L'esprit de la renarde
Début du texte
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 10 parties.
— Ne me battez pas ! glapit-il, les paumes levées devant son visage.
— Qu’est-ce que vous me chantez là ? demanda l’autre, les sourcils arqués de surprise, en s’essuyant le front. Je n’ai pas l’habitude de malmener de vieux bonzes, à moins qu’ils n’aient commis quelque forfait.
Il scruta Pensées Inquiètes de ses yeux allongés et le moine se recroquevilla dans sa robe. C’était clair, l’officier allait le prendre par la peau du cou pour lui faire avouer un méfait qu’il n’avait jamais commis ! Les boyaux liquéfiés, Pensées Inquiètes se mit à composer mentalement une élégie posthume en son propre honneur.
— Qu’est-ce que vous êtes venu chercher au tribunal ? s’enquit le jeune homme. J’espère que ce n’est pas urgent, car je crains que la plupart de mes collègues ne soient en train de gober les mouches par la gueule grande ouverte. Repassez quand ils seront revenus à eux, les narines chatouillées par l’odeur de la soupe du soir.
Et il le contourna pour pénétrer dans le bâtiment.
Sauvé miraculeusement d’un sort pire que la mort, Pensées Inquiètes le retint par la manche.
— Non, attendez ! Je peux bien vous parler, à vous ! s’écria-t-il, las d’attendre.
Comme son interlocuteur le fixait avec un regard interrogateur, le bonze déballa son sac.
— En fait, je viens signaler une disparition.
Il entraîna son compagnon vers un arbre loin de l’entrée et baissa la voix.
— Il s’agit d’une nonne de ma connaissance. Elle s’appelle Contemplation Retenue, et elle se rendait au monastère du Lotus Parfait. Mais elle n’en a jamais franchi les portes, aux dires des nonnes qui y résident. J’ai peur qu’un grand malheur ne se soit abattu sur elle !
— D’où la connaissez-vous ?
— Elle et moi faisions chemin ensemble vers Faifo. Nous avons dû quitter le Cambodge, que des affrontements armés sont en train de mettre à feu et à sang. Vous êtes au courant de la situation politique là-bas, Officier…?
— Tân, répondit évasivement l’autre en lui faisant signe de continuer.
— Eh bien, Officier Tân, vous ne devez pas ignorer que le Cambodge est dans une situation plutôt précaire depuis des siècles et qu’il y a environ trente ans, les Siamois ont envahi le pays et en ont fait un état vassal. Or, les Khmers ont refusé de plier l’échine, au point de faire récemment appel à des Espagnols de Manille pour les libérer du joug de leurs envahisseurs.
Le bonze secoua sa tête rase avant de préciser :
— Mais ce plan a fait long feu et après des conflits sanglants, les Espagnols ont tous péri tandis que le Siam reprenait le contrôle du territoire. Toujours est-il que nous, bonzes disciples du Bouddha, nous avons dû fuir le pays qui a sombré dans le chaos. Entre luttes intestines et interventions étrangères, le peuple est en train de vivre des moments plus que difficiles.
— Et c’est pour cela que vous êtes revenus au Dai-Viêt avec votre compagne ? demanda l’officier Tân.
L ’autre s’interrompit pour jeter des coups d’œil méfiants autour de lui. Il prit un ton de conspirateur.
— Pour éviter de nous faire étriper, oui, mais aussi pour prévenir nos frères et sœurs dans les monastères viêts.
— Les prévenir de quoi ?
Le vieil homme fit claquer sa langue avant d’énoncer sentencieusement :
— La voie du Bouddha est menacée par des arrivants qui prônent une nouvelle religion, le catholicisme.
— Oui, je suis au courant, intervint le mandarin Tân avec un hochement de la tête. Les jésuites ont déjà mis le pied sur notre territoire.
Le teint de Pensées Inquiètes vira subitement au jaune.
— Je le savais ! Ils sont partout ! Ils finiront par nous tenir par les plis de notre robe pour nous faire avaler les billes de nos colliers ! Justement, aux Philippines, les Espagnols ont commencé à répandre leur croyance parmi une population primitive, qui ne connaissait même pas les préceptes du Bouddha, mais il est à craindre que ces prosélytes ne s’immiscent bientôt dans les régions civilisées où nous avons construit pagodes et temples.
— Bah, il y a peu d’Espagnols dans notre pays. Ce sont les Portugais qui sont venus en masse.
Le bonze eut un hoquet d’effroi.
— Les Portugais ! La pire engeance ! Vous n’avez donc pas entendu dire comment ils se sont établis dans les Moluques, au cœur du fief des musulmans ? Ils affichent des velléités de commerçants, tout en introduisant sournoisement des prêtres qui convertiront le peuple. Ils sont retors, ils sont hypocrites, ils sont vicieux !
Le mandarin Tân agita une main apaisante.
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— Allons, chacun utilise les armes de persuasion qui lui conviennent.
— Mais non ! glapit Pensées Inquiètes. Eux mélangent allègrement négoce, religion et armée. Le roi d’ Arakan a déjà fait appel à plusieurs d’entre eux pour combattre le Myanmar et le Siam. Non contents de s’immiscer dans des conflits millénaires, ces étrangers se mêlent de gouverner ! Ne me dites pas que vous ignorez que l’aventurier portugais Felipe de Brito s’est octroyé le port de Syriam au Myanmar ! Catholiques de confession, ils ne jurent que par la valeur de l’or : ils se battent sans discrimination pour les Siamois un jour et pour les Cambodgiens le suivant. J’ignore ce que leur religion leur inculque, mais ils ne reculent pas devant la traite d’esclaves qu’ils vont chercher jusque dans le delta du Gange !
Essoufflé par sa diatribe, le bonze dut s’arrêter.
— Mes frères ne savent pas quel danger les menace ! Il fallait à tout prix que je les avertisse.
Pensées Inquiètes scruta les environs, de peur qu’on ne l’entende. Il avait l’air d’un lapin traqué qui chercherait un bosquet où se terrer.
— Les Portugais ici ne sont que des commerçants, lui assura le mandarin pour le tranquilliser. Ceux qui ont choisi de guerroyer se trouvent plus à l’ouest.
— Ils sont tous pareils, je vous dis ! s’entêta le moine. Le méprisable Felipe de Brito, insignifiant moussaillon qui s’est proclamé régent, a même commis un acte immonde à l’encontre des bouddhistes du Myanmar.
Malgré lui, le vieillard serra les poings de rage.
— Figurez-vous que l’animal a volé l’immense cloche de la pagode de Shwedagon – pagode qui abrite les huit brins de cheveux du Bouddha – dans l’espoir d’en récupérer le cuivre pour fondre des canons. Il voulait aussi mettre la main sur les pierres précieuses incrustées dans la masse.
Le visage de Pensées Inquiètes s’illumina soudain d’un sourire satisfait tandis qu’il concluait :
— Mais le Bouddha ne se laisse pas détrousser aussi facilement. L ’abject voleur, qui avait arrimé la cloche sur un radeau attaché à son navire, l’a vu sombrer dans les eaux du fleuve, entraînant le navire à sa suite. J’ai idée qu’il subira bientôt un sort peu enviable pour ses mauvaises actions.
Pensif, le mandarin Tân observa le bonze qui avait couvert tout ce chemin pour revenir vers les siens, poussé par les rumeurs de guerre et de destruction, tentant de sauvegarder ce qu’il pouvait d’une religion et d’un monde qui lui étaient chers. Chétif et ridé, il avait bravé la fatigue et les dangers du voyage, malgré sa nature peureuse.
— Et votre consœur Contemplation Retenue était également rentrée pour alerter ses compagnes ? demanda-t-il d’une voix radoucie.
— C’est exact. Mais personne ne l’attendait : elle ne faisait pas partie de la congrégation. Aussi suis-je le seul à m’inquiéter de son absence. La pauvre nonne m’avait quitté pour arriver plus rapidement au monastère. Affamée, elle s’était légèrement blessée en se jetant trop vite sur un durian hérissé de piquants et voulait se soigner au plus vite. Entre nous, je pense qu’elle avait l’estomac dans les talons car le voyage était éprouvant, et nous n’avions plus de quoi manger.
Nerveux, Pensées Inquiètes fit rouler les boules de son collier de prière entre ses paumes parcheminées.
— J’espère que les sbires du tribunal parviendront à la retrouver saine et sauve. Pourvu qu’elle n’ait pas servi de repas au seigneur Tigre…
*
Les tympans résonnant des lamentations de Pensées Inquiètes, le mandarin Tân s’enfonça dans les entrailles du tribunal. Il avait fait son devoir et réveillé sans ménagement un scribe pour consigner la plainte du bonze, puis s’était esquivé avant d’avoir une nouvelle fois droit aux jérémiades du moine.
Après une matinée au soleil, l’ombre des geôles lui faisait du bien. Il était temps d’aller prendre des nouvelles de l’ami Dinh, qui devait croupir lamentablement dans sa cellule. Le mandarin fit sauter dans sa paume le gâteau fourré au soja qu’il avait apporté pour le prisonnier accusé de meurtre. Ce n’était rien, mais cela pouvait lui remonter un peu le moral. Il descendit prestement les marches, mais fut coupé net dans son élan.
— Laissez-vous aller ! Hardi le jet ! disait une voix persuasive qui tremblait d’excitation. Surtout, ne retenez rien !
— Je fais ce que je peux, marmonna le lettré Dinh sur un ton exaspéré. Ça ne vient pas à la commande.
— Voulez-vous un peu d’aide ? susurra l’autre avec empressement.
— Surtout pas ! Bas les pattes !
— Concentrez-vous ! Je n’ai pas tout l’après-midi !
— Je n’y arrive pas, grogna Dinh, obstiné.
— Ah non, pas le coup de la panne ! J’ai des moyens pour vous faire…
— Pas touche !
Après un bruit de tabouret qu’on renverse, il y eut un petit râle de contentement tandis qu’un rire satisfait se faisait entendre. Intrigué, le mandarin Tân poursuivit son chemin dans cet antre obscur. Qu’est-ce qui se tramait donc dans les profondeurs du tribunal ? Avait-il vraiment envie de le savoir ?
La lumière capricieuse d’une lanterne posée par terre éclairait une scène étrange. Dinh se rajustait à la hâte, alors que son compagnon de geôle, le délateur Postillon Fétide, laissait échapper un sifflement d’admiration.
— Pas mal ! Bonne contenance !
Penché sur un seau, un inconnu hochait la tête avec un contentement non dissimulé.
Tout ce joli monde sursauta quand le mandarin Tân toussota discrètement.
— Ah, c’est toi, bafouilla le lettré, les pommettes écarlates. Imagine-toi que je viens de me faire délester d’une précieuse substance.
— Mon imagination doit avoir des bornes, répliqua son ami, glacial.
— Une petite boisson pour vous rafraîchir ? intervint l’inconnu en lui tendant une tasse immense remplie d’un breuvage verdâtre.
Le mandarin l’examina avec curiosité. Son visage imberbe ne présentait pas le moindre défaut, la peau ayant la douceur d’une pêche lavée par une pluie nocturne. De petite taille, il avait les attaches fines d’un enfançon, ce qui détonnait avec son costume de soie coupé pour un adulte de bonne conformation. Pour ajouter à l’ambiguïté du personnage, les yeux ourlés de cils épais avaient une expression rêveuse et rouée tout à la fois.
— Allez-y, buvez sans retenue, cajola l’inconnu avec un sourire ensorcelant, tandis que le mandarin le fixait, un peu hébété. Vous apprécierez le goût acidulé de la boisson, croyez-moi, Monsieur…
— Officier Tân, répondit le mandarin en sortant de sa transe. Et vous, vous êtes…
— Monsieur Bonheur, laissa tomber l’autre avec modestie. En tant que médecin de ville, je viens dans les geôles du tribunal inspecter l’état des prisonniers.
Il s’inclina devant le mandarin qui lui rendit son salut. Songeur, celui-ci s’apprêtait à tremper ses lèvres dans le breuvage dont les feux couleur émeraude dansaient devant ses yeux.
— A ta place, Tân, je me retiendrais d’ingurgiter cette boisson aux herbes, dit calmement le lettré Dinh. C’est un puissant diurétique qui te videra la vessie plus vite qu’une soupe aux tamarins. Et c’est exactement ce que recherche le bienveillant Monsieur Bonheur.
L ’autre eut un signe de dénégation presque sincère.
— Loin de moi l’idée de profiter des réserves naturelles du lettré Tân ! Il me semblait seulement qu’avec la chaleur extérieure, un peu de thé aux racines de mûrier flatterait le palais tout en procurant une sensation de bien-être.
— Cela dit, l’aimable médicastre ne cracherait pas dans le seau qui contient la substance dorée qu’il est venu chercher, précisa Postillon Fétide pour mettre de l’huile sur le feu.
Monsieur Bonheur s’insurgea contre cette remarque qui l’atteignait visiblement dans sa dignité.
— Sachez que j’œuvre pour la grandeur de la science. Un repris de justice comme vous, qui n’a que ses mots trempés dans du fiel pour justifier son existence de maître chanteur, n’a aucune idée des champs de recherche médicale associés à l’urine humaine.
Il se tourna vers le mandarin Tân qui lui semblait plus apte à saisir la portée de ses propos que Postillon Fétide, adossé négligemment contre le mur couvert de moisissures, le faciès fendu d’un rictus irrespectueux.
— Malgré les apparences, mon but n’est pas de faire une collecte irraisonnée et malsaine de l’urine. En réalité, je suis en train de mettre au point le fameux minerai d’automne, remède chinois de la plus haute importance. Or, il se trouve qu’il faut deux fûts pleins de la hauteur d’un homme pour arriver à obtenir quelques onces de ce minerai.
— Et vous en êtes réduit à solliciter la coopération des prisonniers ? demanda Dinh, encore marri de sa récente et involontaire contribution à la science.
— Je prends tout ce qui est disponible ! Si la décence me le permettait, je ferais du porte à porte, mais je me suis heurté à beaucoup de résistance de la part des habitants.
— C’est tout de même un acte… disons privé, protesta le lettré.
Monsieur Bonheur secoua la tête.
— Si ce n’était que ça…
— Que voulez-vous dire ? s’enquit le mandarin, étonné.
Mais, exalté, le médicastre poursuivait déjà :
— Les Chinois ont commencé à explorer les vertus de ces cristaux blancs extraits de l’urine voilà presque deux mille ans. Dans un poème vieux de plusieurs siècles, on trouve une allusion à ce produit extraordinaire, mais ce n’est que récemment que des recettes du minerai d’automne ont été publiées.
— Je parie que l’enjeu est d’ordre sexuel, fit remarquer Postillon Fétide en se grattant l’entrejambe. Il n’y a que ça qui motive les médicastres.
La réponse de Monsieur Bonheur était empreinte d’une dignité un peu forcée.
— Le minerai d’automne a vocation à guérir de stérilité, en stimulant le processus physiologique des organes reproducteurs – et non en aiguillonnant une quelconque pulsion bassement luxurieuse. Je n’essaie pas de mettre au point un vulgaire philtre d’amour ou une potion pour l’accouplement dont sont friandes les personnes que vous avez l’habitude de faire chanter.
— Vous avez parlé de sublimation, intervint le mandarin Tân. Est-ce à dire que ce sont les taoïstes, toujours à leurs fourneaux, qui ont mis au point la méthode de récolte du minerai ?
— Bien sûr, au départ, ce sont eux qui ont commencé les essais. Les alchimistes d’antan étaient de remarquables expérimentateurs qui ont fait avancer la médecine à grands pas, bien que certains persistent à le nier.
— Des magiciens, vous voulez dire, ne put s’empêcher de faire remarquer le mandarin Tân, adversaire de ces esprits libres qui refusaient de s’attacher à l’édifice social.
Tout à son propos, Monsieur Bonheur ne releva pas le jugement de son interlocuteur.
— Vous seriez surpris des utilisations de ce minerai. On y a recours pour traiter la virilité en berne, mais aussi pour les problèmes de changements de sexe, voire les cas d’hermaphrodisme.
— Je n’ai jamais fait chanter d’hermaphrodite, murmura Postillon Fétide, méditatif. Il y aurait des possibilités intéressantes…
Sur sa lancée, Monsieur Bonheur leva un doigt en l’air, très docte.
— On s’en sert également pour stimuler la croissance de la barbe. Saviez-vous que son développement est directement proportionnel à la taille des testicules ?
Ce fait, offert en toute bonne foi, provoqua une pause dans la conversation, tandis que les trois autres hommes contemplaient discrètement les joues glabres du médicastre.
— Tout ceci reste fortement ancré dans le domaine sexuel, dit Dinh pour briser le silence devenu gênant.
— Bien entendu ! reconnut Monsieur Bonheur. Et c’est pour cela que nous faisons une distinction entre l’urine de l’homme et celle de la femme. Toute la recherche est d’ailleurs basée sur cette discrimination.
Il parcourut l’assistance d’un regard enflammé par l’enthousiasme.
— Les meilleurs spécialistes cogitent en ce moment même sur toutes les variations possibles. Un colloque particulièrement important s’ouvrira prochainement en Chine, et les sommités exposeront alors leurs derniers résultats. C’est, après tout, un sujet d’étude riche en promesses au point de vue non seulement médical, mais aussi économique !
— Mais enfin, ce n’est que de l’urine ! jeta le mandarin Tân avec une grimace. Qu’y a-t-il donc de si varié ?
Ravi de l’opposition qui lui permettait de s’étendre sur son thème de prédilection, Monsieur Bonheur expliqua :
— Détrompez-vous ! La composition de l’urine étant primordiale, elle peut avoir des vertus différentes selon qu’elle provient d’un enfant ou d’un chien, par exemple. La qualité du précieux liquide change-t-elle suivant les pays, le Nord et le Sud, la corpulence des sujets qui la produisent ? Ce sont quelques aspects passionnants du problème.
Il caressa à regret son menton lisse.
— Moi-même, j’essaie de me tenir au courant de l’état des recherches. Mais il faut admettre que nous sommes en retard par rapport à la Chine.
Monsieur Bonheur s’interrompit pour jeter un regard accablé dans le seau presque vide.
— La difficulté primordiale reste la collecte, conclut-il non sans tristesse. Il en faut une telle quantité pour mener les expériences…
Comme ses compagnons se tenaient cois, ne voulant pas lui donner de faux espoir, le médicastre, dépité, s’empara avec lenteur du seau et prit congé d’eux.
Sur le pas de la porte qu’il franchissait à contrecœur, il se tourna vers le mandarin Tân et dans un dernier sursaut, lui tendit la tasse de thé aux racines de mûrier.
— Vraiment, Officier Tân, vous ne voulez pas de ce breuvage délicieusement rafraîchissant ?
*
Quand les pas de Monsieur Bonheur se furent estompés dans les escaliers, le mandarin Tân souffla bruyamment.
— Quelle étrange obsession pour quelqu’un par ailleurs d’assez normal !
— Drôle de bonhomme ! convint Dinh, les yeux levés d’exaspération. Il vient ici avec son breuvage de malheur, et il repart avec ton essence ambrée !
— Mais ses propos ouvrent des perspectives insoupçonnées, marmonna rêveusement Postillon Fétide. Je pourrais tirer profit non seulement des adultères et des déviants sexuels, mais aussi des personnes à la sexualité confuse et changeante… Il y a de l’idée…
Il se frotta l’aine et se cala dans un coin pour réfléchir à ses nouvelles activités potentielles.
Le mandarin tira à lui le tabouret et s’installa face à Dinh, qui mangeait le gâteau au soja avec délectation.
— Pendant que je faisais don de ma personne dans la moiteur obscure d’une geôle, que faisais-tu à l’air libre ? demanda le lettré entre deux bouchées.
— J’ai réussi à questionner le fils de la femme que tu as sauvagement assassinée. C’est une brute qui se fait appeler Monsieur Phi, et qui pratique l’extorsion pure et simple sur le marché. Il croit dur comme fer que c’est toi qui as fait le coup, mais j’ai pu lui soutirer quelques informations. Il paraît que la vieille femme avait été invitée par son frère, le père de Monsieur Canh, à un festin quelques jours avant sa mort.
Il observa son ami en train d’enfourner le gâteau comme s’il n’avait pas mangé depuis deux jours.
— Il faut que tu ailles interroger son frère, alors. Fais vite, car je n’en peux plus de pourrir dans ce lieu infect en douteuse compagnie.
— C’était bien mon intention, répliqua le mandarin en étirant ses jambes. Mais en revenant au tribunal, je me suis fait intercepter par un bonze venu déclarer la disparition d’une nonne avec qui il rentrait du Cambodge.
— C’est sûrement lui qui l’a tuée, décréta Dinh, péremptoire. Le chemin est long et la promiscuité insoutenable, alors il tente de lui faire violence. Elle résiste et il lui dérobe sa vie après sa virginité. Aventure classique du bonze concupiscent qui convoite une nonne aux rondeurs appétissantes, tu peux me croire.
Le mandarin s’esclaffa. Dinh se distinguait invariablement par une tournure d’esprit retorse.
— Sauf que le bonze a près de soixante-dix ans. Avant de violenter une nonne, il faudrait qu’il soit en état de fonctionner.
— Pas sûr, s’entêta Dinh, la bouche pleine. Le minerai d’automne de Monsieur Bonheur pourrait réveiller des pulsions qui sommeillent. Nul n’est à l’abri des désirs troubles et inavouables tapis dans son cœur…
Son ami soupira. Mieux valait laisser le lettré ressasser ses hypothèses sordides, si cela pouvait lui faire plaisir.
— Toujours est-il que la vieille nonne manque à l’appel. Enfin, ce ne sera que le cent vingt-cinquième cas non élucidé par les officiers zélés de ce tribunal.
— Une disparition de plus, et elle n’est pas près d’être résolue, allez !
Le mandarin et le lettré se retournèrent. Postillon Fétide avait enfin émergé de sa réflexion professionnelle.
— Comment le savez-vous ? interrogea le mandarin Tân.
— Ils ne sont pas très forts pour les disparitions, vous ne l’avez pas remarqué ? L ’année dernière, déjà, un peintre avait disparu sans laisser de traces, et on ne l’a jamais retrouvé. A un moment donné, on s’est même demandé s’il n’avait pas contribué à engraisser le Gourmet.
— Pourquoi donc ?
Postillon Fétide se frictionna le cou.
— Eh bien, le peintre s’était volatilisé quelques jours avant les quatre malheureux adolescents qui ont garni le bol du cannibale.
*
Le soleil s’était enfoncé derrière des nuages couleur d’étain quand le mandarin émergea de la prison souterraine. Des rafales de vent faisaient claquer les fanions frangés qui marquaient l’entrée du tribunal et avaient dispersé les oiseaux venus se délecter des fourmis rouges dans les arbres de la cour. Ravivé par la fraîcheur, il s’assit un instant sous un longanier tremblotant, dont les feuilles arrachées partaient à la dérive comme des pensées éparses.
Les cheveux fouettés par les bourrasques, le mandarin Tân avait l’impression que son esprit aussi était en plein désarroi. Jamais il ne s’était senti aussi impuissant ! Incapable d’exercer la justice en tant que mandataire de l’Empereur, obligé à la dissimulation dans ce Sud ennemi, pieds et poings liés par ce Dinh irréfléchi qui s’était fourré dans une situation désespérée, il vivait des moments bien pénibles.
Trop de choses étaient venues se rajouter à la mort de Madame Prune. Il savait que cette affaire était prioritaire, car la vie de Dinh en dépendait, mais il ne pouvait s’empêcher d’être intrigué par ces disparitions non élucidées qui semblaient être imputées à un cannibale nommé Le Gourmet. Le magistrat qu’il était admettait difficilement que le mandarin local ait laissé les affaires judiciaires dans un tel état de négligence. Un an sans résultat concluant pour des meurtres pourtant clairement revendiqués ! Certes, les faits étaient déconcertants – des gens qui se volatilisent, des adolescents qui se font dépecer, des vieilles femmes dont on retrouve des membres découpés. Mais c’étaient justement ces aspects étranges qui titillaient la curiosité du mandarin Tân, qui aurait bien voulu prendre à bras-le-corps ces ténébreux mystères. Son intellect friand d’énigmes ne demandait qu’à s’attaquer à ces questions sans réponses, et son sens de la justice le poussait à confondre coûte que coûte le coupable. Si seulement il avait plus de temps !
Mais la pathétique image du lettré Dinh emmené au supplice après une bastonnade collective le ramena à la réalité. Le mandarin Châu, digne représentant du seigneur Nguyên, avait une notion des châtiments qui déshonorait ses confrères. Incapable de débusquer les véritables malfaiteurs qui sévissaient en toute impunité, il se rattrapait sans vergogne sur ceux que la délation généralisée avait jetés en prison. Le malheureux Dinh finirait écartelé ou pendu avant la fin de la semaine, torturé pour l’exemple et exhibé comme preuve de la toute-puissance de ce magistrat d’occasion. Le mandarin Tân se tapa sur la cuisse : il fallait œuvrer à toute allure ! S’il parvenait à innocenter rapidement son ami, peut-être pourrait-il débrouiller les autres cas avant le retour du mandarin Châu…
Rasséréné par cette décision, il se focalisa sur les indices qu’il avait récoltés sur Madame Prune. Son fils, l’arrogant et véreux Monsieur Phi, avait parlé d’un repas de famille peu avant son décès. Si des éléments cruciaux transpiraient de cette soirée, ils pourraient apporter un éclairage providentiel à la défense du lettré incriminé. De toute façon, c’était la seule piste qu’il tenait pour l’heure.
Il se leva, cherchant des yeux le bureau du responsable provisoire du tribunal. Dans la pénombre qui tombait, il ne vit pas de lumière dans la pièce que ce dernier occupait. Tant pis, il n’avait pas le temps d’aller l’interroger. Il irait directement à la demeure de son père pour tenter d’y trouver les réponses à ses questions.
*
Transi par un courant d’air qui s’enroulait autour de son cou comme les doigts humides d’un spectre, Monsieur Canh se leva et sortit de son bureau en éteignant la lampe à huile. Il se demanda d’où venait ce souffle si puissant. Certes, le vent s’était levé sur le port mais normalement, au tribunal, on était à l’abri des bourrasques. Les sourcils remontés, il s’engagea dans le couloir désert gardé par une fantomatique et inexistante sentinelle. A mesure qu’il s’approchait de la salle des archives, il sentait décupler la force du vent. Il se planta devant la pièce abandonnée par ses occupants légitimes, et se figea, le visage horrifié.
La fenêtre, ouverte en grand par des officiers négligents, laissait librement s’engouffrer l’air déchaîné. Les feuilles où étaient consignées les affaires du jour avaient pris leur envol, tout comme le cahier des affaires en cours de traitement – à l’évidence trop léger pour résister à la respiration d’une libellule. Pire, certaines archives avaient été précipitées de l’étagère principale, vomissant leur contenu au milieu d’un fatras de pages où des mains molles avaient aligné des annotations dénuées de passion et dépourvues de sens.
Monsieur Canh blanchit devant cette catastrophe engendrée par l’insouciance des greffiers, dont il entendait les éclats de rire dans la Salle des Délibérations. Il se précipita pour mettre le volet en bois qu’il claqua pour évacuer sa colère. Il n’en pouvait plus de cette incurie perpétuelle. La nonchalance affichée par ses collègues lui donnait la nausée. Comment pouvaient-ils ainsi se gausser de la justice et porter sans ciller l’uniforme du tribunal ? Dans chaque feuille qui retombait figurait un cas de vol ou une disparition, dans chaque page arrachée palpitait l’espoir d’un citoyen de voir son tort redressé. Ecœuré, Monsieur Canh n’eut pas la force de remettre les choses en ordre. Qu’ils s’en occupent eux-mêmes, ses collègues ivres de paresse, pour que chaque affaire leur saute de nouveau à la figure et fasse irruption encore une fois dans leur existence de fonctionnaires imbus de leur importance !
Irrité, Monsieur Canh se dirigea vers la geôle souterraine. Pour se calmer, il décida d’aller parler au prisonnier que des sbires expéditifs avaient traité avec la plus parfaite ignominie. Tant qu’il n ’y aurait pas de preuve tangible de sa culpabilité, le prisonnier méritait des égards. Il se sentait obligé de rectifier les préjudices perpétrés par les brutes de son équipe.
En descendant les escaliers, le jeune homme croisa sa propre image dans un miroir éclairé par une flamme faiblissante. Il fut frappé par la pâleur de ses traits et par les cernes qui lui marquaient les joues. La fatigue et la pression subies par la prise en main du tribunal se lisaient clairement dans ses pommettes exsangues qu’une mèche de cheveux venait barrer comme une longue balafre d’ébène. Il soupira et redressa sa charpente anguleuse qui tremblait d’énervement. Mieux valait afficher une mine calme pour parler avec le prisonnier et ne pas laisser transparaître le chaos ambiant qui régnait à la surface.
Il le vit assis sur sa couche, les épaules voûtées et la tête basse, l’air d’avoir perdu tout espoir. Dans la lumière virevoltante d’une lampe à huile d’où jaillissaient des ombres fantastiques, il semblait d’une fragilité qui démentait sa morgue affichée. Quelles pensées roulaient dans l’esprit de quelqu’un condamné pour un crime qu’il disait ne pas avoir commis ? A quels démons faisait-on appel dans son désespoir ? A quelles extrémités était-on prêt à aller pour prouver son innocence ?
— Lettré Dinh ? dit-il d’une voix que la pitié avait rendue à peine audible.
Le prisonnier leva la tête et le contempla, une lueur ironique s’allumant dans ses prunelles après un bref instant de surprise. Décidément, le lettré refusait de dévoiler ses faiblesses et se protégeait avec l’instinct des condamnés.
— Pour vous servir, répondit Dinh en s’étirant, comme s’il s’était assoupi. Quoi de neuf ? J’ai ouï dire par mon compagnon Postillon Fétide qu’un cannibale faisait des siennes depuis un an. Il ne lui est pas encore venu à l’idée de consommer quelques brochettes de sbires enragés ?
Monsieur Canh réprima un sourire.
— A mon avis, le Gourmet est friand de cervelles, et tout le monde sait que les sbires en sont totalement dépourvus.
Il jeta un coup d’œil au maître chanteur roulé en boule dans son coin, qui dormait en rêvant à de futurs coups bas lucratifs.
— Votre ami, le lettré Tân, a-t-il fait des progrès dans l’affaire vous concernant ? Je n’ai pas eu l’occasion de le croiser depuis qu’il fait partie du tribunal, mais on m’a dit qu’il s’en était allé faire quelques investigations sur le marché.
— Effectivement, il y a fait un tour pour interroger votre cousin Monsieur Phi. Et en ce moment, si je ne m’abuse, il doit être en train de questionner votre père au sujet d’un repas familial auquel a participé votre tante, que j’ai sauvagement assassinée.
— Ma parole, voilà une enquête rondement menée, déclara Monsieur Canh. Votre ami serait-il spécialiste dans des investigations de ce genre ?
— Tân ? rétorqua Dinh avec jovialité. Loin de là, ce n’est qu’un lettré qui a très bien réussi aux concours triennaux grâce à un esprit on ne peut plus confucéen. Ce garçon ne jure que par le grand Maître, alors forcément, son analyse des Classiques a fait pleurer de joie les examinateurs inféodés.
— Inféodés ? Si je comprends bien, vous ne portez pas dans votre cœur l’immense Confucius ?
Monsieur Canh l’observait avec un intérêt croissant. Un lettré qui reniait son maître à penser, voilà qui était rare !
— L ’immense Confucius a vécu et a bien vécu, mais ses pensées obsolètes ne font rien pour pousser notre société à aller de l’avant.
— Allons ! C’est grâce au confucianisme que nous avons hérité d’un système judiciaire équitable, qui oblige les magistrats à se montrer justes envers les citoyens, insista le visiteur. Tout comme le Fils du Ciel se doit d’être exemplaire, mandarins et juges sont tenus à une probité des plus strictes.
— Exactement ! Des centaines d’années après Confucius, nous voilà captifs d’une clique de mandarins corrompus et sans principes, couverts de brocart et d’opprobre.
Monsieur Canh hocha la tête d’un air qu’il voulait offusqué.
— Vous exagérez, Lettré Dinh ! Feu Confucius nous a aussi transmis l’admirable concept de la famille, faite pour perdurer grâce au culte des ancêtres. Génération après génération, notre souvenir restera vivant, sans cesse entretenu par nos descendants mâles !
Dinh avança une lippe railleuse.
— Eh bien, on dirait bien que vous avez trouvé dans la famille la plénitude que nous recherchons tous avec plus ou moins de succès.
Monsieur Canh battit des paupières et répondit simplement :
— J’ai effectivement une femme délicieuse. Nous avons beaucoup d’affinités, mais point de descendants.
— Vous voilà donc irrémédiablement voué à l’oubli, Monsieur Canh !
— C’est ce que je me dis tous les matins. Et vous-même, Lettré Dinh, quand vous serez écartelé ou pendu par le magnanime mandarin Châu, qui donc se fera un devoir de cultiver votre mémoire ?
— Hélas ! Je ne vais pas laisser un souvenir impérissable à l’humanité reconnaissante, force est de l’admettre.
— Allons ! protesta Monsieur Canh. Vos parents éplorés ne manqueront pas de pleurer votre mort !
— Mes parents ? dit Dinh, se mordant les lèvres. Mes parents n’ont plus d’enfant depuis longtemps.
— Alors, le fruit de vos amours ?
Dinh se mit à rire, la tête posée contre le mur.
— Aucune chance ! Mon génie subversif et mon intelligence sans pareille ne sont pas près d’être légués à un marmot né de transactions interlopes et de va-et-vient lubriques !
Ce dernier mot arracha Postillon Fétide à son profond sommeil. Hagard, il se redressa en sursaut sur sa couche, la bave séchant autour des commissures de ses lèvres.
— Lubrique ? Qui a dit « lubrique » ? Une affaire juteuse ? Crachez les sapèques contre mon silence complaisant !
Mais la conversation entre le prisonnier et Monsieur Canh avait pris fin, et l’écho des mots prononcés s’était déjà dissous dans l’air chargé d’humidité.
*
Le catogan en bataille, le mandarin Tân s’approcha de la vaste demeure abritée derrière une petite forêt de bambous. Arc-bouté contre les rafales de vent, il s’engagea dans le sentier de cailloux blancs, polis et ronds comme s’ils avaient roulé au fond d’un torrent. Du coin des yeux, il nota les arbustes taillés en forme de phénix et de lapins, qui jouxtaient le pont en pierre où s’était aventurée une colonie de tortues. La nuit, les lanternes posées au pied des flamboyants devaient les éclairer de manière à les agrandir, mettant en valeur leurs silhouettes pleines de grâce. Serti dans un écrin de végétation, un kiosque au toit relevé exhibait des colonnes en bois verni et une balustrade enlacée par des vrilles de vigne. Quelque part tintait le son cristallin d’un carillon, emporté par les bourrasques, tel un rire ininterrompu. L ’ensemble faisait ressortir une harmonie qu’il lui était rarement donné de voir et laissait flotter une indicible impression de paix. Au fond du terrain, à demi cachée par des feuillages épais, pointait la toiture d’un abri servant sans doute à remiser les outils, à moins que ce ne fût le logis du jardinier.
Il avait demandé aux passants la maison de Monsieur Tho, et ils lui avaient indiqué cette immense propriété bordée par le fleuve qui coulait derrière un bosquet de casuarinas. A l’évidence, l’armée payait bien, à moins que ce ne fussent les guildes de la ville dont le vieil homme s’était fait le conseiller après avoir pris sa retraite. Le mandarin Tân se demandait quels genres de conseils un militaire pouvait bien prodiguer à une assemblée de commerçants. En tout cas, les appointements lui suffisaient pour bâtir une demeure à plusieurs ailes, soulignée par un péristyle d’où l’on pouvait jouir de la vue du jardin. Bien qu’il ne fît pas encore nuit, toutes les fenêtres de l’aile ouest étaient fermées par des volets, lui conférant un étrange air de désolation.
Tout à ses spéculations, le mandarin ne vit pas venir à lui un serviteur impeccablement coiffé qui voulut savoir ce qu’il venait chercher si loin du tribunal. Le magistrat se rendit compte que son uniforme d’officier du greffe l’avait trahi. Il prit un ton martial et demanda à voir le maître des lieux.
— Vous voulez dire Monsieur Tho ou Monsieur Canh ? demanda le serviteur en fixant avec hauteur le catogan défait du visiteur.
Comme le mandarin affichait une mine décontenancée, l’autre lui expliqua avec une patience condescendante :
— Monsieur Tho, le père, vit sous le même toit que son fils et sa femme. Mais vous vous êtes déplacé pour rien, car ni l’un ni l’autre ne sont présents.
Sur ce, il pivota sur ses talons en reniflant avec dédain. Revenu de son étonnement, le mandarin Tân le héla.
— Attendez ! La femme de Monsieur Canh peut-elle me recevoir ?
Le serviteur eut le temps de lui décocher un regard suintant de suspicion, avant qu’il ne précise :
— Je viens l’interroger sur la fête donnée en l’honneur de Madame Prune, peu avant son décès.
— Madame Prune ! s’exclama l’autre en passant un doigt fébrile dans la raie de ses cheveux. Dites-moi, est-ce vrai que le pervers l’a poignardée avec le manche d’un pinceau, après lui avoir fait avaler les boules de son abaque, comme on le raconte aux cuisines ?
— Ah, mon brave, s’il n’avait fait que ça ! se contenta de dire le mandarin avec un clin d’œil ambigu.
Bouche bée, le serviteur attendait en haletant des détails sanglants qu’il allait rapporter au chef, mais le mandarin le rappela à l’ordre.
— Alors, vous m’annoncez à la maîtresse de céans ?
Visiblement déçu, l’homme le fit pénétrer dans un vestibule de la taille de ses propres appartements dans sa province reculée du Nord. Des chaises aux dossiers travaillés flanquaient une table en bois de rose sur laquelle des porcelaines d’une ravissante finesse étaient disposées avec goût. Aux murs, des peintures chinoises déroulaient leurs paysages de cascades et de brumes, et quelques détails de pivoines aux pétales frémissants éclairaient la pièce de taches cramoisies. Apparemment, on appréciait la peinture dans cette demeure. Au plafond, des luminaires revêtus de soie brodée, spécialité de Faifo, rappelaient le rôle actif du père et du fils dans la communauté de la ville.
Mais le mandarin n’eut pas le loisir d’observer plus longuement les éléments du mobilier, car le serviteur lui faisait signe de le suivre dans un corridor éclairé par des lampions. Contrairement au vestibule, la lumière déclinante du jour ne perçait pas à travers les fenêtres à claustras, masquées par des volets en bois précieux. On devait se trouver dans l’aile ouest, se dit le mandarin en remarquant que la décoration venait, elle aussi, de changer.
Alors que l’entrée était agrémentée d’objets d’inspiration chinoise, le corridor était d’un dépouillement étudié. Les murs clairs étaient appuyés par une bande de marqueterie aux motifs géométriques récurrents qui produisaient un effet d’infini. Les lumignons en soie multicolore avaient cédé la place à des lanternes en cuivre, tendues de papier huilé blanc. On les avait déjà allumées et la lumière chaleureuse qui s’en répandait contribuait à habiller le vide recherché. Accroché au mur, un arc asymétrique plus grand qu’un homme déployait sa structure hybride de bois et de bambou. A côté de lui, un carquois rempli de flèches dont les bouts étaient empennés avec des plumes de rapaces. Une sensation de vélocité et de force contenue se dégageait de cette association, et le mandarin s’arrêta malgré lui pour en admirer l’élégance. Mais un scintillement lui fit tourner la tête.
Sur le mur opposé, captant les lueurs dorées des lanternes, un fourreau en métal marbré portait en son cœur un sabre dont on apercevait la poignée tressée. La garde décorée de grues et de nuages donnait à l’arme une note de poésie qui en rehaussait l’attrait. A sa gauche était placé un coutelas beaucoup plus court dont le fourreau, gainé d’airain ouvragé, laissait imaginer le tracé impeccable de la lame qu’il dissimulait.
— Le katana et le wakizashi, formant le daisho, étaient les armes du samouraï, dit une voix chaude dans son dos.
Tiré de ses pensées, il se retourna précipitamment. Le serviteur s’était esquivé et devant lui se dressait la fine silhouette de la jeune femme qu’il avait sauvée dans une venelle sombre. Le sang battant à ses tempes, il s’inclina.
— Ces armes sont d’une beauté qui m’est inconnue, et jamais celles du Dai-Viêt n’en approcheront la perfection.
Il leva la tête, remué jusqu’aux tréfonds, remarquant pour la première fois l’étrange atmosphère qui émanait de cette femme. Dans le boyau mal éclairé, il avait déjà noté ses traits fins, mais ici, dans cet endroit d’une sobriété voulue, il fut ébranlé par l’indescriptible blancheur de sa peau. Ce n’était pas la poudre de riz qui lui conférait cette texture diaphane, douce et cependant immatérielle. On aurait dit que les rayons de lune, s’y attardant chaque nuit, y avaient déposé leur transparence glacée. Le nez légèrement busqué accentuait l’étirement de ses paupières ourlées de longs cils. Reflétant les flammes mouvantes, ses cheveux satinés prenaient des tons roux, comme du cuivre fondu qui ruissellerait sur ses épaules. Son corps svelte se devinait sous l’étoffe de sa longue robe bleue, croisée sur sa poitrine et fermée par une large ceinture brodée. De quel rêve s’était donc échappée cette créature irréelle ?
— Les armes du Japon sont réputées pour leur facture sans égale. Mon mari a été séduit par ces quelques pièces et les a fait apporter de mon pays.
Le mandarin se fustigea pour son aveuglement. Bien sûr ! Faifo, port trépidant et ville cosmopolite ! Comme pour confirmer ses réflexions, elle poursuivit :
— Je suis née au Japon, mais mes parents se sont installés ici depuis ma petite enfance. Il y a même une petite communauté japonaise dans la ville, le saviez-vous ?
— J’ai bien remarqué un pont dont l’architecture détonne avec le style habituel, hasarda le mandarin, se remémorant les singes et les chiens qui en gardaient l’accès.
— Vous avez raison, c’est justement un pont japonais, dont la courbure se distingue par sa simplicité. Nous avons une certaine prédilection pour les formes épurées. L ’essence réside dans les détails, comme vous pouvez le constater.
Elle fit un pas en avant et, d’un geste ample, libéra le katana de son fourreau. La lame sans défaut traça une courbe exquise, scindant l’espace de ses proportions de rêve. Fasciné, le mandarin Tân s’en approcha pour admirer les dessins de vagues qui déferlaient sur l’acier martelé. Travaillé par des maîtres, le sabre avait acquis une perfection qui faisait vibrer le cœur et chavirer l’esprit.
— Ces motifs résultent des trempages successifs de la lame. Associé au wakizashi qui sert à la parade, le katana devenait une arme mortelle dans les mains du guerrier.
Leurs regards glissèrent sur la surface tranchante qui avait déjà dû goûter au sang ennemi. Malgré lui, le mandarin ne put que remarquer avec quelle aisance la jeune femme tenait à deux mains cette arme d’une impressionnante longueur.
— Mais je me montre impolie, Lettré Tân, dit-elle avec un sourire, tandis que le mandarin tressaillait en entendant son nom. Je m’appelle Kitsune. Pour vous remercier de m’avoir porté secours, l’autre nuit, je vous dois au moins une tasse de thé.
Ce disant, elle ouvrit une porte coulissante et le devança dans une pièce tout aussi austère que le corridor, éclairée par des lampes à huile. Sur une table basse, une théière fumait à côté d’une tasse pleine, comme si la maîtresse de maison avait été interrompue dans sa dégustation. D’ailleurs, le mandarin eut la sensation qu’il venait de rompre un moment de quiétude en faisant irruption dans ce couloir secret. Devant le miroir ovale qui semblait retenir le reflet d’une femme se peignant les cheveux, une boîte à bijoux ouverte laissait échapper un bracelet avec des boules de verre d’un bleu profond qui rappelait l’eau des abysses.
Elle lui tendit un breuvage vert intense, dont le goût était plus rafraîchissant que le thé au lotus auquel il était habitué. Dans cette aile mystérieuse, les choses ressemblaient à ce qu’il connaissait, tout en étant imperceptiblement différentes, et ce léger décalage l’intriguait au plus haut point. L ’esprit plein d’interrogations, il voulait questionner Madame Kitsune sur ses origines, sur ses impressions sur le pays d’adoption où elle avait choisi de vivre. Pendant qu’il se tenait face à elle, la mort de Madame Prune lui semblait une affaire lointaine, fantomatique, voire sans intérêt.
— Pardonnez ma curiosité, mais je n’ai jamais eu le plaisir de parler avec quelqu’un venant du Japon. Le port de Faifo se trouve en ce moment au centre de tous les échanges commerciaux avec les autres régions d’ Asie. Cependant, il n’y a guère que les Chinois qui s’y soient durablement implantés. Si ce n’est pas indiscret, pourriez-vous me dire ce qui a poussé votre famille à venir au Dai-Viêt ?
Madame Kitsune répondit sans ambages :
— Mes parents, négociants en tissus d’art, ont trouvé plus pratique d’œuvrer directement de votre pays pour importer vers le Japon. Ils peuvent, de cette manière, effectuer des choix directs et peser plus efficacement dans les négociations avec les vendeurs.
— Que pensez-vous de notre pays ? Les coutumes vous paraissent-elles étranges par rapport aux vôtres ?
— Nous avons subi une influence commune, le saviez-vous ? Les Chinois nous ont apporté le confucianisme, ainsi que l’écriture et l’art, entre mille autres choses. Comme vous, nous avons des temples bouddhistes protégés de chaque côté par des statues de gardiens célestes, même si nos divinités portent d’autres noms.
Elle se tourna vers une statuette posée sur un autel dans l’ombre. La forme gracile d’une femme flottait sur des volutes figurant des nuages, une fleur de lotus à la main.
— Notre déesse de la compassion, Kannon, que vous vénérez sous le nom de Quan Am, la Kuan Yin des Chinois.
Le mandarin fronça les sourcils.
— S’ils ne nous avaient légué que le bouddhisme, passe encore. Mais au Dai-Viêt, nous avons à souffrir de la présence d’énergumènes portés sur la magie et le sexe, qui se réclament du taoïsme. Loin de contribuer à la stabilité de la société, ils se retirent devant leurs fourneaux, toujours à la recherche d’une immortalité qu’ils ne sont pas près d’atteindre. Sévissent-ils aussi au Japon ?
— Oui, nous avons notre lot de taoïstes, mais ils ne remportent pas un succès aussi franc qu’ici, dit Madame Kitsune avec une lueur amusée dans ses prunelles. En revanche, notre religion d’origine, le shintô, est très vivace. Nous honorons les kami, esprits supérieurs et omniprésents qui peuvent être des forces naturelles comme le soleil et la lune, le typhon, mais aussi les fleuves, les rochers, les animaux sauvages…
— Mais c’est pareil au Dai-Viêt ! s’exclama le mandarin, ravi d’avoir trouvé des références partagées. Chez nous, les esprits sont partout – sous les racines, dans l’eau, au cœur de la nuit – et il faut faire attention à ne pas froisser leurs personnalités très susceptibles, sans quoi ils nous envoient des maux terribles !
— Exactement ! Il convient d’élever des petits temples pour amadouer les kami, qui possèdent un « esprit de violence ». Les redoutables dieux des épidémies, par exemple, peuvent frapper durement à la moindre faute.
Le magistrat hocha la tête avec conviction. A l’évidence, la puissance des esprits n’était plus à démontrer. Leur influence s ’étendait au-delà des frontières, franchissait les mers et traversait les âges. Au fond de lui, il se sentait heureux que Madame Kitsune reconnaisse également ce monde surnaturel auquel il avait toujours cru et qu’il avait toujours scrupuleusement respecté. L ’ami Dinh, au contraire, ne manquait jamais de se gausser des préceptes qui permettaient de pacifier dieux et démons, les qualifiant avec insolence de superstitions. Le mandarin ricana en lui-même : tout le monde savait où se trouvait le lettré à cet instant, puni sans doute par un esprit qu’il aurait offensé par son effronterie. Enhardi par les similarités entre les deux cultures, il poursuivit :
— Avez-vous, comme nous, la visite de prosélytes européens qui tentent de promulguer leur foi ? Depuis quelque temps, des jésuites ont mis pied sur notre sol et essaient activement de convaincre nos concitoyens d’embrasser leurs étranges croyances.
— Vous n’êtes pas les seuls à subir leurs ardeurs ! répliqua Madame Kitsune avec une petite moue. Il y a soixante ans, le jésuite François Xavier débarquait à Kagoshima, et s’il y reçut un accueil plutôt favorable, il n’en reste pas moins que cinquante ans plus tard, Toyotomi Hideyoshi a ordonné l’exécution de vingt-six chrétiens, de crainte que la nouvelle religion n’ouvre la porte aux armées de l’Occident.
— Ils constituent vraiment une menace pour la cohésion nationale ?
— Je l’ignore. Ils ont réussi à convertir non seulement des chefs locaux, mais aussi des gens du peuple. Au début, leur idéologie semblait pourtant pouvoir contrebalancer l’influence des sectes bouddhistes que le porte-parole de l’Empereur redoutait.
Ses cheveux s’enflammèrent momentanément quand elle se pencha vers son interlocuteur.
— Enfin, cela n’a pas empêché la Compagnie de Jésus de s’installer à Nagasaki et de s’octroyer le monopole du commerce de la soie grège.
— C’est avec eux que vos parents mènent leurs transactions ?
— En effet. C’est pour cela que ces questions de commerce extérieur m’intéressent au plus haut point.
Le mandarin hocha pensivement la tête. Il s’expliquait enfin comment une jeune femme pouvait en savoir aussi long en matière de religion et de politique. Il observa non sans admiration les sourcils qui remontaient vers les tempes en un arc fin, conférant un air sceptique à chacun de ses regards. C’était à l’évidence une femme de tête, dont la détermination n’était pas à prendre à la légère. Avec un pincement au cœur, il se rappela qu’elle était mariée à celui qui lui avait permis de prendre en main l’investigation concernant la mort de Madame Prune.
Il toussa, gêné.
— Madame Kitsune, en vérité, vous devez vous demander ce que je suis venu faire ici…
— Nullement, répondit celle-ci le plus tranquillement du monde. Mon mari m’a raconté ce matin que vous vous étiez proposé pour enquêter sur la mort de sa tante. J’imagine que vous avez l’intention de connaître les détails de la fête donnée ici en son honneur, quelques jours avant son décès.
Le mandarin Tân battit des paupières, décontenancé. En vérité, cette femme avait un esprit hors du commun. Même s’il ressentait une certaine irritation pour avoir été si facilement percé à jour, il n’en éprouva que plus d’intérêt à son égard.
— Effectivement, reprit-il avec une nonchalance de façade, on m’a dit que c’était votre beau-père qui en avait eu l’idée. C’était lui que j’avais l’intention d’interroger à ce propos, mais j’ignorais que vous logiez sous le même toit…
Madame Kitsune laissa échapper un rire qui n’avait rien de joyeux.
— Malgré sa fortune personnelle, le père de mon mari s’obstine en effet à vivre ici.
— C’est souvent le cas au Dai-Viêt, rétorqua sèchement le mandarin. Les parents élisent domicile là où habite leur fils aîné. Celui-ci peut ainsi s’occuper d’eux dans leurs vieux jours – une façon de montrer l’amour filial et de rembourser les sacrifices consentis pour l’élever.
— Vous avez raison, cette notion de dette est effectivement très présente, fit-elle remarquer. Je vous suis redevable pour votre aide l’autre nuit et mon mari a hérité de cette dette, ce qui l’a poussé à vous confier cette enquête. Et votre ami, si vous le sauvez, portera sa dette envers vous jusqu’à la fin de ses jours, puis la passera à ses enfants qui la passeront à leurs enfants…
— Mais non ! s’exclama le mandarin Tân, contrarié. Si j’aide le lettré Dinh, c’est simplement parce que c’est mon ami. Il ne contractera pas de dette envers moi pour autant !
Il s’interrompit, conscient d’être tombé dans le piège tendu par son interlocutrice. Cette femme était une démone personnifiée ! Elle venait de lui faire dire que les parents ne devraient pas élever leurs enfants dans le seul but d’être choyés dans leurs vieux jours.
— Prétendez-vous qu’il n’y a pas d’affection entre père et fils ?
Madame Kitsune haussa les épaules.
— Il arrive qu’il n’y ait pas d’affinité entre un père et son fils, c’est tout.
Comme elle ne donnait pas l’air de vouloir s’exprimer davantage sur ce propos, le mandarin revint à sa préoccupation initiale.
— Donc, c’est votre beau-père qui a eu l’idée de cette fête en l’honneur de sa sœur. J’ai entendu dire que c’était pour célébrer le succès de son auberge de La lune rose qu’elle avait ouverte, il y a un an.
— C’est vrai. En tant que frère aîné, il pensait devoir encourager par tous les moyens les succès de sa sœur, même si…
Elle s’interrompit, comme si elle en avait trop dit.
— Que voulez-vous dire ? insista le mandarin, intrigué.
— Même si c’était un peu soudain, reprit Madame Kitsune, l’air confuse. Madame Prune était une commerçante dans l’âme, mais elle n’avait pas toujours l’argent pour concrétiser ses projets. Mais là, elle a su trouver d’elle-même le financement pour son auberge.
Elle reprit une gorgée de thé, et plongea son regard au fond de la tasse pour dissimuler sa gêne.
— Pendant le repas, y a-t-il eu des sujets de conversation inhabituels, qui auraient pu suggérer que Madame Prune était en danger ? Quelquefois l’élément déclencheur d’une catastrophe se cache dans un geste ou une parole, voyez-vous…
Il nageait dans le brouillard, ne sachant pas ce qu’il cherchait exactement.
— Autant que je me souvienne, nous avons surtout parlé de son audace et de son sens des affaires, car elle avait multiplié sa mise initiale, déjà assez considérable. Elle se montrait très satisfaite de sa situation, et prétendait même que ce n’était pas fini.
— Comment donc ? Elle avait d’autres projets ?
Madame Kitsune le fixa de ses yeux insondables.
— Je l’ignore. Elle a simplement laissé entendre que la chance était avec elle, mais sans donner de précisions.
— Et son fils, Monsieur Phi ?
A l’évocation du chef du marché, elle fit une petite grimace.
— Monsieur Phi était présent, toujours au rendez-vous des banquets et autres réunions où l’on mange sans payer. Il était un peu éméché à la fin de la soirée, mais il s’est globalement bien comporté.
— De mauvaises langues prétendent qu’il aurait utilisé les sapèques de sa mère pour couvrir ses dettes de jeu, déclara le mandarin en rapportant les paroles de Postillon Fétide.
— C’est normal. De la même manière que sa mère se tourne vers son frère en cas de besoin, le fils se tourne vers sa mère en cas de difficulté. C’est la force de la famille.