L'esprit de la renarde
Début du texte
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 10 parties.
Poussée par le vent comme une feuille de bambou desséchée, la nonne Contemplation Retenue avançait péniblement sur la route qui menait à Faifo. Les arbres ployés, plus torturés que mille âmes en peine, la suivaient de leurs plaintes presque humaines. Depuis l’aube, elle caracolait seule sur le chemin, sa robe soulevée parfois par des rafales violentes qui exposaient des mollets maigres de végétarienne. Sa tête rase, lisse comme les billes de son collier de prière, ne laissait que peu de prise au vent, mais sa progression était rendue difficile par les tourbillons de poussière qui naissaient par vagues avant de se dissoudre dans les nuées. Inquiète, elle huma l’air chargé d’humidité. Pourvu qu’elle parvienne au monastère avant la pluie ! Il ne ferait pas bon s’embourber en pleine forêt, si tôt le matin.
Pour se donner du courage, Contemplation Retenue s’imagina arrivée à la pagode, accueillie par ses consœurs comme une voyageuse venue de loin. Et elle en avait couvert du chemin pour revenir au pays ! Le Cambodge, avec ses stûpas enchâssés dans la jungle luxuriante, n’était plus qu’un souvenir de pierre et d’émeraude noyé dans le rouge sang de la terre khmère. Maintenant, à soixante ans révolus, elle foulait de nouveau le sol de son pays, le Dai-Viêt qu’elle avait quitté quarante ans plus tôt, attirée par la restauration du site d’ Angkor. C’était une entreprise monumentale qui avait suscité la curiosité de la communauté bouddhiste dans toute la région. Moines du Siam, bonzesses d’ Arakan avaient convergé vers la cité religieuse enfouie que le roi du Cambodge entendait ressusciter. Arraché à la féroce étreinte végétale, un complexe de temples en grès sombre traversés de galeries aux bas-reliefs mythiques avait fini par surgir, se dévoilant dans sa splendeur passée. Des centaines d’immenses visages mangés d’une lèpre de lichen surplombaient une terrasse où une scène de chasse avait été gelée dans la pierre. Processions d’éléphants montés par des princes et des serviteurs coupant à travers l’épaisseur d’une jungle minérale ? Figures du bodhisattva Avalokitesvara souriant énigmatiquement devant une expédition d’un roi d’antan ? Contemplation Retenue soupira. C’était une aventure qui lui avait assurément beaucoup apporté au niveau spirituel, mais à présent, les os rompus et les orteils usés, elle n’aspirait plus qu’au repos.
Elle accéléra l’allure, le ventre tiraillé par la faim. Sans doute, au monastère, on serait en train de préparer la fête de Vu Lan, qui aurait lieu dans quelques jours. Cette célébration bouddhiste, qu’elle affectionnait particulièrement, honorait les âmes perdues de tous ces malheureux morts loin de chez eux, et qui étaient condamnés à errer entre ici et là, ombres sur ombres, murmures à peine audibles sur le fond sonore du monde fluctuant. Ce jour-là, les vivants pardonnaient également aux morts, effaçant leurs anciens méfaits et leurs crimes passés, pour les accueillir de nouveau dans un monde pacifié. Dans les pagodes, les volutes d’encens s’élevant des crédences de cuivre prenaient quelquefois la forme d’une silhouette humaine, faciès émacié et cheveux en bataille, qui épousait les contours du vent. On racontait que ces morts revenaient chercher la nourriture et les vêtements qui leur faisaient défaut dans l’au-delà, et Contemplation Retenue pouvait bien le croire, car sur l’autel, pour les attirer, les fidèles déposaient des bols de riz gluant et des coupelles de fruits assez garnies pour nourrir toute une armée de fantômes. Quelquefois, tels des joyaux captifs de la glaise, se trouvaient, cachés au milieu du gruau, des morceaux de viande que les descendants dévots tentaient de faire parvenir à leurs ancêtres.
Contemplation Retenue pouvait les détecter des lieues à la ronde, car ils dégageaient une telle odeur capiteuse à ses narines que, les yeux fermés, elle les aurait découverts sans faillir en plongeant les baguettes dans les grains de riz. Elle pouvait se fier à son instinct qui s’était affiné d’année en année : condamnée par sa religion au riz blanc et aux légumes macérés, elle était devenue une carnassière refoulée aux appétits muselés et à la salive stérile. Enchaînée à sa promesse de ne point consommer la chair, elle devait passer devant ces offrandes enivrantes la mine égale et la face de marbre, avec un soupçon de compassion pour les défunts, alors que ses entrailles se tordaient de désir et que son ventre hurlait famine. Jusqu’à présent, elle avait résisté à l’appel des mets interdits, mais depuis quelque temps, ses nuits étaient envahies par des rêves illicites où elle se voyait mastiquer des lamelles de bœuf longuement marinées dans de la sauce au gingembre, ou ronger avec avidité des os de poulet avant d’en croquer le cartilage. Dans ces songes coupables, elle dévorait béatement du poisson rissolé à la graisse de porc, ferme et tendre sous sa robe de citronnelle, gobait sans façons des œ ’ ufs de cane truffés des plumes noires dun caneton qui ne verrait pas le jour. Elle connaissait l’extase gustative alors qu’elle sombrait résolument dans l’enfer bouddhiste, se débattant dans le vice alimentaire, se complaisant dans les turpitudes de la bouche, la langue assouvie et la luette satisfaite. Quelque part, dans les régions chastes de son esprit, une petite voix s’élevait en vain pour la mettre en garde et la sauver de ses faiblesses nocturnes, et la scène du Bouddha se battant contre ce démon de Mara revenait fugacement à sa mémoire. Las ! La farandole de grenouilles grillées, suivie de la cavalcade de rats des champs rôtis, avait bientôt chassé ces images pieuses, et Contemplation Retenue se gobergeait allègrement jusqu’à l’aube, où le chant du coq la réveillait en sursaut. Alors, elle se hâtait de réciter quelques sûtras, invoquant le nom du Bouddha avec la ferveur d’une nonne en sursis et le désespoir d’une future damnée.
Dans son for intérieur, Contemplation Retenue imputait ses défaillances à sa vie d’exilée. Sa mission au Cambodge avait exigé pas mal de sacrifices personnels. Certes, jamais la tentation charnelle ne l’avait ébranlée, car là-bas, les moines avaient eu un comportement bourru à son égard et elle les soupçonnait d’avoir des préférences pour des filles très jeunes. Mais alors, côté nourriture, elle avait enduré le pire. Les Khmers se délectaient de soupes au tamarin, si aigres que ses boyaux s’en souvenaient encore. Même les épices les plus violentes ne parvenaient pas à tempérer l’acidité du soja. C’était à cause de cela qu’elle était tombée dans cette déchéance, se disait-elle pour se disculper.
Elle se morfondait en ressassant ses inclinations répréhensibles quand un cri l’arracha de ses pensées.
— Revenez, sales bêtes ! Si je vous rattrape, c’est la fin de votre douce existence !
Sur le chemin, un homme agitait les bras en courant à droite et à gauche, tandis qu’une bande de poussins s’échappait d’une corbeille renversée. Sans doute un paysan qui se rendait au marché de Faifo et qui s’était fait surprendre par une bourrasque. Il s’arrêta pour essuyer une goutte de sueur et se rendit soudain compte de la présence de Contemplation Retenue. Aussitôt, il tourna vers elle un visage désespéré.
— Aidez-moi ! supplia-t-il. Ma femme va m’étriper si je ne tire pas une bonne somme de ces maudites bestioles !
Bouleversée, Contemplation Retenue sentit son cœur chavirer. Non pas par compassion pour ce paysan maladroit accouplé à une épouse irascible, mais à la vue de ces poussins dodus qui s’éparpillaient comme des boules de graisse dorées. Malgré elle, elle voyait défiler devant ses yeux fascinés des brochettes de chair moelleuse qui ne demandaient qu’à fondre sous la langue. Comme possédée, elle allongea la main et se saisit d’un poussin qui couina délicieusement dans sa paume. Sous ses doigts, elle sentait palpiter son cœur affolé et se dit qu’embroché à la queue leu leu avec ses petits frères, il satisferait plus d’un gourmet. Elle déglutit avec difficulté et tendit au paysan le poussin qui soufflait d’aise.
— Tenez, dit-elle, la voix blanche. Je vais de ce pas rassembler sa fratrie qui s’est dispersée sous les bananiers.
Contemplation Retenue s’éloigna d’un pas raide et se mit à réunir les poussins qui ne savaient plus où donner de la tête et qui, par manque d’imagination, tournaient en rond autour d’un arbre. Elle se servit de sa robe pour les ramener à leur propriétaire, occupé à installer les premiers fuyards dans la corbeille qu’il venait de redresser.
— Je ne sais comment vous remercier ! s’écria le paysan, une fois les fugitifs bouclés derrière les croisillons du panier. J’ai fait le compte des poussins, et il n’en manque que trois.
— Ils seront sans doute mangés par le Seigneur Tigre, marmonna Contemplation Retenue, affligée. Quelle chance…
— Pardon ?
— Quelle chance que nous ayons retrouvé les autres, s’empressa de rectifier la nonne en prenant une expression sereine.
Le paysan se fendit d’un sourire radieux. Contemplation Retenue remarqua qu’il était jeune, et pas si laid avec ses traits virils. La mâchoire était volontaire et les lèvres pleines. Et dire qu’un tel gaillard ployait l’échine devant une femme despote !
— Vous allez sans doute à Faifo, fit-il poliment. On n’est plus très loin, mais ce vent est à déshabiller les vieilles filles les plus mijaurées.
— Effectivement, je me rends au monastère du Lotus Parfait, et il me tarde d’y arriver !
Elle se massa longuement les mollets pendant que son compagnon reprenait :
— Quelle surprise ! Moi-même je comptais y faire un tour : avec la fête de Vu Lan qui approche, ma femme m’a chargé de faire des offrandes en avance. Pour être sûr que nos ancêtres soient bien au rendez-vous.
Le jeune homme la considéra avec pitié et proposa :
— Mais puisque vous êtes fatiguée, asseyons-nous un instant sur cette pierre avant de reprendre le chemin ensemble.
Contemplation Retenue fut flattée d’une telle proposition. Rentrer en ville avec un si charmant compagnon n’était pas pour lui déplaire, aussi s’accroupit-elle sur ses talons et mit-elle de côté sa besace en toile.
— Qu’est-ce que vous allez faire à Faifo ? demanda le paysan. Est-ce que vous faites partie de la congrégation des nonnes du monastère ?
— Pas du tout. En réalité, je reviens du Cambodge où j’étais en mission pendant une quarantaine d’années. Aujourd’hui, je rentre au pays, en quelque sorte.
— Comment donc ! Votre famille doit vous attendre avec impatience. Je suis sûr qu’elle sera au monastère pour vous accueillir.
Contemplation Retenue secoua sa tête rase.
— Mais non, vous savez bien que quand on « entre dans les Trois Joyaux », on doit tout laisser derrière soi. J’ai ainsi renoncé à tous mes liens terrestres.
— Vraiment ? Même vos consœurs du monastère ne vous connaissent pas ?
Le paysan se grattait le crâne en l’étudiant avec intérêt.
— Non, mais comme notre ordre prône la solidarité, je peux compter sur leur hospitalité, voyez-vous.
— En somme, vous êtes pratiquement en terre étrangère encore…
— Si l’on veut ! Mais je ne désespère pas d’être bien entourée ce soir : avec les préparatifs de la fête, c’est sûr que les nonnes ne vont pas cracher sur des bras vaillants.
D’un mouvement du menton, le jeune homme acquiesça.
— Certainement qu’il y aura de l’animation, car si des dévots comme moi viennent déposer des offrandes en avance, il faudra avoir préparé les tables et allumé les lanternes pour la circonstance. Ma femme m’a ordonné d’enfouir des morceaux de viande dans le gruau pour que nos ancêtres soient alléchés et rappliquent en masse.
A ces mots, Contemplation Retenue sursauta. La mention de mets carnés lui donnait des fourmis aux doigts.
— Des morceaux de viande ? Tiens, qu’ont fait vos ancêtres pour mériter de telles douceurs ?
Le paysan partit d’un rire embarrassé.
— En réalité, ils ont commis tellement de fautes de leur vivant qu’ils doivent errer la panse vide dans l’au-delà. Comme la mère de Muc Lien, qui avait tant péché qu’elle fut condamnée au jeûne en enfer.
Contemplation Retenue songea un moment à Muc Lien dont la piété filiale avait ému le Bouddha. Celui-ci lui avait donné la possibilité de regarder en enfer où croupissait sa mère. Le fils avait tenté de lui donner de la nourriture, mais chaque fois que la mère tendait la main, le bol partait en fumée. Du coup, le Bouddha avait permis que le quinzième jour du septième mois lunaire, on offre riz et vêtements aux morts revenus des enfers.
— Vous n’avez pas l’air d’avoir des ancêtres criminels, pourtant, continua la nonne.
— Criminels est un grand mot, répliqua son compagnon en toussotant, non sans quelque gêne. Ma mère n’hésitait pas à exterminer des colonies d’escargots qui ravageaient son potager, et sans doute a-t-elle noyé quelques portées de chattes trop prolifiques. Une grand-tante éloignée était partie avec les économies que lui avait confiées un couple d’aveugles dont elle s’occupait. Quant à mon arrière-grand-père, il avait vendu une potion de jeunesse à une femme qui a ensuite perdu toutes ses dents.
— Oui, je vois, murmura la nonne. Pas de doute, ils n’ont aucune chance de manger à leur faim, ceux-là…
Le paysan pivota sur ses talons et s’empara d’un panier dont il souleva le couvercle. Contemplation Retenue faillit en tomber à la renverse et se retint de justesse à un arbuste providentiel.
— Tenez : voici du poulet aux pousses de bambou pour ma mère, du canard en lamelles pour la grand-tante et une poignée de crevettes pour l’arrière-grand-père.
La nonne était près de tourner de l’œil, tant le parfum des mets prohibés lui chatouillait les poils du nez. Elle battit des cils en considérant les morceaux de choix dans leurs feuilles de bananier. Elle aurait juré qu’ils frétillaient pour l’inciter à une consommation immédiate.
— Tout ça pour des morts, bredouilla Contemplation Retenue à part elle.
L ’autre eut une moue dépitée.
— Je ne suis même pas sûr que ça leur convienne. Ma femme est mauvaise langue mais encore pire cuisinière. Il lui arrive d’avoir la main lourde sur le sel, et d’oublier des ingrédients indispensables. J’ai peur que les ancêtres ne boudent ces offrandes. S’ils ne viennent pas, le malheur s’abattra sur ma maisonnée.
A ses côtés, Contemplation Retenue se remplissait les poumons des fumets. La viande était peut-être trop salée, mais l’odeur irrésistible. Le gosier noyé de salive, elle se voyait déchiqueter les tranches de canard et décapiter les crevettes d’un coup de dents. Son compagnon se caressait pensivement les joues quand une idée hardie l’effleura.
— Dites, vous qui connaissez bien la mentalité des morts, vous ne pourriez pas…
Il n’acheva pas sa phrase, craignant l’opprobre.
— A quoi pensez-vous donc ? l’encouragea Contemplation Retenue, la curiosité piquée au vif.
Le paysan se frotta les genoux et baissa le regard, irrésolu.
— Eh bien, je me disais que peut-être vous pourriez goûter aux mets avant que je les offre aux aïeuls… S’ils ne font pas l’affaire, j’irai acheter quelque chose chez la marchande de nouilles…
Visiblement penaud, le jeune homme osait à peine dévisager la nonne qui sentait son estomac bondir de joie.
— Mais voyons, vous n’y pensez pas ! se forçat-elle à riposter d’une voix scandalisée. Je me dois d’être végétarienne. J’ai juré de ne pas manger gras !
— Oui, bien évidemment. C’était vraiment trop déplacé de ma part. Je vous demande pardon.
Et il referma lentement le panier. Mais un mouvement maladroit ouvrit en grand une feuille de bananier qui libéra l’arôme étourdissant de crevettes fraîches.
— Attendez ! glapit Contemplation Retenue, en l’arrêtant d’une main convulsive. C’est vrai que ce serait pour une bonne cause…
— Et les morts ne pourraient que vous en remercier…
— Oui, ce serait dommage qu’ils fassent tout ce chemin pour consommer des plats trop salés…
— En plus, vous pourriez empêcher une terrible malédiction…
Le paysan tournait vers elle des yeux implorants où l’espoir commençait à renaître. Contemplation Retenue se persuada que le Bouddha lui-même n’aurait pas hésité à gober ces morceaux de viande pour venir en aide à un homme en peine. Vraiment, quel mal y aurait-il à goûter à un minuscule bout de chair ? Vu Lan était la fête des morts, et on n’honorait pas les défunts avec du riz brûlé et des mets mal assaisonnés…
D’un geste tremblant, elle prit entre les doigts un lambeau de poulet qu’elle déposa sur sa langue comme s’il s’agissait d’un mets de roi. La viande provoqua une affluence de salive, et ses dents s’activèrent d’elles-mêmes. Elle mâchouilla avec bonheur l’échantillon jusqu’à lui tirer tout son suc, avant de l’avaler. Alors, elle tendit le cou et s’attaqua à la première crevette qu’elle enfourna avec toute sa carapace. Le souffle court, elle dégustait les saveurs salées de la mer et la résistance élastique de la bête.
Au bout de la cinquième crevette, Contemplation Retenue sentit une étrange chaleur lui envahir l’estomac. On aurait dit un feu liquide, fait d’acide bouillonnant, qui remontait doucement vers sa gorge. Elle écarquilla les yeux pour faire signe au paysan, mais sa vue était toute brouillée et sa bouche devenue pâteuse refusait de s’ouvrir. A travers un voile de brume, elle distinguait seulement le jeune homme qui la fixait avec intensité. Son sourire s’était tordu en un rictus, tandis qu’il commençait à remballer ses affaires. Vaincue, elle se laissa submerger par une lame de fond ardente qui l’entraîna vers un gouffre ravagé de flammes, où croupissaient des monstres sortis tout droit de l’enfer.
*
— Attention ! Ne la laisse pas s’échapper !
— Je fais ce que je peux ! Elle n’a aucune envie de se laisser faire, cette petite…
— Attends, je vais la prendre par-derrière !
— Doucement, il ne s’agit pas de la blesser, elle est à moi !
Nus jusqu’à la ceinture, deux hommes échevelés tentaient vainement de mettre la main sur leur proie. Leur figure baignée de sueur n’avait rien de jovial, car ils estimaient que le jeu n’avait que trop duré.
— Je t’avais pourtant dit qu’elle ne valait rien, grondait le plus grand gaillard, les muscles bandés et les bras écartés pour couper la retraite à la fugitive. Plus elles sont jeunes, plus elles se braquent, c’est bien connu.
— Cette vieille bique m’a bien eu, la garce ! reconnut son compagnon aux épaules maigres, en esquissant des sautillements pour se mettre en jambes. Dire qu’elle m’avait assuré de sa docilité en empochant mes sapèques. « Elle fera tout ce que vous voudrez », c’est ce qu’elle prétendait, cette maquignonne avide. Que les démons de l’enfer lui arrachent ses dernières dents jaunâtres !
Il grogna, dépité, et considéra la fuyarde avec haine. D’une main rageuse, il tira sur le pantalon dans lequel il flottait.
— Et elle refuse la monte, cette mijaurée ! Belle croupe, mais mauvaise tête ! Je vais lui montrer qui est l’homme ici !
En l’entendant, l’apostrophée se contenta de les dévisager d’un air pitoyable, prête à détaler. Sous la robe brune, son cœur battait à tout rompre et sa respiration saccadée trahissait une peur qui suintait jusque dans ses prunelles couleur d’agate.
Le gaillard carré secoua la tête, narquois.
— Ne jamais violenter qui on espère chevaucher ! C’est la règle d’or – je croyais que tu le savais.
— Gare ! Elle coupe par les fourrés ! s’écria le maigrichon en s’élançant.
Les deux hommes se démenèrent comme des forcenés, car elle les avait pris par surprise. Motivée, elle cavalait vite, mais les branches basses l’empêchaient de semer ses poursuivants qui s’époumonaient pour s’encourager mutuellement. Un coup d’œil en arrière lui apprit qu’ils gagnaient du terrain. Le maigrelet, se frayant un chemin à travers les lianes, semblait fermement décidé à lui couper la route par la gauche.
— Reviens ! clamait-il, furibard. Je n’ai pas dépensé toutes mes sapèques pour me faire humilier comme le premier venu !
Il fit signe à son compagnon qui accourait à enjambées de géant.
— Elle tente de s’esquiver par là ! Dépêche-toi ! Quand tu auras fini de traîner comme un éclopé, on finira peut-être par la coincer ! Elle va tâter de ma trique, tu vas voir !
Affolée, elle chercha désespérément une issue sous les frondaisons. Soudain, elle sentit le sol se dérober sous ses pas, et mit un genou à terre. Un maudit nid de fourmis, tout en creux, venait de lui jouer un sale tour. Alors, la panique la submergea, et elle sentit des bras l’agripper par-derrière.
— Je la tiens ! s’écria l’homme à la peau pâle avec un ricanement de triomphe, tandis qu’il la plaquait de tout son corps.
Il s’adressa à son compagnon sur un ton sans réplique :
— Vas-y, mets-la-lui !
Le gaillard tout en muscles arrivait, goguenard, le torse soulevé de satisfaction et le sourire aux lèvres.
— C’est bon, fit-il, en lui passant la bride au cou.
Ils ramenèrent alors sur le chemin la jeune jument enfin maîtrisée, et enfilèrent à nouveau leurs vestes.
— Ça t’apprendra à malmener ta monture, Lettré Dinh, dit sentencieusement l’homme aux pectoraux comme des boucliers. Une jument, c’est comme une femme, elle supporte mal les coups de pied et ne répond qu’aux cajoleries.
— Je ne suis pas au courant, renifla son compagnon, les narines pincées. Je préfère encore la vieille carne que j’avais au départ. Dommage qu’elle se soit fait mal en chemin. Cette jeune impétueuse n’est vraiment pas à mon goût. Elle n’en fait qu’à sa tête et suit avec trop d’insistance ton étalon puissamment membré. Impossible de lui faire ralentir son allure quand le mâle tortille son fondement musclé devant son bout du nez excité.
Il ramassa les ballots que la rétive avait jetés bas en même temps que son cavalier. Tout en secouant la poussière de ses effets, le lettré grommela :
— Heureusement que je n’ai que des vieilles fripes là-dedans, sans quoi il aurait fallu renouveler toute ma garde-robe ! Enfin, nous voilà prêts à repartir !
Le vent déchaîné faisait voleter ses mèches artistement nouées en chignon et claquer les pans de sa tunique fendue à la taille. Visiblement, il bouillonnait d’une énergie contenue qui accentuait ses traits acérés. Ses yeux pétillaient d’excitation, et il réprimait avec peine sa hâte de reprendre la route.
— Aide-moi à me remettre en selle, Mandarin Tân ! intima-t-il à son ami qui le fixait, les bras croisés. Puisque te voilà accoutré comme un simple paysan, tu pourrais au moins te rendre utile à un lettré qui se rend à la ville.
L ’autre se contenta de le prendre par le col de son habit et le jeta sans ménagement sur le dos de la jument. Le lettré s’agrippa comme il put à la crinière de sa monture, tout en enfonçant ses genoux pointus dans les flancs de la bête. Mais la belle était rancunière et n’entendait pas se laisser monter par un propriétaire aussi dépourvu de classe. Elle effectua une torsion de la croupe et le lettré se retrouva à terre, le regard assassin.
— J’en ai assez de ce quadrupède à la cervelle de blatte ! Je ferai le reste du chemin sur mes propres pieds. La première chose que je vais faire en arrivant, c’est de vendre cet animal à un restaurateur chinois. Qu’il en garnisse les brioches à la vapeur s’il veut – moi, je m’en lave les mains !
Ce disant, il tira sur la bride et avança, tête baissée, arc-bouté contre le vent qui soufflait en rafales. De colère, il agitait les bras et martelait le sol de ses talons, laissant des traînées dans la poussière.
Son compagnon, le voyant décidé à marcher, mit pied à terre et l’accompagna avec un hochement de tête incrédule.
— Franchement, je ne vois pas pourquoi tu t’énerves comme ça ! On finira par arriver à Faifo, déhanchements grotesques ou pas, alors un peu de retenue, Dinh !
Le lettré haussa ses sourcils et fit la moue. Il observa son comparse qui cheminait placidement, la dégaine décontractée.
— Regarde qui parle ! Un mandarin impérial qui traîne ses savates depuis l’aube sur une route défoncée ! On dirait un péquenot qui vient chercher du travail en ville. Tes beaux atours de magistrat ne te manquent pas depuis tout ce temps, Tân ?
Il désigna du menton la veste brune en coton et le pantalon fatigué qui ne réussissaient pas à dissimuler les muscles puissants de son ami. La mâchoire serrée, celui-ci s’appuyait contre le vent qui plaquait ses vêtements contre son torse et ébouriffait la mèche échappée de son catogan.
— Justement si, rétorqua le mandarin d’une voix égale. Et c’est pour cela que nous allons passer le moins de temps possible dans ce port grouillant, nid de tous les vices, pour regagner le Nord, région fidèle à l’Empereur !
A ces mots, le lettré Dinh tourna vers lui un visage que l’irritation avait rendu plus blême encore.
— Ah non ! Après ces derniers jours claquemurés dans ton village natal, à fréquenter cochons et oies, à passer de basses-cours en champs de riz, j’estime que je mérite un petit séjour dans la civilisation, parmi des hommes qui ont de la conversation et de l’allant ! Je t’ai sacrifié une semaine de ma vie, j’ai fait le deuil de mon élégance proverbiale, je t’ai suivi dans la cambrousse sans la moindre rétribution. Alors, maintenant, à moi une vie de culture et de plaisirs !
Il s’interrompit, à bout de souffle et furibond, tandis que le mandarin Tân l’épiait avec un petit sourire.
— Je n’aurais jamais soupçonné que notre précédente aventure t’avait à ce point affecté, cher Dinh. Si j’avais su que tu tenais tant à ton petit confort, je t’aurais laissé remuer les orteils dans des escarpins recourbés, un recueil de poésie sur les genoux, au lieu de t’entraîner dans ce pénible voyage. Mais nous sommes encore en territoire hostile, ne l’oublie pas. Ce fourbe de seigneur Nguyên règne en maître sur tout le Sud, alors nous n’avons aucun intérêt à faire de vieux os ici…
Comme son ami esquissait un mouvement d’humeur, la lèvre querelleuse, le mandarin leva une main pour endiguer le flot d’invectives qui menaçait de déferler.
— Mais, comme tu le soulignes si bien, notre dernière aventure s’est déroulée dans un environnement fruste…
— Voire primitif…
— Disons dépouillé…
— Non, j’insiste : sommaire…
— Passons. Eh bien, soit, nous allons faire halte à Faifo, le temps d’échanger ta monture contre un cheval docile.
Le lettré Dinh rougit de plaisir.
— Entendu, déclara-t-il, magnanime. Pendant que tu me choisiras une nouvelle bête, je vais profiter de la vie trépidante de ce port qui est une fenêtre sur le monde. Ce n’est pas tous les jours qu’on peut se frotter aux marins de Java ou de Macao ! Le contact sera des plus enrichissants et les échanges des plus féconds, j’ose l’espérer.
— Fais attention, Dinh, l’avertit son ami. Je ne voudrais pas que les alliés du seigneur Nguyên détectent la présence d’un mandarin impérial et de son sous-fifre dans leur ville.
— Sous-fifre ! hennit le lettré, les ailes du nez relevées de dédain. Je suis ton bras droit, et tu le sais. Sans moi, les affaires de ta province iraient à vau-l’eau, les dossiers s’entasseraient dans des recoins inexplorés de ton tribunal, et les greffiers passeraient leur temps à siffler une soupe sucrée au lieu de s’atteler au travail.
Il rajusta sa tunique d’un geste digne, et poursuivit :
— D’ailleurs, m’est avis que tu vois le danger partout, depuis que tu as quitté le nord du pays. Parce que, entre nous, les amis de ce seigneur n’ont pas l’air d’être excessivement lestes du cerveau. Jusqu’à présent, nous n’avons croisé que des militaires proches de l’idiotie, et là, regarde : sur le bas-côté, il n’y a qu’un homme qui partage sa pitance avec une nonne. Ils ont plus l’air de se remplir la panse que de conspirer contre notre Empereur ! Vraiment, tu te fais des peurs de vieille femme, mon ami.
— Prends garde, Dinh, à ne pas sous-estimer la perfidie des gens qui servent le seigneur Nguyên !
Mais, assoiffé de nouveautés et friand des sensations exotiques que promettait le port de Faifo, le lettré Dinh avait déjà disparu derrière un repli de terrain.
*
Sous les palmiers qui surplombaient la rivière, deux vieilles femmes accroupies tentaient de se laver le peu de cheveux qui leur restait. Les mèches blanches ténues comme fils d’araignée s’emmêlaient dans leurs paumes tandis que des gouttes claires dégoulinaient le long de leurs rides. Le vent s’était calmé, mais le soleil au zénith laissait dériver sur l’eau un scintillement de diamant.
— Je n’ai pas envie de voir de près les Sources Jaunes ! se plaignait Madame Jonc à son amie, des larmes dans la voix. Pourtant, de jour en jour, j’ai l’impression de perdre mes forces. Les aliments ont du mal à passer…
Tristement, elle détourna le regard de son image qui se reflétait entre deux renoncules éclatantes. Au fond, près de la vase, des têtards soulevaient des colonnes de poussière, brouillant cruellement la figure flapie.
— Ça ne m’étonne pas ! répliqua Madame Roseau en mâchonnant dans le vide. Sans dents, comment veux-tu qu’on mastique convenablement les grains de riz ? Ils ont beau être bouillis, on dirait des cailloux à bords tranchants.
— A moins que ce ne soient vraiment des cailloux que nos enfants nous servent pour se débarrasser plus rapidement de nos vieilles carcasses ? Tu n’as jamais eu de doutes à cet égard ?
Madame Roseau hocha la tête, pensive.
— Maintenant que tu le dis… Avec notre vue qui baisse, ils peuvent nous donner n’importe quoi, ces ingrats sortis d’entre nos cuisses. Je suis certaine que ma bru m’a déjà filé des tendons de volaille à la place de viande.
— Brus de malheur ! rumina Madame Jonc, en se balançant sur ses talons. La mienne doit laisser exprès des arêtes dans les morceaux de poisson qu’elle me prépare.
— Pour que ça te transperce les intestins, tiens !
Madame Roseau grogna en relevant ses mèches en un petit chignon.
— Ils seront bien contents quand on ne sera plus là.
— Une bouche de moins à nourrir, et un lit de plus dans la paillote.
— Pour le nouveau-né, tu penses !
— Et les garnements qui montent en graine, ils n’hésitent pas à faucher les meilleurs morceaux de poulet sous prétexte que tu ne réagis pas assez vite.
— Quelquefois, ils fouillent même tes poches pendant ton sommeil et te volent des sapèques pour s’acheter des sucreries ! Plus aucun respect pour les aînés. C’est à peine s’ils ne te traitent pas de vieille peau !
— Sales gosses !
Agacée, Madame Jonc cracha un jet rouge sang. Le jus de bétel suintait autour de ses lèvres fripées où il dessinait des sillons écarlates.
— Pourtant, souviens-toi comment on était belles dans le temps !
— Tous ces prétendants qui promettaient cochons et buffles pour une nuit avec nous !
— On mettait des jupes fendues et des tuniques couleur de bambou…
— On faisait les difficiles en allant danser à la fête du village…
— Les femmes mûres, avec leurs doubles mentons et leur ventre distendu, nous enviaient nos joues de pêche et notre taille de fourmi.
Elles partirent d’un rire craquelé comme de la faïence qu’on brise. Soudain, Madame Jonc sursauta.
— Tu as entendu ce bruit dans les fourrés ?
— Quel bruit ? Ce n’est que de l’eau dans tes oreilles, va ! Qui veux-tu qui vienne par ici à cette heure ? Il n’y a que des ancêtres comme nous qui ne font plus la sieste, les jeunes doivent ronfler le gosier déployé, allongés sur leurs nattes.
Madame Roseau, que les souvenirs d’antan émoustillaient, était plus intéressée par des réminiscences flatteuses.
— Qu’est-ce que je donnerais pour avoir la gorge lisse et les seins remontés ! Rappelle-toi le beau Phuoc qui louchait sur ma poitrine en allant à la rizière.
— Il avait une prédilection pour les jolies filles, celui-là. Sa fin n’a pas été glorieuse, dommage pour lui.
— Pas glorieuse, mais originale.
— Périr étouffé sous sa femme enceinte, il faut le faire. Incapable de se retenir, toujours à la recherche du plaisir, il a payé de sa personne.
— Quand on l’a extirpé de là-dessous, il était aussi mince qu’une galette de riz !
Elles rirent de bon cœur. L ’ombre des palmiers passait, légère, sur leurs visages marqués par toutes les expressions de leur passé.
— La jeunesse part toujours trop vite, regretta Madame Jonc en écrasant une larme. Toute notre beauté disparue, comme lavée par la pluie. Après les grossesses répétées, les seins ressemblent à des mangues abîmées. Les enfants, avec leurs becs goulus, ont tout pris, sans rien donner en retour.
— Et que dire de la matrice desséchée ? railla sa compagne, plus prosaïque. Même les maris n’en veulent plus, à force. Quand ils deviennent insatisfaits, ils dilapident l’argent du ménage pour des plaisirs en ville.
— La nuit tombée, ils rappliquent la queue entre les jambes, avec des dettes de jeu…
— Et quelquefois avec une maladie gracieusement offerte par la dame qu’ils ont payée.
— Bande de vauriens !
Elles s’apprêtaient à charger la barque de leurs maris défunts quand un cri leur coupa la parole.
— Pastèque ! Liseron ! Où êtes-vous ? Revenez tout de suite, vous entendez ?
Intriguées, elles se retournèrent au moment où un homme débouchait sur la berge, l’air contrarié. Il ne semblait pas avoir plus d’une trentaine d’années et portait des vêtements simples qui avantageaient sa personne. La veste, un peu étroite, soulignait ses épaules bien découpées et son pantalon, dont il avait remonté le bas jusqu’aux genoux, ne cachait rien de ses mollets nerveux. Aux yeux de Madame Roseau, c’était un gars particulièrement avenant, avec un front haut et une vigueur de taurillon.
— Eh bien, jeune homme, fit-elle en se fendant d’un sourire coquet, bien qu’édenté. Qu’est-ce que vous cherchez exactement ? Des cochons qui se sont égarés ?
— On ne les a pas vus par ici ! certifia Madame Jonc, tentant de rajuster son maigre chignon.
L ’autre s’arrêta et salua les deux femmes assises sur leurs talons, les bras posés sur les genoux. Leurs lèvres s’agitaient sans cesse pendant qu’elles mâchouillaient une chique de bétel en lançant nonchalamment alentour des gerbes de salive rouge.
— Pas du tout, ce sont des enfants que je cherche, répondit le nouvel arrivant d’une voix qui sonnait agréablement. Ils étaient là tout à l’heure, en train de s’amuser, et quand je me retourne, ils ont disparu !
Il écarta les mains en un geste d’impuissance et fit une moue que Madame Roseau trouva tout à fait charmante.
— Eh oui ! dit-elle, l’air compréhensive. Les enfants savent être espiègles, ces petits chéris !
— Ils ont quel âge, vos enfants ? s’enquit Madame Jonc, faussement attendrie.
Le jeune homme secoua la tête et, sous les frondaisons, ses prunelles pétillèrent.
— En réalité, ce ne sont pas mes enfants…
— Vos frère et sœur, sans doute. Les gamins, ils ne savent pas tenir en place, il faut les comprendre !
L ’homme secoua la tête, embarrassé.
— Non, en fait, il s’agit de mes petits-enfants.
Prise de court, Madame Roseau perdit l’équilibre et posa une fesse par terre.
— Vos petits-enfants ? Mais…
— Excusez notre surprise, hasarda son amie, volant à sa rescousse, mais vous avez dû vous exercer à la chose terriblement jeune…
L ’autre eut un sourire indulgent et leva la main en signe de dénégation.
— Vous vous trompez ! Je n’ai pas effectué des prouesses immodérées ! C’est que j’ai simplement l’air plus jeune que je ne le suis.
— Allez ! Ne vous moquez pas de deux vieilles femmes qui sont deux fois plus âgées que vous, rétorqua Madame Roseau, se relevant péniblement de sa petite chute.
— Mais je vous assure que j’ai soixante-dix ans depuis trois mois.
— A d’autres ! Nous ne sommes pas nées de la dernière pluie !
Madame Roseau commençait à s’énerver et arrosait copieusement sa chemise de postillons de bétel.
— Bon, dit l’homme paisiblement, mettons que je n’ai rien dit. Je vous souhaite une bonne journée, Mesdames. Si vous voyez les enfants, dites-leur simplement que leur grand-père les attend sur la route.
Et il se détourna pour partir.
— Non, attendez ! s’écria Madame Jonc, saisie d’un doute. Ne vous vexez pas si vite ! Je vous croirai, moi, si vous me dites par quel moyen vous gardez une apparence si flatteuse.
— Je n’aime pas être traité de menteur, répliqua son interlocuteur, l’œil sombre.
— Je vous demande pardon pour nous deux ! Mon amie est incrédule de nature, mais ce n’est pas une mauvaise femme.
Madame Roseau, titillée à son tour, afficha un sourire contrit plus fin qu’un trait de pinceau.
— C’est bon, concéda l’homme avec un soupir. Puisque vous voilà moins méprisantes, je vais partager mon secret avec vous.
Il s’interrompit et les observa longuement pendant qu’elles ouvraient grand leurs oreilles.
— Un jour, il y a deux ans, j’ai sauvé de la noyade un ermite taoïste que sa barbe gorgée d’eau menaçait d’entraîner au fond d’un étang. Pour me remercier, il m’a donné des graines qu’il m’a conseillé de planter. C’est ce que j’ai fait. L ’arbre qui se développa donna des fruits qui m’étaient inconnus, mais d’une saveur exquise. J’en ai fait une consommation régulière, et j’ai été émerveillé par l’effet qu’ils produisaient sur mon corps.
Madame Roseau, suspendue à ses lèvres, ne ricanait plus. Il poursuivit :
— Figurez-vous que mes cheveux, qui étaient devenus rares, ont commencé à repousser drus et noirs. De jour en jour, je sentais renaître mes forces de jeune homme, alors que ma femme, qui n’a jamais voulu goûter à ces fruits étranges, est morte l’automne dernier. C’était comme si l’ermite m’avait donné la jeunesse éternelle…
Une main sur la bouche pour étouffer un cri d’émerveillement, Madame Jonc le fixait de ses yeux transis. La jeunesse éternelle ! Que ne donnerait-elle pas pour revenir en arrière et retrouver sa fraîcheur d’antan !
— Et vous n’auriez pas un de ces fruits sur vous, par hasard ? demanda-t-elle, le cœur soulevé d’espoir.
— Hélas, non ! Il se trouve que je n’en ai emporté que quelques-uns avec moi ce matin, et je les ai tous mangés en cherchant ces petits polissons.
— Vraiment ? Vous n’avez plus un seul fruit avec vous ? insista Madame Roseau qui avait entendu parler des techniques de longévité maîtrisées par les adeptes du taoïsme.
— Eh non, plus un seul !
Elles le dévisagèrent non sans quelque suspicion. Il devait certainement leur mentir pour ne pas partager les précieux spécimens avec elles, l’égoïste ! Devant leur grimace sceptique, l’homme haussa les épaules, et pour prouver ses dires, vida sa besace d’un geste sec. Quelques sapèques tombèrent en tintinnabulant, une gourde vide s’échappa, suivie de deux boulettes de riz. Au comble du désespoir, les deux femmes sentaient s’envoler le rêve de leur vie quand soudain, avec un bruit mat, un fruit rond roula dans l’herbe.
— A moi ! glapit Madame Roseau, en allongeant une main crochue.
— Moi d’abord ! cria Madame Jonc avec une vivacité insoupçonnée.
Elle repoussa sa compagne et se projeta en avant pour s’emparer du fruit juteux dans lequel elle mordit sans façons. Les yeux étincelant d’avidité, elle voulut l’avaler complètement. Mais son amie, revenue de sa surprise, réagit férocement par une tape sur la tête qui lui fit lâcher le fruit si convoité. Plus véloce qu’un corbeau fondant sur une noix, Madame Roseau s’en saisit et, avec à peine un regard pour sa voisine qui râlait de rage, le goba en entier.
Il n’y avait pas à dire. Au bout de quelques instants, les deux femmes sentirent monter dans leurs entrailles une chaleur diffuse, qu’elles attribuèrent au rajeunissement immédiat de leurs ovaires flétris. Un sourire satisfait commençait à s’épanouir sur leurs lèvres, quand brusquement la tiédeur bienfaisante se mua en une douleur inextinguible. Ensemble, elles exhalèrent un gémissement, entre râle et cri, qui ressemblait à un dernier soupir.
*
— Comment ? Ils ont encore commandé deux soupes ? Avec le riz sauté à la couenne de porc, les brochettes de poulet à la citronnelle et un plat de grenouilles frites se vautrant au milieu d’anguilles caramélisées, ça fait beaucoup pour deux péquenots… Ils ont intérêt à avoir de quoi payer !
Monsieur Lao, restaurateur de profession et pingre de nature, fronçait les sourcils en examinant la commande de l’une des tables qui donnaient sur la rivière. Le serveur, qui avait eu la malchance de s’occuper de ces deux convives affamés, rentrait la tête dans son cou comme une tortue qu’un cuisinier s’apprêterait à décapiter. Le patron du Héron d’or, tout le monde le savait, n’aimait que les clients étrangers qui payaient sans rechigner parce qu’ils ignoraient les marges proches du fantastique qu’on faisait sur leur dos. Et ces deux voyageurs-là n’avaient rien d’étrangers et encore moins de dupes.
— En fait, précisa le serveur d’une voix éteinte, le plus grand a aussi demandé des nouilles pour accompagner les boulettes de viande à la sauce aigre-douce.
— Mais c’est un vrai estomac sur pattes, cet énergumène ! gronda Monsieur Lao à part lui, tout en arborant un sourire affable destiné à tromper la clientèle.
Il excellait dans cette façon de parler sans remuer les lèvres, qu’il gardait étirées dans un simulacre de bonhomie. Il jeta un œil sur l’homme dont l’appétit défiait l’entendement. Avec ses épaules larges et ses longues jambes, il avait l’air d’un travailleur de force, ce qui n’était pas sans inquiéter le restaurateur. Si le client ne réglait pas l’addition qui atteignait des hauteurs indécentes, jamais lui et ses serveurs mal nourris n’arriveraient à lui faire cracher les sapèques dues. Son comparse, lui aussi, mangeait avec appétit, sans doute pour tenter d’étoffer une musculature inexistante. A eux deux, ils avaient passé une commande qui avait la longueur d’un avant-bras. Monsieur Lao se promit d’embaucher à l’avenir un repris de justice pour veiller à la bonne marche des affaires, ou alors d’empêcher des voyageurs sans le sou de poser leurs fesses sur les tabourets de son établissement. Il fit une moue de contrariété imperceptible qui ne vint pas perturber son apparente jovialité, mais se jura de surveiller de près ces deux larrons.
— Pas mauvaise, cette soupe ! dit le mandarin Tân en avalant son bol d’une traite. Dommage que les portions soient si petites. Plus le restaurant se veut huppé, plus ils sont avares en nourriture. Qu’est-ce qu’ils croient, qu’on vient ici pour admirer la décoration ?
Il reposa son bol minuscule embelli de motifs de saule et s’empara des fines baguettes laquées qu’il faillit lâcher, tant elles étaient mal conçues pour des doigts normalement constitués.
— Bon, d’accord, convint le lettré Dinh en haussant les épaules. J’ai peut-être eu tort de choisir ce restaurant au bord de l’eau, mais c’est si joliment illuminé avec toutes ces lanternes de soie multicolore et ces tables aux pieds ciselés… On se croirait posé sur la rivière, en train de dériver au fil du courant…
— C’est seulement parce que tu as enduré quelques vicissitudes dans mon hameau natal que j’ai bien voulu te suivre dans ce lieu chic, mais crois-moi, on ne m’y reprendra plus ! Regarde, tu vois bien qu’il n’y a que des étrangers qui viennent manger ici. Les locaux n’y mettent pas les pieds, et ça, c’est mauvais signe !
Son compagnon le toisa non sans un certain mépris.
— Crois-tu que les étrangers vont se ruer dans la première gargote venue, alors que la concurrence est féroce ? Je suis sûr que les Hollandais que tu vois là-bas ont choisi cet endroit pour le fameux potage aux nids de salangane, qui fait la réputation de cette ville ! Malgré tes goûts frustes, tu as dû apprécier la saveur exquise de ce mets digne d’un roi. Les hirondelles de mer, qui nichent sur les hautes falaises d’une île toute proche, mettent des mois pour fabriquer des nids de la taille d’un œuf avec leur salive. Il faut ensuite aller les chercher avec des échelles de bambou, puis les débarrasser de leurs impuretés, ce qui explique la rareté de la chose.
— En effet, c’est si rare que je distingue à peine les fils du nid, admit le mandarin Tân. Avec un seul nid, on a dû faire une généreuse marmite de soupe. Le patron craint certainement que ses clients étrangers ne s’étouffent avec une nourriture trop abondante. Ils seraient incapables d’appeler à l’aide dans notre belle langue nationale.
— Gausse-toi, pour une fois qu’on se restaure dans un lieu qui ne sent pas le graillon, comme ces auberges que tu as l’habitude de fréquenter, rétorqua Dinh de sa voix la plus hautaine. Tu noteras que les gens ont l’air d’avoir vu du pays, et qu’ils ont cette apparence rude et excitante de ceux qui ont foulé des terres lointaines.
Le mandarin Tân désigna un groupe de convives bruyants qui sifflaient des verres d’alcool de riz comme si c’était du thé.
— Je suppose que tu parles de ces marins au long cours qui se bâfrent en éructant avec élégance ?
Vexé, le lettré Dinh se concentra sur un fragment de nid noyé dans le consommé clair.
Le mandarin embrassa d’un regard distrait les tables où se tenaient des conversations dans des idiomes divers et variés. Les accents rauques se mélangeaient aux intonations mélodieuses, les sons gutturaux se jetaient à l’assaut des inflexions chantantes, dans une étrange cacophonie qui enflait telle une vague avec des crêtes sonores inégales.
— Heureusement que nous ne restons que peu de temps dans le coin, dit-il en vidant son quatrième bol de riz. Il me tarde vraiment de retrouver le Nord.
— Attends ! J’ai l’intention d’explorer ce port plus intimement demain soir. Cette soirée passée en ta compagnie ne compte pas, c’est juste pour que tu ne dînes pas seul dans une ville que tu ne connais pas. Nous pourrions repartir le jour suivant, si vraiment tu ne supportes pas la douceur de l’air local.
— Je ne te répéterai jamais assez qu’il faut se tenir sur ses gardes dans cette partie du pays, et rester aussi discrets que possible. En tant qu’officiers du Nord, nous serions considérés comme des espions à la solde du seigneur Trinh et pendus aussitôt par les pieds, avant de goûter à quelques supplices bien concoctés.
— La nuit me servira de couverture, ne t’inquiète pas ! marmonna le lettré, agacé. Je ne laisserai pas mon élégance d’homme du Nord me trahir, va !
— Messieurs, voici l’addition, intervint le serveur en leur tendant un morceau de papier où Monsieur Lao avait entouré le montant à régler d’un trait de pinceau insistant.
D’une main nonchalante, Dinh s’empara de la note qu’il refila tout aussi vite à son ami en disant :
— Tiens, pour une fois, c’est toi qui m’invites.
Le mandarin, tombant dans le traquenard, accepta le papier. Il dut regarder le montant à deux fois avant de s’exclamer :
— C’est du vol ! A ce prix, on sert des plats dignes de l’Empereur Céleste et non des portions pour nains !
Les autres convives, étonnés, se tournèrent vers lui et attendirent la suite, non sans délectation.
— Qu’on appelle le tenancier de cet établissement ! vociféra le mandarin qui n’aimait pas qu’on se paye sa tête avec ses propres sapèques.
— Me voici, susurra Monsieur Lao, le sourire faux. Baissez la voix, je vous prie, car vous dérangez mes autres clients.
— Vos autres clients ne savent pas un traître mot de notre langue nationale, et encore moins la valeur d’une sapèque. Libre à vous de les détrousser à la queue leu leu, mais si vous croyez qu’un Viêt qui se respecte va payer une somme aussi exorbitante pour quelques bouchées qui le laissent sur sa faim, vous allez devoir me montrer quelques arguments percutants.
Il se leva et se déploya de toute sa taille. Plafonnant quelque part entre les épaules et les pectoraux du mandarin, la tête de Monsieur Lao dodelinait sans grande conviction. Le tenancier de la gargote n’en menait pas large : d’un côté, les étrangers, rameutés par le bruit de la conversation, avaient compris qu’il y avait un désaccord et espéraient bien une bagarre, histoire d’ajouter à la couleur locale ; d’un autre côté, ce grand gaillard n ’avait pas tout à fait tort, même s’il n ’employait pas des mots flatteurs. Mais surtout, il ne fallait pas que les habitués commencent à soupçonner qu’il les trayait à la manière des fourmis quand elles sucent les pucerons – c’est-à-dire, à sec.
— Alors, rassurez-moi, poursuivit le malandrin sur un ton égal. L ’erreur grossière provient de vos lacunes en manipulation d’abaque, n’est-ce pas ?
Monsieur Lao avisa des biceps gonflés à bloc sous la veste en coton défraîchie et imagina sans problème qu’un coup de poing du brigand lui soustrairait une bonne poignée de dents, ce qui nuirait à son sourire professionnel. Mentalement, il fit le tour des serveurs qu’il pourrait éventuellement jeter en pâture au coupe-jarret avant l’arrivée des sbires, mais force était de constater qu’ils seraient tous réduits en bouillie aussitôt sacrifiés.
— Tiens, c’est étrange, reconnut Monsieur Lao avec une surprenante sincérité. Je crois bien que vous avez raison, après tout…
Il accusa du doigt le cuisinier qui pointait innocemment son nez.
— C’est lui qui a fait ce calcul digne d’un cancre conçu une nuit sans lune et sans étoiles. Je vais faire quelques retenues sur ses appointements, ça lui apprendra à compter, croyez-moi !
Ramené à de meilleures dispositions, le mandarin Tân hocha la tête, tandis que le lettré Dinh ajustait d’un geste digne la veste cintrée qui pendait sur sa maigre personne. Magnanime, le magistrat divisa la note par trois et y ajouta quelques sapèques supplémentaires. Les autres convives, déçus par la tournure pacifique qu’avait prise le conflit, s’étaient détournés et savouraient, impassibles, les mets qu’on allait leur facturer au triple de leur valeur.
— Commerçants de malheur ! pesta le mandarin Tân à la sortie de la gargote. Dès qu’il y a des étrangers, ils abusent de leur ignorance et de leur naïveté. Ça n’annonce rien de bon quant à l’honnêteté générale des habitants de ce port…
— Le restaurateur a dû voir qu’on était deux, et il n’a pas osé se rebiffer, conclut le lettré Dinh en faisant des flexions de bras. Je ne suis pas sûr qu’il se serait laissé faire si tu avais dîné seul.
Ils cheminèrent en silence le long du pont qui enjambait un bras d’eau. Des lampions violets, orangés et verts s’égrenaient en une farandole de lumière. L ’air était doux car le vent était tombé depuis le début de la soirée. Quelque part, des dernières auberges ouvertes, montaient les voix mélancoliques de chanteuses qui tentaient de distraire les clients repus. Des notes de cithare, languides, s’élevaient pour les accompagner. Le mandarin Tân soupira. Faifo n’était pas aussi désagréable qu’il ne le faisait croire à Dinh. Les maisons aux balcons ouvragés n’étaient pas dépourvues de charme et les rues étroites se révélaient plutôt pittoresques. De toute façon, le port était sur le chemin du retour, alors pourquoi ne pas profiter de cette étape exotique ?
— Vas-y ! Attrape-la ! cria soudain une voix en cantonais.
Cela venait d’un coupe-gorge envahi par l’obscurité devant lequel ils étaient en train de passer.
— Je vais la ceinturer vite fait, cette garce ! s’exclama une deuxième voix, grasse de concupiscence. Et après, tu pourras t’occuper d’elle !
Le mandarin se raidit aussitôt et retint son compagnon par la manche. Ses rudiments de cantonais lui avaient livré la teneur des exclamations.
— Quoi ? fit le lettré Dinh avec légèreté. Ils sont peut-être en train d’essayer d’attraper une jument.
Son ami eut juste le temps de faire une grimace exaspérée avant de disparaître à grandes enjambées dans le boyau obscur.
Quatre hommes étaient en train d’encercler une femme acculée contre un mur. A la lumière de la lune, on pouvait distinguer sa robe déchirée sur une poitrine pâle et la rivière noire de ses cheveux défaits qu’elle tentait de ramener sur son buste. A ses pieds gisaient cinq hommes blessés, tandis qu’elle faisait face à leurs acolytes. Visiblement, la jeune femme avait livré une bataille sans merci avant de se faire cerner par les attaquants en surnombre.
— Qu’est-ce qui se passe ? demanda le mandarin Tân.
— Oh, un local qui veut s’immiscer dans nos réjouissances ! railla l’un des hommes en crachant par terre. Doucement, l’ami, si tu patientes, tu pourras avoir ta part. Chacun son tour !
— Lâchez-la ! dit calmement le mandarin. Pourquoi ne pas vous frotter plutôt à un corps consentant ?
L ’un des hommes eut un rire lubrique et exécuta une giration obscène du bassin.
— Tu en as un autre à nous proposer ?
— Le mien, répliqua le magistrat en enlevant sa veste.
Les rayons de lune creusèrent les muscles qui se dessinaient sur son abdomen et accentuèrent la ligne brisée de ses clavicules. Il dominait d’une tête les marins chinois qui levaient vers lui des figures burinées par le vent et marquées par la luxure. Des éclairs étincelaient dans ses yeux, comme ceux d’un tigre qui se met en appétit avant le carnage.
— D’accord, tu es beau, mon gars, reconnut le premier homme non sans une pointe d’envie. Viens donc te joindre à nous, ça te fera de l’exercice.
Il se retourna et commença à jouer avec le lien de son pantalon, tandis que la femme s’appuyait contre le mur, une main comprimant une plaie qui saignait.
Le mandarin fit un pas en avant.
— Vraiment, vous ne voulez pas tâter de cette épaule-là ? demanda-t-il en lançant en avant un coude qui atteignit le marin le plus proche à la tempe. La tête presque dévissée, celui-ci se plia en deux, juste à temps pour rencontrer le genou du mandarin Tân venu fracasser sa mâchoire. De douleur, il se renversa en arrière, et là, fut achevé par un coup du tranchant de la main.