L'homme de Mittelwerk
Chapitre 2 – Le veilleur
San Moreno, Californie
Jeudi 29 juin 1950
Début d’après-midi
Les pieds collés au tableau de bord, la danseuse hawaïenne en plastique se trémoussa de droite à gauche. La radio crachotait de la musique dissonante, comme si l’on avait joué deux mélodies aux accords différents. Je tripotai les boutons un instant pour essayer de trouver quelque chose et abandonnai ma quête quand la chanson laissa place aux actualités. Je me pris la tête de la main droite et tournai le volant de la gauche pour me garer au bord de la rive.
Pour la énième fois de la journée, je repensai aux tunnels. Je les revoyais, gris, froids et silencieux, mais les détails commençaient à m’échapper. Que m’avait dit Jordan ? Tout ce qui me revenait à l’esprit, c’était les gouttes de sueur sur son front, les éclaboussures de sang sur sa poitrine et sa supplication silencieuse. Je n’arrivais jamais à saisir ses mots.
Ma tête me faisait souffrir. Un éclair de douleur me traversa le crâne. J’avais l’impression que quelqu’un en avait pris possession.
Il fallait que j’arrête de penser à la guerre.
Je sortis de la voiture et m’assis sur un banc rouillé du parc. J’avais du temps devant moi.
J’étais en mission de surveillance ; j’attendais l’arrivée d’une Cadillac bleu poudré conduite par un bon à rien du nom de Hal Sanford. S’il y avait bien une chose que l’armée vous apprend, c’était de patienter.
Un tohi tacheté voleta au-dessus de ma tête, ses plumes orange détonnant sur le ciel bleu. Je le suivis du regard tandis qu’il traversait le parc, puis sortis un paquet d’Hermanos, jetai un regard autour de moi et en allumai une. La fumée avait un goût sucré mais âpre et elle me brûla la gorge de cette sensation si familière. Dans quelques minutes, le calme retomberait. Je balayai les véhicules alentour du regard tant pour rester alerte que pour passer le temps.
Une Chevy Fleetmaster verte affichant un autocollant « Peine de prison pour les dix d’Hollywood » était garée un peu plus au nord, devant la Pacific National Bank. Les cheveux lissés en arrière, le conducteur fixait l’établissement avec intensité. Je n’aurais su dire s’il espérait y obtenir un prêt ou s’il évaluait le lieu dans l’espoir de le braquer.
Devant le Chilli-Villa, un fourgon Ford F-1 1949 bleu et blanc était à l’arrêt, le moteur allumé. Sur son flanc, un panneau indiquait « Dutch Boy Dairy » en lettres orange – à moins que la couleur ne soit un effet de lumière. Vêtu d’un uniforme bleu marine aux liserés bleu vif, le conducteur du avec deux femmes devant la porte de service du restaurant. Les dames adorent les hommes en uniforme, même lorsqu’il s’agit du laitier.
Affublées du même tablier blanc, on aurait pu les prendre pour des sœurs ou des cousines. La plus âgée repoussa une mèche de cheveux de son front et baissa les yeux au sol pour éviter le regard du laitier. Son sourire se brisa. Certainement une veuve de guerre, songeai-je. La plus jeune ne sembla rien remarquer, toute occupée qu’elle était à essayer d’attirer l’attention du jeune homme. Quand elle y parvint, son rire remplit l’air et le laitier afficha un grand sourire à la Liberace. Il se tramait quelque chose entre ces deux-là. Il se tourna vers son camion et son sourire s’évanouit quand il chargea une caisse à l’arrière du véhicule. Je doutai que leur relation puisse fonctionner. Il était trop abîmé par la vie.
Je pris note de toute cette parade d’humanité qui se déroulait autour de moi, interprétant les gestes et les émotions pour y déceler les motifs cachés. Cela m’occupait l’esprit. Tout comme les Hermanos. J’inhalai une autre grande bouffée que j’expirai lentement. L’effet commençait à se faire sentir.
Cinq ans s’étaient écoulés depuis l’incident de Mittelwerk et j’étais toujours à la recherche de Jordan. Que penserait-il de moi et de mon train de vie désormais ? Je vais bien, frérot. Et toi ?
De retour au pays, j’avais pris le train pour Interlochen où je devais assister aux funérailles de Jordan. Refusant d’accepter sa mort, j’étais descendu à Traverse City, l’arrêt suivant. J’avais traversé trois pâtés de maisons à pied pour m’acheter une pinte et repris le train suivant en direction du sud. Dans ma hâte, j’avais fait tomber mon billet de retour. Le conducteur l’avait agité dans ma direction.
« Content de voir que vous êtes revenu en un seul morceau, jeune homme », avait-il dit. Sur ce, je m’étais noyé dans l’alcool ; cela avait duré des mois.
J’avais disparu dans l’anonymat de Détroit. Je ne pouvais pas reprendre mon poste dans la police. Pas après ce que j’avais vécu. J’avais donc loué une chambre et trouvé un emploi dans le bâtiment. Je m’étais fait plein de nouveaux amis, des compagnons de boisson, et d’autres, moins recommandables. Je n’avais jamais parlé à personne des tunnels de Mittelwerk. Comment l’aurais-je pu ? Je ne comprenais toujours pas ce qu’il s’était passé. Et surtout, je refusais que l’on s’apitoie sur mon sort.
Le pays avait tourné la page d’une nouvelle décennie et nous nous portions tous à merveille. Du moins, c’était ce qu’on nous disait. Écoles flambant neuves et nouveaux quartiers poussaient un peu partout comme des champignons. L’Amérique était inondée de nouveaux téléviseurs et de produits alimentaires industriels, le tout saupoudré de peur rouge lorsque le besoin se faisait ressentir pour s’assurer que tout le monde rentre dans le rang. Le sénateur Joe McCarthy infiltrait des ennemis dans nos rangs – des communistes — et les gens n’y voyaient que du feu.
Enfin, peut-être pas tout le monde. Les soldats qui étaient rentrés du front avaient tous vu et fait des choses dont ils ne parlaient pas. Chaque famille avait perdu un être cher. Et rien, pas même les jongleurs espagnols d’Ed Sullivan et la Lucky Lagers à cinquante centimes, ne pouvait effacer cela.
Parfois, j’avais l’impression qu’une autre guerre se profilait à l’horizon. Une semaine plus tôt, j’avais entendu à la radio qu’un espion russe avait été arrêté à New York. Un sergent du nom de Greenglass qui avait travaillé sur la fabrication de la bombe à Los Alamos. Il rapportait tout aux rouges. Le mufle. Et maintenant, il déballait tout au FBI. Au moins en Allemagne, nous savions exactement qui étaient nos ennemis.
Les soldats enterraient leurs souvenirs comme ils avaient enterré leurs amis : le plus profondément possible, en espérant que la douleur s’effacerait avec le temps. Si elle ne passait pas, il restait toujours la possibilité, au bout de quelques années, de rassembler ses économies pour s’acheter une cabane dans les bois, se mettre à la pêche à la mouche et, un jour peut-être, finir par se faire exploser la cervelle.
Moi, ça allait. La pêche à la mouche ne m’avait jamais attiré.
J’avais touché le fond à Détroit, cela dit, en me noyant dans l’alcool. Ça m’avait pris six mois pour me sortir du trou et économiser un peu d’argent. Pendant tout ce temps, Faith n’avait jamais cessé d’écrire. C’était le soleil qui illuminait ma vie. Elle avait cru en moi quand j’avais perdu tout espoir. Finalement, elle avait réitéré son invitation à venir lui rendre visite à San Moreno. Il fallait que je voie si cela pouvait mener quelque part, alors j’avais pris la route vers l’ouest et promis à Faith de ne plus jamais retomber dans mes vieilles habitudes. C’était il y avait plus d’un an.
Désormais, nous gérions notre propre agence de détectives, Robner & Waters. Nous avions résolu quelques affaires d’assurance et nous commencions à nous forger une réputation. Ce matin au bureau, le temps semblait s’étirer à l’infini. Rien d’inhabituel. J’avais mes petites habitudes : feuilleter les photos de Jordan, lister mes actions de la semaine, rédiger des courriers de demande de soutien à l’intention de membres du Congrès et d’officiers militaires de bas-étage, me rendre sous étroite surveillance dans les bureaux des archives de l’armée pour fouiller les SDC, ces fichiers étiquetés « Soldats disparus au combat ». Comme Faith aimait me le faire remarquer, je progressais aussi vite qu’un macaque essayant de déchiffrer Shakespeare.
Je tirai une autre bouffée et le chaos du monde se dissipa légèrement sous le soleil de l’après-midi. J’étais fatigué et défoncé, et je m’en fichais.
J’avais commencé ma journée à quatre heures du matin, comme tous les jours depuis près de deux semaines, collé au téléphone dans l’attente d’un coup de fil d’outremer. Je suivais une piste découverte sur les ondes courtes de la Croix Rouge. La liste des soldats déplacés faisait état d’un GI découvert à Berlin, défiguré et dans un état comateux. Quand l’appel arriva enfin de Genève, l’électricité statique sur la ligne était telle que je fus incapable de comprendre le moindre mot. Je criai à mon interlocuteur de m’envoyer les informations par télégramme. Quatre heures plus tard, la réponse me parvint sous la forme de trois brèves locutions envoyées via station et relayées par Western Union à Los Angeles : un mètre soixante-deux, yeux bleus, cinquante-huit kilos. Une fausse route. J’avalai un autre verre. Il n’était même pas huit heures.
Faith arriva au bureau à neuf heures. Elle renifla l’air, me jeta un coup d’œil et tourna les talons. Mais pas avant que nous ne nous soyons disputés.
Elle voulait monter à San Francisco en voiture ce week-end pour rendre visite à de vieux amis à elle, un couple de fainéants répondant aux noms de Patty et Paul. Des poètes ou des artistes, je ne savais plus très bien. J’avais oublié son programme et prévu un bœuf le dimanche.
— Alors je dois annuler, c’est cela ? lança-t-elle en me fixant droit dans les yeux, les bras croisés et la tête penchée sur le côté.
— Je suis désolé, chérie.
Il y eut une longue pause, puis elle haussa les épaules.
— Au moins, si tu es avec Mick, tu ne t’attireras pas d’ennuis.
Mick était un type charmant et facile à vivre, mais il était toujours impliqué dans un tas d’histoires. Pour une raison que j’ignorais, Faith le considérait comme mon ange gardien.
Elle n’avait pas tort. Loin de là.
Nous avions monté notre petite agence ensemble. C’était censé servir de précurseur à notre mariage. Un test, pour voir si nous étions capables de travailler ensemble. De ce côté-là, ça allait. Mais il y avait des failles. Et chaque jour, je les voyais s’élargir. Valait-il mieux les réparer ou bien les agrandir au pied-de-biche et tout démolir ?
Il commençait à faire bon, sur ce banc en plein soleil. La sensation était agréable et décuplée par l’effet des Hermanos. D’humeur nostalgique, je plongeai la main dans ma poche pour en sortir mon portefeuille, glissai mon pouce droit sous ma licence de détective privé et sortis la photo qui se trouvait derrière.
C’était un cliché de Jordan et moi en noir et blanc, pris bien avant la guerre. Nous avions grandi dans une ferme à Paradise Township, dans le Michigan, à quelques kilomètres de Kingsley. L’image suscita une vague de souvenirs colorés. Nous étions debout devant le pick-up International de mon père par un bel après-midi d’août, torse nu sous notre salopette, les cheveux en brosse et les yeux pétillants. Bras dessus bras dessous, copains comme cochons, nous savions que notre liberté estivale touchait à sa fin. Je souriais de toutes mes dents. Jordan posait avec sérieux, la tête penchée sur le côté. Il avait reçu une bourse pour aller étudier les langues à Yale. Je n’avais jamais compris son intérêt pour les études. Je voulais commencer à travailler et je m’apprêtais à me rendre à Lansing pour commencer mon instruction de gendarme. Jordan et moi partagions cet optimiste insouciant de jeunes Américains qui s’apprêtaient à entrer dans le monde.
À l’époque, j’aimais montrer cette photo aux gens en leur demandant de deviner qui était qui, mais à présent, je n’évoquais plus Jordan. Il avait disparu et j’étais encore là. Et ça, c’était un fait que je n’arrivais pas à accepter.
Je fixai la photo un instant. Aucune des promesses qui se lisaient sur ce cliché n’était devenue réalité. Pas un jour ne passait sans que je ne me rejoue ce qu’il s’était passé dans les tunnels en imaginant ce que j’aurais pu faire différemment.
Je m’adossai au banc, fermai les yeux et m’assoupis jusqu’à ce que l’horloge de la ville sonne quinze heures. Avec un peu de chance, Faith aura eu le temps de se calmer, songeai-je.
Un craquement sonore fendit l’air, aussi sec qu’un coup de feu, et m’atteignit droit dans le cerveau. Je bondis sur mes pieds, la tempe prise d’une douleur aiguë. Ma vision se troubla comme la surface de l’eau et les couleurs s’effacèrent. Pendant un instant, je revis l’homme de mes cauchemars, vêtu de sa veste de SS, et son visage décharné à l’allure squelettique. Il me regarda et s’esclaffa.
Je frissonnai et fermai très fort les yeux. Je repensais à Faith et à ce qu’elle m’avait murmuré à l’oreille, à l’hôpital d’évacuation de Nordhausen. Les choses rentreraient-elles un jour dans l’ordre ?
Je pris une profonde inspiration et rouvris les paupières. Ma cible était là : une Cadillac 1942 bleu poudré à quatre portes qui s’arrêtait derrière le fourgon du laitier. C’était elle qui avait pétaradé. Les freins crissèrent et de la fumée bleue se déversa du pot d’échappement. Sanford avait laissé la caisse se dégrader comme on délaisse une facture impayée.
C’était d’ailleurs la raison de ce rendez-vous.
Je le suivis de loin pendant qu’il entrait dans le Bella Vista Inn, de l’autre côté de la rue. Le bar de l’hôtel, le Galley Room, était un débit de boisson haut de gamme tout ce qu’il y avait de plus classique, avec un énorme comptoir en acajou au centre entouré de banquettes en velours rouge, séparées les unes des autres dans des compartiments individuels. D’épaisses tentures accrochées aux fenêtres empêchaient la lumière d’entrer et ajoutaient à l’ambiance tamisée. C’était l’endroit idéal pour conclure, rompre ou se camer, selon la situation.
Je patientai une minute puis pénétrai dans l’établissement et pris place au bar près de l’entrée. Je fis glisser deux pièces de vingt-cinq cents sur le comptoir et commandai une bière. Mieux valait laisser un pourboire généreux au cas où j’aurais besoin de me mettre le barman dans la poche. Comme prévu, Faith était assise sur la banquette du fond, face à la porte, de sorte que Sanford ne me verrait pas une fois assis en face d’elle.
Elle portait son rouge à lèvres Hazel Bishop et ses cheveux étaient détachés. Avec son chemisier blanc et son foulard à motif cachemire rouge et noir, elle était à tomber. Il fallait sortir le grand jeu pour Sanford. C’était notre version du gentil flic et du méchant flic, de Mutt et Jeff. Faith était le premier abord amical. J’étais le gros bras en réserve. Si Faith se touchait la joue droite, je devais intervenir. Si elle repoussait ses cheveux derrière son oreille, je m’effaçais.
Sanford était un client de l’agence, un type jovial qui travaillait dans la mode mais avait fait des difficultés au moment de régler la facture. En trois jours, nous avions résolu son problème d’inventaire qui disparaissait. Ses robes se faisaient la malle, bien cachées sous les vêtements des employées du soir, à raison d’une douzaine voire plus par soirée.
Son règlement était dû depuis plus de six mois et il ne répondait pas à mes appels. Mais Faith avait trouvé comment le faire payer. Elle connaissait les hommes dans son genre et avait réussi à l’appâter en lui proposant d’aller prendre un verre à l’hôtel.
À peine deux minutes s’étaient-elles écoulées depuis l’arrivée de Sanford qu’elle repoussa ses cheveux derrière son oreille. Je n’étais pas particulièrement heureux de la tournure que prenaient les choses, mais c’était ce que nous avions convenu, alors j’enfonçai mon chapeau sur mon crâne et m’éclipsai. Je tentai de croiser son regard mais Faith était une professionnelle : une fois dans son rôle, elle n’y dérogeait plus. Était-elle encore fâchée après notre dispute de ce matin ?
Faith revint au bureau vingt minutes après moi. Assis devant le clavecin installé dans un coin de la pièce, j’essayais de me souvenir d’accords de jazz oubliés depuis longtemps. Mes parents m’avaient fait prendre des leçons, étant petit, et j’avais longtemps torturé mon professeur en jouant du boogie-woogie au lieu de Brahms.
Je me tournai vers la porte. Les cheveux attachés, elle avait repris son style professionnel habituel. Elle s’approcha de moi et se pencha au-dessus du piano. Elle sortit une petite liasse de billets de cinquante d’une enveloppe aux couleurs de la Pacific National et les fit tomber en pluie devant mon nez. J’en comptai huit. C’était plus d’argent que ce que nous avions gagné tout au long du mois de juin. Les sourcils haussés, elle ôta lentement son foulard et je crus voir que deux boutons de son chemisier avaient sauté. Elle me décocha un clin d’œil.
— Sanford a su entendre raison. Et plutôt deux fois qu’une, annonça-t-elle en posant les mains sur ses hanches, le visage rayonnant. Je lui ai dit que soit je l’accompagnais à la banque tout de suite pour retirer l’argent, soit je me rendrais à Inglewood pour raconter à Mme Sanford pourquoi son mari travaillait si souvent tard le soir.
Elle fit danser ses sourcils.
— Il avait les yeux comme deux ronds de flan. Encore plus grands que les tiens, dit-elle en me fouettant le visage du bout de son foulard.
Je sentis mes joues s’empourprer et balbutiai quelques mots de protestation mais elle se contenta de rire.
— Voyons, Jack. Ne sois pas si pudibond. Tu devrais être fier de moi. J’ai utilisé ce que j’avais à ma disposition pour prendre le dessus. C’est grâce à mon cerveau que j’ai réussi, pas à mon corps.
Travailler avec la femme que j’aimais n’était pas facile. Notre relation semblait toujours trouver un moyen de s’immiscer dans nos affaires. Ou peut-être était-ce l’inverse.
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