L'homme de Mittelwerk
Chapitre 6 - Chacun obtient son dû
Je traversai le hall d’entrée et me plantai devant la coupure du Loma Vista Record encadrée sur le mur : « Un héros survit à une explosion dans un tunnel » disait la une en grandes lettres capitales. Le journal était daté du 20 avril 1945, le jour où j’étais sorti du coma.
Faith n’était pas du genre à abandonner. Pas après tout ce que nous avions traversé. Tant qu’elle gardait espoir, j’étais prêt à continuer de l’avant, sans gratter pour voir ce qu’il y avait sous la surface.
Je serrai le poing et l’envoyai brusquement dans le cadre, en prenant soin de le retirer au moment de l’impact pour ne pas me casser les os. Le verre se brisa en mille morceaux et, avec lui, l’illusion de tout ce à quoi j’avais aspiré.
J’avais toujours éprouvé un certain mépris pour les médias et leur manière de rapporter les faits. Je n’étais pas un héros. J’avais survécu mais pas Jordan. Et si j’étais descendu dans ces tunnels, c’était uniquement pour le sauver.
Faith était fière de cet article. C’était sa première une et elle avait été diffusée dans tout le pays. Un souvenir de notre rencontre, disait-elle. De temps à autre, ça nous permettait de gagner un client, mais c’était du baratin. Personne ne lisait plus loin que le deuxième paragraphe dans lequel Jordan était réduit à trois lamentables mots : « disparu au combat ». Comme si cela expliquait tout.
Malgré la promesse que j’avais faite à Faith, je décidai d’ouvrir mon paquet d’Hermanos. Elle venait de me larguer après tout, alors je pouvais faire ce qu’il me chantait. Je jetai un coup d’œil à ma montre. J’avais encore un peu de temps devant moi avant de retrouver le sergent envoyé par le capitaine MacDonald. Je m’assis sur mon bureau, sortis mon Zippo et m’allumai un joint pour la deuxième fois de la journée. J’inspirai profondément et retins mon souffle, comme Mick me l’avait appris. La douce fumée m’emplit les poumons. Ce n’était pas aussi bon qu’un verre, mais c’était plus efficace. Comme un cocon qui vous enveloppait pour vous faire oublier ce qui venait de se passer.
Mick avait été le premier à me faire goûter à la marijuana. Nous nous produisions ensemble de temps à autre au Dynamite Jackson, un bar de Los Angeles. Comme beaucoup d’autres groupes de jazz de la région, nous faisions les soirées en semaine dans l’espoir de percer dans le monde de la musique. En ce qui me concernait, peu importait que l’on se fasse remarquer ou non. Ce groupe, c’était surtout pour m’amuser et m’occuper en fin de journée. Mais pour Mick et les gars, c’était leur seul boulot alors ils avaient envie de réussir.
Après chaque scène, je rejoignais Mick et Antoine, notre trompettiste, pendant que les autres sortaient fumer. À l’époque, je ne comprenais pas. Quel besoin de sortir ? Pourquoi ne pas fumer à l’intérieur ? Mais un jour, j’avais suivi Mick et il m’avait mis dans la confidence.
— Tu es sûr que tu veux essayer ? m’avait-il demandé.
— Ça fait quoi ?
— Après ça, tu joueras comme Fats Waller.
— Ouais, dans ta tête, s’était esclaffé Antoine.
Il avait inspiré une grande bouffée, retenu son souffle, puis expiré en agitant les mains devant lui comme s’il avait trop chaud.
— C’est pas des blagues. Avec ça, tu seras dans le groove, m’avait assuré Mick.
— Tu ferais mieux de tirer plusieurs fois alors, parce que tu aurais bien besoin d’un peu de groove, avait ajouté Antoine en me tendant une cigarette roulée dont l’extrémité brûlait de manière inégale en craquelant comme une brindille.
J’étais le plus vieux de la bande et ils me répétaient constamment qu’il fallait que je me détende. Alors pourquoi pas ?
Ils avaient raison. Le joint m’avait mis dans le groove comme jamais. Le vieux piano droit du bar ne m’avait jamais paru aussi beau. J’avais l’impression que les notes se jouaient toutes seules pendant que j’observais la scène depuis les hauteurs. Chacune avait une couleur bien à elle. Et il ne s’agissait pas uniquement du piano. C’était bien plus profond. Les notes émanaient de la basse, de la guitare et du cor telles des formes lumineuses. Le morceau s’étalait devant moi à mesure que nous le jouions et tout le monde était en rythme. Ce soir-là, tous mes soucis s’étaient envolés. Quand était venu le moment de mon solo, je m’étais retrouvé dans la peau de Fats Waller. J’étais lui, en chair et en os. Fats Waller, Hoggy Carmichael et Champion Jack tout à la fois.
En fin de soirée, nous étions allés manger un steak dans un bistrot du quartier, puis Mick et moi avions repris la route pour Loma Vista. Ce fut à ce moment-là que je lui avais demandé où je pouvais m’en procurer.
Près d’un an s’était écoulé depuis lors. Le groupe s’était séparé peu après. Antoine était parti en tournée le long de la côte avec un groupe de jive. Mick en avait marre de faire la route jusqu’à Los Angeles alors il s’était associé à Jerry qui voulait créer un style nouveau dans lequel les cors et le piano étaient remplacés par la guitare électrique.
— Le jazz est mort, Jack, avait-il argué. C’est une musique de vieux.
Des vieux comme moi.
Ils m’acceptaient encore de temps à autre, le temps d’un concert, mais je voyais bien qu’ils pensaient que je les empêchais de faire évoluer leur style, ce qui était probablement vrai. Et puis, ils se livraient à des activités peu compatibles avec la présence d’un détective, même du genre privé.
Cela dit, Mick restait un bon ami. C’était d’ailleurs la raison pour laquelle je jouais encore au Legion Hall. Et puis, c’était lui qui me fournissait, alors j’espérais le croiser au San Moreno Inn, ce soir. Mon paquet de Hermanos était presque vide.
Mais la Marie-Jeanne ne faisait pas que me mettre dans le groove. Elle effaçait aussi le bruit et les distractions. Pour la première fois depuis des lustres, j’étais capable de me concentrer. Je me penchais sur une affaire et les conclusions me sautaient aux yeux. C’en était presque devenu un jeu, un labyrinthe dont il fallait trouver la sortie. Et j’étais bon à ce jeu.
Et puis surtout, ça repoussait les cauchemars. Du moins, j’étais tellement perché la plupart du temps que je ne m’en souvenais plus.
C’était ça qui me plaisait : l’oubli.
Dix minutes plus tard, j’étais debout sur le trottoir devant le Haven. Il se mit à bruiner et le tonnerre retentit au loin. Je levai les yeux vers le ciel tout en traversant Oak Street pour rejoindre le San Moreno Inn, de l’autre côté de la rue. La pluie tiède me caressa le visage, telle une absolution. Le monde était encore rempli de possibilités. Jordan se trouvait là, quelque part, et j’allais le retrouver.
L’hôtel de briques rouges avait connu de meilleurs jours mais je n’en étais pas moins un habitué des lieux. La musique et la lumière tamisée du bar me plaisaient. Une foule éclectique de musiciens, d’artistes, de jeunes près à prendre la relève, de beatniks, de voyageurs d’affaires près de leurs sous et de libéraux du coin s’y rassemblaient pour écouter de la musique, débattre et danser. Ça donnait un mélange intéressant.
Le groupe de Mick et Jerry, le Del-Fi’s, jouait tous les vendredis soir, pour le plus grand plaisir des jeunes. Certains clients plus âgés décidaient de rentrer dès qu’ils entendaient les premières notes, mais Harry, le proprio, avait fait le calcul : les jeunes qui passaient leur soirée sur la piste de danse finissaient par avoir chaud, et donc soif, et buvaient trois fois plus que les habitués qui restaient collés à leur pinte à vingt-cinq cents toute la soirée.
Le groupe de Mick jouait du rockabilly. Ce n’était pas mon genre, mais c’était dynamique. J’étais content pour eux. Ils écrivaient leurs propres chansons et mettaient de l’énergie dans la place. Force était de constater qu’ils avaient trouvé leur style bien à eux. Quand ils montaient sur scène, leur musique prenait forme. Jamais le groupe du Legion n’avait atteint un tel niveau.
Le néon en forme de bouteille de bière Eastside grésilla au-dessus de ma tête quand je traversai le hall du San Moreno Inn. Il était encore tôt. J’ôtai mon chapeau avant d’entrer dans le bar et croisai deux représentants de passage qui en sortaient au même moment en se plaignant de l’annulation du match Los Angeles-Hollywood à cause de la pluie.
Une fois à l’intérieur, je me mis en quête de Mick. Il était généralement facile à repérer ; c’était toujours le plus grand de la pièce. Je l’aperçus au fond du bar, occupé à brancher son équipement en se frottant la barbe. Visiblement, le groupe avait été appelé plus tôt que d’ordinaire.
Loretta, une blondinette de quelques années de plus que moi, était assise à sa place habituelle au bar. Elle portait un jean noir retroussé au niveau des mollets et une paire de tennis bleu marine. Loretta aimait danser. Je ne lui avais jamais servi de partenaire, mais beaucoup ne s’étaient pas privés.
Aucun signe du sergent Duff. Tant mieux. J’aurais le temps de récupérer ce que j’étais venu chercher. Je m’approchai de Mick et sortis deux dollars de ma poche.
— Désolé, je n’ai pas le temps de rester ce soir, dis-je en lui tendant les billets pliés.
— À la revoyure, Arthur.
— Merci de m’avoir fait monter sur scène au Legion, l’autre soir. J’espère que ça ne t’a pas causé de problèmes.
— Aucun souci. Le responsable était en train de décharger une livraison à l’arrière. Il n’a rien remarqué.
— Coup de bol.
Mick jeta un bref regard vers Manny qui se trouvait derrière le bar et tapa deux fois sur la grosse caisse en guise de signal.
Je suivis ses yeux rougis et m’approchai de Manny qui se baissa sous le comptoir, avant de se redresser pour tirer une bière. Manny était mexicain. Je l’avais arrêté à Détroit en 1941 pour escroquerie. Il faisait le bonneteur près de l’Eastern Market. Comme il était mineur à l’époque, il s’en était sorti sans trop de peine. Après la guerre, je m’étais mis à fréquenter le bar où il travaillait. Quand je m’étais retrouvé à sec, j’avais pris la route vers l’ouest et il était venu avec moi. Nous formions un étrange duo, moi l’ancien flic et lui l’arnaqueur à la sauvette, mais nous venions tous les deux de Détroit, alors ça nous rapprochait. Manny n’était plus un ado, désormais, mais je gardais un œil sur lui pour m’assurer qu’il restait dans le droit chemin. Ou du moins, qu’il en déviait le moins possible. Je l’avais aidé à trouver cet emploi de barman. Comme souvent, la situation avait pris une tournure inattendue. Je commençais à avoir l’habitude, maintenant.
Les yeux de Manny passèrent tour à tour de moi à la tireuse, telles deux balles de ping-pong pas toujours synchrones.
Je posai mon chapeau sur le comptoir et lui donnai le mot de passe.
— Je crois que j’ai oublié mes clopes ici, hier soir.
Manny termina de tirer sa bière, essuya la paroi extérieure du verre de son torchon à carreaux rouge et blanc, et mit la pinte de côté. Il se pencha sous le bar et tira une boîte en carton : les objets trouvés.
— Des turques ? me demanda-t-il tandis que ses yeux repartaient dans une danse folle.
— Non, des mexicaines.
Il fouilla dans le bric-à-brac ; j’aperçus des brosses à cheveux, un briquet, des clés et un exemplaire de poche de Kafka. Sa tête réapparut au-dessus du comptoir, suivie de ses yeux, puis de sa main qui serrait un paquet de Hermanos rouge. C’était la meilleure marijuana de la ville. Ça me convenait parfaitement.
Il fit glisser le paquet sur le bar en prenant soin de le dissimuler sous sa main. Je jetai un regard par-dessus mon épaule et me décalai sur le côté pour cacher la vue. Sans mouvement brusque, je saisis le paquet et le glissai dans ma poche gauche. Au même moment, Manny s’empara de son torchon de la main gauche et, de son autre main, il laissa tomber un paquet de Winston sur le comptoir, là où s’étaient trouvées les Hermanos une seconde plus tôt.
— Non, c’est pas les miennes, dis-je en m’écartant du bar.
— D’ac, répondit-il en repoussant le carton sous le bar, les Winston avec.
— Manny, il y a flic qui va passer.
— Mercredi.
—T’inquiète, il est au courant de rien. Je vais le détourner.
— Tu es génial. Le prochain paquet, c’est cadeau de la maison.
— Je serai pas toujours là pour sauver tes fesses.
Je récupérai mon chapeau et me fondis dans la foule.
Mick et Jerry avaient trouvé un nouveau bassiste, un certain Paul originaire de Seattle. Il jouait sur une Audiovox avec un amplificateur portable plutôt qu’une contrebasse et prétendait que c’était une révolution musicale. Hormis jouer plus fort, personne ne voyait ce que ça apportait.
Mick joua un petit fill et Paul commença trop tôt. Faux départ. Jerry leva la main pour arrêter la musique et compta jusqu’à quatre avec sa guitare électrique. C’était un nouveau morceau, un blues en ton mineur à la cadence accélérée. La foule était peu nombreuse et personne ne prêtait attention à ce qu’il se passait sur scène. Il allait falloir attendre le deuxième acte pour que le public s’anime, songeai-je en m’approchant du bar.
Le groupe joua les douze mesures de la forme une première fois pendant l’intro de Kerry à la guitare. Puis Mick fit résonner les crash avant de baisser d’un ton tandis que Jerry s’approchait du micro. Il était si maigre qu’on aurait cru qu’il se servait du pied pour tenir debout. Mais quand il se mit à chanter, sa voix emplit l’espace et se réverbéra sur le mobilier épars tel le hululement d’un fantôme.
Dans l'allée un homme armé,
Avec un Colt .45,
Son frère à Vegas,
Semble ne pas survivre,
Mais il est certain en ce monde dur,
Que chacun obtient son dû, c'est sûr
Un homme accoudé au bar lança un vivat alcoolisé et quelques clients applaudirent.
Je me sentais mieux et le son de la basse et de la batterie se réverbérait dans mon corps. Le style qu’ils étaient en train de créer n’avait nul besoin d’être embelli par un piano ou des cors. C’était une belle chanson. Si je l’avais entendue à la radio, j’aurais attendu la fin pour que l’animateur annonce le nom du chanteur.
Loretta tapait du pied sur le sol à carreaux noirs et blancs. Désormais plus détendu à présent que la musique était lancée, le bassiste hocha la tête à l’intention de Mick, mais ce dernier était dans son monde. Il flottait. Le regard de Jerry, bien que tourné dans ma direction, était lointain lui aussi. Il avait l’air heureux, ce qui n’était pas son style.
Les lumières rouges du gyrophare me sortirent de ma rêverie musicale. Je les aperçus avant même d’entendre le moteur de la voiture qui se gara devant le bar. Quand la portière du véhicule claqua, Mick fit une fausse note et j’entendis une bouteille de verre tomber. Je me tournai vers Mick et secouai lentement la tête.
— T’inquiète, murmurai-je en levant la main devant moi pour lui faire signe que tout allait bien.
Un homme en uniforme pénétra dans le bar, précédé par son ventre proéminent d’ancien joueur de football américain qui s’est laissé aller. Il boitait. Dans cinq ans, il serait obèse. Dans dix, il marcherait le dos voûté et aurait une calvitie avancée.
Notre homme planta les poings sur ses hanches et balaya la pièce du regard comme s’il s’apprêtait à arrêter la moitié de la salle. Personne ne lui prêta attention. Ou du moins, tout le monde fit semblant de ne pas avoir remarqué son arrivée. Je m’approchai de lui.
— Sergent Duff, se présenta-t-il.
Il remonta son pantalon, se pencha légèrement en arrière et regarda alentour comme pour défier quiconque de lever les yeux vers lui. Visiblement, il était à l’aise dans son rôle de flic intimidant. Il tendit une main aux doigts dodus vers moi. On aurait dit des pieds de cochon montés sur les avant-bras de Popeye.
— Appelez-moi Duffy. Vous êtes Waters ?
— Moi Waters. Toi Jane ?
Je lui serrai vigoureusement la main et baissai les yeux sur sa hanche, où son autre main était posée. Ses phalanges étaient couvertes de cicatrices blanches.
— Vous êtes du genre comique, dit-il en relevant le menton.
Il fourra les pouces dans les boucles de sa ceinture et renifla avec dédain.
— Écoutez, monsieur le fouineur, ce n’est pas parce que les petits rigolos de l’assurance vous ont mis sur ce dossier que ça change quelque chose pour moi.
— Je disais ça comme ça, sergent, dis-je en plongeant la main dans ma poche de droite pour prendre mon paquet de Lucky. Vous fumez ?
J’avais sorti deux cigarettes et allumé mon Zippo avant même qu’il n’ait eu le temps de me remercier. Non pas que ça lui ait traversé l’esprit, de toute manière.
Collaborer avec la police était risqué, dans ma branche ; j’allais devoir caresser notre ami Duffy dans le sens du poil. Vous pouviez travailler main dans la main avec les flics pendant des semaines, mais dès qu’il était question de sortir prendre un verre, ils se mettaient à vous traiter comme un casier de pêche rempli de crabes prêts à leur pincer les doigts. Si les assurances faisaient appel aux détectives privés comme moi, c’était pour régler leurs affaires au plus vite plutôt que d’attendre des mois que le marshall daigne faire son rapport.
J’allumai sa cigarette, puis la mienne, et le vit jeter un coup d’œil à l’inscription sur mon briquet : « Anvers 44 – Cologne 45 – Mittelwerk 45 ».
— Vous étiez dans l’armée ?
— Ouais.
Je refermai le Zippo d’un coup sec et le rangeai dans ma poche avant de tirer une bouffée. Le goût du tabac doux et chaud me fit du bien.
Nous nous dirigeâmes ensemble vers la sortie. Dans mon dos, j’entendis Manny pousser un soupir de soulagement au moment où nous franchîmes la porte du bar. Mick entama une mesure en deux temps à la batterie et le groupe poursuivit avec un pont.
Une fois assis dans la voiture de patrouille du sergent, Duffy ouvrit les fenêtres pour fumer.
— J’étais à Okinawa, me raconta-t-il. Du grand n’importe quoi du début à la fin.
— C’était comment ?
— On s’est fait mitraillés pendant quatre-vingt-deux jours d’affilée, dit-il en jetant un bref regard par la fenêtre côté conducteur. Comment croyez-vous que je me suis retrouvé avec cet éclat dans la jambe ?
Il toussota et reporta son attention vers moi. Je me fichais royalement de son histoire. Je savais reconnaître un mensonge quand j’en entendais un : le regard fuyant le temps de réfléchir et de raccourcir son récit tout en essayant de rester crédible, les sourcils haussés comme pour se demander si je gobais vraiment ses paroles, la main gauche qui tapotait avec impatience sur le tableau de bord.
J’avais appris à reconnaître ces signes quand je travaillais à la Detroit House of Corrections, la DeHoCo pour les intimes, le plus grand centre de détention de la ville. Pendant mes deux premières années au sein de la police, j’avais passé la moitié de mon temps à y escorter les prisonniers. Le bâtiment s’étalait sur quatre cents hectares au milieu de nulle part. À la DeHoCo, le mensonge était une seconde nature. Détenus, gardiens, avocats, procureurs, ça mentait comme ça respirait. À force d’observation, j’avais appris à reconnaître la merde du chocolat et à creuser pour trouver la vérité. Cela faisait partie du jeu.
— Mon frère est rentré. Il s’est dégoté un bon boulot chez Nutralite, dit Duffy.
Je serrai ma cigarette entre mes dents.
— Vous n’avez pas idée combien les gens dépensent en compléments alimentaires, poursuivit-il en s’étirant le dos.
J’entendis un craquement, puis il se tapota le ventre.
— Je ne me plains pas, ajouta-t-il en riant avant de démarrer le moteur. Si vous vous débrouillez bien ce soir, vous n’aurez pas à vous plaindre non plus. Parole d’homme.
La voiture commençait tout juste à s’éloigner de l’hôtel quand Loretta sortit du bar, l’air abattue, et la musique se déversa dans la rue. C’était la fin du morceau et les gens applaudirent à tout rompre. Peut-être que cette chanson ferait décoller le groupe, finalement.
— Chacun obtient son dû. Ha! conclut Duffy.
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