qu’il ne suffit pas de faire afficher sur les murs que les portiers casseront la glace et balayeront le devant de leurs portes;
—Qu’il faut encore veiller à l’exécution desdites ordonnances et l’exiger.—
En effet, les portiers se divisent en deux classes:
PREMIÈRE CLASSE: Portiers libéraux, ne tenant aucun compte des ordonnances de police.
DEUXIÈME CLASSE: Portiers juste milieu, exécutant lesdites ordonnances de la manière que voici:
Les portiers des numéros pairs poussent leurs ordures, neiges, glaces, etc., de l’autre côté du ruisseau, et les mettent en tas contre les numéros impairs;
Les portiers des numéros impairs poussent leurs glaces, neiges et ordures, de l’autre côté du ruisseau, et les mettent en tas contre les numéros pairs.
Après quoi chacun a fait son devoir.
Les portiers amis du pouvoir ont balayé conformément aux ordonnances de M. Delessert.
image d’une guêpe M. Delessert, impatienté des réclamations de ses administrés, a imaginé ce qui suit pour les satisfaire en apparence et pour s’en venger en même temps:
Sur la fin de la gelée, il place dans quelques rues, près des trottoirs, quelques comparses armés de pioches, qui vous font jaillir des fragments de glace au visage et en couvrent vos vêtements.
Au dégel, il divise ses sept cent cinquante tombereaux en cinq ou six brigades, qui, au nombre de cent, sont chargées d’encombrer une rue, de l’obstruer, d’accrocher les voitures et de rendre le passage impossible.
Alors le bourgeois se dit: «J’accusais à tort ce bon M. Delessert.— Qu’est-ce que je disais donc? qu’on n’enlevait pas la neige?—Les rues sont pleines de tombereaux.»
image d’une guêpe Puis le dégel arrive tout à fait, et les piétons finissent par enlever peu à peu la boue après leurs pantalons, et Paris est nettoyé— par ses habitants eux-mêmes, sans qu’ils s’en doutent.
Il est vrai de dire que, pour faire exécuter ses ordonnances, M. Delessert aurait beaucoup plus à faire qu’un magistrat anglais;—mais, quelques difficultés qu’il y rencontre, il doit les surmonter.
En Angleterre, pays constitutionnel comme la France, où tout le monde contribue à la fabrication des lois,—comme électeur ou comme membre d’une des deux Chambres,—chacun respecte les lois et en protége l’exécution.—Un policeman qui inviterait un citoyen à se conformer à une ordonnance de police, et qui rencontrerait de la rébellion, trouverait immédiatement l’appui de tous les passants.
En France, c’est le contraire: qu’un homme ait un différend avec la police ou la gendarmerie, le peuple se déclare pour lui, sans même demander d’abord si c’est un voleur ou un assassin.
Un soldat a besoin du baptême du feu,—du baptême du sang;—un citoyen, pour être populaire, a besoin du baptême de la police correctionnelle.
Quiconque se conforme strictement aux ordonnances de police est immédiatement, dans son quartier, réputé espion et mouchard.
Que la police sépare un champ en deux parties égales, et écrive d’un côté:
Défense d’entrer ici.
Cela aura précisément le résultat qu’aurait une défense d’entrer de l’autre côté... qui serait exécutée.
Une croix de bois pend du haut d’une maison d’où les couvreurs font pleuvoir l’ardoise et la tuile à foison.—On vous défend de passer de ce côté de la rue; l’autre côté devient désert par le soin qu’ont tous les passants de désobéir à la défense.
Les marchands du côté où il est permis de passer se plaignent de ne plus vendre, et écrivent à M. Delessert pour le prier de ramener le public sur le trottoir en lui défendant d’y passer.
Les Parisiens de bonne foi savent bien que je ne fais ici aucune exagération;—il y en a d’autres qui ne remarquent pas cela, parce qu’ils ne remarquent rien.—Semblables aux hommes dont parle l’Écriture: «Ils ont des yeux et ils ne voient pas.» Semblables aux hannetons, qui, faisant partie intégrante de l’histoire naturelle, ne savent pas l’histoire naturelle pour cela.
Ce qui donne aux Parisiens,—et, je crois, aux Français en général, l’aspect fâcheux que voici:
Ou haïssant tellement le gouvernement sous lequel ils gémissent, qu’ils s’opposent de tout leur pouvoir à l’exécution de toutes ses vues, quelque utile qu’en puisse être la réalisation; c’est le peuple le plus lâche du monde de ne pas le renverser tout à fait;
Ou c’est un peuple d’écoliers se plaisant à faire endêver ses pédagogues.
image d’une guêpe LE TIMBRE ET LES GUÊPES.—Le 7 décembre 1840,—M. Humann, ministre des finances, a présenté à la Chambre la carte à payer de l’orgie présidée par M. Thiers.
D’où il résulte que les dépenses prévues, pour 1841, excéderont les recettes ordinaires de HUIT CENT TRENTE-NEUF MILLIONS.
Ceci n’a pas laissé que de produire quelque impression sur les esprits. Le gouvernement qui succède au gouvernement de M. Thiers s’est senti réduit aux expédients,—et il n’a trouvé des ressources, pour suppléer aux huit cent trente-neuf millions de déficit, que dans les Guêpes.
image d’une guêpe Et voici comment:
Depuis un an et demi que je publie mes petits volumes,—on les a reçus à la poste,—on en a perçu le port sans la moindre observation:
Mais, le 8 au matin, on a fait savoir qu’on allait exiger que les Guêpes fussent timbrées, c’est-à-dire que mes pauvres petits livres seraient condamnés à l’avenir à être salis d’un grand vilain cachet noir qu’il me faudrait payer douze centimes par exemplaire, moyennant quoi le gouvernement pourrait continuer à marcher, malgré son déficit de huit cent trente-neuf millions.
Voyez un peu ce qu’allait devenir le gouvernement, si je n’avais pas eu, il y a un an et demi, l’idée de faire paraître les Guêpes!
image d’une guêpe J’ai chargé mon ami B... d’examiner la question.
Si la loi ne me condamne pas au timbre,—je ne me laisserai pas timbrer, et je soutiendrai contre M. le directeur tel procès qu’il faudra.
Si la loi me condamne, je me soumettrai sans murmurer;—seulement je ferai d’abord à M. le directeur des domaines,—puis, à son refus, aux tribunaux, la question que voici:
Le timbre a-t-il pour but d’assurer le payement d’un impôt—ou de salir les livres?
Si l’on me répond que le timbre a pour but de salir les livres, le but est rempli, je n’ai rien à dire.—Voyez par avance, sur votre journal, le joli effet que produit ce pâté noir, et représentez-vous celui qu’il produirait sur une page des Guêpes, qu’il couvrirait tout entière.
Et il me faudra deux timbres par numéro; alors je laisserai cette page en blanc, en mettant seulement au-dessous du cachet du fisc: page salie par le fisc.
Si on me dit que le timbre n’a pour but que de marquer les exemplaires qui ont payé l’impôt, pour ne pas le leur demander deux fois, et ne pas oublier surtout de le demander aux autres,—je demanderai quelle nécessité il y a que le timbre soit un gros cachet sale, pourquoi le timbre, qui occupe un petit coin de la grande feuille d’un journal, ne serait pas proportionné au format d’un livre; pourquoi on n’aurait pas un peu plus d’égard pour un livre imprimé sur de beau papier, et qui doit rester pour former collection, que pour un journal qui n’a que six heures à vivre?
Pauvre gouvernement! quel bonheur pour lui que j’aie fait imprimer le volume des er Guêpes le 1 novembre 1839! où en serait-il aujourd’hui?
Je prie certaines personnes auxquelles parviendra la connaissance de ceci de m’accorder immédiatement la part d’estime à laquelle a droit, en France, un homme qui, d’un moment à l’autre, va se trouver repris de justice.
image d’une guêpe DES FORTIFICATIONS.—Saint-Simon, qui avait été lié avec Vauban et qui est un historien plus fort que M. Thiers;—Saint-Simon, édité comme M. Thiers par le libraire Paulin;—Saint-Simon, qui approuve beaucoup de choses, entre autres la convocation des états généraux et la banqueroute de l’État, Saint-Simon ne peut approuver les fortifications de Paris que rêvait le roi.
Napoléon n’y a pas pensé en dix ans de règne.
La fortification d’une capitale est un moyen désespéré, un spécifique d’empirique,—un de ces remèdes de bonne femme que les médecins permettent d’essayer quand tous les autres ont échoué et quand leur malade est condamné.
Mais il se joue une comédie—qui pourrait avoir pour titre le mot de Brid’ oison:
De qui se moque-t-on ici?
Aujourd’hui, les gens qui se sont élevés avec le plus de véhémence contre les forts détachés,—les gardes nationaux qui ont le plus crié contre lesdits forts,—les journaux qui ont fait les plus longs discours contre l’embastillement de Paris,—qui dénonçaient chaque pelletée de terre remuée,—avec appel à l’insurrection,
Tout le monde est devenu partisan des fortifications.
Par exemple, écoutez-les tous,—ils n’ont qu’une raison, qu’un but:— c’est la crainte d’une invasion.
Le roi craint une invasion.
Le parti radical craint une invasion.
Le parti de M. Thiers craint une invasion.
Certains hommes de finance craignent une invasion.
Les légitimistes eux-mêmes craignent une invasion.
Or, en réalité, aucun d’eux ne s’en soucie le moins du monde.
Le roi tient, à un degré incroyable, à ses forts;—il sait l’influence des synonymes.—On peut en France ne jamais changer les choses, pourvu qu’on change les noms.—L’odieuse conscription ne fait plus murmurer personne depuis qu’elle s’appelle recrutement.—La gendarmerie, si détestée, a le plus grand succès sous le nom de garde municipale.—Louis-Philippe, lui-même, n’est qu’un synonyme,—ou plutôt un changement de nom.—Les forts détachés ont fait pousser à la France entière un cri d’indignation;—l’enceinte continue est fort approuvée. Si ce synonyme-là n’avait pas réussi, le roi en avait encore vingt en portefeuille, qu’il aurait essayés successivement;—on peut gouverner la France avec des synonymes.
Maintenant je dirai que je ne crois pas que le roi attache de grandes idées de tyrannie à ses fortifications,—qu’il y attache bien plutôt des idées de bâtisse.
Les partis opposés au gouvernement demandent les fortifications.— Comme Napoléon disait à un de ses généraux qui se plaignait de manquer de canons: «L’ennemi en a, il faut les lui prendre.»
Les partis savent très-bien que Paris sera toujours le quartier général de la révolution,—et qu’en cas d’événement il faut être maître de Paris.—Les partis sont enchantés que Louis-Philippe fasse des fortifications.
image d’une guêpe Je voudrais pouvoir vous dire, à propos de la nouvelle année et du nouveau ministère,—ce que Virgile disait à propos de la naissance du fils de Pollion,—qui devait amener tant de bonheur et tant de prodiges.
Molli paulatim flavescet campus arista,
Incultisque rubens pendebit sentibus uva
Et duræ quercus sudabunt roscida mella, etc., etc.
. . . . . . . . .
On verra sans travail les blés jaunir la plaine,
Aux ronces du chemin pendre un raisin pourpré,
Et des chênes noueux couler un miel doré.
. . . . . . . . .
On supprime à jamais la garde citoyenne.
La vertu reparaît, et, vides, les prisons
Dans leurs humides murs n’ont que des champignons.
Les journaux en français écrivent leurs colonnes:
Le printemps, en janvier, devançant le soleil,
Pare son front joyeux de ses vertes couronnes,
Et les tièdes zéphyrs, annonçant son réveil,
Balancent des lilas la fleur nouvelle éclose.
Les moutons épargnant à l’homme un dur travail,
Se font un vrai plaisir de naître teints en rose[B], Et paissent dans les champs tout cuits et tout à l’ail.
Chacun, depuis hier, prix d’une longue attente,
Possède, en propre, au moins vingt mille francs de rente; Lassés d’être valets de toute une maison,
Les portiers ont des gens pour tirer le cordon.
On ne demande plus l’aumône qu’en voiture.
Près de la Halle au blé on a vu qui fumait
Dans un large ruisseau du chocolat parfait.
Les cerfs au haut des airs vont chercher leur pâture [C]; Tout est renouvelé, tout est heureux, content,
Et, jusqu’aux députés, tout est mis décemment.
[B] Sponte sua sandyx pascentes vestiet agnos.
[C] Je ne suis pas bien sûr que ce vers, que je traduis par respect pour Virgile, et
que je traduis de mémoire,—Leves... pascentur in æthere cervi,—soit précisément
dans l’églogue sur la naissance de Pollion,—car, à vrai dire, je ne comprends pas bien
quel bonheur cela pouvait procurer aux Romains, de voir des cerfs paître dans l’air,—
et je serais tenté de croire que ce vers signifie que Virgile promet un cerf-volant au fils
de Pollion, né de la veille.
image d’une guêpe RETOUR DE NAPOLÉON.—A l’égard de MM. les députés surtout, il n’en est rien, et on a été choqué de leur tenue à la fête funèbre de l’empereur Napoléon.—Plusieurs personnes même—se demandaient si, dans cette circonstance solennelle, et ensuite à la Chambre, —on ne pourrait pas leur donner des manteaux qu’ils rendraient après la séance et qui cacheraient les défroques variées dont ils se plaisent à affliger les regards. C’est ce que fait l’administration des pompes funèbres pour les proches parents des morts qui n’ont pas de costume convenable.—C’est propre, c’est décent,—et cela rendrait à nos députés, à nos représentants, un peu de la considération publique qui leur est si nécessaire.
Je ne parlerai pas de tous les vers auxquels cette fête impériale a servi de prétexte.—Il y a de belles strophes et de belles pensées dans ceux que M. Hugo a bien voulu me donner.—Ceux de M. Casimir Delavigne ont été reconnus les plus mauvais de tous;—et en lisant la strophe qui se termine ainsi:
La France reconnut sa face respectée,
Même par le ver du tombeau,
On a regretté généralement que les vers de M. Delavigne n’aient pas pris exemple sur ce ver mieux appris.
image d’une guêpe Le Constitutionnel a fait un article ainsi intitulé:
CONSÉQUENCES DÉSIRABLES DU RETOUR DES CENDRES DE L’EMPEREUR NAPOLÉON.
Le Constitutionnel est depuis longtemps célèbre par l’indépendance de son langage, qui brave les lois de la grammaire et brise le joug de la logique.—On se rappelle cette phrase fameuse:—«C’est avec une plume TREMPÉE DANS NOTRE CŒURT que nous écrivons ces lignes, etc.»
Et ces métaphores:—«L’horizon politique se couvre de nuages, que ne pourra peut-être pas renverser l’égide du pouvoir qui tient d’une main mal affermie le gouvernail du char de l’État.»
Cela se passait en 1837,—à l’époque où l’avocat Michel (de Bourges) disait à la Chambre des députés:—«Il est temps, messieurs, de sortir de l’OCÉAN INEXTRICABLE où nous nous trouvons.»
Métaphore qui équivaut à celle qui peindrait—un écheveau de fil en fureur.
image d’une guêpe Il y avait trois tombes possibles pour Napoléon:— Sainte-Hélène, d’abord, pour les poëtes, fin si grande, si poétique, d’une si grande histoire;—calvaire où l’homme s’était fait dieu.
Ensuite, pour le peuple et pour les soldats,—la colonne de la place Vendôme,—tombeau élevé par la grande armée à son général avec les canons ennemis.
Puis enfin, pour l’empereur lui-même et pour sa dernière volonté, Saint-Denis, où il avait demandé à être enterré,—et où j’ai vu dans mon enfance les portes de bronze qu’il avait fait faire lui-même pour fermer son caveau.
Mais, au moyen d’un jeu de mots,—on a traduit littéralement: Je veux être inhumé aux bords de la Seine,—et on a mis l’empereur aux Invalides. Il est heureux qu’on ne l’ait pas mis à la pompe à feu.
image d’une guêpe Le sort est un grand poëte comique—qui se donne parfois à lui-même de singulières représentations aux dépens des vanités humaines.—Il s’était amusé à réunir au pouvoir une foule de gens qui avaient trahi l’empereur en son temps, et qui l’avaient passablement maltraité par leurs actes et par leurs écrits.
Le maréchal Soult, un de ces hommes qu’il avait inventés, soldats intrépides, mais instruments inutiles quand ils ne furent plus dans sa main puissante.
Soldats sous Alexandre, et Rien après sa mort.
M. Guizot, M. Villemain, etc., etc.
image d’une guêpe Du reste,—on vendait dans les rues de petites brochures,—dont le titre était ainsi crié peu correctement:
Description du char et de ceux qui l’ont trahi.
image d’une guêpe Pour moi, me rappelant qu’il y avait, dans ce peuple si empressé à aller au-devant de l’empereur mort,—bien des gens encore qui, en 1815,—il y a vingt-cinq ans,—ont accompagné son départ d’insultes et de menaces de mort, je me suis senti profondément attristé,—j’ai songé à ce qu’on appelle la gloire,—seul prix des corvées que s’imposent les héros et les grands hommes; j’ai songé à la mobilité des passions du peuple,—qui se réjouit avec un égal enthousiasme,—du retour de l’empereur, parce que c’est un spectacle,—et de son départ, parce que c’est du tapage, et je suis resté seul dans ma chambre,—seul dans ma maison,—seul dans ma rue,—à me rappeler les grandes actions et les grandes douleurs de l’empereur Napoléon,
Et à regarder ce que sont les hommes qui se prétendent sérieux,—et qui me disent d’un air protecteur: Quand deviendrez-vous sérieux?—Parce que je suis libre, indépendant, rêveur et insouciant.
Ils sacrifient leur vie, leur douce paresse, leurs amours, pour avoir, après de longs travaux, le droit d’attacher d’un nœud à la boutonnière de leur habit un ruban d’un certain rouge. Arrivés à ce succès, ils recommencent de nouveaux et de plus grands efforts: il ne faut pas s’arrêter en si beau chemin.—Quel bonheur, en effet, si vous aviez le droit,—dût-il vous en coûter un bras ou une jambe,—quel bonheur si vous pouviez faire une rosette à votre ruban!—On n’épargne pour cela ni soins, ni sacrifices, et, un jour, vous obtenez cette flatteuse récompense.
Une rosette, grand Dieu! quelle supériorité cela vous donne sur ceux qui n’ont qu’un nœud!
On se rappelle, cependant, avec plaisir, le moment où on n’avait qu’un nœud; le moment où, si vous aviez eu l’audace de faire une rosette à votre cordon, la gendarmerie, la garde nationale, l’armée entière, eussent été occupées à punir votre forfait.—On se dit: Et moi aussi, cependant, il y a eu un temps où je n’avais qu’un simple nœud!»
Mais ce qui est encore plus loin de vous, ce que vous n’osez pas espérer, ce que vous placez au nombre des désirs ridicules—à l’égal de l’envie qu’aurait une femme d’un bracelet d’étoiles,—c’est... je n’ose le dire... c’est... ô comble du bonheur! ô gloire! ô grandeur! c’est de nouer le cordon autour du cou;—mais n’en parlons pas, c’est impossible...
Eh bien! si vous êtes un homme heureux, si les circonstances vous favorisent, si vous n’êtes pas trop scrupuleux sur certains points,
Un jour, quand vous êtes vieux, quand vos cheveux sont blancs, il vous arrive ce bonheur inespéré. Vos yeux laissent échapper des larmes de joie, et vous mourez en disant: «O mon Dieu! peut-on penser qu’il y a des hommes assez aimés du ciel pour porter le ruban en bandoulière, de droite à gauche!»
Et cela, ô hommes graves et sérieux! tandis que les femmes se couvrent, à leur gré, de rubans de toutes couleurs, en nœuds, en rosettes, en ceintures: —voilà des rubans sérieux, voilà une affaire véritablement grave,—car cela les rend jolies.
image d’une guêpe Le prince de Joinville, chargé d’aller chercher à Sainte-Hélène et de ramener en France les restes de Napoléon, a accompli sa mission avec beaucoup de convenance et de dignité;—ayant appris en mer la rupture des relations entre la France et l’Angleterre, et craignant d’être attaqué, il s’était disposé au combat et avait annoncé qu’il ne se rendrait pas et se ferait couler.
image d’une guêpe En général,—la cérémonie, d’après ce que j’ai lu dans les journaux,—ressemblait beaucoup trop aux représentations du Cirque-Olympique.—On ne s’en étonnera pas quand j’aurai dit que le soin en avait été confié à M. Cavé et à trois autres vaudevillistes de ses amis.
J’ai déjà eu occasion de signaler plusieurs des vaudevillistes qui sont devenus des hommes d’État,—
Tombés de chute en chute aux affaires publiques.
M. de Rémusat, qui était ministre il y a un mois;—M. Etienne, qui est pair de France et qui a fait le Pacha de Suresnes;—feu M. Salverte, député de Paris;—M. Duvergier de Hauranne, député;—M. Empis, directeur des domaines;—M. Mazère, préfet, etc., etc.—Le pouvoir, en France, aujourd’hui, sert de retraite aux vaudevillistes invalides.
M. Cavé, directeur des Beaux-Arts, est auteur d’un vaudeville intitulé: Vivent la joie et les pommes de terre!
Il est surtout connu comme auteur, en société avec M. Duvergier de Hauranne, d’une chanson fort spirituelle, dit-on, sur un sujet dont le nom, emprunté à la perfide Albion,—ne peut guère se dire et ne peut pas s’imprimer.—
image d’une guêpe La cérémonie du retour de Napoléon a été funeste au gouvernement de Juillet.—M. Gabrie, maire de Meulan, avait tout préparé pour recevoir dignement à son passage, sous son pont,—un assez vilain pont, du reste,—les bateaux qui rapportaient l’empereur.—Les bateaux ont passé trop vite,—les préparatifs de M. le maire ont été perdus; quelques habitants de la commune ont plaisanté, et M. Gabrie, exaspéré, a écrit au préfet de Seine-et-Oise une longue lettre pleine d’une amertume bouffonne, qui se termine ainsi:
«Depuis dix ans, monsieur le préfet, nous avons traversé bien des jours d’inquiétude, et toujours je vous ai dit: «Je réponds de ma population; elle est dévouée au roi et à la Révolution.» Aujourd’hui, tout est rompu: il y a irritation profonde contre le gouvernement de la peur partout et toujours; il y a mépris évident pour celui de la dignité duquel on a fait si bon marché; je ne puis plus dire: «Je réponds.»
Dans cette position, je crois devoir vous adresser ma démission.
GABRIE.»
M. Gabrie n’a pas voulu renoncer à l’encens que reçoit des journaux quiconque est en opposition avec le gouvernement,—à tort comme à raison, —et il a envoyé son épître à diverses feuilles, qui n’ont pas manqué de trouver que ce sont là de nobles sentiments qui honorent un citoyen et flétrissent un gouvernement pusillanime.
Pour nous, il nous est impossible d’y voir autre chose qu’un mélange du Prudhomme de Monnier et du tambour-major de Charlet:—«Je donne ma démission; le gouvernement s’arrangera comme il pourra.»
Jusqu’ici on ne connaissait pas assez la population de Meulan,—ou plutôt la population de ce bon M. Gabrie.—Il paraît que c’est une nation bien terrible, et que, sans l’intervention de M. Gabrie,—elle eût depuis longtemps mis Paris à la raison.—M. Gabrie ne répond plus de rien.—La commune de Meulan va-t-elle se borner à se déclarer ville libre et indépendante, ou viendra-t-elle assiéger la capitale? C’est le premier argument un peu fort que je vois en faveur des fortifications, et, peu partisan, jusqu’ici, des forts détachés et de l’enceinte continue, entre lesquels je n’ai pas vu une grande différence, je me propose d’examiner, avant d’en reparler, si l’état d’irritation où se trouve la commune de Meulan ne les rend pas nécessaires aujourd’hui que M. Gabrie ne répond plus d’arrêter ses indomptables administrés.
Je joindrai ma voix, monsieur Gabrie, aux éloges que vous avez reçus de plusieurs estimables carrés de papier, et je vous rappellerai les exemples des grands hommes qui avant vous ont plus ou moins volontairement renoncé au pouvoir.
Croyez-moi, les humains, que j’ai trop su connaître,
Ne valent pas, monsieur, qu’on daigne être leur maître.
Sylla abdiqua la dictature;—Christine de Suède vint demeurer à Fontainebleau, etc.;—Denys, roi de Syracuse, se fit maître d’école;— Dioclétien quitta l’empire du monde pour se faire jardinier à Salone.
Aujourd’hui, monsieur Gabrie, libre du joug superbe où vous avait attaché l’amour de votre pays,—vous rentrez dans les douceurs de la vie privée, d’autant plus agréablement, monsieur Gabrie, que vous avez gagné près de cinq cent mille francs en deux ou trois ans,—grâce à une circonstance heureuse pour vous, alors notaire de Meulan, qui fit changer de mains presque toutes les propriétés de votre commune,—ce qui fait que vous n’avez besoin de vous faire ni jardinier, ni maître d’école,—de quoi je vous félicite sincèrement.
image d’une guêpe Tout cela, en général, a eu un air de comédie, ou plutôt de mimodrame du Cirque-Olympique assez attristant.
Il fallait que le ministère Soult acquittât la promesse du ministère Thiers.
Cela avait parfaitement l’air, en effet, de quelque chose dont on s’acquitte.—On voulait en finir avec l’empereur.
On avait annoncé à tous les entrepreneurs que la cérémonie aurait lieu même si les préparatifs n’étaient pas terminés.
Un fourgon, tendu en velours, avait été envoyé en poste à Rouen et a suivi le bateau pas à pas,—prêt, au moindre obstacle causé,—soit par les glaces,—soit par une avarie au bateau,—à prendre le cercueil et à l’apporter au galop.
image d’une guêpe Le char, construit par le charpentier Belu, a été fait, pour ne pas durer,—comme un décor de théâtre.
On conserve au garde-meuble le char funèbre du duc de Berry et celui de Louis XVIII.—Celui de l’empereur a été démoli;—aussi l’avait-on simplement doré en cuivre.—Le 15, à cinq heures du matin, la dorure n’était pas terminée.
La colonne de Courbevoie n’a été achevée que cinq jours après la cérémonie.
image d’une guêpe Les chevaux,—appartenant à l’administration des pompes funèbres, quoique au nombre de seize,—ont eu beaucoup de peine à mettre la lourde machine en train.—A la montée de Neuilly,—on a craint un moment qu’ils ne restassent en route.
image d’une guêpe L’invention du cheval de bataille était du mélodrame ridicule dès l’instant qu’il n’existait plus de cheval qui eût été monté par Napoléon.—Aussi s’enquit-on d’abord d’un vrai cheval de bataille.
On en connaissait trois.
Un à M***, écuyer qui devait le conduire par la bride, mais—il était depuis trois mois empaillé au Jardin des Plantes.
Un autre à M. le duc de Vicence,—c’était un cheval bai du Melleraut,— qui avait été donné à madame de Vicence par l’impératrice Marie-Louise, dont elle était dame d’honneur;—mais il était mort huit mois auparavant, à l’âge de trente-cinq ans,—après une vieillesse entourée des plus grands soins.
Un troisième à Vire, en Normandie,—appartenant à un fermier;—mais, lors de son dernier voyage, le roi Louis-Philippe l’a monté.—De quoi le cheval, qui ne travaillait plus depuis longtemps,—était mort,—peut-être aussi de honte d’être monté par un simple roi.
image d’une guêpe On s’adressa alors au manége de M. Kousmann, qui avait offert de prêter,—pour rien,—un cheval blanc assez joli,—appelé Aboukir,—et qui passe pour fils d’un des chevaux de Napoléon.
Mais cette intention ne fut pas exécutée,—et les pompes funèbres, livrées à leurs propres ressources, prirent un vieux cheval allemand blanc qui, depuis dix ans, porte les vieilles filles aux cimetières.—On le laissa un peu se reposer,—on lui fit les crins,—on lui cira les sabots,—puis on le revêtit d’un équipage ayant réellement appartenu à l’empereur, et qui est conservé aux Menus-Plaisirs.
image d’une guêpe Le lendemain de la cérémonie,—quatre Anglais, dont un peintre, se présentèrent à l’administration des pompes funèbres,—et demandèrent à voir le cheval de bataille de l’empereur Napoléon.
Le cheval, rentré dans la vie privée, était sorti pour affaires.—Attelé avec un autre,—il conduisait au cimetière de l’Ouest une vierge sexagénaire qui prenait par là pour aller chercher au ciel la récompense de sa vieille vertu.
On répondit aux étrangers que le cheval, fatigué et peut-être ému de la cérémonie de la veille, ne recevait pas ce jour-là;—mais qu’ils pouvaient revenir le lendemain.
Le lendemain, on le leur montra, tout enveloppé de flanelle.—Ils le dessinèrent de côté, de face,—par derrière, de trois quarts,—de toutes les manières possibles,—puis ils partirent pour Londres,—où ils vont faire un ouvrage sur les funérailles de l’empereur,—où figurera le cheval de bataille.
image d’une guêpe On a permis à M. Dejean, directeur du Cirque-Olympique, de faire annoncer dans certains journaux qu’il s’était rendu acquéreur des caparaçons des chevaux du char,—lesquels caparaçons reparaîtront sur son théâtre.—Je ne sais si je me trompe, mais cela me fait tout à fait l’effet d’une indignité.
image d’une guêpe Quelques personnes ont crié par les rues,—mais ce sont toujours les mêmes qui crient, n’importe quoi, et qui criaient: A bas Guizot!—et demandaient la guerre et les fortifications, comme ils criaient, il y a deux ou trois ans: A bas les forts détachés!
image d’une guêpe Une impression surtout m’a dominé pendant que, de ma chambre fermée, j’entendais les cloches rares et tristes. Et cette impression, la voici:
«Je veux bien croire aux regrets pieux du roi Louis-Philippe,—de M. Soult, soldat de l’empereur, et d’une foule d’autres;—mais je suis sûr qu’ils n’égalent pas ceux qu’ils eussent ressentis si l’empereur s’était levé vivant de son cercueil et avait dit: «Me voici.»
image d’une guêpe Décidément, à l’Académie,—le parti de MM. Étienne et compagnie, le parti Joconde, est vaincu.—M. Hugo sera élu ainsi que M. de Saint-Aulaire.
Ils auront pour compétiteurs: MM. Ancelot, Affre, Guyon, etc.
M. Bonjour se retire pour revenir avec de meilleures chances lorsqu’il s’agira du troisième fauteuil vacant.
Il n’y aura probablement que trente-deux votants,—mais beaucoup de tours de scrutin,—parce qu’il faudra dix-sept voix pour l’élection,—et que ceux d’entre les candidats qui en ont le plus ne comptent que sur quatorze.
image d’une guêpe M. Sébastiani veut, dit-on,—se présenter à l’Académie, parce que le maréchal de Richelieu en était.
image d’une guêpe La réception de M. Molé avait réuni toutes les femmes du grand monde—et tout ce qu’il y a d’élégant à Paris.—M. Molé a prononcé un discours très-pâle, auquel Me Dupin a répondu par un discours très-grossier, qui a fait dire au prince de C...:—«Il a mis ses souliers ferrés dans sa bouche.»
image d’une guêpe Il est d’usage de faire une sorte de répétition avant la séance publique,—et de soumettre les deux discours à une sorte de censure. —Me Dupin avait dissimulé les grosses choses du sien,—en le lisant très-bas et sur le ton monotone dont il lirait une purge d’hypothèque.—A la séance, l’avocat a reparu, et il a fait ressortir les énormités dissimulées.
image d’une guêpe M. Royer-Collard a grommelé tout le temps qu’a duré le discours, et il a dit à la fin: «Mais, c’est un carnage!»
Sur la fin, Me Dupin a cru de bon goût, devant l’ambassadeur d’Angleterre, de parler de l’expulsion des Anglais du territoire français par Charles VII.—Il y a eu trois salves d’applaudissements, comme à Franconi. —Il y avait là une foule de Françaises fort disposées à jouer les Agnès Sorel,—sous prétexte de Jeanne d’Arc.
image d’une guêpe Cette séance de l’Académie avait ceci de remarquable, que M. Dupin, qui n’est nullement un homme littéraire, répondait à M. Molé, qui ne l’est pas davantage, et qui faisait l’éloge de M. de Quelen, qui l’était moins que les deux autres.
image d’une guêpe En même temps que, le mois dernier, je parlais de certains parvenus mécontents,—dont la scandaleuse fortune n’est pas encore au niveau de leur ambition et de l’idée toute personnelle qu’ils se sont faite de leur mérite,—je ne sais qui,—dans le journal le National, gourmandait avec beaucoup de verve et d’esprit une autre classe de ces parvenus de juillet, et les appelait raffinés de boutique et talons rouges de comptoir.
C’est dans cette seconde classe que s’était, pour le moment, placé M e Dupin,—qui travaille tour à tour dans les deux genres.
Il a fait l’éloge de l’illustration de la famille,—et s’est bichonné lui-même, arrangé, poudré et attifé en ancêtre pour ses descendants.
image d’une guêpe Il a audacieusement professé cette doctrine qu’un bon citoyen ne doit pas quitter ses places, parce que le gouvernement change,—et que c’est à elles surtout qu’il doit la fidélité qu’il jure au gouvernement. C’était la paraphrase de ce mot célèbre du maréchal Soult: «On ne m’arrachera mon traitement qu’avec la vie.»
Il a fait l’éloge du courage civil.—M. de Pongerville a dit: «C’est pour faire croire aux départements qu’il est civil et brave.»
image d’une guêpe On parle de M. Empis, qui se présenterait lors de l’élection au troisième fauteuil. Parlons un peu de M. Empis.
Voici le répertoire avoué de M. Empis:
Bothwell, drame en cinq actes, en prose, Théâtre-Français, 1824.
L’Agiotage ou le Métier à la mode, comédie en société avec Picard, Théâtre-Français, 1826.
Lambert Simnel ou le Mannequin politique, en société avec Picard: comédie en cinq actes, Théâtre-Français, 1827.
La Mère et la Fille, comédie en cinq actes, en société avec M. Mazères; octobre 1830, Second-Théâtre-Français.
La Dame et la Demoiselle, comédie en quatre actes, en société avec M. Mazères, 1830; Second-Théâtre-Français.
Sapho, opéra en trois actes, en société avec M. H. C., musique de Reicha; Grand-Opéra, 1827.
Un changement de ministère, comédie en cinq actes et en prose, en société avec M. Mazères; Théâtre-Français, 1831.
Une Liaison, comédie en cinq actes et en prose, en société avec M. Mazères; Théâtre-Français, 1834.
Lord Novard, comédie en cinq actes; Théâtre-Français, 1836. (Seul cette fois et seul à l’avenir.)
Julie ou la Séparation, cinq actes en prose; Théâtre-Français, 1837. (Toujours seul, n’ayant d’autre collaborateur que la liste civile.)
Un jeune Ménage, comédie en cinq actes et en prose; Théâtre-Français, 1838 (toujours seul).—Tout cela est imprimé en deux volumes, dont l’exhibition permanente est, dit-on, imposée à la montre vitrée de Barba. Pourquoi imposée? Pourquoi Barba? Parce que, dit-on toujours, Barba est locataire de la liste civile, et, en cette qualité, sous la dépendance de M. Empis.
RÉPERTOIRE NON AVOUÉ.
Vendôme en Espagne,—opéra donné en décembre 1823,—en société avec M. Mennechet, lecteur du roi.
Cet opéra a été fait à l’occasion de la campagne du Trocadero et du duc d’Angoulême.
image d’une guêpe HISTOIRE DES PIÈCES DE M. EMPIS.—M. Empis, en sortant du lycée impérial, entra dans une étude de notaire ou d’avoué d’où il sortit pour aider de son expérience contentieuse, MM. de la Boullaye et de Senonne, secrétaires généraux de la liste civile.
image d’une guêpe A propos, dans le volume de décembre, j’ai parlé de M. de Senonne, qui est mort, en voulant parler de M. de Cayeux, qui est vivant, et dont je reparlerai.
image d’une guêpe Les théâtres royaux relevaient alors de cette administration, ou plutôt de ce ministère; conséquence: Bothwell, 1824; l’Agiotage, 1826; Lambert Simnel, 1827; Sapho, opéra, 1827; et l’opéra désavoué de Vendôme en Espagne, 1823.
Peu de temps après, le duc d’Aumont, plus connu sous le nom de duque d’Aumont, arriva à la liste civile.—A la demande de madame la baronne M***, la salle Feydeau fut abattue et la salle Ventadour construite.—Elle coûta cinq millions, et on la vendit peu de temps après deux millions cinq cent mille francs à M. Boursault.
Le maréchal Lauriston remplaça le duc d’Aumont,—et on joua encore un peu M. Empis, fort protégé par mademoiselle L ***.
On le joua moins sous M. Sosthènes de la Rochefoucauld.
Surviennent les trois journées.
Il est nommé, par MM. Baude, Audry de Puyraveau et La Fayette, directeur des domaines de la liste civile.
Laissé de côté d’abord, puis nommé ensuite par M. de Montalivet,— paraissent alors pas mal de cinq actes faits avec M. Mazères.—Mais Picard meurt, et M. Mazères est préfet,—et cependant M. Empis a toujours en portefeuille l’intention de toucher des droits d’auteur.
Le Théâtre-Français obéré ne peut payer les loyers à son propriétaire, S. M. Louis-Philippe.—M. Empis, directeur des domaines de la liste civile, accorde un délai et fait jouer Une Liaison, cinq actes, 1834.—Deux années se passent; le Théâtre-Français doit cent cinquante mille francs au roi; mais on accorde un nouveau délai, et on joue Lord Novard; même manœuvre en 1837; Julie ou la Séparation.—En 1838, Un jeune Ménage est représenté, et le Théâtre-Français doit au roi deux cent vingt-cinq mille francs.
Mais le directeur de l’époque, M. Vedel, éprouve le besoin d’un acte administratif qui triomphe des récriminations des sociétaires contre lui, et qui le maintienne dans son poste.—On parle de la possibilité d’obtenir du roi la remise entière de l’énorme arriéré, s’élevant à trois cent cinquante-deux mille francs.—Par hasard, à cette époque, un traité secret est passé entre M. Vedel et M. Empis, par lequel celui-ci exige que quatre pièces de son répertoire, la Mère et la Fille, la Dame et la Demoiselle, Lord Novard et Julie ou la Séparation, seront remontées et jouées un certain nombre de fois chaque mois, et qu’à chaque infraction au traité les droits d’auteur seront payés comme si les pièces avaient été jouées.—M. Vedel est renversé en 1840.—Mais le roi accorde la remise, sur le rapport de M. Empis, et réduit le loyer de vingt-cinq mille francs.—M. Buloz, en qualité de commissaire royal et de directeur de deux revues, s’empare de l’autorité, et se croit assez fort pour braver M. Empis; on le ménage toutefois, et l’on attend que le roi ait consenti à se charger de la restauration de la salle, dont la dépense s’est élevée à quarante-trois mille francs. Alors M. Buloz donne un libre cours à son ingratitude.—Le traité est mis de côté, ainsi que le répertoire Empis, le lendemain du succès du Verre d’eau.—Mais M. Empis invoque son traité, et un commandement survient, il y a moins d’un mois, pour que le Théâtre-Français ait à lui payer une somme de quinze à dix-huit cents francs pour son répertoire.
Quelques personnes se plaisent à faire des rapprochements fâcheux pour M. Empis entre les dates de la représentation de ses pièces et les services qu’il a pu rendre au Théâtre-Français.
Mais les titres seuls de ses ouvrages militent, selon moi, puissamment en sa faveur.—Presque tous sont une satire contre les intrigues.—Il faut renoncer à juger un auteur par ses écrits, si les services rendus par M. Empis au Théâtre-Français ne sont pas parfaitement désintéressés.
image d’une guêpe M. Thiers a été nommé rapporteur pour l’affaire des fortifications, par la négligence de M. de Lamartine, qui est arrivé trop tard. —Ah! monsieur, c’était bon, quand vous étiez poëte, d’oublier les heures et de les laisser insoucieusement vous échapper.
Le même jour, M. Thiers a été nommé, à l’Institut, membre de la classe des sciences MORALES et politiques.—Or, M. Mignet dispose du plus grand nombre des voix.—M. Mignet est ami de M. Thiers, et lui a donné sa voix à l’unanimité.
Le but de M. Thiers, en se faisant recevoir dans cette section de morale, —n’est autre que d’abuser les gens de bonne foi au moyen d’un jeu de mots, et de leur faire croire que M. Thiers est entré là pour ses vertus, ce qui répondrait bien avantageusement à M. Desmousseaux de Givré, et ferait croire que, si on pense généralement que M. Dosne est beau-père de M. Thiers, c’est un bruit que ses ennemis font courir.
M. L... dit, en parlant de cette élection de M. Thiers: «Je serai enchanté de le voir vice-président de la vertu.»
image d’une guêpe Dans la Favorite, représentée sur le théâtre de l’Opéra,—il y a encore une église,—il y en a maintenant dans tous les opéras.—Ce qui doit écarter naturellement deux sortes de personnes,— d’abord les personnes pieuses, qui n’aiment pas qu’on permette à des acteurs de semblables représentations; et celles qui, n’allant pas à la messe, ne veulent pas non plus la trouver sur des planches, où elles viennent chercher autre chose.
Les premiers aiment mieux aller à la messe;—les seconds préfèrent le bal Musard.
Mais tout se mêle, tout se confond dans un étrange tohu-bohu.—Si l’Opéra, à certains jours, a l’air d’une église,—nous avons l’église de Notre-Dame-de-Lorette, qui a bien l’air d’une salle de spectacle ou de bal, et qu’on a justement appelée une église Musard.
C’est, tous les dimanches, le rendez-vous de beaucoup de danseuses et de toutes les filles entretenues du quartier.—Aussi y rencontre-t-on une foule de jeunes gens, moins assidus autrefois aux offices divins.
C’est probablement à cause que cette église n’est pas très-bien composée —qu’on y met beaucoup de sergents de ville en uniforme,—probablement pour empêcher les danses inconvenantes.—On annonce un grand bal à Notre-Dame de Paris.
A propos de ces danses inconvenantes et des sergents de ville, gardes municipaux, etc.,—qui sont chargés de réprimer, dans les établissements publics,—les cachuchas populaires et les fandangos exagérés,—ne peuvent-ils pas commettre de graves erreurs?—Dernièrement, un homme arrêté par eux pour un semblable délit, développait, devant la sixième chambre, des théories embarrassantes.
—Nous avons, disait-il,
Le cancan gracieux,—la saint-simonienne,—le demi-cancan,—le cancan,—le cancan et demi,—et la chahut;—cette dernière danse est la seule prohibée. Je dansais le cancan gracieux.
Ne serait-il pas opportun d’ouvrir, en faveur de MM. les sergents de ville et les gardes municipaux, une école spéciale de danses bizarres,—où on leur apprendrait à discerner parfaitement les caractères particuliers de ces danses qui en ont trop.
image d’une guêpe Dans le monde, quand un homme a invité à danser une femme qui ne peut accepter à cause d’une invitation antérieure, il s’adresse à une autre, et me paraît faire une impertinence aux deux femmes. A la première, cela veut dire: «Je m’adressais à vous par hasard, sans choix, sans préférence; je ne danse pas avec vous; eh bien! je danserai avec une autre.»—A la seconde: «Je vous prends faute de mieux; si la femme que j’ai invitée d’abord eût été libre, je n’aurais jamais pensé à vous; elle est plus jolie, plus élégante, plus spirituelle que vous.»
Quelques-uns, pour éviter cela, ne dansent pas quand la femme dont ils ont fait choix n’est pas libre;—mais il peut alors arriver que l’on passe la nuit sans danser, quelque envie que l’on en ait.
Voici ce qu’on fait dans plusieurs villes du Midi:—chaque homme, en entrant, choisit dans une corbeille une fleur artificielle,—et, quand il va engager une femme à danser,—au lieu de cette formule peu variée:
«Madame veut-elle me faire l’honneur de danser avec moi?» il offre la fleur,—qu’elle garde à sa ceinture jusqu’à ce qu’elle ait dansé la contredanse promise;—puis, la contredanse finie, elle lui rend le bouquet, qu’il va offrir à une autre.—Par ce moyen, on ne s’expose pas à inviter une femme déjà engagée,—puisque chaque femme qui n’a pas de fleur est libre et attend un danseur.
image d’une guêpe M. Kalkbrenner, le célèbre pianiste, a un enfant prodigieux, qu’il aime à faire travailler en public.—Dernièrement, l’enfant s’arrêta subitement au milieu d’une brillante improvisation.
—Eh bien! va donc.
—Mais, papa... c’est que... je ne me rappelle pas.
image d’une guêpe Voici un mot de la reine Christine à Espartero,— quelques personnes le connaissent,—mais celles-là l’entendront deux fois: il est digne de Corneille.
«Je t’ai fait duc de la Victoire,—marquis de *** *** ,—comte de ;—mais jamais je n’ai pu te faire gentilhomme.»
image d’une guêpe On parlait de l’opéra nouveau de M. A. Adam,—la Rose de Péronne.
C’est un auteur charmant,—il est bien populaire. «Oh! cela est vrai, dit une femme,—il est bien populaire—et même un peu commun; c’est le Paul de Kock de la musique.»
image d’une guêpe M. Sauzet préside assez mal à la Chambre des députés et dit sans cesse: «J’invite la Chambre à se taire.»—On a fait ainsi le résumé de ses fonctions:
«M. Sauzet invite la Chambre à se taire toute la semaine et à dîner le dimanche.»
image d’une guêpe Une femme disait à un artiste dans l’atelier duquel elle voyait un grand nombre de statuettes de femmes nues d’une grande beauté:—«On a tort d’avoir de semblables objets sous les yeux,—on se gâte l’imagination, et ensuite on exige des pauvres femmes des choses qui ne sont pas dans la nature.»
image d’une guêpe J’admets peu, d’ordinaire, les prétextes vertueux que prennent les femmes du monde pour paraître sur un théâtre quelconque,—et je n’ai qu’une médiocre indulgence pour les exhibitions d’épaules faites au bénéfice du premier fléau venu.
Je ne dirai cependant rien de la vente au profit des Polonais, faite cette année.—Je suis arrêté par mon admiration pour la princesse Czartoriska.— Cette respectable femme n’a d’autres occupations, d’autres plaisirs, que de soulager la détresse de ses compatriotes.—Son année entière se passe à préparer cette vente.—Elle fait des visites,—encourage les dames patronnesses,—console les malheureux, et trouve encore le temps de faire des ouvrages dignes des fées.—Il y a d’elle, cette année, deux paravents d’une grande beauté.
La comtesse Lehon était la plus charmante marchande qu’on pût voir.— Elle avait pour associées et pour rivales une foule de femmes d’une grande beauté.—Madame Hugo, qu’on oublie d’appeler vicomtesse, parce que c’est assez pour elle d’être madame Hugo;—madame de Radepont,— madame Friant,—lady Dorsay,—madame de Rémusat.—On remarquait aussi mademoiselle Dangeville, célèbre par son ascension au Mont-Blanc.
La vente a été très-productive.
Les Russes ont affecté d’acheter beaucoup et de payer très-cher,—ce qui a été jugé de fort bon goût.
image d’une guêpe J’ai reçu de M. Ganneron, l’ex-épicier millionnaire mécontent, mon colonel, une circulaire relative aux inondés de Lyon.— C’est plus français par les sentiments que par le style.—Exemple:
«Paris, 1er décembre.
«Plusieurs compagnies ont ouverTES des souscriptions, etc.»
image d’une guêpe J’ai dénoncé la précipitation des journaux, qui, le lendemain de sa naissance, avaient déjà montré peu d’indulgence pour le second fils du duc d’Orléans.
M. Séguier, premier président de la cour royale,—a fait du nouveau-né un éloge qui n’est pas moins plaisant;—il l’a félicité de s’être hâté de naître.
image d’une guêpe—Mon cher, disait l’autre jour un officier de la garde, nationale à un officier de l’armée,—depuis combien de temps êtes-vous lieutenant-colonel?
—De 1832.
—Oh! alors, je suis plus ancien que vous.
image d’une guêpe On demande où commencent et où finissent maintenant les annonces des journaux.—De la quatrième page elles ont passé à la troisième, où elles sont déguisées sous le titre de réclame.—De la troisième elles ont sauté à la seconde, au feuilleton.—Quelques personnes ne s’en aperçoivent pas; d’autres, au contraire, croient que tout est annoncé. —Les journaux les plus hurleurs de vertus—ne se font aucun scrupule de se rendre complices des filouteries des marchands de n’importe quoi—en ne négligeant rien pour faire croire à leurs lecteurs que les annonces payées à tant la ligne sont le résultat de l’examen et l’expression de la pensée du rédacteur.
Si un journal vous trompe sur une chose à acheter, ce qui amène une perte d’argent,—quel scrupule aurait-il de vous tromper sur une chose à penser,—ce qui n’amènerait qu’une erreur?
Quand l’annonce avait une place et une forme communes, on savait à peu près ce que cela voulait dire;—mais, depuis que tout cela est changé,— et que le marchand fait parler le journaliste lui-même, et lui fait dire: Nous ne saurions trop recommander, etc.,—j’avoue que je ne comprends pas bien comment on peut croire à la bonne foi politique de carrés de papier complices volontaires de tant de tromperies commerciales.
image d’une guêpe Parlons un peu de la garde nationale de Carcassonne, qui vient d’être licenciée sur un rapport de M. Duchâtel.
Je ne me rends pas bien compte des bons effets du licenciement comme punition.
Je crois entendre le pouvoir,—comme Dieu au jugement dernier, ayant les justes à sa droite, et les méchants à sa gauche,—dire aux premiers:
—Vous, messieurs,—ou plutôt, excellents citoyens,—ou plutôt, chers camarades;—vous qui accomplissez votre devoir avec amour; vous qui passez, avec plaisir, des nuits à garder une guérite, ou à vous promener bruyamment pour ne pas surprendre les malfaiteurs,—votre conduite mérite des éloges, les voilà; et des récompenses, les voici:
Vous doublerez votre service,—vous multiplierez les patrouilles,—vous perdrez plus de temps,—vous aurez le double de rhumatismes,—vous userez le double d’habillements et d’objets tricolores,—je vous accorde ces faveurs dont (se retournant à gauche) vos misérables camarades se sont rendus indignes,—aussi je les condamne à dormir tranquilles, tandis que vous veillerez sur eux.
(Se retournant à droite.) Plaignez-les,—car, tandis que vous bivaquez dans la neige, que vous laissez votre maison et votre femme au pillage,—ils dorment et ronflent honteusement chez eux,—dans leurs lits,—ou ils dansent ignominieusement au bal,—plaignez-les,—et instruisez-vous, par ce funeste exemple,—à ne pas dévier de la ligne du devoir.
Une des premières gardes nationales qui aient été licenciées est celle de Clamecy, patrie de l’avocat Dupin, qui refusa de marcher contre les flotteurs.
Un seul garde national, commandé par le chef de bataillon, deux capitaines, un sergent-major et un sergent, était accouru en foule à la voix de l’autorité, et s’était empressé d’opposer ses rangs à la fureur des factions, et, fredonnant lui-même la Parisienne, faute de musique, il ébranlait ses colonnes pour marcher au-devant de l’émeute, lorsque les divers officiers, n’ayant pas été d’accord sur la marche à tenir, et ayant tous donné simultanément des ordres différents, il n’avait plus su auquel entendre, s’était commandé volte-face et était retourné chez lui.
Depuis le licenciement de la garde nationale de Carcassonne, les récalcitrants des environs se sont réfugiés dans cette heureuse ville;—les loyers y sont hors de prix;—les maisons regorgent,—on bivaque dans les rues;—des familles entières se logent dans les armoires.
image d’une guêpe A la fin de novembre 1840, la France a pu se convaincre tristement que ses députés n’avaient jusqu’ici étudié l’histoire du pays que dans les vaudevilles joués par Lepeintre aîné et dans les lithographies de Charlet.
Le général Bugeaud,—espèce de paysan du Danube qui dit souvent de fort bonnes choses,—mais dont les immortels ne conduisent pas assez la langue, relativement au charme et à la facilité de l’élocution, le général Bugeaud, parlant contre la prétention de faire la guerre à toute l’Europe, que manifestaient certains orateurs, a dit:
«Pendant les guerres de la Révolution, les armées rassemblées contre nous ne s’élevaient pas à plus de cent cinquante mille hommes. C’était le système de guerre partiel, de cordon, comme on l’appelait; ce système donna du temps à la Révolution. On eut le temps d’avoir une armée. Les commencements ne furent pas heureux. Plusieurs fois nous fûmes battus.»
—Comment vaincus!—Comment battus!—s’écria-t-on aussitôt de toutes parts dans la Chambre,—mais c’est une infamie,—mais c’est une trahison. —A l’ordre!—A l’ordre!
Et de longs murmures interrompirent l’orateur.
Les écrivains comiques sont bien malheureux de ce temps-ci,—on ne peut rien inventer d’un peu divertissant que quelque grand homme ne s’empresse de mettre la chose en action sérieusement sur une plus haute scène politique, et vous perdez le bénéfice de votre invention.
Voici un fragment d’une bouffonnerie que j’ai écrite il y a plus d’un an:
HORTENSE à Fernand. Vous êtes méchant!
FERNAND. Nullement, ce monsieur a pour profession d’amuser. Il doit m’amuser à ma guise, et il m’amusera.
Ici on parla du prix de l’orge, d’un arrêté de M. le maire, qui fut attaqué par les uns et défendu par les autres; cela allait bien mieux sous l’empereur; un vieux soldat porta la santé de l’empereur; on raconta plusieurs anecdotes.
HORTENSE à Fernand. M. Quantin va placer son calembour sur l’empereur.
FERNAND. Tenez-vous à l’entendre?
HORTENSE. Pourquoi me demandez-vous cela?
FERNAND. C’est que, si vous y teniez, je ne vous en voudrais pas priver.
HORTENSE. Je l’ai entendu une trentaine de fois.
FERNAND. Alors, c’est bien.
M. QUANTIN. Savez-vous pourquoi Napoléon a été vaincu?
FERNAND. Monsieur, Napoléon n’a jamais été vaincu.
LE VIEUX SOLDAT. Bravo!
UN AUTRE. Bien répondu!
M. QUANTIN. Cependant l’histoire est là.
FERNAND. Oui, monsieur, elle est là, et précisément pour appuyer ce que j’avance.
M. QUANTIN. Oh! oh! oh!
FERNAND. L’empereur n’a jamais été vaincu: il a été trahi.
LE VIEUX SOLDAT. Bravo, bravo, bravo!
FERNAND. Et tout homme ami des gloires de la France est forcé d’être de mon avis.
LE VIEUX SOLDAT. Et celui qui dirait le contraire aurait affaire à moi.
M. SORIN. Vive l’empereur!
M. QUANTIN. Je suis parfaitement de votre avis.
FERNAND. J’en étais sûr.
M. QUANTIN. Et ce que je voulais dire en est la preuve.
LE VIEUX SOLDAT. Voyons.
M. QUANTIN. Je vous demandais: Pourquoi Napoléon a-t-il été vaincu?
FERNAND. Je vous répète, monsieur, que Napoléon n’a jamais été vaincu.
TOUS. Napoléon n’a jamais été vaincu!
M. SORIN. Vive l’empereur!
TOUS. Vive l’empereur!
M. QUANTIN. Mais laissez-moi finir, et vous verrez que nous sommes d’accord.
FERNAND. Non, monsieur.
TOUS. Non, non, non!
Ce qui ne laisse pas que d’être encore assez singulier,—c’est que c’est presque immédiatement après son discours en faveur de la paix qu’il a été décidé que M. Bugeaud irait faire la guerre en Afrique à la place du maréchal Valée. De quoi toute l’armée sera enchantée.
image d’une guêpe CORRESPONDANCE.—Un monsieur m’envoie de Liége une lettre de papier blanc: sa plaisanterie consiste à me faire payer vingt sous de port.
Un autre m’envoie de Mulhouse une lettre écrite.—Celui-ci est furieux. —J’ai dit que ce monsieur avait parlé dans un banquet trop longtemps au gré des convives et il me répond:
«Si la caisse des fonds secrets ne paye pas bien cher vos provocatrices dénonciations de basse police,—dénoncez-la elle-même,—comme ne sachant plus rémunérer les plus lâches turpitudes.»
Le monsieur a demandé par écrit à un journal l’insertion de sa lettre:—le journal a cru devoir refuser.—Moi, je rends à ce monsieur le petit service auquel il semble tenir beaucoup.
Je lui dirai seulement que les lettres du genre de la sienne ne s’envoient pas par la poste:—on vient soi-même (port payé), on les apporte et on reçoit tout de suite la réponse.
Décidément c’est une triste invention que l’écriture, l’ubiquité qu’elle donne aux personnes.—Si ce monsieur ne savait pas à peu près écrire,—il serait simplement bête à Mulhouse;—tandis que, par sa lettre, il est bête à la fois à Mulhouse et à Paris.
Beaucoup de personnes m’envoient des renseignements dont je leur sais très-bon gré, et dont je ne fais pas usage.—Je ne puis, en accueillant des notes anonymes et sans garantie, m’exposer à me rendre l’écho d’une calomnie ou d’une étourderie.
Je reçois chaque mois pour cent cinquante francs d’injures anonymes.— Je trouve cela décidément un luxe au-dessus de mes moyens. J’ai résolu de mettre à l’avenir ces braves gens à l’amende du port de leur lettre, et je ne recevrai plus que les lettres affranchies.