L'Inconnu et les Problèmes psychiques
Le monde des rêves — Diversité indéfinie des songes — Physiologie cérébrale — Rêves psychiques — Manifestations de mourants ressenties pendant le sommeil — La télépathie dans les rêves
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Chapitre VII
Le monde des rêves
DIVERSITÉ INDÉFINIE DES SONGES
PHYSIOLOGIE CÉRÉBRALE
RÊVES PSYCHIQUES : MANIFESTATIONS DE
MOURANTS RESSENTIES PENDANT LE SOMMEIL
LA TÉLÉPATHIE DANS LES RÊVES
Les phénomènes psychiques dont nous venons
de nous entretenir peuvent se produire pendant le
sommeil aussi bien que dans l’état éveillé. Jusqu’à
présent, le sommeil et les rêves ont été beaucoup
étudiés, il est vrai, et par un grand nombre d’ob-
servateurs perspicaces 1, mais il faut avouer qu’ils
ne sont encore que bien incomplètement élucidés.
Le sommeil n’est pas un état exceptionnel dans
notre vie ; c’est, au contraire, une fonction normale
de notre existence organique, dont il représente le
tiers, en moyenne. L’homme ou la femme qui a vécu
soixante ans en a dormi vingt, ou à peu près. Les
heures de sommeil (trois mille par an !) sont, sans
contredit, des heures de repos, de réparation vitale,
pour le cerveau comme pour les membres assoupis ;
mais ce ne sont pas des heures de mort. Nos facul-
tés intellectuelles restent en activité, avec cette dif-
férence essentielle et capitale que c’est l’inconscient
qui agit, et non pas notre logique consciente et rai-
sonnable de l’état éveillé.
De même que l’on pense constamment à une
chose ou à une autre, de même, pendant le som-
1. Consulter notamment : LEURET et GRATIOLET, Anatomie
comparée du système nerveux, Paris, 1839-1857 ; BAILLARGER, Des Hallucinations, Paris, 1846 ; BRIERRE DE BOISMONT, Des Hallucinations, Paris, 1852 ; MACARIO, Du Sommeil des rêves et du Somnambulisme, Paris, 1857 ; LÉLUT, Physiologie de la pensée, Paris, 1862 ; ALFRED MAURY, Le Sommeil et les rêves, Paris, 1862 ; LIÉRAULT, Du Sommeil et des états analogues, Pa-ris, 1866 ; HERVEY, Les Rêves et les moyens de les diriger, Paris, 1867 ; MAX SIMON, Le Monde des rêves, Paris, 1888 ; VASCHIDE, C.-R. Acad. des sciences, 1899, II, p. 183 ; F.-W.-H. MYERS, De la conscience subliminale, Annales des sciences psychiques, 1899. meil, on rêve constamment. Le rêve est l’image de
la vie. Ceux dont les idées sont fortes, dont les pen-
sées sont puissantes, ont des rêves intenses. Ceux
qui pensent peu rêvent faiblement. Il y a autant de
rêves que d’idées, et toutes les classifications ten-
tées ont été à peu près vaines et illusoires.
On ne se souvient pas toujours des rêves. Pour
saisir un rêve au vol, il faut être réveillé assez brus-
quement et y porter une vive attention, car rien ne
s’efface plus vite que le souvenir d’un rêve. En gé-
néral, c’est l’affaire d’une seconde ou deux, et si on
ne le fixe immédiatement, il s’évanouit... comme un
songe. Un grand nombre d’auteurs assurent qu’on
ne rêve que le matin, avant de se réveiller, ou le soir
en s’endormant. C’est là une erreur. Il suffit de se
réveiller — ou de réveiller quelqu’un — à une heure
quelconque de la nuit pour constater que l’on rêve
toujours, ou presque toujours. Mais on ne se sou-
vient pas toujours ; on ne se souvient même pas sou-
vent, de même que, d’ailleurs, nous ne nous souve-
nons pas des trois quarts des pensées qui ont tra-
versé notre cerveau pendant le jour.
En général, on rêve aux choses dont on s’occupe
et aux personnes que l’on connaît. Cependant, il y
a des exceptions bizarres, et les pensées les plus in-
tenses du jour n’ont parfois aucun retentissement durant le sommeil suivant. Les cellules cérébrales
qui y ont été associées sont épuisées et se reposent,
et souvent c’est fort heureux. D’autre part, le temps
et l’espace sont annihilés. Des événements de plu-
sieurs heures et même plusieurs jours peuvent se
dérouler en une seconde. Vous pouvez vous retrou-
ver d’un grand nombre d’années en arrière et dans
votre enfance, avec des personnes mortes depuis
longtemps, sans que ces lointains souvenirs pa-
raissent affaiblis. Vous rencontrez sans étonnement
en songe des personnes d’un autre siècle. On peut
rêver aussi à des choses qui ne sont jamais arrivées
et qui seraient d’ailleurs impossibles. Les images
saugrenues et burlesques les plus disparates et les
plus incohérentes s’associent, sans la moindre vrai-
semblance et sans la moindre logique.
Certains rêves proviennent même d’une trans-
mission héréditaire.
Mille causes diverses agissent sur les rêves, en
dehors de l’esprit lui-même : une digestion difficile,
une respiration contrariée, une position du corps, le
frôlement du drap, de la chemise, une couverture
trop lourde, un refroidissement, un bruit, une lu-
mière, une odeur, le toucher de la main, la faim, la
soif, la plénitude des tissus, tout agit sur les rêves.
On peut remarquer, par exemple, à ce propos, une hallucination hypnagogique assez fréquente,
c’est celle qui nous fait tomber dans un trou, man-
quer une marche d’escalier, glisser au fond d’un
précipice. Elle arrive généralement un peu après
le commencement de notre sommeil, à l’instant
où les membres s’assouplissant entièrement font,
me semble-t-il, changer de place tout d’un coup le
centre de gravité de notre corps. C’est sans doute
ce déplacement subit de notre centre de gravité qui
donne naissance à ce genre de rêves. Lorsque nous
nous occuperons du Temps, nous aurons lieu de re-
venir sur l’étonnante rapidité des songes.
Les attitudes du sommeil tendent à un équi-
libre passif. Toutes les activités sensorielles s’obs-
curcissent par degrés et l’oubli du monde extérieur
arrive par transitions insensibles, comme si l’âme
se retirait lentement vers ses derniers refuges. Les
paupières se ferment et l’œil s’endort le premier. Le
toucher perd ses facultés de perception et s’endort
ensuite. L’odorat s’assoupit à son tour. L’oreille reste
la dernière, sentinelle vigilante, pour nous avertir
en cas de danger, mais elle finit aussi par s’assoupir.
Alors le sommeil est complet et le monde des rêves
s’ouvre devant la pensée avec sa diversité indéfinie.
Vers ma vingtième année (19 à 25 ans), je m’étais
amusé à observer mes rêves et à les écrire au ré-veil, avec les commentaires qui pouvaient les expli-
quer. J’ai continué, depuis, mais assez rarement, à
prendre de nouvelles notes sur ce sujet. Je viens de
retrouver ce registre, assez volumineux, intitulé :
Ονειροι et écrit quelquefois en grec et en latin —
comme diversion, je suppose. Il a pour sous-titres
γνωστε σεαυτον et εμπερια. J’en avais tiré certaines
conclusions qui ne sont pas sans intérêt.
J’extrairai de ce registre inédit quelques rêves et
quelques réflexions qui me paraissent tout à fait à
leur place ici.
J’avais quitté l’Observatoire de Paris, à la suite
de dissentiments avec son directeur, Le Verrier, et
j’avais été chargé, au Bureau des Longitudes, des
calculs relatifs aux positions futures de la lune. Je
rêve que je suis au Palais-Royal, dans la galerie
d’Orléans, chez le libraire Ledoyen, et que M. Le
Verrier entre et achète mon premier ouvrage, La
Pluralité des mondes habités.
Me voyant là : « C’est de lui ? fit-il en me re-
gardant : — Oui, monsieur le sénateur, répond
le libraire, et c’est notre plus grand succès de
librairie. »
Il y avait plusieurs personnes au magasin.
Elles disparaissent toutes comme par enchan-
tement, et je me trouve seul avec Le Verrier,
dans un immense salon d’hôtel.
« Est-ce que vous vous plaisez au Bureau
des Longitudes, me demande-t-il, avec ces Ma-
thieu, ces Laugier, ces Delaunay ? Vous feriez
mieux de rentrer à l’Observatoire.
— J’y suis fort bien, répliquai-je. Ces cal-
culs sont plus intéressants que vos réductions
d’observations.
— Pas d’avenir là ! continua-t-il. À votre
place, j’entrerais dans un ministère.
— M. Rouland a reçu une invitation pour
m’admettre aux Travaux publics, à la statis-
tique de la France.
— Rouland ? Non : Legoix.
— Vous avez raison. Mais j’ai refusé. L’as-
tronomie est au-dessus de tout.
— Cependant, le principal, dans la vie, est
d’avoir une bonne place.
— Nous ne sommes pas sur la terre pour
manger, mais pour nourrir notre esprit des ali-
ments qu’il préfère.
— Vous êtes bien désintéressé ! Vous n’ar-
riverez à rien.
— Nous ne comprenons pas la science de
la même façon. Pour moi, elle n’est pas un
moyen, elle est en elle-même son propre but.
— Je pourrais vous confier à l’Observatoire
un poste important, mais il faudrait pour cela
que vous quittiez d’abord le Bureau des Longi-
tudes et que j’aie la garantie que vous ne quit-
terez plus l’Observatoire.
— Et pourquoi quitterais-je une situation
qui réaliserait une partie de mes espérances ?
— Ce que vous appelez la philosophie as-
tronomique est une chimère. L’astronomie,
c’est le calcul.
— Le calcul en est la base, rien de plus.
— Nous aviserons », ajouta-t-il en tournant
sur sa jambe droite, et en se dirigeant vers une
porte en tapisserie qui conduisait, me parut-il
alors, à l’appartement qu’il occupait dans l’hô-
tel, et en me laissant seul avec mes réflexions.
Je me réveillai : 7 heures sonnaient.
Ce rêve s’explique très facilement par mes pré-
occupations à cette époque. L’illustre astronome y
garde absolument le caractère sous lequel je le
connaissais. Le nom de Rouland, ministre de l’ins-
truction publique, mis à la place de Rouher, ministre
des travaux publics, a pu avoir pour cause la simili-
tude des deux noms et le fait que je voyais plus sou-
vent ce nom que le second. M. Legoix était alors chef
du bureau de la Statistique, et il avait été question pour moi d’y entrer, en effet. Le Verrier témoignait,
en toute occasion, un profond dédain pour le Bureau
des Longitudes. Ce rêve est donc tout simplement le
reflet, l’écho de pensées réelles.
Il est assez raisonnable. Nous en faisons tous
d’autres qui le sont beaucoup moins. En voici un qui
se termine d’une manière bien baroque.
Je rencontre mon ami le docteur Édouard
Fournié, qui me reproche de n’être pas allé
le voir depuis longtemps et qui ajoute : « Ces
reproches ne viennent pas seulement de moi,
mais aussi de Mlle A... qui se plaint de votre in-
différence. Elle ne vous a pas eu pour danser
avec elle au bal de Mme F... ; elle s’est monté la
tête, parce qu’on lui a dit que vous étiez allé à
une autre soirée, et son chagrin, dont elle ne
pouvait parler à personne, a amené chez cette
pauvre enfant une fièvre cérébrale.
« Un étudiant en médecine, jeune chirur-
gien, l’a soignée et est parvenu à la sauver. Il
l’a guérie non seulement de cette fièvre, mais
même de la cause de cette maladie, car, dès
qu’il eut vu la fève conjugale, il devint passion-
nément amoureux, elle répondit à son amour,
et maintenant c’est lui qu’elle aime. Elle est en
pleine convalescence. »
Je lis dans la note ajoutée à ce rêve : « Je connais-
sais M lle A..., j’avais pour elle une vive admira-
tion, et je lui avais dédié ma romance Si tu savais ;
mais je n’avais pas cru à une réciprocité de sa part.
J’avais rencontré chez le Dr Fournié, un jeune chi-
rurgien du Val-de-Grâce en costume assez élégant,
qui m’avait paru faire la cour à cette demoiselle.
J’en avais eu du dépit et je m’étais retiré. Le rêve
n’est donc encore ici qu’une association d’idées habi-
tuelles. Mais l’expression fève conjugale est curieuse
en ce sens qu’elle paraît être une déformation de
l’assonance fièvre cérébrale. Elle est bien extrava-
gante, quoiqu’elle rappelle un peu la métamorphose,
dans le rêve précédent, de Rouher en Rouland. On
sent que les cellules de l’encéphale travaillent là
obscurément dans l’inconscience. Peut-être même,
en se reportant à la situation du rêve, pourrait-on
trouver un autre rapprochement d’images qui aura
pu donner naissance, en cérébration inconsciente
rapide, à cette expression singulière.... »
Dans un autre rêve, je me trouve vers
les derniers rangs d’une armée en bataille.
Des balles viennent à passer auprès de moi,
d’énormes boulets se succèdent, mais aucun
bruit. Je regardais les boulets venir et me dé-
tournais, soit à gauche, soit à droite, suivant
leur direction. Mais ils se succédèrent bientôt
à de si courts intervalles que je pensai que le
mieux à faire était de ne pas me déranger, car
en évitant l’un je pouvais me trouver sous la
visée de l’autre.
Je me dis alors : « Que les hommes sont
bêtes de s’amuser comme ça ! N’ont-ils donc
rien autre chose à faire ? »
L’explication de ce rêve est également fort
simple. J’avais tiré à la conscription, quinze jours
auparavant, un mauvais numéro. Ce qu’il y a de
plus curieux peut-être, ce sont ces boulets inoffen-
sifs arrivant sans bruit, et que l’on voit venir.
Autre songe :
— Nous étions plusieurs sur une place pu-
blique. Dans les airs, au-dessus de nos têtes,
un immense ballon semble lutter désespéré-
ment contre le vent. Tout à coup, il se re-
tourne complètement, la nacelle en haut. La
foule s’amasse, s’attendant à voir tomber l’aé-
ronaute. Mais un parachute est lancé dans
l’espace et l’aéronaute descend.
Ce rêve est bizarre. Il est difficile de penser
qu’un ballon puisse se retourner ainsi. On voit en
rêve des choses irrationnelles et qui ne peuvent pas arriver. Depuis plusieurs semaines, M. de la Lan-
delle annonçait le départ d’un ballon monstrueux.
— Je rêve que plusieurs femmes m’ac-
costent dans la rue. La dernière étant remar-
quablement jeune et gracieuse, je me retourne
pour la regarder. Mais voilà que j’entends des
personnes disant : « C’est le président ! c’est le
président ! » J’eus honte et je continuai mon
chemin.
J’étais alors président d’une petite société de
jeunes gens qui consacraient leurs loisirs à la lit-
térature. J’ai agi en rêve comme j’aurais agi éveillé.
— Aujourd’hui, 5 octobre 1863, Mlle K. D...
me raconte quelle a rêvé me voir dans le ciel,
de l’autre côté de la lune, avec un compas d’or
en main, mesurant des grandeurs inconnues.
Tout à coup, je redescends rapidement vers
elle, lui dire qu’une nouvelle planète était là,
que l’on ne connaissait pas encore.
Aujourd’hui, je reçois le n° 1439 des Astro-
nomische Nachrichten qui m’apprend qu’une
nouvelle planète vient d’être découverte. On
ne le sait pas encore en France, et je l’annon-
cerai demain dans le Cosmos.
Il n’y a sans doute là qu’une simple coïncidence.
Vers cette même date, je lis dans ce registre la note
suivante :
Le docteur Hoefer, directeur de la Biogra-
phie générale publiée chez Didot, me disait
hier que les rêves représentent des opérations
de l’âme complexes et difficiles à déterminer.
À l’article HUMBOLDT il avait écrit que l’Al-
lemagne pouvait être fière de deux grands
hommes, bien différents dans leur génie, Fré-
déric le Grand et Alexandre de Humboldt.
Celui-ci, auquel il avait envoyé une épreuve,
lui écrivit pour le supplier, à genoux, de re-
trancher cette comparaison, se croyant trop
petit pour être appelé génie dans le pays de
Leibniz, et trop attaché aux idées de liberté
pour être mis en accolade avec Frédéric.
Le docteur Hoefer avait remis de jour en
jour sa réponse à cette lettre, quand il apprit
la mort de l’illustre savant.
Environ deux mois après, il rêva se trouver
dans un immense et splendide salon, brillam-
ment décoré, dans lequel un auditoire atten-
tif écoutait un orateur. Cet orateur, c’était lui-
même. Mais voilà qu’en promenant ses re-
gards sur l’auditoire, il reconnaît son ami
Humboldt. « Tiens ! s’écria-t-il soudain, en s’in-
terrompant dans son discours, comment, c’est
vous ? On m’avait dit que vous étiez mort.
— Non, mon cher, répondit Humboldt avec
son sourire habituel, c’était une plaisanterie.
J’ai fait courir le bruit que j’étais mort, mais
vous voyez bien que ce n’est pas. »
Ce rêve est encore le résultat des préoccupations
habituelles, et Humboldt mort n’y est certainement
pour rien.
— J’assiste à une séance de spiritisme
dans laquelle M. Mathieu, doyen du Bureau
des Longitudes et de l’Académie des sciences
(beau-frère d’Arago), était médium. On m’ap-
porte la tête de mon père, très belle, comme en
ivoire ou en cire. Je ne suis pas du tout impres-
sionné de ce tableau, d’autant plus que mon
père, bien vivant dans ce rêve comme il l’était
en réalité, assistait à cette exhibition et n’en
voulait rien croire.
À classer parmi les absurdités les plus stupé-
fiantes.
— Je pars de l’Observatoire, où se trouvait
le Bureau des calculs du Bureau des Longi-
tudes (faux : c’était alors rue Notre-Dame-des-
Champs) et où je venais de porter un toast « à
la chute de M. Le Verrier », je traverse une
cour gothique moyen âge, qui n’existe pas, et
vais à Montrouge : là, ce sont les remparts de
la ville de Langres et leur paysage étendu.
Associations d’idées et d’images contradictoires.
— Vu en rêve des hommes volants qui pas-
saient au-dessus de la rue de Rivoli. Parmi eux
était mon oncle Charles, qui arrivait d’Amé-
rique en leur compagnie.
Je préparais alors (1864) mon second ouvrage :
Les Mondes imaginaires, où il est question des
hommes volants, et dans les séances de spiritisme,
des communications étaient signées de cet oncle
Charles (qui n’était pas mort du tout).
— Après le bal de l’Opéra. L’orchestre
continue de jouer, les danses n’ont pas cessé,
les aventures et les intrigues marchent comme
en réalité.
Sensations de la veille continuées.
— Magnifique journée passée à Athènes.
Je faisais un petit voyage, et j’arrivai là for-
tuitement avant le lever du soleil. J’étais sur
l’Acropole, en vue d’un magnifique panorama.
J’errai parmi des tombeaux, des monuments
de marbre blanc, des statues couchées.
Imagination pure.
— M. Le Verrier se montre souvent dans
mes rêves. Décidément, il m’occupe plus la
nuit que le jour. Cette nuit, j’étais dans le pa-
villon du gardien de l’Observatoire. Il était
tard. M me Le Verrier vint me trouver et me
causa avec toute l’amabilité du monde. Nous
nous promenâmes dans les jardins. Elle m’as-
sura que son mari serait très heureux de me
revoir, que j’aurais un instrument à moi pour
observer quand je voudrais, que je serais in-
dépendant, toutes choses invraisemblables et
impossibles.
Je copie textuellement. Dix ans après, c’est pré-
cisément là ce qui arrivait : M. Le Verrier mettait
à ma disposition le grand équatorial pour mes me-
sures d’étoiles doubles. Mais ce n’est pas pour cela
un rêve prémonitoire. Des associations de pensées
l’expliquent complètement.
Voici un fragment de lettre que j’hésitais à im-
primer (bien des rêves, assurément, ne peuvent pas
l’être), mais qui pourtant, me semble-t-il, peut être
lu. J’avais un camarade nommé Sazin.
« Revenant hier soir de chez toi, m’écrit-il,
avec Laurent, Deflandre et Gonet, je ne fis au-
cune rencontre qui ait pu donner naissance au
rêve que je fis cette nuit. Vers une heure et
demie je m’endormis. Je rêvai que je me trou-
vais avec toi sur le boulevard. Une femme de
mœurs légères, que je connais, passa, et fut ac-
costée par un homme qui partit avec elle. Je
les suivis (dans mon rêve) et restai dans la
chambre, spectateur invisible. L’homme était
grand et blond, l’air d’un Anglais. Je ne le
connais pas. Quelle ne fut pas ma surprise
lorsque ce matin, en passant, je vis sortir du n°
68 de la rue de la Victoire cette même femme
avec ce même homme ! »
Ce cas est intéressant, sans être probant. Il n’est
pas impossible que, sans le remarquer, l’auteur eût
déjà rencontré ce monsieur blond dans son quar-
tier, ou peut-être ce soir-là même, non loin de la
femme. Le rêve peut les avoir associés. Ce n’en est
pas moins curieux comme coïncidence.
— Je rencontre au jardin du Luxembourg
M. Desains, membre de l’Institut, professeur
à la Sorbonne, physicien de l’Observatoire (ce
qui m’est arrivé assez souvent), qui me dit
écrire un ouvrage sur les hommes des planètes,
lequel serait une restauration de la théorie
de Wolff, d’après laquelle la taille des êtres
est en proportion de la dimension des yeux,
et les yeux en proportion de la dilatation de
la rétine, celle-ci étant inversement propor-
tionnelle de l’intensité de la lumière, si bien
que dans notre système solaire les habitants
de Mercure seraient les plus petits et ceux de
Neptune les plus gigantesques.
Je lui réponds que cette hypothèse n’est pas
fondée, que les éléphants ont de petits yeux,
relativement à leur taille, que les chouettes en
ont de grands et ne sont pas gigantesques.
« C’est pour vous que je travaille, ajoute-t-
il, vous en ferez ce que vous voudrez. »
L’explication de ce rêve est également dans
mes recherches astronomiques et physiologiques de
cette époque.
Si je rappelle un certain nombre de ces rêves,
c’est que leur étude est loin d’être étrangère à la psy-
chologie et aux problèmes qui nous occupent. Peut-
être même nos conclusions offriront-elles plus d’une
application lorsque nous arriverons au spiritisme.
— Rêvé être sur une haute montagne.
Une nuée de corbeaux passe en croassant. Ils
se dépouillent comme des chenilles de leurs
peaux et des papillons de leurs chrysalides,
et laissent tomber autour de moi leurs en-
veloppes qui, à ma stupéfaction, ne ressem-
blaient pas à des corbeaux, mais à des têtes
parcheminées d’orangs-outangs. L’astronome
Babinet, qui était là, en emplit ses poches.
Explication : la veille, j’avais beaucoup remar-
qué, dans l’atlas céleste de Flamsteed, la constel-
lation du Corbeau. Le savant Babinet n’était pas
beau, et son visage, comme celui de Littré, faisait
penser à l’origine simienne de l’humanité.
— À mon réveil, ce matin, j’ai entendu pro-
noncer ce nom : « Mlle d’Arquier ». Or, hier, j’ai
écrit dans le Cosmos que la nébuleuse perforée
a été trouvée par d’Arquier en 1779.
Je trouve aussi dans le même cahier les ré-
flexions suivantes :
— Presque tous mes rêves ont en ce mo-
ment pour objet la plus belle des jeunes
femmes que j’aie rencontrées en ce monde, Mme
S. M.
Celui qui connaîtrait les rêves d’une per-
sonne connaîtrait ses sentiments.
Cependant, s’il arrive souvent que les pen-
sées dominantes de la veille entrent pour une
bonne part dans les songes, elles ne les rem-
plissent pourtant pas autant que pendant le
jour : il s’y mêle d’autres impressions bien in-
attendues, et nous sommes même quelquefois
en rêve l’opposé de ce que nous sommes en
réalité. Il y a du vrai et du faux. En jugeant
d’après certains rêves, on s’exposerait donc à
juger mal.
M. Didier, l’éditeur, m’apprend qu’ordinai-
rement il a conscience de ses rêves et sait par-
faitement que ce qu’il y fait n’est pas vrai.
« Il y a longtemps de cela, me dit-il, je me
trouve en rêve dans un salon, à côté d’une
femme élégante et très désirable. Je la prends
dans mes bras, je l’embrasse, elle se laisse
faire, et malgré tout ce monde qui me re-
gardait, je me dis : « Cela m’est bien égal,
puisque je rêve ». Et, en effet, j’ai agi en dédai-
gnant tous ces regards inexistants et comme si
j’avais été seul. »
Un jour, dans un rêve, étant poursuivi par
un malfaiteur et sur le point d’être atteint, il
se dit à lui-même : « Pour lui échapper, je n’ai
qu’à finir ce rêve en me réveillant ». Et il se
réveilla.
Autre extrait du même cahier :
— Je m’étais rendu au château de Com-
piègne où M. Fidon précepteur du prince impé-
rial, m’a entretenu de Home, que je ne connais
pas encore. J’ai dîné et couché au collège. Le
principal, M. Paradis, m’a fait part d’un rêve
méritant d’être consigné. Il dormait profondé-
ment et rêva qu’une grosse et hideuse arai-
gnée grimpait sur lui et arrivait sur sa poi-
trine. Son horreur fut telle qu’il se réveilla en
sursaut. Sa femme s’en étant aperçue, lui de-
manda la cause de son réveil subit, et il lui ra-
conta cette espèce de cauchemar. M me Paradis
étendant la main sur la couverture trouva une
grosse araignée.
Il est probable que le dormeur aura reçu, tout en
dormant, l’impression du passage de cette vilaine
bête sur sa main ou sur son cou, et que cette im-
pression aura déterminé le rêve.
— J’ai fait un rêve dans lequel je saignais
du nez, ce qui ne m’arrive jamais, ou presque
jamais. Ce matin, en m’éveillant, je me suis
aperçu que j’avais un peu de sang dans les
fosses nasales.
Impression causée par une sensation physique
également.
— J’étais dans la caverne d’un volcan à
Paris ou dans les environs. Je ne sais ce qui
m’était arrivé, auprès d’un passant, mais je lui
parlais avec fierté, le chapeau sur la tête, et
le priais de passer son chemin sans me dire
un mot. Tout à coup, au fond de la caverne,
une douce et resplendissante lumière inonde
les entrailles du volcan ; puis je vois s’ouvrir
de ravissantes mines de cristal qui se dévelop-
paient en brillantes stalactites. Le sol ne trem-
blait pas. Des ombres, couvertes de capuchons
de moines, sortirent de ce sol remué, vêtues de
robes de bure. Un léger mouvement de frayeur
s’empara de moi, mais je pus bientôt me maî-
triser et attendre avec calme que l’un de ces re-
venants fût près de moi. J’étais seul du monde
des vivants, et je n’eus pas peur, car j’étais en
ce moment dominé par le plus ardent désir
d’interroger ces ombres sur l’autre monde, afin
d’avoir enfin la certitude à laquelle j’aspirais.
Dès qu’un de ces morts fut assez rapproché de
moi, je m’avançai vers lui et lui demandai avec
supplication s’il revenait réellement du séjour
des morts, si tous les hommes y revivaient, si
c’était là un monde positif et défini comme ce-
lui des vivants. Il allait me répondre lorsque la
scène changea de face, et au lieu des colonnes
irrégulières de cristal naturel qui s’étaient
laissé voir dans le fond, des substances incon-
nues, limpides, transparentes et décorées des
nuances les plus riches se mirent en mouve-
ment de bas en haut et de haut en bas. C’était
splendide. Une belle lumière éclairait ces di-
verses couleurs. Les ombres continuaient à se
promener tranquillement. La terre ne trem-
blait pas et la majesté de ce spectacle n’était
troublée par rien d’affreux. Cependant l’idée
de la fin du monde s’empara de moi, je sentis
les paroles expirer sur mes lèvres, et bientôt
même je n’eus plus le désir de faire les ques-
tions précédentes, car je pensais d’un instant
à l’autre passer sans trouble de l’état de vie où
j’étais encore, à l’état d’outre-tombe où étaient
ceux qui m’entouraient.
Une note ajoutée à ce rêve paraît l’expliquer :
« Je pense beaucoup à l’au-delà depuis quelque
temps, et aux possibilités de créations différentes de
celle au milieu de laquelle nous vivons. »
— Je suis à la librairie académique Didier,
où j’ai publié mes premiers ouvrages, La Plu-
ralité des Mondes habités, Les Mondes ima-
ginaires, Dieu dans la Nature, etc. J’y trouve
MM. Cousin, Guizot, de Barante, de Monta-
lembert, Lamartine, Maury, Mignet, Thiers,
Caro, que j’y ai, en effet, quelquefois ren-
contrés. MM. Jean Reynaud, Henri Martin
et Charton, que je connaissais plus particu-
lièrement, m’avaient arrêté un instant, à la
porte d’entrée, sur le quai, et m’avaient prié
de ne pas rester longtemps parce qu’il y avait
réunion à côté, au Magasin pittoresque. M. Di-
dier, un instant après mon arrivée, me dit :
« Venez donc avec moi aux Tuileries, c’est la
musique de la garde qui joue ». Nous laissons
tout le monde à la librairie et nous partons.
« Vous n’avez donc plus votre employé Main-
dron ? lui demandai-je sur la route. — Non. —
Ne le remplacerez-vous pas ? — Si j’étais sûr
d’un bon sujet, d’un garçon laborieux et intel-
ligent ! — J’en ai un à vous proposer. — Vrai-
ment ? — Oui : mon frère. Il est tout jeune, il
a quatre ans de moins que moi, il aime le com-
merce, et je suis sûr que la librairie lui irait
parfaitement. — Eh bien, qu’il vienne. »
Nous arrivons aux Tuileries, les chaises
sont pleines de monde ; nous essayons de nous
faufiler. L’empereur, qui était assis sur une
chaise, se lève et l’offre à M. Didier en lui di-
sant : « Qu’est-ce que fait Maury, qu’on ne le
voit plus ? — Sire, répond l’éditeur, ils sont
tous en ce moment à ma librairie, préparant
un coup d’État. » Sur ce, la scène change de-
vant mes yeux pour faire place à une vallée
de la Haute-Marne, en face Bourmont, et à un
ruisseau sur les bords duquel je jouais étant
petit avec mon frère.
Ce rêve s’explique par des associations d’idées
fort simples. J’avais, en effet, fait entrer mon frère
comme employé à la librairie Didier. Quelques jours
avant ce rêve, j’avais dîné et couché chez l’histo-
rien Henri Martin, où il avait été question du coup
d’État, et les souvenirs des auteurs que j’avais ren-
contrés plus d’une fois sur le quai des Augustins
avaient réveillé toutes ces réminiscences. M. Maury
était bibliothécaire de l’empereur et déjeunait as-
sez souvent avec lui. L’idée que tous ces auteurs
se soient trouvés à la librairie le même jour à la
même heure, est tout à fait invraisemblable ; celle
que l’empereur ait été assis sur une chaise à la mu-
sique des Tuileries est absurde. Mais tout paraît na-
turel dans les rêves.
— M. Didier n’était pas mort, et en en-
trant à la librairie dans la journée, je le vis
comme d’habitude, et nous nous donnions la
main sans paraître nous étonner. Je songeai
alors qu’on l’avait enterré en léthargie il y a
trois jours (5 décembre 1865) et qu’il s’était ré-
veillé dans son caveau. Mais je ne crus pas de-
voir lui demander une explication là-dessus et
nous parlâmes d’affaires de librairie.
Après avoir causé, nous sortîmes ensemble
comme d’habitude, et nous descendîmes les
quais, vers les Tuiluries. Sa personne, quoique
ne différant pas de celle que j’ai connue, était
étrange et sacrée. Il était cependant alerte et
je lui dis qu’il avait l’air d’un ressuscité. « Je
puis bien en avoir l’air, me répondit-il, puisque
je le suis. » Il voulait à toute force me prendre
la main, mais une horreur invincible me le dé-
fendait.
« Pardonnez-moi, lui dis-je, de vous refu-
ser ; mais, je ne sais pourquoi, je ne puis faire
comme je voudrais. »
Cette réponse commença de l’indisposer
contre moi. Je fis alors un effort suprême et
je pris son bras dans le mien ; mais bientôt je
tremblai, et force me fut de le retirer. « Cau-
sons, lui dis-je, l’un à côté de l’autre. »
Cet homme me semblait un mort marchant
et je vis par ses réponses qu’il n’avait plus son
intelligence ni son jugement et parlait comme
un automate. M’étant même par hasard un
peu approché de ses lèvres, je sentis une mau-
vaise odeur qui acheva mon horreur. Et je
ne sais alors quelle altercation survint entre
nous ; mais je me disputai avec ce mort qui fi-
nit par me donner un soufflet.
Au même moment, une troupe de gen-
darmes et de sergents de ville parurent, et au
lieu de nous trouver à l’Institut, devant lequel
nous étions alors, nous nous trouvâmes sur
le penchant d’une colline. Je le regardai alors
fixement. « Ne savez-vous pas, lui dis-je, que
je suis Camille Flammarion, votre auteur fa-
vori ? » Il parut se souvenir. « Oui, dit-il, grand
auteur. Mais pourquoi ne voulez-vous pas de
moi, Sylvie ? Vous avez horreur de moi, Sylvie.
— Je ne suis pas Sylvie, lui dis-je, mais Ca-
mille. » Il me prit la main. Alors ce contact fut
si horrible que je me réveillai.
Ce cauchemar peut avoir été causé par la mort
de cet ami, arrivée trois jours auparavant. Il était
mort subitement en s’asseyant au bureau des omni-
bus de la place Saint-Michel, et en le voyant le len-
demain sur son lit, je m’étais demandé s’il n’était
pas en léthargie. Cette mort m’avait beaucoup im-pressionné, et prié de prononcer un discours sur sa
tombe, je l’avais fait sans pouvoir vaincre mon émo-
tion. La forme agressive de ce cauchemar est inex-
plicable. La substitution de la fin est assez singu-
lière. Il y a pourtant encore des songes plus inco-
hérents. Ainsi, dans un autre rêve, la mer était à
Montmartre, et un bateau à vapeur m’amenait dans
la Haute-Marne, tout à côté.
Voici un rêve plus récent qui montre avec évi-
dence l’action d’une cause étrangère au cerveau se
superposant à un rêve et déterminant une image
nouvelle.
— Ce matin (6 juin 1897), j’ai vu en rêve
quelqu’un frappant fortement du talon sur une
marche d’escalier en bois. Ce coup m’a réveillé.
Il provenait d’une « boîte » d’artifice, par la-
quelle on annonce, à 6 heures du matin, l’une
des fêtes annuelles de Juvisy (Pentecôte). Ce
coup était tiré à 200 mètres de l’Observatoire,
en haut de la rue Camille-Flammarion. On en
a tiré deux autres ensuite.
Ainsi, le bruit qui m’a réveillé a été la cause
déterminante d’une image qui m’a paru anté-
rieure à mon réveil.
C’est-à-dire que cette image s’est produite
pendant le temps très court nécessaire au ré-
veil, peut-être un dixième de seconde.
Quand j’ai vu l’homme frappant du pied
sur une marche d’escalier, je rêvais que j’étais
complètement nu, et que j’étais obligé, pour
sortir de la pièce où je me trouvais et aller
chercher mes vêtements, de traverser le salon,
où causaient une trentaine de personnes. Il y
avait très longtemps que mon inquiétude du-
rait, et que je cherchais les moyens de sortir,
quand je me suis réveillé. Or, en me réveillant,
j’ai senti que j’avais froid, ayant rejeté ma cou-
verture. C’est sans doute aussi cette sensation
de froid qui a déterminé ce rêve, comme l’ex-
plosion a déterminé l’image d’un homme frap-
pant du talon.
On voit par ces descriptions sommaires, prises
sur nature, combien les rêves sont multiples et va-
riés et combien de causes diverses les produisent.
C’est une erreur physiologique de penser que les
éléments des rêves soient uniquement empruntés
à la réalité. Pour ma part, par exemple (et je ne
suis pas seul dans ce cas), j’ai très souvent rêvé vo-
ler dans les airs, à une faible distance au-dessus
d’une vallée ou d’un gracieux paysage, et c’est même
l’agréable sensation ressentie dans ces songes en-
chanteurs qui m’a inspiré le désir de monter en bal-lon et de faire des voyages aériens. Je dois dire, à
ce propos, que la sensation d’un voyage en ballon,
quelque splendide qu’elle soit par l’étendue des pa-
noramas développés sous les yeux du contemplateur
et par le solennel silence des hauteurs de l’azur,
n’équivaut pas au point de vue du mouvement à
celle de ces rêves, car dans la nacelle de l’aérostat on
se sent immobile — molécule d’air immergée dans
l’air qui marche — et c’est une désillusion.
On ne voit pas bien quels sont les faits de la vie
organique qui peuvent donner la sensation du vol
en rêve. Le vertige n’est certainement pas en jeu,
comme on l’a supposé. Serait-ce le regret d’être in-
férieur aux oiseaux ? Mais la sensation ?
J’ai aussi, assez souvent, rêvé causer avec Napo-
léon. Assurément, j’ai beaucoup entendu parler de
ce conquérant dans mon enfance, par des hommes
qui l’avaient vu, et mon esprit a pu en être frappé.
Mais la relation de cause à effet reste assez loin-
taine.
Je me vois quelquefois enfermé dans une tour,
avec une belle prairie verte devant moi. Où en est
la cause ?
Je suis quelquefois condamné à mort, et je n’ai
plus que deux heures, une heure, une demi-heure,
quelques minutes à vivre. Est-ce un souvenir passé ?
Parfois, j’ai voyagé en rêve sur les autres
mondes, dans les profondeurs infinies. Mais ici il
peut y avoir associations de pensées qui me sont fa-
milières.
En général, dans l’état normal des choses, les
rêves sont si nombreux, si variés, si incohérents,
qu’il est presque superflu d’en chercher les causes,
en dehors d’associations d’idées latentes dans l’es-
prit ou d’images endormies dans le cerveau. On rêve
comme en pense, à toutes sortes de choses et de
situations, seulement, au lieu de pensées, comme
dans l’état éveillé, on s’imagine que l’on agit vrai-
ment, que l’on vit les choses pensées, et les idées
deviennent des actes apparents ; toute la différence
est là, et comme la raison est absente de ces actes
inconscients, les situations les plus extravagantes
se trouvent réalisées, très simplement, sans aucune
surprise, comme si elles étaient naturelles.
On peut donc remarquer dans le rêve trois
phases caractéristiques. Tandis que dans l’état
éveillé une idée reste une idée, dans le rêve elle de-
vient image, puis être réel, personne ou chose.
Nous personnifions nos idées, nous attribuons en
songe à des personnages différents des pensées, des
paroles qui ne sont autres que les nôtres.
Dans un des rêves les plus clairs, les plus
nets, les plus raisonnables que j’aie jamais
eus, écrit A. Maury, je soutenais avec un inter-
locuteur une discussion sur l’immortalité de
l’âme, et tous deux nous faisions valoir des ar-
guments opposés, qui n’étaient autres que les
objections que je me faisais moi-même. Cette
scission qui s’opère dans l’esprit, et où le doc-
teur Wigan voit une des preuves de sa thèse
paradoxale, the duality of the mind, n’est la
plupart du temps qu’un phénomène de mé-
moire ; nous nous rappelons le pour et le contre
d’une question et, en rêve, nous reportons à
deux êtres différents les deux ordres opposés
d’idées. Jadis, le mot de Mussidan me vint sou-
dain à l’esprit ; je savais bien alors que c’était
le nom d’une ville de France, mais où était-elle
située, je l’ignorais ; pour mieux dire, je l’avais
oublié. Quelque temps après, je vis en songe
un certain personnage qui me dit qu’il arrivait
de Mussidan ; je lui demandai où se trouvait
cette ville. Il me répondit que c’était un chef-
lieu de canton du département de la Dordogne.
Je me réveille à l’issue de ce rêve : c’était le
matin, le songe me restait parfaitement pré-
sent, mais j’étais dans le doute sur l’exactitude
de ce qu’avait avancé mon personnage. Le nom
de Mussidan s’offrait alors encore à mon es-
prit dans les conditions des jours précédents,
c’est-à-dire sans que je susse où est placée la
ville ainsi dénommée. Je me hâte de consulter
un dictionnaire géographique et à mon grand
étonnement, je constate que l’interlocuteur de
mon rêve savait mieux la géographie que moi,
c’est-à-dire, bien entendu, que je m’étais rap-
pelé en rêve un fait oublié à l’état de veille et
que j’avais mis dans la bouche d’autrui ce qui
n’était qu’une mienne réminiscence.
Il y a bien des années, à une époque où
j’étudiais l’anglais et où je m’attachais surtout
à connaître le sens des verbes suivis de pré-
positions, j’eus le rêve que voici : Je parlais
anglais, et voulant dire à une personne que je
lui avais rendu visite la veille, j’employai cette
expression : I called for you yesterday. « Vous
vous exprimez mal, me fut-il répondu, il faut
dire : I called on you yesterday. » Le lendemain
à mon réveil, le souvenir de cette circonstance
de mon rêve m’était présent. Je prends une
grammaire placée sur une table voisine, je fais
la vérification : la personne imaginaire avait
raison.
Le souvenir d’une chose oubliée à l’état de veille était revenu en songe, et l’observateur avait attri-
bué à une autre personne ce qui n’était qu’une opé-
ration de son esprit.
La plus grande majorité des rêves peuvent s’ex-
pliquer, tout naturellement, par la concentration de
la pensée durant le sommeil.
Il n’est personne ayant l’habitude des travaux
intellectuels, dirons-nous avec Max Simon et Alfred
Maury, qui n’ait constaté que le travail du cerveau
s’accomplit souvent à notre insu, sans que la volonté
intervienne. Les faits qui nous montrent cette ac-
tion s’offrent à nous à chaque instant. Lorsque les
écoliers ont une leçon à apprendre, nous les voyons
l’étudier de préférence le soir, assurant avec raison
que cette façon d’agir les aide singulièrement. La
leçon qu’ils ont apprise, ils la savent le lendemain
mieux et plus sûrement que la veille. Les personnes
qui ont eu à lutter avec les difficultés que l’on ren-
contre toujours à s’assimiler une langue étrangère
ont pu faire également la remarque suivante : si
des occupations journalières, des devoirs de situa-
tion les ont forcées d’interrompre pendant quelque
temps l’étude de cette langue, revenant plus tard
à cette étude, elles s’aperçoivent parfois, non sans
étonnement, qu’elles ont de l’idiome étranger, mo-
mentanément délaissé, une connaissance plus com-plète que lorsqu’elles ont cessé de l’étudier. Une
constatation analogue peut être faite à propos de
travaux originaux, de compositions littéraires ou de
problèmes scientifiques. Si quelque difficulté arrête
le travailleur et que celui-ci cesse de s’occuper du
sujet qu’il étudie, après quelques jours de repos, l’es-
prit ayant pendant ce temps fait pour ainsi dire tout
seul son travail, il franchira avec la plus grande fa-
cilité et comme en se jouant l’obstacle qui lui avait
tout d’abord paru presque insurmontable. Mais il
est un fait qu’il faut noter parce qu’il a une cer-
taine importance, c’est que très fréquemment, dans
ces cas de cérébration inconsciente, une impulsion
a été primitivement donnée, une direction a été im-
primée à la pensée, et c’est après cette impulsion,
cette direction donnée, que s’est continuée l’action
cérébrale ayant abouti finalement à un travail plus
avancé 2.
Il est facile de comprendre que le travail mental,
résultat d’une impulsion cérébrale donnée pendant
la veille et s’achevant pendant le sommeil, pourra
engendrer des rêves qui seront, en quelque sorte,
l’expression imagée du problème poursuivi par le
dormeur, de la préoccupation qui l’obsédait.
Condillac raconte qu’à l’époque où il rédigeait
2. MAX SIMON, Le Monde des rêves, p. 49. son cours d’étude, s’il se voyait obligé de quitter,
pour se livrer au sommeil, un travail préparé, mais
incomplet, il lui est arrivé souvent de trouver à son
réveil ce travail achevé dans son esprit.
Voltaire rapporte également qu’il rêva une nuit
un chant complet de sa Henriade autrement qu’il
l’avait écrit.
On a souvent signalé à ce propos un rêve resté
célèbre, où une scène des plus curieuses et des plus
fantastiques accompagne le travail intellectuel in-
conscient du rêveur, qui n’est autre que Tartini. Ce
célèbre compositeur s’était endormi après avoir es-
sayé en vain de terminer une sonate ; cette préoc-
cupation le suivit dans le sommeil. Au moment où,
dans un rêve, il se croyait de nouveau livré à son tra-
vail et qu’il se désespérait de composer avec si peu
de verve et de succès, il voit tout à coup le diable
lui apparaître et lui proposer d’achever sa sonate,
s’il veut lui abandonner son âme. Entièrement sub-
jugué par cette apparition, il accepte le marché pro-
posé par le diable et l’entend alors très distincte-
ment exécuter sur le violon cette sonate tant dési-
rée, avec un charme inexprimable d’exécution. Il se
réveille, et dans le transport de sa joie, court à son
bureau et écrit de mémoire le morceau qu’il avait ter-
miné en croyant l’entendre.
Comment des images semblables à celles que
nous venons de voir dans le songe de Tar-
tini se produisent-elles ? Par quel mécanisme
apparaissent-elles ? C’est ce qu’il est impossible de
dire, non pas que la question soit insoluble, mais
parce que, ordinairement, dans les faits qui ne nous
sont pas personnels, quelques détails, qui nous don-
neraient la clef de certaines particularités du rêve,
sont omis par le narrateur qui les regarde comme
de peu d’importance. Il est possible que cette image
du diable, venant s’associer au travail mental du
grand compositeur, ait sa raison d’être et son ex-
plication dans quelques pensées ayant traversé l’es-
prit du musicien, dans quelque représentation artis-
tique, dessin ou peinture de l’Esprit du mal s’étant
offerte à sa vue. Mais ce point est secondaire dans
la question. Ce que nous constaterons une fois de
plus, c’est la manière dont le rêve s’est produit,
c’est la genèse du rêve ; la pensée de Tartini avait
été fortement occupée de la composition musicale à
laquelle il se livrait, et comme il arrive bien sou-
vent dans les œuvres de l’esprit, l’idée n’étant pas
mûre, aucun effet n’avait été produit tout d’abord ;
mais pendant et malgré le sommeil, le travail com-
mencé s’était achevé, et la mélodie merveilleuse
avait comme jailli des profondeurs du cerveau du musicien.
Supprimez cet effort, cette tension d’esprit anté-
rieure, et le rêve ne se montrera pas. Cela est si vrai
que ce n’est guère que sur l’objet le plus spécial des
études du rêveur, sur la science ou l’art qu’il cultive
avec passion que nous voyons se produire ce singu-
lier travail cérébral.
Gratiolet raconte le rêve que voici, passablement
macabre.
Il y a quelques années, occupé par mon
illustre maître M. de Blainville, à l’étude de
l’organisation du cerveau, j’en préparais un
fort grand nombre, soit d’hommes, soit d’ani-
maux. Je les dépouillais avec soin de leurs
membranes, et je les plaçais dans l’alcool. Tels
furent, d’une manière sommaire, les antécé-
dents du rêve que je vais raconter.
Il me sembla, une nuit, que j’avais extrait
mon propre cerveau. Je le dépouillais de ses
membranes. Après avoir achevé cette prépa-
ration, je le suspendis dans l’alcool ; puis, au
bout de quelque temps, je l’en retirai et le re-
plaçai dans mon crâne. Alors il me sembla
que mon cerveau condensé par l’action du li-
quide avait subi une grande réduction. Il ne
remplissait plus qu’incomplètement la cavité
crânienne, en sorte que je le sentais ballotter
dans ma tête ; cette sensation me jeta dans une
si étrange perplexité que je m’éveillai en sur-
saut, et je sortis de ce rêve comme d’un cau-