L'esprit de la renarde
Début du texte
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 10 parties.
Aube Violette le gratifia d’un sourire séducteur, tout en passant son doigt le long de sa joue.
— Gaspiller est bien le mot. Car le Japonais qui se dit aimé des femmes n’est jamais arrivé à ses fins avec moi !
— Trop inexpérimentée pour un tel étalon de l’amour, je présume, insinua le mandarin, narquois.
La jeune fille se rebiffa, une rougeur colorant joliment le haut de ses pommettes.
— Pfft ! Je pourrais lui en montrer, des positions hardies et des caresses profondes, tiens ! Avec ses maîtresses sur le retour, il ne risque pas d’apprendre grand-chose. C’est toute une bibliothèque de manuels du sexe qu’il lui faut !
— Mais alors pourquoi refuser ses assiduités, toi qui confesses un penchant contestable pour les étrangers ?
— Parce que le vieux bouc avide de plaisir est plus enclin à payer de sa personne qu’à payer de sa poche, si tu vois ce que je veux dire. Et moi, passé un certain âge, les hommes ne m’intéressent que par leur vigueur pécuniaire.
Pour confirmer ses dires, sous la table, sa jambe déliée s’enroula autour de celle du mandarin.
— Toi, en revanche, tu peux compenser ton manque de puissance financière par une robustesse anatomique…
Le magistrat secoua la tête à regret.
— On dirait qu’il est temps de te trouver un honnête garçon pour te servir de mari. La ville doit en grouiller, pourtant.
Aube Violette haussa les épaules avec mépris.
— Tous des niais. Et tu crois vraiment que j’ai envie d’épouser un homme pour servir de domestique à sa mère ?
— Allons, ce n’est pas comme cela qu’il faut voir les choses. Dis-toi que tu seras chaleureusement accueillie dans la famille de ton mari, avec laquelle tu vivras en bonne entente. C’est ça, la tradition de chez nous.
La jeune fille le toisa, un éclair dans ses prunelles.
— Mais tu sors d’où, toi ? Tu ne sais pas qu ’à la campagne, une épouse sert à faire la cuisine pour ses beaux-parents ? Tu as beau coucher avec le fils, tu restes la servante de la mère.
Excédé par tant de mauvaise volonté, le mandarin Tân lui lança :
— Eh bien, puisque tu es incapable de montrer du respect aux géniteurs de ton mari, prends un pauvre gars qui n’a pas de famille dans la région ! Ça devrait soulager tes envies de rébellion.
— Cite-moi un nom et j’y cours, railla Aube Violette, la poitrine soulevée de colère.
Le magistrat, énervé par un affront aussi évident à la morale confucéenne, bouleversé par les rondeurs accortes qui s’agitaient devant son nez, finit par lâcher le premier nom qui lui passait par la tête.
— Monsieur Kim, par exemple !
Sa proposition n’eut pas l’effet escompté. L ’irritation de sa voisine tomba d’un coup, cédant la place à une hilarité qu’elle ne parvenait pas à endiguer. Elle se mit à rire, la gorge déployée, jusqu’à avoir des larmes aux yeux. Le mandarin, vexé par sa propre maladresse, se renfrogna en attendant la fin de la crise.
— Bon, ça va, je sais que le peintre sans famille a disparu, grommela-t-il. Mais il aurait pu faire un bon parti pour une fille de peu.
Aube Violette s’essuya les paupières puis l’attira à elle.
— Ce n’est pas la seule raison, mon chou ! Je pourrais t’en dire, dans l’intimité de ma chambre, sur ce charmant peintre disparu !
Là, le magistrat hésita. La chair douce de sa compagne se pressait contre son torse, se soulevant à chaque inspiration qu’elle prenait. Son parfum entêtant s’entortillait autour de sa conscience, telle une invitation au plaisir. Son esprit tenta vainement de résister, alors que son corps avait déjà succombé. La démone avait parlé de renseignements sur le coupable présumé d’un crime odieux, n’est-ce pas ? En tant qu’enquêteur, il lui fallait bien écouter ce qu’elle avait à raconter.
*
Elle commença par lui arracher sa veste, puis le plaqua sur sa couche. Aube Violette ne faisait pas dans la dentelle, c’était le moins qu’on puisse dire. Le mandarin Tân eut à peine le temps d’apprécier la chambre minuscule, mais propre, où la belle l’avait entraîné. Elle bondit sur son corps étendu, lui mordillant le cou et le griffant au torse. Non ! Elle n’allait tout de même pas tenter l’acrobatique mouvement du Baiser foudroyant de la Licorne !
Vaillamment, il tenta de faire face à cette furie aux jambes de déesse.
— Alors, qu’est-ce que tu avais d’intéressant à me dire au sujet de Monsieur Kim ? lança le mandarin en esquivant une morsure.
Aube Violette, manquant son attaque, lui suça l’épaule. Il voyait ses dents parfaites entre le carmin de ses lèvres.
— Qui ça ? grogna la jeune fille, la tête enfouie dans le creux de ses bras.
— Monsieur Kim, le peintre !
Elle fit celle qui n’entendait pas et passa la main le long de son abdomen, palpant de ses doigts les muscles contractés, sinueux comme des serpents. Le contact sensuel ne manqua pas de perturber le magistrat qui dut faire un effort sur lui-même pour continuer l’interrogatoire.
— Le jeune homme sans famille que tu comptais épouser, lui rappela-t-il, tandis qu’elle s’étendait de tout son long sur lui, comme pour amorcer la position du Poisson frétillant dans la Grotte vermeille.
Même avec l’étoffe de ses vêtements, il sentait la courbe de ses reins et la danse perverse qu’elle effectuait, étirée comme une jeune chatte.
— Son seul attrait, c’était le fait qu’il n’ait pas de mère, murmura Aube Violette en se redressant lentement sur ses bras.
Malgré lui, le mandarin fixa le buste admirable de sa compagne, moulé dans un corsage qui révélait les boutons de ses seins. Elle glissa un doigt dans l’échancrure du col pour les chatouiller doucement.
— Je n’ai pas toute la nuit ! articula le magistrat d’une voix rauque. Qu’est-ce que tu sais sur lui ?
Elle le gratifia d’un sourire provocateur et ouvrit la bouche pour parler. Mais elle se ravisa et, soudain, se cambra en arrière. D’un mouvement gracieux, elle passa son vêtement au-dessus de sa tête, libérant une poitrine parfaite qui arracha un râle au mandarin. Oserait-elle donc le mouvement lascif de l’Orchidée doucement retournée ?
— Monsieur Kim, hélas, n’aurait pas apprécié mes seins, déclara-t-elle en se penchant sur lui jusqu’à le frôler de ses mamelons.
Hypnotisé, il regarda devant lui, le souffle court. Cette fille était le démon de la volupté incarné. Contre son gré, il contempla le ventre menu de la jeune fille, une étendue de peau satinée qui brisait la raison et incendiait les sens.
— Il avait peut-être mauvais goût, admit le mandarin en déglutissant. Mais j’ai besoin d’en savoir plus sur lui.
Pour toute réponse, Aube Violette se mit à califourchon sur le magistrat, les reins arqués, exécutant le prélude notoire des Goules chevauchant le Vent. Puis elle eut un demi-sourire.
— Monsieur Kim n’aurait même pas aimé le velouté de mes cuisses.
Elle lui saisit abruptement la main et l’introduisit dans les profondeurs de sa jupe. Des gouttes de sueur coulèrent sur le front du mandarin, qui reconnaissait sous ses doigts le tracé de sa jambe nue.
— Mais encore ? parvint-il à balbutier, pendant que sa logique était au bord de l’explosion.
Aube Violette, cette infernale créature, le poussait à remonter le long de sa cuisse, vers l’intérieur, là où il sentait une chaleur diffuse et moite. La Porte de la Chambre l’attendait, palpitant dans la pénombre.
— Il ne m’aurait pas caressée, là où tu es, affirma-t-elle au moment où il atteignit un vallon de douceur, un abîme de velours, où se tapissait l’exquise Bouche de Poisson.
Il sursauta, transi. Cet interrogatoire ne prenait décidément pas le chemin escompté !
— Qu’est-ce que tu sais de plus ? demanda-t-il, les lèvres sèches.
Faisant la sourde oreille, elle se renversa, les reins creusés, puis écarta les jambes. Mais les pans de la jupe dissimulaient la mystérieuse caverne dont il avait découvert l’entrée. C’est alors que la démone souleva l’étoffe, petit à petit, dénudant la peau au-dessus du genou, avec une lenteur exaspérante qui lui brûlait le gosier. Au bout d’une éternité, le tissu dépassa le haut des cuisses et dévoila le duvet sombre qu’il avait effleuré plus tôt. Les yeux rivés sur l’antre du désir, le mandarin tressaillit quand elle chuchota :
— Tu vois pourquoi Monsieur Kim n’aurait pas sondé les profondeurs de ma Porte de Jade ?
A ce stade, le mandarin était à mille lieues de vouloir comprendre pourquoi le peintre se détournait des charmes indéniables de sa compagne. Il n’avait qu’une envie, c’était d’entamer une exploration détaillée de son Ravin miellé, pour lui faire oublier Monsieur Kim et ses goûts contestables.
Mais Aube Violette saisit tout à coup son Sceptre de Jade, lui arrachant un cri de surprise.
— Voilà tout ce qui intéressait le peintre sans famille, mon nigaud ! fit-elle en éclatant de rire, tandis que la vérité éclatait aux yeux du mandarin.
La jeune fille se délectait de sa déconvenue, la main serrant sans vergogne son Trésor viril et les cuisses ouvertes sur l’ombre accueillante de son ventre.
Le mandarin allait formuler une autre question quand trois coups secs frappés à la porte lui imposèrent silence. Aube Violette affecta une moue désolée et rabattit aussitôt sa jupe. Elle enfila son cache-seins, occultant les aimables rondeurs de sa poitrine.
— Quel dommage, mon petit Tân ! s’exclama-t-elle en le poussant hors du lit. Il te faut partir à présent, car le capitaine Aquilino Lopes de Oliveira attend son tour. Il ne lui reste plus que trois nuits pour me serrer dans ses bras avant de voguer vers Macao, alors tu peux comprendre son impatience !
*
La rage aux tripes, le mandarin dévala les escaliers pour ne pas entendre les roucoulements de cette péronnelle d’ Aube Violette qui accueillait son client étranger avec des rires. Que le démon des maladies honteuses les emporte tous les deux ! Il voulait effacer de sa mémoire l’entrevue désastreuse avec la jeune fille qui l’avait attiré dans ses bras pour mieux le faire déguerpir. C’était déjà assez humiliant de subir le dédain ironique de la belle, mais se retrouver nez à nez avec un Portugais à la moustache vicieuse, qui attendait impatiemment sur le palier, la main tripotant déjà sa ceinture – voilà ce qui avait fait déborder le vase. Il voyait encore la lippe condescendante de l’individu, qui avait claqué la langue en le détaillant de la tête aux pieds, avec l’air de vouloir vérifier la théorie d’anatomie comparée issue de la cervelle de cette fille de mauvaise vie. Une odeur musquée s’échappait par vagues de ses aisselles comme s ’il avait frotté le dessous de ses bras avec une civette morte. Le mandarin ne s’était pas attardé pour admirer sa mise de caboteur prétentieux, mais il avait eu le temps de noter la touffe de poils frisés que vomissait l’échancrure de sa vareuse savamment déboutonnée. Le capitaine à la peau bistre, interceptant son regard, l’avait gratifié d’un sourire goguenard en bombant le torse, croyant que le magistrat lui enviait sa bestialité. Reflétant la lumière d’une lampe à huile, un brillant scintillait à son oreille gauche d’où sortait toute une gerbe de poils du plus mauvais effet. A son tour, le mandarin avait reniflé bruyamment en s’imaginant des orteils velus et des fesses hirsutes que seule une perverse comme Aube Violette pouvait apprécier.
Dehors, il pleuvait à verse et le mandarin reçut de plein fouet les gouttes grosses comme des mouches. Au bout de quelques pas, ses vêtements étaient aussi mouillés que s’il avait sauté dans le fleuve Thu Bon à la suite des rats qui s’ébattaient dans l’intimité des quais. Charmante soirée, s’il en était. Il décida d’emprunter une venelle qui le mènerait plus rapidement au havre de paix qu’était son auberge. L ’eau s’écoulait en ruisselets autour de ses pieds, et il dut sauter des flaques pour ménager ses chaussures détrempées. Il ne ferait pas bon perdre une semelle dans une ville où tout coûtait les yeux de la tête. Le quartier était calme, avec de la lumière seulement à l’étage des habitations aux façades éclaboussées de pluie. Maisons de passe ou maisons de jeu, pas facile à déterminer. Il se demanda, amer, combien de jeunes filles de son pays avaient décidé de vendre leurs charmes à des marins de passage, habillés de poils et fleurant la civette.
Tout à ses pensées, il ne s’aperçut pas que le boyau s’était rétréci et que la rue principale était déjà loin.
— C’est lui ! gronda une voix dans la pénombre, tandis qu’un bras épais le ceinturait par-derrière.
— On va lui faire sa fête, à ce fils de truie ! acquiesça une autre avec une joie évidente.
Le mandarin, pris en étau, effectua une torsion du buste pour tenter de se dégager de l’étreinte qui menaçait de lui broyer les côtes. Mais son agresseur devait peser le poids d’un taurillon et ses avant-bras avaient la taille d’une cuisse de femme.
— Te voilà enfin ! ricana son compagnon qui sortit de l’ombre et s’approcha du magistrat. Aboule les sapèques que tu nous dois !
— Je ne paie pas pour des embrassades grossières et un spectacle aussi peu esthétique, répliqua le mandarin Tân en fixant l’homme qui arborait un bandeau sale sur l’œil gauche.
L ’autre, voyant qu’on se moquait de son physique, plissa les lèvres et dénuda une rangée de dents mal implantées.
— Tu vois ça ? demanda-t-il en dégainant un coutelas effilé. Je crois que je vais te transpercer le cœur avec, puis je le hacherai menu pour le donner aux chiens.
Le colosse qui l’immobilisait se trémoussa dans son dos, et le mandarin sentit des vagues de muscles se soulever d’hilarité.
— C’est ça, le Javanais, vise bien le cœur ! fit-il pour encourager son complice. Il fera moins le malin quand il nagera dans son sang.
L ’autre se contenta de fermer à demi sa paupière droite et effectua des arabesques compliquées avec sa lame.
— Pour la dernière fois, tu vas cracher les piécettes que le maître attend depuis des lustres ?
— J’ignore de quoi vous parlez ! s’obstina le mandarin en se tordant de plus belle. Il y a erreur sur la personne !
Un rire gras l’interrompit. Le colosse soufflait une haleine de pourceau dans sa nuque.
— Tu joues à quoi, espèce de minable ? Tu crois qu’on ne sait pas que tu passes ton temps à voler les vendeurs de navets au marché ? On reconnaîtrait ton faciès de malandrin dans le noir le plus total !
— Et ton croupion de poulet castré, et tes épaules de fillette aussi ! Pas vrai, le Malabar ?
Son comparse se contenta de donner un coup de poing dans les reins du mandarin, qui chancela de douleur.
— Allez ! Allonge !
— Attendez ! s’écria le magistrat dans un râle.
— Attendre ? Tu nous serines ça depuis des semaines ! Tu nous prends pour des prêteurs sur gages ?
— « Dans cinq jours, je serai riche aux as, et vous rentrerez dans votre argent ! » glapit le Malabar d’une voix de tête.
Et il le cogna brutalement dans les côtes avant d’éclater de rire.
Le Javanais, qui devait en avoir assez de dessiner des arabesques avec son couteau, se mit à courir vers le mandarin Tân, la lame levée. Les gouttes de pluie, tombant en rideau, semblaient se mouvoir au ralenti, pendant que ses pas martelaient le sol. Le magistrat, effaré, se demanda comment le borgne faisait pour viser, car sa paupière droite était à présent complètement fermée.
— Vise le cœur ! rappela le Malabar en resserrant sa prise.
Inquiet, le magistrat se rendit compte que l’arme du Javanais commençait déjà à dévier, piquant vers une région qui n’était pas vraiment celle du cœur. Il n’y avait pas de temps à perdre, s’il voulait rester mâle.
Alors, il contracta ses muscles de l’abdomen et ramena à lui ses genoux. Il attendit que le borgne arrivât à la bonne distance et se détendit, plus rapide que l’éclair. De son pied gauche, il écarta la lame et de l’autre, frappa le Javanais au niveau du cou. Le souffle coupé, l’homme se cabra, tandis que la lame détournée allait lacérer la cuisse du Malabar très près des renflements jumeaux qui n’eurent pas le temps de se rétracter d’effroi. Le sang jaillit, une fontaine noire qui se dilua dans la pluie.
— Mes boules ! hurla le géant, d’une voix que la situation rendait suraiguë. Regarde ce que tu m’as fait, espèce d’incapable !
De ses deux mains, il agrippa les précieuses noix pour s’assurer qu’elles n’étaient point tombées. Le mandarin, enfin libéré, se tourna vers le Javanais qui se tenait encore la gorge en râlant.
— Observe-moi bien, fit-il en le prenant par les cheveux. Est-ce que j’ai un croupion de poulet castré ?
L ’autre écarquilla son unique œil et dit dans un souffle :
— Pas du tout ! C’est une croupe d’étalon dans toute sa splendeur !
— J’aime mieux ça ! rétorqua le magistrat en le relâchant sans ménagement.
Il ajusta sa veste et se détourna. Mais le Javanais ne s’était pas encore avoué vaincu. Profitant que son adversaire avait le dos tourné, il se saisit d’un petit couteau caché dans sa botte et le lança avec la détermination du désespoir.
La lame fendant les gouttes d’eau serait venue se ficher entre les omoplates du mandarin Tân, mais celui-ci avait prévu un coup bas du basané. Le sifflement de la lame l’avertit, et il fit un tour sur lui-même. Il se baissa pour esquiver l’arme puis pivota sur ses talons, acquérant une vitesse de rotation qu’il transféra à son pied en extension. Percuté à la mâchoire, le Javanais s’écroula sans un mot.
Mis hors de combat, les deux blessés ne purent que contempler le mandarin qui s’éloignait tranquillement sous les nappes de pluie.
*
Le mandarin Tân se débarrassa de sa veste trempée et se laissa tomber sur sa couche. La soirée avait été plus mouvementée qu’il ne l’avait souhaité. A l’évidence, ces deux lascars l’avaient pris pour Monsieur Phi, qui devait sûrement une jolie somme à leur maître. Ils avaient à peu près la même carrure, le chef du marché et lui, et avec trois yeux pour une cervelle et demi, les coupe-jarrets s’étaient bêtement trompés de cible.
Dans sa chambre aux murs suintant d’humidité, le mandarin tenta de se ressaisir. Il fallait mettre de l’ordre dans ses idées, sinon l’enquête n’avait aucune chance d’avancer. Au moins, cette petite bagarre lui avait fait oublier momentanément l’entrevue avec Aube Violette, catastrophique pour le moral, mais qui avait néanmoins apporté de précieuses indications sur la personnalité élusive de Monsieur Kim. Jusqu’à présent, la seule chose attestée chez ce dernier semblait être l’absence de talent pour la peinture. Mais ce soir, Aube Violette avait affirmé que le peintre avait un penchant pour les hommes, ce qui éclairait un peu mieux le personnage. Le mandarin se fustigea de ne pas y avoir songé plus tôt. Pourtant, il n’était pas rare que les gens qui se disaient dotés de la fibre artistique fussent en fait des créatures stériles, branches mortes tant redoutées par la bonne société confucéenne, qui laissaient leurs ancêtres errer dans l’au-delà, oubliés et affamés, comme les derniers des manants.
Les gouttes de pluie tombaient sur le toit avec une monotonie qui énerva le magistrat. Le vent avait redoublé de force, charriant les odeurs du large. Tel un poisson pris dans une nasse, il se sentait englué dans une situation sans issue. Pressé par le temps, incapable de mettre bout à bout des éléments qui se présentaient à lui par bribes, il piétinait de façon lamentable. Trop de choses étaient arrivées ces derniers jours, qui paraissaient, au premier abord, déconnectées. Mais au fond de lui, il sentait confusément qu’il y avait, derrière tout ce fatras de détails, une logique qui était en train d’émerger. L ’important était de saisir le motif sur le point de se cristalliser avant que la tête de l’ami Dinh ne soit brutalement séparée de son corps.
Il huma l’air frais pour essayer de trouver un raisonnement cohérent et cala les bras derrière sa tête. Pour commencer, la lettre de confession du peintre avait semé le trouble dans son esprit quant à la mort de Madame Prune. Pourquoi tout à coup celui-ci s’était-il manifesté ? Qu’avait-il à y gagner ? Il arrive quelquefois que les criminels se montrent irrités quand leur forfait est attribué à un autre. Etait-ce le cas ici ? Ou bien, au contraire, des menteurs en mal de notoriété s’arrogent des délits qu’ils n’ont pas commis. Le mandarin se renfrogna. Non, dans cette missive, le peintre parlait d’étouffement. Or, peu de gens savaient dans quelles circonstances Madame Prune était passée de vie à trépas, ce qui confortait plutôt la véracité de l’aveu. Effectivement, d’après le bonze Mansuétude Inénarrable, Monsieur Kim faisait partie des rares personnes à connaître la composition du poison indien. Sa culpabilité semblait donc plus que crédible…
A ce stade de sa réflexion, le mandarin s’agita sur sa couche, désorienté. Il ne s’expliquait toujours pas la manœuvre. Dans quel but le peintre s’était-il dévoilé ? Pourquoi avoir disparu pendant un an pour refaire ainsi surface ? S’il avait continué à garder le silence, il n’aurait jamais attiré l’attention sur lui, car pour la majorité des gens, il ne faisait plus partie du décor. En se démasquant, Monsieur Kim s’exposait sans faillir au châtiment réservé à un assassin, d’autant que sa victime était la tante du responsable du tribunal. Non, décidément, cette affaire de confession le déroutait.
Irrité, il tenta d’imaginer l’objectif d’un tel acte. Le peintre se dénonçait comme le meurtrier de la tenancière dont il étalait au grand jour les mauvaises actions – n’avait-il pas carrément parlé de crimes ? A quels méfaits faisait-il allusion ? Jusqu’alors, la vieille femme était apparue comme une commerçante indélicate, mais l’accuser de crimes consistait à franchir un cap important. Le magistrat tressaillit. Le résultat de la lettre, c’était de faire passer Madame Prune du statut de victime à celui de coupable. Fort intéressant, ce changement de perspective…
Excité, le mandarin se redressa sur son séant. Oui, l’un des effets de la missive était le nouvel éclairage sur la mort de la tenancière. Il faudrait examiner davantage les actions de cette femme sans scrupules. Mais une nouvelle pensée lui traversa l’esprit. Une deuxième conséquence se profilait, tout aussi déconcertante : si les autorités prenaient la confession au sérieux, elles ne manqueraient pas de relâcher Dinh. Toutefois, à qui pouvait importer la libération du lettré, qui était simplement de passage dans ce port ? Cela n’avait aucun sens.
Il avait beau examiner l’affaire sous différents angles, il ne parvenait pas à saisir la véritable intention de la lettre. La pluie n’en finissait pas de tomber, mettant ses nerfs à vif. Il ne trouvait pas le sommeil, les tempes bourdonnant et le ventre contracté d’appréhension.
De dépit, il décida de passer à l’affaire du Gourmet qui ne semblait pas aboutir non plus. Sa belle hypothèse selon laquelle Monsieur Kim serait le cannibale s’était effondrée d’elle-même. Car pourquoi celui-ci se serait-il accusé du meurtre de Madame Prune seulement ce soir, alors qu’il avait envoyé les macabres paquets dès la disparition des vieilles femmes ? D’autre part, les écritures ne se ressemblaient pas… Le mandarin esquissa une grimace. Dans l’affaire du Gourmet, il avait constaté – puis oublié – le fait que les deux lettres accompagnant les sinistres envois avaient été écrites par deux personnes différentes. Maintenant que ce détail lui revenait en mémoire, il se demanda de nouveau quelle en était la signification. Au début, il avait pensé qu’en réalité derrière l’identité du Gourmet se cachaient plusieurs personnes. C’était envisageable, mais pourquoi ne pas avoir dissimulé ce fait d’importance ? Donner gratuitement des informations aux enquêteurs était une maladresse que même le malfaiteur le plus stupide aurait tenté d’éviter. Il y avait nécessairement une autre explication…
Une théorie qui l’avait effleuré lui revint à l’esprit et sa gorge se noua. Cela concernait Madame Kitsune. Il se demandait pourquoi elle se mouvait toujours dans les ténèbres. Que faisait-elle, la nuit où il l’avait tirée d’un mauvais pas ? Plus tard, Monsieur Hiro avait décrit ses noces qui s’étaient déroulées à la lumière des lanternes, précisant également qu’il ne l’avait pas vue avant de servir d’intermédiaire au mariage. Lui-même l’avait surprise dans l’aile ouest de sa demeure, en train de se réveiller alors que le soir venait de tomber. Le magistrat sentit ses entrailles se flétrir. Comment expliquer ces agissements étranges ? Que faisait la jeune femme la nuit ? L ’éventualité de plusieurs coupables dans l’affaire du Gourmet renforçait son malaise. Se pouvait-il qu’elle soit une sorte de prédatrice nocturne qui se repaissait de la chair et du sang des hommes ? Même son prénom, Kitsune, chargé de mythes et d’anciennes terreurs, résonnait comme un écho maléfique. Quelqu’un lui servirait-il de rabatteur pour qu’elle assouvisse ses instincts sanguinaires ?
De toutes ses forces, le mandarin Tân voulait repousser cette hypothèse qui impliquait cette femme à la beauté déconcertante. Pourtant, les faits étaient là, jusque dans la périodicité des meurtres. Les adolescents avaient été tués l’année d’avant, et les vieilles femmes subissaient le même sort à la même époque, un an plus tard. Or, il avait entendu que les femmes renardes étaient des créatures associées à la lune, des goules changeantes qui fluctuaient avec les lunaisons, comme des marées qu’on ne pouvait pas entraver. Un an, douze cycles…
Etendu sur le dos, le mandarin ferma les yeux. La silhouette énigmatique de Madame Kitsune lui apparut, accroupie comme un chat à l’affût. Eclairée par les rayons blafards tombant du ciel, elle semblait guetter quelque chose dans les hautes herbes. Un vent d’est soulevait les mèches qui se déployèrent tels de longs rubans autour de sa tête. Elle lui tournait le dos, mais il sentait une tension dans son corps pendant qu’elle scrutait la plaine. Soudain, elle étendit la main, plus rapide qu’un battement de cœur. Comme si elle se rendait compte qu’on l’observait, elle se retourna lentement et fixa le mandarin de ses yeux qui ne pouvaient pas le voir. Alors, elle passa sa main sur ses lèvres et il vit avec horreur une traînée de sang dégouliner le long des commissures pour retomber en fines gouttes sur sa poitrine.
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Le crâne lancinant de douleur, le mandarin Tân se redressa péniblement sur sa couche. Il s’était endormi la veille en pensant à Madame Kitsune, et son sommeil avait été peuplé de cauchemars dans lesquels la jeune femme le traquait à travers des étendues herbeuses, suivant ses traces comme une chasseresse et l’obligeant à filer plus vite que le vent. Au réveil, cette course impitoyable lui octroyait des courbatures dans les jambes et les reins, comme s’il avait vraiment passé la nuit à fuir devant une renarde assoiffée de sang. Il se massa les mollets en se disant que c’était toujours mieux que de rêver d’ Aube Violette : plutôt avoir le corps meurtri que la virilité mise à mal, cela allait sans dire.
Le soleil se hissait avec peine au-dessus des toits vernissés par la pluie nocturne, mais le vent avait balayé les nuages de la veille avec la promesse d’une journée plus clémente. Il mit doucement le pied par terre et effectua quelques mouvements d’assouplissement pour étirer ses muscles endoloris. Autour de son torse, une zone rougeâtre lui fit penser aux fausses caresses de cette fille de petite vertu avant qu’il ne se souvienne de l’étreinte sans tendresse du Malabar. Maussade, il jeta sur son dos sa veste qui avait enfin séché, et se rendit au tribunal.
En chemin, il ne put s’empêcher de s’installer sur une minuscule chaise dans la rue, pour se faire servir une soupe aux nouilles dont une jeune vendeuse ambulante vantait l’incomparable saveur. L ’acidité du citron et le parfum des brins de coriandre le rabibochèrent avec la nouvelle journée qui commençait, tandis qu’il avalait le bouillon clair en faisant la causette à la jolie fille.
Il s’engagea dans l’allée des sophoras qui menait vers le bâtiment officiel. Les feuilles ourlées de gouttes cristallines étincelaient, rendant l’ombre plus lumineuse, aussi sa mauvaise humeur se dissipa-t-elle peu à peu. Il fit craquer ses phalanges, bien décidé à avancer dans ses enquêtes en cette journée radieuse. Les réflexions de la veille l’avaient persuadé qu’il était sur la bonne voie, même si rien de très concret n’avait émergé des éléments récoltés. Mais il lui restait encore deux jours avant le retour du mandarin Châu, et d’ici là, un motif rationnel finirait bien par émerger. Peut-être qu’il s’embrouillait dans les différentes affaires parce que, tel un étudiant pris de panique à l’heure de rendre sa copie, il s’affolait au lieu de prendre le temps de tout mettre à plat. Le mandarin Tân hocha la tête. C’était certainement le cas. Souvent, avec du recul, une réflexion saine et calme apportait des réponses limpides à des problèmes qui semblaient inextricables. Il savait qu’il parviendrait à trouver la solution à temps pour libérer son ami, pourvu qu’il empêche son esprit de s’emballer comme un cheval fou. Il ne fallait surtout pas se laisser distraire par les complaintes du lettré. Rasséréné, le magistrat pénétra dans la cour du tribunal, le cœur presque léger et le moral fortement remonté.
La première chose qui le frappa, ce fut l’intense activité qui régnait dans l’enceinte. Alors que d’ordinaire il fallait chercher les fonctionnaires dans des endroits impossibles – généralement à l’ombre d’un jacquier derrière la bâtisse – ce matin, l’ensemble du personnel semblait sur le pied de guerre. D’une fenêtre ouverte, il apercevait le responsable des archives, un plumeau à la main, qui s’agitait devant des étagères, à l’évidence très motivé par l’éradication de la poussière. Le jeune Quynh, qu’on envoyait souvent acheter des friandises au coin de la rue, était armé d’un balai et s’employait à nettoyer le corridor avec un zèle inconnu. Décontenancé, le mandarin avisa soudain un sbire qui aiguisait une hache d’un geste plein de fougue.
— Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-il, abasourdi.
Le sbire leva vers lui une figure épanouie où se lisait un enthousiasme sans limite.
— Cette petite beauté va enfin servir ! Cela fait tellement longtemps qu’elle a été remisée qu’elle est tout émoussée. C’est un vrai bonheur de lui redonner son tranchant d’antan. Ecoute-moi ça !
Il fit glisser la pierre à affûter contre la lame qui crissa longuement.
— Je vois bien que tu t’escrimes à la mettre en état de service, mais à quelle fin ? Vous avez organisé un festin où il faudra débiter un porcelet ?
— Pas du tout ! pouffa l’autre, hilare. Tu ne connais pas la nouvelle ? Le mandarin Châu revient demain !
Un coup de poing dans le ventre n’aurait pas coupé le souffle au mandarin comme cette information qui l’assomma proprement.
— Tu dois te tromper ! Il ne sera là que dans deux jours, balbutia-t-il, pris de vertige.
— C’était ce qui était prévu, oui. Mais ce matin, un messager est arrivé pour nous prévenir de préparer ses quartiers, car il sera de retour un peu plus tôt.
Il effleura la hache avant de laisser tomber un brin d’herbe sur la lame, qui la fendit avec une gracieuse facilité.
— Ah, une véritable petite merveille ! roucoula le sbire, le regard attendri.
— Et elle servira à quoi, ta jolie hache ? Au défilé en l’honneur du mandarin Châu ?
L ’homme sourit, le torse bombé de fierté.
— Bien sûr que non ! Aussitôt qu’il sera là, le chef va ordonner l’exécution du meurtrier de Madame Prune.
Il allait ajouter que le rôle du bourreau lui revenait de droit, mais le mandarin Tân avait déjà tourné les talons et courait vers l’entrée comme un forcené.
Hagard, il monta quatre à quatre les marches, bousculant l’officier qui astiquait une urne en cuivre, renversant le seau qu’un employé venait de remplir. Il enfila le couloir à une vitesse digne d’un athlète et ne s ’arrêta que lorsqu’il fut arrivé devant la salle des archives dont il dégonda presque la porte.
— Dites-moi que ce n’est pas vrai ! hurla-t-il à Monsieur Canh, qui lisait un rapport vieux de trois ans qu’il avait trouvé sur la grande table. Le mandarin Châu ne devait revenir que dans deux jours !
L ’autre reposa le papier et se tourna vers lui, la mine défaite.
— Je sais. J’ignore pourquoi il a avancé son retour, mais cela tombe vraiment très mal.
— Très mal ! Vous avez une façon de minimiser les choses ! Je me suis bêtement calé sur la date prévue, et me voilà pris au dépourvu pour l’enquête sur la mort de Madame Prune. Je n’ai pas encore trouvé de solution, je n’ai pas encore arrêté le coupable. Dans ces conditions, autant étriper l’ami Dinh sur-le-champ !
Le mandarin fulminait, se fustigeant de sa propre lenteur, maudissant toutes les circonstances malencontreuses qui allaient culminer dans un désastre humain. Pourquoi s’était-il emberlificoté dans des détails sans queue ni tête qui ne semblaient mener nulle part ? Pourquoi s’était-il persuadé que les méfaits du Gourmet avaient un lien avec l’empoisonnement de la tenancière ? Poussé par un instinct obscur, il s’était lui-même piégé dans un enchevêtrement de pistes et d’indices qui l’avaient empêché d’enquêter à fond sur la mort de Madame Prune. Il n ’était aidé de personne, entouré de manchots et desservi par des archives fantômes. Il haïssait ce tribunal dirigé par des incapables, avec des sous-fifres juste bons à jouer aux cartes et à faire le ménage – un vaste travestissement de la justice qui faisait honte à qui la servait réellement. Ecœuré par le laisser-aller ambiant et furieux de son manque de jugement, le mandarin se dit qu’après tout, il n’y avait aucune raison de s’attacher aux règles d’une institution qui vivait sur la délation, les dénonciations, les châtiments distribués gratuitement sans l’ombre d’un procès. Pourquoi vouloir raisonner avec des valeurs comme la droiture et la probité, alors que l’ambiance était à la corruption et à la tyrannie ?
Il se tourna vers Monsieur Canh et lui demanda de but en blanc :
— Signez-moi une décharge pour le lettré Dinh. Vous savez bien qu’une lettre de confession est parvenue hier au tribunal, signée de la main de Monsieur Kim, qui avoue être le meurtrier de Madame Prune. Le lettré est par conséquent innocent. Laissez-le partir.
Le chef provisoire du tribunal battit des paupières, indécis. Une expression ambiguë, entre réflexion et hésitation, passa dans ses yeux et le mandarin crut qu’il allait avoir gain de cause.
— Vous n’avez pas tort, concéda-t-il au bout d’un instant. Le peintre se dit coupable. Cependant, il n’en reste pas moins que l’homme a mystérieusement disparu l’an dernier, alors faut-il croire cette missive ? Qui me dit que ce n’est pas vous qui l’avez écrite pour tenter de disculper votre ami ?
Il déambula dans la pièce, les bras derrière le dos, visiblement embarrassé par la nouvelle tournure des choses.
— A quoi rime cette mascarade de justice ? s’insurgea le mandarin, le feu aux joues. Cela fait un an que Monsieur Kim s’est évanoui dans la nature et aujourd’hui, vous vous posez enfin la question de sa disparition ? Il vous suffit d’apposer votre sceau sur un papier pour que le lettré reparte d’ici en homme libre. Personne ne pourra contester votre autorité, tant que le mandarin Châu n’aura pas repris les rênes du tribunal.
— J’aurais pu le faire, admit l’autre avec une moue irrésolue. Mais voyez-vous, le mandarin Châu a commandité expressément une petite fête pour l’exécution du prisonnier. Il faut donc un coupable à châtier. Mettez la main sur le peintre, et votre ami sera libéré.
Le magistrat le fixa avec une irritation qu’il ne tentait pas de dissimuler. Il lui aurait fait une répartie cinglante si quelque chose dans ses paroles ne l’avait interpellé, déclenchant dans son esprit une idée qu’il décida de suivre jusqu’au bout.
*
La geôle résonnait d’imprécations lorsque le mandarin Tân arriva sur place. A l’évidence, quelqu’un était hors de lui.
— Qu’est-ce que c’est que ce tribunal de pacotille ? Qui est en charge de la justice locale ? C’est quoi cette population de timorés qui laisse un mandarin corrompu jusqu’à la moelle lui dicter ses volontés ? Des gens honnêtes auraient depuis longtemps renversé ce tyranneau et fait traîner son corps dans la rue par un pourceau de ses cousins ! Dis-moi, le délateur, toi qui es enfant de cette ville pourrie, tu n’as jamais souhaité t’extirper de cette fange où les tiens se vautrent à l’envi ?
Dinh donna un coup de pied dans le seau, heureusement vide, qui alla rebondir contre le mur. Pris à parti, Postillon Fétide faisait le dos rond, face à son compagnon qui n’avait cessé de l’invectiver depuis l’annonce du retour inopiné du mandarin Châu.
— Faifo, qui grouille de voleurs et de coupe-jarrets, qui fourmille de margoulins et de maquerelles, mérite bien de servir le seigneur Nguyên ! Je mettrai ma main au feu que, dans les siècles à venir, la génération de vos fils et petits-fils continuera votre glorieuse lignée d’escrocs à la petite semaine, de chapardeurs à la sauvette et de crapules sans talent.
Le mandarin crut bon d’intervenir avant que le lettré ne dévoile ses affinités pour le Nord.
— Eh bien, Dinh, on dirait que tu prends la nouvelle avec un flegme digne d’un moine zen.
La voix gouailleuse de son ami calma momentanément le lettré, qui lui opposa un visage maussade.
— Non, mais tu as entendu ça ? Le vieil incapable ramène avant l’heure son faciès de despote local, au lieu de continuer à comploter contre le pouvoir impérial avec ses petits camarades. Qu’est-ce qui lui a pris de rappliquer ici avant que tu n’aies eu le temps de me tirer de ce trou putride ?
— Va savoir, répondit le mandarin, soucieux. Il a écourté son voyage sans doute parce qu’ils étaient à court de gingembre confit ou de nids d’hirondelles.
Dinh demanda sur un ton faussement détaché :
— Dis-moi que tu as presque résolu l’énigme de la mort de Madame Prune, et que je n’ai plus qu’à me préparer pour une sortie triomphale.
— Hum ! C’est presque ça. Il ne me manque plus que d’infimes détails et des vérifications de routine.
— Naturellement, convint le lettré d’une voix où perçait une amère ironie. Monsieur Canh n’a pas souhaité se prévaloir de sa qualité de responsable pour me relaxer, compte tenu de l’aveu de Monsieur Kim ?
Le magistrat se gratta la tête, perplexe.
— Non, cela m’a étonné. Lors de ton arrestation, il n’avait pas l’air de vouloir te donner en pâture aux sbires du tribunal et maintenant, alors que l’occasion de te remettre en liberté se présente, il semble tergiverser.
— C’est décevant de la part de quelqu’un qui me paraissait plutôt éclairé, asséna Dinh, cachant mal son désenchantement.
Postillon Fétide, profitant de la présence du mandarin, demanda avec enthousiasme :
— C’est vrai que le mandarin Châu a expressément commandé une fête pour l’exécution du prisonnier ici présent ? J’ai cru comprendre que les sbires étaient en train d’astiquer les locaux et de préparer les instruments de torture pour l’événement qui promet d’être haut en couleur. La population ne retiendra pas sa joie : cela fait trop longtemps qu’elle n’a pas pu assister à un châtiment public. Les places au premier rang vont être chères !
Dinh posa sur le délateur un regard chargé de mépris.
— Si tu crois que je vais me laisser tripoter par des bourreaux indélicats, tu te trompes. Il y a mille façons plus nobles de passer de vie à trépas, et je ne compte pas rendre l’âme sur le sol sudiste. J’ai l’intention, le moment venu, d’offrir mon corps à la science et mon cerveau à la postérité.
Le mandarin, qui suivait distraitement l’échange, sursauta. Il venait de penser à quelque chose qui lui ouvrait de nouvelles perspectives, un pivot qui pourrait faire basculer l’une des affaires dans la lumière. Mais Dinh l’apostrophait de nouveau.
— Ce mauvais plaisant se demande s’il va pouvoir assister à ma mise à mort. Il est évident qu’il ne connaît pas la puissance de ton esprit, n’est-ce pas, Tân ? Car je suppose que demain à l’aube, nous aurons relégué cette misérable ville loin derrière nous, comme on se débarrasse d’un sous-vêtement nauséabond ?
Le magistrat le fixa, déterminé à tenir sa promesse.
— Tu as ma parole, Dinh.
Et il remonta vers la lumière.
*
Malgré l’optimisme qu’il avait affiché devant Dinh, le mandarin Tân était loin de ressentir une quelconque sérénité. Plus que jamais, il était pressé par le temps, lui qui croyait en disposer suffisamment pour arriver à bout des différentes énigmes. Son cœur s ’emballait à l’idée qu’il ne lui restait qu’un jour pour tout tirer au clair et soustraire Dinh à un sort qui n’avait rien de joyeux. Cependant, de façon étrange, il n’était pas en proie à un abattement qui n’aurait pas manqué de le paralyser. Au contraire, ce contretemps avait arraché les entraves qui l’immobilisaient auparavant. Acculé dans ses derniers retranchements, obligé de trouver des solutions, il avait enfin décidé d’explorer les voies les plus audacieuses, ne se fiant plus à une logique timorée qui le vouerait à l’échec. Il n’avait pas œuvré en vain pendant les derniers jours, et sa conscience lui murmurait que de la moisson d’informations qu’il avait récoltée, il pouvait faire naître des hypothèses non seulement viables, mais aussi bien fondées.
Pour se concentrer, il choisit un endroit calme sur la jetée, à l’écart du va-et-vient des coolies et des marins, mais qui permettait à son regard d’errer sur l’eau. C’était ainsi qu’il réfléchissait le mieux, écoutant le clapotis de l’eau, l’esprit porté par les remous, comme pour voguer vers des conjectures téméraires qu’il n’avait fait qu’entrevoir.
Jouant le tout pour le tout, il s’appuya sur la théorie hardie selon laquelle l’affaire du Gourmet était reliée à la mort de Madame Prune. Si c’était effectivement le cas, il fallait commencer par comprendre les actions du cannibale. Les morts passées et les enlèvements récents devaient présenter une similitude qu’il était nécessaire de faire ressortir. Comment le cannibale choisissait-il ses victimes ? D’un côté, il y avait quatre adolescents, et de l’autre, deux paires de vieilles femmes. A première vue, aucun point commun. Pourtant, le Gourmet avait fini par les consommer, renonçant à chaque fois aux mains et aux pieds. Il avait d’abord envoyé la main gauche de l’un et le pied droit de l’autre, puis le pied gauche de la troisième victime et la main droite de la dernière. Le mandarin appuya la tête contre une caisse en bois. Qu’est-ce que le cannibale avait fait des pieds et des mains restants ? S’était-il forcé à les grignoter ? Les avait-il jetés ?
Il ne trouva pas de réponse et se résolut à se concentrer sur les victimes. Toujours au nombre de quatre. S’il n’y avait pas de lien entre les deux groupes, on pouvait au moins dégager des ressemblances au sein de chaque groupe. Quatre femmes âgées et quatre jeunes garçons. Le magistrat plissa le front. Un détail lui revenait en mémoire, en rapport avec les lamentations des mères à la pagode : non seulement les adolescents étaient extrêmement maigres, mais deux d’entre eux étaient frères. Mais comme l’avait fait remarquer une mère en pleurs, pourquoi un cannibale s’attaquerait-il à des victimes sur lesquelles il n’y avait pratiquement rien à manger ? Et pourquoi s’en prendre à deux frères ?
Quelque part, s’extirpant des replis de sa mémoire, une bribe de conversation refit surface. Où avait-il entendu ces paroles ? Dans quelles circonstances ? Comme des ombres, des visages flous passaient en flottant sur la toile de fond de sa mémoire, aussi insaisissables que les chuchotements et les intonations qu’il tentait en vain d’identifier… Il se tortura les méninges, essayant de se focaliser sur les mots et les voix, mais dut s’avouer vaincu pour l’heure.
Il savait mieux que quiconque qu’il fallait laisser la solution se présenter d’elle-même. Son esprit, sans qu’il en saisisse le mécanisme, finissait toujours par ramener l’information à un moment où il ne s’y attendait pas, unissant soudain des faits sans connexion évidente, exhumant de l’oubli quelque fragment de conversation enfouie, pour faire affleurer un motif cohérent qui représentait la clé de l’énigme.
Du coup, il passa au mobile. Pourquoi le Gourmet effectuait-il ces envois macabres ? Quelquefois, le meurtrier se mettait en avant pour se faire connaître du public, afin d’instiller la peur ou de forcer le respect. Dans le cas présent, il transmettait systématiquement des restes, comme pour convaincre les autorités de la mort de la victime. Le magistrat sentit une lumière aveuglante traverser son cerveau. Surexcité, il se mit à réfléchir sur l’éventualité d’une feinte de la part du criminel. Si vraiment le Gourmet se donnait tout ce mal pour faire croire à la mort des victimes, était-ce parce que, justement, elles étaient encore en vie ? C’était insensé ! Une mise en scène pour détourner l’attention des gens, alors qu’il y avait autre chose en jeu ? L ’hypothèse était plus qu’osée, elle était carrément séduisante.
Le mandarin Tân s’efforça de se calmer. Son regard, glissant sur les flots, trouva dans les oscillations des vagues un semblant de tranquillité et un rythme apte à ralentir toutes les pensées qui se bousculaient dans son crâne. Certes, la possibilité qu’il s’agisse d’enlèvements plutôt que de meurtres ouvrait la porte aux suppositions les plus folles, mais subsistait la question des membres découpés qui, eux, appartenaient bel et bien à des morts. Il se tapa sur la cuisse. Bien sûr ! Deux mains et deux pieds à chaque fois. Jamais deux mains droites ou deux pieds gauches. Il suffisait d’un mort pour faire croire à quatre victimes dévorées par le cannibale.
Le cœur battant à tout rompre, le mandarin inspira profondément et ferma les yeux. A ce stade, il fallait réfléchir en toute quiétude, sinon sa logique allait se désintégrer sous l’effet de l’excitation. Il se laissa bercer par le clapotis de l’onde venant frapper les pilotis, comme un chant ancien sans paroles. Le problème se résumait donc à trouver les cadavres qui avaient fourni si gracieusement les membres. C’était trop simple. Il suffisait de faire un parallèle entre les deux séries de meurtres. La chronologie était la même, la façon d’opérer aussi. Il n’y avait plus de doute, le mandarin savait comment les choses s’étaient passées.
Néanmoins, s’il avait compris les différents pans du mystère, l’essentiel manquait, c’est-à-dire l’identité du Gourmet. Qui pouvait tirer parti de la disparition d’un groupe d’adolescents et de vieilles femmes ? L ’ami Dinh aurait suggéré, avec son imagination douteuse, qu’on enlevait des gens soit pour percevoir une rançon, soit pour les vendre comme esclaves – sous-entendu sexuels. Mais il fallait une sensualité bien vicieuse pour se repaître de jeunes garçons faméliques et de vieilles dames édentées. A moins que…
Le mandarin bondit sur ses pieds, en proie à une agitation grandissante. Les paroles qui lui échappaient plus tôt se précisèrent, et il reconnut la voix qui les avait prononcées. Au même moment, il se souvint de quelques mots venant de Dinh, et il leva le poing. Tout concordait. Il n’y avait plus qu’à arrêter le coupable.
*
— Où courez-vous donc comme ça, Officier Tân ?
Le mandarin s’arrêta en pleine course. Absorbé dans ses réflexions, il traversait comme un éclair la place de Faifo, sans regarder alentour, ombre véloce survolant les pavés lisses.
C’était Monsieur Hiro qui l’avait apostrophé d’une voix suave, en lui faisant un signe de la main.
— Il fait trop chaud pour se dépenser de la sorte, voyons ! Venez nous rejoindre pour un petit jus d’herbes rafraîchissantes !
Assis à la terrasse d’une gargote, très élégant dans sa veste moirée qui mettait en valeur sa personne, l’intermédiaire japonais dégustait une boisson verdâtre en compagnie du rônin Sakai, dont la tasse était encore pleine. Les jambes étendues, il ressemblait à un guerrier fourbu content de chauffer ses os au soleil. Etonné, le mandarin Tân fit demi-tour et vint les saluer.
— J’ignorais que vous vous connaissiez, commença-t-il en s’inclinant.
— Entre compatriotes, vous savez, les liens se nouent très vite ! dit le négociant avec un sourire charmeur. En fait, nous nous sommes rencontrés par hasard hier matin, comme le rônin franchissait les portes de la ville. Nous avons même pris une petite collation en compagnie de Monsieur Tho, juste avant son conseil avec les chefs de guilde.
— Vous avez des boissons très intéressantes dans ce pays, marmonna le rônin Sakai en examinant, soupçonneux, le liquide épais où nageaient des herbes pilées.
Le mandarin s’installa à leurs côtés et encouragea le consommateur réticent.
— Ce n’est pas aussi mauvais que cela en a l’air ! Ce ne sont que des plantes qui poussent près de la rivière, pas des algues !
— Justement ! répliqua le Japonais. Les algues doivent avoir meilleur goût !
Pour prouver ses dires, le mandarin s’empara de la tasse que venait d’apporter la serveuse et vida son contenu d’un trait. D’un revers de la main, il essuya la moustache verte qui lui ourlait la lèvre et souffla d’aise.
— Eh bien, vous devez avoir bien des choses à vous raconter, entre compatriotes !
— Nous comparons les mœurs des Viêts, des Siamois et des Japonais, reconnut le rônin, une moue amusée sur ses lèvres.
— Les mœurs, et surtout les femmes, ne put s’empêcher de glisser Monsieur Hiro en levant les sourcils d’un air de conspirateur. Leurs attraits sont universels, mais ce sont leurs spécificités qui font tout leur charme.
Le rônin se dépêcha de clarifier :
— Ne croyez pas que tous les Japonais sont aussi facilement ensorcelés par les femmes. Monsieur Hiro, ici présent, semble avoir une faiblesse pour les sens qui le perdra un jour.
— Allons donc ! Vous qui avez roulé votre bosse, vous ne devez pas ignorer que les femmes adorent l’exotisme, surtout lorsqu’il prend les traits bourrus et mystérieux d’un Japonais de passage…
Le mandarin, qui connaissait les avances manquées de l’entreprenant séducteur auprès de la jeune Aube Violette, l’écouta parler, non sans un certain amusement. Le rônin, quant à lui, le laissait pérorer avec la mine blasée de ceux qui ont entendu mille fois les fanfaronnades de mâles sur le retour. Il se contentait de caresser distraitement la fine cicatrice sur son menton, témoignage de batailles passées et de faits d’armes dans la touffeur d’une jungle lointaine.
Après avoir fait le tour des appas de plusieurs femmes de la ville, dont il garda par courtoisie l’anonymat, Monsieur Hiro se mit en devoir de les comparer avec telle ou telle Japonaise qu’il avait connue dans sa jeunesse. A l’en croire, la moitié de l’humanité avait pu apprécier la robustesse de sa constitution, au grand dam des époux légitimes. Il en était à se demander combien de jeunes gens disséminés sur la surface du globe pouvaient s’enorgueillir d’une filiation avec lui, quand il nota que le rônin piquait discrètement du nez tandis que l’officier s’agitait sur son siège avec nervosité.
— Ah, mais je digresse ! fit-il, penaud. Vous devez être fort occupés au tribunal aujourd’hui, avec l’arrivée imminente du mandarin Châu.
— Tiens, j’ai l’impression que toute la ville est au courant de son retour inopiné, fit le mandarin.
— En réalité, je tiens cette information de Monsieur Tho, qui m’a prévenu qu’il aurait trop à faire demain pour pouvoir présider le conseil. Du coup, la réunion avec les chefs de guilde a été reportée jusqu’à nouvel ordre.
— Les veinards ont donc obtenu un petit sursis pour leur cotisation, dit le mandarin avec un sourire en coin.
Monsieur Hiro partit d’un éclat de rire.
— Point du tout ! C’était aujourd’hui le dernier délai pour la remise des quotes-parts. Mon collaborateur est très pointilleux sur le règlement !
— D’ailleurs, le voilà qui arrive, dit soudain le rônin en ouvrant un œil.
Le mandarin se retourna. Le vieux général se dirigeait en effet vers eux, l’air très content de lui. Le torse bombé, il marchait comme s’il avait un balai dans le pantalon et se frottait les mains, la face épanouie. Sa joie tomba d’un coup quand il avisa la présence du mandarin Tân.
— Vous ici ? Je croyais qu’il était interdit de boire pendant le service, insinua le vieillard en désignant du doigt la tasse vide du mandarin.
Le magistrat se leva lentement, en faisant craquer ses phalanges.
— Vous avez raison. Il est temps de s’occuper de choses sérieuses. Le mandarin Châu revient demain, et il faut qu’il soit accueilli comme il se doit.
Il salua la compagnie et s’éloigna d’un pas décidé. C’est vrai, il n’allait pas gaspiller la matinée en bavardages. Il y avait quelqu’un qu’il devait voir de toute urgence.
*
Le soleil était déjà bas sur l’horizon quand Monsieur Phi émergea de l’étroite ruelle, la satisfaction se lisant sur son visage de coquin. Dans sa main, il faisait sauter quelques sapèques facilement gagnées. Il se demanda pourquoi il avait négligé si longtemps une telle manne. Pour la première fois de sa vie, il serrait des piécettes honnêtement acquises, sans qu’il y ait eu besoin d’employer la menace, le bâton ou des insultes. C’en était presque gênant de n’avoir pas eu à cogner un petit commerçant ou à battre un aïeul pour rentrer dans ses sous. Il se sentait vaguement lésé, comme s’il avait fait l’impasse sur une partie de plaisir. Certes, il avait payé de sa personne, façon de parler, mais tant qu’à faire, autant que ça serve.