L'Inconnu et les Problèmes psychiques
L'action psychique d'un esprit sur un autre — Transmission de pensées — Suggestion mentale — Communications à distance entre vivants
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Chapitre VI
L’action psychique
d’un esprit sur un
autre
TRANSMISSION DE PENSÉES
S UGGESTION MENTALE
COMMUNICATIONS À DISTANCE ENTRE VIVANTS
Celui qui, en dehors des mathéma-tiques pures, prononce le mot impossible,
manque de prudence.
ARAGO.
Nous avons pris soin de ne commencer ces
études que par l’examen de faits d’un même ordre :
les manifestations de mourants, à distance, afin
d’en trouver plus facilement l’explication. Nous arri-
verons bientôt aux manifestations de morts, réelles
ou apparentes, et aux autres phénomènes, avan-
çant graduellement, lentement, mais sûrement. Le
but de ces recherches est de savoir si l’observa-
tion scientifique positive possède des bases suffi-
santes pour prouver l’existence de l’âme, comme en-
tité réelle indépendante, et sa survivance à la des-
truction de l’organisme corporel. Les faits examinés
dans les chapitres précédents ont déjà placé la pre-
mière proposition sur un bon terrain. L’hypothèse
du hasard et de la coïncidence fortuite étant élimi-
née pour la télépathie par le calcul des probabili-
tés, nous sommes forcés d’admettre l’existence d’une
force psychique 1 inconnue émanée de l’être humain
et pouvant agir à de grandes distances.
Il paraît difficile, devant l’ensemble si éloquent
et si démonstratif de ces témoignages, de nous refu-
1. Je crois être le premier à avoir employé cette expression
de force psychique. On peut lire, dans mon opuscule : Des forces naturelles inconnues, publié en 1865 : « Il y a quelques années, j’ai qualifié ces forces du nom de psychiques. Cette expression peut être maintenue. » Depuis un tiers de siècle, elle a pris rang dans le langage habituel.
ser à cette première conclusion.
Ce ne sont pas les observateurs, ceux qui ont res-
senti ces impressions, dont l’esprit s’est transporté
vers le mourant. C’est celui-ci qui les a frappés. La
plupart des exemples indiquent que la cause est là,
et non dans une clairvoyance, une seconde vue des
sujets impressionnés.
Il n’est pas non plus nécessaire de supposer que
l’âme du mourant se déplace et se transporte vers le
sujet impressionné. Il peut n’y avoir là qu’une radia-
tion, un mode d’énergie encore inconnu, une vibra-
tion de l’éther, une onde allant frapper un cerveau et
lui donnant l’illusion d’une réalité externe. Tous les
objets que nous voyons, d’ailleurs, ne nous sont sen-
sibles, n’arrivent à notre esprit que par des images
cérébrales.
Cette hypothèse explicative me paraît nécessaire
et suffisante, du moins en ce qui concerne le plus
grand nombre des faits qui viennent d’être exposés.
Ces faits, qui représentent, en réalité, un ordre
de choses beaucoup plus répandu qu’on ne l’a pensé
jusqu’à ce jour, n’ont rien de surnaturel. Le rôle de
la science est : 1° de ne pas les rejeter aveuglé-
ment, et 2° de chercher à les expliquer. Or, de toutes
les explications qui peuvent être imaginées, la plus
simple, et, en même temps, celle qui semble s’impo-ser avec le plus de force, c’est d’admettre que l’es-
prit du mourant a agi à distance sur celui ou ceux
des personnes qui ont été impressionnées. Les appa-
ritions, les auditions, les spectres, les fantômes, les
déplacements d’objets, les bruits, tout paraît fictif ;
rien, par exemple, ne pourrait être photographié. À
part certains cas sur lesquels nous aurons à revenir,
c’est dans le cerveau des personnes impressionnées
que tout se passe. Mais ce n’est pas moins réel pour
cela.
Nous poserons donc comme conclusion des ob-
servations précédentes, qu’UN ESPRIT PEUT AGIR À
DISTANCE SUR UN AUTRE, sans l’intermédiaire ha-
bituel de la parole, ni d’aucun autre signe sensible.
Il nous paraît tout à fait impossible de se refuser à
cette conclusion, si l’on accepte les faits.
Cette conclusion va être surabondamment dé-
montrée.
Il n’y a rien d’antiscientifique, rien de roma-
nesque à admettre qu’une pensée agisse à distance
sur un cerveau.
Faites vibrer une corde de violon ou de piano :
à une certaine distance, une autre corde de violon,
de piano vibrera et émettra un son. L’ondulation de
l’air se transmet invisiblement.
Mettez en mouvement une aiguille aimantée. A une certaine distance, et sans contact, par simple
induction, une autre aiguille aimantée oscillera syn-
chroniquement avec la première.
Parlez, à Paris, sur une lame de téléphone :
la communication électrique ira faire vibrer l’autre
lame sonore à Marseille. Le fil matériel n’est pas
indispensable. Ce n’est pas une substance qui se
transporte ; c’est une onde qui se propage.
Voilà une étoile, à des millions de milliards de
kilomètres, dans l’immensité des cieux, de la dis-
tance de laquelle la Terre n’est qu’un point abso-
lument invisible. J’expose à cette étoile, au foyer
d’une lentille, une plaque photographique : le rayon
de lumière va travailler sur cette plaque, mordre,
désagréger la couche sensible, et imprimer son
image. Ce fait n’est-il pas beaucoup plus étonnant
en lui-même que l’onde cérébrale qui va à quelques
mètres, quelques kilomètres, quelques milliers de
kilomètres, frapper un autre cerveau en rapport
harmonique avec celui d’où elle est partie ?
À 149 millions de kilomètres de distance, à tra-
vers ce qu’on appelle « le vide », une commotion so-
laire produit sur la Terre une aurore boréale et une
perturbation magnétique.
Tout être vivant est un foyer dynamique. La pen-
sée elle-même est un acte dynamique. Il n’y a au-cune pensée sans vibration corrélative du cerveau.
Qu’y a-t-il d’extraordinaire à ce que ce mouvement
se transmette à une certaine distance, comme dans
le cas du téléphone, ou, mieux encore, du photo-
phone (transport de la parole par la lumière) et de
la télégraphie sans fils ?
Vraiment, dans l’état actuel de nos connais-
sances physiques, cette hypothèse n’est même pas
une hardiesse. Elle ne sort pas du cadre de nos opé-
rations habituelles.
Toutes nos sensations, de plaisir, de douleur, ou
indifférentes, toutes, sans exception, ont lieu dans
notre cerveau. Pourtant, nous les localisons toujours
ailleurs, jamais au cerveau. Je me brûle le pied, je
me pique le doigt, je me heurte le coude, je respire
un parfum agréable, je mange d’un mets savoureux,
je bois une liqueur exquise : toutes ces sensations
sont instinctivement placées au pied, au doigt, au
coude, dans le nez, dans la bouche, etc. En réalité,
pourtant, les nerfs les ont toutes sans exception,
transmises au cerveau, et c’est là seulement que
nous les percevons. Nous pourrions nous brûler le
pied jusqu’à l’os, nous n’éprouverions aucune sensa-
tion, si les nerfs qui vont du pied au cerveau étaient
coupés en un point quelconque de leur parcours.
Le fait est démontré par l’anatomie et la phy-siologie. Ce qu’il y a peut-être de plus curieux en-
core, c’est qu’il n’est pas nécessaire qu’un membre
existe pour qu’on le sente. Les amputés éprouvent
les mêmes sensations que s’ils avaient encore le
membre dont on les a privés. On a coutume de dire
que l’illusion dure quelque temps, jusqu’à ce que, la
plaie étant cicatrisée, le malade cesse de recevoir les
soins de l’homme de l’art. Mais la vérité est que ces
illusions persistent toujours, et qu’elles conservent
la même intensité pendant toute la vie. Il reste une
sensation de formication et de douleur ayant en ap-
parence son siège dans les parties extérieures qui,
cependant, n’existent plus. Ces sensations ne sont
pas vagues, car l’amputé sent des douleurs ou du
fourmillement dans tel ou tel orteil, à la plante ou
sur le dos du pied, à la peau, etc. Un homme amputé
de la cuisse éprouvait encore, au bout de douze an-
nées, les mêmes sensations que s’il eût possédé les
orteils et la plante du pied. Un autre avait le bras
amputé depuis treize ans et les sensations dans les
doigts n’avaient jamais cessé chez lui ; il croyait tou-
jours sentir sa main dans une situation courbée. Un
autre, qui avait eu le bras droit écrasé par un bou-
let de canon et ensuite amputé, éprouvait encore,
vingt ans après, des douleurs rhumatismales dans
ce membre toutes les fois que le temps changeait. Le bras qu’il avait perdu lui paraissait sensible au
moindre courant d’air !
C’est surtout pendant la nuit que l’illusion des
amputés est plus forte ; ils sont parfois obligés
de porter la main à l’endroit où devrait être leur
membre pour se convaincre qu’ils ne l’ont plus.
Quand les nerfs subsistants deviennent douloureux,
ils ont plus de peine encore à redresser leur er-
reur ; tel, au bout de huit mois, avait besoin, pour
se détromper, de tâter pendant la nuit et de regar-
der pendant le jour la place laissée vide par l’am-
putation de son bras gauche. La sensation d’élance-
ment, d’engourdissement, de fourmillement, de dou-
leur n’est pas située dans le membre absent ; donc la
même sensation n’y est pas située non plus lorsque
le membre est présent ; ainsi dans les deux cas, à
l’état normal et à l’état anormal, la sensation n’a
pas l’emplacement que nous lui attribuons ; elle est
ailleurs ; ce n’est pas elle, c’est un ébranlement ner-
veux, qui, à l’état normal, occupe l’endroit où elle
semble être. Le nerf est un simple conducteur ; de
quelque point que parte son ébranlement pour aller
éveiller l’action des centres sensitifs, la même sen-
sation se produit et amène le même résultat : l’at-
tribution de la sensation à tel endroit qui n’est pas
le centre sensitif 2.
Lorsque, dans une opération de rhinoplastie, on
retourne un lambeau de la peau du front, taillé à
la racine du nez, pour l’accoler au moignon du nez,
le nez factice conserve, tant que le front n’a pas
été coupé, les mêmes sensations que l’on éprouve
lorsque la peau du front est excitée par un stimu-
lant quelconque, c’est-à-dire que l’individu sent au
front les attouchements qu’on exerce sur son nez.
La conséquence est que, lorsqu’une sensation
aura pour condition ordinaire la présence d’un objet
plus ou moins éloigné de notre corps et que l’expé-
rience nous aura fait connaître cette distance, c’est
à cette distance que nous situerons notre sensation.
Tel est le cas en effet pour les sensations de l’ouïe et
de la vue. Le nerf acoustique a sa terminaison exté-
rieure dans la chambre profonde de l’oreille. Le nerf
optique a la sienne dans la logette la plus interne
de l’œil. Et cependant, dans l’état actuel, ce n’est
jamais là que nous situons nos sensations de son
ou de couleur, mais hors de nous et souvent à une
très grande distance. Les sons vibrants d’une grosse
cloche nous semblent trembler bien loin et bien haut
2. Cette explication nous paraît plus probable que celle du
corps fluidique ou astral prolongeant indéfiniment les membres amputés.
dans l’air ; un coup de sifflet de locomotive nous
semble percer l’air et cinquante pas, à gauche. L’em-
placement, même lointain, est bien plus net encore
pour les sensations visuelles. Cela va si loin que nos
sensations de couleur nous semblent détachées de
nous ; nous ne remarquons plus qu’elles nous appar-
tiennent, elles nous semblent faire partie des objets.
Nous croyons que la couleur verte, qui nous semble
étendue à trois pieds de nous sur ce fauteuil, est une
de ses propriétés ; nous oublions qu’elle n’existe que
dans notre rétine ou plutôt dans les centres sensitifs
qu’ébranle l’ébranlement de notre rétine. Si nous
l’y cherchons, nous ne l’y trouvons pas ; les physio-
logistes ont beau nous prouver que l’ébranlement
nerveux qui aboutit à la sensation de couleur com-
mence dans la rétine comme l’ébranlement nerveux
qui aboutit à la sensation de contact commence dans
les extrémités nerveuses de la main ou du pied ; ils
ont beau nous montrer que l’éther vibrant choque
l’extrémité de notre nerf optique comme un diapa-
son vibrant choque la superficie de notre main ; nous
n’avons pas la moindre conscience de cet attouche-
ment de notre rétine, même quand nous dirigeons
de ce côté tout l’effort de notre attention. Toutes
nos sensations de couleur sont ainsi projetées hors
de notre corps et revêtent les objets plus ou moins distants, meubles, murs, maisons, arbres, ciel et le
reste. C’est pourquoi, quand ensuite nous réfléchis-
sons sur elles, nous cessons de nous les attribuer ;
elles se sont aliénées, détachées de nous jusqu’à
nous paraître étrangères à nous.
La couleur n’est point dans l’objet ni dans les
rayons lumineux qui en jaillissent ; car, en beaucoup
de cas, nous la voyons lorsque l’objet est absent et
lorsque les rayons lumineux manquent. La présence
de l’objet et des rayons lumineux ne contribue qu’in-
directement à la faire naître ; sa condition directe,
nécessaire, et suffisante est l’excitation de la rétine,
mieux encore, des centres optiques de l’encéphale.
Peu importe que cette excitation soit produite par
un jet de rayons lumineux ou autrement. Peu im-
porte qu’elle soit ou non spontanée.
Quelle que soit sa cause, sitôt qu’elle naît, la
couleur naît et, en même temps, ce que nous appe-
lons la figure visible. Partout, la couleur et la figure
visible ne sont que des événements intérieurs, en
apparence extérieurs. Toute l’optique physiologique
repose sur ce principe. Il résulte donc de notre orga-
nisation que la vision, l’audition, l’observation quel-
conque que nous faisons d’un objet ou d’un être, est
due à une impression cérébrale et que, par consé-
quent, pour que nous croyions voir, entendre, tou-cher un être, il faut et il suffit que notre cerveau soit
impressionné par un mouvement vibratoire qui lui
donne une sensation adéquate au résultat obtenu 3.
Le cerveau, auquel aboutissent toute les sensa-
tions, possède plusieurs centaines, plusieurs mil-
liers de nerfs afférents, de nerfs efférents, de cel-
lules et de nerfs intercellulaires, dans lesquels le
courant nerveux se propage par plusieurs centaines
et plusieurs milliers de chemins distincts et indé-
pendants. Ces communications si compliquées sont
établies par des milliers et des myriades de cellules
et de nerfs. C’est ce qui est constaté par le micro-
scope, les vivisections et les observations patholo-
giques. L’axe de la moelle épinière, long cordon de
substance grise, contient notamment soixante-deux
groupes principaux de centres nerveux distribués
en trente et un couples, qui peuvent même agir,
sans la tête, par actions réflexes. Sur un homme dé-
capité dont l’électricité avait ranimé la moelle épi-
nière, le docteur Robin, ayant gratté avec un scalpel
la paroi droite de la poitrine, vit le bras du même
côté se lever et diriger la main vers l’endroit ir-
rité, comme pour exécuter un mouvement de dé-
fense. Le Dr Kuss, ayant amputé la tête d’un la-
pin avec des ciseaux mal effilés qui hachèrent les
3. H. TAINE. De l’intelligence, t. II, p. 139. parties molles de façon à prévenir l’hémorragie, vit
l’animal s’élancer sans sa tête et parcourir toute la
salle avec un mouvement de locomotion parfaite-
ment régulier 4. Les mécanismes vitaux sont reliés
entre eux et subordonnés les uns aux autres ; leur
ensemble ne représente pas une république d’égaux,
mais une hiérarchie de fonctionnaires, et le système
des centres nerveux dans la moelle et dans l’encé-
phale ressemble au système des pouvoirs adminis-
tratifs dans un État. On peut le comparer au ré-
seau télégraphique qui met en communication tous
les départements avec Paris, tous les préfets avec
les ministres, transmet les faits, reçoit les ordres.
Une onde de changement moléculaire se propage le
long d’un filet nerveux avec une vitesse qu’on éva-
lue à 34 mètres par seconde pour les nerfs sensi-
tifs, à 27 mètres pour les nerfs moteurs. Arrivée à
la cellule cérébrale, cette onde y provoque un chan-
gement moléculaire encore plus grand ; nulle part
il ne se produit un si grand dégagement de force.
Nous pouvons comparer, avec Taine, la cellule à un
petit magasin de poudre qui, à chaque excitation du
nerf afférent, prend feu, fait explosion et transmet
multiplié au nerf efférent l’impulsion qu’il a reçue
4. Une grenouille dont on a enlevé le cœur nage et saute en-
core pendant quatre ou cinq heures (CLAUDE BERNARD). du nerf afférent. Tel est l’ébranlement nerveux au
point de vue mécanique. Au point de vue physique,
il est une combustion de la substance nerveuse qui
en brûlant dégage de la chaleur. Au point de vue
chimique, il est une décomposition de la substance
nerveuse qui perd sa graisse phosphorée et sa neu-
rine. Au point de vue physiologique, il est le jeu
d’un organe qui, comme tous les organes, s’altère
par son propre jeu et, pour fonctionner de nouveau,
a besoin d’une réparation sanguine. Mais, par tous
ces points de vue, nous n’atteignons dans l’événe-
ment que des caractères abstraits et des effets d’en-
semble ; nous ne le saisissons point en lui-même et
dans ses détails, tel que nous le verrions si, avec
des yeux ou des microscopes plus perçants, nous
pouvions le suivre, du commencement à la fin, à
travers tous ses éléments et d’un bout à l’autre de
son histoire. À ce point de vue historique et gra-
phique, l’ébranlement de la cellule est certainement
un mouvement intérieur de ses molécules et ce mou-
vement peut être comparé très exactement à une fi-
gure de danse où les molécules très diverses et très
nombreuses, après avoir décrit chacune avec une
certaine vitesse une ligne d’une certaine longueur et
d’une certaine forme, reviennent chacune à sa place
primitive, sauf quelques danseurs fatigués qui dé-faillent, sont incapables de recommencer et cèdent
leur place à d’autres recrues toutes fraîches pour
que la figure puisse être exécutée de nouveau.
Voilà, autant qu’on peut le conjecturer, l’acte
physiologique dont la sensation est le correspondant
mental 5.
Tous les faits relatifs à la production et à l’as-
sociation des idées peuvent s’expliquer par les vi-
brations du cerveau, et celles du système nerveux
qui y prend son origine, comme David Hartley l’a
démontré dès le siècle dernier 6. L’acoustique nous
a, depuis, éclairés à cet égard. Une expérience bien
connue de Sauveur montre qu’une corde sonore ne
vibre pas seulement dans toute sa longueur, mais
que chacune de ses moitiés, chacun de ses tiers,
chacun de ses quarts, de ses cinquièmes et de ses
sixièmes, etc., vibre séparément 7. Un phénomène
d’un ordre analogue peut se produire dans les vi-
brations des fibres encéphaliques, et celles-ci se-
raient alors dans une relation analogue à celle des
sons harmoniques. Une vibration déterminée par
une idée 8 serait accompagnée des vibrations cor-
5. De l’intelligence, t. I, p. 306. 6. Theory of the human mind. 7. Voy. POUILLET. Physique expérimentale, t. II, p. 65. 8. « Les filets (les nerfs) disait déjà Malebranche en 1674 (Re-respondantes aux idées connexes ; et la connexité
résulterait, soit du voisinage des fibres qu’elles af-
fectent, soit de courants du même genre que l’induc-
tion électro-dynamique.
Quoi qu’il en soit du mode de production et de
répartition, toute pensée et toute association d’idées
représentent un mouvement cérébral, une vibration
d’ordre physique.
Les vibrations, l’action psychique à distance,
quelle qu’elle soit, d’ailleurs, expliquent donc les
faits de télépathie. Il n’y a pas là hallucination, mais
impression physique réelle.
Vous lancez dans l’air d’un salon une note dé-
terminée, soit par la voix, soit par le violon, soit
de toute autre façon, par exemple un si bémol. La
corde d’un piano voisin donnant ce si bémol vibrera
et résonnera, tandis que les 84 autres cordes reste-
ront sourdes et muettes. Si elles pouvaient penser,
en remarquant l’agitation du si bémol, les autres
cordes prendraient évidemment celle-ci pour une
hallucinée, une nerveuse, une imaginative, parce
qu’elles ont été insensibles au mouvement transmis
et qu’elles l’ignorent.
cherche de la Vérité er , ch. X, liv. I) peuvent être remués en deux manières : ou bien par le bout qui est hors du cerveau, ou par le bout qui est dans le cerveau. »
Chaque sensation, comme chaque idée, corres-
pond à une vibration dans le cerveau, à un mou-
vement des molécules cérébrales. Réciproquement,
toute vibration cérébrale donne naissance à une
sensation, à une idée, dans l’état éveillé aussi bien
qu’en rêve. Il est naturel d’admettre qu’une vibra-
tion transmise et reçue donne naissance à une sen-
sation psychique.
Une idée, tout intérieure, une impression, une
commotion mentale peut, à l’inverse, produire des
effets physiologiques plus ou moins intenses, et
même amener la mort. Il ne manque pas d’exemples
de personnes mortes subitement à la suite d’une
émotion. La preuve est donnée depuis longtemps
des effets de la puissance de l’imagination sur la vie
elle-même. Personne n’a oublié l’expérience faite à
Copenhague en 1750 sur un condamné, livré à des
médecins pour une étude de ce genre, et qui fut ob-
servé jusqu’à la mort inclusivement. Ce malheureux
avait été solidement attaché à une table avec de
fortes courroies ; on lui avait bandé les yeux ; puis
on lui avait annoncé qu’il allait être saigné au cou
et qu’on laisserait couler son sang jusqu’à épuise-
ment complet ; après quoi une piqûre insignifiante
fut pratiquée à son épiderme avec la pointe d’une
aiguille, et un siphon déposé près de sa tête, de ma-nière à faire couler sur son cou un filet d’eau qui
tombait sans interruption avec un bruit léger, dans
un bassin placé à terre. Le supplicié convaincu qu’il
avait dû perdre au moins sept à huit litres de sang,
mourut de peur.
Un autre exemple est celui d’un portier de col-
lège qui s’était attiré la haine des élèves soumis à
sa surveillance. Quelques-uns de ces jeunes gens
s’emparèrent de sa personne, l’enfermèrent dans
une chambre obscure et procédèrent devant lui à
un simulacre d’enquête et de jugement. On récapi-
tula tous ses crimes et on conclut que la mort seule
pouvant les expier, cette peine serait appliquée par
décapitation. En conséquence, on alla chercher une
hache et un billot qu’on déposa au milieu de la salle,
on annonça au condamné qu’il avait trois minutes
pour se repentir de ses fautes et faire sa paix avec le
ciel ; enfin, les trois minutes écoulées, on lui banda
les yeux et on le força de s’agenouiller, le col décou-
vert, devant le billot, après quoi les tortionnaires lui
donnèrent sur la nuque un grand coup de serviette
mouillée et lui dirent, en riant de se relever. À leur
extrême surprise, l’homme ne bougea pas. On le se-
coua, on lui tata le pouls : il était mort 9.
Enfin, plus récemment, un journal anglais, La
9. Voy. A. DE ROCHAS, Les forces non définies.
Lancette, a raconté qu’une jeune femme, voulant en
finir avec la vie, avait avalé une certaine quantité
de poudre insecticide, après quoi elle s’était étendue
sur son lit où on la trouva morte. Il y eut enquête et
autopsie. L’analyse de la poudre trouvée dans l’es-
tomac démontra que cette poudre était absolument
inoffensive, au moins pour un être humain, et pour-
tant la jeune femme était bel et bien morte9.
Mon savant ami, Ch. Richet, rapporte (Revue
des Deux-Mondes, LXXVI, 1886, p. 79) que son père
ayant eu un jour l’opération de la pierre à faire subir
à un malade à l’Hôtel-Dieu, celui-ci mourut de peur
au moment où le chirurgien venait simplement de
tracer avec l’ongle sur la peau la ligne que l’incision
devait suivre.
Tous ces faits psychiques et physiologiques nous
aident à comprendre la télépathie.
Assurément, cette recherche d’explication de
phénomènes aussi bizarres ne marche pas sans sou-
lever devant elle de nombreuses objections. La pre-
mière c’est que ces manifestations de mourants,
non seulement n’ont pas toujours lieu, non seule-
ment ne sont pas fréquentes, non seulement sont ex-
ceptionnelles, mais encore n’arrivent pas dans des
circonstances où il semble qu’elles devraient jus-
tement se produire, lors d’une mort tragique qui sépare brusquement deux cœurs tendrement unis,
lors d’un drame qui brise tout d’un coup plusieurs
existences, lors même que l’être qui meurt a abso-
lument promis, espéré, désiré lui-même se manifes-
ter et donner à celui qui reste une preuve de son
existence posthume. Sans doute, nous pouvons ré-
pondre que nous ignorons de quelle façon ces ma-
nifestations peuvent se produire, qu’il y a des lois
inconnues, des difficultés, des impossibilités, qu’il
est nécessaire que deux cerveaux soient en harmo-
nie, en synchronisme, pour vibrer sous la même in-
fluence, que l’union intime de deux cœurs ne prouve
pas l’égalité synchronique de deux cerveaux, etc.,
etc. Mais, puisque ces événements ont lieu quelque-
fois, et dans des cas assez ordinaires, l’objection n’en
subsiste pas moins, très grave.
Oui : très grave. Pour ma part, je me suis trouvé
plusieurs fois, pendant cette vie, l’âme déchirée par
la séparation brusque d’un être aimé. Dans mon
adolescence, un ami intime, un camarade de classe,
est mort en me promettant de me prouver sa sur-
vivance, si c’était possible. Nous avions si souvent
discuté la question ensemble ! Plus tard, l’un de mes
plus chers collègues de la presse scientifique me
proposa le même pacte, accepté mutuellement. Plus
tard encore, une personne qui m’était particulière-ment attachée disparut de la vie au moment même
où ce problème de la survivance nous passionnait
tous les deux, et en me donnant l’assurance convain-
cue que son seul et unique désir était de voir sa mort
prématurée servir à la démonstration de cette vé-
rité. Et jamais, jamais, malgré mes attentes, mal-
gré mes désirs, malgré mes vœux, je n’ai eu aucune
manifestation. Rien ! RIEN ! RIEN !
J’ai perdu mon père il y a quelques années. Il est
vrai que j’étais à ses côtés et que je n’avais pas à
être averti. Mais, depuis, rien non plus.
J’avais pour mon grand-père et ma grand’mère
une adoration déraisonnée ; ils m’adoraient eux-
mêmes follement, et je les aimais tant qu’il m’a tou-
jours été impossible, absolument impossible, d’aller
à la tombe où ils reposent : longtemps avant d’arri-
ver à ce petit cimetière de campagne, des sanglots
m’étouffent, m’aveuglent et me cassent les jambes.
Ils ne se sont jamais manifestés à moi d’aucune fa-
çon, ni au moment de leur mort, ni depuis leur dé-
part de cette terre.
Mon cerveau n’est sans doute pas apte à perce-
voir ces sortes d’ondes éthérées, ni de sources vi-
vantes, ni de sources posthumes. Rien, aucune sen-
sation ne m’a prévenu de ces morts, et, depuis, au-
cune communication ne m’est parvenue.
Mais le rôle du chercheur, comme celui de l’his-
torien, est de rester impersonnel, et nos propres im-
pressions ne doivent pas nous influencer. Toutefois,
la vérité, la loyauté, la franchise avant tout.
Une autre objection, c’est la bizarrerie de cer-
taines manifestations, comme déjà nous l’avons re-
marqué. S’il y a action à distance d’un esprit sur un
autre, pourquoi cette action donne-t-elle naissance
à des illusions pareilles : ouvrir ou fermer une fe-
nêtre, soulever un lit, frapper dans un meuble, rou-
ler une boule sur le parquet, faire crier des gonds,
etc. ? Il semble que cette action devrait être intellec-
tuelle, donner l’audition d’une voix aimée, montrer
l’image de l’être qui nous quitte, rester dans l’ordre
psychique et moral.
Cette objection est moins grave que la pré-
cédente. Un grand nombre de manifestations
consistent, d’une part, en visions ou auditions. Pour
les autres cas, nous pouvons supposer que la com-
motion qui se produit dans le cerveau du mourant se
transmet à certaines cellules, à certaines fibres d’un
autre cerveau, et détermine, dans cette zone céré-
brale, une illusion, une impression quelconque. Une
ondulation lumineuse, calorifique, électrique, ma-
gnétique, qui vient frapper, traverser un objet, soit,
par exemple, une éponge, rencontre des résistances différentes, selon la nature de l’éponge, ses diffé-
rences de densité, les substances minérales qu’elle
peut tenir en suspension, etc., et chaque partie de
l’éponge est différemment impressionnée. Les ca-
prices apparents de la foudre nous offrent des bizar-
reries non moins étranges. Ici, la foudre brûle une
personne qui flambe comme une botte de paille ; là,
elle réduit les mains en cendres en laissant les gants
intacts, elle soude les anneaux d’une chaîne de fer
comme dans le feu d’une forge, et, à côté, elle tue
un chasseur sans faire partir le fusil qu’il tenait à
la main ; ou elle fond une boucle d’oreille sans brû-
ler la peau ; elle dévêtit entièrement une personne
sans lui faire aucun mal, ou bien elle se contente de
lui ôter ses chaussures ou son chapeau ; elle photo-
graphie, sur la poitrine d’un enfant, le nid qu’il sai-
sissait au sommet d’un arbre foudroyé ; elle dore les
pièces d’argent d’un porte-monnaie, en faisant de
la galvanoplastie d’un compartiment à l’autre, sans
que le porteur soit atteint ; elle démolit instantané-
ment un mur de six pieds d’épaisseur et renverse un
château séculaire, ou frappe une poudrière sans la
faire éclater. Il y a beaucoup plus de bizarreries in-
expliquées dans les faits et gestes de la foudre que
dans les manifestations télépathiques 10.
10. Voy. mon ouvrage l’Atmosphère, p. 706 à. 743.
Dans la recherche de la vérité, notre devoir
est de ne nous dissimuler aucune objection. Celles
que je viens de présenter n’empêchent pas les faits
d’exister, et la seule explication de ces faits me
paraît être l’action, à distance, d’un esprit sur un
autre.
Maintenant, allons un peu plus loin. Existe-t-
il, en dehors de l’ordre de choses que nous venons
d’examiner, des exemples conduisant à admettre la
probabilité, la réalité de cette action ? Avons-nous
des preuves expérimentales, incontestables, de la
transmission de pensée sans le concours des sens ?
OUI. Nous allons les passer en revue, les consta-
ter, les démontrer, car, dans cet ordre de choses,
pour être sûr, il faut être dix fois sûr.
Et, tout d’abord, dans les phénomènes du ma-
gnétisme humain.
Je ne parlerai pas d’un grand nombre d’expé-
riences de suggestions hypnotiques auxquelles j’ai
assisté, notamment chez le Dr r Puel, chez le D Char-
cot, chez le Dr r r Baréty, chez le D Luys, chez le D Du-
montpallier, etc., non pas que je doute de la réalité
de la suggestion et de l’autosuggestion, mais parce
qu’elles sont tellement connues qu’il est superflu de
les rapporter ici.
Il y a aussi, dans cet ordre d’études, des expé-riences fort incertaines et même frauduleuses, les
sujets eux-mêmes me l’ayant prouvé par leurs ac-
cusations réciproques et leurs aveux. La simulation
est très fréquente dans ces genres d’expériences. Je
ne citerai qu’un exemple. Le Dr Luys avait l’habi-
tude de présenter au sujet soi-disant endormi des
flacons qu’il posait sur sa nuque et qui contenaient
des produits différents : eau pure, cognac, absinthe,
huile de ricin, essence de thym, eau de laurier-
cerise, ammoniaque, éther, essence de violette, etc.
Le sujet devinait toujours de quoi il s’agissait et,
souvent, en manifestait les symptômes. Malheureu-
sement pour la valeur de l’expérience, le docteur
présentait toujours les flacons dans le même ordre,
du moins dans les séances auxquelles j’ai assisté.
Un jour, je le priai d’intervertir l’ordre sans en rien
dire. Il n’accepta pas, et me répondit que nous ne de-
vions pas mettre en doute la bonne foi des sujets. Ce
sujet était une jeune fille hystérique, actrice dans
un théâtre de Paris. Je revins d’Ivry avec elle, et je
ne tardai pas à être complètement édifié sur sa sin-
cérité, ainsi que sur celle de ses compagnes d’expé-
rimentation.
Pour être sûr de ces expériences, il est néces-
saire qu’elles soient à l’abri de tout soupçon : que
l’odeur ne puisse pas traverser la fermeture des fla-cons, surtout pour des odorats hyperestésiés ; que le
sujet ne puisse rien deviner ; que l’expérimentateur
même ne puisse pas le suggestionner, et ignore lui-
même le contenu des flacons 11.
Il est indispensable de ne pas perdre notre temps
à l’examen de cas douteux, car rien n’est plus ab-
surde que le temps perdu. La vie est courte. Ne choi-
sissons, n’admettons, n’examinons que des observa-
tions bien faites. Et puis, ne sortons pas de notre
sujet : démontrer l’action psychique, mentale d’un
esprit sur un autre.
C’est le somnambulisme qui nous fournira les
premières. Voici, d’abord, un procès-verbal relatant
trois faits de suggestion mentale, obtenus par MM.
de Guaita et Liébault, au domicile de ce dernier (à
Nancy, le 9 janvier 1886) 12 :
Nous soussignés, Liébault (Ambroise), doc-
teur en médecine, et de Guaita (Stanislas),
homme de lettres, tous deux demeurant ac-
tuellement à Nancy, attestons et certifions
11. Cette action des substances toxiques et médicamenteuses
et des métaux extérieurement au corps, sur des sujets sensibles, est certaine. Voy. BOURRU et BUROT, la Suggestion mentale et l’action à distance, Paris, 1887. Il y a là le récit de nombreuses expériences conduites avec une parfaite sagacité scientifique.
12. Dr LIÉBAULT : le Sommeil provoqué et les états analogues,
nouv. éd., 1889, p. 297.
avoir obtenu les résultats suivants :
1° Mlle Louise L..., endormie du sommeil
magnétique, fut informée qu’elle allait avoir
à répondre à une question qui lui serait faite
mentalement, sans l’intervention d’aucune pa-
role ni d’aucun signe. Le D r Liébault, la main
appuyée au front du sujet, se recueillit un ins-
tant, concentrant sa propre attention sur la
demande : « Quand serez-vous guérie ? » qu’il
avait la volonté de faire.
Les lèvres de la somnambule remuèrent
soudain :
« Bientôt », murmura-t-elle distinctement.
On l’invita alors à répéter, devant toutes
les personnes présentes, la question qu’elle
avait instinctivement perçue. Elle la redit
dans les termes où elle avait été formulée dans
l’esprit de l’expérimentateur.
2° M. de Guaita, s’étant mis en rapport
avec la magnétisée, lui posa mentalement une
autre question : « Reviendrez-vous la semaine
prochaine ?
— Peut-être », fut la réponse du sujet.
Invitée à communiquer aux personnes pré-
sentes la question mentale, la magnétisée ré-
pondit :
« Vous m’avez demandé si vous reviendriez
la semaine prochaine. »
Cette confusion portant sur un mot de la
phrase est très significative. On dirait que la
jeune fille a bronché en lisant dans le cerveau
du magnétiseur.
3° Le Dr Liébault, afin qu’aucune phrase in-
dicative ne fut prononcée, même à voix basse,
écrivit sur un billet :
« Mademoiselle, en se réveillant, verra son
chapeau noir transformé en chapeau rouge. »
Le billet fut passé, d’avance, à tous les té-
moins ; puis MM. Liébault et de Guaita po-
sèrent en silence leurs mains sur le front du
sujet, en formulant mentalement la phrase
convenue. Alors, la jeune fille, instruite qu’elle
verrait dans la pièce quelque chose d’insolite,
fut réveillée. Sans une hésitation, elle fixa aus-
sitôt son chapeau et, avec un grand éclat de
rire, se récria. Ce n’était pas son chapeau ; elle
n’en voulait pas. Il avait bien la même forme ;
mais cette plaisanterie avait assez duré ; il fal-
lait lui rendre son bien.
« Mais, enfin, qu’y voyez-vous de changé ?
— Vous le savez ; du reste, vous avez des
yeux comme moi.
— Mais encore ?.... »
On dut insister très longtemps pour qu’elle
consentît à dire en quoi son chapeau était
changé ; on voulait se moquer d’elle. Pressée
de questions, elle dit enfin :
« Vous voyez bien qu’il est tout rouge. »
Comme elle refusait de le reprendre, force
fut de mettre fin à son hallucination, en lui af-
firmant qu’il allait revenir à sa couleur pre-
mière. Le Dr Liébault souffla sur le chapeau,
et, redevenu le sien à ses yeux, elle consentit à
le reprendre.
Tels sont les résultats que nous certifions
avoir obtenus de concert. En foi de quoi, nous
avons rédigé le présent procès-verbal.
STANISLAS DE GUAITA. A.-A. LIÉBAULT.
La suggestion mentale a fait, depuis plusieurs
années, l’objet d’études fort importantes, à la tête
desquelles il convient de placer l’ouvrage spécial
du Dr Ochorowicz. Nous extrairons de cet ouvrage
quelques expériences caractéristiques :
M. de la Souchère, ancien élève de l’École
polytechnique, savant chimiste résidant à
Marseille, avait pour domestique une femme
de la campagne, chez laquelle se produisaient,
avec la plus grande facilité, le somnambulisme
et plusieurs de ses phénomènes remarquables.
En somnambulisme magnétique, dit-il, Laza-
rine entrait avec moi en parfaite communica-
tion de pensée, et elle était tellement insen-
sible que je lui enfonçais des aiguilles dans la
chair, dans les ongles, sans qu’elle éprouvât la
moindre douleur et sans qu’il sortît une goutte
de sang.
En présence de l’ingénieur Gabriel et de
quelques amis, j’ai répété les expériences sui-
vantes : je lui faisais boire de l’eau pure, et elle
me disait qu’elle avait le goût que je me repré-
sentais : limonade, sirop, vin, etc. On m’indi-
qua de lui faire boire du sable. Elle ne put de-
viner. Alors, je mis du sable dans ma bouche,
et, immédiatement, elle se mit à cracher, en di-
sant que je lui donnais du sable. J’étais alors
derrière elle, et il lui était impossible de me
voir.
Une expérience analogue, mais encore plus
avancée, est citée par le comte de Maricourt. Le su-
jet ayant bu, à l’état de veille, un verre d’eau, avec
suggestion mentale d’un verre de kirsch, manifesta
tous les signes de l’ivresse pendant plusieurs jours.
Ce sont les phénomènes de ce genre qui ont fait croire aux magnétiseurs qu’ils peuvent, en magné-
tisant un verre d’eau ou un autre objet, imprégner
leur fluide de différentes qualités physiques ou chi-
miques. La magnétisation est ici inutile, puisque
c’est la pensée qui agit sur le cerveau du sujet et non
sur l’objet.
Quelqu’un me remet un livre : Robinson
Crusoé. Je l’ouvre et j’examine une gravure
qui représentait Robinson dans un canot. La-
zarine, interrogée sur ce que je fais, répond :
« Vous avez un livre, vous ne lisez pas ; vous
regardez une image ; il y a un bateau et un
homme dedans. »
Je lui dis de me décrire l’ameublement
d’une chambre qu’elle ne connaissait pas, et
elle indiqua les meubles au fur et a mesure que
je me les représentais. Je n’ai pas vu, chez ma
domestique, la transposition des sens. On lui
avait appliqué sur l’épigastre divers objets ; si
je les connaissais, elle les indiquait ; si j’igno-
rais ce qu’ils étaient, elle ne pouvait les nom-
mer. Ce n’était donc que la transmission de la
pensée qui se produisait en elle. Il est possible
que, dans certains cas, ce que l’on a attribué à
la transposition des sens n’ait été qu’un effet
de la transmission de la pensée.
Le Dr Texte a, plusieurs fois, constaté que la som-
nambule peut suivre la pensée du magnétiseur.
Mlle Diana, dit-il, suivait une conversation
pendant laquelle je ne parlais que mentale-
ment. Elle répondait aux questions que je lui
adressais de cette manière.
Il cite encore une expérience remarquable dans
laquelle la suggestion mentale se manifeste comme
une hallucination :
J’imaginai, un jour, une barrière en bois
autour de moi ; sans rien dire, je mis en som-
nambulisme Mlle H..., jeune personne très ner-
veuse, et je la priai de m’apporter mes livres.
Arrivée à l’endroit où j’avais imaginé la bar-
rière, elle s’arrête, disant qu’elle ne peut plus
avancer.
« Quelle singulière idée, dit-elle, d’avoir mis
là une barrière ! »
Si on la prend par la main pour la faire pas-
ser, ses pieds sont collés au parquet, le haut du
corps se porte seul en avant, et elle dit qu’on
lui presse l’estomac sur l’obstacle.
En général, si le somnambule croit voir quelque
chose en dehors des conditions ordinaires, il faut se demander tout d’abord si ce n’est pas une simple
suggestion involontaire de notre part.
Un étudiant en médecine demanda à une
de mes somnambules quels malades le jury lui
donnera à examiner pour une épreuve du doc-
torat. Elle décrivit très nettement trois ma-
lades à l’Hôtel-Dieu, qui avaient attiré plus
spécialement l’attention de l’étudiant et que
celui-ci aurait désirés comme sujets de son
examen. Elle ajouta même (détail caractéris-
tique) sur un de ces sujets :
« Oh ! comme cette femme à l’œil brillant...
et fixe !... Il me fait peur... cet œil !
— Voit-elle de cet œil brillant ? demanda
l’étudiant.
— Attendez... je ne sais pas... cet œil est
dur.... Il n’est pas naturel.
— En quoi est-il, cet œil ?
— En quelque chose... qui se casse... et qui
brille.... Oh !... elle le sort... elle le met dans
l’eau..., etc., etc. »
Cette malade avait un œil de verre : ce
fait, ignoré absolument de moi, puisque je ne
connaissais pas les malades en question, mais
connu de l’étudiant qui posait des interroga-
tions à la somnambule, a été parfaitement dé-
crit par celle-ci. Où en puisait-elle l’image ?
Dans le psychisme de l’interrogateur, qui, par
l’intermédiaire du mien, se reflétait en elle.
Il est juste d’ajouter que les prédictions de
la somnambule ne se réalisèrent pas ; qu’au
jour de son épreuve l’étudiant eut à exami-
ner d’autres malades, et qu’il n’y fut pas même
question des malades décrits par la somnam-
bule.
Ordinairement, dit le Dr Charpignon, la vision
à distance est confondue avec le phénomène de la
transmission de pensée. Ainsi, la plupart des expé-
riences que l’on cite consistent à prier le somnam-
bule d’aller chez vous ou dans un endroit que vous
connaissez. Vous êtes en rapport avec lui, et il vous
décrit le plus souvent les lieux, les objets, avec la
précision, la plus exacte. Eh bien, il n’y a pas là,
le plus souvent, vision réelle ; le somnambule voit,
dans votre pensée, les images que vous y tracez 13.
Un prestidigitateur bien connu, Robert Houdin,
s’intéressait à ces questions. Il imitait la double vue
et la transmission de pensée à l’aide d’un truc ingé-
nieux. Incrédule en fait de somnambulisme, habitué
à produire des prodiges, il faisait très peu de cas du
13. Physiologie du magnétisme, p. 99. merveilleux et croyait en posséder le secret ; il re-
gardait, lui aussi, tous les hauts faits attribués à la
lucidité comme des tours d’adresse, de même nature
que ceux dont il amusait le public. Dans plusieurs
villes où les somnambules avaient quelques succès,
il se faisait un jeu de contrefaire leurs exercices, et
même de les surpasser. M. de Mirville, le célèbre dé-
monologue, qui, dans son système, a besoin de som-
nambulisme pour en faire honneur aux esprits in-