L'Inconnu et les Problèmes psychiques

Camille Flammarion · Chapitre 12 sur 12

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L'Inconnu et les Problèmes psychiques

Conclusion

 

Les documents présentés dans ce volume à l’at-

tention des amis de la vérité sont loin d’embras-

ser l’ensemble des phénomènes psychiques ; mais ils

nous conduisent déjà à quelques conclusions préli-

minaires.

Le but de ces recherches est de savoir si l’âme

humaine existe comme entité indépendante du

corps, et si elle survit à la destruction de celui-ci.

Eh bien ! les faits qui viennent d’être exposés

sont presque tous en faveur de cette existence.

Il est certain qu’une âme peut en influencer une

autre à distance et sans l’intermédiaire des sens.

Un grand nombre de morts, dont les exemples

sont donnés ci-dessus, ont été apprises par commu-

nications télépathiques, apparitions (subjectives ou

objectives), appels de voix entendus, chants, bruits et mouvements (fictifs ou réels), impressions di-

verses. Il n’y a plus aucun doute à conserver sur ce

point. Donc l’âme agit à distance.

La suggestion mentale est également certaine.

La communication psychique entre vivants n’est

pas moins prouvée par un nombre suffisant de

faits d’observation. Il y a des courants psychiques,

comme il y a des courants aériens, électriques, ma-

gnétiques, etc.

L’abondance des témoignages récents et contem-

porains nous a empêché de citer les récits anciens,

qui sont extrêmement nombreux aussi, et dont plu-

sieurs se présentent avec tous les caractères d’une

authenticité incontestable. Peut-être les décrirons-

nous un jour avec tous leurs intéressants détails.

Rappelons seulement les principaux.

La télépathie était presque un des lieux com-

muns de la littérature antique. Les œuvres d’Ho-

mère, d’Euripide, d’Ovide, de Virgile, de Cicéron

mettent très souvent en scène des manifestations

de mourants et de morts, des apparitions, des évo-

cations, des réalisations de songes prémonitoires.

L’un des plus anciens récits de ce genre est celui

de la Bible, au Livre de Samuel : le roi Saül consul-

tant la pythonisse d’Endor et voyant apparaître de-

vant lui le fantôme du prophète Samuel. Si ce ré-cit n’est qu’un conte (ce qui n’est pas démontré), il

indique du moins les croyances de cette lointaine

époque.

On peut lire dans PLUTARQUE l’histoire tra-

gique de l’assassinat de Jules César et le rêve pré-

monitoire de sa femme Calpurnia, qui fit tout au

monde pour l’empêcher de se rendre au Sénat. Il

semble, en lisant ce récit, que l’on entende la voix

du Destin, et il y a même là de curieux signes pré-

monitoires, (ouverture des fenêtres de la chambre

à coucher de César, etc.), analogues aux faits dont

nous venons de nous occuper.

Brutus et Cassius étaient, assurément, de mâles

esprits, assez sceptiques, appartenant à la philoso-

phie d’Épicure. Lisez aussi dans PLUTARQUE l’ap-

parition d’un fantôme à Brutus, sous sa tente, lui

donnant rendez-vous dans la plaine de Philippes, où

il devait trouver la mort.

Si Jules César avait été moins incrédule en ce

qui concerne les songes, il eût peut-être écouté la

prière de sa femme. Auguste fut mieux inspiré à la

bataille de Philippes. Le rêve d’un de ses amis le

fit, quoique souffrant, quitter sa tente. Son camp fut

pris et sa litière percée de coups d’épées. (SUÉTONE,

Auguste, XCI.)

Cicéron montre dans son livre sur la Divina-tion l’apparition de Tibérius Gracchus à son frère,

le songe de Simonide récompensé par une ombre

d’avoir donné la sépulture à son corps, et celui du

voyageur de Mégare que j’ai rapporté dans Uranie

(p. 193).

Valère Maxime signale (VII, § I, 8) le rêve pré-

monitoire d’Atérius Rufus assistant à un combat de

gladiateurs, tué par un rétiaire qu’il avait vu en

rêve la nuit précédente, et au moment où il venait

de raconter ce rêve à ses amis.

Lisez dans le même auteur le rêve prémonitoire

du roi Crésus voyant son fils Athys tué par un fer

homicide, écartant de lui tous les dangers, et le

confiant à un garde qui le tua dans une chasse au

sanglier (VII, § II, 4).

Pline le Jeune raconte dans ses Lettres (Liv. VII)

l’histoire d’une maison hantée à Athènes et d’une

sépulture réclamée par un spectre.

Vopiscus signale la prédiction faite par une drui-

desse à Dioclétien de sa destinée future.

Grégoire de Tours affirme que le jour de la mort

de saint Martin à Tours (l’an 400), saint Ambroise,

évêque de Milan, vit et connut cette mort pen-

dant une syncope. On sait qu’il en a été de même

au e XVIII siècle pour saint Alphonse de Liguori à

la mort du pape Clément XIV (Stella, p. 73). Ces exemples ne sont pas très rares dans la vie des

saints, mais ils ne sont pas du tout une preuve

de sainteté, et encore moins de miracles, comme le

croient les canonisateurs.

Pétrarque, en 1348, vit sa chère Laure lui appa-

raître en rêve le jour où elle rendit le dernier soupir,

et a consacré à ce souvenir une belle pièce de poésie

(le Triomphe de la mort).

Le pape Pie II (Æneas Sylvius) raconte dans son

Histoire de Bohême que Charles, fils de Jean, roi de

Bohême, qui fut ensuite l’empereur Charles IV, fut

averti par un songe de la mort du dauphin (26 août

1336). [Je dois la connaissance de cette relation à

M. Mourrel, de Monestier, qui me signale aussi l’ap-

parition d’un mourant décrite par Nicolas Charrier,

avocat au Parlement de Grenoble au e XVII siècle].

Jeanne d’Arc avait prédit sa mort.

On avait prédit à Catherine de Médicis que ses

trois fils seraient rois.

Agrippa d’Aubigné signale l’apparition du cardi-

nal de Lorraine, le jour et à l’heure de sa mort, à

Catherine de Médicis.

Jean Stoeffler, astrologue (1472-1530), avait an-

noncé la date de sa mort et son genre de mort (chute

d’un objet sur la tête).

François de Belleforest, auteur des Histoires pro-digieuses (1578), rapporte que son père lui est ap-

paru dans un jardin au moment même où il mourut,

quoiqu’il ne le sut pas malade.

Montluc fait part, dans ses Commentaires, du

curieux rêve qui lui montra, la veille de l’événe-

ment, la mort du roi Henri II percé d’une lance dans

le tournoi de Montgomery (30 juin 1559). [Ce fait

vient de m’être rappelé par M me Villeneuve de Né-

rac.]

La reine de Navarre, Marguerite d’Angoulême,

étant au couvent de Tusson (Charente) s’entendit

appeler par son frère François Ier au moment où

celui-ci mourait à Rambouillet.

François Bacon rapporte ( e Sylva sylvarum , 10

centurie, 986) qu’une vision en rêve lui présagea la

mort de son père, entre Londres et Paris (1578).

Sully met dans ses Mémoires (VII, 383) les pres-

sentiments suivants dans la bouche de Henri IV :

« On m’a dit que je devais être tué à la première ma-

gnificence que je ferais et que je mourrais dans un

carrosse, et c’est ce qui fait que j’y suis si peureux.

Si l’on pouvait ne pas faire ce maudit sacre ! »

David Fabricius, astronome allemand auquel on

doit la découverte de la fameuse étoile variable Mira

Ceti, avait prédit qu’il mourrait le 7 mai 1617. Il

prit toutes les précautions pour éviter ce sort et ne sortit pas de sa chambre. Enfin, à dix heures du soir,

il voulut prendre l’air : un paysan le tua d’un coup

de fourche.

L’abbé de Saint-Pierre (1658-1743) rapporte que

l’abbé Bezuel vit son camarade Desfontaines, mort

l’avant-veille, noyé, et s’entretint avec lui pendant

assez longtemps.

Charles Nodier rapporte (Jean-François les Bas-

Bleus) que, le 16 octobre 1793, le jeune homme que

l’on appelait ainsi, à Besançon, signala l’exécution

de Marie-Antoinette, à la grande stupéfaction des

auditeurs.

(Je n’inscris pas la prédiction de Cazotte, parce

qu’elle paraît être un conte arrangé par Laharpe.

Mes recherches ont conduit au même résultat néga-

tif pour la prétendue vision de Charles XI.)

Gratien de Semur expose, dans son traité cri-

tique Des erreurs et des préjugés, qu’une amie de sa

famille, Mme de Saulce, femme d’un riche colon de

Saint-Domingue, s’écria un jour, en faisant une par-

tie de cartes : « M. de Saulce est mort ! » et tomba à

la renverse. Ce jour même, son mari était assassiné

par des nègres.

Nous rappelons brièvement les principaux de ces

faits anciens, — de valeurs diverses, assurément, —

simplement pour montrer qu’ils ne datent pas d’au-jourd’hui. On peut espérer que leur étude scienti-

fique les fera sortir des ombres de la légende et de

la superstition.

L’espace nous manque également pour analyser

en détail chacun de ceux que nous avons enregistrés

dans ce volume et pour établir dès maintenant qu’il

y a un grand nombre de causes diverses en jeu dans

ces phénomènes. Nous avons d’abord voulu prou-

ver ici la réalité des manifestations de mourants, de

l’action psychique à distance, des communications

mentales, de la connaissance des choses par l’esprit

sans le concours des sens.

On peut voir sans les yeux, entendre sans les

oreilles, non point par une hyperesthésie du sens de

la vue ou de l’ouïe, car ces observations prouvent

le contraire, mais par un sens intérieur, psychique,

mental.

La vue intérieure de l’âme peut voir non seule-

ment ce qui se passe au loin, à des distances consi-

dérables, mais elle peut encore connaître d’avance

ce qui arrivera dans l’avenir. L’avenir existe poten-

tiellement, déterminé par les causes qui amèneront

les effets successifs.

L’OBSERVATION POSITIVE PROUVE L’EXIS-

TENCE D’UN MONDE PSYCHIQUE, aussi réel que le

monde connu par nos sens physiques.

Maintenant, de ce que l’âme agit à distance par

une force qui lui est propre, sommes-nous autorisés

à en conclure qu’elle existe comme être réel, qu’elle

n’est pas une résultante des fonctions du cerveau ?

La lumière existe-t-elle réellement ?

La chaleur existe-t-elle ?

Le son existe-t-il ?

NON.

Ce ne sont là que des manifestations de mouve-

ments.

Ce que nous appelons lumière est une sensation

produite sur notre nerf optique par les vibrations

de l’éther comprises entre 400 et 756 trillions par

seconde, ondulations obscures en elles-mêmes.

Ce que nous appelons chaleur est une sensation

produite par des vibrations dont le nombre est com-

pris entre 350 et 600 trillions.

Le soleil éclaire l’espace à minuit comme à midi.

Cependant l’espace reste noir. Sa température est

voisine de 270 degrés au-dessous de zéro.

Ce que nous appelons son est une sensation pro-

duite sur notre nerf auditif par des vibrations de

l’air, silencieuses en elles-mêmes, comprises entre

32 et 36 000 par seconde.

L’électricité existe-t-elle ou n’est-elle elle-même

qu’un mode de mouvement ? L’avenir de la science nous l’apprendra. (Il est probable qu’elle existe

comme entité réelle. L’éther ne serait-il pas une sub-

stance électrique ?)

Le mot d’attraction n’a été donné par Newton

que pour représenter la manière dont les corps cé-

lestes se meuvent dans l’espace. « Les choses se

passent, dit-il, comme si ces corps s’attiraient. »

Quant à l’essence, à la nature de cette force appa-

rente, nul ne la connaît.

Un grand nombre de termes scientifiques ne re-

présentent que des effets, non des causes.

Il pourrait se faire que l’âme fût dans le même

cas.

Les observations exposées dans cet ouvrage, les

sensations, les impressions, les visions, les audi-

tions, etc., pourraient indiquer des effets physiques

produits entre cerveaux.

Oui, sans doute. Mais c’est ce qui ne semble pas

être.

Examinons un exemple.

Ouvrons ce livre à la page 279 :

Une jeune femme, adorée de son mari, meurt à

Moscou. Son beau-père, à Poulkovo, près de Saint-

Pétersbourg, la voit, à cette heure même, à côté de

lui, l’accompagnant dans la rue, puis disparaissant.

Saisi de surprise et d’effroi, il télégraphie à son fils et apprend à la fois la maladie et la mort de cette

jeune femme.

Nous sommes absolument obligés d’admettre

que « quelque chose » est émané de la mourante et

est venu toucher son beau-père. Cette « chose incon-

nue » peut être un mouvement éthéré, comme dans

le cas de la lumière, et n’être qu’un effet, un pro-

duit, un résultat ; mais cet effet a une cause, et cette

cause c’est la mourante, évidemment. La constitu-

tion du cerveau peut-elle expliquer cette projection ?

Je ne pense pas qu’aucun anatomiste ni aucun phy-

siologiste ose répondre affirmativement. On sent là

une propriété inconnue, non de l’organisme phy-

sique, mais de l’être pensant.

Prenons un autre exemple, soit page 99 :

Une dame, chez elle, entend une voix qui chante,

la voix d’une amie entrée au couvent, et tombe éva-

nouie parce qu’elle a compris que c’était la voix

d’une morte ! Au même moment, cette amie mourait,

en effet, à 40 kilomètres de là.

N’avons-nous pas ici encore la même impression,

celle d’une communication d’âme à âme ?

Autre exemple encore (p. 292) :

La femme d’un capitaine parti pour les Indes

voit, une nuit, son mari debout devant elle, les

mains pressées contre la poitrine et l’air souffrant. La commotion qu’elle en ressent la convainc qu’il est

tué ou gravement blessé. C’était le 14 novembre. Le

ministère de la Guerre lui annonce ensuite qu’il a

été tué le 15. Elle fait vérifier. Le ministère s’était

trompé : c’est bien le 14 qu’il était mort.

Un enfant de six ans s’arrête au milieu de ses

jeux en s’écriant d’un air effrayé :« Maman, j’ai vu

maman » ! À cet instant même sa mère mourait, loin

de là (p. 223).

Une jeune fille au bal s’arrête tout d’un coup au

milieu d’une danse et, fondant en larmes, s’écrie :

« Mon père est mort, je viens de le voir » ! Au mo-

ment même mourait son père, qu’elle ne savait pas

malade (p. 202).

Tous ces faits se présentent à nous comme in-

diquant non des actes physiologiques de cerveau à

cerveau, mais des actes psychiques d’esprit à esprit.

Sans doute, il est toujours difficile de faire la

part de ce qui appartient à l’esprit, à l’âme, et de ce

qui appartient au cerveau. Nous ne pouvons nous

laisser guider dans nos appréciations et dans nos

jugements que par le sentiment intime qui résulte

en nous de la discussion des phénomènes. C’est

ainsi que toutes les sciences ont été fondées. Eh

bien ! chacun ne sent-il pas ici qu’il s’agit de mani-

festations d’un être pensant et non pas seulement de faits physiologiques matériels ou de transforma-

tions de l’énergie physique ?

Cette impression est surabondamment confir-

mée par la constatation de facultés de l’âme incon-

nues, en jeu dans les rêves et le somnambulisme.

Un frère apprend la mort de sa jeune sœur par

un horrible cauchemar (p. 661).

Un monsieur rêve qu’il voit tomber d’une fenêtre

une jeune fille, qu’il ne connaît pas d’ailleurs (p.

682). — Une dame voit en rêve un de ses amis se

noyer (p. 690).

Une mère voit en rêve sa fille tombée sur une

route et couverte de sang (p. 694).

Une dame va, en rêve, visiter son mari sur un

navire lointain, et son mari reçoit réellement cette

visite, vue par une troisième personne (p. 719).

Une dame magnétisée voit et décrit tout l’in-

térieur du corps de sa mère mourante, état exact

constaté à l’autopsie (p. 734).

Un monsieur voit en rêve une dame de ses

amies arriver par le chemin de fer, voyage imprévu

d’ailleurs (p. 759).

Une jeune fille voit d’avance en rêve le jeune

homme inconnu qu’elle épousera (p. 762).

Un magistrat voit, trois ans d’avance, la perpé-

tration d’un crime, dans ses moindres détails (p.

766).

Plusieurs personnes voient d’avance une ville,

un paysage, des situations où ils se trouvent réel-

lement ensuite (p. 757, 776, 777, 781, 794, 798, 813,

821, 825).

Une mère entend, six mois d’avance, sa fille lui

annoncer un mariage imprévu (p. 807).

Une mort est prédite avec précision (cas fré-

quents).

Un vol est vu par une somnambule, et l’exécution

du coupable annoncée (p. 839).

Une jeune fille voit son fiancé, son ami intime,

au moment de la mort (cas fréquents), etc., etc.

L’action psychique d’un esprit sur un autre, la

communication à distance existent, aussi sûrement

que les courants électriques et magnétiques de l’at-

mosphère (p. 408-538).

Ce sont là des facultés de l’âme inconnues. Telle

est, du moins, mon impression. Il ne me semble pas

que l’on puisse raisonnablement attribuer la prévi-

sion de l’avenir et la vue mentale à une production

nerveuse du cerveau.

Le cerveau n’est qu’un organe, comme le nerf op-

tique ou le nerf auditif. L’âme, l’esprit, l’être intel-

lectuel agit et perçoit par lui, mais n’en est pas une

propriété physique.

La divination de l’avenir est peut-être ce qu’il

y a encore de plus extraordinaire, car pour qu’elle

existe, il faut que l’avenir soit déterminé d’avance

avec certitude par les causes qui l’amèneront. Re-

marquons qu’un seul fait de ce genre, exactement

constaté, prouverait la thèse. Or ce n’est pas un fait

que nous avons sous les yeux, mais des centaines.

 

L’espace nous manque — et ce n’est pas ici le lieu

— pour discuter le grave problème du libre arbitre

et de la fatalité. Rappelons seulement les paroles

suivantes de Laplace : « Les événements actuels ont

avec les précédents une liaison fondée sur le prin-

cipe évident qu’une chose ne peut pas commencer

d’être sans une cause qui la produise. Cet axiome

connu sous le nom de principe de la raison suffi-

sante s’étend aux actions les plus indifférentes. La

volonté la plus libre ne peut sans un motif déter-

minant leur donner naissance, car si toutes les cir-

constances de deux positions étant exactement les

mêmes, elle agissait dans l’une et s’abstenait d’agir

dans l’autre, son choix serait un effet sans cause ;

elle serait alors, dit Leibniz, le hasard aveugle des

épicuriens. L’opinion contraire est une illusion de

l’esprit qui, perdant de vue les raisons fugitives du

choix de la volonté dans les choses indifférentes,

se persuade qu’elle s’est déterminée d’elle-même et sans motifs. Nous devons donc envisager l’état pré-

sent de l’univers comme l’effet de son état antérieur

et comme la cause de celui qui va suivre. Une intel-

ligence qui connaîtrait toutes les forces dont la na-

ture est animée et la situation respective des êtres

qui la composent, si d’ailleurs elle était assez vaste

pour soumettre ces données à l’analyse, embras-

serait dans la même formule les mouvements des

plus grands corps de l’univers et ceux du plus léger

atome : rien ne serait incertain pour elle, et l’avenir

comme le passé serait présent à ses yeux. L’esprit

humain offre dans la perfection qu’il a su donner

à l’astronomie, une faible esquisse de cette intelli-

gence 11 ».

Si l’avenir est inévitable, que devient notre li-

berté ? La philosophie conciliera sans doute un jour

ces deux contradictions apparentes, car nous avons

le sentiment de pouvoir choisir et de l’utilité des ef-

forts accomplis, et tout le progrès des peuples occi-

dentaux est dû précisément à l’action intellectuelle,

opposée au fatalisme des Orientaux. Des faits en

apparence contradictoires s’expliquent déjà aujour-

d’hui par la connaissance des choses, par exemple

l’élévation, la lévitation d’un lourd morceau de fer

sous l’influence d’un aimant. L’ascension d’un ballon

11. LAPLACE, Essai analytique sur les probabilités, 1814, p. 3. est aussi naturelle que la chute d’une pierre. Que

les moralistes n’arguent donc pas des conséquences

d’une certaine nécessité déterminée d’avance, pour

se refuser à admettre les prévisions d’avenir recon-

nues et contrôlées. Les contradictions ne sont qu’ap-

parentes. Le déterminisme n’est pas le fatalisme.

Les phénomènes que nous étudions ne sont peut-

être pas aussi éloignés qu’ils le paraissent des rai-

sonnements de la science positive.

Je crois qu’il faut, ou nier tous ces faits, ou ad-

mettre qu’ils dénotent une cause intellectuelle, spi-

rituelle, d’ordre psychique, et je suis d’avis que les

sceptiques de parti pris préféreront les nier, les trai-

ter d’illusions et de coïncidences fortuites : ce sera

plus simple. Les négateurs intransigeants, rebelles

même à l’évidence, seront encore plus absolus et dé-

clareront que les auteurs de ces récits extravagants

sont des farceurs qui m’ont écrit pour me mystifier,

et qu’il en a été de même dans tous les siècles pour

tous les penseurs qui ont eu à s’occuper de ces ques-

tions.

Serait-il vraiment possible de nous refuser à ac-

cepter tous ces témoignages humains ? Je ne pense

pas que nous en ayons le droit. Ceux qui ont été

contrôlés ont prouvé leur vérité, leur authenticité.

Ce n’est pas après coup qu’ils ont été imaginés ou arrangés : c’est, au contraire, leur spontanéité

qui a frappé, et c’est souvent à cause de cet appa-

rent mystère que l’on m’a écrit, dans le désir de

recevoir une explication. Sans aucun doute, tous

les récits n’offrent pas les mêmes garanties et plu-

sieurs peuvent, très sincèrement d’ailleurs, s’être

eux-mêmes modifiés dans la mémoire des narra-

teurs et adaptés plus strictement aux événements ;

mais ils n’ont pas été inventés pour cela, et ce ne

sont point là des mystifications. Récuser tous ces té-

moignages conduirait à récuser les relations de tout

ce qui se passe constamment autour de nous dans la

vie, sous prétexte qu’on n’a pas tout vérifié ou que

certains détails sont inexacts. Je m’en tiens ici au

raisonnement d’Emmanuel Kant cité plus haut (p.

340) et à ce que j’ai déjà fait remarquer à ce propos

(p. 332).

 

Telle est, du moins, mon impression, et je la sou-

mets avec confiance aux lecteurs soucieux d’arriver

à la vérité, sans d’ailleurs avoir en aucune façon

la présomption d’imposer mon opinion à personne.

Chacun appréciera suivant son jugement propre.

J’essaye simplement de mettre les choses au point,

comme un astronome à sa lunette, un photographe

devant un paysage ou un naturaliste armé d’un mi-

croscope.

Ces phénomènes prouvent, selon moi, que l’âme

existe et qu’elle est douée de facultés encore incon-

nues. C’est par là qu’il était logique de commen-

cer nos études, dont la suite nous conduira au pro-

blème de la survivance et de l’immortalité. Une pen-

sée peut se transmettre d’un esprit à un autre. Il y

a des transmissions mentales, des communications

de pensées, des courants psychiques entre les âmes

humaines. L’espace ne semble pas un obstacle, et le

temps paraît parfois comme annihilé.

Quel est le mode d’énergie en jeu dans ces trans-

missions ? Il est impossible de le dire actuellement.

Un certain nombre des impressions ressenties font

songer aux faits et gestes de la foudre et de l’élec-

tricité. Il ne serait pas déraisonnable de penser que

cet agent soit beaucoup plus intimement associé à

l’organisme humain qu’on ne l’a cru jusqu’ici. Mais,

encore une fois, l’heure des théories n’est pas venue.

Tout en restant relativement rares et en n’ayant

pas la banalité des choses ordinaires de la vie quo-

tidienne, ces faits sont beaucoup plus nombreux et

plus fréquents qu’on ne l’a pensé jusqu’à présent.

Nous avons vu plus haut que l’enquête ouverte par

moi au mois de mars 1899 m’en a transmis 1130.

En y ajoutant ceux que j’ai reçus pendant l’impres-

sion de ce volume, ils dépassent 1200. On a pu lire, juger, apprécier, dans ce premier volume, 186 cas

de manifestations de mourants constatées à l’état

éveillé, 70 cas perçus pendant le sommeil, 57 obser-

vations ou expériences de transmission de pensée

sans le concours de la vue, de l’ouïe ou du toucher, 49

exemples de vue à distance en rêve ou en somnam-

bulisme, 76 rêves prémonitoires et divinations de

l’avenir, soit 438 phénomènes d’ordre psychique in-

diquant l’existence de forces encore inconnues agis-

sant entre les êtres pensants et les mettant en com-

munication latente les uns avec les autres. (J’en ai

encore peut-être autant d’analogues.) Même en fai-

sant la part la plus large aux variations de la mé-

moire et à l’imagination des narrateurs, il n’est pas

possible de ne pas sentir et de ne pas reconnaître

dans ces témoignages un fond de vérité et de sin-

cérité incontestables. D’ailleurs, certaines observa-

tions et certaines expériences ont été relatées avec

un tel souci de ne laisser aucune prise à l’erreur,

qu’elles portent en elles-mêmes le caractère de l’au-

thenticité scientifique la plus absolue et la mieux

contrôlée. Ce sont donc là surtout des témoins qui

accusent le scepticisme des négateurs de parti pris

et le réduisent à la dernière extrémité. Et main-

tenant que l’attention générale est appelée sur ces

sortes de faits, on en remarquera un nombre beau-coup plus grand, qui passaient inaperçus ou aux-

quels on n’attribuait aucune valeur. En astrono-

mie, une fois que les astres sont découverts, tout le

monde les voit.

Il me semble que les conclusions suivantes res-

sortent logiquement de l’ensemble des faits expo-

sés :

1° L’ÂME EXISTE COMME ÊTRE RÉEL, INDÉPEN-

DANT DU CORPS ;

2° ELLE EST DOUÉE DE FACULTÉS ENCORE IN-

CONNUES À LA SCIENCE ;

3° ELLE PEUT AGIR ET PERCEVOIR À DISTANCE,

SANS L ’INTERMÉDIAIRE DES SENS ;

4° L’AVENIR EST PRÉPARÉ D’AVANCE, DÉTER-

MINÉ PAR LES CAUSES QUI L ’AMÈNERONT. L’ÂME

LE PERÇOIT QUELQUEFOIS.

D’autres observations sont déjà présentées, no-

tamment en ce qui concerne les doubles de vivants,

le corps éthéré ou astral et les manifestations de

morts ; mais les quatre points qui précèdent me pa-

raissent affirmés et démontrés.

Quant aux explications, il est sage de n’y point

prétendre. J’ai déjà montré plusieurs fois dans ce

livre quelles ne sont pas nécessaires pour admettre

les faits. On est dupe, en général, sur ce point, d’illu-

sions assez singulières. Par exemple, au temps des possédées de Loudun ou des convulsionnaires de

Saint-Médard, les effets de la suggestion et de l’hyp-

notisme étant inconnus, on déclarait que ces phéno-

mènes étaient ou frauduleux ou diaboliques. Or ils

ne sont ni l’un ni l’autre. Aujourd’hui, plusieurs s’ex-

pliquent, et l’on entend souvent dire de tous ceux

dont on parle : « c’est de l’hypnotisme, c’est de la

suggestion, c’est de la subconscience ». Autre erreur.

Ce peut n’être ni de l’un ni de l’autre non plus, et

n’en pas moins exister pour cela. Ne fermons pas le

cercle de nos conceptions, n’établissons ni écoles ni

systèmes, et ne prétendons pas que tout doive ac-

tuellement s’expliquer pour être admis. La science

est loin d’avoir dit son dernier mot en quoi que ce

soit.

 

Ces études dépassent de beaucoup l’étendue d’un

volume dans laquelle j’avais eu l’intention de les

renfermer. Mais ce cadre restreint m’obligeait à tant

de condensations, de restrictions et de suppressions

que la connaissance des sujets en était considé-

rablement diminuée, et insensiblement, naturelle-

ment, un plus grand développement s’est imposé.

Être trop incomplet eût été ne rien prouver. J’ai pré-

féré traiter entièrement et méthodiquement les su-

jets d’études au lieu d’en effleurer superficiellement

et inutilement un trop grand nombre. Il faut, dans ces sortes de recherches, des preuves accumulées et

convaincantes, des témoignages sûrs, nombreux et

concordants. Il importait d’abord de prouver. J’es-

père que cette démonstration est faite ici pour tout

esprit libre, éclairé et de bonne foi.

La suite de ces recherches conduit à examiner

les phénomènes du spiritisme et de la médium-

nité, ceux du somnambulisme, du magnétisme et de

l’hypnotisme, la connaissance des faits lointains et

de l’avenir en dehors des rêves, les pressentiments,

les doubles de vivants, le corps astral, les appari-

tions et manifestations de morts, les maisons han-

tées, les mouvements d’objets sans contact, la sor-

cellerie, la magie, etc., etc.

Ce que nous pouvons penser, dès aujourd’hui,

c’est que, tout en faisant la part des superstitions,

des erreurs, des illusions, des farces, des malices,

des mensonges, des fourberies, il reste des faits psy-

chiques véritables, dignes de l’attention des cher-

cheurs. C’est dire que nous sommes entrés dans l’in-

vestigation de tout un monde, aussi ancien que l’hu-

manité, mais encore bien nouveau pour la méthode

scientifique expérimentale, qui commence seule-

ment à s’y attaquer depuis quelques années, et si-

multanément dans tous les pays.

C’est là un programme d’études que j’aimerais mener à bonne fin, si le temps indispensable pour

y parvenir m’était donné. Mais, d’une part, il est

prudent de ne pas se livrer exclusivement à ces

sortes de sujets occultes, parce qu’on perdrait as-

sez vite l’indépendance d’esprit nécessaire pour ju-

ger impartialement : il vaut mieux ne voir là qu’un

hors-d’œuvre de la vie normale, une distraction

d’ordre supérieur, curieuse et intéressante : il y a

des mets et des liqueurs qu’il est plus hygiénique

de ne prendre qu’à petites doses. D’autre part, la

terre tourne très vite et les jours passent comme

des rêves. J’espère néanmoins me donner le plaisir

scientifique d’étudier une partie de ces mystères. Et

puis, ce que l’un ne fait pas, d’autres le font, chacun

apporte sa modeste pierre pour la construction de la

pyramide future.

 

Rappelons aussi que ces faits sont exception-

nels. Les phénomènes psychiques de tout ordre,

d’ailleurs, tout en cessant d’appartenir au domaine

morbide des superstitions et des fantômes occultes

et en étant appelés dans la lumière des méthodes

expérimentales, ne cesseront pas pour cela de rester

anormaux et exceptionnels. On ne doit donc jamais

s’y abandonner en négligeant l’esprit critique sans

lequel la raison humaine ne serait qu’un leurre,

et l’on ne doit les considérer que comme des su-jets d’études intéressants pour notre connaissance

de nous-mêmes. Il faut bien avouer, en effet, que ce

que nous connaissons encore le moins, c’est notre

propre nature. La maxime de Socrate « Connais-toi

toi-même ! » peut toujours inspirer nos plus nobles

pensées.

Tout auteur a charge d’âmes. On ne doit dire que

ce que l’on sait. Peut-être ne doit-on pas toujours

dire tout ce que l’on sait ; mais, même dans la vie

normale de chaque jour, on ne devrait jamais dire

que ce que l’on sait.

Étudions donc, travaillons et espérons. L’en-

semble des faits psychiques montre que nous vi-

vons au milieu d’un monde invisible au sein duquel

s’exercent des forces encore inconnues, ce qui est

d’accord avec ce que nous savons sur la limite de

nos sens terrestres et sur les phénomènes de la na-

ture. C’est même précisément à cause de cet état de

choses que ce travail a pour titre l’INCONNU. Ré-

pétons avec Shakespeare la pensée que nous avons

inscrite en épigraphe à l’un de nos chapitres :

Il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre,

Horatio,

Que n’en peut rêver toute notre philosophie ;

et disons aussi avec Lamartine, en revenant à la

philosophie astronomique :

La vie est un degré de l’échelle des mondes

Que nous devons franchir pour arriver

ailleurs.

Table des matières

 

Introduction vii

 

I Les Incrédules 1

 

II Les Crédules 37

 

III Les Manifestations télépatiques

de mourants, et les apparitions 71

 

IV Admission des faits 329

 

V Des Hallucinations proprement

dites 369

 

VI L’action psychique d’un esprit sur

un autre — Transmission de pen-

sées — Suggestion mentale —

Communications à distance entre

vivants 407

 

VII Le monde des rêves — Diver-

sité indéfinie des songes — Phy-

siologie cérébrale — Rêves psy-

chiques — Manifestations de mou-

rants ressenties pendant le som-

meil — La télépathie dans les

rêves 551

 

VIII La Vue à distance, en rêve, des

faits actuels 669

 

IX Les Rêves prémonitoires et la divi-

nation de l’avenir 755

 

Conclusion 855

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Camille Flammarion

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