L'Inconnu et les Problèmes psychiques

Camille Flammarion · Chapitre 6 sur 12

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L'Inconnu et les Problèmes psychiques

Admission des faits

Chapitre IV

 

Admission des faits

 

There are more things in heaven and earth, Horatio,

Than are dreamt of in your philosophy.

SHAKESPEARE, Hamlet, act. I, sc. v.

 

Voilà 180 observations de manifestations de

mourants (j’en ai encore autant d’inédites). Est-il

possible, après les avoir lues consciencieusement et

sans parti pris, de ne voir là que des inventions, des

contes arrangés, ou des hallucinations avec coïnci-

dences fortuites ?

Une négation pure et simple n’est pas acceptable

ici. Sans doute, nous sommes dans l’extraordinaire,

dans l’inconnu, dans l’inexpliqué. Mais une néga-tion n’est pas une solution. Il nous paraît plus sage,

plus scientifique, de chercher à nous rendre compte

de ces phénomènes que de les nier sans examen.

Les expliquer est plus difficile. Comme nous le

disions en commençant, nos sens sont imparfaits

et trompeurs, et peut-être ne nous révéleront-ils ja-

mais la vraie réalité, ici encore moins qu’ailleurs.

Ces récits ont été choisis parmi un nombre beau-

coup plus considérable encore. Les lecteurs soucieux

de se rendre compte de la nature et de la diver-

sité de ces manifestations les auront lus avec inté-

rêt et auront compris que si nous en avons publié

une si grande quantité, c’est précisément pour éta-

blir qu’ils ne sont pas aussi rares, aussi exception-

nels qu’on l’imagine et parce que leur valeur s’ac-

croît précisément en proportion de ce nombre.

On remarquera que, dans toutes ces relations,

les détails sont aussi circonstanciés que possible, et

qu’il ne s’agit pas d’hallucinations subjectives incer-

taines, douteuses et surtout anonymes. J’ai une hor-

reur indisciplinée pour tout ce qui est anonyme, et

je n’ai jamais pu comprendre, je ne comprendrai ja-

mais qu’on n’ait pas le courage de son opinion, et

que, possesseur d’une observation intéressante qui

puisse faire avancer, si peu que ce soit même, nos

connaissances, on n’ose pas en signer la relation, par peur de se compromettre et de déplaire aux

amis influents, par crainte d’un ridicule, par inté-

rêt, par préjugé superstitieux, par n’importe quelle

raison.

Je remercie de nouveau toutes les personnes

qui m’ont fait part de leurs observations, ayant

d’ailleurs pris soin moi-même de suivre aussi discrè-

tement que possible leurs indications. Nous avons

dit plus haut qu’il y a, en moyenne, une personne

sur vingt qui a éprouvé par elle-même ou connu

par quelqu’un de ses proches des manifestations de

cet ordre. Ce n’est pas du tout là une quantité né-

gligeable. En général, on ne raconte pas ces sortes

d’histoires à moins d’y être invité, et encore !

La question qui se pose maintenant est celle-

ci : Quelle est la valeur réelle de ces récits ? Car

la quantité ne suffit pas, évidemment : la qualité

est un coefficient. L’analyse doit être ici qualitative

aussi bien que quantitative. Qu’ils aient été inven-

tés de toutes pièces pour mystifier les parents et

amis auxquels ils ont été racontes, c’est une hypo-

thèse qui a été sérieusement mise en avant, mais

que nous commencerons par éliminer. Dans cer-

tains cas, il y a plusieurs témoins. En-d’autres cas,

l’observateur a été tellement impressionné qu’il en

a fait une maladie. Les premiers récits consignés ci-dessus m’ont été rapportés par des personnes

en la sincérité desquelles j’ai autant de confiance

qu’en moi-même. Les lettres qui viennent ensuite

paraissent d’une absolue bonne foi. J’en ai fait vé-

rifier environ un dixième, de diverses façons, et ce

contrôle a toujours abouti à confirmer la vérité des

récits, sauf quelques variantes insignifiantes.

Ces récits, d’ailleurs, ne diffèrent pas de ceux qui

m’ont été faits par des personnes connues de moi

depuis longtemps. Si les premiers sont véridiques,

il n’y a pas de raison pour que ceux-ci ne le soient

pas. La classe des farceurs et des « fumistes » est

assez rare dans les relations de morts d’un parent,

d’un père, d’une mère, d’un époux, d’un enfant. Ce

sont là des deuils dont, en général, on ne rit pas à

gorge déployée. On ne joue pas beaucoup avec ces

sortes de sujets. Et puis, la sincérité a ses accents :

« Le style, c’est l’homme », a dit Buffon.

Je suis avec ces correspondants dans le même

cas qu’avec tous ceux qui m’envoient constamment,

de tous les points du globe, leurs observations di-

verses en astronomie et en météorologie.

Lorsqu’une personne m’écrit qu’elle a observé

une éclipse, une occultation, un bolide, des étoiles

filantes, une comète, une variation sur Jupiter ou

Mars, une aurore boréale, un tremblement de terre, un orage, un cas de foudre curieux, un arc-en-ciel lu-

naire, etc., je la crois d’abord de bonne foi et sincère,

ce qui ne m’empêche pas d’examiner sa communica-

tion et de la juger. On peut répondre que la situation

n’est pas identiquement la même, car une observa-

tion astronomique ou météorologique peut avoir été

faite en même temps par d’autres personnes, ce qui

apporte une sorte de contrôle.

 

Sans doute. Mais quant à l’opinion que je puis

avoir de la sincérité de l’observateur, elle est abso-

lument la même : je l’admets, sous bénéfice d’in-

ventaire et avec tous les droits du libre examen.

Dans les cas de télépathie et autres, ce sont les

mêmes humains qui sont en jeu, qui jouissent de

toutes leurs facultés intellectuelles, qui sont dans

l’état d’esprit le plus normal, et qui le prouvent par

leurs réflexions elles-mêmes. Je n’ai, a priori, pas

plus de raison de me défier d’un savant, d’un profes-

seur, d’un magistrat, d’un prêtre, d’un pasteur, d’un

industriel, d’un agriculteur lorsqu’il m’expose un

fait psychique que lorsqu’il m’expose une observa-

tion physique. Cependant, comme ces faits sont plus

rares et moins croyables, notre faculté d’admission

est plus sévère, et, pour ma part, j’ai commencé par

en contrôler un grand nombre, par prendre des in-

formations, par faire des enquêtes, qui ont presque toujours abouti à confirmer purement et simple-

ment les relations reçues. C’est ce qu’a fait aussi, de

son côté, la Société psychique de Londres. Malgré

certaines variations dans les récits, certaines obnu-

bilations de mémoire, on constate presque toujours

que le fait primitif est réel et non pas inventé.

Mais si les imposteurs sont rares, les illusion-

nés sont nombreux. Ils sont légion dans cet ordre de

choses. Nous avons apprécié au chapitre II l’éten-

due de la crédulité humaine. Toutefois, le style des

crédules et des fanatiques est aussi très caractéris-

tique.

Une seconde appréciation, plus soutenable, est

de penser qu’en général le fond est vrai, mais que

les faits observés ont été amplifiés et arrangés, de la

meilleure foi du monde, pour cadrer avec les événe-

ments. Ce seraient des hallucinations, que l’on n’a

mises en relief que dans les cas où il y a eu coïn-

cidence de mort, cette coïncidence ayant même pu

n’être qu’approchée, et resserrée ensuite après coup.

J’ai examiné et discuté cette hypothèse égale-

ment avec la plus grande attention, et j’ai conclu

qu’elle n’est pas suffisante non plus. 1° Dans les

cas où j’ai pu contrôler les faits, j’ai constaté qu’ils

se sont passés à peu près tels que les récits les

avaient rapportés ; 2° les personnes qui les dé-crivent prennent, en général, le soin de faire re-

marquer qu’elles sont d’un état de santé normal,

qu’elles ne sont pas sujettes aux hallucinations,

qu’elles ont observé, constaté les faits avec le plus

grand sang-froid et qu’elles en sont certaines ; 3°

j’ai écarté de ces récits tout ce qui a été ressenti

en rêve et n’ai laissé que les cas d’observateurs

parfaitement éveillés ; 4° j’ai éliminé tous ceux qui

paraissent devoir être attribués à l’imagination, à

l’auto-suggestion ou aux diverses espèces d’halluci-

nations.

Ces faits sont variés ; ils ont été constatés par

des personnes de tout rang intellectuel et moral, par

des hommes comme par des femmes, de tout âge ; ils

se présentent dans toutes les classes de l’humanité,

dans toutes les croyances, aux indifférents et aux

sceptiques aussi bien qu’aux crédules et aux idéo-

logues, au nord comme au midi, dans la race anglo-

saxonne comme dans la race latine, dans tous les

pays et dans tous les temps. La critique la plus sé-

vère ne peut pas les considérer comme nuls et non

avenus, et elle doit en tenir compte.

Les attribuer à des hallucinations est impos-

sible. On connaît aujourd’hui les hallucinations :

elles ont leurs causes. (Nous les discuterons plus

loin.) Les sujets qui les éprouvent y sont plus ou moins prédisposés et en ont éprouvé plusieurs —

quelquefois beaucoup — dans le cours de leur vie.

Ici, les témoins ne sont pas des êtres de cette nature,

ils ont vu un fait psychique, comme ils auraient vu

un fait physique, et ils le racontent.

Si ces sortes de faits étaient des hallucinations,

des illusions, des jeux d’imagination, il y en aurait

un nombre considérablement plus grand sans coïn-

cidences de morts qu’avec coïncidences.

Or, c’est le contraire qui se présente. Mon en-

quête le prouve avec évidence : j’ai demandé que

l’on ait l’obligeance de m’envoyer tous les cas, qu’il

y ait eu coïncidence ou non. Il n’y a pas plus de sept

à huit cas sur cent d’apparitions sans coïncidence.

C’est absolument le contraire qui devrait se présen-

ter s’il s’agissait d’hallucinations.

Il faudrait aussi admettre des hallucinations de

plusieurs personnes à la fois, séparées par des cen-

taines de kilomètres.

On peut répliquer que, tout de même, ce sont

là des hallucinations, parce qu’on ne remarque que

celles qui ont été accompagnées de coïncidences.

L’objection n’est pas soutenable, car si vous

voyez apparaître devant vous votre mère, votre

père, votre femme, votre mari, votre enfant, il est

impossible que le fait ne vous frappe pas, lors même qu’il n’y aurait aucune coïncidence de mort, et que

vous ne vous en souveniez pas.

 

Tous les cas qui viennent d’être rapportés ont

été éprouvés par des personnes éveillées, dans leur

état normal, comme vous et moi en ce moment. J’ai

pris soin de n’y citer aucun exemple de manifesta-

tions ou d’apparitions observées en rêve, et j’ai tenu,

dès le principe, à établir une classification métho-

dique, claire et précise des phénomènes que nous

voulons étudier ici. Notre étude est essentiellement

scientifique, comme si nous faisions de l’astronomie,

de la physique ou de la chimie. Les rêves, pendant

le sommeil, les visions, en somnambulisme ou en

hypnose, les pressentiments ou prévisions, les phé-

nomènes de dédoublement, les évocations par mé-

diums seront l’objet d’autres chapitres. Nous avons

voulu commencer par les faits les plus sûrement

constatés, les plus faciles à contrôler et à discuter,

en toute liberté d’esprit.

 

Il ne s’agit ici que de manifestations de mou-

rants, par conséquent de vivants. Nous nous occu-

perons plus tard des apparitions de morts, dont l’ex-

plication n’est pas la même.

 

Les derniers exemples rapportés sont extraits

du grand ouvrage Phantasms of the Living « Fan-

tômes des vivants » 1, publié à Londres, en 1886, par

MM. Gurney, Myers et Podmore, ouvrage en deux

énormes volumes de 575 et 755 pages, contenant

les procès-verbaux des enquêtes rigoureuses faites

par ces trois savants au nom de la Society for psy-

chical Research, dont nous avons déjà parlé. Il est

impossible d’étudier ce recueil sans en garder l’im-

pression que celui qui persiste, aujourd’hui, à nier

ces faits ressemble fort à un aveugle niant le soleil.

Il y a, dans cette enquête, les relations de 600 cas

de l’ordre dont nous parlons. Et quant à moi, j’en ai

reçu plus de 1100 dont l’authenticité paraît égale-

ment irrécusable.

Toutes ces relations, tous ces récits, ne sont pas

d’égale valeur, sans aucun doute. Il faudrait pou-

voir toujours en contrôler l’absolue précision. L’ac-

cord qui nous frappe entre les visions, les auditions,

les émotions reçues et les événements peut avoir

été complété après coup par l’imagination même

des narrateurs, arrangé plus ou moins pour les be-

 

1. Cet ouvrage est paru en une excellente traduction française

abrégée, publiée, en 1891, par M. L. Marillier, maître des confé-rences à l’École des Hautes-Études, sous le titre inexact et déna-turé d’Hallucinations télépathiques, qui ne signifie absolument rien. Il nous semble que l’érudit et soigneux traducteur a été bien mal inspiré dans ce changement de titre. Une hallucination est essentiellement une perception fausse, une illusion. soins de la cause. Il faudrait pouvoir faire une en-

quête minutieuse sur chaque observation, prendre,

en un mot, toutes les précautions que nous avons

l’habitude de prendre dans nos observations astro-

nomiques ou nos expériences de physique et de chi-

mie, et plus encore, car il s’ajoute ici un coefficient

« humain » qui est loin d’être négligeable.

Ces précautions n’ont pas toujours été prises, et

n’ont pas pu l’être, souvent à cause de la nature

même de ces phénomènes, associés à des morts, à

des douleurs et à des souvenirs que l’on ne peut

traiter avec la même désinvolture qu’une expé-

rience de laboratoire. Mais de ce que certaines re-

lations restent soumises à diverses incertitudes de

détail, serait-ce une raison suffisante pour ne leur

attribuer aucune valeur et pour n’en tenir aucun

compte ? Nous ne le pensons pas.

Ces observations sont trop nombreuses pour ne

pas représenter quelque chose de réel. Et puis,

la tradition séculaire qui associe ces phénomènes

aux morts ne doit pas être sans fondement. Sans

doute, si chaque fait devait être controuvé, l’en-

semble n’aurait pas grande valeur. Mais, en les ré-

duisant même a leur plus simple expression, il reste

un substratum. À la limite, je les comparerais volon-

tiers au caractère cosmique de la voie lactée. Cha-cune des étoiles qui composent la voie lactée est in-

férieure à la sixième grandeur et invisible à l’œil

nu : elle n’impressionne pas la rétine humaine. Ce-

pendant, l’ensemble est parfaitement visible à l’œil

nu et constitue l’une des admirables beautés du ciel

étoilé. C’est le nombre de ces faits qui nous force à

ne pas pouvoir honnêtement les dédaigner.

Le grand philosophe Emmanuel Kant écrivait :

 

La philosophie, qui ne craint pas de se com-

promettre dans l’examen de toutes sortes de

questions futiles, est souvent fort embarrassée

quand elle rencontre dans son chemin certains

faits desquels elle ne saurait douter impuné-

ment, et auxquels elle ne saurait croire sans se

rendre ridicule. C’est le cas des contes de reve-

nants. En effet, il n’y a pas de reproche auquel

la philosophie soit plus sensible que celui de

crédulité et d’attachement aux superstitions

vulgaires. Ceux qui se donnent à bon marché

le nom et le relief de savants se moquent de

tout ce qui, inexplicable pour le savant aussi

bien que pour l’ignorant, les place tous deux

au même niveau. C’est ce qui fait que les his-

toires de revenants sont toujours écoutées et

bien accueillies dans l’intimité, mais impitoya-

blement désavouées devant le public. On peut

être sûr que jamais une académie des sciences

ne choisira un pareil sujet pour le mettre au

concours ; non pas que chacun de ses membres

soit persuadé de la futilité et du mensonge de

toutes ces narrations, mais bien parce que la

loi de la prudence met de sages bornes à l’exa-

men de ces questions. Les histoires de reve-

nants rencontreront toujours des croyants se-

crets et seront toujours l’objet, en public, d’une

incrédulité de bon ton.

Quant à moi, l’ignorance où je suis de la

manière dont l’esprit humain entre dans ce

monde et de celle dont il en sort m’interdit de

nier la vérité des divers récits qui ont cours.

Par une réserve qui paraîtra singulière, je me

permets de révoquer en doute chaque cas en

particulier, et pourtant de les croire vrais dans

leur ensemble.

 

Il y a trois partis à prendre vis-à-vis des faits ex-

posés : soit la croyance absolue à tout ce qui est dit,

rapporté ; soit la défiance absolue qui récuse tout ;

soit, en troisième lieu, l’acceptation des faits eux-

mêmes dans leur ensemble, sans affirmer l’exacti-

tude rigoureuse de tous les détails. C’est à cette

conclusion que nous croyons devoir nous arrêter.

Nier tout serait une absurdité de premier ordre.

A moins de se refuser à tout témoignage humain, il

ne paraît pas possible de douter des récits qui pré-

cèdent. Il n’y a pas beaucoup de faits, historiques ou

scientifiques, qui soient affirmés par un aussi grand

nombre de témoins.

Supposer que toutes ces personnes « aient eu la

berlue », aient été « hallucinées », aient été « dupes

de leur imagination » est une hypothèse absolu-

ment insoutenable, étant données surtout les coïn-

cidences de morts.

Et ce qui établit, d’autre part, leur réalité, ce

sont les détails circonstanciés qui les caractérisent

souvent, en dehors même des apparitions complètes

correspondant exactement : une blessure, un coup

de fusil, un coup de lance, une tête fendue, un ca-

davre au fond d’un ravin, un corps étendu sur le

rivage, un noyé, un pendu, un son de voix recon-

nue, une coiffure, un vêtement spécial, une attitude,

une date de mort différente de la date annoncée,

etc. Je sais bien aussi que, d’autre part, on peut

presque toujours douter du témoignage humain,

que, à quelques jours d’intervalle, les événements

les plus clairs se trouvent racontés de façons diffé-

rentes, que l’histoire des nations et des hommes est

une grande menteuse. Mais, enfin, il faut prendre

l’humanité comme elle est, et, sans prétendre à l’ab-solu, admettre le probable et le relatif. Il est difficile

de douter que Louis XIV ait révoqué l’édit de Nantes

et que Napoléon repose sous le dôme des Invalides.

Pour nous, les faits dont nous nous occupons

ici sont irrécusables, au moins dans leur ensemble.

Tout esprit affranchi de préjugés ne peut se refuser

à les admettre.

La principale objection, la seule même qui puisse

rester en discussion, est celle qui les attribue au ha-

sard, à des coïncidences fortuites. On se dit : « Eh !

bien oui, on a vu ou entendu telle ou telle chose ; eh

bien ! oui, un parent, un proche est mort au même

moment ; mais c’est un hasard. »

En nous bornant à une coïncidence de 12 heures

avant ou après la manifestation (en général, elles

sont beaucoup plus précises), nous remarquerons

que la moyenne de la mortalité annuelle est de

22 pour 1000 personnes. Pour une période de 24

heures, elle est 365 fois plus faible, c’est-à-dire de

22 pour 365 000 ou de 1 pour 16 591. Il y a donc

16 591 chances contre une pour que la coïncidence

d’un même jour ne se produise pas. Encore ne s’agit-

il que d’un chiffre général, unique. Pour des per-

sonnes jeunes et dans la force de l’âge, la proportion

s’élève à 18 000, 19 000, 20 000.

Or, les apparitions sans coïncidence n’étant pas vingt mille fois, ni dix mille fois, ni cinq mille fois,

ni mille fois, ni cent fois, ni même dix fois plus

nombreuses que les apparitions avec coïncidence,

n’étant même pas égales, n’étant même pas de moi-

tié, ni du quart, ni peut-être même du dixième des

manifestations véridiques, nous en concluons qu’il y

a là une relation de cause à effet.

Nous ne nions pas le hasard, les coïncidences for-

tuites. Ce qu’on appelle le hasard, c’est-à-dire l’in-

connu des forces en action, amène, parfois, des coïn-

cidences véritablement extraordinaires. J’en signa-

lerai même ici quelques-unes de fort remarquables.

Dans le temps où j’écrivais mon grand ouvrage

sur l’Atmosphère, j’étais occupé à rédiger le chapitre

sur la force du vent, et j’en comparais des exemples

curieux, lorsque arriva le fait suivant :

Mon cabinet de travail, à Paris, est éclairé par

trois fenêtres : l’une à l’est, sur l’avenue de l’Ob-

servatoire, une seconde au sud-est, sur l’Observa-

toire, la troisième, au sud, sur la rue Cassini. C’était

en plein été. La première fenêtre était ouverte,

devant la forêt des marronniers de l’avenue. Le

ciel se couvre, le vent s’élève, et, tout d’un coup,

la troisième fenêtre, mal fermée assurément, est

violemment ouverte par une rafale du sud-ouest

qui bouleverse tous mes papiers et, enlevant les feuilles volantes que je venais d’écrire, les emporte

en tourbillon aérien par-dessus les arbres. Un ins-

tant après, la pluie arrive, forte pluie d’orage.

Descendre chercher ces feuilles me parut peine

perdue, et j’en fis mon deuil.

Quelle ne fut pas ma surprise de recevoir,

quelques jours après, de l’imprimerie Lahure, rue

de Fleurus, située à plus d’un kilomètre, ce chapitre,

imprimé, sans qu’il en manquât une feuille !

Remarquez bien qu’il s’agissait précisément d’un

chapitre sur les curiosités du vent !

Que s’était-il passé ?

Une chose très simple.

Le porteur de l’imprimerie, qui demeurait dans

le quartier de l’Observatoire, et qui m’apportait mes

épreuves en allant déjeuner, repassait là, après son

déjeuner, lorsqu’il remarqua, à terre, maculées par

la pluie, des feuilles de mon manuscrit. Il crut les

avoir égarées lui-même, se hâta de les recueillir

avec le plus grand soin, et les donna à l’imprimeur

sans se vanter de l’affaire.

Pour un rien, on aurait pu croire que c’était le

vent lui-même qui les avait apportées à l’imprime-

rie !

Voici un autre exemple non moins singulier :

J’avais promis au prêtre qui avait béni mon ma-riage (en retour d’une dispense dont il m’avait gra-

tifié contrairement à un usage assez sévère, paraît-

il) de l’emmener en ballon. Il faut dire qu’au lieu de

prendre le train pour un voyage de noce, nous avions

décidé de choisir la voie des airs. Une dizaine de

jours après la cérémonie, nous partons, avec Jules

Godard pour aéronaute, après avoir prévenu l’abbé,

lequel, par un fâcheux concours de circonstances,

avait quitté Paris pour passer quelques jours en un

petit ermitage au bord de la Marne et n’avait pas

reçu mon billet, resté chez lui, à Paris. Ne voyant

pas l’abbé arriver à l’usine à gaz à l’heure du dé-

part, j’espérais que le voyage, étant tout à fait in-

cognito, passerait inaperçu, et que je pourrais tenir

ma promesse une autre fois. Je désirais surtout ne

lui causer aucune peine. Il y a une infinité de direc-

tions pour sortir de Paris en ballon. Or, notre esquif

aérien se dirigea justement du côté de la Marne,

et précisément sur la propriété de l’abbé, qui était

alors à table, dans son jardin, et qui, voyant le bal-

lon arriver lentement au-dessus de sa tête, s’ima-

gina que je venais le chercher, m’appela à grands

cris en me suppliant de descendre, et ressentit le

plus violent désappointement en nous voyant conti-

nuer notre chemin. Un démon nous aurait conduits,

qu’il n’aurait pas mieux réussi ! Il n’y avait pourtant là que la coïncidence fortuite de la direction du vent.

Émile Deschamps, poète distingué, un peu ou-

blié aujourd’hui, l’un des auteurs du dramatique li-

vret des Huguenots, raconte la curieuse série que

voici de coïncidences fortuites :

 

Dans son enfance, étant en pension à Or-

léans, il se trouva par hasard, un certain jour,

à table avec un M. de Fontgibu, émigré récem-

ment revenu d’Angleterre, qui lui fit goûter

d’un plum-pudding, plat presque inconnu en

France, à cette époque. Le souvenir de ce régal

s’était peu à peu effacé de sa mémoire, lorsque,

dix ans plus tard, passant devant un restau-

rant du boulevard Poissonnière, il aperçut, à

l’intérieur, un plum-pudding d’excellente ap-

parence.

Il entre, demande qu’on lui en serve un

morceau et apprend que le gâteau est retenu

par un client.

« Monsieur de Fontgibu, s’écrie la dame du

comptoir, en voyant son air contrarié, auriez-

vous la complaisance de partager votre plum-

pudding avec monsieur ? »

Deschamps eut quelque peine a recon-

naître M. de Fontgibu dans un homme d’un

âge respectable, poudré à blanc, portant l’uni-

forme de colonel, qui prenait son repas à une

table voisine.

L’officier se fit un plaisir de lui offrir une

part de son gâteau.

De longues années s’écoulèrent sans qu’il

fut question ni du pudding, ni de M. de Font-

gibu.

Un jour, Deschamps fut invité à un dîner

où l’on devait manger un vrai plum-pudding

anglais. Il accepta, mais il prévint, en riant,

la maîtresse de la maison que M. de Fontgibu

serait infailliblement de la partie, et il amusa

fort la société en lui en faisant connaître la rai-

son.

Au jour dit, il arrive. Dix invités occupent

les dix places préparées autour de la table où

les attendait un magnifique plum-pudding.

On commençait à le plaisanter sur son M.

de Fontgibu, lorsque la porte s’ouvre et un do-

mestique annonce :

« M. de Fontgibu ».

Entre un vieillard, marchant péniblement,

soutenu par un domestique.

Il fait lentement le tour de la table, parais-

sant chercher quelqu’un et d’un air tout déso-

rienté. Était-ce une vision ? Était-ce une plai-

santerie ?

On était en plein carnaval. Deschamps crut

d’abord à une plaisanterie. Mais le vieillard

s’étant approché, il fut obligé de reconnaître

M. de Fontgibu en personne !

« Mes cheveux se hérissaient, écrit-il. Don

Juan, dans le chef-d’œuvre de Mozart, n’était

pas plus terrifié devant son convive de pierre. »

Tout s’expliqua : M. de Fontgibu, invité à

dîner chez une personne habitant la maison,

s’était trompé de porte.

Il y a vraiment, dans cette histoire, une sé-

rie de coïncidences qui vous confondent, et l’on

comprend ce cri de l’auteur à ce souvenir ahu-

rissant : « Trois fois du plum-pudding dans ma

vie et trois fois M. de Fontgibu ! Pourquoi cela ?

Une quatrième fois, et je suis capable de tout...

ou je ne suis capable de rien. »

 

Autre combinaison du hasard : à une table de jeu

de Monte-Carlo, un même numéro de la roulette est

sorti cinq fois de suite 2.

 

2. Cette sortie du numéro ponté donne au premier tour 35

louis pour un louis, soit 700 francs, et, à la seconde sortie du nu-méro sur lequel on a laissé cette somme, 24 500 francs. En lais-sant toujours le gain, une troisième sortie du numéro donnerait 857 500 francs. Mais les règlements de la banque s’y opposent et

On a vu aussi, à ce même jeu de la roulette, la

rouge sortir vingt et une fois de suite. Il y a pourtant

deux millions de chances contre une !

Il ne se passe guère d’années, à Paris, sans qu’un

pot de fleurs, tombant d’un cinquième étage, ne tue

net une personne suivant tranquillement le trottoir

dans la verticale de cette chute.

On ne peut donc nier qu’il y ait des coïncidences

très surprenantes.

Oui, le dieu Hasard produit, parfois, des résul-

tats extraordinaires ; je suis le premier à le recon-

naître, mais reconnaissons aussi qu’il n’explique

pas tout.

Je me rangerai tout à fait aux raisonnements

suivants du professeur Ch. Richet, en ce qui

concerne le hasard, analysé au point de vue de la

certitude mathématique et de la certitude morale 3.

Le hasard peut s’exprimer par un chiffre qui est,

comme on dit, la probabilité. Ainsi, si, tirant au ha-

sard une carte d’un jeu de cartes complet, j’amène

un 6 de cœur, c’est le hasard qui m’a donné ce 6 de

cœur, et c’est le hasard seul ; car j’ignorerai toujours,

fixent le maximum de mise à 9 louis. Elle tolère toutefois le gain jusqu’à 120 000 francs.

3. Relations de diverses expériences sur la transmission men-

tale, etc. Proceedings of the Society for psychical Research, juin 1888.

si les cartes sont identiques et si le jeu a été bien

mêlé, pourquoi j’ai amené le 6 de cœur plutôt que

toute autre carte.

Donc, c’est le hasard qui m’a donné le 6 de cœur ;

mais ce hasard peut se chiffrer. J’avais, pour tirer

le 6 de cœur, dans un jeu de cinquante-deux cartes,

une chance sur cinquante-deux ; pour amener un 6,

une chance sur treize, pour amener un cœur, une

chance sur quatre, et pour amener une carte rouge,

une chance sur deux. Enfin j’avais cinquante et une

chances sur cinquante-deux pour ne pas amener

une carte quelconque désignée d’avance.

Ainsi, mathématiquement, je puis assigner à tel

ou tel événement une probabilité qui est chiffrable.

Mais la difficulté n’est pas dans le calcul des di-

verses probabilités mathématiques, quoique ce soit

déjà, si on le pousse un peu loin, un calcul très diffi-

cile, qui peut embarrasser les plus grands mathé-

maticiens ; la difficulté véritable est dans l’appli-

cation de ces lois mathématiques aux événements

réels.

On démontre, en mathématique, que le cal-

cul des probabilités n’est applicable que s’il a un

nombre infini de coups, et c’est alors seulement qu’il

est vrai.

Ainsi, j’ai un jeu de cartes devant moi ; je n’ai qu’une chance sur cinquante-deux pour amener le 6

de cœur, et, pourtant, il se peut que j’amène cette

carte. Rien ne s’y oppose, et c’est même un tirage

tout aussi probable que tel ou tel tirage donné.

Cette petite probabilité est loin d’être négligeable.

Je serais donc déraisonnable de conclure quoique ce

soit d’une expérience où, désignant d’avance le 6 de

cœur, j’amène précisément cette carte.

Si, prenant un autre jeu de cartes, après l’avoir

bien mêlé, je tire de nouveau un 6 de cœur, la pro-

babilité devient très petite : 1 52 × 52 =. Mais

2704

nulle impossibilité. Cela peut se voir, cela s’est vu,

et la combinaison d’un 6 de cœur suivi d’un 6 de

cœur est tout aussi probable que n’importe quelle

autre combinaison de deux cartes consécutives.

Si je prends un troisième jeu de cartes, puis un

quatrième, puis un cinquième, j’aurai, pour tirer

toujours un 6 de cœur, des probabilités de moins en

moins grandes ; car le nombre des combinaisons de-

vient fantastique. Mais, dans aucun cas, nous n’ar-

riverons à l’impossibilité. Il sera toujours possible

que le hasard amène telle combinaison donnée, et

elle aura autant de chances que telle autre combi-

naison donnée.

Il faut arriver à l’infini pour obtenir l’impossibi-

lité. Autrement dit, la certitude de ne pas toujours amener un 6 de cœur ne survient que si je fais un

nombre infini de tirages. Jamais je n’arriverai à la

certitude mathématique, ou, plutôt, je n’y arriverai

que si l’on me donne la ressource d’un nombre infini

de tirages.

Si donc, pour conclure, on avait besoin de la cer-

titude mathématique, on ne conclurait jamais ; car

on n’arrivera jamais à un nombre infini de coups.

Heureusement, on peut conclure ; car la certi-

tude mathématique et la certitude morale ont des

exigences différentes.

Je suppose qu’il s’agisse de jouer mon honneur,

mon existence, l’honneur et l’existence des miens, et

tout ce qui m’est le plus cher. Certes, je n’aurai pas

la certitude mathématique que, sur cent tirages, le 6

de cœur ne sortira pas cent fois de suite. Mathéma-

tiquement et même réellement, cette combinaison

est possible ; mais, pourtant, je consentirais volon-

tiers à jouer ma vie, mon honneur, ma fortune, ma

patrie, et tout ce que j’aime contre la probabilité que

le 6 de cœur sorte cent fois de suite.

Il n’est même pas besoin de pousser jusqu’à cent

le nombre des tirages. Si je tire dix fois de suite le

6 de cœur, au lieu de dire : « C’est un hasard ex-

traordinaire », je supposerai autre chose ; car le ha-

sard ne donne pas ces étonnantes successions. Je supposerai qu’il y a une cause quelconque que je ne

connais pas, qui m’a fait amener, dix-fois de suite, la

même carte. J’en serai même tellement convaincu

que j’irai chercher cette cause, regardant si toutes

les cartes sont bien semblables ; si ce n’est pas une

plaisanterie que m’a faite un prestidigitateur ; si,

dans le jeu, il y a bien cinquante-deux cartes dif-

férentes ou si chaque jeu n’est pas composé unique-

ment de 6 de cœur.

Prenons même une probabilité moindre. Par

exemple, la probabilité d’avoir deux fois de suite une

même carte : c’est encore une probabilité très pe-

tite, de 1 sur 2704. Si les paris étaient proportion-

nés mathématiquement, on pourrait parier 1 franc

contre 2704 francs qu’il n’y aura pas, sortant du jeu,

et amenée en deux tirages successifs, deux fois la

même carte.

En réalité, dans notre vie de chaque jour, ce qui

dirige notre conduite, ce qui fait nos convictions, nos

décisions, ce sont des probabilités beaucoup moins

fortes que cette probabilité de 1 . Un homme de

2704

trente-cinq ans, bien portant et qui n’est exposé à

aucun danger particulier, a un risque sur cent de

mourir avant la fin de l’année, et un risque sur trois

mille de mourir dans la quinzaine. Quel est, cepen-

dant, celui qui ne considère pas comme à peu près certain de vivre encore dans deux semaines ? En as-

similant les chances de vie au tirage dans un jeu, on

voit que la probabilité d’amener quatre fois de suite

une même carte, c’est à peu près la probabilité de

vivre encore une heure pour un homme de trente-

cinq ans bien portant et ne courant aucun danger

spécial. Mathématiquement, personne n’est sûr de

vivre encore une heure, mais, moralement, on en a

la certitude presque complète.

Prenons aussi l’exemple des jurés qui ont à

condamner à mort un individu. À part de rares ex-

ceptions, ils n’ont pas la certitude que l’individu est

coupable ; si faible que soit la probabilité de l’in-

nocence, elle est presque toujours plus grande que

1 . Tant de circonstances accessoires ont faussé

2704

le résultat ! Il s’est produit peut-être de faux témoi-

gnages. Les témoins ont-ils bien vu ? L’aveu du cou-

pable est-il sincère ? Qui sait s’il n’y a pas quelque

machination ? Il y a quantité de données inconnues,

qui enlèvent toute certitude mathématique et qui ne

laissent que la certitude morale.

Ainsi, nous ne sommes jamais guidés par la cer-

titude mathématique. C’est toujours, même dans

les cas les plus certains, la certitude morale qui

nous guide. Elle nous suffit, et nous ne demandons

pas plus pour agir. Même le savant qui fait des expériences matérielles d’apparence irréprochable

doit se rendre compte qu’il n’y a pas, pour lui, de

certitude mathématique ; car des inconnues innom-

brables viennent ôter ce caractère d’absolue certi-

tude que peuvent seules donner les mathématiques.

Il s’agit, maintenant, de savoir si nous avons

raison, lorsque nous nous contentons de ces pro-

babilités fortes, mais bien éloignées de la certi-

tude. Sommes-nous des imprudents et pouvons-

nous conclure, comme nous le faisons sans cesse,

que nous vivrons plus d’une heure, que le chemin

de fer ne va pas nous écraser, que le prévenu chargé

par tous les témoins les plus véridiques est cou-

pable, que la détermination de trois mesures chi-

miques ou physiques est suffisante pour avoir un

résultat exact ?

Cela paraît évident. Il n’y aurait pas moyen de

vivre, si l’on devait ne se conduire que d’après des

certitudes. Nulle part il n’y a de certitude ; partout,

ce sont des à peu près, et nous avons raison d’agir

ainsi, car l’expérience justifie presque toujours nos

présomptions.

« Pour ma part, ajoute, à ce propos, M. Richet,

je regarde comme impossible cette immense illu-

sion, se prolongeant sans quelque parcelle de vé-

rité. On n’a pas le droit d’exiger, pour les phéno-mènes psychiques, une probabilité plus forte que

pour les autres sciences, et, avec des probabilités su-

périeures à un millième, on aura une démonstration

suffisamment rigoureuse.

« On trouve une telle quantité de faits impos-

sibles à expliquer autrement que par la télépathie,

qu’il faut admettre une action à distance. Peu im-

porte la théorie ! le fait me semble prouvé, et abso-

lument prouvé. »

Nous estimons que, d’après l’ensemble des ob-

servations télépathiques, la probabilité s’élève, pour

ces cas de manifestations de mourants, à plusieurs

millions, lorsque la coïncidence est approchée à

moins d’une heure et lorsque l’on n’a aucune raison

de supposer la personne en danger de mort 4. C’est

une proportion bien supérieure à celle qui dirige

tous nos raisonnements et tous les actes de notre

vie. C’est ce qu’on appelle la Certitude morale.

4. L’enquête de la Société psychique de Londres a conduit au

résultat suivant (Dariex, Ann. des sciences psych., 1891, p. 300) :

On n’a relevé qu’une hallucination visuelle pour 248 per-

sonnes. En cherchant la probabilité de coïncidence fortuite de la mort de l’agent A avec l’hallucination du percipient B, on arrive au résultat suivant :

1 22 1 1

× × =

248 1000 365 4 114 545

qui montre que l’hypothèse d’une action télépathique réelle est

4 114 545 fois plus probable que l’hypothèse de la coïncidence fortuite. Quatre millions cent quatorze mille cinq cent quarante-cinq fois plus probable ! Voilà un nombre qui commence à ne pas manquer d’éloquence.

 

On arrive donc déjà à une probabilité fantastique en sup-

posant que, dans tous les cas, la coïncidence de l’hallucination et de l’événement s’est produite douze heures avant ou douze heures après, c’est-à-dire pendant un laps de temps de vingt-quatre heures, mais combien deviendrait plus fantastique en-core cette probabilité si l’on tenait compte des coïncidences plus rapprochées, comme c’est la règle, et surtout si l’on calculait le chiffre de probabilité d’un cas où la coïncidence a été immédiate.

Prenons par exemple, pour montrer la valeur de cet argu-

ment, le cas suivant consigné dans Phantasms of the Living :

Nicolas S... et Frédéric S... étaient employés dans le même

bureau, très amis depuis huit ans. Ils s’estimaient beaucoup l’un et l’autre. Le lundi 19 mars 1883, lorsque Frédéric S... vint au bureau, il se plaignit d’avoir souffert d’une indigestion. Il alla consulter un pharmacien, qui diagnostiqua un mauvais état du foie et lui donna un médicament. Le jeudi, il ne sembla pas aller beaucoup mieux. Le samedi, il ne vint pas, et Nicolas S... apprit que son ami s’était fait examiner par un médecin qui lui avait conseillé de se reposer deux ou trois jours, mais qui ne pensait pas qu’il eût rien de sérieux.

Ce même samedi 24 mars, vers le soir, étant assis dans sa

chambre, il aperçut son ami qui se tenait devant lui, habillé comme d’habitude. Il remarqua des détails de sa toilette : cha-peau entouré d’un ruban noir, pardessus déboutonné, une canne à la main, etc.

Le spectre fixa son regard sur son ami, puis disparut. Celui-

ci se rappela aussitôt les paroles de Job : « Et un esprit passa devant moi, et le poil de ma chair, se hérissa ». À ce moment, un

froid glacial le traversa, et ses cheveux se dressèrent. Alors, il se tourna vers sa femme en lui demandant l’heure.

 

« 9 heures moins 12 minutes », répondit-elle. Sur quoi il ajouta :

« La raison pour laquelle je vous le demandais est que Frédé-

ric est mort. Je viens de le voir. »

Elle tâcha de lui persuader que c’était là un effet de son ima-

gination, mais il lui affirma que la vision l’avait si nettement frappé qu’aucun argument ne pourrait changer son opinion.

Le lendemain, dimanche, vers 3 heures de l’après-midi, le

frère de Frédéric vint annoncer la mort, arrivée la veille vers 9 heures. La femme du narrateur a confirmé son récit par le témoi-gnage suivant :

« Le 24 mars dernier, au soir, j’étais assise à une table et je

lisais, mon mari était assis sur une chaise longue placée contre le mur de la chambre. Il me demanda l’heure, et, sur ma réponse qu’il était 9 heures moins 12 minutes, il ajouta :

« La raison pour laquelle je vous demande cela est que Fré-

déric est mort. Je viens de le voir. »

« Je lui répondis : « Quel non-sens ! Vous ne savez même pas

s’il est malade, j’affirme que vous le verrez tout à fait bien portant lorsque vous irez en ville mardi prochain. »

« Cependant, mon mari persista à déclarer qu’il l’avait vu et

qu’il était sûr de sa mort. Je remarquai alors qu’il avait l’air très inquiet et qu’il était fort pâle. « MARIA S... »

Le frère du mort a également confirmé le fait dans une lettre

spéciale s’accordant identiquement avec les deux premières rela-tions. Il y déclare de plus qu’il a été d’autant plus frappé du fait qu’il est absolument réfractaire à ces sortes d’idées.

Dans ce cas remarquable, il n’est pas douteux que la mort

soit arrivée pendant les vingt-cinq minutes qui se sont écoulées entre 9 heures moins 25 et 9 heures, d’autre part, l’ami a eu sa

Conclusion : la théorie du hasard et de la coïn-

cidence fortuite n’explique pas les faits observés et

vision à 9 heures moins 12 minutes. Si la coïncidence des deux événements n’a pas été absolue, il n’est, dans tous les cas, pas possible de supposer, même en mettant les choses au pire, qu’il y ait eu un intervalle de plus de douze minutes.

Nous avons vu que la probabilité de mort, pendant une pé-

riode déterminée de vingt-quatre heures, est de 22 1 × , pour

1000 365

un adulte d’âge indéterminé ; mais, pour un homme de 48 ans (c’était l’âge de Frédéric), elle est de 13.5 , chiffre officiel donné

1000

par les tables de mortalité. Nous avons donc, par la probabilité de mortalité journalière, 13.5 1 1 × = . Pendant une période

1000 365 27 037

de temps de douze minutes, contenue 120 fois dans vingt-quatre heures, elle sera 120 fois plus faible, c’est-à-dire de 13.5 1 1 × ×

1000 365 120

et au lieu de l’équation

1 22 1 1

x = × × =

248 1000 365 4 114 545

nous aurons l’équation

1 22 1 1 1

x = × × × =

248 1000 365 120 804 622 222

Dans le cas présent, la probabilité d’une action télépathique,

comparée à la probabilité d’une coïncidence fortuite, est dans la proportion de HUIT CENT QUATRE MILLIONS SIX CENT VINGT-DEUX MILLE DEUX CENT VINGT-DEUX contre UN.

Le fait cité ici est particulièrement précis. Ajoutons-le logi-

quement aux précédents, sous le n° CLXXXI.

Je crois que l’on doit se contenter d’une probabilité de plu-

sieurs millions, comme je viens de le dire, parce qu’il faut tenir compte des cas où l’on savait le mourant malade et où l’on pou-vait penser à sa mort.

doit être éliminée. Nous sommes obligé d’admettre,

entre le mourant et l’observateur, un rapport de

cause à effet. C’est là le premier point qu’il conve-

nait d’établir dans notre examen scientifique.

Oui, le hasard, la coïncidence fortuite existe ;

mais cette explication n’est pas applicable ici. Il y

a une relation de cause à effet entre les mourants et

les impressions ressenties.

À propos d’un cas cité dans les Phantasms of the

Living dont nous parlerons plus tard, M. Raphaël

Chandos écrivait (Revue des Deux Mondes, 1887, p.

211) :

« On ne peut suspecter ni la bonne foi des nar-

rateurs, ni, dans une certaine mesure, la précision

de leurs observations. Mais est-ce tout ? M. Bard a

vu, près du cimetière, le fantôme de Mme de Fréville

errer devant lui précisément au moment où Mme de

Fréville, qu’il ne savait pas malade, venait de mou-

rir. Pourquoi, dit-on, le hasard, qui fait tant de ren-

contres extraordinaires, n’aurait-il pas amené cette

image hallucinatoire ?

« À dire vrai, cet argument me paraît détestable

et bien plus facile à combattre que l’argument d’une

observation incomplète et insuffisante. Mais il se

trouve cependant que cette objection futile est la

plus communément alléguée. On dit :

« Voilà une hallucination ! Soit. Mais, si cette hal-

lucination a coïncidé avec tel fait réel, c’est par une

coïncidence fortuite, et non parce qu’il y a entre le

fait et l’hallucination une relation de cause à effet.

« Le hasard est un dieu très commode, et qu’on

peut invoquer dans les cas embarrassants. Pour-

tant, dans l’espèce, il n’a rien à voir. Je suppose que

M. Bard, par exemple, a eu, dans les soixante ans

de sa vie, une hallucination et une seule, cela fait

bien par jour 1/22 000e de chance pour avoir une hal-

lucination. En admettant que la coïncidence entre

l’heure de la mort de Mme de Fréville et l’heure de

son hallucination soit exacte, cela fait, à raison de

quarante-huit demi-heures par jour, une probabilité

de près d’un millionième.

« Mais ce n’est pas assez : M. Bard eût pu, en ef-

fet, avoir d’autres hallucinations, car il connaît cent

personnes autres que Mme de Fréville. La probabi-

lité de voir au jour dit, à l’heure dite, Mme de Fréville

plutôt qu’une autre, est donc approximativement de

1/100 000 000e.

« Si je prends quatre cas analogues, et si je

les réunis tous les quatre, la probabilité d’avoir

ces quatre coïncidences n’est plus d’un cent millio-

nième, mais une fraction dont le numérateur sera 1

et dont le dénominateur aura 56 zéros, nombre ab-surde, que nulle intelligence humaine ne peut com-

prendre, et qui équivaut à la certitude absolue.

« Laissons donc de côté l’hypothèse du hasard.

Il n’y a pas de hasard dans ces conditions. Si l’on

insistait, nous reprendrions la vieille comparaison

des lettres de l’alphabet jetées en l’air. Personne ne

va supposer que les lettres en retombant puissent

former l’Iliade tout entière.

« Donc, ni la bonne foi des observateurs, ni le ha-

sard des coïncidences fortuites extraordinaires ne

peuvent être invoqués : il faut admettre qu’il s’agit

de faits réels. Si invraisemblable que la chose pa-

raisse, ces hallucinations véridiques existent ; elles

ont pris pied dans la science, quoi qu’on fasse, et

elles y resteront. »

 

Les lecteurs qui se seront donné la peine de

lire toutes les lettres publiées plus haut en auront

conclu, tout d’abord, qu’il y a beaucoup de choses que

nous ne connaissons pas. Le domaine de la télépa-

thie ouvre devant nous tout un nouveau monde à

explorer.

Les faits sont indéniables dans leur ensemble.

Lors de la discussion générale qui s’est élevée,

dans les principaux journaux du monde entier, au

mois de juillet dernier, à propos de mon prétendu

renoncement aux études psychiques, j’ai vu à plu-sieurs reprises l’objection suivante présentée contre

les faits télépathiques. « Pour que ces faits puissent

être admis scientifiquement, il faudrait pouvoir les

reproduire à volonté, car c’est là le propre des faits

scientifiques. »

Il y a là une erreur de raisonnement. Ces faits ne

sont pas du domaine de l’expérience, mais de celui de

l’observation.

Un pareil raisonnement équivaut à celui-ci : « Je

ne croirai aux effets de la foudre que si on les re-

produit ; je n’admettrai une aurore boréale que si

l’on en fabrique une devant moi ; qu’on me crée une

comète avec sa queue, qu’on me fasse une éclipse

demain, autrement je n’y crois pas. »

Cette confusion entre l’observation et l’expé-

rience est assez fréquente.

Ces faits, disons-nous, appartiennent à

l’observation et non pas à l’expérience. On les

constate, on ne les produit pas. Leur étude, est

du même ordre que celle de l’astronomie et de la

météorologie, et non de la physique ou de la chimie.

On observe une éclipse, une comète, un aérolithe,

un éclair en boule, une aurore boréale ; on expéri-

mente une combinaison chimique, un phénomène

d’optique ou d’acoustique ; les deux méthodes sont

différentes, tout en étant scientifiques toutes les deux et en méritant le titre général d’expérimen-

tales, puisque c’est l’expérience humaine qui juge

et non des théories antérieures, des idées, des

croyances, des principes ou des autorités invoquées

et commentées. Nous n’admettons plus le magister

dixit.

 

On entend souvent des personnes s’étonner que

certains faits, plus ou moins burlesques, inex-

plicables, incohérents, se produisent, tandis que

d’autres, qui paraissent plus naturels et plus

simples à leur éducation enfantine, ne se produisent

pas. Pourquoi une porte lourde bien fermée s’ouvre-

t-elle ? Pourquoi un vacarme se produit-il ? Pour-

quoi une lumière, pourquoi un bruit ? Pourquoi une

vision ? La science, l’observation des phénomènes

de la nature ou de l’industrie, nous invitent pour-

tant à tempérer notre étonnement et à agrandir le

champ de nos conceptions. Voici, par exemple, un

tonneau de dynamite, mille fois plus terrible que

la poudre dans sa puissance destructive. Cette sub-

stance est d’une extrême sensibilité, et chacun a

présent dans la mémoire les catastrophes causées

par les moindres imprudences. Avec ce tonneau,

vous pouvez détruire une ville. Eh bien ! essayez

d’allumer cette substance explosive, vous n’obtien-

drez aucun effet. Il faut que l’amorce détone pour que l’explosif fasse sentir ses effets foudroyants.

Vous pouvez allumer impunément une cartouche de

dynamite, non munie de son amorce, sans qu’au-

cune détonation se produise : la dynamite brûle jus-

qu’à extinction de la matière. Mais un simple coup

de marteau amènera une détonation formidable.

À côté de cela, posez une allumette enflammée

sur un baril de poudre, allumez une toute petite

mèche, asseyez-vous sur le baril, et on verra ce qui

arrivera.

Ne nous étonnons donc pas de la singularité des

phénomènes psychiques.

On est naturellement disposé à nier ce qui pa-

raît invraisemblable, ce que l’on ne connaît pas, ce

que l’on ne comprend pas. Si nous lisions dans Hé-

rodote ou dans Pline qu’une femme avait une ma-

melle à la cuisse gauche avec laquelle elle allaitait

son enfant, nous ririons d’assez bon cœur. Cepen-

dant ce fait a été établi à l’Académie des sciences

de Paris, séance du 25 juin 1827. Si l’on nous parle

d’un homme qui portait, d’après son autopsie, un en-

fant dans l’intérieur de son corps, si l’on nous dit que

cet enfant était un frère jumeau enfermé dans son

organisme, que cet enfant avait vieilli et acquis de

la barbe, nous considérerons l’histoire comme une

fable. Cependant, nous avons vu nous-même, il n’y a pas fort longtemps, un mort-né de 56 ans. Un tra-

ducteur d’Hérodote, Larcher, dit tranquillement :

« Que Roxane ait accouché d’un enfant sans tête,

c’est une absurdité capable à elle seule de décré-

diter Ctésias. » Or, tous les dictionnaires de méde-

cine parlent aujourd’hui des enfants acéphales. Ces

exemples et bien d’autres nous invitent à la sagesse

et à la prudence. Les ignorants seuls peuvent tout

nier imperturbablement.

Nous pourrions facilement développer ces

exemples, ce qui serait certainement inutile pour

nos lecteurs.

Bornons-nous à conclure que les faits rapportés

peuvent et doivent être admis par la méthode ex-

périmentale elle-même. Arrêtons-nous un instant

maintenant sur les « hallucinations », dont nous ne

nions pas du tout l’existence, mais qui ne résolvent

pas notre problème, posé et affirmé par les coïnci-

dences précises et incontestables.