L'esprit de la renarde

Tran-Nhut · Chapitre 4 sur 5 · partie 3/10

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L'esprit de la renarde

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 10 parties.

Monsieur Canh sursauta quand une salve de rires s’échappa de la Salle des Délibérations, qui aurait mérité le nom de Pièce de Repos, voire de Chambre de Sieste. Nul doute que les hommes se gaussaient des pertes subies par un de leurs collègues à ce jeu ridicule des nids de crevettes qui les occupait à plein temps. Ce qu’il faudrait, c’est qu’une unité de forces spéciales – des mercenaires impitoyables, si nécessaire – vienne là-dedans distribuer à droite et à gauche, sans distinction d’âge aucune, des coups de gourdin bien avisés qui ôteraient à cette bande d’oisifs le goût de la fainéantise. Les yeux rêveurs, Monsieur Canh s’imaginait prêt à payer de sa poche une telle intervention, dont le plaisant spectacle justifierait quelques sacrifices.

Las, les seules troupes musclées à sa disposition avaient été dépêchées en ville ce matin même, et au prix de quelles négociations ! Les sbires, qui portaient avec orgueil un attirail de soldat suréquipé, répondaient toujours présents quand il s’agissait de défiler au premier rang pour épater les citadines, mais dès qu’il fallait œuvrer pour le respect de la loi, il fallait aligner quelques sapèques en sus de paroles lénifiantes qui les caressaient dans le sens du poil.

Le jeune homme fit une grimace de mécontentement qui froissa ses traits réguliers d’une finesse presque aristocratique. Sa silhouette aux proportions harmonieuses et aux épaules bien découplées, mise en valeur par une tenue sobre, se découpait contre la fenêtre, un peu voûtée par la tension.

Le front soucieux, Monsieur Canh examinait la feuille qu’il tenait dans les mains. Par un heureux hasard, il était tombé là-dessus en venant au tribunal la veille au matin. Oubliée sur un coin de table avec le macabre colis qui l’accompagnait, elle avait atterri sous sa botte quand il avait fait son entrée dans la salle principale.

— Vous ne savez pas où le mandarin Châu a laissé la clé de l’armoire en bois de sophora ? demanda une voix derrière lui.

Le greffier d’une cinquantaine d’années, qui avait passé la tête par l’entrebâillement de la porte, affichait une mine consternée.

— Aucune idée, dit Monsieur Canh, agréablement surpris par la requête. J’imagine que vous avez besoin de l’ouvrir pour classer les dossiers en souffrance ?

— Pas du tout ! C’est là que sont rangées les boîtes de thé à l’orchidée. Il nous en faut pour accompagner les graines de pastèque que le jeune Quynh vient d’apporter.

Dépité, Monsieur Canh se retint de faire une remarque qui aurait glissé sur le fonctionnaire comme de l’huile sur une poêle chauffée à blanc.

— Eh bien, puisque vous êtes là, dites-moi qui s’est occupé de la plainte concernant cette missive.

— De quoi parlez-vous ? fit l’autre en tendant son cou.

Son interlocuteur agita devant lui la terrifiante lettre qu’il était en train d’examiner. L ’autre se gratta le crâne, perplexe.

— Ah, ça ! C’est vrai qu’on l’a reçue hier matin… Une histoire sordide de membres arrivés en pièces détachées.

— Certes, j’avais bien saisi de quoi il retournait. Mais l’investigation a-t-elle été consignée dans le grand registre ?

— Le grand registre ? répéta le fonctionnaire, tel un perroquet, en battant des cils.

— Oui, vous savez bien, le cahier-qui-sert-à-suivre-les-affaires dont vous êtes censés être responsables, vous et vos collègues.

Monsieur Canh fulminait pendant que son associé affichait un faciès dénué d’expression. Etait-il possible que de pareils incompétents prétendent servir la justice ?

— Donc, si je comprends bien, personne ne s’est intéressé à cette lettre qui expliquait l’effroyable envoi ?

L ’autre mâchonnait une graine de pastèque en tentant de rassembler ses souvenirs.

— Ah, mais on était bien obligés de s’y atteler, puisque deux paysans sont venus signaler la disparition de leurs mères respectives. Justement, il s’agissait des vieilles que mentionnait la lettre…

— Mesdames Jonc et Roseau.

— C’est cela même, résuma le fonctionnaire, une lueur s’allumant faiblement dans les profondeurs vides de son regard.

— Qui a donc commencé l’investigation ? questionna Monsieur Canh avec une patience infinie.

— Mais personne ! Comme je vous l’ai dit, le paquet est arrivé hier seulement ! Les vieilles sont mortes. Où est l’urgence ?

Monsieur Canh se retint de frapper son collaborateur. Pour cacher sa fureur, il se détourna et planta ses ongles dans ses paumes. Placide, l’autre recracha un tégument et se mit à se curer les dents en faisant d’insupportables bruits de succion.

A ce moment, des cris s’élevèrent dans l’entrée tandis qu’un bruit de pas précipités résonnait dans le corridor.

— Mais lâchez-moi ! protesta une voix courroucée. Il y a maldonne ! Vous vous trompez de personne, je vous dis !

— A d’autres ! On va te jeter en geôle, avec les truands de ton espèce !

— Bas les pattes ! Ne t’avise pas de toucher à ma personne avec tes mains moites !

— Hé, pas de manières entre nous ! Tu feras moins le grand seigneur quand tu croupiras sur la paille souillée de nos cachots, va !

Le battant de la porte s’ouvrit violemment et la troupe de sbires fit son apparition, encadrant le prisonnier, un homme maigre et furieux qui se débattait comme un forcené.

— Tenez, Monsieur Canh, voici l’assassin qu’on recherche ! Il a suffi de quelques portraits dans la ville pour que des habitants observateurs le dénoncent !

— Assassin, moi ? s’étonna le prisonnier, le sang se retirant de sa figure. De qui ?

— Fais pas le malin, toi ! cracha le sbire en chef. Tu sais bien que grâce à toi, la mère Prune est passée de vie à trépas. Quand on est intervenus, elle était raide morte sur sa chaise avec son poitrail à l’air. Si ça se trouve, tu l’as aussi violentée !

Monsieur Canh pensa qu’il était temps d’intervenir.

— Lâchez-le ! ordonna-t-il. Vous porterez les accusations en temps voulu, Monsieur Ma.

Il se tourna vers l’homme que les sbires avaient traîné au tribunal. Ses pommettes d’une pâleur extrême soulignaient un regard perçant mais bouleversé. Dans la lutte avec les hommes du tribunal, ses cheveux s’étaient échappés de son bonnet de lettré et retombaient sur ses épaules en longues mèches désordonnées.

— Identifiez-vous ! lui intima-t-il avec autorité. Vous êtes soupçonné d’avoir tué Madame Prune, tenancière de l’auberge de La lune rose.

— Je suis le lettré Dinh, marmonna le prisonnier. Mais sur la tête de ma mère, je n’ai jamais commis le crime que vous citez !

— Je me porte garant de son intégrité.

Tous se tournèrent vers celui qui venait de parler. C’était un grand gaillard en veste défraîchie, dont la carrure suscitait une franche envie parmi les sbires qu’il dominait d’une tête. Le front intelligent démentait la mise négligée, et les yeux brillaient de détermination dans un visage tanné par le soleil.

— Et vous êtes ?

— Vas-y, Tân, dis-lui ! s’exclama le lettré Dinh, qui n ’avait pas vu son ami suivre la troupe. Mets-leur-en plein la vue !

— Je suis le lettré Tân, énonça l’autre. S’il y a le moindre doute sur l’innocence de mon ami, sachez que je m’emploierai à le lever très vite.

A la mention de son nom, Monsieur Canh pâlit.

— Et comment comptez-vous blanchir le suspect ?

— Je propose mes services au tribunal pour enquêter sur cette affaire de mort inexpliquée, si vous l’acceptez.

Le chef des sbires éclata de rire.

— Tu as beau être lettré, ça ne suffit pas pour rentrer dans les rangs de l’élite qui sert la justice dans ce tribunal dont la réputation n’est plus à faire.

— C’est quelqu’un d’extrêmement perspicace, tiens-le-toi pour dit ! rétorqua le lettré Dinh. Il réfléchit plus vite que tous vos cerveaux attachés ensemble, et il sait lire et écrire, lui !

Monsieur Ma haussa les épaules et s’adressa à Monsieur Canh.

— Le plus simple, c’est de jeter l’assassin en prison en attendant le retour du mandarin Châu, qui le pendra sans autre forme de procès, qu’est-ce que vous en dites ?

L ’autre fit la moue devant cette suggestion. Il croisa les bras sur sa poitrine et fit face aux hommes qui dégageaient une forte odeur de sueur.

— Bon, vous pouvez disposer, Messieurs les sbires. Vous avez fait votre travail – de façon irréprochable, je vous l’accorde. Maintenant il m’appartient, en tant que responsable du tribunal en l’absence du mandarin Châu, de décider de la marche à suivre.

Non sans dépit, les sbires se retirèrent en faisant tournoyer leur trique.

Demeuré seul avec l’accusé et son compagnon, Monsieur Canh s’inclina.

— Désolé de vous avoir fait subir les inanités des sbires. Ils n’ont pas été recrutés pour la taille de leurs méninges.

— Ni pour la grâce de leurs manières, ajouta le lettré Dinh en rajustant son col.

Son ami enchaîna :

— Alors, que pensez-vous de ma proposition ? Je suis prêt à travailler sans solde pour élucider cette affaire.

— C’est dire s’il est certain de mon innocence ! intervint Dinh, le doigt levé.

Monsieur Canh toussota, visiblement gêné.

— J’apprécie énormément votre offre car, pour être honnête, ce tribunal est une vaste plaisanterie gérée par des bouffons en uniforme. Je crains que la vérité ne soit jetée aux oubliettes si l’enquête est confiée à un membre de l’administration. Vous êtes peut-être le meurtrier de Madame Prune, Lettré Dinh, mais il me faut des preuves de votre crime, et non une simple dénonciation. Si je les laisse faire, la mort de la tenancière ne sera toujours pas élucidée dans une centaine d’années, et vous serez de toute façon exécuté au retour du mandarin Châu, qui ne s’embarrasse pas d’investigations ni de procès.

Il soupira, avant de reprendre :

— Cependant, je ne suis qu’adjoint en charge des affaires pendant le voyage du mandarin…

— Laissez-moi au moins le temps de travailler là-dessus tant qu’il sera ailleurs ! insista l’ami du lettré Dinh. Je dispose de combien de temps ?

A l’évidence, Monsieur Canh hésitait.

— Vous avez cinq jours avant que le mandarin Châu ne reprenne les choses en main au tribunal.

— Cinq jours ! Ça me va ! Je commence de suite !

Le lettré Dinh glissa un regard intrigué vers le jeune adjoint qui étudiait avec intérêt son ami.

— Je suis le premier à vous être redevable, Monsieur Canh, mais j’aimerais bien savoir pourquoi vous acceptez aussi facilement la proposition du lettré Tân.

L ’autre s’inclina gravement et répondit :

— Parce que c’est le lettré Tân qui, l’autre nuit, a sauvé ma femme des griffes de malandrins chinois.

*

Encadré par deux sbires, le lettré Dinh avançait de mauvaise grâce dans les couloirs du tribunal. Jamais de sa vie il n’avait subi un tel camouflet. Un cochon, sanglé dans sa couenne, qu’on menait au marché était mieux traité que lui. Pour le presser, l’un des gardes lui avait flatté le mollet avec son bâton, y imprimant une marque cuisante qui le lancinait furieusement. Le chef des sbires, qui avait tenu à s’occuper de lui personnellement, les conduisait d’un pas allègre vers la prison souterraine.

— Allez, du nerf ! On ne lambine pas dans les locaux où de respectables fonctionnaires s’échinent au travail ! Ta place est aux côtés des voleurs de poules et violeurs de femmes.

Dinh allait répondre à l’affront quand il aperçut une silhouette connue qui se dirigeait vers eux.

— Monsieur Joli ! s’écria-t-il en reconnaissant le jeune homme qui arrivait, la démarche sautillante et le sourire aux lèvres. Qu’est-ce que vous faites dans cet endroit sordide ?

L ’autre sursauta, tiré de sa rêverie. Sa figure blanchit soudain et il mit précipitamment la main dans sa poche. Pas assez vite, cependant, pour escamoter la ligature de sapèques que Dinh remarqua non sans un pincement au cœur.

— Traître ! laissa tomber le lettré, dégoûté. Vous auriez pu dresser un portrait plus réaliste de ma personne. Les lèvres étaient trop minces et les épaules trop étroites ! Aucun sens de l’observation !

La bouche hautaine, il suivit les sbires qui raclaient leur gourdin contre le mur en descendant joyeusement les marches vers les cellules. Situés au-dessous du tribunal, les quartiers des prisonniers étaient pratiquement privés de lumière, mais bénéficiaient d’une fraîcheur humide qui faisait prospérer des moisissures verdâtres d’une éclatante vigueur. A cause de la proximité du fleuve, une odeur d’eau filtrait à travers les parois et faisait rêver à un monde libre que les prisonniers n’étaient pas près de retrouver.

— Nous y voilà ! annonça Monsieur Ma avec grandiloquence. C’est petit, mais douillet. Fais comme chez toi !

Il donna une grande tape dans le dos du lettré et partit d’un rire enjoué.

— Profite bien de la vie avant que le mandarin Châu ne vienne te la prendre !

Dinh atterrit à genoux dans une geôle sombre, fermée par une rangée de barreaux. Il se retourna pour fixer le chef des sbires.

— Rappelle-toi qu’il me faut des vêtements propres et une nourriture pas trop épicée, sinon je me plaindrai à ton supérieur.

Il haïssait ces individus au cou épais et au cerveau atrophié, qui tenaient plus du taureau que de l’homme. Il aurait dû écouter l’ami Tân et déguerpir au plus vite de ce maudit port sudiste dont la population était constituée de délateurs et de coupe-jarrets. Pourquoi était-il allé se fourrer dans cette situation impossible ? A cause d’une petite crapule au regard de velours, il était maintenant accusé du meurtre d’une femme qu’il n’avait jamais vue auparavant ! Le mandarin Tân avait beau prendre les affaires en main, il fallait une confiance inouïe pour garder l’espoir d’être innocenté avant le retour de l’abominable responsable du tribunal. Aux dires de ses subalternes, ce dernier avait la justice leste, voire expéditive. Dinh sentit une sueur malsaine ruisseler dans son dos. Il était trop jeune pour mourir ! Tant de talent gâché ! Et l’humanité qui allait être privée d’un lettré sémillant et plein de promesses !

— Alors, ce sera quoi pour vous ? Décapitation ou écartèlement ? Quelquefois le mandarin Châu pousse la clémence jusqu’à autoriser la pendaison, mais il ne faut pas trop compter là-dessus.

Le lettré se retourna brusquement. Tapi dans l’ombre de la geôle, un autre prisonnier mâchouillait un brin de paille en l’examinant avec curiosité. Il portait une tunique de coupe élégante, mais maculée par un séjour assez long dans l’humidité ambiante. D’une quarantaine d’années, il ressemblait à une fouine à qui on aurait collé une moustache et des yeux inquisiteurs qui ne cessaient de tournoyer dans leurs orbites.

— Pour moi, ce sera bientôt la liberté, renifla Dinh. Je suis innocent du crime dont on m’accuse.

— Qui est ?

— Meurtre d’une femme.

L ’autre siffla entre ses dents.

— Ah, bien. Les peines que j’ai citées, c’était pour des chapardeurs de fruits et des lapideurs de chiens. Mais les meurtriers seraient plutôt écorchés vifs avant d’être brûlés à petit feu. A moins qu’ils ne soient ébouillantés après une flagellation collective. C’est selon.

Le lettré refoula une vague de panique.

— Et vous, quelles joyeusetés vous attendent ?

— Oh moi, je crois qu’ils se contentent de me garder ici pour informer les nouveaux arrivants de leur sort.

— Votre délit étant…

Son interlocuteur se racla la gorge.

— J’écris des pamphlets.

— Ils sont si mauvais que ça ? demanda Dinh.

— Il paraît que certaines personnes en prennent ombrage. Mais c’est parce que mes écrits dévoilent une vérité qu’elles préfèrent taire.

Dinh dévisagea la fouine à moustache, intrigué.

— Les sujets que vous abordez sont d’ordre politique ou religieux ?

— Disons que je traite de sujets de société, résuma l’autre, évasif. Des questions d’ordre social, si vous préférez.

Mais, titillé, le lettré voulait en savoir plus.

— Une diatribe contre le confucianisme ? C’est un système exécrable qui mérite d’être démantelé.

Las d’être harcelé, l’autre finit par cracher le morceau.

— Non, pas exactement. Mon dernier texte décrivait comment Madame Rose avait trompé son vieux mari avec le garçon d’écurie, dont l’anatomie n’avait rien à envier aux bêtes qu’il soignait. Le précédent énumérait avec minutie les obsessions charnelles de Monsieur Khiêm, marchand d’épices.

— Je vois. Sans doute ces productions littéraires étaient-elles envoyées aux principaux intéressés ?

— Bien évidemment.

— Moyennant sapèques sonnantes et trébuchantes pour en limiter la distribution ?

— Cela va de soi.

Le lettré conclut d’une voix blanche :

— Du chantage, en somme.

— C’est un vilain mot employé par mes détracteurs, qui me meurtrit particulièrement, reconnut la fouine.

A ce moment, un sbire apparut dans l’escalier et les héla avec bonhomie.

— Alors, tu l’as mis au parfum, Postillon Fétide ? Il connaît maintenant toute la panoplie des supplices qu’on offre à nos hôtes ?

Il se tourna vers Dinh et lui fit un clin d’œil.

— Tiens, une visite pour toi, l’assassin ! C’est ton ami qui vient voir comme tu es bien installé chez nous.

Il s’effaça pour céder le passage au mandarin Tân, voûté pour descendre dans le boyau. Celui-ci contempla pensivement la cellule que Dinh partageait avec un compagnon. Deux nattes en jonc déroulées à même le sol présageaient des nuits humides. Il n’y avait rien d’autre dans la pièce, à part un seau et un baquet d’eau claire, sans doute pour permettre aux prisonniers de se laver. D’ailleurs, quoique exiguë, la pièce était propre et dépourvue des remugles habituels qui soulevaient le cœur.

— Eh bien, voilà ton vœu exaucé à présent, dit-il à Dinh. Des jours supplémentaires dans cet agréable port de Faifo, comme tu le souhaitais.

— Oh, ça va ! riposta Dinh, maussade. Je n’en demandais pas tant.

— Alors, raconte-moi tes frasques d’hier soir. Qu’est-ce que tu m’as encore caché, que je devrais savoir pour tenter de t’aider ?

Le mandarin Tân s’assit sur un tabouret qui se trouvait devant la cellule et allongea ses jambes, prêt à entendre toutes les turpitudes nocturnes de son ami.

— Quoi, que veux-tu savoir ? J’ai passé une excellente soirée à parler littérature avec un soi-disant poète qui prétendait posséder un manuscrit chinois d’une grande valeur intellectuelle. Ma curiosité fortement excitée, j’ai demandé à y jeter un œil. Malheureusement, cet écrivain d’opérette ne l’avait pas sur lui.

— Tiens donc ! s’exclama le mandarin Tân, mimant un effarement qu ’il était loin de ressentir.

Dinh se gratta nerveusement la tête.

— Eh non ! Le précieux manuscrit était remisé dans sa chambre, qui se trouvait justement à l’étage de l’auberge de La lune rose, où nous étions en train de boire du thé.

Son compagnon leva des sourcils exaspérés.

— Et tu t’y es rendu, la bouche en cœur ?

— Forcément ! L ’idée de passer à côté d’un écrit qui fait scandale en Chine ne m’a même pas effleuré l’esprit. Je suis monté dans la chambre, en attendant que Monsieur Joli règle les consommations.

— Il n’avait pas assez d’argent sur lui, alors tu es revenu sur tes pas pour tuer la tenancière ? proposa ironiquement le mandarin.

— Ce serait trop simple, fit Dinh. Non, en fait, j’ai dû me tromper de chambre et je me suis retrouvé dans le bureau de la patronne. Celle-ci, qui est arrivée peu après, s’est étouffée toute seule à son bureau.

Le mandarin se pencha en avant, l’étonnement se lisant sur son visage.

— Toute seule ? Elle a avalé son thé de travers ? Ou mangé un trop gros morceau de gâteau ?

— Non, elle n’a rien consommé dans le bureau. C’est ça qui est étrange. Elle s’est assise, puis elle a commencé à grogner comme une truie qu’on égorge. Quand je suis arrivé à ses côtés, elle était déjà inconsciente.

Dinh grinça des dents.

— Je me suis éclipsé après avoir donné l’alerte, mais l’écrivaillon a mis les sbires sur mes traces en établissant un signalement grotesque qui lui a rapporté une somme rondelette.

— C’est donc la vieille Madame Prune que vous avez assassinée ?

C’était Postillon Fétide qui venait de parler, en laissant courir un doigt sur sa moustache.

— C’est Madame Prune qui est morte, rectifia le lettré. Et si vous avez suivi l’échange, vous aurez compris qu ’elle est morte sans mon aide.

— Comme vous voulez, reprit l’autre, que la précision n’avait pas l’air d’émouvoir. N’empêche que c’est une surprise d’apprendre qu’elle n’est plus de ce monde, cette brave magouilleuse.

— Magouilleuse ? Comment donc ? demanda le mandarin, intéressé par les propos du délateur né.

— Tout le monde sait que la mère Prune était une commerçante zélée dont le sens des affaires était plus développé que la probité. La lune rose était une récente acquisition : cela fait juste un an qu’elle a ouvert l’auberge avec vue imprenable sur le fleuve.

Il afficha une mine de connaisseur.

— C’est un endroit très couru pour des rendez-vous en tous genres. On y vient pour conclure des marchés ou pour discuter art et poésie. En tout cas, l’argent qui rentrait ne faisait pas des petits dans la caisse : il passait directement dans les mains avides du fils de la dame. Dommage pour elle que son rejeton ait délaissé ses études pour les tables de jeu.

*

Penché sur la liste des employés du tribunal, Monsieur Canh tentait d’assigner des noms aux différentes affaires ouvertes depuis quelque temps, et qui n’avaient toujours pas trouvé de conclusion. Le vol des sous-vêtements en soie de Monsieur Ly était encore irrésolu, ainsi que l’enlèvement des canards de Madame Bo. La plainte de Monsieur Cho concernant l’envoûtement de sa femme par le marchand de fards était restée aussi en suspens, tout comme le cas de querelle de voisinage qui avait fait douze blessés. Apparemment, les officiers du tribunal se contentaient de consigner les affaires et de les enterrer sous un fatras de paperasses avant de se livrer à leurs distractions préférées. Il était grand temps de changer ce comportement scandaleux.

— Il paraît qu’on vient d’arrêter l’immonde assassin de ma mère ! s’écria une voix rogue. Tu l’as fait découper en petits morceaux avant de le jeter aux cochons ?

Monsieur Canh leva la tête. Il réprima une moue de lassitude en apercevant le visage séduisant mais colérique de son visiteur. Vêtu de blanc en signe de deuil, celui-ci portait néanmoins une veste taillée avec élégance qui ne gâchait pas la musculature avantageuse dont il était fort conscient. C’était bien le moment ! Il avait assez vu ce fils gâté qui venait réclamer vengeance, alors qu’il avait largement profité de sa génitrice de son vivant.

— Effectivement, nous avons mis sous les verrous un suspect, mais il reste encore à le juger avant de décider s’il est coupable.

— Le juger ? demanda Monsieur Phi, la mâchoire tombant d’effarement. Depuis quand s’embarrasse-t-on de juger les gens dans ce tribunal ?

— Depuis que j’en suis responsable, en l’absence du mandarin Châu, répliqua Monsieur Canh avec fermeté.

Son interlocuteur vint s’appuyer contre la table, comme pour le dominer.

— Tu ne sais pas ce que c’est que de perdre sa mère dans de pareilles circonstances ! Elle était tout pour moi ! Elle n’avait que des qualités, elle prenait des initiatives de génie et avait encore des projets plein la tête. Et la voilà brutalement fauchée dans l’automne de sa vie ! C’est insupportable ! Et je ne peux même pas lui offrir des funérailles convenables !

— Tu sais bien qu’on doit attendre le retour du mandarin Châu pour pouvoir s’occuper du corps. Il ordonnera peut-être une autopsie – c’est une décision que je n’ai pas l’autorité de prendre. Pour l’heure, elle repose dans une salle froide, où elle ne sera pas dérangée.

— Espèce de bureaucrate sans audace, tu ne vois pas que ça me crève le cœur de la voir dans cette pièce humide, sans personne pour lui rendre les respects qui lui sont dus ?

Monsieur Canh battit des cils devant un tel déballage de sentiments insincères. Nul n’ignorait que Monsieur Phi aimait sa mère surtout pour les sapèques qu’elle lui prodiguait.

— Figure-toi que tu n’es pas le seul fils orphelin qui vient demander justice ! En ce moment même, deux paysans sont en train de pleurer la mort de leurs mères. Et je t’avouerai qu’elles ont subi un sort pire que Madame Prune !

Il darda un regard exaspéré sur Monsieur Phi qui affichait une expression hautaine.

— Oui ! Dis-toi que ta mère n’a pas connu l’ignominie d’une mutilation posthume, alors que les deux pauvres femmes ont été débitées comme de vulgaires bêtes, dont on aurait dispersé les membres aux quatre vents !

L ’autre renifla sans montrer de compassion.

— Et alors ? Ce ne sont que des paysannes ! Elles ont dû en découper, des canes, pour nourrir la famille, et aujourd’hui, c’est leur tour. C’est triste pour elles, mais je n’y peux rien.

— Comment donc ? Tu ne sais pas que la pire des choses est de mourir privé d’intégrité corporelle ? Leurs âmes vont errer sans sépulture décente, et elles seront vouées au tourment éternel.

Monsieur Phi fit un geste de la main qui signifiait clairement son désintérêt.

— Et tu as arrêté leur meurtrier ?

— Pas encore, mais je vais lancer les sbires à ses trousses, tu peux en être certain. Un crime aussi horrible ne peut rester impuni.

— Fais comme tu veux, puisque tu es promu chef pendant un court laps de temps. Mais je te signale que tu as des priorités.

Il croisa les bras sur sa poitrine en martelant ses mots.

— C’est bien beau de vouloir servir la justice, mais n’oublie pas que les liens de sang sont plus importants que tout.

Les yeux rivés sur le responsable du tribunal, Monsieur Phi asséna un coup sur la table, le poing fermé.

— Au cas où tu l’aurais oublié, cousin, Madame Prune était ta tante !

*

— Il n’y a pas de temps à perdre, vous devez vous prémunir contre les velléités commerciales des producteurs du Sud ! Si vous n’y prenez pas garde, vous serez bientôt évincés par les marchands de Malacca. Depuis longtemps, ces Malais contrôlent les échanges de poivre, de cire d’abeille et de benjoin avec l’Est de Sumatra. Ils gèrent le transit de l’or, du camphre et des textiles entre la péninsule malaise et Java. Ils chapeautent également le transport de la muscade et des pierres précieuses vers Bornéo. Mais leur influence rayonne aussi vers les Indes, la Perse, le Siam. Il suffit que vous lâchiez du lest pour qu’ils vous passent sur le corps !

Celui qui parlait à l’assemblée des chefs de guilde était un homme d’une soixantaine d’années, au corps sec et à la barbe blanche savamment taillée. Il déployait sa silhouette longiligne devant un parterre d’une trentaine de personnes, toutes habillées de tuniques de soie de la meilleure facture.

La réunion se déroulait dans la maison du clan des Yuan, des marchands chinois du Fu-chien établis à Faifo depuis quelques générations. Sur le mur nord de la vaste salle courait une fresque représentant Thiên Hau, une divinité originaire de cette région de Chine, une lampe à la main pour guider les navires à travers les flots démontés. Des colonnes peintes s’élevaient pour rejoindre la poutre faîtière où rampaient des serpents de mer sculptés. Derrière l’orateur, des panneaux muraux dépeignaient des scènes maritimes qui retraçaient l’arrivée de cette famille sur le sol du Dai-Viêt.

— Je vous en conjure, mes amis, ne prenez pas à la légère la menace que représente Malacca, forte d’une longue expérience d’échanges avec les Occidentaux !

Il se pencha vers l’auditoire tenu en haleine, qu’effrayaient ces échanges commerciaux qui se faisaient pratiquement à leur porte, sans qu’ils y aient part.

— Vous n’êtes pas sans savoir qu’il y a une centaine d’années, les Portugais ont pris possession de cette cité stratégique, placée dans le détroit qui porte son nom, et qu’ils contrôlent aujourd’hui le passage des biens vers Goa et Zanzibar.

Ces noms étrangers, nimbés du parfum indien et de l’énigme africaine, résonnaient mystérieusement sous la voûte, comme si les serpents marins s’étaient mis en mouvement et entraînaient sur leur dos tous ces chefs de guilde, un moment portés par les vagues de la mer de Chine et les courants de la mer d’ Andaman. L ’imagination débridée, ils voyaient surgir des flots des cités miroitantes sentant la cardamome et le girofle, truffées de mines d’or et de pierres précieuses.

— Mais nous ne commerçons pas beaucoup avec ces pays lointains, protesta Monsieur Duy, chef des producteurs de bois rares. En quoi ce trafic nous concernerait, Monsieur Tho ?

Monsieur Tho, l’orateur, interrompu dans son discours par cette question opportune, reprit immédiatement la parole.

— Effectivement, c’est une bonne remarque, déclara-t-il en lissant sa belle barbe blanche.

Monsieur Duy, les narines dilatées de fierté d’avoir été ainsi jugé par le meneur de jeu, pivota imperceptiblement la tête afin que tous puissent admirer son profil intelligent.

— Cependant, poursuivit Monsieur Tho, vous ne pouvez ignorer que les Portugais ont établi d’autres comptoirs dans cette partie du monde… Je veux parler de Macao et de Nagasaki.

Un vent glacial balaya soudain la salle pétrifiée.

— Or, la Chine et le Japon sont des pays friands de nos marchandises, si je ne m’abuse. Où vont nos soieries ? Qui achète notre production de bois d’aigle ? Le gingembre, l’anis, le styrax : voilà ce qui les intéresse chez nous, n’est-ce pas ?

Les chefs de guilde hochèrent la tête de concert.

— Vous voulez dire que les marchands de Malacca, grâce aux Portugais, pourraient étendre leur emprise jusqu’au Nord de l’ Asie ? demanda Monsieur Bon, de la guilde des potiers.

— C’est exactement cela ! Imaginez que vos bols décorés soient supplantés par la céramique de Sukhothai. Les Siamois, très présents à Malacca, seraient fort capables de faire pression pour introduire leurs produits dans la boucle commerciale qui va vers le nord. Vous me suivez ?

Il y eut un moment de silence, chacun pesant les conséquences de nouveaux intrus dans les circuits existants. Cela représentait un danger indiscutable, car si les producteurs locaux n’arrivaient plus à écouler leurs stocks vers les pays importateurs, les échanges seraient en chute libre et Faifo, en tant que port, verrait son activité péricliter.

La mine grave, les chefs de guilde se grattaient qui le menton, qui le pied, en essayant de récapituler la situation. Mais Monsieur Tho n’avait pas fini de les inquiéter.

— Je vous parlais donc de l’enclave portugaise dans la péninsule malaise. Cependant, sachez qu’il y a quelques années, les Hollandais sont entrés en lice et ont tenté de ravir Malacca aux Portugais. Ils n’ont pas réussi. En revanche, ils ont installé un comptoir sur l’île de Java et sont en train de s’étendre un peu partout dans l’archipel, parvenant jusqu’aux Moluques.

Monsieur Duy, qui voulait revenir sur le devant de la scène, objecta :

— Peut-être que les Hollandais se sont bien implantés dans les îles des Célèbes, mais à Faifo, ils ne sont guère nombreux. Pourquoi aurions-nous peur d’eux ?

Le chef des producteurs de bois entendit avec satisfaction une rumeur qui prouvait l’adhésion de ses pairs à son interrogation et se tapa la cuisse d’un air pénétré.

Monsieur Tho, qui n’attendait pas une si bonne résistance de la part de ces confréries professionnelles, se pencha en avant, les prunelles de braise.

— Vous n’avez pas tort, Monsieur Duy. Nous ne comptons pas beaucoup de Hollandais dans notre port. Cependant, je peux vous assurer qu’ils fourmillent dans le nord du pays, car l’Empereur Lê et le seigneur Trinh s’entendent mieux avec eux qu’avec les Portugais.

— Vous voulez dire que les Lusitaniens ont la faveur de notre honorable seigneur Nguyên ? voulut savoir Monsieur Sau, chef de la guilde des tisserands.

L ’orateur croisa les bras et fit face à son interlocuteur qui balançait négligemment son soulier où tressautaient des perles multicolores.

— C’est cela même, convint Monsieur Tho. Pourtant, il y a un autre facteur qui montre qu’il faut prendre en considération ces Européens.

Pour s’assurer de toute l’attention de son auditoire, Monsieur Tho fit une petite pause. Quand tous les yeux furent rivés sur sa personne, il laissa tomber :

— Les Hollandais vont représenter un poids non négligeable dans les flux commerciaux, parce qu’ils viennent de fonder la Compagnie réunie des Indes orientales, qui gérera les échanges de la région. Je vous prédis que cette compagnie gagnera en importance dans les années à venir, et qu’il faut la prendre en compte dès aujourd’hui.

Son regard aigu sous des sourcils de neige passa sur l’assistance pour marquer ses mots. Chacun réfléchit intensément, ingérant cette nouvelle donne pour tenter d’en cerner la portée dans son propre champ d’activité. Ce qui était clair, c’est que dans les eaux territoriales allaient croiser de nouveaux vaisseaux qui transporteraient des cargaisons venues de contrées lointaines, une concurrence évidente pour la production locale.

Au bout d’un moment, Monsieur Duy revint à la charge, les lèvres plissées de défiance.

— Alors, face à cette conjoncture préoccupante, que nous suggérez-vous ?

C’était à ce point précis que conduisait tout l’argumentaire de Monsieur Tho. Les fils qu’il avait tissés autour de la situation économique et géographique venaient se nouer là – dans cette interrogation émise par le chef des producteurs de bois.

— Ce que je préconise, énonça Monsieur Tho avec une lenteur calculée, c’est que vous vous prémunissiez contre une invasion de votre marché. Il y a plusieurs acteurs en jeu : aux côtés des Portugais et des Hollandais, acheteurs pour leurs pays et convoyeurs de marchandises, on trouve les importateurs chinois et japonais, qui représentent nos principaux clients. Il suffit de les mettre de notre côté, pour que les uns augmentent un peu les frais de transport pour les Malais, et que les autres affichent une préférence pour nos biens.

Il scruta la salle avant d’asséner la conclusion qui s’imposait d’elle-même.

— Pour ce faire, il faut réunir des fonds qui serviront à – comment dire ? – influencer favorablement les intéressés et amadouer les rétifs. Je vous propose mes services pour gérer cette somme. N’étant pas associé à une guilde quelconque, je ne favoriserai pas un secteur particulier. En tant que général à la retraite, je dispose de contacts stratégiques qui me permettront d’approcher directement les Portugais et les Bataves, ainsi que les Chinois. Et pour finir, dois-je vous rappeler que par ma belle-famille, j’ai une vision précise des commanditaires japonais qui influent tant sur les importations ?

Il inclina gravement la tête, ravi de constater que l’assistance accueillait assez positivement cette proposition. Néanmoins, il restait un point primordial à régler.

— Votre plan me semble astucieux, concéda Monsieur Bon qui avait vraisemblablement graissé quelques pattes dans son existence. Mais nous nous demandons tous à combien se monteraient les cotisations pour ce fameux fonds.

Un silence se fit, tandis que Monsieur Tho se caressait la barbe.

— A la louche, mes amis, je dirais que chaque guilde devrait donner trois lingots d’or pour commencer.

Un brouhaha s’éleva, chacun discutant avec son voisin sur la somme à payer.

— Trois lingots, c’est beaucoup ! gémit Monsieur Duy. Pensez-vous que ce soit vraiment nécessaire ?

— C’est à ce prix que nous maintiendrons notre position sur le marché, assura le général. Ce ne sont pas quelques ligatures de sapèques qui vont satisfaire nos interlocuteurs, vous pouvez me croire.

Mais l’exportateur de bois lâchait moins facilement des lingots d’or que des contestations fougueuses.

— Sommes-nous si mal placés que ça dans la boucle des échanges ? Si nos marchandises sont véritablement de qualité, peut-être que nous pourrions nous passer d’un tel fonds.

Monsieur Tho lui décocha un regard de glace.

— Comme vous voulez. Mais à votre place, je me méfierais de la concurrence des Malais. Ma belle-famille me disait justement l’autre jour qu’au Japon, le bois de calambac viêt était en passe de se faire détrôner par celui de Malacca. Je pense que, livré à lui-même, le gros acheteur japonais se laissera plutôt tenter par la production malaise. Avec un petit encouragement pécuniaire, en revanche, il verrait sans doute d’un autre œil le bois que gère votre guilde…

Il agita ses mains veinées qui avaient livré quelques batailles en leur temps.

— Mais bien sûr, je peux aussi me tromper.

Ebranlé par un argument qui lui parlait tout particulièrement, Monsieur Duy s’était affaissé sur sa chaise, tandis qu’autour de lui, ses pairs se demandaient déjà comment convaincre leur guilde de cracher la cotisation qui allait leur assurer la tranquillité d’esprit tout en endiguant la menace étrangère.

*

Dans la salle principale du tribunal, le mandarin Tân se trouvait confronté à la pire humiliation de sa vie : endosser un costume de fonctionnaire d’une province du Sud. Rouge de honte, il enfilait l’uniforme gris qui le serrait aux entournures, en maudissant l’ami Dinh dont la conduite inconséquente les avait fourrés dans un pétrin inextricable. Il aurait mieux fait de le pousser hors de cette ville de malheur avant qu’il ne se mette dans la tête d’en découvrir toutes les joies. Le mandarin s ’en voulait amèrement pour sa faiblesse. Il était pourtant armé contre les jérémiades de son ami qui ne savait résister ni aux flamboiements de la nuit, ni aux lueurs ensorcelantes des belles étoffes. Chaque équipée qu’ils faisaient ensemble était ponctuée de plaintes sans fin sur la rudesse du chemin, la mauvaise volonté de la monture et le peu d’apparat dont ils s’entouraient. Il n’y avait rien de nouveau. Pourtant, il avait cédé pour Faifo, donnant du mou à celui qu’il aurait fallu tenir enchaîné à sa jeune jument. Et voilà le résultat.

Le mandarin Tân étouffa un juron. Le lettré fantasque était allé dans des endroits innommables se faire accuser du meurtre d’une vieille tenancière. Il ne leur manquait plus que ça ! Et alors qu’ils auraient dû galoper vers le Nord, cheveux au vent et l’esprit léger, ils se trouvaient immobilisés dans un port malfamé, sous la coupe de leur ennemi juré, le seigneur Nguyên. Il grinça des dents. En portant cette veste maudite, il déclarait servir la justice au nom de l’ignoble personnage, lui, mandarin impérial fidèle à l’Empereur ! Jusqu’où n’allait pas l’amitié…

— Tiens, une nouvelle recrue ! Tu devrais demander une veste plus large. Celle-là va craquer dès que tu étendras le bras.

Le mandarin se retourna. Un sbire aux joues ourlées d’un fin duvet l’étudiait avec une moue dubitative.

— C’est la veste la plus grande que j’aie pu trouver. Apparemment, il y a une taille réglementaire pour travailler dans ce tribunal.

— Et ce ne sont pas les tâches administratives qui développent la musculature, je peux te le certifier.

Comme le magistrat le dévisageait en silence, il expliqua :

— Oui, on passe notre temps à jouer aux cartes, alors les biceps sont rarement sollicités. Par chance, les pantalons sont amples, parce qu’il faut se tenir accroupi toute la journée.

Le jeune homme inclina la tête, un sourire franc illuminant sa frimousse.

— Moi, c’est Quynh, et toi ?

— Je suis Tân, fit le mandarin. Monsieur Canh vient de m’embaucher pour travailler sur le meurtre de Madame Prune.

— Ah oui, celle qui s’est fait sauvagement assassiner par le prisonnier qu’on vient d’amener.

— Celle-là même.

— On m’a dit qu’elle avait été égorgée, puis étripée. D’aucuns assurent qu’il l’a violentée après coup. C’est un vrai malade, ce meurtrier !

Le mandarin leva promptement une main en signe de dénégation.

— Hé là ! Il ne faut pas croire tout ce qu’on dit ! Non, la victime a péri étouffée et on ne sait pas encore comment. C’est cela que je dois élucider, justement.

Il désigna du menton la boîte que portait le jeune employé sous son bras.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? Ta gamelle pour midi ?

— Le démon de la gourmandise m’en préserve ! répliqua le sbire Quynh, l’air dégoûté. J’ai perdu au jeu des nids de crevettes, et voilà mon gage.

Alliant le geste aux propos, il enleva d’un mouvement théâtral le couvercle et le mandarin Tân, qui s’était penché en avant, chatouillé par la curiosité, fit un bond en arrière.

— Par mes aïeux ! cria-t-il, livide malgré lui.

— Tu ne crois pas si bien dire : ce sont bien la main et le pied de deux vieilles qui viennent de se faire manger.

— Se faire manger ?

Le magistrat n’en croyait pas ses oreilles.

— C’est arrivé hier, voilà pourquoi tu n’es pas au courant. Tiens, lis la lettre qui est arrivée au tribunal avec ce joli paquet.

Le mandarin parcourut avec horreur la missive du Gourmet qui disait se délecter du corps des deux femmes, tandis que le sbire Quynh déroulait un fil qu’il attacha au pied. Il prit un morceau de papier sur lequel il inscrivit Madame Roseau avant de le nouer au fil.

— Voilà ! Comme ça, on sait à qui appartient chaque chose, histoire de ne pas tout mélanger.

Les narines pincées, le magistrat se força à examiner la main qui commençait déjà à blanchir. Il la manipula à l’aide d’un pinceau, reculant devant le contact avec la chair morte.

— Bizarre, on dirait des traces de piqûre sur la paume…

En effet, une zone de rougeur se détachait sur la peau fripée, comme si l’on y avait enfoncé une aiguille.

— Si ça se trouve, le Gourmet les a endormies avant de les tuer, hasarda le sbire Quynh en coupant la ficelle de ses dents.

Il leva la tête, une lueur horrifiée dans ses prunelles.

— A moins qu’il ne les ait simplement engourdies pour les manger crues ?

— Difficile à dire, assura le mandarin qui le laissa étiqueter la main. Il faudrait connaître mieux ses goûts.

Du bout du pinceau, il toucha le pied de Madame Roseau et constata que la peau présentait la même consistance que celle de la main de Madame Jonc. Vraisemblablement, elles avaient été tuées et dégustées en même temps.

— Je parie qu’il y en aura bientôt deux autres qui vont passer sur le billot, poursuivit le sbire qui tentait d’extirper un bout de ficelle coincé entre ses incisives.

— Comment le sais-tu ?

— Eh bien, l’année dernière, on a reçu deux pieds et deux mains.

Le mandarin le fixa, atterré.

— Comment ? Le Gourmet avait déjà sévi l’année dernière ?

— Mais oui ! C’est pour ainsi dire une vieille accointance !

— Et vous n’avez pas réussi à l’attraper ?

Le jeune officier cracha un morceau de fil avant de répondre.

— C’est qu’il s’était fait discret après ses envois. Pour tout dire, on l’avait même un peu oublié, ici. Comme on n’avait plus de ses nouvelles depuis plusieurs mois, on s’était dit qu’il souffrait peut-être d’une indigestion, ou même qu’il était mort suffoqué par un tendon trop coriace.

— Je ne comprends pas, insista le mandarin, abasourdi. Même si vous avez fait montre d’un laxisme évident, leurs familles ne se sont pas plaintes de la lenteur de l’enquête ?

— Si. Elles nous ont bien harcelés au début. Mais que veux-tu, c’étaient de pauvres paysans, alors le mandarin Châu ne s’y est guère intéressé.

En son for intérieur, le mandarin Tân fulminait. C’était exactement ce genre de comportement indécent de la part des autorités qui suscitait la grogne, voire la haine, du petit peuple. A le mépriser ainsi, les mandarins allaient bientôt se trouver dans une position contestée, eux dont la mission était de pourvoir aux besoins de leurs administrés.

— Et les familles ont fini par abandonner tout espoir de retrouver l’assassin de leurs aïeules ?

Monsieur Quynh secoua la tête en remballant le macabre colis.

— Il ne s’agissait pas de petites vieilles, l’année dernière. Les victimes étaient quatre adolescents.

*

Les épaules à l’étroit dans son nouvel uniforme, le mandarin Tân se dirigea vers le marché avec l’impression d’être dans la peau d’un autre. Désagréablement ému par le laisser-aller honteux des employés du tribunal concernant l’affaire du Gourmet, il avait dû faire un effort sur lui-même pour se concentrer sur le meurtre de Madame Prune, qui intéressait directement l’ami Dinh. Après tout, c’était pour sortir ce dernier de sa geôle qu’il s’était abaissé à endosser le costume sudiste. Grâce aux insinuations distillées par le maître chanteur Postillon Fétide, il savait que le fils de la morte profitait des largesses maternelles pour payer ses dettes de jeu. Le compagnon de cellule de Dinh avait par ailleurs livré sans difficulté le nom et l’occupation dudit rejeton, dans l’espoir de voir un peu d’action dont il essaierait de tirer quelque bénéfice.

Le soleil jouait sur la surface de la rivière, tandis que l’eau clapotait doucement contre les flancs des navires. Le mandarin franchit le pont aux singes et tenta de retrouver le chemin du marché. Deux jours plus tôt, il déambulait avec insouciance dans les ruelles, persuadé qu’ils seraient bientôt sortis de cette région hostile. Et voilà qu’entretemps le lettré s’était vu accusé d’un meurtre et qu’il avait appris, non sans déception, que la belle inconnue entrevue dans un coupe-gorge était en réalité la femme du responsable provisoire du tribunal. Les belles femmes étaient invariablement mariées, c’était une vérité qui souffrait de peu d’exceptions, il l’avait appris lors de ses enquêtes. Mais, malgré lui, la figure pâle à peine aperçue traversa douloureusement son esprit et dans l’air chaud du matin, une mèche balayée par un rayon de lune lui caressa la joue.

Il s’ébroua. Il venait de déboucher sur la place abritée par des auvents tendus. L ’odeur d’herbes fraîchement cueillies le frappa de plein fouet, et il erra un moment parmi les senteurs toniques de coriandre et de menthe, suivit le parfum du gingembre, puis se laissa conduire par la trace poivrée de la muscade. Il passa d’étal en éventaire, les yeux éblouis par les rouges éclatants de piments tordus, l’or des courges striées de vert, le pourpre d’aubergines à la peau lustrée. Attiré par la variété des marchandises, il s’attardait devant les baquets d’eau où s’ébattaient des crevettes grandes comme la main et de petits crabes dont on avait ligoté les pinces, quand un bruit de voix lui fit lever la tête.

— Ce n’est pas ta place ici, que je sache ! Tu as intérêt à déguerpir au plus vite, sinon tu vas tâter de mon gourdin !

C’était le grand gaillard qu’il avait remarqué lors de son précédent passage, qui se penchait sur un étal, la mine menaçante. Le bâton prêt à entrer en action, il battait nerveusement du pied en attendant de déloger l’homme accroupi à côté d’une grande corbeille en rotin tressé.

— Mais, le vieux Cam qui s’installe ici d’habitude m’a dit qu’il ne viendrait pas aujourd’hui ! Il est cloué au lit avec des courbatures, protesta le marchand de canards, le bras levé pour parer un éventuel coup de trique. Il m’a proposé de prendre sa place.

— Tiens, tiens ! Depuis quand le vieux Cam, qui n’est qu’un misérable vendeur de bananes, attribue-t-il les emplacements au marché ? C’est lui qui fait régner l’ordre ici ? C’est lui qui roue de coups les contrevenants ?

Comme le commerçant ne répondait pas, le dos rond, le chef du marché poursuivit, la voix railleuse :

— Je peux t’assurer que le vieux Cam aura de mes nouvelles quand il se pointera à sa place la prochaine fois. Aujourd’hui il est peut-être cloué au lit par des courbatures, mais il va y retourner avec les jambes cassées quand j’en aurai fini avec lui !

Il éclata de rire, leva sa matraque et l’abaissa brutalement sur le pauvre marchand de canards, qui recula de panique. Juste au moment où le bois allait toucher l’échine, il arrêta net son geste et ricana.

— Si tu veux profiter de cet emplacement, tu sais ce qu’il faut faire, n’est-ce pas ? fit-il d’une voix doucereuse, en faisant un clin d’œil complice.

— Mais la place est déjà payée par le vieux Cam ! s’insurgea le marchand de canards, outré.

Comme les prunelles de son interlocuteur commençaient à jeter des éclairs et que sa complexion basanée prenait des tons sanguins, il battit en retraite et sortit précipitamment des sapèques, qu’il tendit de mauvaise grâce à son tortionnaire.

— Ah, je vois qu’on parle la même langue, toi et moi, rétorqua celui-ci en s’emparant des piécettes. J’aime mieux ça ! Malgré mes airs sévères, j’ai un cœur d’or, et je te permets d’occuper ce petit recoin tant convoité.

Voyant le marchand de canards grimacer de rage, il asséna :

— Alors, on remercie qui ?

— Merci, Monsieur Phi, lâcha l’autre du bout des lèvres.

A cet instant, le mandarin Tân fit un pas en avant.

— C’est donc vous, Monsieur Phi ?

— Lui-même en personne. Tu cherches à louer un emplacement au marché ?

Puis il nota l’uniforme du tribunal et se renfrogna.

— C’est à quel sujet ? demanda-t-il, soupçonneux.

— J’ai été chargé par Monsieur Canh d’enquêter sur la mort de votre mère, Madame Prune. J’aimerais vous poser quelques questions.

— Ah, ce cher cousin Canh ! Enfin, il se réveille et met quelqu’un sur l’affaire ! Encore que votre tête me soit inconnue…

— Je viens d’être embauché, dit hâtivement le mandarin Tân. Monsieur Canh est donc votre cousin ?

— Ma vénérable mère était la sœur de son père, et ce bon à rien de Canh a traîné des savates pour s’occuper de son meurtre. Pourtant, si je comprends bien, on a arrêté l’infâme assassin. Qu’est-ce que vous attendez pour le pendre ?

— Il faut d’abord s’assurer que c’est bien lui le meurtrier. Inutile de condamner un innocent.

Le chef du marché haussa les épaules, visiblement peu convaincu par l’argument.

— Puisqu’on tient un coupable, il n’y a qu’à le châtier, c’est aussi simple que ça. Vous n’avez pas assez d’hommes pour dresser le gibet, ou quoi ?

— C’est-à-dire que, pour l’heure, une autre affaire urgente accapare toutes les forces du tribunal, expliqua le mandarin.

— Ces petites vieilles qui ont atterri dans le bol d’un cannibale ? répliqua l’autre avec un rire méprisant. Le cousin m’en a parlé, mais il ferait bien de donner la priorité à sa famille.

Le mandarin Tân hocha la tête pour l’amadouer.

— C’est bien pour ça que je suis là ! Dites-moi si votre mère avait des ennemis qui auraient cherché sa perte.

— Ma mère ! C’était une femme exemplaire ! Honnête jusqu’à la manie, pointilleuse à l’extrême. Sur sa tête, je ne lui connaissais aucun ennemi !

Il leva la main, comme pour jurer devant les dieux, tandis que le mandarin le considérait avec un scepticisme qu’il dissimulait à grand-peine.

— Bien. Parlons des derniers jours de votre mère. Y a-t-il eu une rencontre particulière avec une personne inconnue ? Quelquefois, un fait bizarre est à l’origine d’un drame et on ne s’en rend compte que bien plus tard.

— Pourquoi s’embarrasser de détails ? Moi, je reste persuadé que le criminel que vous détenez est monté chez ma mère la nuit dernière pour la détrousser. Qu’il ait croisé sa route avant ou pas, qu’est-ce que ça peut faire ?

Le mandarin se retint de secouer son interlocuteur décidément très borné.

— C’est une possibilité, certes, mais mon but est d’explorer d’autres pistes. Alors, faites un effort de mémoire et dites-moi ce qu’elle a fait dernièrement.

— La gestion de l’auberge était son occupation principale, s’obstinait le fils en se grattant la joue. D’ailleurs, ça fait justement un an qu’elle avait ouvert La lune rose.

Il hocha la tête avec tristesse.

— Au moins, elle aura passé une bonne soirée pour fêter cet anniversaire.

Le mandarin dressa l’oreille, soudain intéressé.

— Une soirée ? Elle avait organisé une fête ?

— Non, son frère nous avait invités chez lui pour une petite célébration. Il n’était pas peu fier du succès en affaires de sa sœur.

— Son frère ? Le père de Monsieur Canh ?

— C’est ça, acquiesça le chef du marché. Monsieur Tho, ancien militaire, aujourd’hui reconverti en conseiller des guildes de la ville. Il n’y a pas à dire, ma famille est pleine de ressources.

Inconsciemment, le jeune homme fit sauter dans sa paume les ligatures de sapèques qu’il avait extorquées sans vergogne. Elles tintèrent joyeusement, comme si elles lui appartenaient en toute légalité.

*

Sous le soleil de midi, le tribunal de Faifo était silencieux comme un mausolée. Des ombres noires se détachaient des longaniers qui bordaient l’allée centrale. L ’air vibrait de chaleur, dessinant des flaques d’eau sur le sable chauffé à blanc.

Un vieillard faisait les cent pas devant la bâtisse qu’on aurait crue déserte. Son crâne rasé ruisselait de sueur tandis qu’il s’approchait de l’entrée, puis reculait.

Fallait-il entrer ou pas ? se demandait le bonze Pensées Inquiètes, tergiversant au bas des escaliers dont il lorgnait les marches d’un air dubitatif.

Il tournait en rond, se mordant les ongles, irrésolu. Son visage fripé arborait une expression de doute assorti d’une bonne dose de méfiance. Les uniformes des officiers du tribunal lui inspiraient une aversion dont il n’arrivait pas à se départir. Certes, il n’en voyait pas beaucoup, des uniformes, car à part un pied qui dépassait de la porte principale, aucun vigile n’était en vue. Les gardiens de la justice devaient piquer un somme, affalés comme des chiens sur le dallage frais du vestibule.

Pourquoi avoir traîné sa carcasse efflanquée jusque-là, alors qu’il aurait pu se reposer à l’ombre de la grande pagode ? Il se le demandait à présent mais c’était trop tard, il fallait bien se confier à un des escogriffes pour la paix de sa conscience. Ragaillardi à cette idée, Pensées Inquiètes gravit quelques marches. Cependant, si on mettait sa parole en doute et venait à le soupçonner ? Bastonnade sans pitié et supplices en tous genres allaient pleuvoir sur sa maigre personne ! Il s’arrêta, tremblotant d’effroi.

Il se retourna et vit un officier avancer vers lui. C’était un grand gaillard à la mine sévère qui devait avoir la main lourde quand il châtiait, à en croire sa poigne musculeuse. Le bonze étouffa un cri de détresse, pris au piège. S’il reculait, il toucherait le pied du gardien assoupi, qui ne manquerait pas de le rosser pour avoir écourté sa sieste. S’il avançait, il tomberait dans les bras de l’officier menaçant qui se rapprochait à grands pas. Pris de panique, Pensées Inquiètes en appelait au Bouddha quand il vit le jeune homme retrousser ses manches et desserrer le col de sa veste.

Continuer : partie 4 sur 10