L'esprit de la renarde

Tran-Nhut · Chapitre 4 sur 5 · partie 7/10

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L'esprit de la renarde

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 10 parties.

Alors qu’il ruminait sa mauvaise fortune en déambulant entre les auvents du marché, Monsieur Phi se prit à regretter son existence passée. Quand elle était encore en vie, sa mère n’avait jamais manqué de lui filer de quoi le préserver des hommes de main du Chinois. Elle renâclait, certes, l’insultant dans les cas extrêmes, lui tirant les oreilles quand elle ne se contrôlait plus – mais au fond, c’était une bonne bougresse, une mère comme il faut. Il aurait pu continuer à vivre sans problème à ses crochets, d’autant qu’elle avait trouvé une juteuse combine avant que la mort ne l’emporte dans des conditions cruelles. Ensemble, ils auraient pu couler des jours tranquilles, elle avec sa gargote et lui enfin libéré de ses dettes. Le visage maigre du lettré qui croupissait dans la geôle le mit hors de lui. Qu’est-ce qu’il lui avait pris d’écourter la vie de cette sainte femme pourvoyeuse de fonds, maligne comme un singe et roublarde comme deux ? A cause de cette mauviette, voilà qu’il se retrouvait orphelin et sans le sou, obligé de frapper sur des vieillards pour leur faire cracher des sapèques en même temps que leurs dernières dents. S’il y avait une justice sur terre, ce lettré finirait pendu aux portes de la ville ou étripé sur la place publique. Monsieur Phi ricana. Le retour imminent du mandarin Châu, estimé des bourreaux et adulé des tortionnaires, allait marquer la fin de l’existence de ce pleutre en veste de soie.

Les nuages passant devant le soleil ne firent rien pour calmer l’esprit du jeune homme qui tira rageusement sur ses rouflaquettes. Il pensa avec haine à son cousin, responsable provisoire du tribunal. En voilà un qui était un incapable notoire ! S’il avait eu la moindre dignité, il aurait vengé la mort de sa tante bien-aimée en décapitant l’assassin au moment de son arrestation. Le geste, noble et expéditif, aurait eu le mérite de la simplicité et le panache de la conviction. Mais non, ce couard n’avait fait qu’hésiter, tremblant de doute dans ses escarpins brodés, mettant au frais le coupable sans même le torturer. Monsieur Phi n’avait jamais porté son cousin dans son cœur. Il faut dire que le lascar avait eu une chance imméritée. Car comment expliquer sinon qu’une femme aussi sophistiquée que Madame Kitsune ait accepté de l’épouser ? Le jeune homme avança des lèvres méprisantes. C’était bien la peine d’avoir une déesse dans son lit si on ne pouvait pas la satisfaire. Peureux devant ses pairs, impuissant devant sa femme, quelle bonne situation !

Emporté par ses réflexions amères sur sa famille, Monsieur Phi finit par arriver à celui qu’il détestait le plus : l’oncle Tho, couvert de décorations et farci de sapèques, qui refusait de le tirer de la fosse à purin où il était tombé. Le vieux était aussi pingre qu’il était riche, et s ’il avait autrefois aidé sa sœur, sa générosité semblait tarie quand il s’agissait du neveu. Non sans délectation, le chef du marché ressassa les histoires sordides qui entouraient l’ascension militaire de son oncle. Des langues de vipère prétendaient qu’il avait sacrifié des régiments entiers pour couvrir sa fuite pendant les échauffourées avec les Chams. Certains susurraient qu’il avait profité de sa beauté d’autrefois pour grimper les échelons du pouvoir, tandis que les plus perfides soutenaient qu’il s’était simplement fait grimper dessus par le pouvoir. Le passé jetait sur les événements un voile pudique qu’il était malséant de lever. Pour sa part, il aurait sans hésitation mis en pièces ce voile, pour peu que cela nuise à son méchant oncle. Il se souvenait de ses moqueries condescendantes quand il avait tenté de le détrousser la veille. Jamais on ne l’avait traité de cette manière, l’obligeant à fouiller dans la poussière pour ramasser une misérable poignée de sapèques ! Les yeux de Monsieur Phi jetèrent des éclairs et ses traits se tordirent de haine. Un jour ou l’autre, il finirait par avoir la peau de ce vieux rapiat !

Il contourna un étalage de pastèques et sursauta. Est-ce qu’il n’avait pas aperçu la silhouette pansue du Javanais dans l’ombre de l’allée ? Malgré lui, il se mit à suer. Si ces escogriffes se mettaient à sortir en plein jour, c’est que le Chinois était aux abois. Plus personne n’était à l’abri. Monsieur Phi fit sauter les quelques pièces qu’il avait réussi à extorquer ce matin, et dut se rendre à l’évidence : c’était largement insuffisant pour assurer l’intégrité de sa personne face à ces fauves lâchés dans la nature. Il commençait à croire qu’il ne vivrait pas pour voir le coucher du soleil sur le fleuve quand une idée lumineuse lui traversa l’esprit.

*

La chaleur moite de l’après-midi eut raison du mandarin. Il se sentait fort las, comme abruti par l’air lourd et suffocant. Il fit un crochet à son auberge au modeste nom de Repos céleste et s’affala sur sa natte de jonc. Le regard errant au plafond, il s’efforça d’oublier les paroles pompeuses du général Tho qui lui martelaient les tempes. Depuis toujours, le mandarin Tân avait une aversion viscérale pour ce genre de personnage qui rotait plus haut que son gosier. En vain il tenta d’oblitérer le visage orgueilleux de ce militaire à la retraite qui passait son temps à farcir le crâne de marchands avec des balivernes qui allaient leur coûter une fortune. Autant Monsieur Canh était sensible et sans prétention, autant son père était l’arrogance personnifiée. Ce n’était donc pas étonnant qu’ils n’aient pas l’air de bien s ’entendre. A l’évidence, le paternel se montrait déçu de la carrière administrative de son fils et aurait voulu l’arracher au giron des arts pour le projeter en première ligne de bataille. Avec ses décorations de pacotille, il s’imaginait que l’histoire se forgeait à la force des jarrets, alors que tous les éminents stratèges du pays avaient été des hommes d’armes doublés d’hommes de lettres. Aux combattants, il avait fallu fournir plus que des sabres et des piques : ces généraux légendaires avaient su leur insuffler le courage et la détermination, et ceci grâce à des harangues d’anthologie. Ce n’était pas un seigneur Nguyên, traître en fuite, acculé dans les terres du Sud, qui pouvait rivaliser avec les Ly Thuong Kiet et les Trân Hung Dao des temps mythiques ! Le général Tho s’imaginait que les militaires faisaient partie de la classe dominante, alors qu’il suffisait de regarder les résultats des concours triennaux. Les meilleurs obtenaient une charge administrative en devenant des mandarins civils, tandis que ceux qui étaient reçus de justesse étaient relégués au rang de mandarins militaires. Vieil imbécile en bottes de cuir !

Le mandarin Tân cala les bras derrière sa nuque et se laissa aller à une douce torpeur. Etrange famille que celle-là ! Entre le patriarche ambitieux et le fils mesuré, il y avait aussi le neveu dénaturé, une brute qui méritait le bâton. Sans compter, bien entendu, la tante sans doute aussi honnête en affaires que son frère était modeste en société. D’après Monsieur Canh, ceux qui la tenaient en estime étaient plus rares que les cheveux sur la tête d’un bonze, et il n’avait aucune difficulté à le croire. L ’utilisation du poison indien était somme toute très astucieuse, provoquant la mort avec un délai suffisant pour que le coupable ne soit pas inquiété. Le magistrat ne put réprimer une moue d’énervement. Pour l’heure, il ignorait toujours qui avait pu empoisonner la tenancière – d’ailleurs, il n’était même pas certain que l’acte criminel ait été perpétré pendant le banquet. C’était là où le bât blessait. Tant qu’il ne mettrait pas la main sur le meurtrier, l’ami Dinh resterait derrière les barreaux. Et le temps pressait cruellement.

Une mouche bourdonnant contre l’armoire le berçait insensiblement. Les paupières fermées, il revit avec un pincement au cœur le visage impérieux de Madame Kitsune. Pauvre femme ! Son destin en amour semblait pour le moins pitoyable… Alors qu’il sombrait doucement dans le sommeil, le mandarin sentit quelque chose remuer dans les recoins de sa conscience, un petit détail qui l’intriguait mais qu’il était trop fatigué pour expliciter.

Dans la touffeur de l’après-midi, vaincu par les émanations d’aloès de la pagode, harassé par des affaires qui s’enchevêtraient sans espoir de résolution, le mandarin Tân s’endormit d’un bloc. Et dans ses rêves, il vit passer une renarde à la robe de cuivre qui le fixa de ses yeux allongés avant de disparaître dans un bosquet de bambous. Quand il se retourna, un homme s’approchait de lui dans un nuage d’encens, les traits cachés derrière des volutes bleues. Il sentit plus qu’il ne le sut que c’était le peintre qui venait de franchir les limites de sa conscience et qui marchait dans ses songes.

*

Dans le quartier aisé qui donnait sur le fleuve, les maisons avaient belle allure, des bâtisses faites pour affronter le vent qui remontait de la mer, dont on avait repeint les façades en ocre et bleu. Les portes solides, soulignées de ferronnerie, préservaient l’intimité de la demeure quand, pendant les jours de typhon, des rafales de vent poussant des nappes de pluie venaient marteler les panneaux comme si les éléments déchaînés voulaient engloutir le port. Sous les portiques poussaient des fleurs couleur de grenade, égrenées sur des tiges si souples qu’elles dansaient sur le passage d’un papillon. Le soleil, momentanément sorti des nuages, joua sur la soie qui recouvrait les lanternes suspendues dans l’entrée.

Le dos collé contre une colonne après sa petite course, Monsieur Phi reprit son souffle et calma les battements de son cœur. Il cracha dans sa paume pour lisser ses rouflaquettes rebelles et s’efforça de paraître détendu. D’une main experte, il secoua les jambes de son pantalon pour en déloger la poussière et referma le col de sa veste. Quand il s’estima présentable, il gravit doucement les marches de l’escalier, admirant au passage le vase d’orchidées posé sur un guéridon. Il se dégageait de l’endroit une sophistication qui démentait la simplicité du mobilier.

Arrivé sur le palier, il inspira lentement et se dirigea vers la porte du fond. Là, il se tint immobile comme pour se concentrer avant de frapper trois coups brefs.

Dans la chambre, il y eut le grincement d’un lit qui bouge, puis une voix mécontente s’éleva :

— Qui va là ?

— C’est Monsieur Phi, fils de Madame Prune, dit le jeune homme avec une politesse inhabituelle. Pourrais-je vous voler quelques instants ?

Aussitôt ces mots prononcés, il fit une grimace.

Quel imbécile il était ! Il ne fallait surtout pas parler de vol ! Il crut que l’autre le renverrait sur-le-champ, car un silence pesant s’installa avant qu’on ne lui dise d’entrer.

La pièce étant plongée dans l’obscurité, il dut s’attarder sur le seuil. Les volets clos laissaient à peine filtrer quelques grains de poussière blonde enfilés sur un rayon de soleil oblique. Quelle poisse ! Tomber juste au moment de la sieste !

— Fermez la porte ! lui intima-t-on des profondeurs du lit.

Il obéit en clignant des yeux. Peu à peu, il distingua une forme assise sur son séant, qui l’épiait sans bouger. Les narines dilatées de nervosité, il sentit un léger parfum de femme.

— Pardonnez-moi de vous déranger, commença Monsieur Phi d’une voix rendue aiguë par l’anxiété, mais j’aurais une requête à vous faire.

Comme le silence lui répondit, il poursuivit, en se balançant sur ses pieds :

— Eh bien, je me disais qu’étant donné notre marché, vous pourriez me faire une petite avance…

Il y eut de l’agitation du côté du lit, et Monsieur Phi se dit que c’était décidément mal parti.

— Vous vous moquez de moi ?

— Bien sûr que non ! Je connais les termes de l’accord, mais j’ai pour ma part rempli mes obligations, alors ne pourriez-vous pas faire un geste ?

La silhouette bougea vivement, et le jeune homme s’imagina le geste qui venait d’être fait. Nonobstant, il continua sa plaidoirie sur un ton plein de pathos.

— Parce que c’est vrai que service a été rendu. La livraison est faite, vous en conviendrez.

Il se figea sur place en entendant un étrange bruit de succion qu’il ne s’expliquait pas.

— Nous avions décidé que le paiement serait effectué le jour de mon départ. Je ne crois pas qu’il y ait d’ambiguïté sur ce point !

— Aucune ambiguïté, on est bien d’accord ! s’empressa de certifier le chef du marché. Cependant, une avance ne ferait pas de mal…

Il y eut un gloussement qu’il jugea malvenu. C’était bien assez dégradant de venir mendier de l’argent, s’il fallait en plus essuyer le mépris et les moqueries ! Mais son indignation fut vite muselée par le souvenir du Javanais borgne armé d’un coutelas qui ratait invariablement sa cible.

— Un peu d’humanité ! implora-t-il, obligeant son larynx à vibrer de douleur contenue. Ayez à l’esprit que ma pauvre mère vient d’être sauvagement assassinée, et que je suis seul à supporter le fardeau du deuil. Il ne me reste même plus de quoi acheter les bâtons d’encens à brûler en l’honneur des morts.

L ’oreille tendue, Monsieur Phi distingua le bruissement d’étoffes. La pitié devait faire son effet, c’était bon signe. Il s ’efforça de renifler bruyamment pour plus de véracité. La combine avait des chances de marcher, car il y avait des indications d’activité dans la pénombre.

Monsieur Phi se frotta vivement les mains : bientôt il repartirait avec de lourdes ligatures de sapèques – voire même des sacs entiers. Alors, il les balancerait aux pieds difformes du Chinois, s’affranchissant pour un temps de son emprise, libéré provisoirement de la menace javanaise et de la férocité malabar.

Cependant, malgré ses attentes, aucune besace remplie de pièces ne vint atterrir devant lui. Quand enfin il distingua vaguement un mouvement de bras, il crut qu’on lui lançait son dû et se fendit d’un grand sourire. Mais seule une maigre pièce alla buter contre sa savate tandis qu’on le congédiait comme un gueux.

*

Les premières lanternes venaient d’être allumées autour de l’étang aux carpes quand Monsieur Canh pénétra dans l’aile ouest. Ses traits, marqués par des cernes violacés, trahissaient une grande fatigue en cette fin de journée, aussi n’était-il pas mécontent de rentrer chez lui. Cette année, la fête de Vu Lan avait pris une importance toute particulière à ses yeux et il ressentait enfin une légère paix en son cœur. Etait-ce toute la liturgie bouddhiste, en laquelle il ne croyait que mollement, qui avait opéré ce semblant de calme ? Jamais les gongs frappés en cadence n’avaient réussi à réduire le martèlement du sang à ses tempes de cette façon. Il avait aspiré goulûment les effluves d’encens, se perdant dans les tourbillons de fumée, car on disait que c’était là le seul lien entre les morts et les vivants. Les oreilles emplies des incantations monotones des bonzes, il s’était laissé aller à une douce rêverie, teintée de tristesse maintenant que l’espoir était enterré. Le vent avait apporté des bribes de conversation, sans doute des paroles de pèlerins, et il s’était imaginé que les esprits s’étaient finalement rassemblés là, à l’ombre des banians, pour converser avec leurs proches. En ce jour de Vu Lan, le portail entre les deux mondes était entrebâillé par la volonté du Bouddha, et le souvenir de choses passées revenait vous prendre à la gorge, vous serrant dans leur étreinte, alors que sous vos pieds s’ouvrait l’abîme d’où l’on ne revient pas. Il avait ainsi attendu, le corps suspendu au-dessus de la mer des nuages, guettant le moment où un mot s’échapperait des ténèbres et rappellerait à lui la mémoire de ce qui n’était plus. Dans le ciel, la course du soleil s’était infléchie et avec les ombres qui s’allongeaient tout doucement, il lui avait semblé percevoir une silhouette connue. Il n’y avait rien eu d’autre que cette trace fugace contre les pierres jaunes du monastère, une forme transparente happée l’instant d’après par le flamboiement d’une crédence en cuivre. Mais cela avait suffi, il n’en espérait pas tant, et ce soir, tandis que l’air était agité par les rafales d’un prochain typhon, il se sentait en paix.

Il poussa lentement la porte de la chambre et huma le parfum de jasmin qui embaumait la pièce.

— Déjà de retour ? dit une voix ensommeillée encore drapée des voiles ténus du rêve.

— Pas encore levée ? répliqua Monsieur Canh en s’approchant de la couche où il distinguait confusément une forme longiligne lovée comme un félin au repos.

Rompu aux moindres vibrations de leur intimité, il sentit Madame Kitsune sourire dans l’obscurité. Elle leva vers lui une main aux senteurs d’herbe foulée et d’écume des torrents, et lui frôla légèrement la joue. Il la tint contre son front et ce fut comme si toute fatigue se dissipait sous la fraîcheur de ses doigts. Au bout d’un moment, il alluma une lampe à huile qui éclaboussa le plafond d’ombres irréelles.

— La journée a-t-elle été bonne ? s’enquit Madame Kitsune en déployant son corps, les reins cambrés.

— La prière à la pagode m’a apporté un peu de tranquillité d’esprit. Je n’aurais jamais cru que des bâtons d’encens se consumant peu à peu pouvaient transporter les pensées vers des lieux insoupçonnés.

— Vous y avez donc trouvé ce que vous êtes venu chercher…

Il acquiesça avant de poursuivre :

— J’y ai rencontré par hasard le lettré Tân.

— Tiens ? demanda sa femme en se redressant sur son coude.

Dans la lumière ambrée, ses prunelles s’allumèrent comme deux agates. Monsieur Canh nota une imperceptible rougeur en haut de ses pommettes et précisa non sans un certain amusement :

— Je l’ai croisé alors qu’il remontait de chez le bonze Mansuétude Inénarrable.

— Non ! s’étonna Madame Kitsune, les sourcils arqués. Pas celui qui prône l’ingestion de sa propre urine ?

— Celui-là même ! Le chef incontesté de l’ayurveda au monastère de la Tortue Noire a dû l’initier à ces pratiques douteuses.

— Etrange, je ne le voyais pas y succomber. D’après ce que j’aie pu en juger, il serait plutôt du genre circonspect en matière d’expériences nouvelles.

Son mari l’observa avec un pétillement au fond des yeux.

— Vous savez que les fidèles viennent nombreux pour faire une cure chez les moines ?

— Pour guérir quels types de maux ?

— Oh, les maladies habituelles, répondit-il sur un ton léger. Problèmes de peau, aphtes… Pour réveiller aussi une vigueur moribonde et pallier à une stérilité de mauvais aloi.

— Vous m’en direz tant ! fit sa femme, le sourire dans la voix. Pourtant, il avait l’air bien constitué, notre jeune lettré !

Ils se turent, vaguement égayés par le constat. Puis Monsieur Canh retrouva son sérieux.

— Le lettré Tân m’a fait savoir que le Gourmet venait de faire un nouvel envoi macabre, les restes de deux vieilles femmes qu’il a consommées.

Les paupières de Madame Kitsune s’allongèrent jusqu’à devenir des fentes.

— Vraiment ? C’est une malheureuse affaire que celle-là ! Avez-vous un suspect en vue ?

— Vous savez comment ils travaillent au tribunal. Les greffiers ouvrent un dossier que personne ne referme jamais car il n’y a aucune véritable investigation.

Elle hocha la tête, mesurant l’incompétence des officiers de la justice.

— Avec des fonctionnaires aussi ineptes, le cannibale n’est pas près d’être démasqué, on dirait…

— Cependant, continua Monsieur Canh, le lettré Tân a proposé une théorie assez originale.

Sa femme tressaillit, visiblement intriguée.

— Comment ! Il s’occupe également de cette affaire en plus du meurtre de Madame Prune ?

— Il m’a suggéré qu’il y avait peut-être un lien entre les deux.

Il laissa passer un instant pour attiser la curiosité de son épouse, qui était maintenant assise sur sa couche, le visage tendu vers lui. Sa peau devenue encore plus pâle semblait presque diaphane.

— D’après lui, le meurtrier de ma tante serait le cannibale.

Madame Kitsune partit d’un rire nerveux.

— Notre homme a de l’imagination ! Comment justifie-t-il son hypothèse ?

— Selon lui, elle aurait été tuée par un poison indien, connu seulement par de rares adeptes de l’ayurveda. Il paraît que le bonze spécialiste de la question lui a donné un nom.

La jeune femme retenait sa respiration, plus livide qu’un spectre. Il se détourna avant de répondre.

— Monsieur Kim.

Madame Kitsune fit une grimace.

— Monsieur Kim a disparu il y a un an, il devrait le savoir.

— Justement, c’est parce qu’il s’est volatilisé juste avant les quatre adolescents que le lettré Tân le soupçonne d’être le Gourmet.

Monsieur Canh marqua un arrêt.

— D’autant qu’on n’a jamais retrouvé son corps.

Un silence lourd s’ensuivit. Comme des esprits courant sur la poutre faîtière, les ombres projetées au plafond se tordirent dans le vent qui s’était levé.

— Le lettré Tân n’a aucune chance de vérifier sa supposition, fit remarquer Madame Kitsune en ramenant ses jambes sur le côté. Le mandarin Châu sera bientôt de retour, et s’il veut innocenter son ami emprisonné, il devra se concentrer sur une seule affaire.

— Il choisira évidemment le meurtre de Madame Prune pour lequel le lettré Dinh a été accusé, fit lentement le responsable provisoire du tribunal.

Il s’assit près d’elle et lui tourna le dos. Madame Kitsune mit ses mains sur les épaules de son mari et commença à les masser avec douceur.

— Je suis désolée que, par ma faute, vous ayez contracté une dette envers le lettré Tân, fit-elle en détachant ses mots. C’est à cause de moi que vous lui avez confié l’enquête. Dommage qu’il ait un esprit aussi fantaisiste.

Monsieur Canh ne dit rien, se contentant de retenir la sensation des doigts de sa femme à travers l’étoffe de la veste. Il en appréciait la délicatesse et la force, s’abandonnant à un bien-être qu’il savait précieux.

Quand un souffle de vent éteignit soudain la flamme, il se leva et ouvrit les volets. Dehors, les nuages défilaient devant le gris plomb du ciel, charriant l’odeur métallique d’une pluie qui ne tarderait pas à tomber. Son regard glissa sur la silhouette immobile de sa femme, toujours assise sur sa couche. Dans la pénombre, il lui sourit. Puis d’un pas décidé, il se retira dans ses quartiers.

*

Les premières gouttes de pluie rebondissant sur le toit réveillèrent le mandarin Tân, qui se redressa en sursaut. Un coup d’œil à l’extérieur lui apprit que la nuit venait de tomber, ce qui lui arracha un juron. Il avait passé tout l’après-midi à faire la sieste ! Maudits bonzes qui embaumaient le cerveau aussi sûrement que des préparateurs de momies ! Englué dans l’odeur sucrée du bois de calambac, il avait sombré dans un sommeil lourd et poisseux. Il se releva en tanguant, la bouche pâteuse, et se dit que l’ami Dinh devait se faire du mauvais sang dans sa geôle depuis le matin. Il aspergea sa figure d’un peu d’eau fraîche et but une gorgée de thé froid pour se requinquer. Puis il sauta les marches quatre à quatre pour filer vers le tribunal.

Dehors, la pluie qui tombait dru l’obligea à se hâter. Le typhon avait fini par arriver avec ses bourrasques de vent, et les rues étaient étrangement désertes. Le front ruisselant, il passa en trombe sous la rangée de longaniers malmenés par les rafales, évitant les flaques à grands bonds. Malgré la veste trempée plaquée sur son dos, il prenait plaisir à se dépenser ainsi pour dégourdir son cerveau et ses muscles.

Le tribunal, illuminé comme un autel de Vu Lan, n’abritait que quelques sbires en peine que la pluie avait privés de friandises du soir. Par un temps pareil, aucune marchande de soupe ambulante ne mettait sa palanche dehors, et les fonctionnaires sentaient déjà les signes insidieux d’une famine qui s’annonçait.

Le mandarin dévala l’escalier menant à la prison, éclaboussant un greffier au passage.

— C’est à cette heure qu’on arrive ? s’exclama Dinh, agrippé aux barreaux. Je suppose que tu as été retenu dans quelque pince-fesses en ville pendant que je me morfondais dans cette cellule putride.

— Rassure-toi, je n’ai fait que dormir tout l’après-midi, rétorqua le mandarin en essorant sa veste.

— Pas étonnant pour un soi-disant défenseur de la justice, pseudo-officier du tribunal et enquêteur d’occasion ! Ce n’est pas demain que je vais recouvrer la liberté !

— En réalité, j’ai été assommé par les effluves d’encens du monastère de la Tortue Noire. Tu sais que j’y ai rencontré Monsieur Canh ce matin ? Il ne m’en a pas parlé, mais je crois bien qu’il y fait une cure d’urine pour la fertilité.

Le lettré Dinh le dévisagea étrangement avant d’éclater de rire.

— Toi et tes théories, tu m’étonneras toujours !

Revenu de son hilarité, il afficha une mine aigre et laissa tomber :

— Bon, j’imagine que tu as rappliqué ventre à terre à cause de la dernière nouvelle…

— Quelle nouvelle ? fit le mandarin en endossant son habit froissé.

Dinh leva les yeux au plafond et se tourna vers Postillon Fétide pour le prendre à témoin.

— Non mais franchement, à quel incompétent ai-je confié ma vie ? Dites-lui ce qui est arrivé à l’instant au tribunal.

— Une lettre, marmotta le délateur, occupé à grignoter un beignet suintant d’huile. C’est un sbire qui nous en a parlé.

Le mandarin s’approcha de Dinh, intrigué.

— Qu’est-ce que vous me chantez là ? Le Gourmet a encore envoyé quelque chose ?

— Pfft ! s’écria le lettré avec hauteur. S’il ne s’agissait que de lui !

Il fit une pause pour impatienter le mandarin, avant de poursuivre :

— On vient de recevoir ici un message de première importance. Tu ferais bien d’aller voir de quoi il retourne.

Le magistrat lui jeta un regard noir avant de remonter les marches au pas de charge. Qu’est-ce que cela pouvait bien être ? Si ce n’était pas le Gourmet, alors qui ?

Un sbire dont le ventre gargouillait de faim l’écouta à peine quand il lui posa la question. Oui, une lettre avait été glissée sous la porte du tribunal avant l’arrivée de la pluie. Non, il ne savait pas ce qu’on en avait fait. Est-ce que par hasard il n’aurait pas des graines de melon ou un gâteau aux amandes sur lui ?

Le mandarin fonça vers la salle des archives, en espérant que les fonctionnaires n’avaient pas déjà jeté le papier en question.

Les lampes brûlaient joyeusement dans la pièce vide. Contrairement à l’habitude, la grande table était complètement dégagée des paperasses. Les étagères, elles, fourmillaient de livres et cahiers, dont certains étaient rangés à l’envers. Si par malheur un officier méticuleux avait fourré la lettre dans ces volumes, il n’y aurait plus d’espoir de la retrouver. Le mandarin Tân fulminait. Cette bande de bras cassés n’était même pas capable de classer une feuille correctement. D’après Dinh, c’était une missive cruciale. La poitrine serrée de frustration, le mandarin s’assit rageusement sur une chaise. Il lui fallait réfléchir. Où donc les greffiers avaient-ils pu mettre cette fameuse lettre ?

Il eut beau imaginer les pires éventualités, il n’avançait pas. Avait-elle servi à allumer les lanternes ou à envelopper une galette au sésame ? L ’avait-on utilisée pour éponger du thé répandu près des cartes à jouer ? En plus, le siège qu’il avait choisi bringuebalait comme la tête d’un vieillard ! Il se prit à haïr ces parasites en uniforme qui ne savaient même pas réparer une chaise branlante. Un coup d’œil lui apprit qu’elle avait un pied plus court que les autres. C’est alors qu’il avisa un bout de papier servant à caler la table. Il s’en empara et le déplia avec empressement. Ce qu’il lut lui coupa le souffle.

Cette vieille rouée de Madame Prune n’a eu que ce qu’elle méritait. Périr étouffée par le poids de ses crimes, voilà une fin digne d’une femme vorace et sans pitié. Dommage que je n’aie pu assister à son agonie !

C’était signé : Monsieur Kim.

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*

La chauve-souris sur le point de fondre sur une musaraigne effectua un piqué élégant, tombant du ciel comme une étoile filante, diaboliquement sûre malgré les bourrasques de vent et les nappes de pluie. Elle piqua, toute à sa proie, se fiant uniquement à son instinct et à ses instruments de navigation internes.

La flèche qui fusa dans la nuit faillit couper sa trajectoire et l’obligea à dévier au dernier moment. La musaraigne, sauvée par une main invisible, échappa pour l’heure à son destin, tandis que la flèche allait se ficher dans la cible clouée à un banian.

A deux cents pas de là, Madame Kitsune esquissa l’ombre d’un sourire. L ’eau ruisselait sur son visage, épousant la courbe de ses joues, suivant l’arrête de son nez pour descendre le long de son menton volontaire. Immobile, les jambes encore légèrement écartées sous sa longue jupe plissée, elle regardait, sans le voir, le papier transpercé en son centre. Doucement, elle abaissa son arc pour qu’il repose sur son genou gauche et d’un geste plein d’amour caressa la structure asymétrique en bois de sumac et en bambou. Vérité, Bonté et Beauté, les trois valeurs essentielles du maniement de l’arme : l’esprit du kyudo, la voie de l’arc, venu droit de l’éthique des samouraïs, c’était cela qu’elle tentait de garder dans sa tête et dans son cœur quand elle armait. La concentration et la tranquillité de l’âme l’habitaient alors entièrement, bannissant toute trace d’orgueil et d’ambition.

Sous la pluie battante, elle s’assura que les manches de sa chemise étaient bien relevées par un ruban couleur de brume. Le corps à l’affût, elle sentait les sautes du vent et voyait pratiquement les arabesques dessinées par les rafales, comme une calligraphie tracée dans l’air. C’étaient des moments comme ceux-là qu’elle affectionnait tout particulièrement, quand les éléments en furie repoussaient les limites de l’homme, le défiant dans une joute sans récompense et sans fin en soi. Elle vivait alors un instant presque mystique, vidée de sa substance, faisant corps avec l’arc, la flèche et la cible. Ses instincts de chasseresse, qui la prenaient à la gorge dans le plus profond de ses rêves, se trouvaient soudain sublimés par cette expression pure de vitesse et de précision, faite de rectitude et d’honneur. L ’esprit de la renarde se confondait avec le cœur du guerrier, plus dépouillé qu’un mur blanc où court l’ombre des nuages.

Pendant les nuits sans sommeil, quand son sang ne la poussait pas à parcourir la plaine, elle s’exerçait ainsi dans le jardin silencieux, pour trouver la meilleure, la plus esthétique, la plus lumineuse des trajectoires, comme un moine zen chercherait à polir la plus fine des poussières. Tout bien pesé, c’était dans l’obscurité absolue que s’exprimait sa sensibilité, et quand la flèche s’envolait, elle emportait avec elle toutes les entraves et toute la pesanteur associées à son existence.

Un tir, une vie, c’était ce qu’on disait de cette discipline. Chaque fois que le trait de bambou jaillissait de l’arc, tournant sur lui-même et porté par les plumes d’aigle fixées à son extrémité, elle renaissait, elle, la renarde prête pour l’envol. Dans la rigueur des entraînements, dans la solitude des nuits, elle avait trouvé l’exutoire pour ces pulsions de traque et d’esquive qui faisaient bouillonner son sang. Petit à petit, elle avait surmonté cette soif des grands espaces dont elle était privée et qu’elle n’explorait que dans les plus débridés de ses songes.

Elle se remémora fugacement le pays de montagnes qu’elle avait quitté, où le moindre souffle de vent laissait une empreinte sur la neige fraîchement tombée, où l’eau glacée des torrents emportait, le printemps venu, des pétales de cerisiers sauvages qui se dissolvaient en chemin. Ici, le soleil incendiait le ciel, brûlait la terre et enflammait les esprits. La clarté aveuglante des journées d’été transperçait les prunelles comme des échardes de feu ou des épines d’acier, et labourait sa peau de mille crevasses gorgées de sang, plus profondes que les fissures dans un sol dévasté.

Elle leva le visage vers les nuages qui défilaient à vive allure, goûtant avec délice l’eau scintillante qui tombait en de longues traînées argentées. Le tir est comme l’eau en mouvement. Elle inspira et s’apprêta mentalement à décocher la flèche suivante. Cachée par les rideaux de pluie, la deuxième cible attendait sous les frondaisons.

Au plus fort de la tempête, elle leva son arc, les épaules parfaitement d’aplomb. Elle poussa vers la gauche la flèche posée sur le côté droit de l’arc, tout en pliant son bras au niveau du coude. Puis elle banda l’arme avec la flèche un peu plus haut que sa tête. Là, elle resta en position et ferma les yeux. Le meilleur tir n’est pas celui qui atteint la cible ; c’est celui où la flèche existe déjà dans la cible avant de s’envoler.

La flèche partit, un trait qu’elle ne vit pas. Le son de la pointe traversant le papier fit vibrer son être entier, la ravissant des ténèbres pour la propulser, radieuse et libérée, vers un autre niveau de conscience où brillait un soleil noir.

*

— Alors, qu’en dis-tu ? demanda le lettré Dinh, rayonnant. Une belle confession qui tombe à pic, tu ne crois pas ? Avec une telle lettre, mon innocence éclate au grand jour.

La tête coincée entre les barreaux de sa geôle, il regardait le mandarin Tân avec un sourire radieux.

— Vas-y, appelle Monsieur Canh pour qu’il me délivre de mon sort injuste.

Le magistrat le scrutait avec une moue sceptique qui ne présageait rien de bon.

— C’est une missive extrêmement intéressante, qui a l’air d’indiquer que Monsieur Kim est le meurtrier de Madame Prune.

— C’est un aveu on ne peut plus clair ! s’insurgea Dinh, les poings sur les hanches. S’il est coupable, je n’ai pas à moisir ici avec la lie de l’humanité.

Postillon Fétide essuya une tache d’huile du revers de sa manche et braqua un menton hargneux sur son compagnon de cellule.

— Qu’on me délivre aussi de ce pédant assassin.

— Bon, ce que j’essaie de dire, c’est qu’il y a plusieurs choses qui me tracassent dans cette affaire, intervint le mandarin en levant la main pour couper court à ces jérémiades. D’abord, le fait que la missive soit signée de la main d’un peintre qui a disparu l’an dernier.

— Et alors ? se rebiffa Dinh. Il aurait pu mijoter son coup dans l’ombre pour frapper au moment opportun.

Le mandarin Tân se tourna vers Postillon Fétide.

— Est-ce que vous vous souvenez si le peintre avait laissé un message avant de se volatiliser ?

— Non, sa disparition est restée inexpliquée. Je m’étais même mis sur le coup, pour tenter de voir s’il n’y avait pas de fortune à faire dans cette histoire. Souvent, il y a des secrets sordides qui remontent à la surface quand quelqu’un prend la fuite, et dans ce cas, les possibilités de chantage sont pléthore.

— Et qui avez-vous extorqué dans ce cas ?

— Personne, reconnut le délateur en se grattant la tête, visiblement désolé. Je n’ai même pas trouvé de parents proches à qui soutirer des renseignements ! Il se trouvait seul à Faifo, et il était difficile de connaître ses origines.

Le mandarin s’étonna de ces propos :

— Cependant, il avait un cercle d’amis dans la ville, d’après ce que j’ai compris.

— Oui, il était entouré d’une clique de jeunes gens qui se targuaient d’être artistes. Mais entre nous, leurs œuvres étaient pour le moins étranges. Monsieur Kim peignait des paysages qui devaient être noyés dans la brume, parce qu’on n’y reconnaissait rien. Il y avait le fils de l’apothicaire, dont les poteries ressemblaient à des courges difformes ; le frère du maréchal-ferrant, qui faisait une musique à casser les oreilles à un sourd ; et même notre respectable Monsieur Canh, poète à ses heures, dont les productions sont restées tout à fait confidentielles.

— Ah, tiens ? fit Dinh, titillé. J’ignorais la fibre artistique du responsable du tribunal.

— Elles n’ont pas fait long feu ! assura Postillon Fétide. Le général Tho a tout mis en œuvre pour museler les velléités poétiques de son fils, pour le plus grand soulagement de l’humanité.

— En tout cas, on peut facilement imaginer que Monsieur Kim ait eu une dent contre la vieille tenancière. Trop souvent les âmes sensibles sont malmenées par des gens grossiers et sans éducation.

Le mandarin hocha la tête, frappé par la remarque de son ami.

— Tu as peut-être raison. Il se pourrait que Madame Prune lui ait causé un tort qu’il n’a pu lui pardonner. On m’a d’ailleurs dit qu’elle lui louait une chambre en ville, donc ils se connaissaient forcément.

Comme le lettré se réjouissait de la tournure des choses, le magistrat se rembrunit.

— Attends avant de crier victoire, ce n’est pas gagné d’avance. Il n’est pas certain que Monsieur Canh ait le droit de te libérer sur cette simple confession, car il y a des gens qui exigent un châtiment. De tête, je pourrais te citer le fils de la tenancière, et son frère, le général. Ils crient vengeance et feront tout pour te garder en prison.

— Sans compter tous les sbires qui veulent avoir un peu d’action et la population très friande de spectacles d’écartèlement ou de pendaison, renchérit Postillon Fétide avec un sourire rancunier. Le bourreau, notamment, se plaint régulièrement de ne pas étreindre assez souvent sa hache qui commence à rouiller, et dit craindre de perdre la main. Non, ils tiennent un coupable en votre aimable personne, alors pour les faire lâcher, il faut au moins retrouver le peintre et l’exécuter à votre place !

Déconfit, Dinh se renfrogna, les bras croisés sur sa poitrine.

— Cette ville est un vrai repaire de bandits, tous plus sanguinaires les uns que les autres.

Il s’adressa à son ami d’un air belliqueux.

— Tu as entendu, Tân ! Le maître chanteur nous a donné une piste. Il n’y a qu’à arrêter ce peintre qui a tout avoué !

Le mandarin lui retourna une grimace. Vues sous cet angle, les choses étaient simples. Seulement, où fallait-il chercher l’insaisissable personnage ?

*

La pluie qui tombait sans discontinuer avait incité les gens à s’abriter dans les tavernes de la ville, et le mandarin Tân en faisait partie. Les lampions multicolores donnaient un air accueillant à la gargote des Baguettes en bambou, qu’il avait appréciée pour la générosité des portions. La pièce sentait la nourriture bien grasse qui couvrait un peu le remugle des vêtements mouillés des clients. Toutes les tables étant occupées par des convives en train de siffler des soupes, le mandarin s’assit à côté d’un homme habillé d’une veste croisée et aux cheveux relevés en chignon. C’était sans nul doute un étranger, ce qui le rassura. Au moins, il n’aurait pas à souffrir du bavardage intempestif d’un compatriote en mal de conversation.

Il commanda une soupe de nouilles plates avec des lamelles de porc laqué. En attendant de manger, il se cala sur sa chaise pour observer la salle. Les locaux qui mangeaient bruyamment en se divertissant de la dernière histoire drôle côtoyaient des étrangers venus goûter aux spécialités moins coûteuses qu’au restaurant du Héron d’or. Nul doute que le patron de cet établissement huppé devait voir filer sa clientèle qui avait enfin compris qu’on la détroussait à chaque coup de baguettes. Le mandarin Tân remarqua la mise hétéroclite des gens : vestes marron des paysans, tuniques brodées des commerçants, vareuses élimées de marins aux biceps plus gros qu’une courge bien mûre, soutane sombre de jésuites aventureux qui considéraient la soupe au sang caillé avec circonspection. Ils étaient dotés de physionomies si différentes que le mandarin ne put s’empêcher de les détailler. Au teint basané des coolies chinois s’opposait la peau diaphane des ecclésiastiques italiens, plus habitués à la lueur des cierges qu’au grand air. Le nez busqué et la chevelure frisée des matelots portugais contrastaient avec le visage rond aux lèvres charnues de son voisin. Il y avait là un mélange excitant qui avivait la curiosité du mandarin pour les peuples inconnus et les terres lointaines. Il se mit à rêver à ce qui se trouvait au-delà des mers, à des villes perchées sur des sommets et à des havres aux portes du désert.

Son repas arriva enfin et il s’y attaqua avec appétit. La journée, pleine de surprises, lui avait creusé le ventre et il entendait bien reprendre des forces.

— On s’octroie un moment de plaisir au lieu de mener son enquête ? susurra une voix gouailleuse à ses côtés.

Le mandarin Tân leva le nez et vit la silhouette massive du chef de marché campé sur ses jambes de lutteur. Il grogna, car les nouilles étaient plus savoureuses que la rude conversation de Monsieur Phi.

— Et vous-même, vous venez ici dépenser vos sapèques dûment volées aux vendeurs du marché, j’imagine ? répliqua le mandarin en avalant un morceau de viande.

L ’autre le foudroya du regard avant de tirer à lui une chaise sur laquelle il s’assit à califourchon.

— Alors, comment avance votre prétendue investigation, Monsieur l’officier ? Est-ce qu’on va bientôt châtier l’assassin de ma pauvre mère ?

Le magistrat mastiqua longuement sa nourriture en étudiant la figure de son interlocuteur, dont les traits réguliers étaient gâchés par une brutalité de vaurien.

— Quand je l’aurai attrapé, oui.

— Tout le monde sait que c’est ce gringalet de lettré qui a écourté son existence !

Monsieur Phi s’agrippa aux montants de la chaise, visiblement énervé. Il lorgnait le repas du mandarin comme s’il voulait s’arroger un bout de porc.

— Vous y allez un peu vite ! fit le mandarin entre deux bouchées. Le coupable vient justement de passer aux aveux.

— Qu’est-ce que je disais ! Il n’y a plus qu’à lui ouvrir la bedaine pour le punir. Je vous prêterai un couteau s’il le faut.

— Ce n’est pas le lettré qui a avoué, dit le mandarin en saisissant de ses baguettes une tranche croustillante de porc. C’est un certain Monsieur Kim qui a reconnu être responsable du crime.

Monsieur Phi, penché en avant, faillit tomber de sa chaise.

— Le peintre ? s’esclaffa-t-il, incrédule. Impossible !

— Il a signé la confession de sa propre main.

— Ce n’est pas parce qu’il l’a écrite que c’est lui le coupable ! N’importe quel idiot de village sait ça !

Le magistrat le fixa, glacial.

— Pour moi, c’est tout vu. Le peintre est l’assassin qu’on recherche, et quand on l’aura arrêté, il subira le châtiment qui lui revient. Par conséquent, vous pouvez dormir tranquille. Votre mère sera vengée.

— Mais puisque je vous dis que ça ne peut pas être ce gribouilleur de Kim ! s’obstinait Monsieur Phi, rouge de courroux. C’est le lettré qu’il faut étriper !

Il s’agitait sur sa chaise, en proie à une colère grandissante, tandis que le mandarin prenait une gorgée de thé.

— Il me semble que vous connaissiez bien ce peintre bourré de talent…

— Bourré de talent ! ricana le chef du marché, la bouche de travers. S’il l’avait été, il aurait vendu assez de barbouillages pour payer le loyer, c’est moi qui vous le dis ! Ma mère, qui lui louait une chambre à un prix dérisoire, était toujours à le houspiller pour qu’il aboule les sapèques à la fin du mois.

Le mandarin Tân braqua vers lui des baguettes chargées de nouilles appétissantes.

— Voilà un motif de rancune évident : le peintre déteste votre mère qui le harcèle comme une mégère et il la tue pour la punir.

— Il ne peut pas l’avoir assassinée, parce que cela fait un an qu’il a disparu ! s’insurgea le jeune homme, perdant patience.

— Qui sait s’il ne s’est pas caché pour préparer son coup et frapper au moment où votre mère s’y attendait le moins ? Souvent la vengeance prend des voies détournées qu’on ne soupçonne pas.

Il déglutit sentencieusement, avec un hochement de tête qui mit Monsieur Phi hors de lui.

— Ecoutez-moi ! gronda ce dernier en pointant sur le mandarin un doigt menaçant. Je vous conseille fortement de vous occuper du lettré qui a été pris en flagrant délit. Il n’y a aucune chance que vous mettiez la main au collet de ce peintre. Il a dû prendre la poudre d’escampette pour ne pas payer ses dettes et est sûrement en train de massacrer des paysages lointains avec son pinceau grotesque !

N’y tenant plus, il se leva et sortit de la gargote d’un pas rageur, tandis que le mandarin Tân avalait placidement la dernière bouchée de nouilles.

— Pourriez-vous me passer le nuoc-mam ? demanda son voisin d’une voix polie.

Le mandarin se retourna, stupéfait, et lui tendit la petite fiole en faïence bleu et blanc.

— Ah, mais vous parlez parfaitement notre langue !

— Tous les étrangers ne sont pas des ignares, repartit l’autre, imperturbable. J’ai passé pas mal de temps loin de mon pays, le Japon, et j’ai eu tout le loisir de me familiariser avec les idiomes barbares du Sud.

La quarantaine bien entamée, il avait une poigne solide et une carrure que sa veste ne parvenait pas à dissimuler. Sous ses sourcils touffus brillaient des yeux intelligents et vifs, ce qui n’était pas pour déplaire au mandarin lassé du faciès sans subtilité de Monsieur Phi. Un parfum d’aventures mêlé à la poussière des chemins se dégageait de sa personne, comme une respiration qu’on retiendrait en vain.

— Si ce n’est pas indiscret, qu’est-ce qui vous amène dans notre belle contrée ?

— En fait, je ne suis que de passage ici. Je compte prendre le prochain bateau pour rentrer chez moi. L ’époque est favorable pour la remontée des côtes, et j’ai envie de revoir les lieux de mon passé avant que les portes du pays ne se referment…

— Je croyais que votre pays faisait du commerce avec le nôtre, au contraire, s’étonna le mandarin Tân. Je ne pensais pas qu ’il y avait des risques de fermeture des frontières.

— D’après la tendance actuelle, il semble que le Japon se dirige vers un isolement progressif qui entraînera une diminution des échanges avec l’extérieur.

— Vous voulez dire que les restrictions ont déjà commencé avec l’instauration du système des navires à sceau rouge ?

L ’autre le dévisagea, médusé.

— Effectivement, le shôgun a en tête d’exercer un contrôle plus strict du commerce extérieur. Mais pour quelqu’un qui n’est pas négociant, vous semblez être assez au fait des relations commerciales avec le Japon.

— Vous avez raison, je suis officier du tribunal de Faifo, mais j’ai eu l’occasion de discuter avec l’un de vos compatriotes qui est très au courant de ces choses. Je m’appelle Tân.

Il s’inclina, tandis que l’autre se présentait également.

— Je suis Sakai, pour l’heure sans attache réelle. J’ai quitté mon pays il y a une quinzaine d’années, avec d’autres soldats japonais qui se rendaient au Siam pour appuyer les forces du roi Naresuan, alors en conflit avec son rival du Myanmar.

Son expression devint rêveuse quand il évoqua cette période de sa vie.

— Nous étions cinq cents à ses côtés pendant cette fameuse bataille. Après la victoire du roi de Siam, je suis rentré à son service en tant que garde.

— J’ignorais que les Japonais étaient présents également dans cette partie du monde, déclara le mandarin. Ici, à Faifo, se sont installées de nombreuses familles japonaises, vous devez le savoir.

— Bien sûr, acquiesça son compagnon en enfournant un morceau de poisson. Pour tout vous dire, nous sommes un peuple qui bouge pas mal. A Ayuthaya, on comptait aussi un quartier japonais. Souvent, ce sont des marchands ambitieux ou des rônin comme moi.

Comme le mandarin l’interrogeait du regard, il expliqua :

— Au Japon, j’étais vassal d’un clan féodal qui a été décimé par la guerre civile. Alors, l’idée m’est venue de chercher un meilleur destin hors de mon pays. La vie errante est riche d’enseignements et d’aventures, et il y a des expériences qui ne s’acquièrent que loin de ses racines.

— Vous êtes en quelque sorte un mercenaire, résuma le mandarin Tân sans ambages.

L ’autre hocha la tête.

— Ce n’est pas faux, je loue mes services et le fil de mon sabre. Mais il faut admettre que j’ai frôlé la mort de plus près que la fortune. La preuve, c’est que je reviens les poches quasiment vides !

Il désigna du menton le poisson frit accompagné de riz blanc, un mets de pêcheur sans le sou.

— Cependant, en général, un mercenaire est plutôt appâté par le gain, et prêt à se battre dans les rangs du plus offrant. C’était d’ailleurs le cas des Portugais, qu’on trouvait à la fois dans l’armée siamoise et dans le camp adverse. Ils ont la réputation de s’immiscer dans les affaires du pays pour tenter d’en tirer le plus grand profit, ceci au détriment de la population locale.

Le rônin Sakai prit une gorgée d’alcool de riz puis s’essuya la lèvre. Ses pupilles se rétrécirent à l’évocation de ces soldats achetés.

— Dès qu’ils sont de la partie, cela sent le roussi. J’ai d’ailleurs fait un bout de chemin avec un groupe de mercenaires portugais aussi bruyants que hautains. J’ai pressé le pas pour les semer, c’est pour cela que je suis à Faifo ce soir.

— On m’a dit qu’ils étaient assez prosélytes de surcroît, ajouta le mandarin, se rappelant les paroles du bonze Pensées Inquiètes. D’aucuns craignent même un affaiblissement du bouddhisme.

— On ne vous a pas menti. Récemment, une troupe de jésuites portugais a fait son entrée à Ayuthaya, et leurs frères se sont déjà implantés à Nagasaki, ainsi qu’en Chine. Le nombre de convertis ne cesse d’augmenter, ce qui commence à susciter des inquiétudes chez le shôgun. Le Japon ne saurait être une exception, et j’imagine aisément qu’une fois dans la place, les catholiques trouveront dans n’importe quel pays des gens assez crédules pour les suivre.

— Mais les valeurs confucéennes seront toujours là pour garantir l’intégrité du pays, assura le mandarin avec une conviction qu’il était loin de ressentir.

Le rônin le considéra d’un air pensif.

— Le confucianisme est prôné par les lettrés ; le catholicisme s’engouffre dans les brèches commerciales. Qui, des lettrés ou des négociants, tiendra les rênes du destin ?

La question resta en suspens, planant dans l’air comme une annonce de choses à venir.

— Je vous avoue qu’après toutes ces années, j’ai hâte de tremper ma vieille carcasse dans les eaux chaudes d’une source de montagne, murmura le rônin Sakai en allongeant ses jambes. Quelquefois, au crépuscule, au moment où tombent les premiers flocons de neige, on peut voir passer l’ombre d’une renarde avant qu’elle ne devienne femme…

— Qu’est-ce que vous dites ? interrompit le mandarin, déconcerté.

Le sourire aux lèvres, l’autre poursuivit :

— Chez nous, les kitsune sont des esprits maléfiques, des renardes capables de se transformer en femmes. Elles sont si belles que je me laisserais bien séduire un soir…

Troublé, le mandarin Tân se remémora les contes chinois peuplés de femmes renardes ensorceleuses et malfaisantes, des figures fantastiques évoluant à la marge de la nuit et à la lisière du rêve. Et soudain, devant ses yeux ouverts, passa une silhouette longiligne à la crinière de cuivre.

Prenant une dernière gorgée d’alcool, le rônin Sakai se leva et s’inclina.

— Ce fut un plaisir pour moi de faire votre connaissance, Officier Tân. Mais il se fait tard, et je tombe de sommeil après cette longue journée.

Le mandarin se leva pour le saluer, puis le regarda s’éloigner avec sa dégaine de guerrier tranquille. Il soupira. Tant de changements étaient en train de bouleverser le monde. Des courants religieux et politiques opposés avaient déjà commencé à s’affronter, créant des tourbillons dans les affaires des hommes. Le confucianisme, garant de la stabilité sociale, saurait-il préserver un état des choses où le courage et la vertu auraient toujours droit d’asile ?

— Encore seul ce soir ? chuchota une voix à ses oreilles, tandis qu’un bras fin s’enroulait autour de son cou.

Surpris, il huma un parfum de fleurs qui lui tourna la tête et reconnut la jolie frimousse d’ Aube Violette. Il se dégagea sans ménagement de son étreinte.

— Toujours seul et toujours aussi désargenté. Je n’ai pas de quoi payer tes baisers, ma mignonne.

Malgré son ton distant, son cœur était tout remué, car la jeune fille arborait une veste cintrée savamment fendue, qui laissa deviner la naissance des seins, tandis qu’elle se coulait à ses côtés.

— Qui te parle de payer cette fois-ci ? rétorqua la belle, en le détaillant effrontément de ses yeux pétillants. Il m’arrive d’être généreuse à mes heures, pourvu que je tombe sur un gars assez bien achalandé.

D’un geste désinvolte, elle appliqua sa paume sur la cuisse du mandarin qui tressaillit.

— Je connais les péronnelles de ton espèce, va ! dit-il en remettant sa main bien en vue sur la table. Elles promettent monts et merveilles, avant de partir avec tes dernières sapèques.

— Mauvaise langue ! Crois-moi, il y a des gens qui voudraient bien être à ta place, à commencer par ce lubrique Monsieur Hiro, qui me tanne depuis des années pour avoir une nuit câline en ma compagnie.

— Tiens donc, ce bon Monsieur Hiro gaspillerait ses charmes sur des gamines comme toi ? demanda le mandarin, stupéfait.

Continuer : partie 8 sur 10