L'esprit de la renarde
Début du texte
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 10 parties.
Dans la lumière incertaine des lanternes, le mandarin ne sut pas s’il avait discerné un sourire discret de la jeune femme. Apparemment, elle s’amusait à mettre à mal le concept de la famille. Qu’est-ce qui pouvait bien motiver un tel désaveu ?
La tasse de thé terminée, le mandarin ne sut comment prolonger la conversation. Mu par une curiosité toute personnelle, il aurait souhaité lui poser d’autres questions concernant ses relations avec son mari, mais comment aborder un point aussi indiscret ? Dehors, il devait déjà faire nuit et il n’était pas décent de s’attarder chez une femme à une heure si avancée.
Il se levait pour partir quand la porte coulissante s’ouvrit brusquement.
— Maîtresse ! Le soleil est couché. Sortirons-nous cette nuit ?
Déroutée, la vieille femme qu’il avait vue dans le coupe-gorge mit la main devant sa bouche. Rouge d’embarras, elle s’excusa en hâte de son irruption. Le mandarin s’inclina, mais eut le temps d’apercevoir sur le visage de Madame Kitsune une expression irritée plus fugace qu’un battement de cœur.
*
Les lumignons étaient déjà allumés sous la véranda du clan des Yuan quand Monsieur Tho la quitta d’un pas décidé. Après une interminable soirée passée à persuader les chefs de guilde du bienfondé de ses craintes, il n’était pas mécontent de retrouver l’air frais du soir. Contre toute attente, ces derniers s’étaient montrés plus soupçonneux que prévu. Certes, la menace des marchands malais et des navigateurs européens les avait ébranlés, mais dès qu’il avait abordé la question de la cotisation, il avait assisté à une levée de boucliers. Le général à la retraite se remémora la panique qui s’était emparée de l’assistance : à l’idée de se séparer de leurs lingots d’or, les commerçants avaient blêmi comme si on était en train de leur ravir leur maîtresse. Malgré son expérience, il ne s’attendait pas à ce qu’ils s’accrochent à leur pactole telle la syphilis au bas-ventre d’un moine. Monsieur Duy, représentant des exportateurs de bois précieux, s’était arrogé le rôle du meneur d’hommes et avait été particulièrement difficile à convaincre, lui opposant des arguments retors dont le seul but était de le mettre en valeur face à ses pairs.
Monsieur Tho caressa pensivement sa belle barbe blanche, le sourire aux lèvres. Heureusement qu’il avait suffi d’asséner quelques faits avérés, quoique dramatisés, pour leur injecter un doute encore plus insidieux. Ces marchands pusillanimes étaient alarmés à l’idée que dans d’autres contrées il y avait des congrégations comme la leur, luttant pour leurs propres débouchés, avides de profits, qui envoyaient des navires sur les océans à la recherche de nouveaux marchés. Les noms mystérieux, dont les consonances invitaient au rêve tout en promettant des cauchemars, les faisaient trembler de crainte et il n’avait qu’à les citer, déroulant une litanie magique qui achevait de les ensorceler : îles de la Sonde, Lombok, Amboine, Ceram, Aceh, Mexico, Formose… Savamment, il faisait naître les senteurs d’épices, le piquant du poivre et la douceur de la cannelle, puis évoquait le froissement de la soie. Subjugués, les chefs de guilde le suivaient dans les mines d’argent et les gisements de zinc avant d’être éblouis par l’éclat des rubis et des pierres précieuses. Pour augmenter le dépaysement, Monsieur Tho n’avait pas hésité à mentionner des peuplades inconnues dont on avait tout à redouter : Persans, Gujeratis de l’Inde, Khas du Laos, Mons du Myanmar. A ceux qui étaient portés sur la religion, il parlait de Borobudur, de la Bactriane, de l’Inde. Pour ceux qui exportaient des produits de l’agriculture, il invoquait le delta de l’ Ayeyarwaddy, la plaine centrale de Siam, la vallée du Fleuve Jaune… Au final, les négociants étaient étourdis par l’immensité d’un monde dans lequel ils n’occupaient qu’une place infime, sans remparts ni défenses. Assurément, il n’était pas superflu de se protéger par tous les moyens, fussent-ils coûteux et à la limite de l’honnêteté. Le montant de la participation provoquait à l’évidence davantage de grincements de dents que le fait qu’elle serve à graisser des pattes, mais poussés dans leurs derniers retranchements par le spectre de la concurrence, les chefs de guilde avaient fini par se faire une raison. Et une fois encore, le vieux général savourait une victoire qu’il ne devait qu’à son ingéniosité et à son sens de la persuasion.
L ’esprit fouetté par le vent de la réussite, Monsieur Tho traversa les quartiers populaires où les gargotes avaient fait le plein de clients et se dirigea tranquillement vers la sortie de la ville. Il se félicitait de l’ascendant pris sur les puissantes corporations de la région, car les vieux singes des guildes n’étaient pas nés de la dernière pluie, et pour les impressionner, il fallait plus que de vains mots jetés en l’air. S’il n’avait pas embrassé la carrière de soldat, il aurait aussi bien pu se distinguer en tant qu’acteur ou conteur, se dit Monsieur Tho, guilleret. Mais il se rappela les campagnes militaires, où la violence des hommes se dévoilait au grand jour, si bestiale et primitive qu’il suffisait d’un peu d’intelligence pour la canaliser et s’en servir à ses propres fins. Dans sa jeunesse, il avait démontré son habileté et était rapidement monté en grade, se hissant au sommet de l’état-major du seigneur Nguyên, qu’il avait suivi dans le Sud. Depuis longtemps, il savait où allait sa loyauté : à celui qui avait le moins de scrupules et le plus d’ambition, à celui qui n’hésiterait pas à déferler sur les terres méridionales, quitte à massacrer les populations pour étendre les frontières de l’Empire. Monsieur Tho avait toujours aimé l’action et le goût métallique du sang. Contrairement au seigneur Trinh du Nord, un pleutre qui se contentait de repousser les assaillants chinois d’antan, le seigneur Nguyên se délectait dans l’attaque. La conquête du Sud allait prouver sa suprématie et sans doute le mettre à la tête de l’Empire, une fois le pouvoir central décapité. Et alors, se dit Monsieur Tho en se frottant les mains, tous ceux qui l’auraient épaulé dans ses projets seraient portés par la vague montante de la gloire, qui ne mourrait que sur les marches du palais.
Il ne serait pas dit que l’âge l’empêcherait d’accéder aux plus hautes fonctions quand sonnerait l’heure de la victoire. Lui, qu’un classement médiocre aux concours triennaux avait écarté des rangs des lettrés, avait dû se tourner vers la carrière militaire. Mais bientôt il se vengerait de ces bureaucrates du Nord en leur infligeant une défaite dont il goûterait chaque instant. Monsieur Tho se redressa de toute sa taille, sa barbe flottant au vent comme une bannière triomphante.
Avec un claquement de la langue, le général s’engagea dans une ruelle qui menait à l’avenue principale. Des rêves plein les yeux, il sursauta quand un bras lui encercla rudement le cou.
— Ah, voilà un vieillard qui m’a l’air lesté de sapèques ! susurra une voix canaille à ses oreilles. Visez-moi cette tunique de soie coupée à la mode de Nankin ! Ce n’est pas le paysan du coin qui peut se draper avec une telle élégance !
Monsieur Tho entendit son agresseur rire désagréablement. Malgré ses efforts, il ne pouvait distinguer son visage car l’autre se tenait dans son dos et menaçait de lui couper la respiration par son étreinte brutale. Sa voix aux intonations des bas-fonds était étouffée par le bandeau de tissu qui lui masquait la bouche.
— Lâche-moi, sale mendiant ! grogna le général en se tortillant dans tous les sens. Laisse tranquilles les citoyens honnêtes et rentre chez toi, là où la fange est épaisse ! Franchement, on ne devrait pas donner aux porcs le droit de trotter dans les rues de Faifo !
— Par ici les piécettes, d’abord ! Tu ne crois pas que je te serre dans mes bras pour le simple plaisir de palper ta maigre carcasse !
Le vieillard aurait voulu lui décocher un coup de pied castrateur, comme il l’avait vu faire par ses soldats, mais force lui était de constater qu’il avait été seulement général et non pas homme de terrain.
— Imbécile ! Tu ne sais donc pas qui je suis ?
— Qu’est-ce que tu veux que ça me fasse ? Du moment que tu as les orteils à l’aise dans des souliers à sequins, voilà tout ce qui m’importe. Tu pues la richesse, et les sapèques doivent sortir à la queue leu leu de tous tes orifices, alors aboule !
Le scélérat éclata d’un rire gras qui sentait l’alcool de piètre qualité. Peut-être était-il si saoul qu’il ne pourrait le poursuivre ? Monsieur Tho se débattit de toutes ses forces, mais l’autre ne fit que resserrer sa prise.
— Pas si vite ! Je t’ai demandé quelque chose, il me semble. Fais vite, sinon…
— Sinon quoi ? glapit Monsieur Tho avec frénésie.
Pour toute réponse, une lame se glissa en travers de son cou tandis que son assaillant lui soufflait de nouveau une haleine avinée.
— Ça te suffit ? Je commence à perdre patience. Tu vas m’obliger à te toucher intimement, si tu continues.
Fébrile, il se mit à fouiller dans les plis de la tunique du général, tirant ici et là des pans de peau flapie, cherchant sans honte les ligatures de sapèques là où elles n’étaient pas.
— Ah, tu les caches donc sous tes aisselles de bouc ? s’énervait-il en ne parvenant pas à trouver les pièces. A moins que ce ne soit entre tes fesses rabougries ?
Monsieur Tho fulminait. Il ne se prêtait pas de bon gré aux attouchements de ce truand aux pattes huileuses.
— Les sbires ne vont pas tarder à faire leur ronde ! Tu es cuit ! lança-t-il, furieux.
— Compte sur ton incapable de fils et tu crèveras les tripes à l’air !
Le général se raidit. Son agresseur savait donc qui il était ! Un soupçon l’effleura soudain. Il laissa glisser son regard vers le couteau appliqué contre sa gorge. C’était bien ce qu ’il pensait : le tranchant de la lame n’était pas directement posé contre sa peau. L ’assaillant l’immobilisait avec le côté émoussé du coutelas.
— Pitié ! bêla Monsieur Tho avec des trémolos dans la voix. Ne me faites pas de mal ! Je ne suis qu’un pauvre homme qui a une famille ! Mon fils est en effet un incompétent, mais j’ai un neveu que j’affectionne. Le malheureux a des problèmes d’argent et j’allais de ce pas lui remettre quelques ligatures de sapèques pour le soulager de ses dettes…
— Vraiment ? s’exclama la brute en s’écartant de lui, la face épanouie. Ça alors, quelle bonne nouvelle !
Mais Monsieur Tho s’était retourné et avait arraché d’un geste brusque le tissu qui dévoilait un sourire béat.
— Crétin ! cria-t-il en frappant son agresseur de ses poings fermés. Tu as cru m’avoir avec tes arnaques à la petite semaine ? Ça ne te suffit pas de déshonorer la famille avec tes dettes de jeu !
L ’autre faisait le dos rond, malgré sa haute stature, tandis que le général faisait pleuvoir des coups en pagaille.
— Ta pauvre mère n’est même pas enterrée que tu commences déjà à faire des tiennes, espèce de gredin sans imagination ! Voleur à la noix, brigand d’opérette, tu vas apprendre comment on traite son oncle !
Ce disant, il lui attrapa les lobes de l’oreille et se mit à les tirer avec acharnement.
— Tu oses me tripoter comme la première prostituée venue, hein ? Qu’est-ce que tu disais donc ? Des sapèques plein les orifices ? Tu veux parler d’orifices ?
Hors de lui, il lui enfonça deux doigts dans les narines tout en appliquant une torsion vicieuse qui tira un beuglement au chef du marché. Celui-ci recula, penaud, les mains plaquées sur son nez qui commençait à saigner.
— Mon oncle ! s’écria Monsieur Phi, les coudes levés pour parer les coups. Pardonnez-moi, mais je suis à la dernière extrémité !
— Vraiment ! ahanait le vieux en lui griffant le cou de ses ongles de rapace. Tu es bien le fils de ton abruti de père ! S’il n’avait pas péri écrasé par un buffle en rut, il aurait vendu ta mère pour couvrir tous ses emprunts !
Excédé par ce coquin insolent qui avait tenté de le délester, le général retrouvait toute sa vigueur et s’abandonna à une rancœur qu’il avait jusqu’alors endiguée.
— Tu peux jouer au caïd avec les minables du marché, mais ne t’avise surtout pas de te frotter à moi ! Les vermines comme toi, j’en écrase tous les jours sous mes souliers à sequins !
— Prêtez-moi juste une ligature de sapèques, vénérable oncle ! J’ai les créanciers chinois à mes basques, et ils me menacent des pires tortures si je ne les paie pas dans les plus brefs délais.
Monsieur Tho leva des sourcils pleins d’arrogance.
— Je ne prête jamais qu’à des taux d’usurier, tiens-le-toi pour dit.
Le visage illuminé, Monsieur Phi joignit les paumes en signe de reconnaissance.
— Rien qu’une ligature ! Dans quatre jours, je vous la rendrai sans faute !
— Dans quatre jours ? hennit l’autre, hilare. Tu comptes arnaquer les marchands de volaille et voler les bonzes ?
Monsieur Tho considéra le grand escogriffe qui ne faisait plus le faraud et sortit dédaigneusement quelques piécettes de sa manche. Avec condescendance, il les fit tinter devant lui, puis allongea la main. Au moment où le jeune homme s’apprêtait à s’en saisir, il les jeta en l’air, les dispersant comme des fétus au vent.
— Va ! Tu peux bien fouiller dans la poussière pour les retrouver. Les chiens en font autant pour dénicher des bouts de gras qu’on leur lance.
Sur ce, il s’éloigna d’un pas léger, tandis que Monsieur Phi le suivait de ses yeux injectés de haine.
*
Le regard errant sur l’eau qui plissait comme une étoffe transparente, le mandarin Tân, débarrassé de son uniforme de sbire, avala une gorgée de nouilles. En l’absence du lettré Dinh aux goûts raffinés et coûteux, il avait opté pour une gargote dont les portions lui semblaient généreuses, et il n’avait pas été déçu de son choix. Les baguettes en bambou était un établissement sans fioritures qui proposait des plats robustes. Issu du milieu paysan, le mandarin avait toujours eu un faible pour la nourriture qui tenait au corps. La friture de poissons, sentant le sel et la mer, ne le rebutait pas et les nouilles plates, luisantes de sauce d’huître et d’huile de sésame, le satisfaisaient davantage qu’une soupe aux ailerons de requins, mets de riches qui se laissait boire comme de l’eau aromatisée. La quantité lui importait, contrairement aux fonctionnaires de l’Empire qui se contentaient de picorer ici et là, laissant des miettes pour montrer leur retenue et leur prospérité. Particulièrement sensibilisé aux inondations et aux sécheresses depuis son enfance, il connaissait la valeur de chaque grain de riz, le coût du moindre œuf, et se faisait un devoir de nettoyer son bol comme s’il ne devait pas y avoir de repas le lendemain.
Le poulet au cumin terminé, il eut une pensée émue pour le lettré qui devait déguster un consommé au chou dans l’intimité de sa cellule. Combien de bols de bouillon lui restait-il à siffler avant le retour de l’infâme mandarin Châu ? Il soupira devant le peu d’indices qu’il avait récoltés dans l’affaire du meurtre de Madame Prune. La visite chez le général n’avait pratiquement rien donné, à part le plaisir de revoir la belle Madame Kitsune.
Le mandarin allongea ses jambes et cala ses mains derrière la nuque. Un léger sourire éclaira son visage. Quel agréable moment il avait passé dans l’aile ouest à l’élégance dépouillée ! Non seulement il s’était aperçu qu’il existait des similarités culturelles entre le Japon et le Dai-Viêt, mais il avait aussi appris que la situation religieuse là-bas n’était pas si éloignée de ce qu’il rencontrait ici. Cependant, Madame Kitsune n’avait pas fini de l’intriguer. Il avait cru un instant pouvoir l’appréhender, car elle était comme lui sensible aux esprits qui sous-tendent le monde, mais elle s’était aussitôt échappée en affichant un cynisme digne de l’ami Dinh. Visiblement, les liens sacrés de la famille n’avaient pas de valeur pour elle. N’avait-elle pas dénigré les relations entre parents et enfants ? Etait-ce une façon de suggérer qu’elle n’éprouvait pas de sympathie pour son beau-père ? Il plissa les paupières. Il ne fallait pas sous-estimer cette femme. Ses connaissances étaient vastes et son sang-froid exemplaire, pourtant elle avait semblé troublée d’en avoir trop dit sur le compte de Madame Prune. L ’air gênée, elle avait avoué que cette dernière avait subitement trouvé des fonds au moment d’ouvrir l’auberge de La lune rose. Qu’entendait-elle par là ?
Il battit des cils. Une amertume qu’il avait tenté de ravaler venait de remonter à la surface de sa conscience. Il se remémora les cheveux de bronze contre la peau diaphane, et son esprit fut cinglé par les vents du doute. Elle dégageait une maîtrise de soi presque irréelle. La seule émotion vive qu’il avait pu lui voir était l’irritation qui avait enflammé son regard à l’entrée de sa dame de compagnie. Qu’est-ce qui avait motivé une réaction si violente ?
— Hé, beau gosse, tu veux faire un tour avec moi ?
Tiré de ses réflexions, le mandarin Tân sursauta. Une jolie fille aux cheveux relevés tendait vers lui un cou gracile, tout en arborant un sourire d’enchanteresse. Elle approcha une chaise et s’installa tout près de lui, de sorte que son parfum entêtant vint lui chatouiller les narines.
— Tu dois faire erreur, répliqua le mandarin, soupçonneux. Je ne te connais pas.
— Pas encore, fit-elle avec un clin d’œil. Mais quand la nuit sera finie, tu ne demanderas qu’à me revoir.
Pour prouver ses dires, elle se pencha vers lui, laissant voir les rondeurs éblouissantes de ses seins. Le magistrat soupira en examinant ses paupières rehaussées par un trait de khôl et ses lèvres carmin. Elle devait avoir à peine quinze ans, et semblait déjà versée dans ce rôle d’entraîneuse. Il secoua la tête sans mot dire.
— Allons, mon petit coquin, dis-moi que tu me trouves belle ! roucoula-t-elle en passant sa main le long des hanches que sa robe moulait de façon suggestive.
Certes, il concédait que ses formes étaient ravissantes, faites de courbes galbées et de douceur lascive, et que son minois de gamine fardée n’était pas sans charmes. Son travail n’avait pas eu le temps d’altérer la fraîcheur de ses joues qui se devinait sous la poudre de riz. Mais le jour n’était pas encore venu où il céderait à l’appel de l’amour vénal.
— Tu n’es pas désagréable à contempler, mais j’en ai connu des plus sophistiquées, dit le mandarin sur un ton égal. Dans dix ans, tu vas en faire vingt de plus, si tu continues ce petit jeu.
— Regarde qui parle ! s’exclama la jeune fille, le rouge lui venant au front. Un péquenot comme toi qui manges dans la gargote la plus grasse de la ville et qui oses me donner des conseils ! Retourne à tes buffles, puisque tu ne sais pas apprécier les jolies demoiselles !
— Et toi, tu ferais mieux de garder les oies au lieu de monnayer bêtement tes charmes !
Les bras croisés sur la poitrine, la fille le toisa.
— Au moins, avec le travail que je fais, je n’ai pas besoin d’ingurgiter des nouilles trempées dans de l’huile. A ce rythme-là, tu vas avoir la bedaine d’une femme enceinte et ton buffle refusera de te porter.
Pour toute réponse, le mandarin se mit à boire tranquillement son thé.
Elle se mit à chercher des yeux d’autres clients potentiels, mais dans l’auberge il n’y avait qu’un vieillard en train de sucer une seiche indestructible et un homme avec une tête de déterré. Revenue à des sentiments moins mercantiles, elle s’accouda à la table.
— Moi, c’est Aube Violette, et toi ?
— Tân, répondit laconiquement le mandarin.
— Tu viens de quel village ? C’est la première fois que je te vois ici.
Le magistrat fit un signe vague de la main.
— Je suis de passage. Je viens voir un cousin à moi qui habite dans le coin.
— C’est qui ?
Pris de court, le mandarin prononça le premier nom qui lui vint à l’esprit.
— Monsieur Bonheur – mais tu ne dois pas le connaître.
Aube Violette partit d’un rire joyeux.
— Le médicastre qui ressemble à un enfançon ! Bien sûr que je le connais ! En fait tout le monde le connaît, on le voit partout et à toute heure. Il va et vient, du matin au soir, car il n’y a que lui qui exerce dans la ville.
Elle jaugea, sceptique, les épaules larges et les longues jambes du mandarin.
— Pour son cousin, tu ne lui ressembles guère…
— Euh, c’est que mon père était un militaire, bredouilla le mandarin, s’embourbant dans ses mensonges. Très grand et très fort, tu vois…
— En tout cas, je peux te confier que ton cousin a vraiment l’apparence d’un gamin, poursuivit Aube Violette en baissant la voix.
— Comment ça ?
— Eh bien, disons que son nez est son plus long appendice – mais c’est un secret professionnel.
Elle mit un doigt devant sa bouche qui ne demandait qu’à éclater de rire.
Le mandarin fit celui qui n’avait pas entendu et lui renvoya prestement une question.
— Et toi, pourquoi avoir choisi ce métier ? Tu ferais bien de te chercher un mari honnête au lieu de traîner dans les rues du port.
— Arrête donc de me sermonner ! On croirait entendre un représentant de la loi ! Sache qu’avec tous ces marins, l’endroit est idéal pour se faire une petite fortune.
— Mais ce sont des étrangers ! ne put s’empêcher de s’exclamer le mandarin.
— Oui, et alors ? rétorqua Aube Violette en se rejetant en arrière pour cambrer ses reins aguichants. Ils sont plus inventifs que les Viêts, crois-moi.
— Je ne vois pas ce que tu veux dire. Les Viêts sont des gens très bien.
— Bien bornés ! s’esclaffa la jeune fille. Tu veux que je te dise ? Les Viêts n’ont aucune imagination quand il s’agit d’honorer leurs femmes.
— Garde tes théories pour toi, grommela le mandarin, qui ne voulait pas se laisser entraîner sur un terrain glissant.
— Ce n’est pas une théorie. Elle est étayée par des faits. Le Viêt classique a autant d’allant qu’un verrat dans toute sa splendeur.
Elle croisa et décroisa ses jambes minces.
— Il va vite en besogne puis repart en trottinant avec sa queue en tire-bouchon.
— Le verrat.
— Le Viêt.
— L ’addition ! cria le mandarin au serveur qui somnolait au comptoir.
Aube Violette secoua la tête, une fossette se creusant dans ses joues.
— Et le mieux, vois-tu, c’est que les étrangers sont généreux. Quand ils se passionnent pour toi, ils n’en veulent plus d’autre et là, ils sont prêts à payer.
Elle se leva comme le serveur arrivait en bâillant.
— D’ailleurs, il est temps que j’aille voir mon petit capitaine portugais qui m’attend depuis hier soir. Ravie d’avoir bavardé avec toi.
Elle s’éloigna en exhibant un dos admirable, puis se retourna sur le seuil avec un sourire.
— Mes amitiés à ton cousin. Dis-lui que je jouerai à la patiente incontinente quand il veut.
*
— Arrêtez de me lécher les orteils, c’est obscène, marmotta le lettré Dinh en se recroquevillant dans sa couverture. Je ne joue pas à ce jeu-là avec n’importe qui.
— Qu’est-ce que vous me chantez là ? se rebiffa Postillon Fétide d’une voix rogomme. J’ai des goûts parfaitement normaux, moi !
Dans la geôle plongée dans le noir, Dinh sursauta. Il venait de sentir un frôlement au niveau de son ventre, et son compagnon était de l’autre côté de la pièce.
— Des rats ! s’exclama le lettré, bondissant de sa couche. Ils sont partout, ils vont nous dévorer tout crus !
Postillon Fétide se mit sur son séant et alluma une lanterne. Une pelisse grise s’échappa par les barreaux.
— N’ayez pas peur, ce n’est qu’un gros rat de rivière qui a l’habitude de venir ici de temps à autre. Il a des dents pointues et des griffes affûtées, mais il ne tire pas le sang, allez ! Ce n’est pas comme les tiques qui infestent les couvertures.
— Comment ! s’écria Dinh, en se grattant furieusement. Où va l’argent du contribuable si ce n’est pas dans la désinfection des couvertures ?
— Bah ! Le mandarin Châu se dit que pour des gens destinés au gibet, quelques morsures inesthétiques n’y changeront rien, et il n’a pas tout à fait tort.
Dinh se rassit, les bras autour des genoux, et fit la grimace.
— Ce mandarin mérite qu’une horde d’éléphants lui passe sur le corps. Vous n’avez rien de juteux dans vos archives pour le faire tomber avant qu’il ne m’envoie dans l’au-delà ? Allons, l’ignoble personnage doit bien avoir quelques maîtresses déjà mariées, ou bien un faible pour les animaux visqueux, ou encore une disgrâce physique qu’il ne souhaite pas dévoiler ?
— Une disgrâce physique ? s’étonna Postillon Fétide, soudain intéressé. De quel ordre ?
— Je ne sais pas, moi… Des pieds palmés ? Des épaules velues ? Trois sexes ?
— Désolé, je ne suis pas au courant, répondit le délateur, déçu.
Il se gratta les tempes en considérant le lettré dont la mine allongée faisait pitié.
— En revanche, peut-être que j’aurais une information sur Monsieur Canh…
— Monsieur Canh ? Ça ne m’intéresse pas, répliqua Dinh, c’est le seul qui a l’air d’être à peu près correct dans cette affaire.
Mais emporté par ses mauvaises habitudes, l’autre se pencha vers lui et chuchota sur un ton confidentiel :
— Je crois qu’il bat sa femme.
— Vous dites n’importe quoi ! Je l’ai vue, sa femme, et elle n’avait pas l’air d’avoir été battue.
— Ah ? Vous l’avez vue quand exactement ?
— Eh bien, il y a quelques nuits de cela.
— Et où ça ?
— Elle se trouvait dans une ruelle mal éclairée…
Postillon Fétide se tapa sur la cuisse, surexcité.
— Voilà ! Il faisait trop sombre pour distinguer les marques.
Incrédule, Dinh se tourna vers lui. Son compagnon avait le regard fixe, comme s’il venait de lui confirmer une réalité qu’il avait toujours soupçonnée.
— Pourquoi pensez-vous que Monsieur Canh bat sa femme ?
— Mais parce qu’on ne la voit jamais de jour… Si ça se trouve, il a peur qu’on remarque les traces de sa violence. Oui, ça doit être ça… Il la fouette la nuit et l’empêche de sortir en journée.
Englué dans ses pensées, il remuait la tête à mesure que sa théorie prenait corps.
— Mais oui ! C’est logique ! Monsieur Canh est dominé par un père despotique, un général qui croit que sa famille doit être menée par une poigne de fer, et à son tour, il se défoule sur sa femme. Madame Kitsune est japonaise, vous le saviez ?
— Non. Mais quel rapport ?
— Elle est ici en terre étrangère, donc très vulnérable. Sans doute qu’elle n’ose pas se plaindre. Oui, elle se trouve piégée dans les griffes de son monstre de mari !
Dinh leva les mains pour l’apaiser.
— Allons, calmez-vous ! Je suis sûr que vous vous imaginez des choses à propos du responsable du tribunal. Il m’a l’air d’un homme tout à fait équilibré.
— C’est souvent l’apanage des monstres, le saviez-vous ? reprit Postillon Fétide. Ils semblent tout à fait bénins comme vous et moi, mais ce sont des erreurs de la nature, ils sont privés de cœur et de sentiments !
Il cogita intensément, les cheveux ébouriffés et le souffle court. Au bout d’un moment, la conclusion tomba, imparable :
— La preuve, c’est qu ’ils n’ont pas d’enfants !
Malgré lui, Dinh laissa échapper un sourire.
— Alors là, vous me tenez ! Que peut-on bien opposer à ça ?
Vexé, Postillon Fétide souffla la flamme, et décréta dans l’obscurité de la geôle :
— Gaussez-vous ! Il y a toujours quelque chose qui cloche dans un couple qui n’a pas d’enfants !
*
Dans la lumière cendrée qui tombait d’un quartier de lune, une forme filait, un trait flou entre les rizières endormies. Les plis de sa robe touchaient à peine terre tant elle se déplaçait avec vélocité. Les oreilles aux aguets, un observateur n’aurait pas décelé le frôlement de ses pas dans l’herbe du sentier, car elle se mouvait comme l’ombre des nuages passant sur les collines. Madame Kitsune n’avait pas seulement l’agilité du renard dont elle portait le nom, elle avait aussi son sens de la précision. Elle se repérait par rapport à la déclinaison de la lune et à la danse des étoiles, comme les félins de jadis quand ils franchissaient la barrière entre le monde des animaux et l’univers des hommes. Ils suivaient alors l’odeur de l’herbe mouillée, le tremblement de l’air à l’approche d’un cours d’eau, la senteur intense de la peur. Naguère, ils se terraient dans les replis des arbres et sous le moutonnement des graminées, sous la forme d’une ombre rousse qui détalait sous le vent. Et quand, à la nuit tombée, ils réapparaissent métamorphosés, on aurait dit des jeunes femmes à la chevelure de feu et au visage de marbre.
Madame Kitsune leva les yeux vers le ciel, laissant couler cette lumière qui glissait sur sa peau comme une onde glacée. Autour d’elle, la campagne bruissait de mille voix dont elle connaissait toutes les variations. La rainette tapie dans la vase lâchait un petit soupir spasmodique, le rat des champs vagabondait sur la digue de la rizière, tandis que le hibou insomniaque hululait jusqu’à la fin de la nuit. En tendant l’oreille, elle aurait pu saisir le plus infime battement de leur cœur et sentir le sang qui martelait leur poitrine.
De nuit, sa vision était parfaite. Ses pupilles élargies distinguaient sans faille les teintes infinies de gris que revêtait le monde dans cette obscurité à peine diluée par un rayon d’argent. Le gris solide des tuiles immobiles contre le gris flottant du ciel, le gris perlé de l’eau où s’était incrusté le gris marbré d’un reflet de pierre. Le gris tour à tour mouvant, déformé, recomposé des silhouettes qu’elle voyait passer dans son champ de vision, le gris mercuriel des gouttes de pluie happé par le gris sans épaisseur des nappes de brume. Elle voyait tout cela quand elle détectait le mouvement, anticipant la fuite au moment de se mettre en chasse.
Mais c’étaient les odeurs qui laissaient une impression inaltérable sur la toile de sa conscience. L ’odeur verte d’une carapace de tortue, la senteur dorée d’une papaye sur le point de tomber, le parfum brillant des gouttes de rosée épinglées sur les pousses de bambou. Ces odeurs miroitaient, étincelaient, illuminant son environnement nocturne comme des feux d’artifice explosant en silence. Nez au vent, elle humait le monde et accueillait en elle les pigmentations olfactives de chaque chose, les nuances colorées de chaque émotion – le vermillon de la peur, le vert céladon du contentement, le pourpre profond de l’amour.
Toutes les nuits, quand elle sillonnait ainsi la plaine, elle se sentait libérée de son fardeau, pour un temps délivrée de cette malédiction qui la talonnerait jusque dans la tombe. Les tempes battantes, elle renaissait aux sensations primitives de la chasseresse lancée à la poursuite d’une proie qui s’affole. Le fumet de la terreur, la vitesse de la traque, la précision de l’attaque – elle s’enivrait de cet équilibre si fragile entre la vie et la mort comme on s’enivre d’un alcool qui vous plonge dans l’oubli. Dans ses veines coulait alors le sang impétueux des renards d’antan, vif et sans entraves, qui pulsait à l’affût du danger et se délectait de la prochaine tuerie.
OceanofPDF.com
Après une nuit agitée par des cauchemars dans lesquels il se faisait courser par une troupe de verrats à l’imagination réduite et cependant évidente, le mandarin Tân s’habilla à la hâte. Une idée s’était imposée à lui alors qu’il s’était réveillé en nage avant la fin de l’horrible cavalcade. C’était à propos de la mort de Madame Prune, et il entendait vérifier son hypothèse auprès d’un spécialiste.
L ’uniforme fripé d’officier du tribunal le serrant aux entournures, il se fraya un chemin à travers plusieurs groupes de citadins qui se dirigeaient vers l’ouest de la ville. Les hommes portaient des tuniques en soie et les femmes des robes aux cols brodés. Etonné, le mandarin se demanda ce qui motivait une si belle mise. Mais il n’eut pas le temps d’approfondir la chose qu’il arrivait déjà à la rue dans laquelle il devait s’engager. Un apothicaire était en train d’enlever les volets en bois de son officine. Le magistrat se détourna vivement du panneau qui vantait des aphrodisiaques fabriqués à partir des testicules de porc, et poursuivit son chemin jusqu’à une porte entrebâillée. Comme la pièce principale était déserte, il s’approcha du cabinet qui la jouxtait.
— Vas-y, mon petit, penche-toi en avant. Dis-moi si je te fais trop mal.
— Là oui, vous me faites mal.
— … ’ Je me disais aussi Tu nes guère rembourré pour un garçon de ton âge.
Le mandarin toussota pour signaler sa présence, et Monsieur Bonheur se retourna avec effarement. Devant lui, un gamin d’une dizaine d’années, maigre à l’extrême et nu jusqu’à la ceinture, affichait une moue de douleur.
— ’ Ah, cest vous, Lettré Tân ! Juste un petit instant, et je suis à vous. J’étais en train d’examiner ce jeune garçon qui présente des symptômes inquiétants. Visez-moi ça !
Il pinça la peau de son patient qui gémit bruyamment.
— Vous avez déjà vu un garnement aussi décharné ? Et ces yeux ! On dirait qu’ils ont été maquillés !
En effet, de grands cernes se creusaient sous les orbites du garçon, lui donnant un air sépulcral.
— ’ ’ Tu dors, la nuit ? fit-il s adressant à lui dune voix douce.
— … Oui, mais le matin, je ne sais pas pourquoi je suis si fatigué se
plaignit le gamin.
Pris de vertige, il commençait à perdre l’équilibre et se rattrapa au rebord de la table.
— Tu manges suffisamment ?
— ’ Pour sûr, je narrête pas de manger et de boire, tellement que mes parents s’en montrent mécontents ! Ils disent que c’est du gâchis et qu’ils n’ont pas besoin d’une bouche goulue qui avale gâteau sur gâteau.
Monsieur Bonheur hocha la tête et fit pivoter le jeune patient sur ses talons. Il lui fit lever les bras afin de palper ses aisselles, enfonça un doigt dans l’abdomen, puis tâta des boutons disséminés sur sa peau.
— Hum, présence de furoncles, nota-t-il.
Le mandarin suivait avec attention les manipulations du médecin. Parfaitement absorbé, il avait l’air de réfléchir intensément. Soudain, le garçon se tortilla sur place, le corps crispé de nervosité.
— Dites, Monsieur Bonheur, je peux ? Ça devient pressant.
— … Déjà ? Ça ne fait pas longtemps que tu y es allé
Comme le gamin le suppliait du regard, les jambes entortillées, le médicastre avança prestement un seau dans lequel il se soulagea en se détournant. Le jet était clair et fort copieux. Quand ce fut fini, le médecin se pencha sur la production.
— ’ Bien. Cest aussi transparent que la dernière fois. Combien de fois dois-tu te soulager par jour ?
— Je ne compte plus ! Et ça arrive aussi la nuit, ce qui est plus gênant.
Monsieur Bonheur acquiesça d’un mouvement du menton.
— ’ Cest bon, tu peux te rhabiller maintenant.
Il se tourna vers le mandarin.
— ’ Intéressant, nest-ce pas ? Avec toute cette urine, je vais pouvoir avancer dans mes recherches sur le minerai d’automne. Si les résultats sont probants, peut-être qu’on m’invitera au colloque qui se tiendra sous peu à Macao !
— ’ … C est une quantité assez importante pour un si petit corps fit
remarquer le magistrat.
— ’ ’ ’ ’ Mais oui, c est là tout l intérêt de l affaire ! Ce petit souffre dune maladie que les Chinois avaient déjà identifiée il y a des centaines d’années, et qui fait produire une urine sucrée en abondance – plusieurs seaux en une journée. C’est exactement ce qu’il me faut pour les sublimations.
S’étant rajusté, le gamin tira sur la tunique du médicastre et tendit la main. Avec un soupir, celui-ci lui donna quelques sapèques pour le faire déguerpir.
— ’ ’ ’ N oublie pas de m envoyer ton petit frère un de ces jours, sil a envie de se faire un peu d’argent, ajouta-t-il pendant que l’autre s’en allait en sautillant.
Demeuré seul avec le mandarin, il soupira, l’air abattu.
— ’ ’ N est-ce pas malheureux ! Jen suis réduit à examiner des patients et à les payer pour leurs sécrétions ! Ce n’est pas demain que je serai l’homme le plus riche de la rue.
Navré, Monsieur Bonheur passa une main sur ses joues lisses comme celles d’un enfant.
— ’ ’ Quoi ? Qu est-ce quil y a ? demanda-t-il soudain en battant des cils.
Le mandarin Tân qui, malgré lui, regardait intensément le nez du médicastre, fut tiré de ses déductions. Maudite Aube Violette et ses allégations perverses ! Il rougit d’embarras et toussota pour se donner une contenance.
— … Excusez-moi, je rêvassais En fait, je suis venu vous voir au sujet de Madame Prune. Est-il possible de connaître la cause du décès ?
— ’ Oh, vous savez que je nai pas eu le droit de pratiquer une autopsie, interrompit Monsieur Bonheur. Il faut attendre le retour du mandarin Châu, qui exige d’être présent dans ces occasions.
— ’ Ah ? Il a bien du courage, malgré ce quon dit sur lui, dit le mandarin Tân que la vue des cadavres indisposait au plus haut point.
— ’ ’ ’ C est surtout parce qu il aime assister à louverture du corps et contempler les incisions qu’on peut effectuer sur les divers organes. Très impressionnant pour un spectateur, quoique assez routinier pour celui qui s’y connaît. Il n’y a que l’odeur qui devient gênante au bout de quelques jours…
Le mandarin leva la main pour endiguer le flot de paroles qui commençaient à lui donner la nausée.
— ’ ’ En réalité, ma question est d ordre plutôt théorique. Jai appris que Madame Prune avait assisté à un banquet quelques jours avant sa mort. Serait-il possible d’envisager un empoisonnement – fortuit ou voulu ?
Le médicastre se tâta pensivement.
— ’ Il faudrait que ce soit un poison lent, qui ne fasse son effet quune fois dans l’intestin… Ce n’est pas hors de question, effectivement. Mais pour pouvoir identifier ce poison, il serait nécessaire de connaître les circonstances de la mort. Or, si je ne m’abuse, le seul témoin est votre ami, accusé justement de meurtre. C’est une situation assez gênante, vous en conviendrez.
— ’ Oublions pour linstant que le lettré Dinh est un suspect et focalisons-nous simplement sur son témoignage. D’après lui, Madame Prune aurait happé de l’air comme si elle était en train d’étouffer.
— ’ ’ ’ C est un peu mince comme indice. N y avait-il pas dautres symptômes ?
— ’ ’ Le lettré m a dit quil avait tenté de la ranimer, mais que ses prunelles ne réagissaient plus à la lumière.
Monsieur Bonheur réfléchit longuement avant de répondre.
— Oui, ces signes sont compatibles avec une intoxication alimentaire : il arrive en effet que l’ingestion de mets mal préparés ou insuffisamment cuits, à base de porc notamment, ait des conséquences mortelles.
Il leva vers le mandarin Tân son visage poupin devenu grave.
— ’ Cependant, si lun des plats du banquet était contaminé, il y aurait sans doute eu d’autres morts…
— ’ ’ Reste donc l hypothèse dun empoisonnement prémédité, conclut le magistrat d’une voix sombre.
*
La tête pleine de nouvelles questions, le mandarin Tân se dirigea vers le tribunal. Le soleil du matin était agréable et la brise légère qui soufflait du port lui fit du bien. Même s’il n’avait pas été catégorique, Monsieur Bonheur venait de lui ouvrir un passage dans lequel il allait s’engouffrer, car c’était la seule voie qui lui restait s’il ne voulait pas s’engager dans l’avenue menant à la strangulation de l’ami Dinh. Si quelqu ’un avait voulu empoisonner Madame Prune lors du banquet, alors la présence du lettré pendant son agonie n’avait été qu’un fort malheureux concours de circonstances. Cela changeait notablement la donne : il s’agissait maintenant non pas d’agiter les manches pour essayer de disculper le lettré imprévoyant, mais bien d’enquêter sur un meurtre. L ’essentiel revenait donc à trouver un mobile et un coupable. Peut-être existait-il des plaintes concernant Madame Prune dans les archives. Une commerçante qui a soudainement du succès ne doit pas être d’une honnêteté scrupuleuse… Le mandarin n’était pas satisfait pour autant car le facteur temps restait identique, la date butoir étant toujours le retour de son affreux collègue.
L ’esprit en ébullition, le mandarin monta prestement les marches du tribunal et entra dans la salle des archives. Une trentaine d’officiers étaient agglutinés autour de la table, visiblement surexcités.
— ’ ’ ’ A moi l honneur d ouvrir le paquet ! glapissait le doyen de léquipe en jouant des coudes. C’est moi qui ai eu l’idée de commander de nouvelles cartes à la Capitale !
— ’ Qui dit quen les tripotant, tu ne vas pas les truquer ? riposta un collègue soupçonneux.
— ’ Oui, cest vrai ! On a vite fait de corner une carte pour pouvoir la reconnaître plus tard !
— Raison de plus pour ne pas te laisser déballer le paquet, le Doyen ! résuma un autre. Il faut demander à un employé neutre, qui ne joue pas aux nids de crevettes…
Perplexes, ils s’entre-regardèrent devant l’absurdité de la phrase.
— ’ Ah, tiens ! Tân, tu tombes à point ! sexclama le jeune Quynh. Tu vas pouvoir nous aider à ouvrir le paquet, puisque tu ne participes pas au tournoi.
— ’ Une autre fois, répliqua le mandarin. Jai des affaires à régler.
Et il se dirigea vers les étagères.
— Le colis, le colis ! commencèrent à scander les officiers en martelant le sol de leurs souliers.
Ils fixaient le mandarin de leurs yeux de joueurs invétérés, striés de rouge et sortant des orbites. La troupe de morts-vivants convergeait sur lui, prête à le lyncher s’il n’obtempérait pas. Avec un soupir, il s’approcha de la boîte, tandis que les autres l’encerclaient pour avoir une bonne vue sur les précieuses cartes fabriquées à la Capitale.
Gêné par la respiration saccadée dans son cou et les mouvements désordonnés des officiers, le mandarin dénoua la ficelle. A peine eut-il soulevé le couvercle que la marée humaine déferla.
Mais comme un ressac violent, elle se retira tout aussi vite.
— ’ Mes aïeux ! sécria le doyen, qui avait déjà fourré son nez dans le colis. Ils m’ont trompé !
En fait de cartes à jouer, un pied droit et une main gauche reposaient, imperturbables, dans un papier de soie du plus bel effet.
— ’ ’ Ah, l arnaque ! se lamentait le commanditaire, abattu. Javais déjà envoyé les sous !
— ’ Ça ne métonne pas de ces voleurs du Nord ! renchérit un greffier. Ils sont prompts à encaisser les sapèques, mais après, ils vous expédient n’importe quoi.
— ’ ’ Détrompez-vous, intervint le jeune Quynh, plus vif d esprit. Cest un nouvel envoi du Gourmet.
Le nom eut pour effet de calmer les esprits, et on se souvint avec effroi de ce cannibale qui sévissait depuis un an dans la région.
— Comment ? lui demanda le mandarin, surpris. Y a-t-il eu de nouvelles disparitions ?
Un des officiers se frappa le front du plat de la main.
— ’ … Maintenant que tu m y fais penser Tôt ce matin, deux familles de villageois sont passées pour signaler l’absence de leurs aïeules, Madame Sable et Madame Jade. Elles auraient disparu hier. Apparemment, elles avaient l’habitude de traîner du côté de la rivière à la nuit tombée, si bien qu’avant ce matin, personne ne s’était aperçu qu’elles n’étaient même pas rentrées.
— ’ Aucun de vous na cru bon de relier cette plainte au cas précédent ?
Le magistrat tombait des nues en contemplant ses collègues subitement intéressés qui par un dossier de chaise, qui par une mouche de passage.
— Poussez-vous ! ordonna le mandarin, exaspéré par leur incompétence. Il faut immédiatement examiner ces membres. C’est de la plus haute importance !
Les narines protégées par un linge, il se pencha sur les membres sectionnés qui présentaient des flétrissures marquées, ainsi qu’une décoloration peu ragoûtante.
— ’ Le Gourmet nous envoie la suite de son festin ! déclara-t-il dune voix grave. Dans quel but ?
Comme on ne lui offrait pas la moindre réponse, il s’empara de deux pinceaux avec lesquels il fouilla dans le carton dans l’espoir de trouver un mot de l’expéditeur. Effectivement, nichés dans les plis, un papier clamait : Les ancêtres avaient beau être fluettes, je n’ai pas pu tout terminer. Il faut dire que cela fait un moment que je ne mange que de la viande de petites vieilles. La chair faisandée est indigeste et peut occasionner des ballonnements. Plutôt que de risquer la dysenterie, je vous offre la main de Madame Jade et le pied de Madame Sable. Signé : Le Gourmet.
Le mandarin Tân fulminait. A peine inquiété par des sbires incapables, le cannibale se payait encore leur tête, tout en se curant les dents et en faisant des rots !
— ’ Ce criminel se croit tout à fait à labri, ma parole ! gronda-t-il, en étudiant la missive. Si vraiment il était incapable de tout manger, pourquoi ne pas avoir simplement jeté ces restes au lieu de nous les faire parvenir ? A quoi joue-t-il ?
Il croisa les bras, les yeux rivés sur le macabre colis, faisant mentalement la comparaison avec le premier envoi. Au bout d’un moment, il énonça :
— Autre point singulier : pourquoi avoir choisi de restituer chaque fois des mains et des pieds ? A-t-il pour eux une aversion spéciale ?
Le mandarin avait beau réfléchir, il ne comprenait pas. Il fallait absolument examiner le premier colis. Par un heureux hasard, sous une montagne de paperasses devant lui, il aperçut la boîte qui aurait dû être rangée sur une étagère. Il la prit et l’ouvrit.
Les membres coupés du premier envoi étaient dans le même état que ceux du deuxième, mêmes signes de décomposition et même coloration morbide. A l’aide des pinceaux, il repêcha la première lettre. Les yeux écarquillés de saisissement, il dut y regarder à deux fois. Ce n’était pas possible. Il devait y avoir une erreur.
— œ Vous avez vu ? demanda-t-il à la cantonade, le cur battant. Les deux écritures sont différentes ! La deuxième est beaucoup plus malhabile que la première. Pourquoi ?
La question plana, irrésolue.
Le mandarin se retourna. La salle était déserte.
*
Devant la glace, Monsieur Canh posait le turban de cérémonie sur ses cheveux qu’il avait noués. Ses traits tirés exprimaient une tristesse qu’il ne tentait pas de cacher. Les prunelles happées par le souvenir, il revoyait des scènes passées qui ne le quitteraient plus, des sourires évanouis et des mots envolés, tout un pan de sa vie dont il avait fait le deuil. Il vivotait entre le présent et l’au-delà, toujours à la recherche de quelque chose qui avait disparu sans qu’il sût exactement pourquoi. Quelque chose dont l’absence le laissait transi, comme si on lui avait arraché le cœur et les tripes, tout en gardant la peau intacte. Vidé de son essence, emprisonné dans la normalité, il menait une existence rangée tandis que dans sa tête, il poursuivait des conversations inachevées et nourrissait des rêves sans lendemains. Dans la solitude de la nuit et le brouhaha des matins, son être hurlait de désespoir, écartelé entre l’indicible réalité et la respectable façade.
Quelquefois, au tribunal, une vague d’angoisse le saisissait par surprise, le précipitait dans ses remous et lui dévoilait les terreurs qui se cachaient dans les abysses. Alors, les pieds sur terre, il se noyait dans l’épouvante et le désarroi. Dans ces moments-là, ayant entraperçu les profondeurs et goûté au vide, il aurait voulu ne jamais refaire surface, il aurait voulu mourir sur place pour ne jamais refaire le plongeon. De ces transes il émergeait tremblant et blême, un spectre rejeté sur les rives du monde des vivants. Et dans la bouche, toujours ce goût de sel qui provenait de l’abîme, des larmes ou du sang.
Derrière la porte coulissante, il entendait sa femme se retourner sur sa couche et un sourire effleura ses lèvres. Kitsune, sans laquelle il n’aurait pas pu supporter son existence ! Kitsune aux cheveux de bronze et au visage lointain, qui l’abandonnait à son chagrin, captive de ses propres songes, une fois le soleil levé ! Epoux improbables, couple de monstres, chimères enchaînées – ils n ’étaient donc que cela…
Monsieur Canh ajusta le col de sa tunique bleue aux reflets nocturnes et ferma les yeux. Avec douleur, il s’extirpa du passé, implora l’oubli et se recomposa une figure sereine. Aujourd’hui, plus qu’aucun jour, il fallait qu’il se montre digne.
*
— La nuit fut-elle bonne ? demanda le mandarin Tân en voyant la mine défaite de Dinh qui arpentait sa cellule comme une âme en peine.
— Impossible de dormir avec cette vermine ! répondit celui-ci du bout des lèvres. Une langue humide est plutôt désagréable quand on ne s’y attend pas.
— … Comment ! Postillon Fétide fit le mandarin, scandalisé, en se tournant vers le maître chanteur qui ronflait encore, roulé en boule sur sa couche.
— ’ Non, ce nétait pas de lui que je parlais, mais des rats qui infestent la geôle. Il y en a un qui m’a mordillé les orteils cette nuit. Vivement que tu me sortes de là ! Dis-moi que ton enquête, comme toujours, avance à pas de géant !
Le mandarin s’absorba dans la contemplation de la paille humide et des couvertures miteuses.
— ’ ’ A pas de géant, n exagérons rien ! En revanche, jai une idée sur la façon dont Madame Prune est morte : il est fort possible qu’elle ait été empoisonnée…
— ’ Par qui ? sexclama Dinh, reprenant espoir. Par son frère qui lui aurait servi de la viande avariée pendant le banquet ?
— ’ ’ ’ Ce n est pas si simple, car personne d autre nest mort après ce repas. Cependant, les symptômes que tu m’as décrits correspondent d’assez près à un empoisonnement alimentaire avec une substance toxique qui agit à retardement – c’est ce que m’a confirmé Monsieur Bonheur. Reste à trouver le mobile de ce meurtre.
Le mandarin se frictionna les tempes.
— ’ Le problème, cest que je ne trouve rien dans les archives concernant la tenancière.
— ’ Cest une commerçante ; par définition, elle ne devait pas être honnête, rétorqua le lettré.
— ’ ’ C est ce que je me suis dit, mais tout à lheure, impossible de mettre la main sur la moindre plainte ou le plus petit procès-verbal.
Le lettré secoua la tête, sceptique.
— Un passé vierge pour la vieille rouée ?
— Pas nécessairement. Les archives sont sens dessus dessous : on dirait qu’un coup de vent a tout balayé et que les greffiers se sont contentés de fourrer les documents sur les étagères au petit bonheur.
— ’ Apparemment, cest une pratique courante chez les archivistes, commenta Dinh qui savait de quoi il parlait. Donc, en somme, rien de probant. Tu as questionné les proches ?
— ’ ’ œ Oui. Madame Kitsune n a pas l air de porter la tante dans son cur.
Dinh siffla avec un sourire entendu.
— ’ Madame Kitsune ! Tiens donc ! Tu las revue, la créature de tes rêves !
— Forcément, le général Tho, le frère de la victime, partage le même toit que Monsieur Canh et sa femme. C’est elle que j’ai interrogée en allant chez lui.
Le lettré s’appuya nonchalamment contre le mur.
— ’ Cétait donc une visite toute professionnelle.
— Cela va de soi.
Le souvenir de la jeune femme s’empara vivement de l’esprit du mandarin, qui se débattit un moment avant de poursuivre :
— ’ ’ D après elle, rien de particulier ne sest passé lors de la fête. En revanche, Madame Prune se vantait avoir un nouveau projet, ce qui aurait peut-être pu lui attirer des inimitiés.
— Oui, mais il faudrait que son ennemi ait eu accès à son repas pour y instiller le poison, objecta Dinh. Il aurait donc fait partie de la fête.
— ’ Cependant, cela peut être nimporte qui. Son frère, son neveu, son fils… Il nous faut un mobile !
Un silence s’installa dans la cellule.
— ’ Tu as eu de la chance davoir pu parler avec Madame Kitsune, dit Dinh au bout d’un moment.
— Elle était charmante, fit le mandarin, rêveur. Plus belle encore que la nuit où nous l’avons rencontrée.
— ’ ’ ’ Je n en doute pas un seul instant. Mais je voulais dire qu elle na pas l’habitude de se montrer en public.
Au ton de sa voix, le mandarin redressa la tête.
— ’ Quest-ce que tu entends par là ?
— ’ Eh bien, lhonnête homme que voici, fit Dinh en désignant Postillon Fétide qui bavait dans son sommeil, m’a glissé dans l’oreille que la jolie femme vivait en recluse, et que les gens ne la voyaient que rarement.
— Et alors ? repartit le mandarin Tân, agacé.
— La raison en serait que son mari la bat.
Le magistrat leva des sourcils exaspérés.
— ’ ’ Tu me vois rassuré par le niveau d inanités que débite limmonde personnage. Je peux te certifier que Madame Kitsune ne porte pas de traces de coups.
— Au visage, peut-être. Mais ailleurs ?
— ’ Je ny suis pas allé voir, dit sèchement le mandarin.
— ’ Cest bien ce que je pensais. Au final, tu ne peux pas en être certain.
— ’ Elle a lair de savoir se défendre. Rappelle-toi les cinq hommes qu’elle a mis hors de combat l’autre soir.
Comme Dinh le fixait avec insistance, il soupira :
— ’ ’ C est ici que tu vas me déballer une de tes théories qui savèrent toujours fausses. Mais pour te prouver que je suis de bonne composition, je t’écoute.