L'homme de Mittelwerk

M.Z. Urlocker · Chapitre 15 sur 48

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L'homme de Mittelwerk

Chapitre 15 - Un homme transcendant

Nous traversâmes le garage en courant vers la porte latérale pour interpeller l’inconnu sur sa route. Duffy bondit à l’extérieur et je le suivis. Ma vision mit un moment à s’habituer à l’obscurité, mais bientôt je le vis, éclairé par la lune qui perçait à travers les nuages. C’était une véritable armoire à glace. Il tenait quelque chose sous le bras et balaya les environs du regard avant de se tourner vers nous.

— Arrêtez ! s’exclama Duffy en pointant son arme.

La silhouette fit un pas hésitant en arrière. Je retins mon souffle. Il n’était même pas à trois mètres de nous, à portée de tir à coup sûr. Quand je braquai ma lampe de poche sur lui, il leva ses grandes mains devant son visage pour se protéger les yeux.

— Qu’est-ce qu’il se passe ?

Le paquet sous son bras droit s’avéra être une pile de cahiers. Je m’avançai prudemment, sans cesser de l’éclairer.

— Où est-ce que vous allez comme ça, avec ces cahiers ? demanda Duffy. J’ai ordonné à tout le monde de rester dans la maison.

C’était Charlie, l’homme à tout faire que j’avais vu sur la photo un peu plus tôt. Il était grand, costaud, et ses cheveux noirs lui tombaient en-dessous des épaules.

Duffy baissa son arme pour la seconde fois de la soirée, visiblement très calme, pendant que mon cœur reprenait lentement un rythme normal. Charlie, lui, ne semblait pas perturbé le moins du monde. Se rendait-il compte de ce qui aurait pu se passer ?

Je dirigeai ma lampe vers le sol et Charlie baissa les mains.

— Pardon, sergent, s’excusa Charlie tandis que son regard langoureux s’adoucissait. Alan m’a demandé de lui ramener quelques cahiers de manipulation du labo.

— Venez par ici, Cordero, dit Duffy en posant une main sur l’épaule de Charlie pour le conduire à l’intérieur. M. Waters ici présent voudrait vous poser quelques questions pour le compte de la compagnie d’assurance.

— D’accord. Si ça peut vous aider, répondit Charlie en plissant les yeux, le visage neutre.

Je rangeai ma lampe torche. Nous retournâmes dans la maison par le garage sans un mot, avant de bifurquer vers la cuisine.

Assis à la table de cette pièce étroite, Charlie semblait encore plus large qu’avant et surplombait la scène de toute sa hauteur. Il était difficile de lui donner un âge, mais ses mains étaient calleuses et ses tempes grisonnantes. J’en conclus qu’il devait avoir dans la quarantaine.

Charlie se décala un peu plus loin sur le banc, juste sous la fenêtre, tandis que Duffy et moi prenions place en face de lui sur des chaises en acier incurvé recouvertes de coussins gris, de l’autre côté de la table en bois carrée.

— Vous travaillez dans les assurances ? s’enquit Charlie comme s’il s’agissait d’une soirée entre amis.

— Que faisiez-vous dans le labo ?

Il avait certainement dû entendre ma question mais il n’en laissa rien transparaître et resta assis là, à me jauger calmement du regard.

Duffy se pencha vers lui.

— Qu’y a-t-il, Charlie ?

Charlie recula légèrement. Je savais ce que ça faisait de sentir l’haleine de Duffy sur sa joue.

Il se tourna ensuite vers moi de tout son corps.

— Dans la police, vous insistez toujours pour avoir la réponse qui résoudra tout, tout de suite, mais vous ne savez pas quelles questions poser.

Il prit une grande inspiration silencieuse et expira lentement. J’observai sa poitrine se soulever et s’abaisser. Une fois, deux fois, trois fois. J’aurais eu le temps d’aller me faire cuire un gâteau, en attendant qu’il parle.

— Seul l’imbécile répond promptement, dit-il au bout d’un moment. S’il y a bien une chose que j’ai apprise au cours de mes recherches, c’est de réfléchir avant de parler.

Il croisa les bras sur la table et releva les yeux. Son visage était calme, imperturbable, comme taillé dans la pierre.

Duffy se mit à tapoter des doigts sur la table.

— Très bien, dis-je en jetant un coup d’œil à Duffy qui haussa les épaules. Pourquoi ne commencerions-nous pas par des questions de base ?

Je sortis mon carnet et mon crayon.

— Depuis combien de temps travaillez-vous pour M. Hugo ?

— Depuis que je suis tout jeune.

Je relevai les yeux de mon calepin.

— M. Blake Hugo, précisa-t-il d’une voix grave et détendue. J’étais son assistant, je l’aidais dans ses recherches.

Je repensai au tableau dans le couloir et à la femme qui y était représentée. Je notai l’idée dans mon carnet et attendis qu’il poursuive mais rien ne vint.

— M. Hugo devait vous tenir en grande estime. C’est vous sur le tableau devant la mission, n’est-ce pas ? demandai-je.

— À quoi vous jouez avec vos questions ? m’interrompit Duffy.

Charlie serra la mâchoire une demi-seconde, puis ses épaules s’affaissèrent.

— C’est une enquête, pas une analyse d’œuvre d’art, poursuivit Duffy.

— Sergent, laissez-moi gérer, je vous prie.

— Si ça vous fait plaisir. En attendant que vous ayez fini, je vais aller passer un coup de fil au capitaine.

Je voyais bien que Charlie n’était impressionné ni par Duffy ni par moi. Comment aurait-il pu l’être, après avoir travaillé autant d’années pour feu le grand Blake Hugo ? À côté de lui, nous n’étions que des vauriens.

Je comptais dans ma tête.

Un, deux, trois, quatre. Le ventre de Charlie se gonfla, puis se dégonfla. On aurait dit qu’il méditait.

Cinq, six, sept. Ils se tenait bien droit, avec fierté. Huit, neuf, dix, onze.

Il voulait qu’on le respecte. Douze, treize, quatorze.

Quinze, seize, dix-sept, dix-huit, dix-neuf…

— M. Blake a vu que j’étais quelqu’un de spécial et que je pouvais l’aider, dit enfin Charlie.

Je patientai le temps d’une mesure.

— J’ai beaucoup entendu parler de Blake Hugo. Pourriez-vous m’en dire plus à son sujet ?

— C’était un pionnier, un grand homme. Il comprenait le monde des Chumash et celui des chrétiens.

— Comment y parvenait-il ?

— Il avait un don de vision.

— Et vous ?

— J’ai vécu et étudié parmi ces deux religions. Mon peuple, les Chumash, pense que les dieux viennent de mondes séparés. Il existe un monde du haut et un monde du bas, dit-il en pointant un doigt vers le plafond, puis vers le sol, avant de reposer sa grande main à plat sur la table. Nous habitons entre les deux. Il est possible de passer entre ces mondes, mais ce n’est pas facile. Je les ai vus.

J’avais côtoyé des tas d’escrocs au cours de ma carrière de flic ; les meilleurs étaient ceux qui adoptaient l’approche spirituelle pour convaincre leurs proies.

Charlie fronça les sourcils et chercha à croiser mon regard.

— M. Waters, il y a des choses et des gens que vous voyez et qui existent, et d’autres que vous voyez mais qui ne semblent pas exister, n’ai-je pas raison ?

Je n’avais aucune idée de ce qu’il racontait mais je hochai la tête pour le faire parler.

— Vous comprenez l’éclair et le tonnerre comme une seule et même chose, et ce, bien que vos sens les perçoivent comme deux événements séparés.

Il s’interrompit.

— Vous doutez de moi mais vous me laissez parler, c’est déjà mieux que la plupart des hommes. Ces mondes dont je vous parle existent. Ils sont simplement séparés du nôtre, tout comme le ciel, le soleil et la terre.

Il ouvrit les bras comme pour m’inviter à regarder autour de moi.

Je devais admettre que Charlie avait du charisme. Ce n’était pas du bluff. Il y croyait du plus profond de son cœur. Il avait plus de foi en lui que je n’en avais jamais eu.

— M. Blake m’a demandé de l’aider à comprendre la culture des Chumash. Quand Alan est parti étudier à l’université, je l’ai accompagné. J’ai étudié la théologie à Miskatonic. J’y ai appris que toutes les religions sont liées par des croyances communes. Les chrétiens, les juifs, les musulmans, le peuple des Chumash ou encore les Cree. Nous habitons tous le même monde. Nous sommes tous égaux, indépendamment de notre naissance, notre travail ou notre couleur de peau. J’étais avec Alan quand il a été recruté par l’armée. Désormais, je suis jardinier. Je protège la terre. Tout est connecté.

Il joignit les mains devant lui.

— Je vois, dis-je en griffonnant quelques mots dans mon carnet pour faire durer la conversation. Si vous le permettez, je vais revenir à des questions plus routinières. Où étiez-vous un peu plus tôt dans la soirée ?

— Dans ma chambre, au niveau des baraques. J’écoutais le match de baseball.

Enfin quelque chose à quoi me raccrocher.

— Y avait-il quelqu’un d’autre avec vous ?

— Oui, le docteur Dietrich. Il lisait.

— Il m’a dit qu’il était sorti, bluffai-je.

— C’est faux. Il a passé toute la soirée à lire de la poésie allemande, relata Charlie en posant une main sur la table.

— Et le match ? C’était comment ? demandai-je.

— Le match ? Tellement lent que je me suis endormi. J’ai été réveillé par l’explosion.

— Ça devait être ennuyeux.

— Vous connaissez les Angels, dit-il en souriant mais je vis bien qu’il ne le pensait pas vraiment. On aura peut-être plus de chance l’année prochaine.

— Revenons-en à l’accident. Vous étiez dans votre chambre, vous vous êtes endormi, puis vous avez entendu l’explosion. Que s’est-il passé alors ?

— J’ai entendu le bruit, je me suis levé et j’ai couru jusqu’au labo.

— Où était Schuler ?

— Le docteur Schuler était dans les baraques mais je l’ai précédé.

— Vous ne lui avez pas parlé de l’explosion pour lui demander ce qu’il en pensait ?

— Non, pas le temps de réfléchir. Quand vous entendez une bombe exploser, vous réagissez.

— Et que s’est-il passé quand vous êtes arrivé au labo ?

— J’ai vu le docteur Panks sur le sol, le corps grièvement brûlé. Il y avait de la fumée partout dans la pièce et des papiers en feu. M. Asheton était là, lui aussi. Il était arrivé avant moi et était accroupi près du corps. C’est lui qui m’a annoncé que le docteur Panks était mort.

— Comment l’a-t-il su si vite ?

— Aucune idée, mais il l’a su. Et quand le docteur Schuler est arrivé peu après, il est tombé à genoux et s’est mis à pleurer. Le pauvre, ça lui a fait un choc. Alan et Beverley sont arrivés en dernier. Alan m’a demandé d’éloigner mademoiselle pour ne pas qu’elle soit traumatisée par l’accident.

Il fit une pause, le temps de réfléchir à ses mots.

— Je l’ai ramenée à la maison et elle a bu un verre.

Plusieurs, même, songeai-je intérieurement.

— Vous et le docteur Panks, vous travailliez ensemble ?

— J’ai travaillé sur ce projet avec Alan pendant cinq ans, avant même qu’il ne fasse venir les docteurs Panks et Schuler d’Allemagne. J’étais avec eux à Los Alamos, avant d’intégrer les laboratoires Blakely. Panks et Schuler, ce sont les partenaires d’Alan. Moi, je suis de la famille, conclut-il en se tortillant les doigts.

— Répondez à la question, Charlie.

Charlie ne broncha pas mais son regard en disait long.

— Panks n’était pas comme Blake Hugo, n’est-ce pas ?

Son visage s’assombrit.

— Le docteur Panks a saccagé la région et ces terres sacrées. Il a détruit les prairies.

Il joignit les mains devant lui en signe de prière et leva les yeux au ciel un instant. Puis, son visage s’illumina, comme s’il était arrivé à bout de calculs complexes. Il se mit à réciter de mémoire.

— L’âme qui ne peut endurer le feu et la fumée ne trouvera jamais le secret.

Il s’interrompit.

— C’est de Rumi, le poète soufi.

Je hochai la tête.

— Voilà, vous savez tout ce que vous avez besoin de savoir, dit-il en glissant le long du banc pour se lever.

— Pas encore, Charlie. Et les cahiers de manipulation ?

— Il n’y a rien à savoir.

— Si vous ne me les laissez pas, le sergent Duffy va devoir faire remonter l’info.

— À moins que vous n’ayez un mandat de perquisition, rien ne justifie la saisie d’un bien privé, dit Charlie d’une voix égale. J’ai aussi étudié le droit à Miskatonic, voyez-vous.

— Vous avez raison, M. Cordero. Mais un policier qui vous a dans le collimateur n’est pas une bonne chose, dans cette ville. Pourquoi ne pas me prêter les cahiers quelques heures, pendant que nous continuons d’enquêter sur l’accident ? Je vous promets de vous les rendre.

Il me jaugea du regard.

— Votre sergent Duffy ne me fait pas peur.

— J’informerai le capitaine que vous avez été coopératif.

Aucune réaction.

— À charge de revanche.

Il soupira en secouant la tête.

— Très bien, concéda-t-il à ma grande surprise en tendant les cahiers devant lui en éventail, comme un enfant en train de jouer aux sept familles.

Quand il fut parti, je les examinai. Les deux dernières pages du dernier cahier avaient été déchirées.

Chaque fois que j’avançais d’un pas dans cette affaire, je m’en trouvais encore plus confus. C’était comme Manny et son bonneteau : je pouvais piocher n’importe quelle carte, mais en fin de compte, je n’obtenais que ce qu’il voulait bien me donner.

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