L'homme de Mittelwerk

M.Z. Urlocker · Chapitre 40 sur 48

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L'homme de Mittelwerk

Chapitre 40 - Un homme armé

 

— Écartez-vous de la fenêtre. Asseyez-vous ! ordonna Hugo.

À l’extérieur, le vent se mit à souffler plus fort, malmenant les arbres et faisant claquer les volets.

— Faith, tout va bien se passer, dis-je d’une voix que je voulus rassurante mais qui sonna creuse même à mes propres oreilles.

Les yeux écarquillés, elle hocha la tête sans un mot.

— La ferme, Waters. Mon train part dans quinze minutes et j’ai bien l’intention de le prendre. Passez-moi vos armes.

Je sortis mon revolver et le posai sur la table. Duffy en fit de même avec le sien. Un éclair illumina le ciel à l’extérieur et les cieux s’ouvrirent pour laisser tomber des trombes d’eau avec une violence redoublée.

— Vous aussi, Asheton, dit Hugo d’une voix forte pour couvrir le bruit des intempéries. Toutes vos questions sur le fonctionnement de la machine Z… Vous n’êtes pas plus reporter que moi.

Il agita son arme dans ma direction.

Asheton retira l’étui à sa ceinture et le fit glisser sur la table.

Après avoir posé sa canne contre le mur, Hugo récupéra les armes de sa main gauche et les posa sur le comptoir dans son dos, sans jamais nous lâcher des yeux.

— Même si vous atteignez la ville de Mexico, le FBI viendra vous chercher, le prévint Asheton.

— Une fois à l’ambassade de Russie, je suis hors de portée, répondit Hugo. À moins que vous ne vouliez déclencher une troisième guerre mondiale.

Un éclair fendit le ciel et un roulement de tonnerre approcha. Le fracas résonna dans mes oreilles tels des engrenages géants.

— Docteur Hugo, voyons, dit Duffy. Et si on prenait le temps d’en discuter ?

Il fit un pas hésitant vers Hugo mais s’arrêta net quand ce dernier pointa son arme sur lui.

— Panks et Schuler m’ont abandonné. Il ne reste plus que Beverley et moi. On va reconstruire la machine Z en Russie. Ça prendra du temps, mais on y arrivera.

— En Russie ? fit Asheton. Avez-vous la moindre idée de ce que ces gens font aux filles comme Beverley, là-bas ? Elle va finir emprisonnée dans un hôpital.

— Je peux très bien m’occuper de ma fille.

— Comment avez-vous su que je descendrais au sous-sol ? demandai-je pour gagner du temps.

Les murs s’étaient mis à frémir. Le sol pulsait sous mes pieds, comme une rivière boueuse sur le point de bouillir. Tout était en noir et blanc austère, à l’instar d’un film à petit budget.

— Je parle aussi bien latin que n’importe quel étudiant. Time inferum. Dès que j’ai entendu ça, j’ai su que vous iriez au sous-sol. Quand le sergent Duffy s’est rendu à sa voiture, je suis descendu et je vous ai attendu. Mais Faith est venue mettre son nez dans ce qui ne la regardait pas.

Les cloches de la place de la gare se mirent à sonner. Elles étaient difficiles à entendre derrière le fracas de la tempête et le son me parvenait déformé, comme une sirène au loin. Duffy se tourna vers moi et je sus qu’il les entendait, lui aussi. Nous avions moins de quinze minutes avant le départ du train.

— Alors comme ça, les Russes vous ont acheté ?

— Ne me faites pas rire. Ça n’a rien à voir avec l’argent. Tout ce que je fais, c’est pour la science. Les Russes sont les seuls à être visionnaires et à avoir les tripes nécessaires pour mener le projet au bout.

— Vous n’aurez aucun contrôle, Hugo, dit Asheton. Vous avez perdu la tête.

— J’ai déjà parlé à l’assistant du ministre de la Science. Mon projet sera inclus dans leur plan de développement scientifique des cinq prochaines années.

Hugo se tourna vers la porte.

— Beverley, Charlie, venez ! s’écria-t-il.

Charlie entra dans la pièce.

— Oui, monsieur ? dit-il visiblement peu ému par la vue de Hugo qui tenait tout le monde en joue.

Dans son dos, Beverley hésita et jeta un regard par-dessus de l’épaule de Charlie pour évaluer la scène.

— Charlie, allez me chercher une corde et attachez-moi tout le monde.

Charlie se raidit, puis ses épaules s’affaissèrent. Il poussa un petit grognement et se dirigea vers le placard.

— Beverley, tu te souviens du plan dont on a parlé ? demanda Hugo.

— Ça fait des années que j’attends ça, papa.

— Tu es prête à prendre la tête, Beverley. Va chercher tes affaires.

Elle se précipita à l’étage.

— Ils vont vous voler votre projet et le confier à l’armée russe, prévint Asheton. Vous deviendrez le modèle de réussite qu’ils afficheront tous les ans, le jour de la parade du mois mai : le scientifique américain qui a vendu son propre pays. Vous n’êtes rien d’autre qu’une arme politique à leurs yeux.

— Je m’en fiche de la politique, contra Hugo. Je n’ai jamais cru à ces sornettes. Et qu’est-ce que ça peut bien me faire, si l’armée s’en empare ? Après tout, ils ont payé pour. Et s’ils s’en servent pour narguer les Américains, alors vous m’en voyez heureux. Ce pays a bien besoin d’un peu de concurrence.

Asheton haussa les épaules.

— Ils vous ont vendu du rêve, Hugo.

— Et Harry Gold ? demandai-je. Il y croyait, lui ?

Le regard d’Hugo se durcit.

— Cet homme n’avait aucune morale, dit-il avant de cracher par terre. La seule chose à laquelle il croyait, c’était de sauver sa peau.

— On peut trouver un accord, suggéra Asheton. Le FBI vous sera certainement reconnaissant de l’aide que vous pourrez leur apporter.

— Vous les Anglais, vous n’êtes même pas fichus de nourrir vos propres citoyens. L’empire britannique est en train de mourir, Asheton.

Charlie réapparut avec une corde.

— Merci, Charlie. J’ai bien eu raison de vous garder. Vous allez rester ici avec Beverley pendant que je vais prendre mon train. Dites aux flics que je vous ai forcé à les ligoter. Ce n’est pas si loin de la vérité que ça.

Il pointa son Luger sur Charlie avant de le diriger vers Faith.

— Quant à vous, allez rejoindre les autres.

Les yeux de Faith s’écarquillèrent de terreur.

— Il me faut les pages du cahier de manipulation de Panks, poursuivit Hugo. Je les ai cherchées partout ; impossible de les trouver. J’en ai conclu que vous avez dû les récupérer avant moi.

— Asheton, vous feriez mieux de les lui donner, dit Duffy.

— Ce n’est pas moi qui les ai.

— J’en ai assez de votre petit jeu, tous autant que vous êtes, s’énerva Hugo. Où est le diagramme ?

— Je vous jure que je ne les ai pas, se défendit Asheton. Il n’y avait rien dans le cahier.

— Hugo, lâchez Faith et je vous donnerai les pages qui manquent, dis-je.

— C’est vous qui les avez, Waters ? Dans ce cas, ça va être facile.

Il fit un pas en avant, arma son Luger et le braqua sur la tête de Faith qui ferma très fort les yeux en retenant son souffle.

— Donnez-les moi.

— Je ne les ai pas sur moi. Elles sont cachées, répondis-je très calmement.

— Cessez de vous moquer de moi si vous ne voulez pas ramasser la cervelle de la demoiselle à la petite cuillère.

— Laissez-la partir d’abord. Elle n’a rien à voir là-dedans.

Hugo recula d’un pas mais garda son arme pointée sur Faith.

— Très bien. Charlie, détachez-la.

Charlie s’avança, dénoua le bâillon et lui délia les poignets.

— Jack ? Qu’est-ce que tu fiches ?

— Sors ! Va-t’en, criai-je à Faith.

Elle se leva et courut vers la porte, mais Hugo l’attrapa par l’épaule quand elle passa à sa hauteur et la fit tomber par terre.

— Personne ne bouge ! Pour la dernière fois, où sont les pages manquantes ? cracha-t-il.

Beverley arriva à ce moment-là avec une petite valise qu’elle posa à ses pieds.

— Beverley, dis-je, donnez la photo de votre mère à votre père.

Beverley me regarda stupéfaite, puis se tourna vers Faith. Asheton observait la scène sans rien dire, le visage tendu.

— Ne vous inquiétez pas, Beverley, dit Faith. Tout va bien se passer.

Beverley baissa les yeux sur son sac avant de les relever vers son père.

— Je voulais juste un souvenir d’elle.

— Donne-la-moi ! aboya Hugo. Tout de suite !

Elle ramassa son sac et le serra contre son torse.

— Non, papa.

— C’est comme ça qu’on va reconstruire la machine Z, dit-il d’une voix lente et délibérée, les yeux rivés sur sa fille comme pour l’hypnotiser. On travaillera ensemble, toi et moi, comme ta mère l’aurait voulu. C’est pour ça que tu as étudié la physique.

— Laissez-la hors de tout ça, dit Charlie d’une voix aussi forte que le tonnerre par-dessus la pluie.

— Qu’est-ce que vous foutez, Charlie ? dit Hugo.

— Papa, ne lui parle pas comme ça.

— Beverley, tais-toi et donne-moi cette photo. On a fait une grande découverte. Tu comprends ? On va continuer le travail de ta mère, toi et moi.

— Je ne peux pas vous laisser faire ça, dit Charlie avec calme. Les recherches de Panks, cette découverte… Ce serait mettre tout le monde en danger.

Son corps était tendu, son regard intense.

— Quel danger ? s’exclama Hugo d’une voix tonitruante, une veine pulsant au niveau du cou.

— J’ai promis.

— Promis ? répéta Hugo outré. Bordel de merde, Charlie ! C’est pour moi que vous bossez !

— J’ai promis de protéger le savoir interdit de mes ancêtres.

— Arrêtez avec vos conneries de Chumash à deux balles. Beverley et moi, on s’en va. Ça fait des lustres que je la prépare pour ça. Elle est enfin prête.

Charlie secoua la tête.

— Je ne vous laisserai pas vous servir de Beverley comme vous vous êtes servi de Mme Hugo et du docteur Panks. Ça les a détruits.

Les yeux de Beverley virevoltèrent de Charlie à Hugo.

— Vous avez perdu la tête, Charlie.

— Je vous en empêcherai s’il le faut.

— Beverley, donne-moi cette putain de photo ! cria Hugo à sa fille qui plongea la main dans son sac et en sortit un cadre.

C’était le cliché d’Amy Hugo en voile de mariée. Celui qui contenait le secret caché.

Une vive lumière éclaira la cour à l’extérieur, mais ce n’était pas la foudre ; c’était les phares d’une voiture qui se garait dans l’allée. Une portière claqua et Alan Hugo se tourna vers la fenêtre.

Faith bondit et le poussa de toutes ses forces vers Charlie pour l’éloigner de Beverley.

Charlie joignit ses deux mains gigantesques et les abattit sur le crâne de Hugo. Au même instant, toutes les ampoules se mirent à flamboyer d’un jaune intense et s’éteignirent dans un sifflement, plongeant la pièce dans le noir.

L’image de Charlie, figé au milieu de son geste, la colère lisible sur ses traits tendus, s’imprima dans mon esprit. Il dut atteindre sa cible car j’entendis un coup puissant, suivit d’un bruit mou et mouillé contre le mur, qui dégringola jusqu’au sol.

Le cadre photo s’écrasa au sol et le verre se brisa. Un petit objet métallique rebondit plusieurs fois sur le sol avant de s’immobiliser. Tout le monde se mit en mouvement. Des éclats de voix se mêlèrent, Beverley cria. Je reculai d’un pas tandis que Duffy longeait le mur à tâtons en direction du comptoir. Il y eut un grésillement dans l’air, les lampes clignotèrent tel un néon, puis se rallumèrent. Je bondis en avant et m’emparai du Luger.

Duffy avait déjà braqué son revolver sur Hugo qui était avachi par terre, immobile à côté de sa canne. Je me penchai pour l’examiner. Il avait le cou tordu comme jamais un cou ne devrait l’être. Pas de souffle. Pas de pouls. Rien.

Charlie tituba en arrière.

— Je… je ne voulais pas… C’était juste pour l’arrêter.

— Visiblement, c’est réussi, dit Duffy.

— Il a dû se casser le cou dans la chute, ajoutai-je.

— Charlie ! Qu’est-ce que vous avez fait ? s’écria Beverley en se précipitant vers son père.

Elle s’agenouilla à côté du corps inerte d’Alan Hugo en pleurant à chaudes larmes.

L’instant d’après, le capitaine MacDonald pénétrait dans la pièce, trempé comme une soupe.

— Duffy. Qu’est-ce qu’il se passe ici, bon sang ?

Ses yeux passèrent de Duffy au corps d’Alan Hugo, puis à Charlie et au reste des personnes présentes dans la pièce.

Faith s’approcha de Beverley pour la consoler et lui enroula un bras autour des épaules. Ni l’une ni l’autre ne prononça un mot.

Charlie s’assit. Je baissai mon arme. Il ne s’enfuirait pas. Le monde reprenait lentement un peu de couleurs.

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