L'homme de Mittelwerk

M.Z. Urlocker · Chapitre 35 sur 48

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L'homme de Mittelwerk

Chapitre 35 - La légende du colibri

 

Il fallait encore que je retourne interroger Charlie. Ce type avait trop de liens avec la machine Z. Je ne pouvais pas me permettre de l’ignorer. Duffy annonça vouloir s’entretenir avec le garde, ce qui tombait à pic. Charlie n’était pas des plus loquaces ; mieux valait que je lui parle seul à seul. Je le trouvai dans la cuisine, en train de fouiller dans un placard.

— Je peux vous poser quelques questions ?

— Il faut que j’apporte une aspirine à mademoiselle Hugo.

— Elle va bien ?

Il haussa les épaules.

— Ça n’a pas été facile pour elle. C’est beaucoup de stress pour une jeune fille de son âge.

— Pour tout le monde. Merci de vous occuper d’elle. Mais dites-moi, qu’est-ce qui vous a fait venir dans les baraques avec elle, tout à l’heure ?

Charlie fronça les sourcils.

— On a entendu du bruit alors on est venus voir si tout le monde allait bien.

— Et où étiez-vous, avant cela ?

— Je veillais sur Beverley pour m’assurer qu’elle irait bien se coucher. Ce n’est encore qu’une enfant, à mes yeux.

— Avez-vous vu quelqu’un d’autre ?

Je sortis mon paquet de Lucky et m’allumai une cigarette sous le regard attentif de Charlie.

— Alan nous a précédés, je crois. Je suis navré que vous ayez été embarqué dans cette histoire.

Il me décocha un regard interrogateur plein d’espoir.

— Je peux ? demanda-t-il en désignant mes cigarettes du menton.

Je l’ouvris et le présentai à Charlie qui tira une Lucky du paquet et l’alluma.

— J’ignorais que vous fumiez.

Il inspira une grande bouffée, comme un fumeur de longue date qui aurait arrêté.

— Seulement celles des autres, répondit-il en souriant.

Je haussai les épaules.

— C’est une affaire complexe.

— Non.

— Non ?

— C’est vous qui la rendez compliquée, dit-il en me transperçant du regard comme s’il lisait en moi. Vous avez vu des choses que vous ne comprenez pas.

— Je vous écoute.

— Ma famille protège cette zone sacrée depuis des millénaires.

Les mots résonnèrent en écho dans mon esprit.

— Vous parlez du point de disparition ?

— Les forces qui s’y trouvent sont puissantes.

— J’essaye de comprendre ce qui est arrivé au docteur Panks et à Schuler.

— C’est un lieu spécial. Ça l’a toujours été et ça le sera toujours.

— Écoutez, j’essaye de mener une enquête, là.

— C’est lié à votre passé et au mien, dit-il en entrecroisant les doigts de ses grandes mains devant lui. Mais je me demande si vous le voyez.

— Si je vois quoi ? demandai-je agacé.

— Ce que votre frère a à voir là-dedans.

Les mots s’échappèrent de mes lèvres avant même que je n’aie eu le temps de les soupeser.

— Qu’est-ce que vous savez de mon frère ?

— Je sais qu’il n’est plus parmi nous.

Il exhala une bouffée de fumée et éteignit sa cigarette.

— Mais qu’il n’est pas non plus parti.

— Comment vous le savez ?

— Vous avez vu des choses du monde souterrain. C’est dangereux de voir le nunashish, surtout pour un novice comme vous.

— Épargnez-moi vos leçons de morale. Qu’est-ce qu’il se passe ici ?

J’aurais voulu le secouer par les épaules mais je gardai les mains enfoncées dans mes poches.

Le regard rivé sur moi, il éclata de rire et ses yeux s’assombrirent.

— Vous et votre frère, vous êtes liés. Vous faites partie de tout cela autant que moi. Vos actions détermineront votre destin comme le mien.

— Qu’est-ce que c’est que ce charabia ?

Il poussa un petit soupir moqueur et me lança un regard déçu.

— Vous valez mieux que cela, Jack Waters. Vous savez pertinemment qu’il s’agit de savoirs interdits. C’est le problème, mais aussi la solution.

— Le serpent qui se mord la queue.

Il haussa les sourcils.

— Joliment dit. Il faudra que je m’en souvienne. Vous comprenez plus de choses que vous ne le laissez paraître.

— Peu m’importe qu’on me sous-estime.

— Encore un point que nous avons en commun. Les gens qui me regardent ne voient qu’une chose. Mais l’être humain est bien plus complexe que cela. Blake Hugo était une exception. Il a travaillé d’arrache-pied pour essayer de comprendre notre manière de faire, mais Alan…

Il pinça les lèvres et poursuivit.

— Alan se fiche de notre passé. Les temps ont changé et il ne reste plus beaucoup de Chumash. Presque plus personne ne parle notre langue aujourd’hui. Que nous restera-t-il, quand elle aura disparu ? Que diraient nos ancêtres s’ils le savaient ? Eux qui se sont installés sur cette vaste terre et vivaient en harmonie avec la nature. Aujourd’hui, nous sommes réduits au rang d’employés de maison.

— Pourtant, Blake Hugo…

— M. Hugo a fait énormément pour la cause des Chumash, m’interrompit-il. La mission était sacrée à ses yeux. Il a protégé mon peuple.

Chumash par-ci, Chumash par-là.

— Mais Alan se fiche du passé comme d’une guigne. Il détruirait tout si ça pouvait lui permettre d’atteindre son but.

Charlie se tut un instant et ses yeux se voilèrent.

— Alan savait qu’il ne serait jamais le même homme que son père. Il a attrapé la polio, étant petit. Vous le saviez ?

Je secouai la tête.

— Ça l’a endurci, mais pas dans le bon sens du terme. Il ne s’intéresse qu’à l’esprit, jamais au cœur. Vous voyez ce que je veux dire ?

— Je pense, oui.

— La douleur est restée en lui. Il voulait devenir un grand homme mais il n’agissait pas en tant que tel. Contrairement à son père qui se souciait réellement des gens, Alan s’est intéressé aux mondes du haut et du bas dont parle le folklore Chumash, mais seulement pour alimenter son désir.

Charlie s’interrompit dans sa réflexion.

— Alan n’a jamais essayé, du vivant de son père. Il avait bien le labo de l’aile est, mais c’était l’œuvre de mademoiselle Amy. Elle était très soigneuse dans son travail. M. Hugo craignait toujours que son fils ne fasse une bêtise. C’est pour cela que je l’ai accompagné à l’université : pour faire en sorte qu’il ne s’attire pas d’ennuis.

— Quels genres d’ennui ?

— Alan est né dans une famille aisée. Ses ambitions dépassaient ses capacités. Il cherchait constamment à emprunter des raccourcis et se comportait comme si la réussite lui était due.

— Il me semble avoir réussi sa vie.

— Vu de l’extérieur, oui, il a réussi, acquiesça Charlie en portant une main à sa poitrine. Mais son père s’intéressait davantage à l’esprit intérieur. Il vivait en toute modestie, ici, à Loma Vista, alors qu’il aurait pu s’offrir une villa de millionnaire à New York ou Los Angeles. Mais cette vie lui plaisait. C’était un ami des Chumash et un membre honoraire de notre tribu. Il a passé le datura sacré avec les anciens quand j’ai fait mon passage. Ça l’a profondément marqué. Le moymoy nous a donné un lien.

— C’est-à-dire ?

— Ça lui a ouvert les yeux et ça lui a donné une vue différente du monde et de la manière dont nous sommes connectés au monde du haut et à celui du bas, mais il a aussi été victime d’une vision qui l’a effrayé.

— Laquelle ?

— La légende raconte qu’il y a fort longtemps, l’homme a cessé de vivre en harmonie avec la nature. Le Créateur a alors recouvert le monde d’une couverture sombre, le plongeant dans le noir. M. Hugo était persuadé qu’un jour, le monde du bas envahirait notre monde et que tout redeviendrait noir. À jamais. Il me semble que vous avez vu la même chose, ajouta-t-il en me regardant d’un air grave. Après cela, M. Hugo est parti dans la montagne, au-delà des prairies, pour réfléchir à ses visions. Il y est resté plusieurs jours. À son retour, il était en paix.

Il fit une courte pause.

— En automne de cette année-là, Alan est parti faire ses études à Miskatonic. Je l’ai accompagné. J’ai étudié la science de la théologie et cherché des réponses dans toutes les religions. Ça m’a été d’une grande aide. J’ai pu comprendre ma quête.

— Votre quête ?

— Je vous l’ai dit : celle de protéger cette terre sacrée.

Nous tournions en rond.

— Charlie, j’essaye de comprendre pourquoi quelqu’un irait tuer Panks ou Schuler.

— Pour les raisons habituelles, j’imagine. La jalousie, l’envie, l’avarice, la trahison.

— O.K., essayons autrement. Vous en voulez à Alan Hugo depuis des années et vous avez décidé de le lui faire payer. Vous vous êtes vengé et avez saboté les laboratoires Blakely en vous débarrassant de Panks, puis de Schuler.

Charlie éclata de rire.

— Ne soyez pas ridicule. Vous seriez capable de faire du mal à Jordan, vous ?

Je mis un moment avant de comprendre ce qu’il venait de dire.

— Vous êtes en train de me dire qu’Alan est votre frère ?

— Mon demi-frère. Ma mère, Anacapa, était la bonne de M. Hugo après le décès de son épouse.

— Est-ce qu’Alan le sait ?

— Alan ne voit que ce qu’il a envie de voir. M. Hugo m’a confié ce secret avant que nous ne partions étudier à l’est et j’ai juré de protéger Alan.

Je ne savais pas très bien que penser de cette révélation, alors j’attendis que Charlie reprenne.

— Votre frère, Jordan, vous l’avez vu.

Ce n’était pas une question.

— Oui.

— Nous, les Chumash, nous croyons en la réincarnation après la mort. Mais parfois, cela peut prendre des années avant de se produire. Vous comprenez ?

J’opinai.

— Dans la légende que je vous ai racontée, quand le monde est plongé dans le noir, les tribus tentent de restaurer le monde à son état d’origine. Ils essayent, encore et encore, mais ne trouvent aucune solution. C’est alors qu’un colibri apparaît, apportant avec lui un message. Il n’est ni aussi courageux qu’un ours ni aussi rapide qu’un aigle, mais il a une idée. Le colibri vient se poser sur l’épaule du corbeau, qui se tient sur une chouette, qui se tient sur un aigle, dit-il en mimant le processus des mains. L’aigle s’envole le plus haut possible vers le Ciel Père. Puis, la chouette s’envole le plus haut possible, jusqu’à ce que la fatigue l’emporte. Le corbeau prend ensuite la relève. Pour finir, le colibri vole jusqu’au sommet du monde supérieur, là où personne n’est jamais allé. Il perce un trou dans la couverture qui obscurcit le monde et un minuscule faisceau de lumière apparaît. Ainsi sont nées les étoiles pour lutter contre l’obscurité. Mais le colibri a volé tellement haut qu’il est éreinté et ne peut plus voler, alors il tombe du ciel.

Charlie me regarde droit dans les yeux et je décèle de la peur dans ses pupilles, chose que je n’avais jamais vue auparavant.

— Jusqu’à aujourd’hui, j’ai toujours cru que M. Hugo avait trouvé une raison de faire la paix avec sa vision. Mais vous êtes arrivé, tel un colibri messager. Ce que vous avez vu dans le monde du bas, vous ne pouvez pas l’oublier. Vous ne pouvez plus faire marche arrière. Le colibri meurt.

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