L'esprit de la renarde

Tran-Nhut · Chapitre 4 sur 5 · partie 2/10

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L'esprit de la renarde

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 10 parties.

Il était déjà à terre, les bras en croix, quand les autres se rendirent compte de ce qui arrivait. Leur attention un moment détournée de leur proie, ils convergèrent sur le nouvel arrivant.

— Le local veut gâcher notre petite fête ! s’écria le meneur. Si tu ne voulais pas goûter au dessert, il ne fallait pas venir !

Excédé par leurs mauvaises manières, le mandarin prit au hasard un marin qui ricanait, la bouche de travers, et faisant un tour sur lui-même pour générer de la vitesse, lui balança un coup de pied qui le frappa au niveau de la lèvre. Une fontaine de sang gicla, agrémentée de quelques dents.

Les deux autres regardèrent, éberlués, leur camarade s’affaler dans la poussière, la main sur le visage.

— Mon nez ! Tu m’as cassé le nez !

— Ta dernière heure est venue, mon mignon ! gronda le meneur qui fit signe à son comparse.

Celui-ci sortit de son turban un coutelas qu’il fit tournoyer autour de son annulaire.

— Je te présente notre chef cuisinier. Sa spécialité, c’est d’étriper poissons et cochons. Mais ce soir, je crois qu’il se ferait bien un petit taurillon.

— Appelle-moi l’Equarisseur ! annonça le cuisinier sur un ton suave, en guise de préambule.

Il lança en l’air le couteau dont la lame brilla froide et tranchante. Les yeux fermés, il exécuta une danse faite de déhanchements suggestifs et animée de quelques râles, avant de rattraper l’arme d’un geste plein de maîtrise.

— Je vais t’ouvrir la panse et je te ferai bouffer tes boyaux, tu vas voir ! Après, je te croquerai tout cru !

— C’est ça, gâte-sauce du pauvre ! déclara le mandarin.

Et il fit quelques sautillements devant le cuisinier qui tentait de le larder de coups de couteau. Le marin avait beau viser le ventre de son adversaire, il ne taillait que dans le vide. Le mandarin s’était déjà décalé sur sa gauche. Alors, il plongea la lame vers le cœur, mais ne rencontra que du vent.

— Tu me cherches ? demanda-t-on dans son dos.

L ’Equarisseur se retourna, lame en avant, essayant d’atteindre sa cible au hasard. Chaque fois, il frôlait une ombre.

— Pas très impressionnant ! ironisa le mandarin. Je vois pourquoi tu ne t’attaques qu’aux bêtes mortes qui ne bougent plus ! Cela dit, contre un aveugle centenaire et cul-de-jatte, tu aurais peut-être tes chances.

— Cause toujours ! Tu vas goûter à ma botte secrète !

Le cuisinier fit sauter le coutelas d’une main à l’autre, puis le fit passer entre ses jambes, pour le récupérer en équilibre sur un pied. Alors il jongla avec la lame en se servant de ses pieds, comme ces artistes de cirque qui font un numéro avec une balle. Soudain, au moment où l’on s’y attendait le moins, il décocha un coup de pied dans le couteau en chute libre pour le propulser à une vitesse vertigineuse vers sa cible.

Le mandarin Tân reçut la lame dans l’abdomen, les deux mains agrippées autour de l’arme. L ’autre partit d’un rire triomphant.

— Te voilà fini, maintenant ! Aussitôt que tu dégageras le couteau de ton lard, tu pisseras tellement le sang que tu vas en crever !

Il se détourna en se frottant les mains.

— Pour sortir le couteau de mon lard, il faut déjà qu’il y soit fiché, imbécile.

C’est alors que le mandarin Tân exhiba l’arme qu’il avait arrêtée en coinçant la lame en plein vol entre ses paumes. Son ennemi, qui se retournait à demi, eut à peine le temps de s’étonner de cette prouesse qu’il recevait dans le dôme de la fesse son couteau fétiche, que le mandarin avait jeté avec une dextérité hors du commun. Le manche tremblotant dans son anatomie rebondie, le cuisinier hurla tel un goret qui avise la pique de bambou et le feu de bois. Vaincu, il mordit la poussière.

— Joli, mais c’est toi qui perds ! dit une voix gouailleuse.

Le meneur, voyant ses acolytes tomber comme des mouches à qui un gamin aurait arraché les ailes, s’était approché de la jeune femme blessée et l’avait saisie par-derrière, en se protégeant de son corps. Autour de sa gorge déployée, il avait passé un filin qui entaillerait le cou sur un simple mouvement de sa part.

— On dirait que tu as trouvé ton maître ! La belle est à moi, j’en ferai ce que je veux. Les petits Viêts comme toi feraient mieux de rentrer sagement dans leur cahute et de laisser la rue aux vrais hommes.

Comme son adversaire le fixait sans un mot, il fit un signe dédaigneux de sa main libre.

— Allez, allez ! Dégage ! Sauf si tu veux rester pour voir comment font les mâles dignes de ce nom ?

Il ricana en se collant à la femme qui lui lançait des regards assassins en tentant de se dégager. Mais sa blessure qui dégoulinait de sang l’empêchait de se défaire de son agresseur.

— C’est bon, je m’en vais, dit le mandarin Tân. Tes coups de boutoir répugnants ne m’allèchent pas.

En un battement de cils, il se baissa pour arracher le coutelas de la fesse du marin qui gisait à terre. Plus véloce qu’une chauve-souris plongeant sur un mulot, la lame partit. Le meneur, qui agitait une main arrogante, sentit le métal déchirer sa paume et la traverser de part en part. La pointe alla se ficher dans le mur, clouant sa main contre la paroi. Il hurla de rage et lâcha prise. La prisonnière lui décocha un coup de pied vengeur avant de s’échapper.

— Non mais, c’est quoi, cette plaisanterie ? demanda une voix désabusée. Je te quitte juste un instant, et te voilà avec huit hommes à tes pieds ?

Le lettré Dinh venait de faire son apparition et observait, la moue pointue, les corps se tordant dans la poussière. C’est à ce moment que la jeune femme, cherchant la sortie de l’impasse, tomba directement dans ses bras.

— Désolé, s’excusa Dinh en la repoussant avec une fermeté polie. Ces hommes ont-ils eu des gestes déplacés à votre encontre ?

— Ces malfrats sont hors d’état de nuire, intervint le mandarin Tân en s’approchant. Les sbires vont sans doute les ramasser avant la fin de la nuit.

Il s’inclina devant la jeune femme, dont les iris clairs avaient des lueurs de rage.

— Je dois vous remercier…

— Je n’ai fait que passer par là, Madame, fit-il galamment. N’importe qui aurait réagi de la même manière.

Il posa ses yeux sur sa figure d’une finesse inhabituelle. Sous des arêtes délicates, les ailes du nez frémissaient comme des ailes de papillon. La bouche, quoique sensuelle, avait une sévérité pleine de retenue qui détonnait avec la jeunesse des traits. Les cheveux, lâchés sur ses épaules nues, ruisselaient telle une onde lisse de soie noire. Le mandarin remarqua fugacement la fermeté du corps que dévoilait la fine étoffe de soie déchirée, et son cœur en fut étrangement remué.

Mais une silhouette déboula de l’ombre et vint tirer sur la manche de cette dernière.

— Venez vite, Maîtresse ! pantelait une femme plus âgée avec une énorme bosse sur son front. Il faut partir avant que ces brigands reviennent à eux ! La justice s’occupera d’eux plus tard, allez !

Celle-ci, après un moment d’hésitation, se laissa entraîner par sa dame de compagnie. Elle se tourna vers le mandarin Tân et lui glissa :

— Soyez assuré que je n’oublierai pas votre geste ! Dites-moi seulement votre nom…

— Tân… Lettré Tân, à votre service.

Elle fronça les sourcils en le dévisageant puis, tirée par sa compagne, disparut dans l’étroite venelle qui menait vers la rue principale, tandis que le mandarin la voyait partir avec une expression troublée.

— Est-ce bien convenable de s’exhiber de la sorte devant une femme de bonne éducation ? demanda le lettré Dinh en passant un doigt sur le torse couvert de poussière de son ami.

C’est alors que le mandarin s’aperçut qu’il n’avait pas remis sa veste. Il regretta soudain sa tunique de brocart et son bonnet de magistrat. La femme avait dû le prendre pour un coolie en goguette pressé de se mettre en valeur.

— Hé, les deux benêts ! siffla le meneur en tirant sur sa main sanguinolente où le couteau restait fiché comme un clou géant. Quand vous aurez fini de jacasser, pensez à me libérer ! La belle est saine et sauve, alors pourquoi se fâcher bêtement, hein ?

Il tenta un sourire amical que démentait un grincement de dents hargneux.

— Tiens, je l’avais oublié, déclara le mandarin, tiré de sa rêverie.

A grands pas, il se dirigea vers le marin qui grommelait des grossièretés.

— C’est vrai que le coutelas appartient à l’Equarrisseur, concéda le mandarin en enlevant d’un coup sec la lame.

Il s’accroupit pour la remettre à sa place – dans le fessier gauche du cuisinier qui sursauta avec un gémissement.

— Imbécile ! s’exclama le meneur, enfin libre de ses mouvements. A nous deux maintenant !

Et il essaya de ceinturer le magistrat qui se relevait. Mais celui-ci, avec une nonchalance blasée, avait fait un quart de tour sur lui-même, et l’abattit du revers de la main.

Le mandarin ramassa sa veste et l’enfila.

— Rien de tel qu’un petit combat digestif pour faire passer un dîner trop copieux.

— Qui était donc cette femme que tu as sauvée de l’infâme étreinte de ces pourceaux ? voulut savoir Dinh, la curiosité éveillée.

— Une créature hors de ce monde, murmura le mandarin, la voix rêveuse. Une chimère d’une beauté à couper le souffle… La plus belle femme qu’il m’ait jamais été donné de voir…

— Encore une, soupira le lettré, les yeux levés au ciel.

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Au tribunal de Faifo, une nouvelle journée s’annonçait dans la joie et la bonne humeur. Les greffiers, à peine arrivés, avaient relevé leurs manches pour se livrer à un petit tournoi de cartes. Le jeu des nids de crevettes était passionnant et facilitait les paris entre collègues. Les plus motivés avaient le regard mordant et la main nerveuse. Remporter le tournoi en interne n’était pas une mince affaire, car les officiers du tribunal étaient des joueurs réputés pour leur entraînement presque permanent. Les éliminés de la veille suivaient la partie de la matinée en se permettant des conseils stratégiques qui, s’ils étaient suivis par un amateur naïf, le mèneraient tout droit à la défaite. Ceux qui étaient encore en lice jouissaient d’un certain prestige et, pour épater la galerie, faisaient craquer leurs phalanges d’un air viril. Les malheureux du premier tour, ridiculisés par une défaite précoce, avaient apporté des bols de soupe pour nourrir les champions et leur assurer une compétitivité sans faiblesse. Les autres spectateurs s’étaient regroupés par affinités, prêts à commenter la partie qui allait se disputer sous peu.

A l’heure où le port s’éveillait doucement sous les rayons rosés du soleil, cette congrégation se félicitait d’être déjà à pied d’œuvre. Par la fenêtre ouverte pour laisser entrer la brise marine, leur parvenaient les cris matinaux des vendeuses de soupe et les odeurs alléchantes de riz sauté aux oignons. Les femmes pouvaient bien courir les rues avec leur palanche sur l’épaule, c’était leur occupation préférée, après tout – entre hommes, on s’accroupissait fraternellement sur les dalles du tribunal pour suivre le déroulement d’un tournoi sérieux.

Comme toute la force vive du tribunal s’était concentrée dans la Salle des Délibérations – car c’était la plus spacieuse et la plus plaisante avec ses poutres en bois ouvragé –, les deux premiers plaignants à arriver, pieds nus et front en sueur, ne trouvèrent personne pour les accueillir à l’entrée. C’étaient des hommes qui vivaient dans les hameaux à la périphérie du port, au vu de leurs vêtements usés et de leurs visages bistre. Les corridors étant déserts, ils se faufilèrent dans le cœur du tribunal, avec l’étonnement légitime de ceux qui s’imaginent que les officiers de justice croulent sous une charge de travail inhumaine.

— Il y a quelqu’un ? demanda le premier paysan aux jambes arquées.

Le silence lui répondit. Il se tourna, interrogateur, vers son compagnon dont les cheveux poivre et sel étaient collés à son front ruisselant.

A ce moment, une clameur monta du fond du bâtiment. Ils s’y précipitèrent, à la recherche des fonctionnaires à qui la ville avait confié la charge de faire respecter la loi.

— A moi les sapèques ! criait le responsable des archives, radieux, en faisant signe à un collègue. J’ai misé sur le bon cheval, apparemment !

Il donna une tape d’encouragement sur le dos du jeune scribe qui venait de gagner la partie.

— Excusez-nous ! hasarda le paysan, gêné d’interrompre tous ces hommes en uniforme qui avaient l’air très absorbés.

— C’est pourquoi ? demanda un officier, l’air irrité, car il se demandait sur qui parier au tour suivant. Vous ne voyez pas qu’on est occupés ?

— On vient déposer plainte.

— Déposer plainte ? rumina l’autre en comptant sa mise. Vous êtes sûr que c’est urgent ?

L ’homme aux cheveux gris s’interposa.

— Ben tiens, c’est urgent ! C’est la vieille et son amie qui manquent à l’appel !

— Depuis hier, ajouta son compagnon.

L ’officier, perturbé par la litanie de ces deux visiteurs, dut recompter ses sapèques.

— Depuis hier ? Bah, vous avez attendu un jour, vous pouvez bien attendre un autre jour ! Revenez donc demain. Le tournoi sera terminé.

— Mais vous trouvez ça normal qu’une femme ne rentre pas à la maison ? questionna l’homme aux jambes arquées, incrédule.

— Non, entre nous, ce n’est pas normal. Qui ferait à manger dans ce cas ?

Le fonctionnaire jeta quelques pièces en direction d’un collègue.

— Tiens, mets ça sur le petit Quynh ! Il a intérêt à me rapporter gros !

Le plus âgé des paysans s’accrocha à sa manche.

— Vous m’entendez, il y a deux vieilles femmes qui ont disparu !

— Sans laisser de traces ! renchérit son comparse.

— Oui, eh bien, si vous n’arrêtez pas de me harceler, ce sont mes sapèques qui vont disparaître sans laisser de traces ! grommela le greffier, poussé à bout.

Comme les plaignants n’avaient pas l’intention de le lâcher, il cria à la cantonade :

— Quelqu’un a enregistré un rapport sur deux vieilles qu’on aurait retrouvées hier ?

Personne ne broncha. Les uns étaient penchés sur le livre des paris, les autres se consultaient mutuellement sur la valeur de ceux qui allaient livrer la partie.

— Bon, vous voyez, personne ne les a vues.

— C’est justement pour ça qu’on veut porter plainte, enfin ! s’exclama le paysan, dont les pommettes commençaient à virer au rouge.

Il allait saisir l’officier par le col de sa tunique quand un sbire arriva avec un paquet ficelé.

— Quelqu’un attend un colis ?

— Pas moi, dit le responsable des archives, le visage dénué d’expression.

— Moi non plus, marmonna son collègue de bureau, en battant des cils.

— Ouvre donc ! C’est peut-être le mandarin Châu qui nous envoie des douceurs de Phu Xuân !

— Au moins, son voyage aura servi à quelque chose ! Je parie qu’il nous a fait parvenir des graines de lotus confites !

— Je dirais plutôt des chapelets de saucisses chinoises !

— Du gingembre et des gâteaux au soja !

Les officiers, les babines mouillées de salive, avaient momentanément délaissé leur tournoi de cartes pour se regrouper autour du colis qui venait d’être livré. Des sucreries offertes par le patron du tribunal, accompagnées de thé à l’orchidée, voilà qui rendrait les journées plus agréables !

La ficelle rudimentaire qui fermait la boîte fut coupée avec un zèle gourmand. D’un geste théâtral, le responsable des archives souleva le couvercle. Tous se penchèrent en avant, puis reculèrent comme un seul homme.

— Qu’est-ce que c’est que ça ! s ’écria l’archiviste en chef, le cœur au bord des lèvres.

Devant leurs yeux écarquillés d’horreur, un pied et une main, tranchés net, reposaient sur du papier de soie maculé de sang séché. Un papier accompagnait le macabre envoi.

— Lis le message, Quynh ! ordonna le responsable des archives, faisant valoir son autorité d’ancien.

Tous les regards convergèrent sur le jeune Quynh. Contraint et forcé, celui-ci se saisit délicatement du feuillet et le déplia du bout des doigts.

Juste un mot pour signifier combien j’ai trouvé ces deux femmes délicieuses ! La chair, un peu faisandée, certes, a acquis avec l’âge un goût prononcé assez caractéristique qui n’est pas sans déplaire à un connaisseur comme moi. Le sang, en revanche, coule toujours agréablement dans la gorge. Repu, je n’ai pas pu finir la main droite de Madame Jonc, ni le pied gauche de Madame Roseau. Je vous en fais donc gracieusement cadeau. Signé : Le Gourmet.

— Mère ! s’écrièrent en même temps les deux plaignants, en se précipitant sur l’ignoble colis.

Hagards, ils fixèrent sans comprendre les membres sectionnés à la peau fripée, qui étaient tout ce qui restait de leur génitrice, puis s’écroulèrent avec un bel accord, tandis que les greffiers se grattaient la tête en murmurant d’effroi.

*

L ’esprit ailleurs, le mandarin Tân déambulait dans les rues de Faifo. Malgré la fatigue du voyage et le combat nocturne, il avait eu du mal à fermer l’œil. La silhouette de la belle inconnue n’avait cessé de le poursuivre. Quand il se sentait sur le point de sombrer dans un sommeil bienfaisant, un brin de cheveux soyeux venait lui frôler l’épaule et il se redressait en sursaut, pour constater que la lune avait encore glissé dans le firmament. La bouche sévère et le regard indompté lui revenaient à la mémoire, et il se fustigeait de ne pas lui avoir demandé son nom. Il se souvenait de sa voix d’une étrange légèreté qui portait un accent étranger à peine perceptible. D’où venait-elle ? Que faisait-elle si tard la nuit dans les rues d’un port fréquenté par des coolies de tout poil ? Ces interrogations avaient galopé dans son crâne, sans qu’il y trouve la moindre réponse.

Ce matin, encore sous le charme de cette apparition, il errait sans but, tourmenté par le secret espoir de l’apercevoir au détour d’une rue ou au balcon d’une demeure aux couleurs chaudes. Mais il avait beau lever les yeux vers ces maisons peintes en ocre et habillées de marron, il ne voyait que des plantes fleuries qui égayaient des façades coquettes. Il soupira. C’était une attente utopique, il le savait, mais la rencontre avec la jeune femme avait marqué sa mémoire d’une empreinte indélébile.

Il avait laissé Dinh à l’auberge, dormant comme un bienheureux. De toute façon, le lettré l’avait prévenu : inutile de le réveiller, il avait besoin de reprendre des forces, car il se devait d’être au faîte de sa forme pour plonger dans la vie nocturne de ce port fascinant.

Le matin était clair, le ciel complètement lavé par les bourrasques de vent de la veille. Le long de l’eau, les boutiques venaient d’ouvrir. Les commerçants avaient enlevé les volets en bois qui protégeaient leur échoppe des rôdeurs et se postaient, la mine avenante, sur le pas de la porte.

— Jeune homme ! héla un marchand de poteries. Achetez-moi un service à thé ou des vases ! Je les peins moi-même. Il y en a avec des motifs de poissons ou de feuilles, c’est comme vous voulez.

— Désolé, c’est trop lourd à emporter ! répliqua le mandarin. J’ai du chemin à couvrir.

— Venez ! Je vous en donnerai un bon prix, vous verrez : vous serez mon premier acheteur. J’ai aussi des pièces superbes provenant de naufrages dans nos eaux. Allez, portez-moi chance !

Avec un sourire poli, le magistrat passa la boutique, avant d’être interpellé par une femme qui lui décocha un sourire mercantile.

— Entrez chez moi ! Un beau gosse comme vous serait éblouissant dans une veste en soie ! J’ai toutes les teintes et je sais exécuter tous les styles ! Tous les étrangers nantis viennent se faire habiller chez moi, la Reine des ciseaux et la Fée de l’aiguille !

Intrigué, le mandarin ralentit son allure. Un coup d’œil à l’intérieur de l’échoppe lui révéla un antre de tissus en tous genres, des amoncellements de cotonnades et de soieries qui auraient rendu fou l’ami Dinh, s ’il avait été là. Brièvement, l’idée de se faire tailler une tunique à la mode l’effleura, car la honte d’avoir été surpris torse nu la nuit précédente le tenaillait toujours. Si jamais il devait croiser la jeune femme une nouvelle fois, une veste de belle facture lui donnerait au moins un air crédible. Hésitant, il considéra les modèles de vestes courtes et de tuniques amples qui tournoyaient, chatoyants comme des costumes de princes.

— Visez-moi ces belles épaules ! minaudait la couturière en jaugeant son envergure. Une coupe carrée mettrait en valeur votre charpente de guerrier, et une ligne un peu cintrée ferait ressortir ces muscles que cache votre veste si mal coupée.

Le mandarin rougit sous son hâle. C’est vrai que ce qu’il portait sur le dos n’avantageait pas sa personne. Avec la couche de poussière et les taches de sueur, l’habit lui faisait honte devant les modèles luxueux qui se balançaient devant son visage. Assurément, c’était l’accoutrement d’un coolie qui avait perdu au jeu. Il était mandarin de l’Empire, après tout ! C’était bien beau de se faufiler incognito en territoire ennemi, mais le faire en haillons n’était peut-être pas nécessaire.

— Vous en demandez combien ? demanda-t-il en s’imaginant dans des atours de noble, radieux et irrésistible.

La réponse, donnée sur un ton anodin, fit voler en éclats l’image scintillante qui miroitait, flatteuse au-delà de tous ses espoirs.

— Eh bien, conclut le mandarin, revenu à la réalité, dans ce cas, ce sera pour une autre fois. Je reviendrai vous voir quand j’aurai dévalisé l’usurier du coin.

La couturière, sentant le client lui échapper, consentit alors à une baisse substantielle du prix. Mais rien n’y fit. Le mandarin échaudé était déjà loin.

Désœuvré, il promena ses pas sur le port où des navires européens et des jonques chinoises étaient amarrés quille contre quille, tandis que des équipages s’affairaient sur le pont, profitant à peine de la douceur matinale. Des commis, chargés comme des ânes, montaient et descendaient, le dos ployé sous les marchandises. Des cris en portugais, japonais et chinois résonnaient dans une cacophonie générale qui ajoutait au désordre. Le mandarin hocha la tête. Les vents favorables du sud allaient permettre aux navires de remonter la côte, les cales lestées de cire d’abeille, de poivre, d’ivoire, de nacre et de porcelaines. En Chine et au Japon, ces biens devaient se vendre à un prix intéressant pour l’importateur, car le commerce avec le Dai-Viêt ne cessait de s’intensifier d’année en année.

Dans le nord du pays, le port de Phô Hiên, qui commerçait principalement avec des Hollandais, ne présentait pas la vie exubérante de Faifo, point d’entrée d’une foule d’étrangers qui trouvaient sans doute plus relâchée la politique commerciale du seigneur Nguyên. Le mandarin comprenait bien l’attrait de cette ville remuante pour quelqu’un d’aussi curieux que l’ami Dinh. Il n’y avait que là qu’on pouvait côtoyer des Européens à la pilosité surabondante et des Javanais sombres comme la laque. Des Malais frisottés donnaient le change à des Chinois imberbes, tandis que des Indiens enturbannés discutaient âprement avec des locaux qui se pavanaient torse nu. Les langues s’enchevêtraient allègrement et les négociations se faisaient à l’aide des mains et d’expressions faciales. Immergé dans cet environnement coloré où tout n’était qu’agitation et brouhaha, on avait l’impression de plonger dans un océan brassé par des courants lointains qui finissaient par se mêler en un tourbillon de vie.

Le mandarin leva le nez vers les maisons qui donnaient sur la rivière Thu Bon. Des balustrades masquées de vignes surplombaient la rue bruyante, mais quelquefois il apercevait des cours intérieures, fraîches et isolées, où l’on avait installé un arbre nain et des plantes aux fleurs pourpres légères comme du papier. Dans cet espace privé, l’air circulait, la lumière tamisée posait une touche dorée sur les dalles de pierre et l’on pouvait siroter des thés aux senteurs de brume. Nul doute que des négociants étrangers y avaient élu résidence, le temps de monter des affaires florissantes, car on se trouvait au cœur de la ville tout en ayant une vue sur la rivière qui allait, un peu plus loin, se jeter dans l’immense mer de Chine.

— Attention ! cria soudain un coolie qui le frôla, ployant sous des corbeilles de noix d’arec.

Le mandarin fit un écart et écrasa par mégarde le pied d’une femme qui passait avec une démarche de crabe, une palanche sur l’épaule. Elle hurla de douleur et laissa échapper un chapelet d’injures.

— Regarde où tu mets les pieds ! Un peu plus et tu renversais ma soupe sucrée ! Tu crois que j’ai envie de rater le marché à cause d’un maladroit de ton espèce ?

Le mandarin bredouilla une excuse tout en retenant l’information essentielle : c’était jour de marché. Il affectionnait particulièrement ces manifestations où on trouvait sans faillir de quoi manger. Il n’avait encore rien pris pour se caler le ventre, et il décida donc d’emboîter le pas à la vieille qui se hâtait vers son lieu de travail. Se tortillant pour garder l’équilibre, elle traversa un pont couvert dont l’arc plein d’élégance enjambait le cours d’eau. De construction relativement récente, il avait une sobriété gracieuse qui tranchait avec le style viêt plutôt surchargé. A chaque bout, un couple de chiens et de singes montait la garde. Au milieu du pont, le mandarin jeta un coup d’œil dans l’eau et y vit des poissons géants évoluer au milieu d’herbes flottantes. De l’autre côté, les maisons cossues avaient l’air excessivement ornées. Des lanternes rouge et or se balançaient devant les portes, rondes comme des citrouilles bardées de vermeil. Il était sans doute arrivé au quartier chinois. Les commerçants de l’Empire Céleste, il le savait, s’étaient installés depuis longtemps dans la région et avaient accumulé des richesses qui allaient de pair avec leur activité.

Les rues tortueuses, encore à l’ombre, exhalaient un parfum d’eau et de jasmin. Le mandarin admira les serpents et les liserons sculptés qui s’enroulaient autour des colonnes en bois de jacquier devant l’entrée des demeures. Des toits, dont les tuiles convexes et concaves s’emboîtaient parfaitement, protégeaient des portes surmontées de pièces de bois circulaires à l’emblème enlacé du yin et du yang. Les maisonnées s’éveillaient lentement, car il entendait le bruit de l’eau qu’on éclabousse sur le corps encore endormi et les rires des servantes que les maîtres n’allaient pas tarder à solliciter. Il se plaisait à suivre de loin la commère qui ne savait pas qu’elle lui servait de guide à travers le labyrinthe des venelles.

Enfin, ils débouchèrent sur une place inondée de soleil, où l’on commençait à dresser des auvents pour abriter les étals. Des toiles tendues, blanches et bleues, serties de poussières et tachées par d’anciennes pluies, claquaient gaiement tandis que les gens s’accroupissaient aux emplacements désignés. Un grand gaillard arpentait le marché, la bouche rogue et l’œil perçant. Sa dégaine de caïd était renforcée par des épaules développées et des jarrets musculeux. Un bâton à la main, il vérifiait que l’exposant avait bien réglé son dû pour la place qu’il occupait. Gare à celui qui n’était pas en règle, car un coup sec le surprenait au bas du dos, avant qu’une sapèque ne passe dans la main tendue du chef du marché.

Le mandarin ricana. Les gens qui sévissaient sur les marchés jouaient volontiers de leur autorité, mais c’étaient des truands à qui il fallait graisser la patte pour avoir la paix. D’ailleurs, la petite vieille lui tendait une pièce avec avant de s’installer sous l’auvent, à croupetons, pour attendre le chaland. A côté d’elle, une jeune femme était en train de déballer un grand panier de riz sauté. Mine de rien, la vieille, d’un coup de hanche, s’octroya un large espace et accula sa voisine dans un coin minuscule. Le magistrat s’approcha avec l’air de celui qui hésite à faire son choix.

— Venez, jeune homme ! cajola la marchande, qui avait déjà oublié ses orteils écrasés. Goûtez-moi cette soupe aux algues et au lait de coco ! Personne n’en fait de meilleure par ici !

Le mandarin se frotta pensivement le menton, pendant qu’elle se démenait pour le retenir.

— Pour vous, j’en mettrai une louche de plus, allez !

— Pas la peine, se décida-t-il au bout d’un moment. Je crois que je vais plutôt prendre de ce riz au piment.

Et il s’installa, ostensiblement satisfait, devant sa jolie voisine à qui il fit un grand sourire.

*

Pourvu que les bonzes du monastère de la Tortue Noire n’aient pas fini de manger ! se dit le moine Pensées Inquiètes, en pressant le pas. Qu’ils lui gardent au moins quelques miettes en signe de bienvenue !

Son visage sillonné de rides était ratatiné comme un coing trop mûr dont la peau jaunâtre aurait pris la consistance d’un morceau de cuir. Les paupières agitées par un tressautement anxieux abritaient un regard las où brillait une petite flamme pleine d’angoisse.

Il n’en pouvait plus de se traîner sur cette route sans fin. L ’estomac dans les talons, il tâta sa besace vide. Il ne se souvenait pas d’avoir épuisé toutes ses réserves, lui qui était si prévoyant. Est-ce que l’on aurait profité d’un moment d’inattention de sa part pour lui prendre le dernier beignet aux liserons ? Les ailes du nez palpitant d’énervement, il laissa échapper un grognement. Les gens étaient prompts à exploiter sa faiblesse de vieillard. Il promenait un faciès bénin sur un corps chétif, ce qui faisait l’affaire des malotrus et profiteurs de tout poil.

Un bruit dans les fourrés l’effraya soudain. Pensées Inquiètes jeta des coups d’œil apeurés alentour. Ce monde était décidément un nid de cruauté, où les nonnes les plus inoffensives pouvaient s’avérer des prédateurs des plus féroces. Oui, c’était sans doute elle qui lui avait subtilisé le beignet de secours. Elle avait bien une tête à ça, avec ses dents aiguisées toujours à la recherche de quelque chose à grignoter. Maintenant qu’il y pensait, il était sûr d’avoir vu de la bave suinter aux commissures de ses lèvres quand il avait ouvert innocemment son sac pour prendre un peu d’eau. Le renflement moelleux du beignet avait excité les sens de la consœur, il en aurait donné sa tête à couper.

Une colère fugace agita ses traits avant d’être balayée par la peur : un cri, vibrant de fureur, avait retenti sous les frondaisons. La forêt serrait de près le chemin, et il ignorait quels monstres, animaux ou humains, y étaient tapis, n’attendant que son passage pour fondre sur lui. Les singes des jungles avaient des appétits bestiaux qui ne se limitaient pas à la nourriture, avait-il entendu dire. En frissonnant, Pensées Inquiètes resserra autour de sa frêle charpente les plis de son habit. La poussière en avait terni la couleur, alors fasse le Bouddha que ces sauvages poilus ne la prennent pas pour la robe d’une de leurs femelles consentantes !

D’un autre côté, un animal serait moins dangereux qu’un soldat, par exemple. Le dos rond, le bonze accéléra l’allure. Il savait avec quelle délectation ces hommes en uniforme volaient et violentaient tout ce qui bougeait.

Faifo était encore loin ! Quand arriverait-il enfin à bon port ? Avec la nuit qui tombait, il avait intérêt à se dépêcher, sans quoi il serait obligé de se réfugier sous des banians en compagnie d’un régiment de singes jaunes aux goûts ambigus…

*

La taverne de La lune rose bénéficiait d’un emplacement de choix. La rivière qui passait sous la terrasse renvoyait les reflets sourds des lanternes de soie que la tenancière avait enfilées sur un fil courant le long de la façade. Faifo s’enorgueillissait de ces lampions tendus d’étoffe qui abritaient des flammes multicolores. Des feux violets frissonnaient derrière un damas aux motifs fleuris, tandis que l’or jaillissait dans une coque en satin couleur de safran. Des plantes grimpantes décoraient la pergola avec leurs feuilles qui papillonnaient dans la brise nocturne. Le service était soigné, sans être ostentatoire, car la clientèle venait pour la discrétion des lieux et la convivialité ouatée de l’atmosphère.

Le soir, en flânant Je contemple le monde, l’instant d’un vol d’oiseau. Ces monts, grands ou petits, les nuages les mesurent. Ces arbres, souples ou droits, le vent les a jaugés. Mille automnes ont passé, l’eau garde son visage. Mille générations ont contemplé la lune,

pareille à elle-même.

On connaît toute chose,

Seul le cœur humain reste insondable.

Celui qui énonçait ce poème ferma ses yeux fuselés comme une herbe des marécages. Ses joues douces, à peine assombries par le velouté de fossettes, rehaussaient ses lèvres pleines, aussi jolies qu’un bouton de rose.

— Improvisation de Nguyên Trai, murmura le lettré Dinh, captivé par le charme mélancolique de son interlocuteur. Deux cents ans ont passé depuis, mais ses vers gardent toute leur profondeur et toutes leurs interrogations.

— Oui, concéda Monsieur Joli, la mine songeuse. Notre héros, stratège de génie qui épaula le grand Lê Loi contre les Chinois, écrivait comme le vent sur les nuages.

Dinh battit des cils. Son compagnon alliait décidément une beauté fragile à une solide érudition, et il se félicitait de l’avoir rencontré par hasard dans cette taverne posée sur l’eau. L ’endroit étant très couru, il ne restait plus qu’une place de libre – à la table de Monsieur Joli, qui sirotait seul un alcool de riz, l’air absorbé. Le lettré dévisagea sa figure intelligente que ne venait point gâter un corps fin et délié. Sa tunique à la coupe sobre révélait un goût esthétique sans reproche, et le lettré se prit à regretter sa propre mise un peu négligée.

— Dites-moi, reprit-il, où avez-vous appris à apprécier l’œuvre de l’immense Nguyên Trai ?

Monsieur Joli leva vers lui des prunelles liquides où dansaient des étincelles pourprées.

— Je suis moi-même un peu poète à mes heures, vous savez ! Oh, rien de bien intéressant, en vérité. Disons simplement qu’il m’arrive de tracer des phrases que j’ai rêvées au moyen d’un pinceau grossier !

— Vraiment ! s’extasia Dinh, avec un sourire ravi. J’ignorais que ce port grouillant de marchands et de marins abritait aussi des âmes d’une finesse exemplaire. Je ne m’attendais pas à ce que, si loin de la Capitale, on trouve des connaisseurs de la littérature nationale.

— Thang Long n’est pas la seule ville où l’on ait des lettres, heureusement ! Je dirais même que, grâce à son ouverture vers d’autres mondes, Faifo surpasse la Capitale avec le foisonnement des cultures qui viennent se mêler intimement en ces lieux.

— Se mêler intimement, vous exagérez ! protesta le lettré. Les cultures coexistent ou se côtoient avec indifférence. Tout au plus y a-t-il des échanges hâtifs, voire subreptices, j’imagine.

Le jeune poète le regarda en secouant la tête.

— Vous vous trompez. Les courants divers s’enroulent les uns autour des autres, dans un brassage effréné, qui se termine dans un abîme de jouissance. Intellectuelle, bien sûr.

— Cela va de soi.

Dinh fixa les mains aux attaches délicates et admira les ongles polis, lisses comme des éclats de nacre. Monsieur Joli, tout à son propos, les agitait à la manière d’hirondelles évoluant avant la pluie.

— Ainsi, savez-vous qu’en ce moment même, en Chine, circule un manuscrit qui marie des histoires de mœurs à la satire, avec une forte dose d’érotisme ? C’est un roman plein de fiel, et pourtant d’une richesse inégalée au niveau de la langue, qui relate les aventures sexuelles d’un apothicaire amateur de femmes. Il y est question d’aphrodisiaques et de collections d’instruments qui enchaînent les femmes à l’amant prolifique.

— Sérieusement ? interrompit le lettré. Une telle littérature devrait choquer les confucéens et bouddhistes du Céleste Empire, cependant.

— C’est bien pour cela qu’il n’existe que sous forme de copies à l’heure actuelle.

Intrigué, Dinh se pencha en avant.

— Fascinant. Comment s’appelle ce roman ?

— Chin P’ing Mei, ou Prunier dans le vase d’or.

Le lettré hocha la tête avec l’air d’un connaisseur. Rien qu’au titre, suggestif et audacieux à la fois, on pouvait présager une prose hardie venant enrichir une histoire riche en rebondissements. C’était le genre de littérature qu’il trouvait excitante à cause de sa témérité.

— La morale y est joyeusement traînée dans la boue ! continua Monsieur Joli. Savez-vous que le titre si imagé se rapporte aux noms des trois femmes du roman ? P’an Chin-lien, Lotus d’or, Li P’ing-erh, Vase, et Ch’un-mei, Prunier au printemps…

Dinh approuva d’un haussement de sourcils.

— Dommage que notre propre littérature soit plutôt retenue, voire entravée, regretta-t-il. Les poèmes épiques relatant des batailles héroïques, où l’homme se transcende par le sacrifice et la mort, voilà notre patrimoine.

— C’est exaltant, mais ce n’est guère émoustillant, c’est cela que vous voulez dire ?

— Précisément ! Les sentiments d’une noblesse altière, faits d’abnégation et de fierté, habitent bien les héros, mais le petit peuple ? Notre littérature dépourvue de saillies et pauvre en soubresauts charnels manque lamentablement de pénétration, force est de le constater.

La bouche pointue, Monsieur Joli objecta :

— Pourtant il reste des vers nostalgiques, empreints de douceur et brodés d’images languissantes, qui font pleurer les femmes sur les nattes de jonc et les hommes à dos de buffle. Notre peuple est friand de ces poèmes tristes à en mourir, qu’il accompagne au son d’une flûte à la pleine lune…

— J’en conviens, ironisa le lettré. Une poésie qui encense piété filiale et fidélité conjugale. Il est plus acceptable de faire réciter aux écoliers des vers policés que des textes cochons.

Il se pencha en avant, la main levée.

— Néanmoins, est-ce que ces poèmes doucereux arrivent à saisir la réalité des sentiments humains ? Il serait vain de nier le côté tortueux de l’homme : son esprit se vante d’être pur, pendant que son corps se tord dans la lascivité. La jalousie, le désir, la licence…

— La tentation, le sexe, la jouissance…

— Voilà les motivations réelles d’un homme en chair et en os !

Les deux compagnons s’abîmèrent dans un silence méditatif. Les flammes des lanternes jouaient sur la surface de l’eau comme des pensées qui passent et repassent.

— Eh bien, reprit le lettré Dinh au bout d’un moment, puisque notre littérature nationale ne contient pas d’œuvre aussi juste que ce fameux Chin P’ing Mei, serait-il possible que j’y jette un œil ? La curiosité me titille terriblement, et je m’en voudrais de passer à côté de cette expérience apte à ouvrir l’esprit.

Monsieur Joli eut un battement de cils navré.

— Je suis désolé, car je ne l’ai pas sur moi. Il est resté dans ma chambre, malheureusement.

— Dans votre chambre, répéta Dinh, attristé. Oui, c’est fort contrariant.

— Cependant, enchaîna son jeune compagnon après un moment de réflexion, peut-être pourriez-vous le consulter là-haut ? Je loue justement une petite pièce à Madame Prune, qui tient cette taverne. Il suffit de prendre l’escalier et de tourner à gauche, ma chambre est la troisième sur la droite.

Il se leva et lissa sa tunique d’une blancheur presque virginale.

— Allez-y pendant que je règle notre petite consommation. Je vous y rejoins de suite.

*

Le pas léger, Dinh monta les escaliers. La fumée des lanternes, volutes bleutées presque transparentes, s’élevait comme pour l’accompagner au firmament. Penché sur la balustrade, il considéra les tables en contrebas, où des clients sirotaient un verre d’alcool de chrysanthème, savourant un instant de complicité pour oublier le brouhaha qui s’emparait de la ville pendant la journée. A la lumière tamisée des lampions, on pouvait déguster sereinement des moments de confidence et partager des sujets intimes : c’était pour cette raison que les gens venaient à la taverne de Madame Prune.

Il n’était pas mécontent d’avoir déniché un esprit intelligent parmi la population somme toute fruste du sud du pays. Monsieur Joli disposait non seulement d’une vaste culture littéraire, mais également des échos des nouveautés qui circulaient hors des frontières du Dai-Viêt. C’était chose singulière car d’après son expérience, ses compatriotes ne s’intéressaient qu’à ce qui se passait devant leur propre perron, aveugles et sourds à toute autre influence, surtout étrangère. Même l’ami Tân, pourtant brillant et plein de ressources, comme le prouvait son classement aux concours triennaux, se cantonnait aux Classiques confucéens qui étaient la clé de voûte de tout le système mandarinal. Avec le recul, Dinh se demanda comment lui-même avait pu arracher un grade pas trop honteux aux concours, malgré sa fantaisie et les mauvaises appréciations des examinateurs.

Il arriva en haut des escaliers et s’engagea dans le couloir de droite, comme l’avait indiqué Monsieur Joli. Oui, assurément, tout cet immobilisme social et intellectuel, qui niait la liberté de l’homme, se reflétait dans la littérature de son pays. Des poèmes à l’eau de rose et des récits grandiloquents, voilà ce qui allait passer à la postérité. En Chine, pays de Confucius, les gens avaient su évoluer. Ou alors, le territoire était trop grand pour être régenté par une pensée unique. C’est pour cela qu’on pouvait y écrire des œuvres libertines, qui se gaussaient des mœurs dépravées tout en les décrivant avec jouissance. Des siècles passeraient, et on se souviendrait du Chin P’ing Mei – non seulement en Chine, mais dans le monde entier – alors que les productions édulcorées des Viêts seraient connues d’une infime poignée de gens bien-pensants.

Les portes qui s’alignaient de part et d’autre du couloir étaient faites de bois de lim, sombre et solide. La patronne avait apparemment exigé des finitions soignées, comme en témoignaient les poignées travaillées. Même le plancher était bien astiqué, avec çà et là des motifs géométriques pour en rompre la monotonie. Dinh s’avança vers la troisième porte à gauche et tourna la poignée.

La chambre, spacieuse et aérée, donnait sur la cour. Une grande table en lilas des Indes servait de bureau. Un pinceau et une pierre à encre jouxtaient des liasses de papier. Sans doute était-ce là toute la production poétique de Monsieur Joli. Un abaque avec des boules polies trônait dans un coin, près de la lampe à huile qui répandait une lueur dorée. Un vase de tubéreuses exhalait un parfum entêtant, apte à engendrer des images artistiques d’une indubitable originalité. Aux murs étaient accrochées des peintures dont le sujet était quelque peu apprêté : des paysages de rizières où barbotaient des buffles massifs, ainsi que des fleurs butinées par des oiseaux grassouillets. Seul un tableau détonnait, un gribouillis hardi de couleurs dont on ne reconnaissait pas le sujet. Etonné, Dinh se demanda si Monsieur Joli en était l’auteur.

Dinh chercha une étagère avec des livres, mais n’en trouva pas. Le poète gardait nul doute précieusement sa copie du Chin P’ing Mei. Peut-être l’avait-il même dissimulé. Un manuscrit qui circule sous le manteau ne devait pas être laissé à la portée de tous. Ce jeune homme était quelqu’un de prévoyant, malgré son émouvante jeunesse et son apparente innocence. Rares étaient les lettrés à la mine avenante, et si Monsieur Joli devait se rendre à la Capitale, il y avait fort à parier qu’il y rencontrerait beaucoup de succès.

Dinh se gratta la tête, interdit. Où donc était la couche ? Il fit le tour du paravent délicatement ciselé, qui représentait des phénix enlacés au milieu d’un champ de pivoines, mais ne décela que quelques tuniques jetées en vrac sur le montant. Mais il n’eut pas le temps de se poser des questions, car la porte s’ouvrit.

Le lettré s’apprêtait à accueillir son agréable hôte, quand il se figea soudain.

Une femme venait de faire son apparition. La cinquantaine bien amortie, elle portait un chignon assis comme un crapaud sur le sommet de sa tête. Abasourdi, Dinh n’eut que le temps de se tapir derrière le paravent. Que venait-elle faire chez le poète ? Trop vieille pour être une de ces dames qu’on paie, elle ne possédait pas non plus des traits qui pouvaient se monnayer. Sa poitrine affaissée, même dans de meilleurs jours, n’avait pas de quoi exciter les sens et le fard appliqué à la truelle sur sa figure matoise dissimulait mal l’éclat roué de ses yeux. Pourtant, la dame devait bien gagner sa vie, au vu des bracelets de jade qui encerclaient ses poignets rebondis et des bagues qui scintillaient à ses doigts aussi épais que le manche du pinceau.

L ’esprit tourbillonnant, Dinh se réfugia derrière un ample pantalon de soie qui masquait les interstices du paravent. Se pouvait-il que cette femme soit venue chercher le manuscrit scabreux ? Une œuvre interdite devait susciter des convoitises pour ceux qui savaient comment l’écouler. Une voleuse ! Ou alors, une espionne dépêchée par des factions adversaires de la dérive des mœurs ? Effectivement, la femme s’installa au bureau, dos à lui, et se mit à fouiller furieusement dans la liasse de papiers. Pourvu qu’elle ne débusque pas le Chin P’ing Mei avant l’arrivée du poète ! Que faire ? La ceinturer et la ligoter pour l’empêcher de poursuivre ses recherches ? L ’assommer avec l’abaque ?

Désespéré, Dinh pesait le pour et le contre. Avec son physique peu glorieux, il risquait d’être débordé par la dame plus imposante s’il attaquait de front. Non, mieux valait agir comme un pleutre et la surprendre par-derrière. Il s’empara du pantalon flottant, dont les jambes serviraient à étouffer l’espionne pendant qu’il donnerait l’alerte. Il prenait une grande respiration avant de lancer l’assaut quand un bruit étrange le pétrifia.

La femme avait cessé de farfouiller dans les papiers et se tenait agrippée à la table. Penchée en avant, elle cherchait visiblement sa respiration en émettant des râles bizarres. On aurait dit qu’elle tentait d’expulser des serpents de sa gorge tout en essayant de happer de l’air par la bouche. Sidéré, Dinh se rendit compte qu’elle était en train d’étouffer sur place. N’écoutant que son courage, il lâcha le pantalon et se précipita vers la femme qui s’était renversée sur le siège, le visage cramoisi. Le lettré lui donna de petites tapes pour la raviver, mais elle restait immobile, parfaitement flasque dans le fauteuil. Il approcha la lampe et constata que ses pupilles n’avaient plus de réaction à la lumière. Ça sentait le roussi ! Pris de panique, Dinh ouvrit la porte et appela à l’aide.

Deux serveurs firent irruption dans la pièce, aussitôt suivis par des clients rameutés par les cris.

— Vite, il faut lui donner de l’air ! Ouvrez la fenêtre !

— Desserrez-lui son col, à la patronne !

Un bouton sauta et dévoila un cache-seins couleur chair qui comprimait un poitrail sans grâce.

— Eh bien, ordonna le serveur en chef, qu’on écoute son cœur !

Il y eut un moment de flottement dans la chambre, car les hommes présents ne se sentaient pas particulièrement motivés pour poser l’oreille contre la poitrine molle.

Excédé, le cuisinier intervint de façon musclée, secouant vigoureusement la femme inerte. Comme elle ne bougeait toujours pas, il la coucha sur la table et appliqua des pressions sur son thorax avec des ahanements véhéments. En vain.

C’est alors que l’un des serveurs se souvint.

— Où est-il, le gringalet qui criait à tue-tête tout à l’heure ?

Interloqués, les autres se retournèrent pour le chercher des yeux.

Mais la porte était entrebâillée, et Dinh avait disparu.

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— Quelle journée radieuse ! s’exclama le mandarin Tân, frais et dispos après une bonne nuit de sommeil. Rien de tel qu’un soleil éblouissant et une petite brise pour rendre le chemin agréable !

Il avait endossé sa vieille veste poussiéreuse et ne tenait plus en place. L ’idée de partir de cet antre de plaisirs lui donnait des ailes.

— Et toi, Dinh, tu m’as l’air un peu fatigué. La soirée d’hier a-t-elle été éprouvante ?

La bouche pâteuse, le lettré haussa les épaules. La lumière du matin lui donnait la migraine, et ses prunelles se contractaient douloureusement chaque fois qu’un éclair jaillissait de l’eau.

— J’ai passé une merveilleuse soirée, répliqua-t-il froidement. J’aurais aimé rester un peu plus longtemps ici. Il me reste tant à découvrir !

Ils déambulaient lentement dans les rues de Faifo, à la recherche d’une gargote où remplir leur ventre avant de se mettre en route. Sur le port, les gens commençaient à s’affairer et déjà les odeurs de nourriture envahissaient le quartier commerçant. Quelques lève-tôt faisaient des génuflexions à l’ombre des sophoras pour assouplir leurs articulations ; d’autres, moins courageux, suivaient des yeux le chargement des navires qui avait repris depuis l’aube. C’était toujours impressionnant d’observer les coolies qui s’échinaient sans relâche, à monter des caisses et des ballots, comme si les cales avaient une capacité infinie. Des paquets oblongs, renfermant sans doute des rouleaux de soie sauvage, suivaient des jarres remplies de mélasse et des paniers contenant des épices. Cardamome, poivre, cannelle, anis étoilé s’entassaient pêle-mêle aux côtés de bois précieux et de cargaisons de thé.

A voir les bateaux tanguer sur les petites vagues, gémissant à mesure que leur structure travaillait, Dinh éprouvait un haut-le-cœur qui lui conférait un teint terreux. Les hommes surchargés qui passaient en courant sur les passerelles instables lui donnaient la nausée. Pour ajouter à son malaise, des passants dépourvus de tact dardaient sur lui des regards furtifs.

— Qu’est-ce qu’ils ont, ces malappris ? renâcla le lettré, les lèvres renversées de mécontentement. Décidément, cette ville serait plus agréable sans ses habitants.

— Ils admirent sûrement ton profil pincé et ta figure pâlotte, riposta le mandarin, jovial. Pour ma part, cet air qui apporte des odeurs du large me revigore tout à fait.

Ils firent quelques pas en direction du marché, abrités par les auvents tendus devant les échoppes. Le mandarin Tân ne pouvait s’empêcher de scruter les balcons dans le secret espoir de revoir une dernière fois la femme mystérieuse de l’autre nuit. Quand ils auraient quitté la région, il y aurait peu de chances qu’il remette un jour les pieds dans ce port.

— Tu as des regrets à partir ? demanda Dinh à qui ce manège n’avait pas échappé.

— Nullement ! Plus vite nous aurons laissé derrière nous cette ville grouillante, plus vite je retrouverai la tranquillité qui me sied. Avec tous ces biens qu’on nous agite sous le nez et tous ces spectacles payants, j’aurais vite fait de dépenser mes dernières sapèques de fonctionnaire.

Dinh renifla bruyamment.

— Dommage que ce fief soit aux mains du traître que tu sais. J’y coulerais bien le reste de ma vie, si ça ne tenait qu’à moi.

Il gratifia d’une grimace un promeneur qui le dévisageait avec insistance.

— Ces provinciaux n’ont vraiment aucun savoir-vivre ! Avec leurs faces lunaires de sudistes bien nourris, ils doivent envier mes traits acérés qui me viennent d’ancêtres raffinés…

Leurs pas les menèrent vers le coin des gargotes, où l’on était en train d’installer les chaises. Non loin d’eux, un homme était en train de placarder une feuille sur un mur ocre. Apparemment, il avait œuvré sur toute la place, car les petites affiches s’agitaient gaiement dans le vent. Des passants s’arrêtaient pour faire des commentaires et repartaient avec des hochements de tête hilares.

— Tiens, ils annoncent peut-être l’arrivée d’une troupe de théâtre, s’enthousiasma Dinh, particulièrement friand de ce genre de spectacles. Si c’est le cas, nous pourrions ajourner notre départ, qu’en dis-tu ?

— Compte là-dessus ! rétorqua le mandarin Tân, que ces manifestations intéressaient autant qu’un cours de broderie sur soie.

Mais déjà le lettré l’entraînait devant l’affichette qu’il examina non sans ironie.

— Regarde-moi ça, Tân ! Les autorités de la ville promettent une récompense à qui attrapera ce malfaiteur.

Il s’esclaffa, soudain oublieux de sa migraine.

— Franchement, ça, un brigand ? Tu as vu ces épaules maigrichonnes, pour ne pas dire inexistantes ? On dirait que sa tête prolonge directement son corps de garçonnet ! Et ce visage à couper au couteau ! Un nez interminable et une bouche des plus veules ! Il a l’air aussi fort et menaçant qu’un gamin affamé !

Comme le mandarin Tân ne disait mot, la main caressant son menton, Dinh demanda :

— Quoi, tu le reconnais, ce gringalet ?

Mais avant que son ami n’ait eu le temps de répondre, des cris résonnèrent derrière eux, tandis qu’un groupe d’hommes arrivait en courant.

— Oui, je suis certain que c’est lui !

— C’est son portrait tout craché !

— A moi la récompense !

Le lettré se dévissa le cou pour apercevoir le bandit qu’on allait attraper, mais les hommes convergeaient droit sur lui tandis que, déboulant d’une ruelle transversale, des sbires rappliquaient en masse, la matraque en position de frappe.

*

Appuyé contre la grande table jonchée de paperasses, Monsieur Canh contemplait le laisser-aller qui s’était emparé du tribunal. La salle principale, où il se trouvait, était d’un calme plus que suspect. La raison en sautait aux yeux : les officiers étaient en train de se livrer à leurs jeux de cartes au lieu de servir la justice. Blême dans sa tunique aux motifs de saule, il se demanda comment on pouvait à ce point se moquer de l’administration pour laquelle on était censé travailler. Bien entendu, les traites qui tombaient avec régularité tous les mois n’incitaient pas les hommes à se décarcasser pour mériter leurs appointements. Pire : ils savaient qu’ils auraient toujours de quoi payer les paris les plus stupides qu’ils se faisaient entre collègues. Monsieur Canh regrettait amèrement que son jeune âge le desserve devant les vieux roués qui s’étaient incrustés à vie dans la marche du tribunal. Il n’avait qu’une trentaine d’années, et ce n’étaient pas ses joues lisses qui allaient impressionner les prétendus serviteurs de l’ordre, que des années de paresse avaient confits dans une inertie impossible à vaincre.

Continuer : partie 3 sur 10