L'homme de Mittelwerk

M.Z. Urlocker · Chapitre 5 sur 48

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L'homme de Mittelwerk

Chapitre 5 - Une ébauche de sourire

 

Vendredi 30 juin 1950

Début de soirée

Le lendemain soir, debout dans le salon de Faith, j’observais par la fenêtre les nuages qui s’étaient amoncelés dans le ciel. L’air était chargé, signe qu’un orage allait éclater. À peine m’étais-je fait cette réflexion que quelques éclairs illuminèrent l’horizon et un roulement de tonnerre me parvint depuis Loma Vista, à une quinzaine de kilomètres de l’autre côté de la vallée.

Le deux-pièces de Faith était situé à un kilomètre et demi du centre-ville. Quand je lui rendais visite tard le soir, j’empruntais l’entrée latérale, plus discrète.

Je me détournai de la fenêtre et me laissai choir sur le canapé.

— Tu dois faire un choix, me dit Faith.

J’avais décliné la visite à San Francisco mais Faith n’avait pas encore abandonné l’espoir de me faire changer d’avis.

— Et si on y allait lundi, à la place ? suggéra-t-elle.

— Impossible. J’ai un bœuf mardi.

— Encore un ?

Je levai les mains en signe d’impuissance.

— C’est pour la bonne cause. On récolte des fonds pour une œuvre de charité. Avec un peu de chance, le maire sera présent. Auquel cas, la presse aussi. Ça nous permettrait de faire passer le message concernant les soldats disparus. Je comptais te demander ton aide.

— C’est cela ! Les ondes de San Moreno vont se réverbérer outre-Atlantique et Jordan va soudain apparaître à la gare routière comme par magie.

Un éclair de colère m’envahit. Je bondis sur mes pieds et Faith se figea. J’étais à deux doigts de faire un truc stupide, comme lancer contre le mur la lampe hors de prix que nous avions achetée ensemble ou dire des choses que je regretterais par la suite.

Immobile, les yeux rivés sur moi, Faith retint son souffle, comme si je venais de sortir une arme.

Je refoulai ma colère et me rassis. Faith laissa échapper une petite expiration.

— Pardon.

Elle m’en voulait de passer autant de temps à chercher Jordan mais refusait de le dire à haute voix.

Sans un mot, elle se dirigea vers la cuisine pour terminer de préparer le repas. Faith était une bonne cuisinière. Nous avions pour habitude de dîner ensemble deux ou trois fois par semaine, sous prétexte de discuter de nos affaires en cours. J’ouvris le frigo pour y prendre une Lucky Lager. Il y avait toujours quelques bouteilles en réserve pour moi dans le compartiment à glaçons.

Quelques minutes plus tard, Faith revint dans le salon. Elle avait enfilé un tablier et tentait de remonter sa coiffure d’une main.

— Le poulet est presque prêt. Viens par là.

Elle ouvrit les bras et je m’y lovai, mais son geste me parut forcé. Essayait-elle de prouver quelque chose ? Je remarquai un bouquet de fleurs près de la fenêtre qui n’était pas là quelques jours plus tôt. Faith aimait bien prendre soin de son intérieur.

Quand nous nous écartâmes l’un de l’autre, de l’électricité statique grésilla sur ma chemise.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demandai-je.

— Je n’aurais pas dû dire ça, répondit-elle en me serrant les mains. Je suis contente qu’on ait réussi à faire payer Sanford. Nous formons une bonne équipe.

— C’était grâce à toi.

Elle releva les yeux vers moi.

— Tu m’inquiètes, tu sais.

— On ira une autre fois à San Francisco. Ça peut attendre. Je suis sûr que Patty et Paul seront toujours là cet automne.

Le visage de Faith se ferma.

— C’est Paula et Patrick, dit-elle en s’écartant. Tu pourrais au moins te souvenir de leur prénom.

Elle s’approcha de la fenêtre et repositionna les fleurs dans le vase avant de ranger des coupures de journaux dans un épais dossier vert sur l’étagère.

Je reniflai.

— Ça ne sent pas le brûlé ?

— Shit !

Elle se précipita vers la cuisine et je la suivis.

Une épaisse fumée avait envahi la pièce. Faith attrapa une paire de maniques et sortit un plat fumant du four en poussant un chapelet de jurons tous plus odieux les uns que les autres.

— Tu n’as qu’à…

— Je sais ce que j’ai à faire ! cracha-t-elle d’un ton sec.

— Très bien, je te laisse faire dans ce cas.

Quelques minutes plus tard, elle ressortit de la cuisine avec un plat de poulet aux amandes bien cuit et une demi-portion de pommes de terre carbonisées.

— J’ai bien peur que les dégâts ne soient irréversibles. J’ai fait ce que j’ai pu pour en sauver quelques-unes.

— Tu ne manges pas ?

— Je vais prendre l’air.

— Tu devrais prendre un parapluie.

Elle pivota brusquement vers moi.

— Je n’ai pas besoin que tu me dises ce que je dois prendre.

La seconde d’après, j’entendis la porte de la cuisine claquer.

Je me souvins d’un soir où j’avais retrouvé Faith pour aller prendre un verre au San Moreno Inn, peu après avoir emménagé en Californie. J’avais bu une bière — c’était ma limite, à l’époque — mais Faith en était déjà à son deuxième cocktail et elle était joyeuse.

Quand la musique s’était faite langoureuse, elle s’était penchée vers moi.

— Tu es l’homme que je veux épouser, un jour, avait-elle murmuré en me regardant droit dans les yeux comme pour me défier de la contredire.

Je n’avais pas su quoi répondre. Même après tout ce temps, elle me surprenait encore.

Un an s’était écoulé depuis et j’avais l’impression que nous étions enfermés dans la routine. Le travail nous maintenait ensemble mais cela créait une étrange dynamique entre nous. Nous étions partenaires plutôt qu’amants. Jamais je ne lui cachais mon véritable moi, mais je ne la courtisais pas non plus, alors la flamme s’amenuisait et notre relation était décalée, en équilibre instable.

Je finis mon assiette et relevai la tête. Mon reflet dans la vitre sombre de la cuisine me rendit mon regard. Qu’est-ce que j’attendais, au juste ?

Je fus brusquement rappelé à la réalité par la clochette de la porte à moustiquaire. Faith entra dans la cuisine, trempée comme une soupe.

— Sans commentaire, dit-elle en esquissant une ébauche de sourire.

Parfois, il valait mieux avoir tort.

Faith était en train de traverser l’appartement en gouttant sur le carrelage quand le téléphone sonna. Elle fit demi-tour et revint dans l’entrée pour décrocher. Il y eut quelques secondes de silence.

— Oui, c’est bien Robner & Waters.

J’appuyai une épaule contre l’encadrement de la porte. Qui pouvait bien appeler si tard, un vendredi soir ?

— C’est Faith Robner.

Une pause un peu plus longue s’ensuivit.

— Oui, je comprends parfaitement. Restez en ligne.

Elle couvrit le combiné d’une main.

— Je fais venir M. Waters.

Je pris l’appel ; c’était le capitaine MacDonald du poste de police de Loma Vista. Nous avions l’habitude de recevoir des appels professionnels en soirée, souvent des experts en sinistres qui faisaient des heures supplémentaires ou des clients inquiets en quête de conseils, mais il s’agissait rarement de la police et encore moins des hauts placés.

— Que puis-je pour vous, capitaine ? demandai-je d’un ton enjoué.

Le regard tranchant que Faith me décocha me fit comprendre que je sonnais faux.

— Il y a eu un accident au domaine Blakely. Vous connaissez les lieux ?

— Parfaitement.

Le nom m’était vaguement familier. Je ne m’intéressais guère aux mondanités de la haute société mais quiconque habitait à Loma Vista avait entendu parler des familles qui s’était installées dans la région et y avaient fait fortune dans le pétrole, la presse ou les hôtels.

— Le laboratoire de recherche a pris feu.

Je n’avais aucune idée de quoi il parlait mais les incendies, a fortiori volontaires, faisaient partie de nos spécialités. Les autres agences les évitaient comme la peste, peu désireuses d’aller fouiller parmi les cendres et les débris. Moi, j’adorais cela. Ça me rappelait mon enfance, quand je nettoyais les enclos. Il y avait une certaine solennité dans cette tâche.

— Vous travaillez avec les assurances Pacific All-Risk, il me semble.

— Tout à fait. Je connais bien Barton, répondis-je.

— Le propriétaire du domaine, Alan Hugo, souhaite que cette affaire soit prise en charge par le meilleur des meilleurs. J’ai pensé à vous. Nous contacterons Barton à la première heure demain matin.

— Parfait.

J’étais soulagé de voir un nouveau contrat se profiler à l’horizon, surtout maintenant que le mirage que Palumbo nous avait fait miroiter s’était envolé en fumée. Pacific All-Risk était une entreprise fiable et ils payaient rapidement.

— Je serai au bureau demain.

— Vous m’avez mal compris, M. Waters. Nous avons besoin de vous là-bas tout de suite.

— J’ai besoin de temps pour préparer une équipe, rétorquai-je.

— Il s’agit d’un incendie tout ce qu’il y a de plus ordinaire. Rien d’inhabituel pour vos services. Je vous aurais cru capable de vous en occuper tout seul.

— Ce n’est pas notre manière de procéder.

— Je vous propose de faire dans la simplicité, pour ce soir.

Il y eut un moment de silence.

— Étant donné vos états de service, j’ai pensé que vous sauteriez sur l’occasion.

Une autre pause.

— Si vous ne voulez pas vous en occuper, nous…

— Non, non, l’interrompis-je. Nous pouvons parfaitement nous adapter à vos besoins.

Je jetai un coup d’œil à Faith qui me tournait le dos, debout dans la cuisine.

— Parfait, dit-il. Je crois savoir que vous avez déposé une candidature pour intégrer notre service. Si cette affaire est concluante, ce serait peut-être l’occasion de faire passer votre dossier sur le dessus de la pile du comité de recrutement. Il s’agit d’un contrat d’assurance d’un demi-million de dollars, M. Waters. Le sergent Duff peut venir vous chercher.

Je fis le calcul. Plus l’indemnité était élevée, plus grosse était la commission. Avec ce que Sanford venait de nous verser, nous pourrions repasser dans le vert d’ici la fin du mois de juillet.

— Mon bureau se trouve dans le Haven, en face de l’hôtel San Moreno Inn. Il y a un bar au rez-de-chaussée. Je peux y retrouver le sergent d’ici trente minutes. Qu’en dites-vous ?

À ces mots, Faith se retourna vers moi.

Mac Donald raccrocha, ce que je pris pour un oui.

Je savais qu’il ne me disait pas toute la vérité. Il agitait une grosse récompense devant mon nez comme un ver de terre dans lequel on aurait caché un hameçon.

Faith me conduisit au bureau dans sa Dodge Luxury Liner, une boîte de conserve toute en courbes datant d’avant la guerre, dont la peinture bleu canard commençait à rouiller. Les sièges couinaient comme un matelas à ressorts quand on s’y asseyait et la pluie fuitait par les pare-soleil. Quand on aurait enfin les moyens, il faudrait qu’on s’achète une nouvelle voiture.

Une fois à l’agence, je récupérai les affaires dont j’avais besoin dans les tiroirs de mon bureau pendant que Faith m’attendait sur le seuil de la porte. Elle avait troqué sa tenue trempée pour un pantalon évasé beige foncé et ses mains étaient enfoncées dans les poches de sa veste de costume, là où j’aimais me lover. Faith avait un don pour porter des vêtements d’homme en toute féminité.

Je vérifiai le canon de mon Smith & Wesson, glissai le calibre .32 dans un étui d’épaule et renfilai ma veste de sport et mon chapeau. J’avais résumé la situation de Pacific All-Risk et l’incendie à Faith avant de quitter son appartement, mais sans rentrer dans les détails.

Après un bref coup d’œil dans sa direction, je confirmai qu’elle paraissait de bonne composition et tentai ma chance.

— Le capitaine MacDonald a parlé d’un poste, si l’affaire se passe bien.

— Super, dit-elle, mais pourquoi voulait-il te parler à toi ? Et pourquoi t’a-t-il demandé de venir seul ?

— Tu m’as entendu, répondis-je. J’ai essayé de refuser, mais c’est une mission juteuse.

— Et je suis censée faire quoi ?

— Attends-moi au bureau, ou chez toi si tu préfères. Je trouverai une excuse pour te faire venir.

— Mon nom est sur la porte, Jack, pourtant j’ai toujours l’impression de passer après toi. Pourquoi c’est toujours moi qui joue le rôle de l’assistante ?

Elle se tourna brusquement vers moi.

— Quoi ? demandai-je.

— Tu devrais accepter le poste.

Elle baissa les yeux sur ses mains et entreprit de gratter l’ongle de son pouce du bout de son index.

— Je comprendrais que tu veuilles rester à San Moreno et travailler pour la police.

— C’est pour nous que je fais ça, dis-je.

Elle releva le regard vers moi.

— Arrête de mentir, Jack. Je ne plaisante pas. Je ne peux pas rester dans le rôle de l’assistante toute ma vie.

Elle reporta son attention sur le mur et la coupure de journal encadrée avec la une de son affaire.

— Qu’est-ce que je vais dire à mes parents ?

— À quel sujet ?

— Ce n’était pas Paula et Patrick qu’on était censés voir ce week-end, Jack, m’annonça-t-elle le visage crispé. Je te l’ai dit.

Ses yeux n’étaient plus que deux renfoncements sombres. Je ne l’avais jamais vue aussi en colère.

— Tu n’as même pas rencontré mon père. Nous étions censés dîner tous ensemble au Top of the Mark.

— Faith, tu ne peux pas me balancer ça comme ça, maintenant.

— Je te dis jamais rien ! Tu es toujours saoul ou défoncé. Ces derniers temps, tu te lèves à trois heures du matin. La plupart du temps, tu ne comprends pas la moitié de ce qu’il se passe autour de toi. Papa a réservé le train il y a un mois, déjà.

— Tu te fous de moi.

— C’est pas moi qui me fous du monde, Jack, dit-elle en s’essuyant le dessous des yeux du bout des doigts. Tu pourrais devenir quelqu’un : un grand détective, un brillant musicien, un père merveilleux. Mais tu fiches tout en l’air. Tu gâches ta vie.

Elle s’interrompit un instant et prit une grande inspiration.

— Écoute, je suis désolée pour ce qui est arrivé à Jordan, vraiment, dit-elle en se tordant les mains. Mais il faut passer à autre chose.

Elle n’était pas la première à me le dire, mais personne ne m’avait expliqué comment réussir cet exploit. Jordan faisait partie de moi. Et ça ne changerait jamais.

Faith leva les yeux au plafond, comme pour se donner du courage, puis les rebaissa sur moi.

— Je m’en vais lundi.

— D’accord, je m’occuperai de l’affaire, dis-je.

S’il fallait jouer au pacificateur, j’étais prêt à le faire.

— Jack, je m’en vais.

Je restai immobile, le souffle coupé.

— Cette agence, cette relation, ce programme de sauvetage… Je ne sais pas ce que c’est, mais c’est fini. Je vais accepter un poste de chroniqueuse pour The Chronicle, à San Francisco. C’est un remplacement temporaire.

Elle saisit son sac à main.

— Il y a des choses dont j’ai envie dans la vie, mais tu ne vis même pas dans la même ville. Je suis désolée.

Elle s’essuya les yeux du dos de la main.

— Je rentre. Appelle-moi si besoin.

Elle se dirigea vers la sortie mais s’arrêta à mi-chemin et se retourna.

— J’ai essayé d’être tout à la fois pour toi : cuisinière, femme de ménage, amante. J’en peux plus, Jack.

Le son de ses talons claquant sur le carrelage s’éloigna avec elle et résonna dans la cage d’escalier bien après qu’elle eut fermé la porte.

Quand j’avais perdu Jordan, Faith était là et m’avait aidé à me remettre d’aplomb. Mais à présent ? Je n’avais plus rien. Plus rien ni personne. Je n’étais qu’un misérable chien errant au bord de la route. Pas étonnant que Faith ait décidé de partir. J’aurais fait la même chose à sa place.

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