L'homme de Mittelwerk
Chapitre 19 - Soleil noir
Je pris Duffy à part et l’attirai à l’étage sans un mot. Nous étions debout devant la porte de la chambre du premier quand j’entendis un clic provenant de l’intérieur de la pièce, suivi du bruit d’un objet en métal que l’on glisse dans une rainure. Ce n’était pas un pistolet, mais je reconnus le son et cela ne pouvait vouloir dire qu’une chose. Je sortis mon revolver. Duffy m’imita, sans la moindre hésitation.
Il se tenait à droite de la porte ; je pris le côté gauche. D’un hochement de tête, il me fit signe de prendre les devants. J’enfonçai la porte d’un coup d’épaule. Elle s’ouvrit aisément et quelques éclats de bois s’envolèrent de l’encadrement. Nous fîmes irruption dans la pièce, armes prêtes à tirer et braquées sur notre homme.
— Messieurs ?
Asheton se tenait debout au milieu de la chambre, en maillot de corps, une cigarette pendue aux lèvres. Une chemise blanche aux poignets sales était étalée sur le lit, à côté d’une valise ouverte. Asheton se redressa et s’étira la colonne vertébrale, ce qui lui fit gagner un bon centimètre de hauteur.
— Je cherchais une chemise bleu foncé à rayures, en taille 42.
— La ferme, dit Duffy en me jetant un coup d’œil interrogateur avant de regarder autour de lui.
Je fixai ma cible, stabilisai mon tir et comptai jusqu’à trois. Un centimètre de cendre se trouvait là où s’était tenue la cigarette d’Asheton, une seconde plus tôt. Je jetai un coup d’œil aux meubles derrière lui. Une boîte de machine à écrire portable était posée sur la commode. Un petit câble noir en sortait.
— Vous travaillez pour qui ? demandai-je en contournant Asheton pour m’approcher de la boîte, mon revolver toujours braqué sur son torse.
— C’est le L.A. Times qui vous envoie pour voler mon article ?
De l’esbroufe. Il évaluait les options qui s’offraient à lui. Tous les signaux d’alarme étaient au rouge. Asheton était plus coriace que je ne l’aurais cru de prime abord.
— Les mains en l’air, ordonnai-je.
Il rentra les coudes et leva les mains de quelques centimètres. À en juger par sa posture, les jambes écartées et le poids du corps sur le pied droit, je savais que tout pouvait encore arriver. Il tira une bouffée sur sa cigarette. Le mégot craquela dans le silence. La traînée de cendre grandit. Il resta là, imperturbable.
Les yeux rivés sur Asheton, j’ouvris la boîte. Elle contenait un transmetteur radio à haute fréquence. J’en avais vu des similaires en France et en Belgique. Le câble qui en sortait était une antenne. La radio pouvait émettre à des centaines de kilomètres, voire des milliers par beau temps. À côté de la boîte, sur la commode, se trouvait une caméra de poche Minox. Cela expliquait le son que j’avais entendu.
— C’est quoi ce bordel ? s’exclama Duffy.
— Si vous permettez, sergent.
Ignorant nos armes, Asheton retira la cigarette de sa bouche. Il s’exprimait d’une voix plus grave, dépourvue du bégaiement et du ton sinueux qu’il avait employés plus tôt. Ses mots étaient raides, hachés.
— J’ai un… un contrat officiel avec votre gouvernement. Avant que vous ne fassiez une bêtise avec vos revolvers, pourquoi ne pas jeter un coup d’œil à ma pièce d’identité ?
Duffy fit un pas en avant.
— Elle est dans ma trousse de toilette, précisa Asheton.
Duffy tendit la main vers la valise et s’empara d’une petite pochette en cuir. Après avoir rangé son arme dans son étui à sa ceinture, il ouvrit la trousse et en sortit deux passeports et un paquet de cartes téléphoniques blanches.
— E. F. Asheton, ministère de la Défense, attaché naval du sous-ministre adjoint, unité de coordination des affaires internationales de Londres, lut Duffy.
— Attaché naval, mon cul, oui, lançai-je.
Asheton leva une main en signe de capitulation.
— Service de renseignement militaire.
Je baissai mon arme.
— Vous êtes du MI5 ?
Asheton haussa les épaules.
— Il y a un revolver de police Webley & Scott dans le double fond, si vous voulez tout savoir. Comme ça, pas de surprise.
— Que faites-vous ici ? demandai-je.
— Sécurité nationale, répondit-il. Je travaille avec votre bureau fédéral. Mon contact est parfaitement au courant de mon rôle ici.
— Il y a deux passeports, l’un britannique, l’autre canadien, sous deux autres noms, décrivit Duffy. Et une carte d’agent spécial du FBI au nom de Robert Lamphere, basé à Washington D.C.
— Messieurs, cette situation peut prendre deux tournures, dit Asheton en laissant tomber son mégot sur le plancher avant de l’écraser de sa chaussure. Je peux vous laisser continuer votre enquête au sujet de ce petit accident…
— Pardon ? s’exclama Duffy outré.
— Ou je peux faire venir Lamphere et vous serez démis de cette affaire dans l’heure. J’ai cru comprendre que les bonnes manières, pourtant si cruciales aux enquêtes conjointes, ne sont pas le fort des hommes de M. Hoover.
— Conjointes ? fis-je.
— Si vous acceptez de coopérer.
— C’est-à-dire ?
— Je partagerai ce que je peux avec vous, mais tout ce qui sera dit ici restera confidentiel. Rien ne sort de cette pièce et je ne veux rien voir dans vos rapports.
Il glissa une main sous la valise et Duffy saisit brusquement son revolver.
— Sergent, voyons, dit Asheton. Je crois savoir que vous cherchiez ceci.
Il décala le canon de l’arme que Duffy braquait sur lui à l’aide du cahier de manipulation qu’il venait de sortir de sa cachette.
— Maintenant que Panks est mort, je ne peux rien en tirer d’intéressant. J’ai pensé un instant que ces notes pourraient être confiées au QG, pour plus de contexte, mais ce serait du gâchis que de garder cette science pour moi, quand bien même le cahier serait complet. Il vous sera peut-être utile dans votre enquête pour incendie volontaire.
— Vous pensez vraiment que c’est là le sujet de notre enquête ?
— Cela ne me regarde pas. C’est à vous, les cow-boys de la ville, d’en décider.
— Que faites-vous ici, au juste ?
— Le nom de Panks a déclenché la sonnette d’alarme de notre côté.
Asheton plongea la main dans sa valise et en sortit une chemise blanche pliée et repassée. Il l’enfila et se mit à la boutonner sans me lâcher des yeux.
— Vous voulez dire Panzinger ?
Pendant une fraction de seconde, Asheton interrompit son boutonnage.
— Panzinger ?
Il baissa les yeux, enfila le bouton et lissa le devant de sa chemise.
— Je vois que rien ne vous échappe, commenta-t-il.
— Pourquoi enquêtiez-vous à son sujet ?
— Je fais le ménage, maintenant que la guerre est finie.
— En tuant des nazis ?
— Non, non, fit-il en secouant la tête. Ce n’est pas comme cela que ça marche. Si je faisais une telle chose, Lamphere m’enverrait croupir à Fort Leavenworth avant même que je n’aie eu le temps d’appeler pour prévenir que je serai en retard pour le dîner.
— Alors de quoi s’agit-il ?
Il baissa les yeux, prit une grande inspiration et releva la tête.
— De la société Thulé.
— Hitler a dissous ces charlatans en 1935.
— Je vois que vous avez bien révisé vos leçons d’histoire, M. Waters. La société Thulé a été dissoute et qualifiée de secte occulte, mais ça les a simplement relégués au rang de clandestins, ce qui a bien fait l’affaire d’Himmler, qui voulait contrôler leurs recherches et s’en servir à ses propres fins au sein des SS.
— Quelles fins ?
— Les types étaient persuadés que pour que le Reich dure mille ans, il leur fallait contrôler certaines forces dont il était fait mention dans le folklore d’anciennes cultures. Aucune recherche n’était trop exotique aux yeux d’Himmler.
Il jeta un coup d’œil à la porte et baissa la voix.
— Nous avons dressé la liste des scientifiques ayant fait partie de la société Thulé qui se sont enfuis après la guerre. Herr Doktor Panzinger était en tête. Heinrich Himmler a personnellement financé les travaux de Panzinger depuis ses débuts au Berlin Technical. Quand le projet est devenu prometteur, Himmler l’a baptisé Soleil noir et a rapatrié le laboratoire sous ses ordres directs.
— Je croyais qu’ils s’occupaient principalement de déchiffrer des planches ouija et de fouiller d’anciennes ruines.
— Entre autres choses, mais croyez-moi, les nazis ont pris leurs travaux très au sérieux, répondit Asheton. Et quand les nazis sont sérieux, nous le sommes aussi. Avec tout l’argent et l’influence dont Himmler disposait, il avait amassé un certain nombre d’adeptes parmi la communauté scientifique. Leur slogan, c’était « Machtwerk aller Zeiten » : l’arme énergétique, pour toujours.
Ces mots ravivèrent en moi la vision du corps calciné. Du coin de l’œil, je vis la mâchoire de Duffy lui en tomber.
Asheton fronça les sourcils.
— Vous connaissez ?
— La victime avait un tatouage sous le bras, expliqua Duffy. C’était écrit… ce que vous venez de dire.
— Vous l’avez vu ? me demanda Asheton.
Je hochai la tête.
— Je cours après ce Panzinger depuis 1944. J’ai cru qu’on l’avait coincé quand Mittelwerk a été libéré, mais il a atterri ici, aux États-Unis, hors de notre portée. Les Américains y ont transféré des centaines de scientifiques nazis et ont fait table rase sur le passé des plus ignobles d’entre eux. J’ai suivi des dizaines de pistes, toutes se sont terminées sur un cul-de-sac. Jusqu’à présent, je n’étais sûr de rien, mais avec ce tatouage…
— C’est tous des tarés, dis-je.
— Vous avez bien raison, acquiesça Asheton.
— C’était quoi, le projet Soleil noir ? demandai-je.
— On l’ignore. Une sorte de projet énergétique ultrasecret, peut-être nucléaire mais rien n’est sûr. Les travaux avaient lieu à Mittelwerk, là où von Braunn a construit les missiles V2. Nous avons aussi eu vent d’autres tunnels souterrains à Dunkelwerk, mais sur les plans, il n’y avait rien. On n’en savait pour ainsi dire pas grand-chose. Avec un nom comme cela, c’était certainement un gros projet scientifique, un labo secret dans lequel Panzinger pouvait se livrer à l’impondérable, dit-il en plissant les yeux. Ça peut paraître fou mais nous pensons qu’ils essayaient de trouver un moyen d’altérer le temps, de revenir en arrière pour changer le cours de la guerre. Quand les Alliés ont commencé à gagner du territoire, Hitler a donné l’ordre de tout détruire en cas de capture. Les soldats ont brûlé les dossiers, les scientifiques se sont enfuis et les Technische Truppen ont été envoyées pour oblitérer le reste. Vous et vos cow-boys avez réussi à libérer le camp de Dora et à mettre la main sur Mittelwerk, mais à Dunkelwerk, tout a explosé. Qui sait ce qu’il s’est réellement passé ?
Je fixai Asheton qui me renvoya un regard calme. Il en savait bien plus sur Mittelwerk et les projets nazis top secrets qu’il ne l’avait laissé transparaître pendant son entretien avec Hugo. Que savait-il d’autre, au juste ?
— C’était censé être une opération conjointe. On devait se partager les découvertes scientifiques. Mais quand je suis arrivé, l’armée américaine avait déjà tout raflé jusqu’à la dernière miette.
Debout près de la fenêtre, Asheton noua sa cravate autour de son cou en se regardant dans le miroir.
— Que pensez-vous de cette machine Z sur laquelle ils travaillent ?
— C’est elle qui a causé l’incendie, répondit Duffy.
Asheton lui décocha un regard atterré, de ceux que l’on réserve à l’idiot du village.
— Schuler a dit que toutes leurs recherches avaient été détruites, que ça prendrait des années pour tout reconstruire.
Duffy me regarda d’un air confus mais Asheton n’avait d’yeux que pour moi. C’était un pro. Il cherchait à obtenir des informations. J’allais devoir me montrer prudent.
— Des années, en supposant que ce soit possible, ajoutai-je.
— Heureusement qu’ils ont une super police d’assurance alors, dit Duffy.
Asheton l’ignora.
— Sur quoi travaillait Panks ?
Je secouai la tête.
— Je suis juste enquêteur dans cette affaire. Quoi qu’ils aient pu faire dans ce labo, c’est fini désormais.
— Et Schuler ? Il pourra le rebâtir ?
Duffy s’immisça.
— Schuler n’est que…
— Schuler n’est que technicien, l’interrompis-je. Hugo va le promouvoir, mais c’était Panks, le génie derrière toute cette histoire. Sans Panks, je vous parie qu’Hugo va dépenser tout l’argent de l’assurance et qu’il devra fermer d’ici la fin de l’année.
— Très bien, déclara Asheton en enfouissant le Minox dans sa poche avant de lisser sa chemise et d’enfiler son manteau. Aux yeux de tous, je ne suis qu’un simple journaliste du Times. Mais vous deux…
Il agita un doigt menaçant à deux centimètres de mon visage.
— Si jamais vous me cachez quoi que ce soit, j’appelle le FBI et je vous traîne devant la cour martiale.
Je sortis de la chambre avec Duffy et attendis d’être hors de portée de voix pour prendre la parole.
— Alors, sergent. Qu’est-ce que vous en dites ?
— Il m’a bien eu. Si j’ai bien compris, c’est un chasseur de nazis ?
— En quelque sorte.
— Au moins, on a récupéré le cahier de manipulation.
— Oui. Après qu’il a tout photographié, du moins ce qu’il en reste. Tout comme Hugo, il est à la recherche des pages manquantes.
Duffy réfléchit un instant.
— Vous aviez raison au sujet de Panks : c’est un nazi.
— Et ce n’est pas le seul.
— Vous ne pensez tout de même pas que Schuler a causé l’accident ?
— Je vous l’ai dit : il est dangereux.
— Ce n’est pas ce que vous avez dit à Asheton.
— Vous savez comment ils sont, les types du renseignement. Ils n’en ont rien à faire des gars sur le terrain. Tout ce qu’ils veulent, c’est écrire un rapport qui peindra une bonne image de leur travail.
Asheton était un espion. Et je n’avais pas envie que Duffy s’interroge sur la raison de sa présence ici. Maintenant, je savais que Schuler manigançait quelque chose.
Je m’arrêtai et me tournai vers Duffy.
— Duffy, j’ai besoin de votre aide.
— Pas question. J’ignore ce que vous avez derrière la tête, mais je ne veux rien avoir à faire avec tout ça.
— Rien de bien difficile. Il faut juste que je parle à Schuler, mais personne ne doit le savoir, compris ?
Duffy baissa les yeux au sol.
— Je sais pas. Je ne voudrais pas m’attirer d’ennuis.
— Si quelqu’un vous demande, dites que je suis en train de patrouiller dans le périmètre, d’accord ?
— C’est quoi, le but ?
— Schuler est le seul à comprendre comment fonctionne cette machine. Si je ne suis pas de retour dans une demi-heure, brûlez les cahiers.
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