L'homme de Mittelwerk
Partie I
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Chapitre 1 - Les tunnels
Nordhausen, Allemagne
11 avril 1945
Nous ne fîmes face qu’à une faible résistance lors de la prise de Mittelbau-Dora. Mes hommes et moi faisions partie des premiers 1500 soldats de la 104e division d’infanterie des États-Unis à avoir été envoyés pour sécuriser le périmètre du camp en fin de matinée. J’étais capitaine ; cela me donnait le droit de procéder aux repérages.
Nous franchissions les lignes allemandes depuis le mois de novembre sans nous arrêter. Chaque journée se passait dans le flou le plus total. Tout ce que l’on pouvait faire, c’était se concentrer sur la journée à venir et prier pour voir le soleil printanier se lever le lendemain.
Nous franchîmes l’entrée du tunnel, puis la guérite. Ce fut à ce moment-là que les derniers gardes nazis, trop vieux et trop mal équipés pour résister efficacement, tirèrent quelques balles en l’air pour sauver le peu de fierté qui leur restait, avant de jeter leurs armes au sol.
Dans mon dos, des soldats s’esclaffèrent.
— Ces types sont plus vieux que mon père, lança un troufion tandis que l’ennemi levait les mains en l’air en tombant à genoux.
L’Allemagne était en train de perdre la guerre. Tout le monde le savait, surtout les Allemands.
Mittelbau-Dora était une cible d’une importance capitale. À en croire les rapports du G-2, des tunnels sous le camp renfermaient une usine d’armes. Nous devions mettre la main dessus avant les Russes.
Ma source allait même un peu plus loin en affirmant que Himmler avait autorisé le lancement de nouveaux travaux scientifiques dans ces souterrains pour y fabriquer des Wunderwaffen, des armes prétendument miraculeuses qui permettraient à l’Allemagne de remporter la guerre. À la surface, nous libérions des prisonniers de guerre. Mais qu’allions-nous trouver sous terre ?
J’arrêtai mes hommes à côté de la guérite et leur expliquai la mission. Nous allions sécuriser les baraques des prisonniers, cinq cents mètres plus haut. Nous remontâmes ensuite la route de gravier en évitant tant bien que mal les flaques d’eau et pénétrâmes dans ce qui avait tout l’air d’un camp de bûcherons abandonné.
Nous avancions en colonne, en état d’alerte maximum, nos armes pointées et prêtes à tirer. Aucun signe des prisonniers. Je fis signe à l’opérateur radio de contacter le QG divisionnaire.
— Dites-leur qu’on avance. Aucun contact direct avec l’ennemi pour le moment.
J’avais encore du temps devant moi.
Toute la matinée, une odeur nauséabonde avait flotté dans l’air. Plus nous approchions de Mittelbau-Dora, plus elle s’intensifiait. Des cochons ? Un abattoir ? Rien n’était sûr.
Un peu plus loin devant nous, deux GI d’une autre escouade étaient penchés au bord d’une fosse de deux mètres de profondeur. Des rangées de bûches avaient été empilées sur le côté et de la fumée flottait au niveau du sol. Quelque chose clochait. Cela ne ressemblait pas à un feu de bois comme on en trouverait dans une forêt de pins. L’un des soldats m’accorda un salut sommaire quand nous arrivâmes à leur hauteur ; le visage pâle comme un linge, il semblait sur le point de défaillir. L’autre réprima un haut-le-cœur. La mince colonne de fumée du feu presque mort me piqua les yeux et je me frottai les paupières. Quand je les rouvris, je compris.
Ce n’était pas un feu de bois. Ce que j’avais pris pour des bûches étaient en fait les corps des prisonniers, empilés les uns sur les autres. Nom de Dieu, contre quel monstre combattions-nous ? Nous avions entendu les rumeurs, mais en temps de guerre, on ne sait jamais qui croire. Je me figeai sur place et quelqu’un me rentra dans le dos. J’aboyai des ordres.
Nous fouillâmes les baraques à la recherche de survivants et ce fut là que nous comprîmes l’étendue de la situation. J’avais servi dans les forces de police de Détroit. J’avais vu les cadavres de la guerre de rue du Purple Gang. Mais rien n’aurait pu me préparer à ce que j’avais devant les yeux. Des gens squelettiques, plus d’une centaine, allongés sur des lits superposés ou à même le sol, serrés comme des sardines. L’odeur putride était encore pire que la vue.
Ces gens n’étaient pas les Juifs, les Gitans et les homosexuels que l’on avait envoyés à Auschwitz et dans les autres camps de la mort de Pologne. Leurs badges en forme de triangle rouge indiquaient qu’il s’agissait de prisonniers politiques, envoyés ici pour travailler dans les tunnels jusqu’à ce que mort s’ensuive. Ils parlaient principalement français, mais également russe et allemand. Je comptai dix-sept cadavres sur les lits. « Merci, les Américains », murmura un Français à peine plus âgé que moi. Il avait la gorge remplie de fluide, comme s’il était sur le point de se noyer. Il sortit un harmonica de sa poche et se mit à jouer La Marseillaise. Il parvint à tirer cinq notes du vieux Hohner rouillé avant de se mettre à tousser, déjà à bout de souffle. Le type à sa droite lui tapa dans le dos avec la force d’un nouveau-né.
Il était 11 h 44. Le temps pressait. J’avais une mission à remplir, un fait que mon commandant semblait avoir du mal à comprendre et que mes hommes ignoraient tout bonnement. Je me tournai vers Baldwin.
— Le camp est sécurisé. Je vous laisse la suite.
— Mais on vient à peine de commencer, mon capitaine, répondit-il d’une voix saccadée.
Baldwin s’exprimait comme un fusil automatique : par rafales, entre deux courtes pauses, pour être certain d’atteindre sa cible.
— Il reste encore une vingtaine de baraques. Qui sait ce qu’on va y trouver ?
— On a ratissé la zone. Il n’y a pas un soldat allemand à quinze kilomètres à la ronde, du moins personne qui ne représente une réelle menace.
Je jetai un coup d’œil à ma montre.
— Restez ici et aidez ces gens du mieux que possible.
— Où allez-vous… mon capitaine ?
Nous avions traversé beaucoup d’épreuves ensemble. Si quelqu’un devait être mis au courant de ma mission, c’était bien le sergent Baldwin. Mais le risque était trop grand.
— J’ai reçu des ordres. Une opération conjointe dans les tunnels. Je ne peux pas en dire plus.
— C’est votre frère et son opération secrète ? Je préfère ne pas savoir.
Je comprenais ce qu’il voulait dire.
Léon Baldwin avait rejoint les rangs de la 104e division au mois de décembre, après avoir servi dans la 1re division. La Big Red One, comme on la surnommait, était une unité de renom, et j’étais content de compter l’un de leurs membres parmi mes hommes. Baldwin était un petit gars tout maigrichon. Le jour de notre première rencontre, je m’étais demandé comment il avait réussi à passer les tests d’aptitude physique et s’il mangeait correctement. Physiquement, il n’avait rien pour lui hormis une énergie débordante. Mais il s’avéra être un soldat dans l’âme et un type né pour commander. Il savait aussi quand il valait mieux se tenir à l’écart.
— Le bataillon de premiers secours est sur la route, dis-je. Ne leur donne rien à manger, que des choses liquides. Que l’on reste près d’eux s’ils sont incapables de s’asseoir ou de parler, et qu’on les sorte à l’extérieur s’ils peuvent marcher.
Je tournai les talons et me mis en marche. J’avais rendez-vous avec les services secrets britanniques dans les tunnels à midi pile. Jordan avait infiltré le camp quelques semaines plus tôt pour le compte de l’OSS, l’Office of Strategic Services, la plus haute agence d’espionnage des États-Unis. J’avais pour ordre de procéder à son extraction et de laisser les Britanniques exfiltrer les éventuels scientifiques allemands et équipements de valeur qui pouvaient servir aux Alliés.
C’était l’idée, mais en réalité, ce n’était pas de la tarte. À présent que les nazis avaient été vaincus, la coopération entre Alliés battait de l’aile. Chaque pays agissait pour son propre intérêt. Moi, tout ce qui m’intéressait, c’était Jordan. Il était trop tard pour se soucier d’autre chose.
Je regagnai seul le tunnel, en petites foulées, en faisant voler le gravier sous mes bottes à chaque pas. Une fois la guérite derrière moi, je redoublai de vitesse, comme un solo de batterie qui monte crescendo. Après ce que j’avais vu dans le camp de prisonniers, je n’osais imaginer ce que les Allemands feraient s’ils découvraient un espion dans leurs rangs.
J’atteignis l’entrée et m’arrêtai brusquement devant deux officiers de la police militaire américaine, postés devant une jeep. On aurait dit des joueurs de rugby tout droit sortis des bancs de l’université.
Ils se tenaient près de l’entrée du tunnel, minuscules face au rectangle de béton gigantesque suffisamment large pour laisser passer deux locomotives. Deux voies de chemin de fer avaient été installées sur le sol. Les Allemands avaient construit un échafaudage en bois au-dessus du tunnel et l’avaient recouvert d’un filet de camouflage, rendant l’entrée invisible depuis le ciel.
— La zone est sécurisée, annonça le premier officier en faisant un pas vers moi.
— JIC numéro deux, annonçai-je.
JIC faisait référence au Joint Intelligence Commitee. Le deux, je l’avais ajouté pour les déstabiliser.
— Je suis là pour faire suite à un rapport sur des dispositifs incendiaires, si vous voulez vous joindre à moi.
Je sortis mon pistolet.
— Non merci, ça va aller, répondit-il en me saluant tandis que son partenaire faisait un pas en arrière, les yeux au sol.
Une vingtaine de pas plus loin dans le tunnel, je découvris un autre monde. Humide, sans couleurs, fait de noir et de gris. Pas une plante, pas un oiseau. Aucun signe de vie. Des lampes à carbure au-dessus de ma tête diffusaient un brouillard lumineux jaune dans le passage. Une faible odeur d’ail s’en dégageait.
Je remontai le tunnel en courant, mon ombre raccourcissant chaque fois que j’approchais d’une lampe, pour s’allonger de nouveau lorsque je m’en éloignais. Mes pas résonnaient en écho sur les murs et le plafond haut de dix-huit mètres. On aurait dit que toute une escouade m’accompagnait. À chaque respiration, de la buée s’échappait de mes lèvres. Le tunnel semblait s’étirer à l’infini. Je finis par déboucher sur une place centrale aussi haute qu’un immeuble de trois étages, creusée à même la pierre. Mittelwerk était le nom que l’on avait donné à cette usine souterraine qui s’étendait sur plus de huit kilomètres, dans les tunnels d’une ancienne mine de gypse.
Le sol était lisse et plat. On y avait posé avec précision une étroite voie ferrée. Les murs étaient uniformes, bien droits avec des angles perpendiculaires. Je devais reconnaître que les nazis avaient fait du bon travail. Cet endroit était fait pour durer ; dans mille ans, il serait encore là. On se serait cru dans une usine Ford qui s’étendait à perte de vue, à ceci près qu’elle était souterraine. Il n’y avait toutefois pas un seul wagon en bois en vue. À Mittelwerk, c’étaient les prisonniers du camp de travail de Mittelbau-Dora qui construisaient les missiles V2 qu’on lâchait sur Londres et le port d’Anvers en Belgique. Quelles autres armes pouvaient bien se cacher là-dessous ?
Les ambitions démesurées des nazis se dressaient devant moi. Ils voulaient conquérir le monde, réduire le peuple en esclavage et le forcer à fabriquer les armes qui conduiraient à sa propre perte. Quelques jours plus tôt, il devait encore y avoir des milliers de gens qui travaillaient dans ces mines. À présent, l’endroit était aussi calme que Détroit un jour de neige.
Je secouai la tête pour m’éclaircir les idées et tendis l’oreille. Rien.
Je devais retrouver mon contact devant le quai 47. Je ne connaissais même pas son nom. Un officier britannique surnommé « F », m’avait-on dit. Je passerais temporairement sous ses ordres dans le cadre du programme T-Force. Nous avions une plage horaire de quatre minutes pour nous retrouver. Si l’un d’entre nous ne se présentait pas, l’autre devait décider soit de poursuivre seul l’opération, soit de l’avorter.
Je plissai les yeux pour déchiffrer la carte que Jordan avait préparée. Deux longs tunnels parallèles nommés A et B serpentaient côte-à-côte en forme de S. Tous les trente mètres, des salles numérotées permettaient de passer de l’un à l’autre.
J’empruntai le tunnel B à ma droite et me remis à courir, longeant une douzaine d’ateliers numérotés et étiquetés, sur lesquels étaient étalés des missiles à moitié construits, des centaines de tableaux de bord, des gyroscopes en forme de casque, des moteurs et des tonnes d’outils. Pas un seul ouvrier en vue, comme s’ils étaient tous partis en pause déjeuner, sans jamais revenir. Je courus sur huit cent mètres jusqu’à atteindre ma destination : un gros 47 peint en blanc sur le mur de pierre à hauteur des yeux. Danke pour votre rigueur, les Allemands.
Le quai 47 était située au bout de la chaîne de production de l’usine. Sur ma route, je passai devant deux gigantesques V2 entièrement assemblés. Le premier avait été dressé à la verticale et touchait presque le plafond du tunnel. L’autre avait été monté à l’horizontale sur des wagons. Les ailettes étaient si grandes que même en tendant le bras, je ne pouvais en atteindre le haut.
Décidément, les scientifiques américains étaient encore à mille lieux du niveau des créateurs du V2. Personne jusqu’à présent n’avait imaginé un missile d’une telle envergure. Il filait cinq fois plus vite que la vitesse du son. C’était une arme absolument terrifiante.
Je repensai aux civils que nous avions rencontrés à Anvers, au nord de la Belgique. Ils avaient connu deux mois de bombardements et avaient dû continuer à vivre au quotidien en sachant que l’alarme ne sonnerait jamais à l’arrivée des V2. Ces missiles étaient tellement rapides qu’ils frappaient en silence et laissaient derrière eux un cratère aussi grand qu’un pâté de maisons et aussi profond qu’un immeuble de quatre étages.
Je m’arrêtai pour examiner la carte. À côté du quai 47, le mot « descendre » avait été griffonné. Je reconnus l’écriture soignée de Jordan. Je balayai les environs du regard. Aucun panneau. Il fallait connaître les lieux. Puis, j’aperçus le dessus arrondi de l’échelle de métal qui conduisait à l’étage inférieur via un puits à peine visible. Je me détendis, soulagé d’avoir trouvé ce que je cherchais. Je descendis une dizaine d’échelons et atterris en face d’une porte métallique noire dépourvue de numérotation : Dunkelwerk, le laboratoire secret de l’usine secrète. L’usine de l’ombre.
Jordan n’avait jamais expliqué à quelles activités les Allemands s’adonnaient au sein de Dunkelwerk, seulement qu’il devait infiltrer les lieux et ralentir leurs travaux. J’avais désormais pris la mesure de la brutalité des nazis. Qu’est-ce que mon frère s’imaginait pouvoir réussir en pénétrant dans un tel endroit ?
Je jetai un coup d’œil à ma montre en argent, un cadeau de Jordan. Un goût métallique me remonta dans la gorge et la tête me tourna pendant une seconde. Il était 11 h 58. J’avais deux minutes. Les relents de sueur et de maladie des prisonniers me soulevèrent le cœur. Nous pouvions encore nous en sortir. Mais où diable était passé F ?
Je m’efforçai de respirer en silence et tendis l’oreille, à l’affût de soldats ennemis alentour. Il faisait froid. Il était presque midi et je n’avais rien mangé depuis ma ration de petit-déjeuner, à cinq heures du matin. Hormis le clapotis de gouttes d’eau qui tombaient, aucun son ne me parvint. J’attendis jusqu’à la fin de la plage horaire de quatre minutes. Toujours aucun signe de F.
Nom de Dieu.
Je patientai deux minutes de plus. C’était la limite. Les T-Force n’avaient pas de plan B. C’était le plan A ou rien. Retrouver le contact, récupérer ce qu’il fallait et repartir aussitôt arrivé avant que quelque chose ne tourne mal. Les horaires des rendez-vous étaient si serrés que c’était même un miracle que les opérations réussissent. Il était courant de ne trouver personne au rendez-vous ou de tomber sur un scientifique mort.
J’aurais dû amener des renforts. J’aurais pu demander à Baldwin de m’accompagner. J’aurais pu m’y prendre de cinq façons différentes.
Je fus soudain assailli par un mauvais pressentiment, comme quand vous avancez vers une crête, conscient que des soldats ennemis se trouvent de l’autre côté, alors même que vous ne les avez ni vus ni entendus.
Je baissai les yeux sur mon pistolet et en vérifiai la lame-chargeur.
Jordan m’avait mis à l’épreuve, la première fois que j’avais utilisé une arme. Nous n’étions encore que des enfants et notre chienne, Boxer, avait disparu depuis une semaine. La rage sévissait depuis le début de l’été. Jordan avait fini par la retrouver dans le bois derrière la ferme, désorientée et grognant, la bave aux lèvres. Il fallait s’en charger nous-mêmes, avait déclaré Jordan. Il avait inséré la lame-chargeur dans le vieux fusil Springfield que l’on entreposait dans la grange et m’avait tendu l’arme.
— Tu dois la tuer pour protéger la ferme, avait-il dit. Sois brave.
Il n’eut plus jamais besoin de me le répéter.
Je poussai la porte de Dunkelwerk.
Un étroit couloir me mena jusqu’à une pièce bien éclairée mais non ventilée. Ça sentait le phénol, comme à l’hôpital militaire de Camp Adair où j’avais reçu mon instruction. Quand on m’avait confié cette mission, j’ignorais ce que j’allais trouver dans ces tunnels, mais je ne m’attendais certainement pas à cela. On aurait dit que le laboratoire avait été frappé par une tornade. Des papiers jonchaient le sol et les meubles de rangement étaient grands ouverts, leur contenu étalé par terre. Arrivais-je trop tard ? Jordan avait-il réussi à s’échapper par ses propres moyens ? Ou bien les Allemands avaient-ils fui en l’emportant comme otage ?
Je plissai les yeux, à la recherche de signes de vie. Je distinguai des armoires en acier, des appareils électroniques empilés les uns sur les autres, des tubes à vide, des câbles et tout un tas d’instruments complexes.
Une étrange chaise faite de bois et d’acier trônait au milieu de la pièce, le dossier bardé de câbles. Tout autour du laboratoire, des socles installés à intervalles réguliers indiquaient qu’une douzaine d’autres chaises similaires s’étaient trouvées là. Il n’en restait plus qu’une, éclairée par une ampoule nue. On aurait dit les locaux d’un barbier sur le point de faire faillite. Je comptai également une douzaine de brancards à roulettes dans la pièce et soulevai le drap du plus proche. Deux cadavres identiques, nus et émaciés, y étaient allongés. Je manquai de sursauter. Où avais-je donc atterri ? Dans quel pétrin Jordan s’était-il fichu ? Et dans quelle histoire m’avait-il attiré par la même occasion ?
Je fis lentement le tour du périmètre dans le sens des aiguilles d’une montre en m’efforçant de ne pas faire de bruit. Un faible raclement près de l’entrée me fit l’effet d’un électrochoc. Je m’accroupis vivement derrière l’un des meubles en métal et me figeai. Dix secondes s’écoulèrent. Pas un bruit. Je jetai un coup d’œil depuis ma cachette. Toujours rien.
Au fond de la pièce, une grande porte en bois s’ouvrit. Deux gardes allemands en émergèrent en discutant bruyamment. Ils avaient les mains pleines et leurs fusils suspendus en écharpe dans leur dos. Le premier peinait sous le poids de deux bidons de gasoil en métal qui se déversaient sur le sol à chacun de ses pas. Une odeur de kérosène me parvint aux narines. Le second semblait avoir à peine vingt ans et tenait dans ses bras un fagot de longs cylindres marron. Il n’était pas bien difficile de deviner ce qu’ils avaient l’intention de faire. Hitler avait lancé l’ordre Néron : il fallait brûler tout ce qui pouvait être d’une quelconque utilité aux Alliés. C’était bien ma veine.
— Halte ! hélai-je en sortant mon Colt M1911 que je pointai sur le plus proche des deux hommes. Armée américaine. Rendez-vous !
Les deux soldats pivotèrent pour me faire face. Le plus jeune laissa tomber son fagot. Je me raidis en prévision de l’explosion qui ne se déclencha pas. L’autre pâlit et une grosse tâche humide sur son pantalon s’élargit en quelques secondes.
— Les mains en l’air, ordonnai-je en levant la main gauche.
Ils posèrent doucement leurs affaires au sol.
— Wir geben auf, dit le premier.
Ils se rendaient. Pas étonnant.
— Déposez les Mausers par terre. Doucement.
Je m’approchai d’eux, mon pistolet en avant.
L’odeur d’urine et de sueur m’assaillit.
Je repensai à ce que j’avais vu plus tôt : les survivants, la fosse, les cadavres sur les brancards dans le labo. Ces types savaient ce qu’il se tramait à Mittelwerk. Ils y participaient. J’aurais voulu tout faire exploser.
Quelque part en moi, un fusible sauta.
J’entendis deux coups de feu. Puis deux autres. Les corps des deux Allemands s’écroulèrent. J’avais senti le recul de l’arme dans mon bras et mes oreilles sifflaient. Avais-je appuyé sur la détente ? J’eus l’impression d’avoir manqué un morceau de la scène, comme si le film avait sauté quelques images. Le Colt était dans ma main et il y avait quatre douilles par terre.
Je rangeai mon arme dans son étui et restai immobile un moment. Ils le méritaient mais je m’étais désormais abaissé à leur niveau. Que Dieu me vienne en aide.
Une odeur âcre me monta aux narines, puis une main fine m’attrapa le visage par derrière. Je me débattis jusqu’à ce que la sensation du métal froid se fasse sentir sur ma nuque.
— C’est donc vous, le frère ? demanda une voix dans mon dos.
— Quel frère ?
— Tournez-vous.
Il me poussa pour m’obliger à faire volte-face et me détailla de la tête aux pieds.
— Je vous connais, dit-il en battant des paupières, son arme pointée sur moi. Vous êtes le jumeau de Jordan.
L’inconnu était plus jeune que moi. Il portait une blouse blanche par-dessus un pull en laine noir accompagné d’une cravate. Ses cheveux fins étaient bruns et une paire de lunettes à monture en acier lui grossissait les yeux, lui donnant un petit air de souris. Il avait une tête d’adolescent, au-dessus de son long cou maigrichon, mais il pointait un Walther P38 sur mon torse, ce qui changeait toute la donne.
— Herr Doktor Panzinger, appela-t-il. Der Bruder ist hier.
Un deuxième homme apparut sur le seuil de la porte par laquelle étaient arrivés les soldats. Il était plus grand, plus âgé, et portait l’uniforme gris des SS sous sa blouse blanche déboutonnée. Quatre pattes de collet en argent au niveau de son cou indiquaient que je me trouvais en présence d’un major Sturmbannführer. Les cheveux ondulés, les yeux chaleureux, il se déplaçait avec la confiance d’un acteur de cinéma qui s’apprête à accepter un oscar. Dans sa main, il tenait un gros livre intitulé Birds of America.
J’aurais peut-être pu maîtriser l’un d’entre eux, mais désormais, mes chances de m’en sortir étaient réduites à néant. Cela dit, ils pouvaient me conduire à Jordan.
— Je suis content que vous soyez là, dit le major. J’ai toujours adoré faire la rencontre de jumeaux en bonne santé.
Il remarqua que son épais volume avait attiré mon attention.
— Audubon était un homme brillant et en avance sur son temps, déclara-t-il en tapotant la couverture du bout de son index. Ni allemand, ni américain. C’était un vrai scientifique. Encore aujourd’hui, nous avons beaucoup à apprendre de lui. Je travaille d’ailleurs sur une nouvelle traduction.
— Où est Jordan ? demandai-je.
— Ah oui, votre frère va bien, répondit-il en me regardant comme si nous étions de vieux amis. Nous savions que vous alliez venir. Vous êtes le plus âgé des deux, n’est-ce pas ?
J’opinai.
— Je vois. Tout comme l’hirondelle rustique, vous avez le sens des responsabilités familiales. Jordan, en revanche, je le qualifierais plutôt de… martinet sombre. Toujours en vol.
Il ouvrit un paquet de cigarettes en carton marron, en sortit une d’une tape et l’alluma.
— Dangereuse profession que celle d’espion.
Il exhala une bouffée de fumée et la regarda tourbillonner vers le plafond.
— Il a nié avoir un frère mais nous avons trouvé la photo. Naturellement, cela a attisé notre intérêt. Voulez-vous le voir ?
Je hochai lentement la tête en m’efforçant de ne rien faire d’autre que de respirer. J’ignorais comment nous allions nous en sortir mais si je trouvais Jordan, j’étais déjà à mi-chemin de mon objectif.
Panzinger dit quelque chose en allemand que je ne compris pas. Son acolyte à lunettes repartit par la porte et revint en poussant un autre brancard. Jordan y était étendu, attaché. La première chose que je remarquai fut les tâches sombres sur sa chemise blanche. Puis, je le vis. Il avait le visage émacié, gris et cireux, et de gros cernes bleus autour des yeux. Il n’était pas aussi mal en point que les prisonniers du camp mais quelque chose en lui s’était éteint.
La vue me fit l’effet d’un saut en parachute : le cœur qui remonte dans la poitrine et la lente descente jusqu’au sol en flottant au gré du vent. Ce n’était pas possible ; il ne s’agissait pas de mon frère. Ce que j’avais devant moi ressemblait davantage à un spécimen préservé qu’à un être humain. Il leva les yeux et je lus la terreur dans ses pupilles. C’était bien Jordan. Il tendit le bras vers moi pour tenter de m’atteindre.
— Qu’est-ce que vous lui avez fait ? C’est de la torture ! criai-je.
— Un peu de repos et il sera de nouveau sur pied, dit Panzinger. Jordan a grandement contribué à notre projet.
Ses yeux brillaient et il sourit en coin, comme s’il venait de résoudre un problème épineux. Il hocha la tête. Son acolyte l’imita.
Le visage de Jordan tressaillit et il se mit à gigoter les épaules sur son brancard tel un serpent.
— Jack ! Tu es venu.
Ses yeux passèrent tour à tour de moi, à Panzinger, à l’équipement au milieu de la pièce, aussi chaotiques que des billes de flipper.
Ignorant Panzinger, je m’approchai de Jordan.
— Je suis là, murmurai-je.
Jordan m’agrippa la main tout en secouant la tête de droite à gauche avec frénésie.
— Tu dois tout détruire. Tout ! dit-il.
— Il faut qu’on vous prépare pour l’expérience, déclara l’assistant en me décochant un regard excité. Jordan peut encore supporter un autre tour.
Il s’empara de son calepin et se dirigea sans faire de bruit vers le tableau de bord à côté de la chaise.
— Vous êtes cernés, dis-je. Vous ne pourrez pas vous échapper.
Panzinger jeta son mégot par terre et l’écrasa du bout de sa botte.
— Nos recherches sur les jumeaux sont au cœur de notre travail, dit-il. Maintenant que vous êtes là, procédons à un dernier test.
Il fit un geste de la main en direction de Jordan pour indiquer à son assistant de commencer l’expérience.
— Cela ne prendra que quelques minutes.
Il baissa les yeux sur sa montre, puis jeta un regard en direction de la chaise bardée de câbles.
— En comparant les résultats sur deux corps identiques, nous pourrons déterminer le véritable…
La lumière vacilla et la lente complainte du métal qui plie sous un poids énorme nous parvint aux oreilles. Des chars passaient au-dessus de nos têtes. Le grondement des chenilles résonna en écho dans la pièce. Le sergent Baldwin avait-il changé d’avis ? Il fallait que je gagne du temps.
Panzinger leva les yeux au plafond, comprenant que le corps de blindés américain venait d’arriver.
— Oh, lâcha-t-il imperturbable.
Il haussa les sourcils sans se défaire de son sourire en coin. Rien ne semblait pouvoir déstabiliser cet homme.
— Votre frère a essayé de nous rouler en retardant indéfiniment l’arrivée des équipements, mais nous avons fini par obtenir ce que nous voulions.
Il tourna le regard vers son acolyte et hocha la tête.
— Termine, ordonna-t-il.
L’assistant de Panzinger sembla déçu.
— Herr Doktor, il vaudrait mieux attendre l’autre…
— Non ! Finie l’attente ! s’écria Panzinger avant de recouvrer son calme. Plan B.
Il ôta sa blouse et sa veste, les jeta au sol et enfila un épais pardessus en laine.
— Rassemble les documents.
Ils voulaient la même chose que moi : sauver leur peau.
— Vous n’y parviendrez pas sans moi, dis-je. L’Armée rouge n’est plus qu’à trois kilomètres d’ici.
À ces mots, l’acolyte maigrichon se figea sur place. Tous les Allemands savaient que les Russes ne prenaient pas de prisonniers.
— Vous connaissez un moyen, capitaine Waters ? s’enquit Panzinger en me fixant d’un air soudain intéressé.
— Laissez-nous ici et je vous expliquerai comment vous en sortir.
L’assistant tressaillit. Il transpirait.
— Qu’avez-vous à me proposer ?
— Je connais les positions exactes des troupes russes et américaines. J’ai procédé au repérage de la zone ce matin, déclarai-je en sortant ma carte.
Panzinger me la prit des mains et nota la position des forces russes.
— Nous devons nous rendre au nord de la forêt, dit-il sans me révéler sa destination.
— Passez par-là, suggérai-je en faisant glisser mon doigt le long de la route sur la carte. Honnêtement, vos chances de vous en sortir vivants ne dépassent pas les cinquante pour cent, tout au plus. Vous feriez mieux de vous rendre à mon unité.
— J’apprécie votre candeur, capitaine Waters.
Panzinger s’exprimait avec un tel calme que l’on n’aurait jamais deviné que les Allemands étaient en train de perdre la guerre et qu’il se trouvait présentement encerclé par deux armées ennemies.
— Votre évaluation me semble correcte, dit-il en me rendant ma carte, mais nous avons des choses de prévues, et passer en jugement devant un tribunal ennemi n’en fait pas partie. Je vous laisse vous débrouiller par vos propres moyens à compter de maintenant.
— Vous ne pouvez pas partir sans aider mon frère. Je vous en prie, donnez-lui quelque chose.
— Il reprendra ses esprits d’ici quelques minutes. Vous avez ma parole d’officier.
Panzinger me salua d’un hochement de tête et quelques secondes plus tard, les deux scientifiques étaient partis.
Je tournai mon attention vers Jordan et entrepris de défaire les sangles qui le retenaient.
— Jordan, il faut y aller.
Il avait les yeux troubles.
— Je peux rien faire… Laisse-moi.
— Tout va bien se passer, dis-je. Je vais te sortir de là.
J’entendis un clic métallique et humai l’odeur du tabac. Puis celle du kérosène. L’enfoiré de menteur…
Un grondement sourd émergea de la pièce. Il y eut un souffle d’air chaud et un énorme craquement, semblable à celui d’un obus de mortier, lorsque l’air prit feu dans une gigantesque explosion. Jordan poussa un cri et je regardai, impuissant, une poutrelle d’acier s’écraser au sol et me manquer de peu. Pendant une fraction de seconde, je vis la fumée et les débris tourbillonner devant mes yeux, puis la force d’une flamme orange me souleva dans les airs tandis que de gros morceaux de pierre et d’acier pleuvaient de toutes parts. J’avais l’impression d’être une brindille malmenée par une tempête de vent.
Je retombai au sol en même temps que le silence. Les murs du tunnel s’étaient effondrés mais plus un son ne me parvenait. J’eus une pensée pour Boxer qui s’était tortillée en hurlant quand je lui avais tiré dessus. C’était la meilleure chose à faire. Elle avait attrapé la rage. Mieux valait la tuer.
Soudain, tout devint bleu, puis orange, et enfin noir.
Ce fut la dernière fois que je vis mon frère.
Hôpital d’évacuation américain
Nordhausen, Allemagne
15 avril 1945
Sortir du coma est un long processus. C’était comme si vous émergiez d’un long rêve, à la seule différence que le rêve vous tire en arrière pour essayer de vous retenir.
En tout cas, ce fut mon expérience. Un instant, je me trouvais dans les tunnels de Mittelwerk et l’instant d’après… Les choses étaient floues. Il y avait eu une explosion. Puis le noir complet. Mais je ne pouvais pas sortir du tunnel, pas sans Jordan.
Voilà pourquoi je ne cessais d’être tiré en arrière vers cette obscurité. Il fallait que je découvre ce qu’il s’était passé. Tout était beau et calme ici, comme quand on nage sous l’eau en pleine nuit. L’air y était froid et humide. J’y serais resté des semaines, des années, jusqu’à la fin de mes jours s’il l’avait fallu.
Seulement voilà, de temps à autre, j’entendais un bruit. Une ondulation à la surface sur l’eau qui m’appelait vers le monde, le vrai.
Je discernais une voix au loin, aussi apaisante qu’une pluie d’été.
— Je suis sûre que San Moreno vous plairait, disait-elle. Vous viendrez me rendre visite, quand tout sera terminé. Vous allez adorer.
Cela me paraissait une excellente idée. Pourquoi je n’y avais pas songé plus tôt.
Je sentis quelque chose de doux et tiède sur mon visage, humai le parfum de la mousse à raser Barbasol. Puis, il y eut un petit grattement et je me retrouvai projeté à la surface. J’ouvris les yeux.
— Regardez qui a décidé de se réveiller, l’entendis-je dire.
Je battis des paupières. Avais-je vraiment envie de me trouver ici ? Je tournai le regard vers elle et aperçus ses pommettes hautes, l’arrondi de sa bouche. Je ne reconnus pas son uniforme mais ce n’était pas une tenue d’infirmière.
Elle essuya le coupe-chou qu’elle tenait à la main sur un linge, le plongea dans un bol d’eau chaude et se remit au travail, faisant lentement glisser le rasoir sur une joue, puis sur l’autre. Elle suivait les courbes sans jamais appuyer trop fort ni me couper la peau. Ses mouvements étaient doux et langoureux. Elle m’essuya le visage et j’eus l’impression qu’elle me caressait.
— Je m’appelle Faith, dit-elle.
Étais-je encore dans le monde des rêves ? En présence d’un fantôme ? Voire pire ? Ne voulant pas paraître idiot, je ne dis rien.
— Vous nous avez fait une belle frayeur, poursuivit-elle en soulevant ma nuque d’une main pour passer le rasoir au-dessus de ma lèvre.
Sa peau était chaude. J’aurais voulu qu’elle ne me lâche jamais, qu’elle reste pour toujours derrière ma tête.
Elle se pencha en avant et je sentis son souffle.
— Tout va rentrer dans l’ordre, murmura-t-elle à mon oreille.
Puis, il y eut un bruit fracassant. Quelqu’un avait fait tomber un plateau en métal par terre. J’entendis une bouteille rouler et une voix pousser un juron. Par-dessus l’épaule de Faith, je balayai la pièce du regard. Des rangées de lits s’alignaient à n’en plus finir dans une pièce aussi grande qu’un terrain de football remplie de morts et de mourants. Des médecins et des infirmières, des appareils et des graphiques, une silhouette poussant un chariot. Le bruit devint plus intense et je vis le chaos dans la salle. Des hommes vêtus de blouses blanches approchaient. C’en était trop.
— Je peux pas, dis-je. C’est trop tôt.
— Je serai là quand vous serez prêt, dit-elle en me serrant la main.
Je humai son parfum sucré, fermai les yeux et replongeai dans l’obscurité des tunnels.
Il fallait que je trouve Jordan.
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