L'esprit de la renarde
Début du texte
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 10 parties.
Il fit un calcul plutôt laborieux pour savoir combien de sapèques il était capable de gagner de cette manière en attendant de toucher le salaire royal qu’on lui avait promis. Deux jours à raison de dix collectes par jour, ça ne rapportait pas gros, mais ça permettrait de faire patienter le Chinois et ses sicaires. Il fit la moue. Monsieur Bonheur, passé son enthousiasme initial, commençait déjà à vouloir négocier un prix de gros, rechignant à débourser à chaque prise la somme forfaitaire. Maudits médicastres, plus pingres que des commerçants de la pire espèce ! Si le Chinois faisait montre de brutalité et lâchait ses chiens enragés, il n’aurait qu’à avaler des théières entières pour augmenter la production. Le médecin payait au détail, et ne s’embarrassait pas de la qualité.
Après s’être assuré que le Malabar, flanqué du Javanais borgne, n’était pas dans les parages, le chef du marché tourna dans la rue qui menait à la place. Ce serait dommage de se faire amocher si près du but. Il passa devant la gargote Les baguettes en bambou et le souvenir de l’officier Tân amena un rictus sur ses lèvres. Le cuistre avait prétendu la veille avoir trouvé l’identité du meurtrier de sa mère et lui avait sorti, la bouche en cœur, le nom du peintre disparu. Sa sainte mère devait se retourner sur la pierre froide qui lui servait de couche. A ce compte-là, elle n’était pas près d’être vengée ! Il ricana. Avec le retour du mandarin Châu, il ferait en sorte qu’on démette cet incapable de ses fonctions. Une petite lettre de délation ferait bien l’affaire, puisque c’était un système au demeurant très prisé par les habitants de cette ville.
Il se dirigea vers les auvents du marché, oscillant du bassin et roulant les biceps. Les bras légèrement écartés, il s’approcha de son lieu de chasse, là où s’exprimait toute sa puissance.
— Hé toi ! s’exclama-t-il en voyant un bonze assis à un coin réservé aux marchands de poissons. Pousse tes vénérables fesses de là ! C’est un emplacement payant !
L ’autre, un vieillard ratatiné, leva vers lui des paupières enflées par les larmes.
— Laisse-moi ! Je pleure l’absence d’une compagne, une femme admirable dont j’ai perdu la trace.
— Eh bien, va pleurer son absence plus loin, sinon je vais te faire sangloter de douleur ici et maintenant ! répliqua Monsieur Phi en dégainant son bâton.
Le bonze s’essuya les paupières du revers de la main, étirant les sillons de ses rides.
— Quel malheur ! se lamenta-t-il en se levant. Dire qu’on était ensemble sur le chemin de Faifo, et que maintenant j’ignore où elle se trouve, elle et son petit trésor…
D’un geste las, il ramena autour de lui les pans de sa robe et entreprit de s’en aller.
— Un instant ! s’écria Monsieur Phi, en le retenant par le coude. De quel trésor parles-tu ?
— Ça ne te regarde pas, toi qui es aussi mécréant qu’un sauvage de la jungle !
— Qu’est-ce que tu en sais ? Il m’arrive de passer au monastère pendant les jours de fête, moi aussi ! Le Bouddha nous apprend qu’il ne faut pas juger les gens sur leur apparence, tu dois le savoir.
Le bonze renifla et passa une main devant son nez qui coulait.
— De toute façon, il n’y a plus de trésor, maintenant que la nonne Contemplation Retenue a disparu.
— Une nonne qui transportait un trésor ? répéta Monsieur Phi, se caressant le menton. Allons, tu me fais marcher.
— Un moine ne ment pas ! s’insurgea l’autre, la lippe querelleuse. Sache que ma compagne avait en sa possession une précieuse relique du Bouddha – une dent qui vaut toutes les richesses du monde. Elle devait la remettre à ses consœurs pour qu’elles l’enchâssent dans un autel spécial.
Le chef du marché hésitait. Le vieux se payait-il de sa tête ?
— Une dent du Bouddha, voyez-vous ça ! Comment une vulgaire dent peut-elle avoir tant de valeur ?
— Nous, les croyants, nous donnerions notre vie pour contempler une telle relique ! D’ailleurs, les nonnes m’ont dit qu’elles étaient prêtes à payer quiconque trouverait cette dent inestimable.
— Et elles comptent débourser combien de ligatures de sapèques, ces vieilles dévotes ? demanda Monsieur Phi sur un ton dégagé.
Le bonze éclata d’un rire amer.
— Des ligatures de sapèques ? Tu n’y es pas, espèce d’ignorant. Elles m’ont parlé de plusieurs dizaines de lingots d’or, tellement elles sont désespérées.
Il s’éloigna à pas lents, comme s’il portait tout le malheur du monde sur ses frêles épaules.
— Dis-moi, la nonne en question se promenait donc avec une grosse malle ?
— Pour transporter une dent du Bouddha ? Pas du tout ! Autant rameuter tous les bandits qui infestent la région ! Non, la maligne l’avait cousue dans l’ourlet de sa robe.
*
Assis en tailleur sur sa couche, Dinh écoutait d’une oreille irritée les cris affairés des officiers qui lui parvenaient, amortis par la distance. Ces marauds se réjouissaient du retour de leur chef, un mandarin plus pourri qu’une vieille mangue abandonnée deux mois au soleil. Les sbires entonnaient des chants martiaux, comme s’ils allaient partir à la guerre, armés de leurs seaux et leurs balais. Jamais des hommes en uniforme ne lui avaient inspiré autant de dégoût. Enclins à la paresse intellectuelle et dépourvus d’honneur, ils avaient rejoint le camp sudiste, nid de traîtres et de magouilleurs, repaire de brigands en mal de coups bas. C’étaient des sous-fifres d’un pouvoir usurpé qui fleurait bon la corruption. Pour une fois, il se ralliait au mandarin Tân, pour qui l’Empereur restait la figure emblématique, quoique contestée, du pays. Certes, le monarque était loin d’être parfait, ni même bon, mais pour ce qui était de l’ambition et de l’incompétence, il se trouvait battu à plates coutures par les conspirateurs du Sud qui avaient élevé l’art de la délation à des sommets insoupçonnés.
Dinh grinça des dents. N’était-il pas confiné depuis plusieurs jours avec un maître chanteur à la langue fourchue ? Sans compter le vénal Monsieur Joli, poète fictif et diffamateur avéré, qui l’avait dénoncé pour une somme rondelette apte à acheter le peu de conscience qu’il possédait. Même le responsable du tribunal, pourtant éclairé et d’une sensibilité proche de la sienne, s’était rétracté au dernier moment, alors qu’il suffisait d’un mot de sa main pour qu’on libère un prisonnier innocent. Oui, Monsieur Canh l’avait profondément déçu en renonçant ainsi à exercer son autorité quand la situation l’exigeait. Il revoyait toujours sa mine un peu triste, camouflant une rébellion intérieure contre la société dans laquelle il était obligé de vivre, masqué et vaincu. A la seule expression de ses yeux, Dinh avait senti le poids de cette mascarade et l’humiliation de cette défaite. Dans un monde érigé sur le socle intransigeant du confucianisme, le manque de tolérance finissait par vous broyer, écrasant votre personnalité et ruinant vos rêves. Dinh savait ce qu’il en coûtait de vivre à la frontière de cet univers monolithique, jonglant perpétuellement avec les zones d’ombre et les recoins flous, où l’on pouvait, l’espace d’un instant, retrouver son véritable visage avant de revenir dans la lumière, dissimulé sous un fard de circonstance. Plus que quiconque, il avait plié sous le joug des préceptes intraitables établis par des fonctionnaires bien-pensants, surtout dans sa jeunesse, où son identité le fuyait encore comme un fantôme en devenir. Mais, les années passant, il avait appris à jouer avec les règles d’un jeu qu’il méprisait, les tordant sans pitié pour en prendre avantage, avant qu’elles ne fassent de lui un perdant pour la vie.
Le lettré ferma les yeux et tenta de calmer le tremblement insidieux qui s’était emparé de son corps. Il aurait voulu mettre ces frissons sur le compte de la nervosité, mais au fond de lui-même, il sentait bien qu’il avait peur. Lui qui avait jusque-là vécu dans une insouciance narquoise, tenté par des plaisirs sans lendemains qui miroitaient tels des soleils fugaces, il n’avait jamais songé que tout cela aurait une fin. Pour lui, l’instant était éternel, un monde en soi que le temps ne pouvait qu’épargner. Entraîné de lueur en scintillement, il papillonnait après l’exaltation de ses sens. Aussi, l’imminence d’une obscurité totale et définitive venait-elle perturber des certitudes qu’il tenait pour inébranlables. Il craignait la mort, non pas parce qu’elle était irrévocable, mais parce qu’elle mettait un terme à la réjouissance, faisait taire les mélodies, annihilait l’esprit. Il ne comptait pas sur une quelconque immortalité, n’espérait pas qu ’on se souvînt de son passage sur cette terre. Ce qu’il regretterait quand il aurait exhalé son dernier souffle, c’était tout ce qu’il n ’aurait pas eu le temps d’accomplir ou d’apprendre, tout le chemin intellectuel et sensuel qu’il n’aurait pas pu couvrir, faute de temps ou de moyens. Il aurait souhaité maîtriser un jour le sanskrit pour pouvoir lire le Kama Sûtra, il aurait aimé compulser le fameux Chin P’ing Mei. Il aurait voulu savoir si les seigneurs Nguyên allaient se faire écraser par le pouvoir impérial, si le confucianisme allait voler en éclats, si les Européens laisseraient en paix le petit pays qui était le sien. Il se demandait si les étoiles étaient brûlantes ou froides, si les alchimistes étaient des fous, s’il existait une explication aux sentiments comme l’amour, la joie, la terreur. S’il mourait demain, jamais il ne saurait.
Il soupira. La vie était trop courte pour se laisser abattre par des brutes sans cervelle, inféodées à des tyrans corrompus jusqu’à la moelle. Le mandarin Tân avait choisi de respecter cette maudite loi du Sud, quitte à mener son enquête contre vents et marées, privé de tout appui extérieur. Dinh savait à quel point il lui en coûtait d’endosser l’uniforme honteux, mais cela faisait partie de son pari risqué de faire triompher la justice là où elle était quotidiennement bafouée. Cependant, s’il gardait une confiance indéfectible dans son ami, le lettré Dinh n’en commençait pas moins à douter de la bonne tournure des événements. Plus le temps passait, moins il voyait une solution à cet imbroglio juridique. Par quel tour de magie le mandarin Tân allait-il mettre la main sur le meurtrier de Madame Prune ? Quelles puissances infernales lui faudrait-il invoquer pour obtenir des indices et des preuves ?
Et maintenant, avec le retour inopiné du mandarin Châu, tout se précipitait. Jamais l’ami Tân ne pourrait sauver sa tête, même avec la meilleure volonté du monde. Il avait le temps et la population contre lui. Dinh frissonna en pensant au public assoiffé de sang, se repaissant de membres déchiquetés et de corps écartelés, qui réclamait son exécution comme on réclame un spectacle. Les sbires se feraient une joie de le mener au bourreau, sous les huées des citadins, des vauriens en veste de soie accourus pour passer un agréable moment. Il devinait sans peine la vague d’excitation fouettant les figures épanouies quand la mort, si palpable, rôdait autour de la potence comme un animal affamé. Préféraient-ils une pendaison brutale, mais trop rapide, ou une décollation tout aussi expéditive, mais bien plus impressionnante ? Peut-être avaient-ils un faible pour des supplices plus imaginatifs telle l’immersion du coupable dans de l’huile bouillante, voire l’écartèlement lent et méthodique qui permettait de saisir tout l’émoi du supplicié ? Il pouvait pratiquement les reconnaître tandis qu’ils jouaient des coudes pour avoir une bonne place, l’apothicaire cocu, la couturière dévote, le marchand de spiritueux dévoyé.
Dinh s’ébroua. Qu’ils viennent donc, ces pitoyables voyeurs ! Il ne comptait pas se laisser étriper dans la joie et la bonne humeur. Et il allait la vendre cher, très cher, la délicate peau de ses testicules.
*
Adossé contre un muret non loin de la place du marché, le mandarin Tân réfléchissait intensément. Le soleil déclinant teintait d’ocre le ciel immense au-dessus de l’eau, semant à la surface du fleuve des pépites d’or qui dérivaient avec l’onde. La lumière rasante accentuait les traits tirés de son visage, épurant la ligne de sa mâchoire et creusant ses joues. Les choses commençaient lentement à tourner en sa faveur, il le sentait. Maintenant qu’il avait compris les tenants et les aboutissants de l’affaire du Gourmet, il savait qu’il finirait par piéger le coupable.
Cependant, un nouveau souci venait de se greffer à la situation générale. Cela avait un rapport avec le retour du mandarin Châu. Ce changement de plan qui l’avait désarçonné l’avait obligé à faire face de façon désespérée. Jusqu’alors, il pouvait imaginer une infinité de raisons pour que son collègue rejoigne Faifo un jour plus tôt que prévu. Seulement, depuis peu, un doute terrible s’était abattu sur lui et il avait senti tous ses sens se mettre en alerte, comme pour le prévenir d’un danger imminent. Ce profond malaise avait commencé quand il avait vu le rônin Sakai en compagnie de Monsieur Hiro. Quelque part dans sa tête un signal était parti, plus lancinant que le bruit du tocsin. Les battements de son cœur s’étaient accélérés, mettant ses muscles sous tension. Comme arraché d’un sommeil latent, tout son être réagissait à l’approche d’une menace. Laquelle ?
Les bras croisés, le mandarin Tân s’efforça de récapituler les événements des derniers jours pour analyser cette étrange sensation. Jusqu’à ce matin, tout lui avait semblé normal et voilà que soudainement on annonçait l’arrivée imminente du responsable du tribunal. En supposant que l’élément déclencheur soit issu de Faifo, il aurait fallu au moins un jour pour qu’un messager le transmette au mandarin Châu, en réunion à Phu Xuân. De même, un coursier devait revenir au port pour confirmer la nouvelle de son retour. Ce qui laissait un créneau étroit : la journée de la veille, au cours de laquelle une information importante était tombée. Mais quelle était cette information ? Et en quoi était-elle assez cruciale pour écourter ainsi le voyage du mandarin Châu ?
Le mandarin Tân sentit ses entrailles se flétrir d’appréhension. Un magistrat ne désertait une session avec ses pairs que dans les cas extrêmes, qui avaient souvent rapport avec la politique du pays. Or, dans un Empire aussi proche de l’éclatement que le Dai-Viêt, seule une situation critique pouvait motiver une telle réaction de la part d’un haut responsable. Et en ces temps incertains, où le pouvoir était âprement disputé par les seigneurs Trinh et Nguyên, il n’y avait guère que la perspective d’un conflit armé qui atteignît ce degré d’urgence. Le mandarin se mit à trembler. Etant donné qu’il ne connaissait pas de projets d’offensive de la part du Nord, cela ne pouvait signifier qu’une chose : que le Sud préparait un coup fourré.
Si le mandarin Châu se hâtait de rentrer, ce ne pouvait être qu’à l’instigation d’un de ses proches. Or, qui était capable de tenir ce rôle d’informateur et de conseiller, au fait à la fois des tactiques politiques et des stratégies militaires ? Un seul nom se présenta à lui. Pourtant, Monsieur Tho avait pris sa retraite et ne s’occupait plus que d’affaires de négoce. Dans ses vieux jours, il se contentait de terroriser des chefs de guilde, petits commerçants apeurés par la concurrence, qui n’avaient pas la fibre belliqueuse. Il avait eu beau se vanter l’autre jour de pouvoir refaire surface pour épauler le seigneur Nguyên, le mandarin doutait de la véracité de ses dires, simples vantardises dans la bouche édentée d’un ancien général nostalgique. Car de quels moyens disposait ce vieillard pour revenir sur le devant de la scène ? Monsieur Tho avait fait valoir ses relations avec le mandarin Châu pour caser son fils au tribunal, mais pour autant, avait-il assez d’influence pour agir sur les affaires du pays ?
Le magistrat se rembrunit. A l’évidence, il se perdait en conjectures stériles. Ce qu’il fallait, c’étaient des faits. Si vraiment Monsieur Tho avait joué un rôle dans le retour anticipé du mandarin Châu, il fallait que quelque chose l’ait perturbé récemment, quelque chose d’inattendu, de fortuit… Comme la rencontre avec le rônin Sakai.
Des tambours se mirent à battre dans la tête du mandarin Tân, un roulement qui enflait comme une vague irrépressible nourrie de craintes larvées et de pressentiments funestes. La bête infâme tant redoutée, faite de sacrifices futurs et de trahisons sans fin, avait commencé sa marche. Et derrière elle, la suivant comme une ombre, le spectre de la guerre civile qui avançait à visage découvert.
Le mandarin frémit. Ce n’était pas la première fois que se fomentait une révolte visant à déstabiliser le pouvoir central, mais il savait que l’ambition grandissante du chef du Sud le pousserait un jour à mettre sur pied une offensive si colossale qu’elle n’aurait qu’un seul but : celle de renverser la dynastie des Lê. S’il venait à réussir, il plongerait le pays dans un bain de sang, engageant le peuple dans une lutte fratricide qui ne servirait qu’à l’avènement de sa propre lignée. En tant que fonctionnaire impérial, le mandarin Tân redoutait ce moment plus que tout et il s’était juré de combattre jusqu’à son dernier souffle les moindres velléités des usurpateurs.
Et maintenant, alors que ses instincts étaient douloureusement en éveil, aiguisés comme à la veille d’une bataille, il ne doutait pas que l’heure était venue de tenir sa parole.
*
La nuit venait de tomber sur le port, estompant les contours et effaçant les couleurs. Des nuages de pluie traversaient le ciel comme autant de chevaux furieux lâchés sur la plaine. Les lumignons des gargotes dansaient furieusement dans le vent, une nuée de lucioles colorées prêtes à prendre leur envol. A cause du temps inclément, les habitants se cantonnaient chez eux, tapis derrière les murs de leurs demeures à raconter les dernières histoires de la journée en savourant un thé chaud.
Les rues calmes profitaient donc à Monsieur Phi, qui s’était précautionneusement glissé hors de sa maison, habillé de noir pour mieux se fondre dans l’obscurité. Après un regard alentour pour s’assurer que les tueurs à gages du Chinois ne se tenaient pas en embuscade, il se coula dans la venelle qui partait vers le nord. Il rasait les murs, à l’affût du moindre bruit, vérifiant constamment qu’il n’était pas suivi. C’est ainsi qu’il évita la place du marché, trop exposée, et les quais du port où s’alignaient les restaurants illuminés. Ce n’était pas le moment de se faire alpaguer par une connaissance, car il avait à faire.
Quand il eut franchi les portes de la ville, il se permit d’exhaler un soupir de contentement. Les affaires s’annonçaient plutôt bien pour lui. Non seulement il allait prochainement rentrer dans ses fonds, mais une nouvelle opportunité venait de se présenter, qui allait décupler sa fortune. Jamais de sa vie il n’avait connu une telle réussite. Au contraire, depuis longtemps, il était persuadé que la guigne lui collait à la peau, comme les pustules sur un lépreux. Aussi malin que malhonnête, il avait renoncé à ses études pour entamer une belle carrière de crapule, profitant de ses doigts lestes et de ses biceps d’acier. Ce n’était que grâce à l’intercession de sa mère auprès de son frère qu’il avait évité à plusieurs reprises de tâter du fouet et de moisir en geôle. Las de terroriser ses camarades d’école, il était passé à la vitesse supérieure en tourmentant les vendeurs du marché, opération bien plus lucrative où s’exprimait son talent naturel de brute. Mais, malgré tout, la richesse se faisait cruellement désirer et ce n’étaient pas quelques sapèques extorquées ici et là qui allaient lui permettre de vivre comme un roi. Heureusement, les choses allaient changer, et sous peu, on s’adresserait à lui avec autant de déférence et d’humilité qu’à un notable.
La vie était pleine de surprises, se dit-il, pour une fois philosophe. Né sans le sou, il allait mourir plus riche que les marchands qu’il détroussait. Si quelqu’un lui avait dit qu’une rencontre fortuite avec un bonze allait à ce point transformer son existence, il lui aurait ri au nez avant de le passer à tabac. Sa vieille mère aurait été fière de lui, elle qui avait été un modèle de persévérance et d’ingéniosité. C’était elle qui lui avait appris que la fin justifiait les moyens, et qu’honnêteté rimait avec pauvreté. Subitement assailli par la piété filiale, il se promit de lui ériger une tombe si somptueuse qu’elle en oublierait sa triste fin.
Qu’allait-il faire ensuite ? Acheter une vaste demeure et entretenir des maîtresses ? Recruter des truands pour escroquer les nantis ? Suborner le Javanais et le Malabar pour qu’ils se retournent contre leur maître ? Les projets étaient illimités.
Mais il verrait les détails plus tard. Pour l’heure, il trottait, allègre, vers son rendez-vous avec la fortune, si enchanté par ces excellentes perspectives qu’il ne vit pas les deux ombres qui s’étaient glissées à sa suite.
*
— Tiens, voilà ton dernier festin, l’assassin ! commenta le sbire en déposant une gamelle devant les barreaux. Profites-en, car demain, tu n’auras plus de gosier pour avaler !
— Ta mère est décidément une piètre cuisinière, répondit le lettré Dinh. Même un chien ne voudrait pas de ce riz infect.
L ’autre l’injuria avec conviction, les pommettes rouges de colère.
— Cause toujours ! On verra si tu fais le fanfaron devant le bourreau. Je vais d’ailleurs lui toucher deux mots pour qu’il ne t’achève pas du premier coup de hache, histoire de faire durer le plaisir.
Furieux, il partit en agitant le poing.
Dinh esquissa une grimace. Les spectateurs devaient déjà faire la queue sur la place, attendant impatiemment le spectacle. Prévoyant, Postillon Fétide s’était couché tôt pour pouvoir assister, frais et dispos, à son exécution.
— Ce sera un jour inoubliable, avait-il dit, pensif. Non seulement pour toi, mais aussi pour la population. La dernière mise à mort remonte à plusieurs années. Le bourreau, qui s’était saoulé la veille, n’a réussi qu ’à estropier le condamné et il a fallu le finir à la matraque.
Les lèvres plissées de dégoût, Dinh contempla son compagnon roulé en boule. Encore une belle racaille issue de cette ville perdue, florissant sur les faiblesses humaines comme une mouche se repaissant d’une bouse. S’il n’avait pas été maître chanteur, il aurait été espion ou prêteur sur gages, un de ces traîtres qui vous tendent la main pour vous poignarder dans le dos.
Soudain, le lettré sentit la nausée l’envahir. Il avait passé trop de temps à l’ombre, confiné dans une cellule avec la lie de l’humanité, malmené par des sbires sans cervelle. Il voulait voir une figure honnête, il voulait sentir le vent dans ses cheveux, il voulait repartir vers le Nord.
Il s’empara de sa couverture et la soupesa. Trop légère – il n’y arriverait jamais. Il lui fallait du lest pour avoir une chance d’atteindre son but. Que prendre ? La gamelle ne ferait pas le poids non plus. Il commençait à désespérer quand un grattement lui fit dresser l’oreille. Dans le coin de la geôle, le rat énorme venait de faire son apparition, dodu comme un porcelet et aussi lourd que trois pierres. Un sourire éclaira les traits du lettré tandis qu’il se glissait lentement vers la bête, couverture déployée. Le rat crut qu’on s’apprêtait à lui lancer des miettes et se dressa sur son séant, la mine gourmande. D’un geste brusque, Dinh l’emprisonna dans la toile et s’approcha des barreaux.
La lampe à huile, toujours allumée, se trouvait de l’autre côté de la grille. Dinh passa le précieux paquet à l’extérieur et de toutes ses forces, visa la flamme. Le rat, tournoyant dans l’air, donna un coup de patte affolé, ce qui le libéra temporairement, mais au même moment, il heurta de plein fouet la lanterne qui se renversa.
L ’obscurité se fit, aussitôt effacée par la flamme qui jaillit du sol. La paille venait de prendre feu, répandant une épaisse fumée par-dessus des étincelles dorées. Dans cette lumière fantasmagorique, le rat glapit, Postillon Fétide se redressa et Dinh cria à tue-tête :
— Au feu !
*
Dans sa chambre de l’aile est, Monsieur Tho faisait les cent pas, en proie à une grande excitation. Il se demandait s’il allait pouvoir fermer l’œil de la nuit, tant son cœur palpitait d’impatience. Son costume d’apparat, exhumé en grande pompe de la vieille malle, reposait sur sa couche, une merveille de soie et de velours qui n’avait pas vu la lumière depuis au moins une dizaine d’années. Des broderies en fils dorés couraient le long des manches et au bas du vêtement, un moutonnement de motifs nuageux qui suggéraient une grandeur presque céleste. Le nez dans les manches, il avait humé le tissu, pour inhaler l’odeur de sueur et de poussière de ces temps glorieux, quand il fréquentait encore les champs de bataille, un peu en retrait pour observer ses troupes dans la mêlée. Les yeux errant sur l’habit, il se revoyait plus jeune, les épaules tendant l’étoffe, bien droit dans ses bottes. A ses oreilles résonnait encore la clameur des guerriers par-dessus le claquement des bannières et le cliquetis des armes.
C’était un passé magnifique qui allait renaître avec les premières lueurs de l’aube. Après trop de temps à œuvrer dans l’ombre, voilà qu’il était prêt à revenir au premier plan, dans son habit de lumière. Dans ses mains qui avaient su manipuler les hommes et tirer les ficelles, il tenait le destin du pays. Seul un esprit capable d’anticiper et de négocier avait pu réaliser ce vieux rêve de domination. Mandarins et seigneurs le porteraient, triomphant, jusqu’à la nouvelle Capitale qui s’érigerait sur les cendres de l’ancien Empire.
Le souffle court, Monsieur Tho jeta un coup d’œil dans le miroir de bronze accroché au mur. Sa longue barbe lui conférait un air sévère qui allait de pair avec les pommettes décharnées propres aux meneurs. L ’éclat de ses iris n’avait pas faibli, toujours aussi aiguisé malgré son âge. Il dénuda ses dents, longues comme les crocs d’un loup. Il allait en imposer à cette génération insolente qui croyait que la jeunesse pouvait surpasser l’expérience.
Il grommela en se remémorant l’expression impertinente de cet officier du tribunal qui s’était permis de douter de ses capacités. Il se demanda où son incapable de fils avait trouvé ce garçon qui portait si mal l’uniforme. Sans doute quelque part dans la campagne, un rejeton d’illettré venu chercher fortune en ville, un bouseux sans avenir comme il en existait des milliers. Il fallait qu’il lui en parle un de ces jours. C’était un déshonneur pour le tribunal de compter un tel effronté dans ses rangs.
Le général Tho inspira vigoureusement, se dressant de toute sa taille. Il devait essayer de trouver le sommeil pour être à la hauteur demain. Il s’apprêtait à replier son habit quand un mouvement dans le jardin le fit sursauter. Intrigué, il s’approcha de la fenêtre, le cou tendu.
Le vent faisait rage, tourmentant les jacquiers, tirant des bruissements des casuarinas qui bordaient la rivière. Il eut beau inspecter les environs, il ne put rien distinguer dans le gris incertain de la nuit. Sans doute un chat ou un renard en train de chasser, se dit-il, rasséréné. Mais il avait mieux à faire que de scruter l’obscurité. Demain, il allait enfin entrer dans la lumière.
*
Filant sur le vent, Monsieur Phi ne s’arrêta que quand il eut atteint sa destination. Il avança avec précaution, se gardant de passer dans les zones éclairées. A un moment donné, un bruit le surprit et il s’accroupit vivement dans les herbes. Il ne reprit sa progression que quand tout risque fut écarté. De toute façon, il n’était plus très loin. L ’odeur de l’eau le guidait sans faillir, tandis qu’il se repérait par rapport au toit de la bâtisse qui se découpait contre les nuages. A mesure qu’il se rapprochait de la ligne des casuarinas, il se sentait envahi par une ivresse incontrôlée qui le saisissait aux tripes et faisait trembler ses mains. Dire qu’il avait failli la jeter dans la rivière quand il en avait eu fini avec elle !
La silhouette des jarres se dressait devant lui et il dut se refréner de courir comme un fou.
Il s’arc-bouta pour les déplacer, soufflant bruyamment pour se donner du courage. Puis il s’empara de la pelle posée à côté de la porte et se mit à dégager la terre tassée par les récipients. Il avait de bons muscles et ses mouvements aisés dénotaient une certaine habitude, aussi trouva-t-il assez rapidement ce qu’il était venu chercher.
Le chef du marché grogna de plaisir quand il sentit sous sa pelle une protubérance qui signalait la fin de ses peines. Il s’accroupit et se mit à fouiller la terre de ses mains. Il dégagea ainsi un morceau de tissu sale qu’il tâta de ses doigts fébriles. Le vieux avait bien dit l’ourlet… Cependant, il eut beau palper l’étoffe, il ne trouva pas la moindre dent. Il laissa échapper un juron, mais n’eut pas le temps d’achever son blasphème car une voix venait de crier :
— Maintenant !
Tout à coup, il sentit le bout d’une savate lui frapper la mâchoire, tandis qu’une silhouette se penchait sur lui.
— Je le tiens ! s’exclama le jeune Quynh, stupéfait de sa victoire rapide.
Il détourna les yeux, ce qui permit au chef du marché de le faucher d’un brusque mouvement de jambes. Le sbire, déséquilibré, tomba à la renverse, momentanément sonné.
— A nous ! dit le mandarin Tân, émergeant des ténèbres.
— Qu’est-ce que vous venez faire ici ? demanda Monsieur Phi, la bouche mauvaise. Je croyais que les officiers du tribunal quittaient leur poste en début d’après-midi. Pas la peine de faire du zèle, vous ne toucherez pas de prime supplémentaire, allez !
— Je vais peut-être gagner gros en envoyant le fameux Gourmet aux galères. A moins qu’on ne décide de l’écarteler demain pour fêter le retour du mandarin Châu.
Le jeune Quynh se redressa sur son séant en se frottant le crâne.
— Comment ? C’est lui, le Gourmet ?
— Ferme-la ! interrompit Monsieur Phi en lui décochant un coup de poing.
Il se leva lentement et vint se planter devant le mandarin.
— On va enfin s’expliquer, tous les deux !
Et il empoigna la pelle qu’il brandit comme une arme. Avec un ricanement, il tenta d’entailler l’abdomen du mandarin du bout rouillé. L ’outil siffla dans l’air tandis que le magistrat se jetait vivement en arrière. Un peu plus, et ses tripes se répandaient à terre. L ’autre continuait à attaquer méchamment, par à-coups, poussant et feintant, cherchant la tête puis les jambes du mandarin qui esquivait comme il pouvait. Le magistrat savait qu’à ce jeu-là, il ne pouvait que perdre, car si Monsieur Phi avait l’allonge nécessaire pour lui infliger une blessure, lui ne disposait que de son agilité. Impossible d’atteindre l’adversaire à mains nues. Il scruta les alentours, alors que la pelle lui entaillait le bras, creusant un sillon de sang.
— Ah ! Tu veux me couper la main, comme à cette pauvre nonne ? gronda le mandarin en se saisissant d’une bêche providentielle.
— Les deux mains et les deux pieds, tant que j’y suis ! répliqua l’autre, riant aux éclats.
Il lança en avant la pelle et lui aurait troué le thorax si le mandarin n’avait pas paré avec la bêche. Une étincelle jaillit, un frisson parcourut les membres des combattants. A son tour, le magistrat riposta, heurtant la cuisse de Monsieur Phi qui hurla de douleur.
— Et quand j’aurai fini avec tes membres, je te couperai le nez ! cria celui-ci en visant les yeux. Puis je t’arracherai une dent que je vendrai aux bonzesses du monastère !
— Ta cupidité t’a perdu, crapule ! La nonne que tu as assassinée n ’avait sur elle que les dents avec lesquelles elle était née.
Conscient d’avoir été floué, Monsieur Phi émit un grognement sauvage et décupla la force de ses frappes. Il n’était plus là pour blesser – il cherchait bel et bien à tuer. Mais le mandarin s’était entraîné avec les meilleurs maîtres. Chaque coup porté par la pelle était paré par la bêche, ce qui augmenta la colère de Monsieur Phi.
— Tu as été berné par un pauvre bonze ! poursuivit le mandarin, en se fendant avec élégance. Si tu t’étais contenté de ton salaire, tu aurais pu t’en sortir. Le Gourmet était trop gourmand !
— Et toi, tu es moins sot que tu n’en as l’air. Dommage que tu finisses à côté de la nonne qui est en train de se décomposer sous le fondement de ton collègue !
A ces mots, le jeune Quynh sursauta et s’aperçut avec horreur qu’il était assis sur un bras coupé, surgissant du sol comme pour le toucher. Il fit un bond de côté et crut qu’il allait rendre le contenu de son estomac.
— Donne-moi le nom de ton complice, et tu bénéficieras peut-être d’une remise de peine, conseilla le mandarin au forcené.
— Quoi ? interrompit Quynh, éberlué. Le Gourmet n’agissait pas seul ?
Le mandarin évita de justesse un coup en biais de Monsieur Phi, qui avait pris la pelle à deux mains et tapait aveuglément mais non sans une certaine précision. Une lueur étrange brilla dans ses prunelles, une pointe d’hésitation qui n’échappa pas au magistrat.
— Dis-lui comment vous étiez deux à œuvrer ! poursuivit le mandarin, en bloquant la pelle. Deux écritures sur les lettres envoyées, donc deux criminels.
L ’autre fit une pause en l’épiant sous ses sourcils ébouriffés.
— Qu’est-ce que tu dis ?
— Allons, pas la peine de nier. Tu n’as qu’à livrer ton acolyte et le jeune Quynh ici présent témoignera de ta bonne volonté.
Il vint chatouiller le torse de son adversaire avec le bout de la bêche, comme pour le cajoler.
— Mais comment…
— Vite, sinon je vais perdre patience, soupira le mandarin Tân, une note de menace dans la voix.
Quynh était tout ouïe, haletant tel un chiot à qui on va lancer un os à ronger. Son collègue, qui l’avait emmené presque de force sur cette mission nocturne, ne l’avait pas préparé à de telles révélations. C’était renversant, ce dénouement d’un mystère que personne n’avait réussi à débrouiller, et il en était le témoin capital !
Désorienté, le chef du marché allongea un peu trop mollement la pelle, qui passa très loin du ventre de son adversaire.
— Je ne peux quand même pas accuser…
— Arrête de tergiverser ! ordonna le mandarin, l’agaçant sous le menton avec la bêche. Le nom ! Saisis ta chance !
— Le nom ! répéta le jeune Quynh, opiniâtre.
— Eh bien… commença Monsieur Phi, en fixant le mandarin Tân.
Le Gourmet, son expression faraude envolée, affichait une indécision qui irritait le jeune sbire. Quand allait-il cracher le morceau ?
— Allons, l’identité de ton complice est évidente ! articula le mandarin sur un ton sans réplique. Tu crois que j’ignore chez qui nous nous trouvons ?
Un éclair traversa le regard confus de Monsieur Phi, comme s’il venait de se rendre compte de ce qui se jouait à cet instant. Il jeta un coup d’œil sur le cadavre de la nonne, l’air de soupeser le pour et le contre. Soudain, il se fendit d’un grand sourire.
— Bien sûr ! répondit-il, goguenard. Celui qui m’a aidé dans tous ces crimes, c’est mon oncle, le général Tho !
— Voilà ! laissa tomber le mandarin Tân, levant les yeux au ciel. On y est !
A ses mots, il lâcha sa bêche, fit un tour sur lui-même pour prendre de la vitesse et vint percuter l’assassin au niveau de l’occiput de sa jambe tendue. L ’autre s’écroula sans un mot, tandis que le jeune Quynh levait le poing en signe de victoire.
*
— Mais pourquoi ne pas avoir arrêté le général Tho, puisque nous étions dans sa propriété ? demanda le sbire Quynh, le bras passé sous l’épaule de Monsieur Phi qui, à peine conscient, traînait les pieds dans la poussière.
Son compagnon le dévisagea avec une patience infinie.
— Regarde-nous ! Nous ne sommes que deux pour trimballer ce gros tas de muscles jusqu’en ville. Tu crois que le vieux général se serait laissé emmener sans résistance ? Non, il est bien là où il est pour ce soir. Il ne sait pas que son complice vient de le dénoncer et ne risque pas de prendre la fuite, va !
Il resserra sa prise autour du chef du marché, dont le poids approchait celui d’un éléphanteau.
— Demain, reprit le magistrat, il faudra envoyer des hommes pour le neutraliser. Le mandarin Châu sera content qu’on ait enfin attrapé le Gourmet.
— Les Gourmets, précisa Quynh, le front inondé de sueur. J’ai bien compris qu’ils étaient deux dans le coup. Mais je dois dire que tu as fait fort ! Faire craquer cet immonde assassin n’était pas chose facile !
Le mandarin Tân sourit vaguement en accélérant le pas.
— Tu sais, quelquefois, les criminels ne demandent qu’à dire la vérité. Ce qui leur reste de conscience doit les tourmenter et il suffit de les forcer un peu.
— Cette pauvre nonne qu’il a tuée ! On ne savait même pas qu’elle avait disparu !
Le petit sbire semblait navré.
— Mais alors, pourquoi ne l’a-t-il pas mangée ?
— Tu as vu l’état dans lequel elle se trouvait ? énonça le mandarin, péremptoire. Tu aurais envie de manger un corps aussi peu frais ?
L ’image du cadavre suffit à couper court à toute nouvelle question de la part du sbire, au grand soulagement du mandarin Tân. Il n’avait pas le temps d’éclairer la lanterne du jeune curieux. Il fallait mettre ce volumineux prisonnier dans une cellule avant son réveil.
— Dépêche-toi ! lui intima le magistrat. On n’a pas toute la nuit ! Au tribunal, tu diras aux collègues de l’enfermer et demain, tu feras ta déposition. C’est clair ?
— Pas de problème ! Je suis le témoin principal de cette affaire, tu l’as dit.
Pas peu fier de sa position clé, Quynh pressa l’allure et ils arrivèrent sous peu devant le bâtiment officiel.
— Que se passe-t-il ? s’écria le mandarin, l’inquiétude le saisissant aux tripes.
Il se mit à courir en tirant le corps inerte du prisonnier et son compagnon qui tentait de le suivre. Des sbires affolés s’éparpillaient dans tous les sens, tandis qu’une épaisse fumée s’échappait d’une fenêtre du rez-de-chaussée.
— Le feu a pris dans les geôles au sous-sol ! expliqua un officier aux tempes noires de suie. On a maîtrisé les flammes, mais tout le monde est un peu sous le choc.
Le mandarin Tân blêmit.
— Et les prisonniers ?
— On en a retrouvé un. Il a eu vraiment chaud.
— Lequel ? demanda le magistrat d’une voix rauque.
Par-dessus l’épaule du sbire, il vit Postillon Fétide assis dans l’herbe, qui contemplait sans broncher l’agitation autour de lui. Il se précipita vers lui, en abandonnant Monsieur Phi dans les bras de son collègue.
— Où est le lettré Dinh ? cria-t-il en saisissant le maître chanteur par le col.
— Aucune idée, repartit l’autre, profondément désolé. Je me suis réveillé alors que les flammes commençaient à monter et je l’ai entendu hurler : « Au feu ! » Les sbires ont aussitôt débarqué, mais il y avait tellement de fumée que je ne pouvais pas voir ce qui se passait.
Il s’étira en regardant les officiers courir de-ci de-là.
— J’espère qu’on le retrouvera.
Il se massa la nuque avant d’énoncer :
— Tout le monde s’attend à avoir une exécution en règle, alors ce serait dommage qu’il manque à la fête.
Le mandarin pensait à l’assommer d’un coup de poing quand un officier s’approcha de lui, l’air penaud.
— On vient de retrouver un corps calciné dans la prison… Complètement grillé et à peine reconnaissable…
Le sang du magistrat ne fit qu’un tour. Il se sentait défaillir à la nouvelle.
— Un rat énorme qui a fini rôti dans l’aventure ! s’esclaffa l’autre en se tapant sur les cuisses.
Mais le mandarin Tân était déjà sur ses pieds, revigoré par l’annonce. Ce malin de Dinh avait réussi à s’évader, ce qui n ’était pas plus mal ! Quant à lui, il n’était pas encore au bout de ses peines.
— Quynh ! appela-t-il. Viens avec moi ! On a encore du travail sur les bras !
*
— Belle pioche, mais je gagne, dit tranquillement Francisco da Silva en abattant ses cartes.
Joaquim dos Santos, un marin dont les sourcils auraient pu garnir facilement deux pinceaux, soupira sans faire d’histoires. Malgré la carte qu’il avait escamotée dans sa manche, son collègue avait toujours une veine qui dépassait ses prévisions.
— Ça ne fait jamais que quinze parties en ta faveur, fit-il remarquer en tentant de remettre discrètement la carte dans la pile. Je propose une trêve.
— Accordée, répondit da Silva en grand seigneur.
Il se versa un verre de rhum, se gratta les poils du torse et déclara :
— Je commence à en avoir assez d’être ici. Les nouilles me sortent par les trous de nez.
— Qu’est-ce que je ne donnerais pas pour de la morue séchée… Le poisson fermenté des sauvages du coin est franchement infect.
Dos Santos cracha dans ses paumes pour donner une courbe élégante à ses sourcils indisciplinés.
— Plus que deux jours avant de lever l’ancre. Il me tarde d’arriver en Chine.
— C’est plus excitant que ce trou, c’est sûr. Il n’y a que le capitaine qui tire son épingle du jeu, avec la poule qu’il s’est offerte, le veinard.
Francisco da Silva n’était pas homme à critiquer ses supérieurs, mais il y avait des injustices qu’il avait du mal à avaler.
— Bah ! rétorqua son compagnon, tricheur mais philosophe. Quand on est chef, on peut se permettre des privautés avec la plus mignonne des filles du port.
— Privautés payantes, tout de même ! Je ne vois pas la belle se laisser caresser gratis par le capitaine. En plus de sa semence, notre beau commandant doit y lâcher une bonne partie de sa solde.
Les sourcils de dos Santos se trémoussèrent d’hilarité.
— Heureusement que les Chinois le payent bien pour sa marchandise. Sinon il serait réduit, comme nous, à se frotter, toute lumière éteinte, à des filles sur le retour.
— Chanceux, tout de même, le chef, insista da Silva, plein d’envie. En ce moment, alors qu’on est là à croupir sur le bateau, il doit essayer de tirer le maximum de ses sapèques.
— Autant faire travailler les bourses avant de devoir débourser ! asséna son compagnon avec prosaïsme.
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Il déboucha une bouteille d’hydromel épicé qu’il but au goulot.
— A nos collègues qui sont en train de s’amuser au port ! La prochaine fois, c’est nous qui gagnerons au tirage au sort.
Dehors, des vaguelettes se jetaient contre la coque du navire, poussées par un vent qui soufflait en rafales. Les deux hommes, un moment silencieux, écoutaient ce bruit qui allait, sous peu, emplir leurs oreilles quand ils auraient repris la mer vers leur prochaine destination.
Joaquim dos Santos commençait à ramasser les cartes éparpillées quand deux coups brefs frappés à la porte de la cabine l’interrompirent. Ils s’entre-regardèrent.
— Bonsoir, Messieurs, dit un grand gaillard en s’avançant dans la lumière.
Habillé de l’uniforme des sbires, il devait se tenir un peu courbé pour ne pas toucher le plafond. Les pommettes hautes et les yeux étirés détonnaient dans ce corps bien charpenté, que les Portugais n’avaient pas l’habitude de voir chez les locaux fluets. Derrière les épaules découplées du premier, se profilait un autre sbire, dont le visage de gamin trahissait une grande excitation et une curiosité qu’il avait du mal à maîtriser.
Francisco da Silva, qui baragouinait un peu le langage des autochtones, demanda d’une voix rogue :
— Qu’est-ce que vous venez faire sur notre bateau ?
— Eh bien, expliqua le premier sbire, nous sommes à la recherche d’un prisonnier qui s’est évadé cette nuit, et ordre nous a été donné de fouiller tous les navires à quai.
Comme les marins le scrutaient avec scepticisme, il poursuivit :
— L ’homme en cavale est un assassin…
— Il a étripé une vieille femme après l’avoir étranglée, interrompit son assistant, dont le timbre haut perché dénotait un enthousiasme fébrile.
L ’autre lui fit signe de se taire avant de continuer :
— Il est de notre devoir de vous prévenir également que ce fauve est sans pitié. Il est armé et dangereux.
Les marins délibérèrent un moment. Ces sauvages étaient décidément des bons à rien pour laisser fuir un malfaiteur de cette envergure. Da Silva fut amadoué par leur mine sérieuse et haussa les épaules.
— Bon allez-y, vous pouvez fouiller le bateau.
— Mais si vous vous faites étriper, soyez sûrs qu’on vous jettera par-dessus bord pour ne pas avoir d’ennuis, hein ?
Dos Santos fit danser ironiquement ses sourcils aussi épais que des chenilles obèses et indiqua le chemin aux sbires. Il reprit une rasade de rhum tandis que da Silva se calait contre le mur, imaginant les prouesses techniques de leur capitaine.
*
— Tiens, comment tu savais que le fugitif se cachait dans les environs ? demanda ingénument le jeune Quynh, encore sous le choc de l’équipée nocturne.
Le mandarin Tân mit un doigt sur ses lèvres.
— Pas le temps de t’expliquer. Suis-moi, il faut fouiller la cale de fond en comble, et au pas de charge, avant que les matelots ne reviennent sur leur décision.
Il s’engagea à grandes enjambées dans le ventre du navire, cherchant des recoins sombres susceptibles d’abriter un homme. Sur ses talons, le petit sbire contemplait les immenses caissons en bois qui s’empilaient sur le côté, renfermant sans doute des porcelaines bleu et blanc de la région ou des sculptures en ivoire dont les collectionneurs étrangers étaient si friands. Plus loin, des troncs de bois sombre libéraient l’odeur sucrée de résine qui allait bientôt embaumer l’intérieur d’un riche Chinois sous forme d’un paravent ajouré. Bouche bée, Quynh s’émerveillait dans cet antre où des trésors s’entassaient pêle-mêle, recouverts de bâches comme de vulgaires objets remisés.
Le mandarin avait pris de l’avance, sondant les moindres renfoncements, soulevant les toiles, tâtant les balles de soie. Rien ! Se serait-il fourvoyé ? Il sentit une vague de sueur inonder son dos. Si c’était le cas, la situation était sans espoir. Il entendait les chaises s’agiter dans la cabine en haut, comme si les marins s’étaient soudain ravisés. L ’anxiété lui noua la gorge, il se hâta vers le fond de la cale. C’était sa dernière chance.
Une petite porte était encastrée dans la cloison. Un très mince faisceau de lumière s’échappait des interstices. Le cœur battant, il tenta de tourner la poignée. En vain. Qu’est-ce qu’il y avait là qu’il faille mettre sous clé ? Il secoua la poignée, dépité, et se détournait pour réfléchir quand des voix s’élevèrent, amorties par l’épaisseur du bois :
— Allez-vous-en ! Vous avez vu l’heure ?
— Qu’est-ce que c’est ? chuchota Quynh, arrivé à sa hauteur.
Pour toute réponse, le mandarin recula de trois pas et prit de l’élan. D’un coup d’épaule, il défonça la porte et se trouva devant un spectacle qui stupéfia le petit sbire à ses côtés.
*
Dans la cabine, Francisco da Silva en était à hésiter mentalement entre la position du jésuite et celle du crapaud. Laquelle allait choisir le capitaine en ce moment décisif où il fallait concrétiser ? Il allait pencher pour le premier, car le chef ne cachait pas son admiration pour les missionnaires, quand Joaquim dos Santos s’écria, la bouteille à la main :
— Sainte Mère ! Il ne faut pas qu’ils trouvent la cargaison !
*
— Fichez le camp ! Vous voyez bien qu’on est occupées ! dit une voix aigrelette.
Le sbire Quynh fixa sans comprendre les quatre vieilles accroupies autour d’une caisse en bois, en train de jouer aux cartes. Assises sur leurs talons, elles tournaient vers lui des bouilles ridées où se lisait une irritation sans bornes.
— Allez ! Du vent ! s’exclama l’une d’elles. Je suis en train de gagner, alors pas question d’interrompre la partie !
Abasourdi, le jeune homme se tourna vers son collègue, mais celui-ci avait déjà fait un pas en avant.
— Debout, Mesdames ! Nous sommes venus pour vous libérer !
S’il attendait des remerciements de la part des ancêtres, il en fut pour ses frais, car la meneuse s’esclaffa :
— On n’a pas besoin d’être libérées ! On attend de passer de l’autre côté de la mer, au pays de la jeunesse éternelle, n’est-ce pas, Jonc chérie ?
— Pour sûr, Roseau ! Je n’ai pas envie de rester dans cette enveloppe flapie qui n’attend que le suaire.
— Nous non plus ! s’écrièrent en chœur les deux autres femmes, fripées comme des noix. On nous a promis la beauté et des prétendants en Chine, alors, vous pensez, on n’a pas l’intention de moisir ici !
Devant une telle ingratitude, le mandarin Tân commençait à s’énerver.
— Je ne plaisante pas, Mesdames. Si vous ne venez pas avec nous de votre plein gré, je vais devoir employer les grands moyens.
— Comment donc ! s’exclama Quynh malgré lui. Ce sont Mesdames Jonc et Roseau, avec les deux autres disparues ? Je croyais qu’elles étaient mortes et digérées !
— Jeunes vauriens ! siffla Madame Roseau, hargneuse. Du respect devant vos aînées ! J’ai dit qu’on restait ici, alors on reste ici.
Et elle se leva, campée sur des jambes maigrelettes, tandis que ses amies se mettaient péniblement debout, tout aussi déterminées à garder leur position. Le mandarin Tân n’en revenait pas. Devant lui, une bande de petites vieilles s’apprêtait à lui tenir tête, toutes griffes dehors.
— Dis-moi que je rêve !
— C’est un vrai cauchemar, tu veux dire ! souffla le jeune Quynh, épouvanté par l’horreur de la situation.
Ils s’approchèrent lentement des prétendues captives quand Madame Roseau lança l’attaque.
— Allez, les filles, montrons-leur de quoi nous sommes capables !
Donnant l’exemple, elle se précipita sur le mandarin sur ses jambes qui flageolaient. Il crut un moment qu’elle allait se casser le fémur en chemin, mais elle fit un bond et vint lui lacérer le visage de ses ongles acérés. Attaqué par surprise, le magistrat ne savait que faire. Le sang coulait le long de son cou et ses oreilles résonnaient des piaillements insupportables de la vieille. Il se contorsionna à droite et à gauche pour la faire tomber, mais elle tenait bon, les serres solidement plantées dans sa peau. Excédé, les pommettes en feu, il se résolut à lui allonger une gifle qui l’envoya à terre.
— Pas de quartier ! ordonna le mandarin à son collègue qui avait assisté à la scène, muet de saisissement.
A peine eut-il donné cette directive que les autres ancêtres entamèrent la charge, ulcérées par le traitement que venait de subir leur meneuse.
— En avant ! cria Madame Jonc, se lançant sur le jeune Quynh dont elle arracha une touffe de cheveux.
Le crâne lancinant, le sbire se débattit, mais les mèches pleuvaient, plus drues qu’une tonte de forçat, tandis que Madame Jonc s’en donnait à cœur joie. N’y tenant plus, Quynh la prit violemment par les épaules et l’envoya bouler dans un coin de la cabine.
Entre-temps, Madame Sable n’était pas restée les bras croisés. Voyant Madame Roseau hors de combat, elle fonça, tête baissée, pour assaillir le mandarin par-derrière. Un tabouret opportun lui servit de tremplin comme elle prenait son élan pour s’accrocher au dos du magistrat tel un morpion à l’aine d’un abbé.
— Petit voyou ! glapit-elle, en lui plantant ses gencives dans le cou. Comment oses-tu traiter de la sorte une aïeule ?
Si le contact humide des gencives eut d’abord pour effet de le chatouiller, le rire du mandarin Tân mourut dans sa gorge quand une dent solitaire, inexplicablement rescapée d’une chute irrémédiable, vint se ficher dans sa nuque. Il hurla de douleur et, enterrant à jamais tout respect pour les vieilles femmes, recula à toute vitesse pour aller heurter le mur, écrasant impitoyablement Madame Sable contre la paroi. Mais elle se montra indestructible et se mit à beugler de plus belle en continuant à le mordre.
— Espèce de crapule ! J’aurai ta peau !
Encouragée par la démonstration de son amie, Madame Jade s’était jetée à corps perdu contre le jeune Quynh, qui s’était débarrassé de Madame Jonc de brutale façon.
— Tiens ! Prends ça ! siffla-t-elle, en le pinçant perversement au torse et au bas du dos.
Choqué par tant d’agressivité, le sbire décida de ne pas se laisser tripoter aussi férocement par des doigts crochus. Du coup, il la ceintura pour se dégager de son étreinte et ne résista pas au plaisir de la secouer rudement pour lui remettre les vertèbres en place. Comme elle tendait le bras au hasard pour tenter de s’agripper, elle atteignit fortuitement une partie innommable de son individu, sonnant par là son quasi-arrêt de mort. Le sbire, meurtri dans sa chair et blessé dans sa virilité, lui fit faire un tour sur elle-même avant de la projeter contre une balle de tissus qui amortit sa chute.
Cependant, si elles avaient perdu une bataille, elles étaient loin d’avoir perdu la guerre, car pour une ancêtre tombée à terre, une autre se levait et prenait sa place. Et c’est ainsi qu’au bout d’un moment, elles revinrent toutes à la charge, assaillant le mandarin et son coéquipier à quatre contre deux.
A cet instant, la porte s’ouvrit brutalement.